M. Rude, Confidences d'un journaliste
Il n'y eut jamais plus charmant amalgame de la vie idéale et de la vie réelle, ni accord plus parfait d'une conception littéraire avec l'esprit de son temps. Tout comme le poète, l'écrivain, l'artiste s'appliquaient à être au dehors ce qu'ils étaient dans l'œuvre ; la jeunesse, en communion avec eux, jouait au vrai les sentiments et les drames qu'ils mettaient en action. Cyprien Desmarais devinait juste, quand il préjugeait la querelle des Classiques et des Romantiques de plus d'importance qu'un débat littéraire. Par les haines qu'il soulevait et qui expliquaient à Balzac les échafauds de la Convention ^, le romantisme témoignait assez qu'il portait, par delà une formule d'école, la parole d'un nouvel évangile. Comme il s'adressait au cœur, il trouva chez la femme les éléments d'un prosélytisme d'autant plus actif qu'elle est, elle-même, un être d'une organisation plus nerveuse et plus impressionnable.
Rendue à son rôle social par le retour des Bourbons, la ferveur mystique et élégiaque importée d'Angleterre et d'Allemagne par les émigrés, l'influence profonde des romans de Walter Scott et des récits de la Chevalerie, l'avaient élevée au rang d'inspiratrice du génie et d'ange du foyer. Les événements politiques en rapprochant les cœurs dans le souvenir de malheurs communs l'ayant mêlée à l'action de l'homme plus qu'elle ne fut jamais, elle allait lui imposer, par un commerce plus intime avec elle, l'ascendant de ce qu'elle a « d'incertain et de tendre » dans le caractère, de versatile et d'inconstant dans les sentiments et les idées. Par là, le romantisme fut en partie son œuvre, et pour en
•J. Baj-zac, Les Illusions perdues (2^ partie).
26 AT.EXANDRF. DUMAS
écrire uno liistoirp vivante et vraie, c'est à la femme qu'il faudrait en dérober le secret sous les voiles brodés que la poésie a abaissés sur son front.
Le poète de 1830 n'a pas de mot assez délicat pour la nommer, point d'harmonie assez suave pour peindre son âme qui n'est que sons et parfums. Dans la double extase de l'inspiration et de l'amour, elle devient pour lui sa JMuse ^. Il la confond dans sa pensée avec les filles de ses rêves : ainsi Chateaubriand avec sa Sylphide dont il poursuit l'insaisissable vision à travers toutes les soupirantes (jue son heureuse étoile jetait à ses genoux, comme le doux Gérard étreignait sur le cœur de Jenny Colon le fantôme de « la blonde, grande et belle » Adrienne entrevue un soir « aux rayons pâles de la lune ». D'autres l'identifient à quelqu'une des créations impérissables de l'art : Mignon, Clémenline, Béatrice, Ophélie présentent tour à tour leur radieux visage aux recherches amoureuses d'Hlppolyte Lucas ; et Berlioz aux pieds de miss Smlthson n'est que l'amant des héroïnes de Shakespeare dont elle porte dans les yeux le céleste reflet.
Cette même illusion exerça son prestige sur l'imagination de la femme. Elle aussi « avait soif de ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes ^ ». Elle se composait une existence de roman, orageuse et tourmentée et soupirait dans l'attente de quelque aventure extraordinaire qui ferait d'elle une héroïne de sensibilité et d'amour. Ce qui advint à cette Malvina Vermot dont parle Pontmartin dans ses Mémoires, pour qui un jeune poète, Jean Gariel, fut tué dans un duel. Des milliers de jeunes filles,