‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 67 sur 188 · M. Trollope, Paris et les Parisiens en · texte numérisé non relu

M. Trollope, Paris et les Parisiens en

l'attitude penchée d'une •Madone. Eût-elle « un esprit de lutin », ou « l'adresse du démon », la femme conservait encore « le cœur d'un ange », ou « le front du séraphin ». Et des mêmes lèvres qui avaient échangé les baisers, s'envolaient ensuite les extases mystiques. Évoquant le souvenir de Maurice de Guérin dont elle avait été la grande passion, jVIme Amaury de Maistre écrivait : « Nous étions deux jeunes mourants, levant souvent les yeux au ciel avec effroi et curiosité, attirés par l'idée de l'infini qui faisait le fond de nos conversations. »

Ce n'était évidemment pas le cas de Marie Duplessis, bien qu'elle n'ait pas été, elle aussi, sans éprouver la terreur de l'infini à l'heure où, non plus le rêve, mais un mal sans espoir allait incliner sur son cou de cygne sa tête charmante. Néanmoins, dans le moment où elle cueillait le sourire de la fortune, elle n'eût pas fait mentir l'observation de mistress Trollope.

La perfection de son ovale, la rare délicatesse de ses traits, son regard si ingénu, au dire de Janin, appartenaient à ces figures angéliques où se complaisaient les vignettistes anglais si en vogue. Boxall, miss Sharpe, ou Chalon n'eussent pas trouvé un plus parfait modèle, ni une plus vivante expression de cette distinction maladive où l'on voulait voir le tourment de l'idéal,

OU l'effet d'une grande passion. Elle n'eût rien redouté du voisinage de ces vaporeuses apparitions descendues de l'Hélicon romantique qui traînaient, immatérielles et diaphanes, leurs ailes de séraphins sur le vélin de ces coquets Livres du Souçenir enrobés de moire ou de velours. « Mince jusqu'à l'exagération », au sentiment de Dumas, elle avait leur grâce élancée et fragile; comme elles, soulevée par les bouillonnes de gaze et de dentelles d'un corsage épanoui ainsi qu'une corolle d'où surgissait la fine cambrure d'un cou délié, elle passait, glissait dans les enveloppements de lumière du brocart et de la soie, comme elles nonchalante et langoureuse, promenant, dans ses yeux songeurs et distraits, le mystère de quelque douleur, ou l'inquiétude d'un pressentiment funeste. Elle avait leur carnation opaline, l'ineffable sérénité de leur visage, le même air de douce tristesse, de souffrance pensive et résignée.

Son visage était « sérieux )), son « geste décent », ainsi la voyait Janin, et sa joie « triste », comme il était séant pour les contemporains de M"^^ Dash. « Elle parlait peu, elle ne riait guère », et « sa gaîté, confirme sur ce point V Anglais à Paris, n'avait jamais d'écarts ni d'éclats bruyants, car, au milieu même des scènes les plus folles, elle était hantée par la certitude d'une mort prématurée ». Comme la duchesse Schouvaloff, elle parais-

sait avoir «du regret jusque dans le sourire^ ».

Elle fut une des illustrations du règne de la femme svclte, pâle et frappée de la desesperanza, ou qu' « effeuillait quelque mal de langueur », comme disait le pauvre Aloysius Bertrand. En un temps où, d'après Arsène Houssaye, les femmes étaient pâlies par la passion, — passion de la poésie ou de l'amour, — elle sut encore se faire de « l'idéale blancheur de son teint » qui n'était que le triste privilège de la maladie, un titre de plus pour régner sur tant de jeunes fronts parés à plaisir des roses du sacrifice.

« Sa peau transparente et fine, sillonnée de petites veines bleues », signe d'une fin prématurée, l'estompe légère de bistre qui encerclait l'éclat de ses yeux, l'ombre adoucie qu'abaissaient sur son ovale virginal les boucles annelées de sa chevelure sombre, achevaient de faire d'elle le symbole vivant de la beauté romanesque, telle que l'avait conçue le désir tourmenté des gens de mil huit cent trente.

Ces charmes extérieurs, la petite Alphonsine, tout à coup passée maîtresse attitrée de

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