‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 65 sur 188 · rsESTOu Roqueplan, Parisine · texte numérisé non relu

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compose l'imagination sur la foi des louanges. Peu de feuilles de l'époque en firent grâce à leurs lecteurs, surtout quand « la belle ressuscitée » apparut sur la scène du Vaudeville.

Entre tant de témoignages flatteurs en voici un qui, signé dans le Siècle par son chroniqueur mondain, Matharel de Fiennes, donne la note de tous les autres.

(( Il me semble que je la vois encore : de grands yeux noirs, vifs, doux, étonnés, presque inquiets, pleins tour à tour de candeur et de vagues désirs, des sourcils admirables : ils étaient de velours noir et placés là sur le front pour faire ressortir le blanc mat de la peau et le brillant cristal de l'œil ; une bouche qui n'était qu'entr'ouverte ; des cheveux espagnols par la nuance, français par la grâce ; bref, un ensemble si charmant, si poétique que quiconque voyait Marie Duplessis, cénobite, octogénaire, ou collégien, en devenait épcrdument amoureux. »

Plus sobre, le croquis de Gautier n'en a que plus de relief : il l'a crayonné au cours d'une de ces représentations de gala à l'Opéra ou aux Italiens à l'éclat desquelles semblait ajouter encore la présence de cette « Aspasie ». Qui n'a remarqué, dans la plus belle loge du théâtre, interroge-t-il, cette « jeune femme d'une distinction exquise, et admiré ce chaste ovale, ces beaux yeux noirs ombragés de

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longues franges, ces sourcils (F un arc si pur, ce nez d'une coupe si nette et si délicate, cette aristocratie de formes qui la si gnaient duchesse... » ? Car, s'il était possible d'en voir d'aussi jolies qu'elle, on ne pouvait en rencontrer de plus charmantes. C'était le sentiment de Romain Vienne. Puisqu'il la connut si bien, n'ayons garde de négliger, pour sa valeur documentaire, le portrait qu'il en a laissé.

« Sa longue, épaisse et noire chevelure était magnifique, et elle se coiffait avec un art inimitable. » — Janin ne le démentait pas : lui aussi, il la disait « coiffée à ravir, avec ses beaux cheveux mêlés aux diamants et aux fleurs, et relevés avec cette grâce étudiée qui leur donnait le mouvement et la vie ». — - « Le visage, — c'est Vienne qui reprend la parole, — le visage, ovale et régulier, légèrement pâle et mélancolique à l'état de calme et de repos, s'animait subitement au son d'une voix amie. Elle avait une tête d'enfant (« une tête toute petite », dira Dumas) ; sa bouche mignonne et sensuelle, était ornée de dents d'une éblouissante blancheur. Les pieds et les mains étaient fins à ce point qu'ils laissaient croire que les doigts étaient trop longs. L'expression de ses grands yeux noirs aux longs cils était pénétrante, et la douceur de ses regards faisait rêver. »

Quant à Dumas, il relevait sur cette

figure, pour l'avoir adorée de très près, un trait qui la frappe d'un cachet d'originalité ; Marie Duplessis, dit-il, « avait de longs yeux d'émail comme une Japonaise, mais vifs et fins ». Dans le glissement d'une molle traînée de lumière, Viénot a su rendre sur la toile, quand le modèle posa devant lui, la particularité de ce regard oii l'indéfinissable alanguissement des pays du soleil se mariait à la mélancolie d'un accablement sensuel très doux.

Pour Jules Janin, son impression tient en deux mots : c'était « un des plus beaux visages de la création, un de ces teints mats pleins de soleil et d'ombre )). Son admiration allait jusqu'à reconnaître sur ce front d'albâtre « la marque d'un certain génie ».

