‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 53 sur 188 · Documcul privé · texte numérisé non relu

Documcul privé

74 ALEXANDllJ-; DUMAS

lettes, groupes de porcelaine, coupe de Chine et coupe de Saxe, montées sur bronze doré, se miraient dans des glaces de Venise, fournies par Mombro et complétaient le décor du salon... Un canapé, quatre fauteuils et quatre chaises recouverts de satin cerise en étaient les pièces de fond. Ajoutez un piano « carré » en palissandre à six octaves trois quarts, « du nom d'Ignace Pleyel », et un petit billard de salon ; déroulez sur le parquet « un très beau tapis en moquette fond blanc à guirlandes de fleurs » ; devant la cheminée à galerie de bronze doré, étendez un tapis de foyer ; percez les boiseries blanc et or de la pièce (détail fourni par Dumas), de trois croisées et de trois portes dont la garniture de soie cerise s'adoucit d'une neige de mousseline brodée, et vous aurez une idée de l'ensemble. A n'en juger que par l'aménagement, Marie Duplessis, avait dû élire pour chambre la plus grande, bien qu'elle n'eût de vue que sur la cour. C'est ici que nous nous attendons à ce décor fastueux des Mille et une Nuits dont parle un chroniqueur. En réalité, nous avions quelques doutes : l'artiste qu'était Théophile Gautier y avait simplement signalé «une lampe d'onyx tombant tristement du plafond » et un lit « étalant ses sculptures de palissandre sous le satin rose et les dentelles des rideaux ». Henry Lumière les avait vus « de satin blanc décoré d'un semis de roses mousseuses ». Mais

que nous voilà loin de compte avec la description de Dumas ! Car, assure-t-il, « les prêtres avaient su parer l'autel du sanctuaire )). « Sur une estrade reposait un magnifique lit de Boule avec des cariatides de dix pouces à chaque pied, représentant des faunes et des bacchantes. Les colonnes plates de ce lit étaient surmontées d'aiguières entrelacées de vignes au milieu desquelles se jouaient des amours. Des rideaux d'une étoffe à grands ramages ombrageaient le lit dont le couvre-pied était de la plus fine guipure que l'on pût voir. » Mais, hélas ! ce reposoir bien digne de la divinité que l'on adorait en ce lieu n'était qu'une création de poète. Le Catalogue note simplement « une couchette de palissandre sculpté ». Cependant, déclare M. Lumière, c'était avec ses tentures « somptueusement et élégamment drapées, un vrai nid de soie rose )). Deux armoires à glace, — étaient-elles de Boule, comme le marque Dumas ? — une toilette, une table de nuit, une table ovale, un chiffonnier d'ébène, constituaient le fond de cet ameublement qui n'avait rien que de très bourgeois. L'alcôve, les deux fenêtres et la porte s'enveloppaient de tentures de satin cerise marié à de la « mousseline brodée ». Dans un coin, un fauteuil Voltaire en bois sculpté ; devant le foyer une « chauffeuse »; au plafond une lampe de suspension en albâtre. Une « très belle pendule de bronze

doré or moulu » et ses deux candélabres de style à douze flambeaux, un coffre de bois de rose mettaient, comme au salon, la note claire de leur décoration de porcelaine bleu turquoise sur laquelle s'ébattait, en des médaillons finement coloriés, la bande des amours agrestes.

Gà et là, sur des étagères, une « foule de charmantes inutilités « : boîtes à gants et à mouchoirs, verre d'eau, cabaret, coffrets, « en marqueterie, ébène ou écaille », et si la mémoire de Dumas, était exacte, « des vases du plus pur chinois ». Dans l'entre-deux des fenêtres, un petit bureau de palissandre avec son pupitre de maroquin et son encrier de bronze. Sur la moquette du parquet couraient, entrelacées, des tresses de fleurs dans un fond brun.

Le boudoir, coinme il est porté sur l'inventaire, formait cabinet de toilette. Dumas rend à cette pièce sa destination primitive. Il en fait une délicieuse bonbonnière de satin jaune, avec « divans circulaires », candélabres, chinoiseries et dentelles.

