‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 8 sur 188 · Dumas, La Dame aux Camélias, Préface · texte numérisé non relu

Dumas, La Dame aux Camélias, Préface

qu'à distance il portait sur son livre, si son observation n'avait corroboré par d'autres témoignages celui de Marguerite Gautier.

A s'en rapporter à ceux qui la connurent bien, cette classe « si rêveuse, si romanesque » de la grisette qui alimentait ce que l'auteur de la Dame aux Camélias appelle « la prostitution élégante », celle qui « sent bon », sur laquelle « il nous a fait pleurer », abondait en Mimis et en Musettes décidées au don de leur amour « sublime et pauvre », à tous les excès de confiance, à toutes les abnégations jusqu'au suicide. Avant de s'abandonner au courant de la haute galanterie, .Adèle Remy n'avait-elle pas allumé le réchaud qui devait faire justice d'une passion dédaignée? Dans le nombre, que de Cydalises semblables à celle qui s'en était venue gîter et mourir dans cette ruche du Doyenné, chez Camille Rogier. Amenées on ne sait d'où, au logis de l'artiste ou du rêveur, par quelque vent d'orage, elles l'emplissaient un instant du battement de leurs ailes, puis s'enfuyaient pour un nouveau voyage où les jours se comptaient par des baisers et des chansons. Juliette Drouet n'avait-elle pas renoncé au luxe du prince Demidoff en faveur du poète? Dumas n'est-il pas garant qu'il ne manqua à Marie Duplessis que l'occasion d'un sacrifice analogue, objet de tous ses vœux? Ne nous déclare-t-il pas que « si elle n'a rien sacrifié à Armand, c'est i\\x Armand ne l'a pas voulu »? — « Elle avait été grisette, ajoute-t-il ; voilà pourquoi elle avait encore du cœur. »

En vérité, elle était d'un temps où une espèce de

foi nouvelle, l'amour, qui tenait lieu de toute certitude, s'imposait aux âmes avec la force persuasive et la rigueur d'une croyance. De ce credo procèdent les systèmes de rénovation sociale qui encombrent alors Paris de leur publicité. Fourrier bâtit le sien sur l'attraction sentimentale. Quand Auguste Comte, prenant en mains l'héritage de Saint-Simon, pose les bases de sa Politique Positive, il lui donne pour principe l'amour dont il puise les commandements dans le culte idolâtre que sa maturité a voué aux mânes d'une jeune femme, Clotilde de Vaux. Rue Taitbout, puis sur les hauteurs de Montmartre, Enfantin et Bazard prêchent l'union libre. Stendhal et Balzac établissent la savante monographie du dogme ; Barbey d'Aurevilly compose dans son Brummel le portrait de l'officiant, tandis que les Livres de Beauté et des Belles Femmes de Paris et de la Province promènent la galerie des Déesses du culte.

Maîtres et petits inaîtres, le même délire sacré qui les a conduits à l'ivresse de l'art, les mène par le môme chemin à la religion de l'amour. L'art et l'amour étaient pour eux les deux formes de cette aspiration idéale qui survivait à la débâcle des autels emportés par la marée montante de l'individualisme.

« Quels temps merveilleux ! » s'écriait le bon Théo, qui, demeuré un des derniers survivants des bandes d'Hernani, en avait glorifié les exploits à mesure que tombait un de ses frères d'armes, u quels tenqjs merveilleux ! » Egalement grisée de poésie et de passion, prenant dans un rêve d'art sa revanche des platitudes de la vie, la jeunesse croyait fermement « qu'il n'y a d'autre occupation acceptable sur ce globe que de faire des vers », ou « de célébrer l'amour avec une

ardeur à brûler le papier ^ ». Ce fut un débordement d'élégies et d'extases dont Thabaud de Latouche se gaussait comme d'un « luxe de sérail » et, lyrique plus rassis, l'amant un peu sec de la vibrante Marceline Desbordes fustigeait ces esprits « eunuques » qui se rabaissaient ainsi, à la suite du chantre d' Eli>ire ou du barde de Lara, « à l'émotion des rêves ^ ».

Cet « amour passionné » vaguement teinté de religiosité et parfumé de lis sous la Restauration, puis, après 1830, cuivré sous l'haleine de salpêtre de Don Juan, des reflets de l'enfer, fut un de ces « rêves maladifs » dont parle Musset, dans lesquels s'enveloppa la jeunesse après Waterloo.

Déchue du haut destin que lui ouvrait le succès de nos armes, réduite à l'inaction dans une société qui lui paraît « pâle et mesquine », où la substitution d'un régime à un autre a confondu tous les rangs et opposé tous les intérêts, incertaine des buts qui s'offrent à son activité, car vingt ans de tourmente avaient emporté les dogmes les plus vénérables, elle affronte le monde « le blasphème à la bouche », et le dégoût au fond du cœur. Entre ce qu'elle s'était promis et les possibilités qu'elle entrevoit, elle ne trouve de place que pour la sombre jouissance d'une douleur égoïste, ou pour « l'affection du désespoir », De cette aversion de la vie, quelques-uns exagéraient sans doute « l'importance absolue », mais le sentiment en était

1 . T. C^LTiER, Histoire du roinantisine. 2. H. DE Latouche, op. cit.

sincère et poignant, et pour un tempérament comme celui de George Sand, correspondait « à une réalité profonde ».

Car, après son aventure avec Musset, elle fut, elle aussi, un moment, « troublée et effrayée » de l'existence « jusqu'à la désespérance ». Il n'en fallait pas, d'ailleurs, des motifs plus sérieux. Il suffisait « d'avoir été déçu de quelques illusions », d'avoir perdu la sérénité de ses premières impressions pour qu'on se persuadât « de ne pouvoir plus vivre ^ ». Chatterton n'avait pas de meilleure raison pour se donner la mort, non plus que nombre d'autres qui suivirent son exemple, grisés par cette étrange volupté de se poser en héros d'une grande infortune.

Petite-fi^lle et fille du xviii^ siècle finissant qui avait peu à peu substitué à la règle de la raison et de l'ordre celle du sentiment et s'était abritée de la monotonie quotidienne dans la recherche des troubles délicieux du cœur et des grands ébranlements de l'àme, elle avait reçu de lui une sensibilité qui, à la chute de Napoléon, ne trouvant plus autour d'elle d'objet où elle pût appliquer ses forces, était à soimême son propre supplice. Cinquante ans de l'action lente mais continue d'une philosophie rationaliste qui, en affranchissant la société de la contrainte des croyances, libérait dans l'individu la force passionnelle de ses instincts, avaient incliné les êtres vers des besoins de tendresse et d'émotions, accrus encore par les bouleversements de la Révolution, les horreurs sanguinaires de 93, et les alarmes de l'exil. « Il est difficile, observait Stendhal, dès 1817, de ne pas voir ce que cherche le xix^ siècle : une soif croissante

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