Le florilège composé à la dévotion de cette Marie, vierge folle, serait long à épuiser. C'est Gustave Claudin qui vante, comme s'il l'eût dénouée lui-même, l'opulence d'une chevelure tombant jusqu'à terre ; c'est M"^^ Judith qui s'extasie sur sa « sveltesse merveilleuse » et s'attendrit devant « la mélancolie caressante de ses yeux noirs )) ; c'est Paul de Saint- Victor qui, au cours d'un long feuilleton du Pays, nuance de touches délicates un ravissant pastel de « cette figure d'ange sensuel », « fraîcheur pâle », « visage ovale et blanc comme une perle parfaite ». A défaut de la poésie, ne fallait-il pas, enfin, qu'un versificateur sertît

en rimes lyriques tant clc grâces enchanteresses ?

Qui n'a vu Maria, la i)elle courtisane,

Assise sur sa couche et les cheveux flottants,

Le front plus pâle encor qu'une fleur de liane.

Ses lèvres de chair routée et ses yeux éclatants,

Larges perles d'azur sous un iloi diapiiane.

Et son beau cou de cyo;ne et ses seins irritants i?

Le mal lui-même devait être impuissant à altérer le charme vainqueur de ce visage. Cette « tête fine », dans le « splendide encadrement d'une abondante chevelure », cette « suave figure de brune délicate, aux traits harmonieusement dessinés, aux grands yeux très doux », cette « petite bouche », ces « dents de perle », et surtout « la grâce et la distinction répandues sur toute la personne », exerçaient encore, aux journées du déclin, une séduction dont M. Henri Lumière qui en avait été troublé peut-être un instant, évoquait, plus de quarante ans après, l'enchantement^.

1. Cf.: G. Claudin, Mes Souvenirs, 1840-1871 (C. Lévy, in-18, i%M). — Mémoires de M^^*^ Judith (Tallandier, s. d., in-18). — A. HoussAYE, Confessions, t. II. — Le Pays, n° du y février, 1852.

2. Maintenant, si nous voulons la voir dépouillée de tout fard, voici dans la sécheresse du style administratif à quoi se réduit cette beauté. Deux passeports notis donnent comme signalement l'un la taille d'un nactre soixante-cinq, l'autre d'un mètre soixante-sept ; tous deux s'accordent sur les « cheveux châtains » ; le « nez bien fait », le « menton rond » et le « visage ovale » ; mais l'un note « front moyen », « yeux noirs »,« bouche petite » et « teint pâle »; l'autre, « front bas », <i yeux bruns », « bouche moyenne » et « teint ordinaire ». Alors

Le privilège de cette belle personne était sa parenté avec les êtres de rêve dont les Keepsakes ont prodigué l'image de 1820 à 1850, sans parvenir à lasser l'admiration pour ce type séduisant de la beauté, qu'artistes et poètes ont porté dans leur cœur, ont amoureusement caressé dans leurs œuvres et imposé à leur temps comme un article de foi de l'esthétique nouvelle.

Cette époque grisée de romanesque et éprise d'uri mysticisme sentimental, où l'amour et le ciel se trouvaient réunis dans les mêmes ardeurs, modelait son idéal féminin sur quelque vue confuse de la beauté des anges ou des visions légendaires.

Il fallait avoir « le regard sibyllin » de M"^6 Sand, ou « le regard séraphique » de la comtesse d'Haussonville, à moins qu'on ne lui préférât celui de M^^® Camille Méara, empli de mystère, ou les yeux de Mary Elmon « d'un vert irisé comme la vague aux approches de la tourmente » ; on aimait « le pur visage de camée antique de Louise Vernet, poétisé par

que la couleur des yeux de Chateaubriand est encore aujourd'hui un sujet de controverse, ces variations de deux scribes ou peut-être du même, à trois ans d'intervalle, paraîtront excusables.