Quant au cabinet de toilette, c'était, dit-il, « une chambre tendue d'étoffe perse ». Effectivement, dans le décor de la simple indienne, et voiles de mousseline à la fenêtre et à la porte, étaient disposés, sur un tapis de moquette, quelques sièges de palissandre sculpté « une table de sopha », une causeuse et

deux « chaises-chaufïeuscs » recouvertes de tapisserie. Une « toilette à la duchesse » et une « grande toilette formant commode », l'une et l'autre de palissandre, attiraient le regard. Écoutons Dumas : « Sur une grande table adossée au mur, et qui pouvait avoir trois pieds de large sur six pieds de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Audiot. Rien ne dccomplétait l'unité de cette collection et pas un détail de ces mille objets si nécessaires à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en autre métal qu'or ou argent. ))

Nulle chose n'attestait mieux que tout cet attirail à quel point Marie Duplessis avait poussé, selon la remarque de Jules Janin, « l'adoration du soi-même )>. Il avait entendu « les plus grandes dames et les plus habiles coquettes de Paris s'étonner de l'art et de la recherche de ses moindres instruments de toilette ». C'est cette même impression que traduisait ainsi Henry Lumière : « En face du canapé, la toilette où s'épanouissait un fouillis de dentelles, guipure, nœuds de rubans chiffonnés avec art, et devant la glace de Venise, rayonnant dans ce ravissant entourage, s'alignait toute une théorie étincelante d'ustensiles variés, de vases en vermeil richement ciselés et du plus beau style, de brosseries, de flacons en cristal rehaussés d'or, arsenal complet de la coquetterie la plus raffinée. »

Le Catalogue, moins disert, mentionne seulement, sans les énumérer, « une quantité d'objets de toilette en ivoire sculpté, écaille, cristal et porcelaine », et par ailleurs, à l'article de l'argenterie, « plusieurs nécessaires de voyage garnis de leurs pièces en vermeil ». Deux paires de bras à deux lumières « en bronze rocaille doré, or moulu », deux candélabres à six bougies, en bronze doré et sur socle de marbre blanc, appareillant une pendule dont le sujet était V Astronomie, un petit lustre à douze flammes en porcelaine décorée de médaillons toujours sur ce même fond bleu turquoise, irisaient de leurs mobiles lueurs l'éclat du métal et des cristaux.

La seconde chambre qui touchait au salon, était sommairement meublée. Ici, ni draperies ni lustre. Une « couchette en acajou sculpté », un divan et un fauteuil recouverts l'un de velours, l'autre de damas de soie, une table de jeu en palissandre, à côté d'un métier à broder, une glace au cadre sculpté et doré, une pendule et deux candélabres de bronze rocaille ; sur le parquet une moquette, c'était tout le mobilier. Un accessoire qu'on ne s'attendait évidemment pas à trouver dans le voisinage d'une pièce dont le luxe, suivant les termes d'un nouvelliste « était loin de proclamer l'esprit de pénitence de la pécheresse », — un prie-Dieu couvert de tapisserie, commandé à l'heure où les vanités d'une vie dissipée

s'humiliaient devant les avertissements d'une mort prochaine, laisse supposer que cette chambre mieux éclairée puisqu'elle prenait jour sur le boulevard, et moins séparée du monde qu'elle allait bientôt quitter, abrita les derniers mois de Marie Duplessis.

Telle était l'installation de l'apparteinent où Dumas et Déjazet furent introduits par Prudence, et oii se déroulèrent les diverses péripéties qui remplissent le chapitre^ x de la Dame aux Camélias. Conçu au lendemain de la mort de Marie, ce roman, sous l'action bienfaisante des larmes qui font une floraison nouvelle aux souvenirs, devait naturellement puiser une part de ses éléments à la source de l'émotion personnelle. Le livre, tout fait, sortit du cœur. De même que nous gardons mémoire de l'éblouisseinent que les lueurs inatinales de la vie ont mis en nous, où les mille objets qui nous entouraient alors comme les garants de nos espérances continuent de flotter dans notre passé avec tout leur relief, ainsi le cœur conserve l'impression fidèle des plus futiles circonstances dont se sont accompagnées ses battements, et du décor sur lequel les premières flammes de la passion ont projeté

l'ombre dcmcsurcment grandie de ses espoirs.

Les évoealions du souvenir se suLsliluent à riinaginalion dans toute la partie du roman qui met en œuvre le caractère du principal personnage et son milieu. L'heure douce où se lève sur notre horizon l'apparition d'un visage, dont le plus grand charme n'est souvent que l'attrait de l'inconnu, les provocantes promesses de la chair derrière le fragile obstacle des dentelles et de la soie, les aveux enfermés dans un sourire ou une main qui presse la nôtre, le cadre intime associé à l'émoi des tendresses à lèvres mi-closes, tous ces instants d'une passion à son aube, dans l'éveil de la curiosité et du désir, ces extases qui sont sans lendemain parce que leur ferveur tient à l'imprévu de l'émotion et à la nouveauté de l'objet, c'est tout ce passé enterré de la veille, que Dumas goûtait la joie de revivre en écrivant ses preixiiers chapitres.

