CAIN ET ABEL
Eau -forte originale de A. Falguière
Imp. Louis Fort, Pans
dans son atelier prou von l combien il avait fini par s'attacher à celle haute physionomie mythologique qui paraît l'avoir intéressé moins par sa réputation de mœurs sévères que parce qu'elle résumait pour lui un idéal de formes toujours en mouvement et exhalait une fleur de jeunesse et d'ardeur un peu sauvages. C'est encore, maintenant, une sorte d'hymne plastique destiné à exalter la beauté de la femme. Mais, cette fois, sqit que le modèle se montrât plus convenable à ce dessein, soit qu'il ait voulu tenir compte de foules les observations soulevées par la façon très délibérée dont il avait traité antérieurement celle divinité, il paraît se rapprocher d'un peu plus près de la donnée mythologique. C'est une vierge élégante et fière, au petit profil sérieux et un peu farouche, aux formes aristocratiques et allongées, qu'allonge encore, dans un mouvement d'une belle envolée, la grande ligne qui se continue du pied de la jambe droite jusqu'à l'extrémité du bras gauche, dressé verticalement, qui tient l'arc. Et toujours le même geste en suspens, après le départ du trait, qui hausse la poitrine, amincit les flancs, élance tout le corps; mais, ici, le but invisible est perdu dans la profondeur des nues et la divine et hautaine pucelle semble lancer des flèches vers les cieux.
La Femme au paon, du Salon de 1890, qui, l'année précédente, n'avait pas craint de se parer du nom olympien de Junon, dans la section de peinture, est, toujours, un avatar nouveau de son idéal féminin. C'est encore une fière nudité, toute moderne de caraclère, posée avec un certain air de défi sur les volutes d'un nuage, et s'appuyant sur le corps de l'oiseau emblématique dont la longue queue fournit une grande ligne transversale qui, ainsi qu'une royale traîne, ajoute à la superbe de sa beauté. De même, la charmante créature qui fait sonner quelque Marseillaise toulousaine sur sa lyre aux cordes d'argent, la Poésie héroïque, aujourd'hui au Capitole, dans sa nudité aux modelés souples et fuyants qui semblent pressés dans le maillot étroit de l'épiderme, est elle, avec un attribut nouveau, une forme un peu différente de l'hommage rendu à son constant idéal plastique.
Les Bacchantes, qui sont antérieures à ces Irois derniers marbres (le plâtre a été exposé au Salon de 1887) nous arrêteraient déjà par cette seule considération qu'elles forment un groupe, ce qui est peu commun dans l'œuvre de Falguière, surtout en dehors des travaux monumentaux. Ce n'est pas son morceau Je plus célèbre el l'on sait l'accueil assez scandalisé qui lui fut par-
ticulièrement fait. II n'a pas, en apparence, les séductions de ses autres nus, manifestations plastiques d'un charme plus facile à ressentir, et d'attitudes qui, pour être franches et expressives, n'ont point cependant rompu avec les habitudes traditionnelles.
Ces dernières, en effet, posent sur une jambe, avancent le bras, reculent l'épaule, arrondissent le torse, élèvent la tète avec ces hanchements rythmiques, ces beaux gestes, ce ton lyrique, introduits dans notre école dès le xvi° siècle par les grands envahisseurs italiens, contre l'influence desquels ont tenté de réagir avec vigueur certains maîtres, tels que Puvis de Chavannes ou Degas dans la peinture, Rodindans la statuaire, en puisant dans le fonds inépuisable des simples réalités coutumières.
Ce vocabulaire étroit de corps de ballet, transmis depuis trois siècles par les routines des académies, la paresse des artistes, la consécration des musées, et les détestables habitudes des modèles eux-mêmes, qui n'en connaissent plus d'autres, Falguièrc l'acceptait sans s'en rendre compte, un peu comme tous, en le rajeunissant par un juste emploi expressif. Mais, toutes les fois qu'il avait à exprimer un acte réel de vie, son sentiment profond et tout méridional de la mimique vraisemblable le conduisait à la vérité en dehors de la banalité des conventions. C'est ce que nous pouvons observer en face de ses personnages réels.
C'est en quoi ses Bacc/tanles nous retiennent comme un de ses ouvrages les plus significatifs des velléités d'indépendance qui l'agitaient et qu'il aurait développées plus librement s'il avait apporté moins d'impatience et de hâte dans sa production.
Ici les habitudes Iradilionnelles ne sont plus rappelées que par le titre et par le nu. Avait-il assisté ta quelque scène analogue? — Un document, sur le genre duquel nous reviendrons plus bas, semble établir qu'il avait cherché d'abord ce sujet, probablement pour la peinture, avec deux femmes vêtues à la moderne, debout et se battant à coup de couteau. Dans tous les cas, il a eu l'intuition exacte de celte lutte rageuse et craintive entre deux êtres faibles et acharnés qui se traînent sur les genoux l'un contre l'autre en s'accrochant et en se repoussant. Mais tout en dirigeant les lignes emmêlées de son groupe d'une manière très savante qui lui maintient toute son unité et permet de le présenter avec un égal intérêt sous toutes ses faces, il sort des combinaisons prévues- pour créer une composition tout à fait originale, non seulement
LE DllAME LYRIQUE
vivanle et animée, d'un réalisme très proche de la vie, bien que cependant sans mièvrerie ni petitesse, mais encore qui est un nouveau prétexte, des plus intelligemment choisis, pour faire valoir, dans l'exercice de l'action la plus développée de ces jeunes muscles flexibles, toute la beauté, l'accord et l'harmonie des formes humaines.
Falguière est donc bien, en ce sens, un réaliste, pour employer ce mot
dans son acception la plus large. C'est au point même qu'on a pu lui reprocher d'être resté parfois trop mêlé au milieu des réalités contingentes. Et en effet la créature vivante, le modèle, a joué dans sa vie un rôle qui en fait presque une sorte de collaboration éloignée et inconsciente.
Tel corps a inspiré telle statue ; tous les amis de Falguière pourraient en nommer l'original. Il n'a même pas cherché à échapper à la ressemblance physionomique ; non, certes, par esprit servile d'imitation littérale, mais tant il subit l'ascendant de la nature et de la vie.
J'ai parlé plus haut d'une particularité du talent de son maître de sculpture à Toulouse : l'art d'arranger des mannequins. Falguière avait hérité de ce tour ingénieux. Il avait un don vraiment surprenant pour tortiller d'un doigt nerveux un chiffon de tulle sur une maquette de terre ou de plâtre et contribuer à lui prêter un accent de vérité. Il poussait plus loin le besoin de fixer dans son cerveau une forme déterminée sur laquelle sa pensée se développât ensuite librement, mais avec un fond solide de données sûres et exactes.
Les anciens peintres hollandais avaient souvent coutume, on lésait, de modeler préalablement des maquettes en ronde bosse avant d'entreprendre la peinture de personnages ou d'animaux qu'ils éprouvaient le besoin de sentir se dessiner dans le clair-obscur de la lumière avec la plénitude de leurs volumes. Meis-
Dessin original a la plume.
FalSuière sculp.
HélioâDuiardi: