L'Artiste. N" du 29 fcvrior 1852 (art. anonyme
mortuaire de Marie Duplessis, où se préparait la vente de son mobilier, elle nous livre, avec une sincérité qui se débat entre des souvenirs heureux et des regrets, l'aveu d'une de ces fortes passions de jeunesse dont .se marque à jamais le cœur.
Cette confession était demeurée, en somme, à portes closes. 11 n'avait été broché, en effet, qu'une centaine d'exemplaires des Péchés de Jeunesse ^, et encore quatorze seulement s'en étaient-ils vendus.
C'est Alexandre Dumas père qui la rendit publique. Les succès consécutifs de la Dame aux Camélias, de Diane de Lys, et du Demi-
1. A. Dumas fils, Péchés de Jeunesse (Fellens et Dufour, 1847, in-80).
L'indication de cet ouvrage ne figure pas dans la Bibliographie de la France, ni dans le Catalogue général de la Librairie française de Lorenz (18'iO-65). La Bibliothèque Nationale en possède cependant un exemplaire.
Le Manuel de l Amateur de livres du xix'' siècle, de G. Vicaire, nous apprend (jue le Ms (63 feuillets) offert à M""" Virginie Bourbier passa dans la vente Martinet et fut adjugé 1.070 francs.
On a raconté que Dumas rachetait les exemplaires de ses poésies pour les retirer de la circulation. Un exemplaire où se trouvait consigné ce détail étant tombé sous les yeux de 1 auteur, celui-ci écrivit et signa la notf suivante :
« Ce n'est pas vrai. La vérité est qu il n'en a jamais été broché qu'une centaine d'exemplaires sur lesquels quatorze seulement ont été vendus. Les bonnes feuilles apportées chez mon père, non pliées, servaient à envelopper les paquets. »
Ch. MoNSELET, dans ses Curiosités bibliographiques, rapporte quel fut l'étonneinent de Dumas quand il lui apprit qu'il possédait un exemplaire des Péchés de Jeunesse. « Où diable l'avez-vous trouvé? lui dit-ii, il ne s'en est vendu que 14 exemplaires. » — Ce livre ne fut jamais réimprimé.
Monde lui en fournirent l'occasion dans une étude où il se proposait de « chercher quelle influence la vie privée avait eue sur la vie littéraire », de son fils. Cette étude parut en quatre feuilletons dans le Mousquetaire, journal quotidien que le grand romancier avait fondé en novembre 1853. Consacré à la Dame aux Camélias, le premier est du 23 mars 1855. Il y reproduisit presque intégralement les strophes à Marie Duplessis, en les accompagnant, dans cette manière familière qu'on lui sait, d'un commentaire dialogué plein d'agréments qui les dépouillait de tout leur secret. L'article était fait de plus de fantaisie que d'exactitude, mais il ne laissait à la curiosité rien à désirer.
— « Qui penserait à toi, aujourd'hui, terminait-il, pauvre Marie Duplessis, si par hasard, pendant ta courte apparition dans ce monde, tes lèvres n'avaient pas touché les lèvres de deux poètes ! »
On se demandera qui était le second : c'est Dumas père en personne. L'aventure manqua de peu qu'elle ne fît de lui le rival de son fils. A la conter, il n'apporte pas la discrétion qu'eût exigée, à défaut de silence, le sentiment si frais et si sincère dont la même femme avait fait battre le cœur du jeune Alexandre.
Il était arrivé à l'auteur de Monte-Cristo... mais laissons lui la plume :
« Suivez-moi au Théâtre-Français... Je passe dans le corridor : une porte de baignoire
s'ouvre. Je me sens arrêté par le pan de mon habit ; je me retourne, c'est Alexandre qui m'arrête. — Ferme les yeux, passe la tête à travers r entre-bâillement de la porte. N'aie pas peur, il ne t'arrivera rien de désagréable. En effet, à peine avais- je fermé les yeux, à peine avais-je passé la tête, que je sentais sur mes lèvres la pression de deux lèvres frissonnantes, fiévreuses, brûlantes. Je rouvris les yeux : une adorable jeune femme de vingt à vingt-deux ans, était en tête à tête avec Alexandre, et venait de me faire cette caresse peu filiale. Je la reconnus pour l'avoir vue quelquefois aux avant-scènes. C'était Marie Duplessis. »
Et entre eux s'engage ce dialogue :
« — C'est vous, mon bel enfant?
— Oui. Il faut vous prendre de force à ce qu'il paraît?
— Dites-le bien haut, peut-être qu'on vous croira !
— Oh ! je sais bien que ce n'est pas la réputation que vous avez ; mais alors, pourquoi faites-vous le cruel avec moi? Voici deux fois que je vous écris pour vous donner rendezvous au bal de l'Opéra...
— Devant l'horloge à deux heures du matin?
— Vous voyez bien que vous avez reçu mes lettres?
— Sans doute je les ai reçues.
— Pourquoi alors n'êtes-vous pas venu?...
— Parce que de une heure à deux heures du matin, il n'y a devant l'horloge de l'Opéra que des gens d'esprit de vingt à trente ans ou des imbéciles de quarante à cinquante. Comme j'ai quarante ans sonnés, je serais naturellement rangé dans la dernière catégorie par les spectacteurs désintéressés, ce qui m'humilierait.
— Je ne comprends pas.
— Je vais me faire comprendre. Une belle fdle comme vous ne feint de donner un rendezvous d'amour aux hommes de mon âge que si elle a besoin d'eux. A quoi puis-je vous être bon? Je vous offre ma protection et vous tiens quitte de l'amour.
— Eh bien ! alors, dit Marie Duplessis, avec un charmant sourire et en voilant ses yeux dfe ses longs cils noirs, nous irons vous voir, n'est-ce pas, monsieur? »
Dumas la salua et disparut. Ce fut, ajoute-t-il, « la seule fois que j'embrassai Marie Duplessis, c'est la dernière fois que je la vis ».
Jules Janin s'est fait l'écho de cette anecdote dans la Préface qu'il avait allongée de quelques feuillets pour l'édition de luxe de 1872. Il s'y risqua aussi à une allusion très discrète à l'auteur du roman. Mais dans la Préface originale de 1851, aussi bien que dans son article des Débats du 9 février 1852, il avait
sur ce point observé une réserve absolue dont ne se départit pas non plus la presse. Seule, ]yjme Roger de Beauvoir qui tenait le feuilleton dramatique à la Rei^ue de Paris, eut à coeur de se montrer renseignée : « La Dame aux Camélias, écrivit-elle, offrait surtout l'attrait d'une indiscrétion connue, d'un mystère d'avance dévoilé. Ce n'était pas un vaudeville quelconque, mais une nécrologie écrite au chevet d'une agonisante ^. »
Quand parut, en 1868, augmenté de préfaces inédites, le premier volume du Théâtre complet iV Alexandre Dumas fils, vingt années avaient passé sur cette histoire d'amour.
Jugeant écoulée la prescription du silence, M. Jules Claretie se crut en devoir de ne rien celer des origines morales d'un drame dont l'éclatant succès avait fait de son héroïne « la dame de tous les cœurs, de toutes les âmes ». Il l'interprétait comme une protestation que « la passion étouffée » avait élevée contre « l'austère devoir » ; il précisait que « le drame était sorti, comme le livre, d'un accès de fièvre )) et que la prétendue thèse de la réhabilitation de la courtisane, n'était « qu'un souvenir mouillé de larmes^ ».
Ce petit point d'histoire reçut enfin la confirmation de Dumas dans une longue note da-