Quand les visiteurs pénétrèrent dans le salon, Marie Duplessis « s'ennuyait à périr », paraît-il, en compagnie d'un homme jeune et du meilleur monde, obstiné dans une poursuite que toute sa générosité ne parvenait pas il faire agréer. Sans se décourager, il « opposait la plus aimable et la plus élégante courtoisie » « aux boutades » répétées dont elle pensait lasser sa constance ^. « Assise devant son

1. Di'MAS Fii.s, Théâtre complet. Ln Dame niir Cnm/'linff, note A.

piano » et comme indifférente à la présence de l'importun, elle laissait courir ses doigts sur les touches, « et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas ». Accoudé à la cheminée, le comte de N..., dans le roman, — M. de Vcm'ville, dans la pièce, — s'évertuait à soutenir, avec confiance, l'ingratitude de son rôle.

Quel personnage avait posé dans la réalité? « Je me rappelle exactement ses traits et son nom véritable », écrit Dumas sans en dire davantage de ce prétendant qu'il lui arrivait encore, en 1881, de rencontrer parfois dans le monde. Quelqu'un c^ui semble avoir été en situation de le connaître et qui signait Montjoyeux, ne le désigne aussi, dans une page de souvenirs sur la courtisane, que d'une initiale bien insuffisante pour déceler son nom : « En satellite, autour de Marie Duplessis, nous dit-il, brillait le marquis de G... qui fut réellement jeté dehors, comme l'a écrit Dumas, malgré les cadeaux de prix dont il la comblait ^. » Membre du Jockey, ainsi qu'un détail du récit le laisse entendre, il pouvait être un ami de Montguyon, de Perrégaux, de Gramont, également sociétaires de ce Club, où l'irrésistible amazone semblait de préférence choisir ses favoris.

Quant aux personnages d'Olympe et de

1. MoNTjoYEux, Supplément littéraire de la Lanterne, n° du 3 novembre 1892.

Saint- Gaudens, absents du roman, mais jetés dans la pièce pour des raisons d'ordre dramatique, ils n'assistaient pas à cette scène de la rencontre.

Bien que simples comparses de l'action, ils avaient été crayonnés sur le vif par Dumas qui probablement les avait rencontrés dans le cercle des familiers de Marie Duplessis. Ce baron de G..., dont il nous parle dans une des notes à& sa Préface, comme lui ayant fourni dans sa personne le type de Saint- Gaudens, n'était autre, — nous le savons par Horace de Viel-Castel, — que le comte de Gervilliers : « langage, attitude, tout était ressemblant », à ce point qu'il s'était parfaitement reconnu dans le rôle, et s'en amusait beaucoup. Fort galant homme, la quarantaine l'avait livré à la dissipation. Il s'était séparé de sa femme, et, tombé amoureux de M^^^ Doche qui le ruinait, il assistait, régulièrement placé à la même stalle d'orchestre, à toutes les représentations de la Dame aux Camélias, sans s'émouvoir de ce qu'un « cabotin le raillât aux applaudissements de la salle ^ ».

Varville parti, on soupa et le champagae aidant, Marie fut bientôt au diapason des chansons libertines ^. Dumas grondait ami-

1. Dumas fils, Théâtre. La Dame aux Camélias, nolo A. — Mémoires du comte Horace de \'iel-Castcl, t. II. 1883.

2. Ce dôtail a clé ajouté à partir de la 2'' édition du roman.

calement, déjà sous l'empire d'une cniotioii plus tendre que celle qui l'avait amené là.

« J'étais en contemplation )), note l'amoureux. « Une espèce de robe de chambre en soie, étoffe et dessin Louis XV », qu'avait revêtue Marie, lui donnait « l'air d'une marquise du dix-huitième siècle ». La lumière douce des bougies baignait d'une onde molle et floue son visage et accusait encore la suavité de ses hgnes. Dumas cédait peu à peu au charme d'une vague sentimentalité dont se faisait complice l'intimité de cette pièce, « oasis divine », écrira-t-il plus tard ^, où flottaient les capiteux parfums des fleurs lascives du péché.

