‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 77 sur 188 · Pu. DE Massa, 0/3. ct · texte numérisé non relu

Pu. DE Massa, 0/3. ct

de roture rendre à la petite-fille d'Anne du Mesnil d'xVrgentelle ses quartiers de noblesse.

De tous ceux qui subirent l'ascendant de cette belle créature, s'il lut peut-être le plus épris sans être le ini(;ux traité, il fut assurément celui qui paya de la plus haute enchère des faveurs si convoitées. Après les avoir achetées une première fois d'une partie de sa fortune sans probablement parvenir à les fixer dans leur vagabondage, il alla jusqu'à passer l'anneau conjugal au doigt de l'idole.

Né à Paris, le 1^^ novembre 1815, le vicomte Edouard de Perrégaux était dans ses vingt-sept ans quand ce beau caprice le prit dans ses filets. Son grand'père était le fameux financier Jean-Frédéric Perrégaux que Bonaparte fit sénateur, puis premier régent de la Banque de France, et, par sa mère, Anne-Élisabeth Mac-Donald, il était petitfils du duc de Tarente. La spirituelle maréchale de Marmont, duchesse de Raguse, était sa tante ^.

Napoléon avait su reconnaître et rétribuer les services que l'habileté financière du banquier neufchâtelais avait rendus à l'Etat. Par lettres patentes du 21 décembre 1808,

1. Vicomte Révérend, Armoriai du premier Empire (Paris, 1897.

Idem, Titres, anoblissements et pairies de la Restauration (Paris, 1905).

Idem, Titres et confirmations de titres sous la Monarchie de Juillet (Paris, 1909).

Alphonse-Claude-Gharles Bernardin, son fils, avait été fait comte de l'Empire et chambellan, et la même année, l'oncle de celui-ci, Henri Perrégaux, conseiller d'État de Neufchâtel, recevait de Berthier ses lettres d'anoblissement. Les gouvernements qui suivirent ne répudièrent pas la dette de gratitude que les Perrégaux s'étaient acquise du régime précédent. Ils leur maintinrent les honneurs nobiliaires où les avait élevés l'Empire.

A la mort du comte Bernardin, son fils aîné, Alexandre-Alphonse-Marie, fut, à son tour, le 22 juin 1842, confirmé dans la transmission héréditaire. Celui-ci était entré dans la carrière des ambassades. Son frère, son cadet d'un an, le jeune Edouard Perrégaux, choisit celle des armes. Il y retrouvait un de ses parents, Charles Perrégaux, le cousin germain de son père, dont les Bourbons avaient fait en 1815 un lieutenant-colonel de la Garde royale et Louis-Philippe un maréchal de camp en 1834.

C'est Edouard Perrégaux que Romain Vienne a dépeint, sous le nom du comte Robert de Saint-Yves, comme «un excellent garçon, assez bien de sa personne, d'une nature rêveuse et mélancolique, sans être triste ». Il ajoute qu'il était « très honnête, très doux, très bienveillant et tout dévoué à ses nombreux amis ». C'est bien le portrait moral d'un homme accessible à toutes les faiblesses sen-

timentales. Mais, en vieillissant de trois ans son personnage, et en le faisant hériter dix années trop tôt d'une fortune qu'il évalue à plus de cent mille francs de rentes, Vienne commet son habituel péché d'inexactitude.

Un travail documenté de M. Jean Lhomer sur Perrégaux et sa fille ^, permet ici une mise au point. Il est certain que Perrégaux qui ne disposait pas de sommes importantes quand il vint, en 1765, fonder à Paris une maison de banque, laissait à sa mort, en 1808, une assez grosse fortune. M. Lhomer estime à deux millions ce que possédait encore, à la date de 1815, la maréchale Marmont, qui avait, en outre, hérité du somptueux château de Viry-Châtillon acheté par son père à M. de Sartines. Ce chiffre détermine approximativement la part qui fut laissée à son frère. Mais la liquidation de la banque Lalfitte qui avait succédé à la banque Perrégaux, compromit une partie des fonds que la famille du grand financier y avait laissés en dépôt. C'est au point que la duchesse de Raguse dut vendre son hôtel de la rue de Paradis-Poissonnière. Il est probable que la débâcle n'affecta pas moins la fortune du comte Bernardin.

Comme, au surplus, celle-ci s'était partagée entre deux héritiers, nous voilà loin de compte

1. Jean Lhomer, Perrégaux et sa fille la duchesse de lia- GusE [Paris, Lahurc, petit in-8o 1905 (tiré à petit nombre et non mis dans le commerce)].

avec les cent mille iTiuics de rentes dont le jeune amant de Marie Dupîessis am-ait disposé pour faire un chemin à ses caprices. 11 lui en restait cependant assez, pour qu'il pût mener quelque temps bon train, la folle passion par où elle le tenait. Pour la brider, nul frein, car de cemoment, il était doublement son maître : il avait, le 6 avril 1841, envoyé sa démission de lieutenant de cavalerie, et la mort de son père, survenue le 9 juin d'après, lui avait assuré la libre disposition d'une fortune sur laquelle il avait déjà sérieusement mordu. Son dossier, aux Archives de la Guerre, renferme une lettre de lui, qui en dit long sur ses fredaines. Elles lui créèrent des difficultés telles avec le comte Bernardin, qu'il dut finalement quitter l'armée.

11 y était entré comme engagé volontaire au 3® régiment de Chasseurs d'Afrique le 30 novembre 1834, au moment oii Abd-el- Khader rallumait contre nous la guerre sainte ; un mois après, il passait, en qualité de brigadier aux Spahis réguliers de Bône et participait à toutes les opérations de la campagne où il gagnait successivement ses galons. — ■ Maréchal des logis au 1^^ mai 1835, il était fait sous-lieutenant le 4 septembre de l'année suivante. Comme tel, il fut à la désastreuse retraite de Constantine menée par le maréchal Clauzel, et au lendemain du siège et de la prise de cette place, le 11 novembre 1837, il

était proiiiu lieutenant. Las de la vie de camp, il obtenait, le 11 mai 1839, sa permutation au 2® régiment de Hussards, alors en garnison à Vesoul. On le notait comme un officier « assez instruit, mais un peu jeune de caractère et d'une conduite légère ».

Il avait quitté l'Algérie avec des dettes et il les avait accrues en France. Povir les éteindre, quand elles menacèrent de nuire à sa carrière, il eut recours à l'alîcction que lui témoignait son colonel. Mais lorsqu'il lui fallut tenir les engagements qu'il avait pris envers celui-ci, il se heurta à la résistance obstinée de son père. « Refusé par lui, écrivait-il plus tard au ministre de la Guerre, et ne voulant pas reparaître au régiment avec l'impossibilité de remplir mon engagement, je donnai ma démission ^. »

L'héritage paternel allait lui permettre, à brève échéance, de s'acquitter. Désormais libre, il ne lit ni mieux ni pire tant que l'amour n'eut point troublé sa cervelle, que ceux qui donnaient le ton à la jeunesse d'alors. Comme eux, il appartint au Jockey-Club, où il fut admis le 3 avril 1842, y précédant de deux semaines son frère, secrétaire d'ambassade, ayant, l'un et l'autre, pour parrains le duc d'Albufera, les vicomtes Paul Daru et de Chazelles. Il eut une écurie, monta lui-même

Page 1