Journal des Débats. Art. de J. Janin du 9 février IS.^i
le feuilletoniste du Siècle : « les bonnes maisons sont loin de cette opulence et de cette splendeur des Mille et une Nuits. » « L'or, la soie, la dentelle, le velours, les chefs-d'œuvre de l'art le plus délicat » attirent l'œil de toutes parts. Et il n'estimait pas à moins de quarante mille francs l'ameublement de la chambre à coucher.
Les acheteurs n'y mirent pas ce prix ; mais divers meubles furent chaudement débattus : l'un, de bois de rose orné de bronze et de porcelaine, fit 1.750 francs; un coffre de même style monta à 3.000 francs.
« Cette Marie Duplessis cjui a mené l'existence la plus brillante, la plus perverse et la plus folle, mandait Dickens à l'ami de lady Blessington, laisse derrière elle un mobilier exquis, tout un attirail de somptueux bijoux et de parures voluptueuses. »
L'Illustration contait — car ce n'était probablement qu'un conte, — à propos de l'étalage de tant de souvenirs galants, l'histoire d'un coffret sculpté servant d'écrin à « une simple croix de bronze, celle des pèlerins du Mont- Carmel », « l'un des derniers dons envoyés à la charmante créature ». Peu de temps avant sa mort, Marie Duplessis avait eu pour voisin de table à une partie fine, certain diplomate chauve dont la poitrine se constellait de décorations enrichies de diamants. Le distingué convive s'était empressé d'offrir à la belle en-
fant les brillants insignes dont il s'était aperçu qu'ils allumaient son regard. Mais rentré chez lui, voici que M. de M... colistate qu'il ne portait pas, ce soir-là, sa croix de Terre sainte. Le lendemain il se hâtait de l'envoyer à « la vierge de ses pensées » en l'accompagnant de ces mots tracés sur l'écrin et non dépourvus d'esprit : « La Terre sainte à la Terre promise ! »
Tout au long d'un feuilleton de la Presse, Gautier dénombrait lui aussi les objets d'art, appréciait « les vieux Sèvres », « les glaces de Venise » et s'attardait devant le lit « sanctifié par la mort ^), sous « la lampe d'onyx qui tombait tristement du plafond » où «la veilleuse de l'agonie » avait remplacé « l'étoile des nuits heureuses ».
Tandis qu'autour de lui des mains curieuses palpaient le satin des tentures, il lui semblait voir se détacher sur le ton cerise des rideaux de l'alcôve, entre des oreillers « moites encore des suprêmes sueurs », « cette figure fluette et blanche sous sa longue draperie, et l'œil dilaté par une épouvante indicible ».
Dumas assistait à la dispersion de toutes ces choses vibrantes encore des souvenirs dont elles lui parlaient. Dès son retour à Paris, il s'était porté en hâte au pèlerinage de ses
amours, pour saisir, à jamais, dans le vide et le silence qu'y avait faits la mort, l'essaim murmurant des voix affaiblies et des visions pâles qui montent du passé quand il descend vers la tombe.
Rentré chez lui, il écrivait dans le vif de son émotion cette Elégie qui n'a pour titre que les deux initiales du nom de l'aimée. Ayant ainsi mis en terre celle qui emportait son « dernier amour », il avait tourné sur ce signet de deuil, la page ultime de ses Péchés de Jeunesse et refermé pour toujours le reliquaire de ses vingt ans.
J'ai revu, me courbant sous mes lourdes pensées, L'escalier bien connu, le seuil foulé souvent, Et les murs qui, témoins des choses effacées, Pour lui parler du mort arrêtent le vivant.
Je montai. Je rouvris, en pleurant, cette porte Que nous avions ouverte en riant tous les deux, Et dans ces souvenirs, j'évoquai, chère morte. Le fantôme voilé de tous nos jours heureux.
Dans le logis abandonné, de tous les objets familiers que la mort avait figés dans l'attente recueillie d'une heure qui ne sonnera plus jamais, s'élevait, parmJ les chuchotements étouffés des mille souvenances d'hier, la présence invisible d'une âme qui avait laissé entre le ciel et la terre le lien de son regret.
Je m'assis à la table où, l'un auprès de l'autre, Nous revenions souper aux beaux soirs du printemps, Et de l'amour joyeux qui fut jadis le nôtre, J'entendais chaque objet parler en même temps.
Je vis le piano dont mon oreille avide Vous écouta souvent éveiller le concert ; Votre mort a laissé l'instrument froid et vide, Comme en partant l'été laisse l'arbre désert.
J'entrai dans le boudoir, cette oasis divine, Egayant vos rei:ards de ses milles couleui-s; Je revis vos tableaux, vos grands vases de Chine, Où se mouraient encor quelques bouquets de fleurs!
J'ai trouvé votre cliambre à la fois douce et sombre, Et là, le souvenir veillait fort et sacré; Un rayon éclairait le lit dormant dans l'ombre, Mais vous ne dormiez plus dans le lit éclairé !
Je m'assis à côté de la couche déserte.
Triste à voir comme un nid, l'hiver, au fond des bois,
Et je rivais mes yeux à cette porte ouverte
Que vous avez franchie une dernière fois !
La chambre s'emplissait de l'haleine odorante Des souvenirs joyeux, et pâle, j'entendais Le murmure alterné de l'horloge ignorante Qui sonnait autrefois l'heure que j'attendais.
Je rouvris les rideaux qui, faits de satin rose. Et voilant, au matin, le soleil à demi. Permettaient seulement ce rayon qui dépose La joie et le réveil sur le front endormi ^.
Comment eût-il manqué de venir jeter l'adieu suprême à ce passé ! « Je me hâtai, dit-il, car je voulais avoir quelque chose qui eût appartenu à cette fille. » Quand il arriva, l'appartement était déjà encombré de curieux et d'acheteurs. 11 reconnut « toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement examinées par quelques grandes dames qui