Conduite par Déjazet et Clémence, la gaîté tourna à un libertinage auquel Marie prit sa part avec une ardeur que n'eût point fait soupçonner Pair de décence em.preint sur toute sa personne. Tandis c^u Armand, commençant le calvaire de la passion, ^'affligeait du démenti que se donnait un si parfait ensemble de grâces et de modestie, la jolie fille « prise d'une toux violente et forcée de quitter la table, se réfugia dans son cabinet de toilette ». — Emu, Dumas l'y suivit. « Renversée sur un grand canapé, sa robe défaite... Marguerite très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre haleine... Sur la table,

1. Dumas fils, Péchés de jeunesse [op. cit. 1847). Cf. la pièce intitulée : « M.-D. ».

il y avait une cuvette pleine d'eau, cette eau était marbrée de filets de sang... » Il s'approcha de la pauvre fille, « sans qu'elle fît un mouvement », s'assit auprès d'elle, et prit « celle de ses mains qui reposait sur le canapé ».

On connaît le dialogue qui suivit : l'émotion d' Armand, la faible résistance de Marguerite aux protestations d'un attachement dont elle pressentait la fragilité ; le trouble délicieux qui peu à peu la pénètre sous la caresse de cette voix du cœur dont elle ignorait, hier encore, les accents ; le ravissement et tout à la fois la désolation de cette âme frivole mais inquiète qui, dans l'instant même oii s'ouvrent pour elle les espérances d'un nouveau baptême de la pureté, mesure leur ironie dans ce mot qui sans être un reproche est déjà un pardon : « Si peu de temps que j'aie à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez !» : la scène, tout entière, reproduite dans le roman et dans la pièce — le mot a été souligné par Dumas, — fut « absolument çécue ».

« Elle avait été fille de ferme... »

(A. Dumas.)

GOMME tant d'aventurières qui gravirent d'un pied léger les degrés de la fortune, comme Rosalie Léon, de servante d'auberge devenue princesse de Wittchtenstein ; ou comme la blonde Adèle Rémy qui déclina l'honneur d'épouser le prince Bagration, et cette Marguerite Bellanger, « bonne fille et pas bégueule », à qui il advint de supplanter dans la faveur impériale une comtesse de Castiglione ; comme aussi cette Caroline Letessier qui manqua de si peu la chance d'un mariage morganatique avec un grand-duc, dans le temps que La Madone épousait le prince Soltikof ; comme une comtesse de Moreton-Ghabrillan, une Constance Résuche, une Léonide Leblanc, une Adèle Courtois, une Gora Pearl et toutes les autres ni moins belles ni plus sottes à qui le

blason héraldique fournit au choix de leurs amants ; comme eniin cette juive polonaise, un beau jour marquise de Païva, puis comtesse de Henckel, impure parmi les impures, ou cette Julia Barucci qui se donnait pour « la

plus gi-ande p de Paris et du monde » ;

comme les Anna Dcslion, les Blanche d'Antigny, les Esther Guimond qui, jouant à l'Égérie, se reposaient des gentilshommes avec les tenants de la littérature et de la poHtique ^ ; ainsi que toutes ces Imperia de boudoir ayant, pour la plupart, chaussé d'abord des sabots, et dont les premiers brodeciuins de satin ne passèrent pas sans souillure le gué des amours fangeuses, Marie Duplessis eut une origine des plus modestes, et, avant de battre d'un cothurne élégant les marches de marbre des Folies Cythéréennes, elle dut s'abreuver des dégoûts de la misère, voir se ternir dans &es mains le lis des rêves de l'enfance et livrer, bien des fois, petite fille des champs ou trottin de Paris, son petit jupon blanc des dimanches aux perversités de ses compagnons de jeux et aux outrages séduisants des rencontres de la rue.

Son père était un certain Marin Plessis que tous les témoigiiages s'accordent à représenter, pour le moins, comme un assez mauvais drôle, d'extraction des plus médiocres, acca-

1. FRKDi'nic LoMÉE, Les Femmes du second Empire. La Fête impériale (in-8° s. d., Juven).

blé par l'hérédité matornclle de plus do vices que de défauts, et peu soucieux de se créer par le travail une noJ>lesse que le sang ne lui avait pas transmise. Il avait songé pourtant à se faire une lignée.

