Revue Encyclopédique du 15 février
encore est-il de mince volume, car ce ne sont que de très courts billets, quelques lignes hâtivement griffonnées pour marquer un rendez-vous, réclamer un service, ou manifester un désir : fil léger qui rattache aux nuits hospitalières les heures ou les journées que deux amants ne passent pas ensemble. Aussi leur intérêt psychologique est-il nul : ils ne livrent ni sentiment ni passion. Ce sont tout juste quelques points de repère dans cette existence éparpillée. Le cœur n'y tient pas la plume, c'est la correspondance d'une personne fort occupée par ailleurs, et qui ne paraît pas souffrir du vide des absences ; elle est bien d'une courtisane, elle n'est pas d'une amoureuse. En tout cas, on y devine une femme qui n'a rien abdiqué de son indépendance, soit que l'amour ne l'ait pas touchée de sa grâce, ou qu'il y ait eu nécessité pour elle de se ménager d'autres protecteurs. Aussi, n'ouvre-t-elle sa porte au jeune Perrégaux qu'aux heures dont elle l'avise par un petit mot jeté à la poste, ou porté à domicile, comme celui-ci :
« Ce soir, à six heures et demie.
« Mille tendresses. Marie. »
D'autres fois, elle le prie pour se faire conduire à quelque soirée de gala, notamment à celle- que le Théâtre des Variétés, pour clore la saison de 1844, donna au bénéfice de
Bouffé, dont l'engagement datait de janvier de cette même année.
« Soirée charnlantc », écrivait Marie, sur la foi du programme. — « Tu me feras grand plaisir si tu peux m'avoir une loge. Répondsmoi, bien cher ami. Moi je t'embrasse mille millions de fois les yeux, si tu veux bien me le permettre. «
Ne serait-ce pas précisément à ce gala que Jules Janin rattachait le souvenir d'une représentation à bénéfice qu'à distance il croyait avoir eu lieu à l'Opéra, et où, voisin de loge de Marie Duplessis, il fut mis en circonstance de l'aider à relever sur son épaule « qui était très blanche », son manteau « doublé de la fourrure d'une hermine précoce ». Car, c'était même distribution : Janin parle de Boufïé, de Déjazet, des farceurs du Palais-Royal et de Carlotta Grisi, comme ayant prêté leur concours à cette soirée extraordinaire, tout de même qu'à la soirée des Variétés, Déjazet parut dans les Armes de Richelieu, Bouffé dans le Gamin de Paris, qu'Audry triompha dans une parodie de Phèdre, et que les farces du Palais-Royal eurent une large part avec le Dîner de Madelon, et le Père Turlututu ; un pas de la Sylphide termina le spectacle.
A ces billets, on juge que la belle enfant a peu de style encore. Sa phrase, son vocabulaire, ses tendresses paraissent empruntées à la Physiologie de la Grisette. Mais de chrysa-
lidc elle deviendra papillon. Déjà elle a le sens de certaines nuances, et, très femme, sinon très éprise, elle balance habilement le « tu )) et le « vous », dans un billet de trois lignes, aussi soucieuse de ménager la vanité de son amant titré, que de maintenir entre elle et lui cette distance qui assure la libre disposition de soi. « Vous me ferez grand plaisir, cher Edouard, si vous voulez venir me voir ce soir (Théâtre du Vaudeville, loge n° 27). Impossible de dîner avec toi, je suis très souffrante )). — « Mille tendresses », lui met-elle in fine, pour le consoler d'une préférence qui, cette nuit-là, bien que souffrante, dut peutêtre l'entramer dans d'autres bras.
Si Dumas n'a pas eu ce billet sous les yeux, la même main lui en a certainement écrit autant. N'est-ce pas dans les mêmes termes que Marguerite Gautier s'adresse à Armand ?
« Voici mes ordres, lui mande-t-elle : ce soir, au Vaudeville, avant-scène du rez-de-chaussée, n'^ 2. Venez pendant le troisième entr'acte. » Et le lendemain : « Cher enfant, je suis un peu souffrante... Je me coucherai de bonne heure ce soir, et ne vous verrai pas... »
Ainsi qvC Armand, le vicomte de Perrégaux dut connaître le mal affreux que fait « la certitude du soupçon ». Marie n'était pas à court d'excuses. « Combien je suis fâchée, mon cher Edouard, de n'avoir pas reçu ta lettre une heure plus tôt ! Zélia m'a écrit pour me demander
si je pouvais passer la soirée avec elle ; j'ai promis n'ayant rien de mieux à faire. Si tu veux, nous dînerons demain ensemble... En attendant, cher petit frère, je baise mille fois tes yeux bleus, et je suis toute à toi de cœur. » Voilà le ton de ces lettres, trop peu nombreuses, d'ailleurs, pour nous éclairer sur les incidents de l'aventure. On peut croire qu'elle eut des péripéties et ne fut pas sans orages. L'attachement dont Edouard Perrégaux devait donner deux preuves éclatantes, ne pouvait s'accommoder aisément de |^laj^ portion congrue que lui réservait le partage. Ce que l'on sait de la manière dont se dénoua cette liaison après les sacrifices que le jeune officier avait consentis à sa passion, deux billets assez mystérieux inclinent à penser que plus il fut asservi à sa loi et plus Marie fut rebelle au joug de son affection. Evidemment, il ne fut pas son Armand, et ce n'est pas à lui qu'elle eût rien sacrifié. Une autre lettre du dossier de M. Jules Bois témoigne même d'une certaine impatience contre cet amoureux dont le zèle indiscret devient une gêne pour Marie. Il s'agit, en effet, d'un voyage qu'elle a projeté de faire en Italie, mais avec un autre que lui pour compagnon. Perrégaux qui, sans doute, a ses raisons, conte à qui veut l'entendre qu'il se propose d'aller l'y rejoindre plus tard. De quoi la maîtresse s'alarme, semble-t-il, plus encore qu'elle ne se fâche : « Vous avez donc bien
envie, lui écrit-elle, de me faire du mal? Vous n'avez jamais ignoré que cela pouvait me nuire dans mon avenir que vous voulez absolument faire triste et malheureux. »
Ce voyage se liait dans sa pensée au succès de certaines négociations qui nous demeurent cachées, mais auxquelles elle occupait la complaisance de Perrégaux. « Mon cher Edouard, grifîonne-t-elle à la hâte de la rue d'Antin où elle habitait encore, ayez la bonté de 'remettre au porteur les papiers dont j'ai le plus grand besoin... Vous m'obligeriez de prier M. Breton de ne pas me faire attendre plus longtemps après mes bijoux, car vous le savez, je désire partir le plus tôt possible, et je ne le puis sans eux, puisqu'ils me sont nécessaires pour terminer mes affaires. )>
Alla-t-elle en Italie? Est-ce par cette voie fleurie qu'elle achemina des ambitions plus hautes ?
