Dumas, Antouy
traies qu'avaient données du personnage de l'épopée romantique les Boccage, les Frédérik Lemaîtrc, les Laferrière, avaient tourné les têtes autant qu'avait fait la lecture des œuvres de Byron, de Lamartine et de George Sand que M'"^ Dash accusait d'être également pour un grand quart dans les sottises où se perdirent les femmes de son monde. Pour la plupart, dire : « Je vous aime », c'est penser à un auteur ; aimer un jeune homme, c'est aimer le héros de quelque roman à la mode. De toutes les faiblesses de ces femmes romanesques, consignait M'"^ de Girardin dans une de ses Lettres Parisiennes de l'année 1847, de toutes leurs faiblesses « il n'est pas une seule qui n'ait un précédent dans la littérature ».
Aussi bien, à ces défaillances accompagnées d'extravagances et de coups de théâtre l'imagination n'eût pas encore trouvé son compte sans le piment du sadisme.
Autour de la gerbe bleue du punch, « le vrai souper des romantiques », en des nuits de « feu et de flamme », Philothée O'Neddy et tous les bousingots du cénacle de Jehan du Seigneur, de Napoléon Thom, et de Boucliardy, cœur de salpêtre, imaginaient des saturnales inspirées du dévergondage d'un sentiment qui n'était rien moins que « de la haine, des gémissements, des cris, de la honte, du deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres et des ossements ». — « Funeste comme un gibet », Champavert ne connaissait que cette forme de l'amour. Maintes femmes y jetèrent leur repos et leur honneur pour s'y briser dans des combats dont elles dégustaient les félicités malsaines en des angoisses et des tortures mortelles.
A chercher le ciel sur la terre et l'infini dans l'être borné, à satisfaire, ainsi que dit Le'/m, « l'aspiration
sainte de la partie la plus éthcrée de l'âme vers l'inconnu «, on en vint à mêler à l'amour les plus étranges complications sentimentales. L'adoration qu'on refusait à Dieu, on la reportait sur l'être de son choix dont on faisait le Dieu d'un culte idolâtre ^. Les extases du plaisir se doublèrent du libertinage d'une liturgie mystique, quand elles ne s'assaisonnaient pas, ainsi que dans la correspondance des amants de Venise, des épices de l'inceste ^.
Par étapes le dérèglement de l'imagination gagnait les sens. Après avoir bu à toutes les sources de jouissances et couru toutes les sentines, Jean-Marc se prenait à songer « aux accouplements monstrueux des époques préadamiques ». Hippolyte Lucas, de mœurs sages et bourgeoises pourtant, mettait dans le roman de ses amours, le ragoût de travestissements qui faisaient de lui tantôt le Louis XV d'une Pompadour, tantôt le Don Juan d'une nonne, « en un pieux oratoire aux murs tendus de moire, où l'encens brûlait comme à l'église ». L'aberration sensuelle en mal d'illusion, pour agrandir le cercle de ses délices, aviva ses curiosités impatientes dans la recherche de ces sensations rares — ■ floraison maladive — dont Baudelaire allait composer le plus capiteux des bouquets. Un esprit d'analyse subtil, mais pervers, dégagea des adultérations physiologiques l'élément pittoresque, singulier, anormal pour le transposer en émotion d'art. Il fut d'un beau visage d'amortir les roses de ses joues avec les teintes de la nacre et de l'ivoire-
1. George Sand, Lélia. « Aujourd'hui, pour les âmos poétiques, le sentiment de l'adoration enlrc jusque dans l'amour physique. »
2. Musset à George Sand : « Tu t'es crue ma maîtresse ; tu n'étais que ma mère. C'est un inceste que nous commettions. »
L'excentrique ChrlsLine Trivulzio en pratiquait le savant artifice, empruntant par surcroît au « datura » la flamme d'un re<!;ard brûlant comme la fièvre d'une maladie de poitrine.
La poésie trouva des séductions aux chloroses et des frissons nouveaux à ces langueurs où le désir semble s'exaspérer aux approches de la mort. L'infini des aspirations qui avaient élevé si haut le rêve de la génération sombrait dans une sensualité morbide : elle livrait le jeune Dumas aux ardeurs fébriles d'une femme crachant le sang et en qui « l'état maladif » allumait « des éclairs de désir dont l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé ^ ».
Un jour même, s'éveillant de Leucate, les « voluptés inavouées » s'en vinrent s'abriter à l'enseigne des noms des deux Faubourgs et des vedettes du théâtre, mêlant leurs flammes impudiques en un accord qui consacrait la fusion du monde et du demi-monde amorcée déjà sur le turf et dans les bals de charité. Houssaye étendit un voile sur ces scandales, mais Yiel-Castel et Joachim Duflot, impitoyables, jetèrent aux vents toutes ces lévites ; et Berthaud qui rédigeait avec le poète savoisien, Veyrat, le pamphlet hebdomadaire de V Homme- Rouge s'échaulTa à marbrer de ses lanières ces « Spartacus femelles »,
Ces Lelia sans cœur qui, portant rlos yeux liions, Voudraient leurs corps meurtris de baisers scandaleux ".