Une brave fille de Saint-Germain-de-GIairefeuille qu'un hasard avait mise sur les pas de ce bâtard de la rue, fut la victime de cette ambition. Il était né à Lougé-sur-Maire, dans rOrne, le 15 janvier 1790, d'une coureuse de bas état, connue par toute la contrée sous un sobriquet significatif, « la guénuchetonne ». C'est assez dire qu'en un temps où la tourmente remuait toute la tourbe du pays, Louise-Renée Plessis, traficante d'amour à travers la campagne normande, ne se piquait d'aucun excès d'amour-propre.

Quel était le père de l'enfant qui fut inscrit, Marin Plessis, sur les registres de l'état civil? M, de Gontades, sur la foi d'une tradition qui est encore courante dans le village, désigne sans hésitation, un jeune abbé de cette paroisse de Lougé, Louis Descours, d'esprit faible et de mœurs dissolues, prêtre assermenté sous la Révolution, privé de tout poste depuis le Concordat, et mort le 20 juillet 1815 en piètre estime de ses concitoyens ^.

Rumeur ou fait certain, — car, ainsi que

1. Comte G. de Gontades, Les Quartiers de la Dame aux Camélias. [Le Livre. Décembre 188^). A.v\. reproduit dans Portraits et Fantaisies (in-IG, ()uantin, 1887).

nous l'écrivait un bibliographe normand, M. Charles Vérel, la guénuchetonne eût été bien en peine de savoir de qui était son enfant, — Louis Descours demeure devant la chronique le grand'père paternel de la Dame aux Camélias.

Un sang de plus haut lignage venait à celleci par sa mère. En troisième génération, elle se rattachait, en effet, à Demoiselle Anne du Mesnil, descendante des seigneurs du Mesnil et d'Argentelle qui portaient « d'argent à trois coqs de gueules ». La famille, anoblie depuis plusieurs siècles, riche autrefois, ne connaissait plus, aux environs du règne de Louis XV, à la suite de ventes qui l'avaient dépossédée de la majeure part de son hoirie, que la médiocre aisance de petits fermiers hoberaux. Et, ce qui bien souvent survient en pareil cas, une mésalliance avait achevé l'œuvre progressive de l'appauvrissement, en emportant non pas certes l'honneur du sang, mais les dernières prétentions du nom. M. de Contades, à qui étaient familières les choses et les archives de sa chère Normandie, nous apprend qu'Anne du Mesnil, née le 13 août 1735, contractait union, le 20 mai 1756, dans la paroisse de Saint- Germain-de-Glairefeuille, avec un nommé Etienne Deshayes, domestique de ferine, qui avait déjà mis à mal ses scrupules. A cette double déchéance, il y avait une double excuse : le père d'Anne s'était lui-même mésal-

lie, puis sa femme, Marguerite Doulain, s'étant trouvée, fort jeune encore, veuve, elle avait, cédant aux ardeurs de son âge, abandonné sa fille à son destin, pour convoler en de secondes noces avec un petit propriétaire de la localité. La pauvre délaissée s'inspira de ces deux exemples et suivit les leçons de l'amour.

La malignité prétend qu'Etienne Deshayes n'eut pas la peine de la déniaiser ^, La jeune femme, accoucha de son premier enfant au mois de septembre suivant. Elle en eut six autres, dont Louis, lequel, marié en 1789, à une paysanne de l'endroit, Marie-Madeleine - Louise Marre, jolie et passablement galante, eut pour fille celle qui devait mettre au monde l'héroïne d'Alexandre Dumas.

C'est cette fille, Marie-Louise-Michelle Deshayes, née le 5 vendémiaire, an III, à qui

1. On lit, en cfîot, dans le lome l*^"" de l'ouvrage : Un Anglais à Paris, la noie suivante, relative à M"'' Anne du Mesnil.

« Les Annales du village, — car, chose assez curieuse, ces annales existent, mais manuscrites, — les annales font preuve d'une réserve louable au sujet du nombre exact et des noms de ses amants. Il paraîtrait que l'auteur (de ce manuscrit), contemporain de M^''^ Anne du Mesnil d'Argentelles, et arrièregrand-pcre du présent possesseur des annales, gentilhomme des environs de Bernay, fut partagé entre le désir de ménager une voisine qui était, après tout, une femme de qualité, et l'envie de laisser à la postérité, un échantillon, des mœurs campagnardes de son temps. Quoi qu'il en soit, les amoureux de Mlle d'Argentelle ont été, sauf le dernier, condamnés à un obscur anonymat. Mais quand paraît Etienne Deshayes, l'annaliste se départ de sa réserve ; il lui fait les honneurs d'une mention spéciale ; c'est sans doute pour le récompenser d'avoir enfin fait une honnête femme de son amoureuse. »

échut la défaveur de faire la rencontra de Marin Plcssis, un jour qu'il passait par là, avec sa camelote de colporteur, de le trouver à son goût et de lui plaire. Elle avait vingtsix ans, lui trente, et ni sou ni maille l'un et l'autre. Ils s'unirent devant le maire de Courménil, le 1®^ mars 1821, et s'en vinrent tenir boutique de niercier à Nonant.