un reflet des vierges de Raphaël », ou celui de ^[me Malibraii « tout chargé de mélancolie, de rêverie et de passion ». Mais rien ne seyait tant qu'un air de « princesse des légendes du Rhin ou des ballades de Schiller » où l'emportait une Marie de Flavigny avec ses yeux bleus et limpides et le ruissellement d'or de sa chevelure à longs flots. Il n'était amant qui ne rêvât d'un ange en robe de velours, « à qui adresser des sonnets écrits sur des feuilles de saule », de quelque Lorely séduisante comme l'éblouissante duchesse de Grammont, ou d'une « blonde Péri à la robe d'azur » telle que l'incarnait la beauté « vaporeuse » d'une comtesse Boleslas Potocki ou d'une Emily Pigott ^. Pichot voyageant en Angleterre s'extasiait sur l'art de Westall qui excellait à peindre non des « mortelles », mais « des sylphes ou des fées ». Et Sainte-Beuve ayant, lui aussi, projeté une excursion au pays des Lakistes, se délectait, par avance, aux révélations d'un art et d'une nature « où se glisse toujours quelque figure longue, élancée, tout en pleurs, céleste comme Smithson ou Eloa ^ ». Ainsi, êtres de chair et fictions poétiques se confondaient dans son imagination,

1. M"*<^ DE GiRARDiN, Lettres parisiennes. — Daniel Stern, Aies Souvenirs. — George Sand, Lettres d'un voyageur. — Legouvé, Soixante ans de souvenirs (Hctzel, s. d.). — Y. Bala- B1NE, Journal (in-S", Eirilc-Paul, 1914).

2. Amédée Pichot, Voyage en Angleterre (Ladvocat, 1825, in-8"). — Sainte-Beuve, Lettre à A. de Vigny.

comme aux yeux de toute cette génération ardente à rêver la vie et à vivre son rêve.

Personnages réels ou figures de fantaisie se mêlaient, en effet, dans les Keepsakes, en un même cortège de beautés fragiles et éthérées sans que l'on pût distinguer la fiction du portrait. A ce point qu'on ne se privait pas de les interchanger ; il arrivait ainsi à la jolie Polonaise, M"^^ Ostrorog, de figurer la Marie Calderone d'une nouvelle de M"^® Reybaud, et à une Sélina, chantée par lady Blessington, d'emprunter l'image de la ravissante comtesse Clam-Martinitz.

Dans un décor de lourdes tentures, dans le demi-jour d'un oratoire ou sous un clair de lune d'Ecosse; accoudées à un balcon de la vieille Espagne ou dans l'encadrement d'une ogive gothique; assises sur quelques ruines d'un Orient fantastique, ou balancées dans une gondole à Venise, toutes ces filles des songes, marquées au front de même génie mélancolique, ne paraissaient « jouir que du bonheur d'oublier la vie )), et faisaient penser à cette jeune Loîah de Byron, «pâle et abattue, passant, dans sa solitude splendide, des heures pesantes)).

Qu'on était loin des formes opulentes et callipyges des Junons de l'Empire, où se traduisait, dans son unique souci d'une maternité féconde, l'idéal mihtaire d'alors ! Éloignée d'un plus vaste champ d'action, l'ima-

gination avait enfermé les âmes dans un monde de chimères oîi elles trouvaient leurs délices et leur tourment. A la fièvre guerrière avaient succédé les fièvres poétiques; à l'épopée, l'élégie. C'est elle qui, maintenant, commandait à la mode. La beauté lui emprunta son caractère, ses nuances, et reçut d'elle une manière de stylisation morale où se reflétaient les aspirations confuses, les angoisses d'êtres en proie à des accès de tristesse qui n'étaient ni un vain mot ni une affectation.

Le corps ne fut plus qu'une enveloppe légère quasiment spirituelle au travers de laquelle on devait voir palpiter une âme toujours prête à se détacher de lui pour rejoindre sa patrie d'élection. « Nous n'avions plus de corps, observe M"^^ Dash ; nous marchions sur les nuages... On était fière d'être un séraphin. On se mirait avec ses ailes et sa longue robe de lin ^. » On eût excité du scandale au bal en ne se traînant pas comme « une ombre échappée des limbes ^ ».

Tout un art s'était spécialisé à glorifier cet idéal. De délicates vignettes où se mêlaient les héroïnes de Keepsakes, les divinités de la fashiotï, les oracles de l'élégance, allaient de boudoir en boudoir, en porter l'image, en un même convenu de grâces à la fois ravies et

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