‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 61 sur 188 · Janin, Préface du roman (Ed. de · texte numérisé non relu

Janin, Préface du roman (Ed. de

ici que déguiser un nom, on serait en droit de concilier ainsi, sur le duc de Guiche, les témoignages discordants de V Entr acte et du baron de Plancy.

Au surplus, on aurait fort à faire s'il fallait établir et justifier les droits de primauté et la succession chronologique de tous les amants d'une courtisane. Les plus heureux, qui furent peut-être les plus obscurs, n'ont-ils pas enterré avec eux jusqu'au souvenir de la félicité inattendue qui les admit une heure dans le paradis de cette alcôve !

Le compatriote nonantais d'Alphonsine Plessis s'est évertué à cette tâche et s'est probablement donné l'illusion d'y avoir réussi, s'il n'a pas eu plutôt dessein de nous en imposer sur le rôle de confident qu'il aurait tenu auprès de cette femme. Qui de nous n'a ses faiblesses? Vienne avait celle de se donner partout pour l'ami de la Dame aux Camélias ». C'est le titre dont il se recommandait un jour, auprès de M. Georges Montorgueil en lui faisant passer sa carte.

Ce panache dont il accompagnait son nom, Vienne l'avait arboré à San Francisco où il se trouvait en 1857 quand on y joua la pièce de

Dumas. Si bien, que ce soir-là, au spectacle, le mot d'ami ou d'amant de l'hcroïne, chuchoté à son entrée dans la salle, fit de lui l'objet d'une telle curiosité qu'il dut se retirer avant même le lever du rideau. Chacun voulait voir en lui VArjnand Dui^al de la pièce. Il le raconte avec une complaisance mêlée de vanité dans la préface du livre oii, il a, sans même se couvrir d'un souci de vérité, trahi, au lieu de taire, les désordres d'une vie dont Marie Duplessis l'aurait mis en confidence...

Nous ne dénombrerons donc pas, sur la foi de l'imagination tous ceux qu'un heureux servage courba sous un sceptre aussi doux.

Dumas ne nous apprend-il pas « que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus élégants de Paris, qu'elle le disait hautement, et c|u'eux-mêmes s'en vantaient »?

Pour la plupart d'entre eux, les témoignages ne constituent qu'une présomption; aussi risquerait-on d'admettre au partage d'une faveur qui fut évidemment très convoitée, des mortels ayant croisé peut-être ce bonheur qui ne s'arrêtèrent pas à le cueillir. Nous ne parlons pas de ces prétendants avec lesquels Vienne a cru tenir en haleine la curiosité : ce vicointe de Méril, ce baron de Losange, ce duc de i?..., ce baron de Ponval, et d'autres que le titre de l'ouvrage qui consigne leurs exploits ne suffit pas à légitimer. Deux ou trois d'entre eux, pourtant, ne sont pas des fictions. Nous avons

peut-être identifié le vicomte de Tiche ; nous reconnaîtrons plus loin le comte Robert de Saint-Yçes. 11 semble aussi qu'Olympe Aguado de las Marismas transparaisse sous le masque du comte Gaston de Morenas dont Vienne fait un des rares fidèles de la dernière heure, et qui avait encore de commun avec le lils du grand banquier, outre sa « physionomie agréable », son « caractère aimable et doux )) d'être « dix fois millionnaire, très généreux » et de « porter un nom très connu dans la finance ^ ».

Mais de tant de courtisans qu'à désignés en toutes lettres une chronique plus ou moins informée, faut-il retenir le vicomte Th. de Narbonne dont le nom figure en marge du manuscrit que l'on nous a communiqué de l'étude de M. du Hays? et le marquis de Contades, que nous voyons M. Georges Montorgueil enchaîner au char de cette reine de beauté ^ ? L'un et l'autre, issus de ce même cercle brillant de jouisseurs qui se groupaient au Jockey-Club étaient évidemment dignes

1. Il ost surprenant que M. Henri d'Ai.MÉRAS se laissant abuser par l'ouvrage de Romain Vienne, ait pu, dans son Histoire de la Société parisienne sous Louis-Philippe, accueillir comme authentiques des personnages dont pourtant les noms sonnent assez faux. — Quant à la plaquetle de M. Georges SoREAu, La Vie de la Dame aux Camélias, nous ne la citons que pour mémoire. Elle n'est en grande partie qu'un plagiat du livre de Vienne.