Ce qui lui manquait encore pour s'élever jusqu'à elles, un riche mais vieux seigneur étranger se présenta à point nommé pour le lui offrir : car, dans la vie des jolies femmes les choses se passent un peu comme dans les contes des Fées.
Il arriva donc qu'un jour de l'année 1844, un satellite oublie du ciel diplomatique de 1815 s'en vint tomber sous le ciel de lit de la belle étoile, pour rallumer à ses feux les dernières ardeurs d'un souhait qui s'éteint.
Personnage titré et doté de la cour de Russie, le comte de Stackelberg qui avait alors près de quatre-vingts ans, s'était retiré à Paris, où il occupait un appartement, 7, rue de la Chaussée-d'Antin, avec la comtesse sa femme. (Dumas le fait loger dans un hôtel particulier de la rue de Lille.) A l'heure où s'était ouvert, à Vienne, le Congrès qui allait nouer les destins de l'Europe à la chute de l'Empire, il se trouvait ambassadeur de Russie auprès de la cour d'Autriche. En cette qualité, il avait participé, à côté des Wellington, des Nesselrode, des Talleyrand, des Humbold, des Metternich, des Capo d'Istria, des Pozzo di Borgo, à ces réunions mémorables dont une toile d'Isabey a fixé le souvenir. On l'y voit figurer au premier plan, à l'extrême droite du tableau, entre le général anglais Cathcart et l'ancien évêque d'Autun.
Ignoré de la plupart dans ce rôle historique qu'il jugeait sans doute suffisant pour garder son nom de l'oubli, c'est comme personnage de comédie et de roman que, sous le nom de duc de Mauriac, il survivra longtemps à sa dignité de plénipotentiaire.
Rien de touchant, en effet, comme les rai-
sons que Dumas a données de l'afTection sénile du duc pour Marguerite Gautier. Cette jeune femme, rencontrée par lui aux eaux de Bagnères où elle était allée soigner les pr<^mières atteintes d'un mal de poitrine, lui était apparue comme l'étrange résurrection d'une fille chérie à qui il avait clos, peu de jours auparavant, les paupières sous une jonchée de lis et de roses. C'était « même beauté, même âge, et même maladie ». « Il lui sembla que Dieu ent^oyait cette femme sur son passage pour consoler sa douleur... Il alla à elle, lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et sans lui demander qui elle était, implora de Alarguerite la permission de l'aller voir. »
On sait la suite de cette histoire, si émouvante malgré ce qu'elle a d'invraisemblable, qu'on en fit un fleuron de plus à la couronne poétique de Marie Duplessis. Si elle eût été vraie, comment n'eût-elle pas éveillé le moindre écho dans la presse de l'époque? Sir Richard Wallace en affirmait néanmoins l'authenticité, à la suite de Nestor Roqueplan qui, dans Parisine, s'était porté garant de la stricte vérité de cette singulière rencontre. « Le joli visage, les yeux de velours, l'élégance de la taille, les petits pieds et les petites mains, la phtisie, le comte retrouvait tout dans cette doublure qu'il allait charger du rôle laissé par une enfant chérie, la consolation de ses derniers jours. »
En vain Alexandre Dumas apportait-il son démenti : le rédacteur des Mémoires de j\fine Judith y laissait cependant la parole à l'héroïne même de la pathétique aventure pour qu'elle en fît le récit. C'est ainsi que s'écrit l'histoire.
Quelque regret qu'on en ait, est-il dit dans la préface de la Dame aux Camélias, « la légende de la fille poitrinaire dont le duc retrouvait l'image en Marie Duplessis, est de pure invention. Le comte, malgré son grand âge, ne cherchait pas dans Marie Duplessis une Antigone, comme Œdipe, mais une Brthsabée, comme David )).
C'est lui, selon toute probabilité, qui l'installa au n° 11 du boulevard de la Madeleine, dans un appartement d'un loyer de 805 francs par terme. Il lui donna, en outre, si le baron de Plancy était bien informé, fourrures, diamants, chevaux et voitures.
Salomon Halphen fournit les bijoux ; Révillon les fourrures ^. Les voitures, — un coupé et un cabriolet — viennent de chez Doldringen ou Erhler ; Stephen Drake, Crémieux ou Tony procurent les chevaux et il y a la preuve, au dossier Charavay, qu'elle en change fréquemment. Ces maquignons « fouillent la vieille Angleterre, car Marie ne veut, pour son équipage, - — un modèle d'élé-