■Ce mariage eut de tristes mécomptes pour Marie Deshayes. C'est à juger, du moins, par ce que dit Romain Vienne des brutalités de Marin qui fit du foyer un enfer pour sa femme jusqu'à comploter de l'y brûler vivante. Si méfiant que l'on doive être d'un livre qui frise parfois la mystification et dont le titre : La Vérité sur la Dame aux Camélias ^, paraît choisi par antiphrase, la peinture qu'il nous donne de cet intérieur de violences et de misère reçoit confirmation d'un historien scrupuleux, M. de Contades.

D'ailleurs, il y a une source commune à ces renseignements : ce sont les souvenirs d'un homme qui joignait à la qualité du contemporain celle d'être le descendant de la branche cadette des du Mesnil. M. Charles du Hays, parlant de gens qui ne lui étaient pas tout à fait étrangers, a laissé, en effet, quelques pages dans lesquelles Marin Plessis n'a pas précisé-

1. Romain Vienne, La Vérilé sur la Daine aux Camélias (in-IG, Ullcmlorfî, 1888, 2« M.). La 1^^^ édition serait do 1876.— Frédéric Romain Vienne est. né à Nonant, le 7 mars 1816.

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ment figure d'ondoyé. S'il était beau, il était aussi « méchant, vicieux, dur et débauché ^ ». C'était bonne graine de coquin ; il le lit bien voir à la pauvrette qui s'était annourachée de lui et qui n'était pas sa première victime tant il avait le don de mettre toutes les têtes à l'envers.

Quelqu'un s'est, cependant, inscrit à la décharge de ce Marin, — Marin le Sorcier, comme on le désignait dans la localité. — C'est M. Gustave des Moutis, un lettré délicat et curieux qui s'était épris, pour Marie Duplessis, d'un de ces sentiments calmes et profonds que les natures rêveuses dévouent parfois à de belles défuntes. Il était de son âge et l'avait connue tout enfant, à Exmes. Après qu'elle fut morte, et durant plusieurs années, il fit, à l'occasion de cette « belle fille », tant en province qu'à Paris, des recherches patientes et minutieuses, car il se promettait d'écrire, « les aventures de Marie Duplessis, bohémienne, grisette et enfin courtisane ». Il ne dissimulait pas que l'ouvrage de son compatriote, Vienne, était loin d'avoir épuisé l'intérêt de curiosité qui s'attachait au sujet et il ne lui reprochait rien de moins que d'avoir « dépoétisé la légende » dont l'amour et l'art avaient fait une auréole à ce gracieux visage. Et, ramené au cours d'une lettre à

1. Du ITays, Récils chevalins d'un i'ieil éleveur. L'ancien MerlerauU (Paris, grand in-S», Morris, 1885).

évoquer ainsi des souvenirs qui avaient eu partie liée avec sa jeunesse, il écrivait : « J'ai connu aussi Marin Plessis ; Romain Vienne en a fait un portrait aussi peu flatteur que peu ressemblant ^. » Mais ce n'est là qu'une affirmation au regard du témoignage circonstancié de M. du Hays dont la mère s'était entremise en faveur de Marie Plessis pour la tirer de peine. Gomme sous les brutalités répétées de Marin celle-ci avait dû chercher un asile secret chez de compatissants voisins, M"^^ du Hays l'avait définitivement soustraite à ses poursuites en lui obtenant une place de femme de charge auprès de lady Anderson Yarborough qui partageait entre Paris et Genève, une existence assez retirée ^.

Deux filles lui étaient nées qu'elle confiait, avant de quitter le pays, à des parents : l'aînée, Delphine, avait environ onze ans ; l'autre, Alphonsine, comptait deux années de moins.

1. Cette lettre est du 27 août 1899. Nous en avons eu communication par M. Charles Vérel, aujourd'hui décédé, auteur d'un travail historique sur le Marquisat de Nouant (Alençon- Ory, in-8oi908).

Le projet de M. des Moutis n'a pas eu do suite.

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