2. L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (du 20 août 1913),

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d'une recherche qui n'eût point fait déroger la femme dont les hardies espérances déployaient déjà leurs ailes à la chaleur des premiers succès.

Edouard Delessert, — - le fils du préfet de Police — ne se fit-il pas accepter d'elle par l'exquise urbanité de ses manières, par l'agrément de son esprit, dont il devait donner plus tard quelque mesure dans un volume de Voyages, Contes et Nouvelles ? Un viveur, certes, il en avait les moyens, mais qui, si bon « lion », ou « gant jaune » qu'il fût avant d'avoir jeté sa gourme, ne sacrifia jamais à cette réputation les commandements de la fidélité et du devoir ; la mort de Marie le trouva, lui aussi, exact au dernier rendezvous. — « C'était un homme délicieux, nous écrit l'éminent conseiller à la Cour de cassation, M. Ambroise Colin dont la jeunesse fut admise dans son intimité ; il était d'une grande culture, d'un cœur chevaleresque. Ayant toujours vécu dans le plus grand monde, il avait tout lu, tout vu, tout su. J'ignore s'il y a quelque part des Mémoires de lui. Je regretterais qu'il n'y en eût pas. En tout cas, le geste de suivre chapeau bas le cercueil de la charmante et touchante pécheresse est bien dans sa manière. »

Asservit-elle aussi à sa loi le baron do Plancy? Encoreun vertueux dandy de boudoirs et de coulisses celui qu'à quelques années de là

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le second Empire allait élever à la dignité de grand écuyer du roi Jérôme. Dans ses Souvenirs passe, en efîet, la silhouette de Marie Duplessis, mais elle passe discrète et furtive, et comme étrangère : ombre à peine reconnue et saluée sans émoi, elle disparaît dans la calèche de Monguyon où de Guiche la serre de près. Faudrait-il également s'appliquer à déchiffrer l'énigme de certaine correction que Dumas apporta, dès la seconde édition de son roman, à un détail du texte? On connait la scène où Prudence, faisant à Armand les honneurs de l'appartement de Marguerite Gautier, le mène de pièce en pièce, et passant dans le cabinet de toilette l'arrête devant deux miniatures. — « Voilà, lui dit-elle, le comte de G... ; c'est lui qui l'a lancée. » Puis, lui désignant l'autre miniature, elle ajouta : « Celuici est le petit vicomte de L... », lequel, parait-il, avait été amoureux de Marguerite à se ruiner. Or, dans l'édition originale, le comte de G... se trouvait n'être que le baron de G... ; par contre, le vicomte de L... avait rang de duc. S'il n'y a pas dans cette correction un dessein arrêté, le parti de dépister des conjectures, ou, au contraire, de les éclairer, elle déroute toute analyse, car elle n'est pas de celles qu'on peut imputer à un souci de perfection qui eût trouvé à s'exercer ailleurs. Si le comte de G... se laisse deviner, — sauf qu'il n'y ait dans le choix de cette initiale

qu'une rencontre fortuite, — qui lèvera le masque au vicomte de L... ?

A qui s'étonnerait que la carrière de Marie Duplessis ait, en des bornes si étroites, enfermé des liaisons si nombreuses, qui eussent été sans écho si elles n'avaient été que d'une nuit ou d'un matin, Villemessant donnerait la solution de l'énigme. Il prétend, dans ses Mémoires d'un journaliste ^, que sept membres du high life conçurent une association en participation pour l'entretien de cette belle maîtresse. La prise de possession collective fut marquée par l'offre en commun d'une superbe table de toilette à sept tiroirs. Ces Messieurs se partageaient la semaine. Villemessant entendait fort mal la raillerie, mais pratiquait assez volontiers la médisance. Il y en a trace dans ce propos qui prête à Marie Duplessis une dissolution de mœurs contre laquelle s'inscrivent en faux l'ensemble des témoignages. On les rapporterait malaisément à un parti pris d'indulgence si tant de fleurs sur cette tombe n'eussent couvert la dépouille que d'une prostituée de bas lieu.

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