CROQUIS POUR UN TABLEAU DE SUZANNE AU BAIN
L'Art de Falguière
La vie d’un artiste n’est pas un des moindres facteurs de l’œuvre produit. C’en est un des plus monstrueusement importants, — injustice providentielle ! — Il ne me paraît pas cependant qu’il faille s’en occuper.
Il n’est point nécessaire de connaître la vie d’un créateur pour juger ce qu’il crée. Si l’on peut s’intéresser à certaines particularités de l’existence quotidienne d’un grand homme, il n’en n’est pas moins vrai que ces détails non
Élégie (façade de l’Opera).
Les productions d’un artiste reflétant des aspects divers de son [existence, il semble ogique de dire que ce que nous pourrions apprendre des] derniers ne serait équivalent qu'à des fragments des premières. Je crois inutile de rechercher les débris d’une maquette dont il nous est permis de contempler l’agrandissement définitif et grandiose.
seulement n’aident point à la compréhension d’un apport de beauté,^ mais encore qu’ils nuisent au côté légendaire dont on devrait entourer tout acte d’art. La façon de vivre d’un artiste c’est souvent aussi un acte d’art, mais son œuvre seule compte et reste, immuable et complète.
Voilà pourquoi, laissant de côté les théories
de Taine, je ne perdrai point mon temps à vous narrer des anecdotes sur Alexandre Falguière. Je tairai sa biographie pour ne causer que de ses ouvrages. Et ceux-ci sont assez considérables pour qu’il me reste encore beaucoup à dire lorsque j’aurai fini de parler.
les formules : le beau c’est le monstrueux , ou le beau c’est le rare. Mais qu’un jour arrive ou les tours de trois cents mètres pullulent comme les tuyaux d’usine, vous voyez d’ici quelle dépréciation !
Le Parthénon, lui, est éternellement beau.
Maquette du “ Pégase ” (Square de l’Opéra).
Il y a différents genres de beauté. Il ne faut pas confondre : Poésie, Art, Beauté.
Tout ce qui est art n’est pas beauté.
La Beauté implique un caractère d’éternité en dehors de toute préoccupation momentanée. (C’est une des raisons pourquoi le Beau n’a pas forcément à satisfaire à la conception de la morale, essentiellement changeante selon les époques, les peuples et les climats.)
A côté de la Beauté éternelle, il y a des beautés secondes, qu’on peut appeler les beautés temporaires. La tour Eiffel possède la beauté prônée par Zola ou par Huysmans selon
Y aurait-il dix mille parthénons qu’ils n'en seraient pas moins tous beaux.
Le rôle de la Poésie est de transformer une beauté temporaire en beauté éternelle par la départicularisation. Le poète peut être frappé par l’énormité de la tour Eiffel, ou par l’effort qu’elle symbolise. Pourtant, il est probable qu’il ne chantera pas la tour Eiffel, mais une tour qui possédera d’une façon plus générale les qualités de puissance et de gigantesque qui frappent dans la première.
En tout il y a ce qu’on pourrait appeler la beauté de Vie. Tout être, tout objet a une beauté latente qui est son essence intrin-
sèque et comme la part de chant attribuée à chaque chose dans le grand concert. Il s’agit de montrer cette beauté inaperçue et de la mettre en valeur en la séparant de ce qui l’entoure et la tue. Une boutique nauséabonde est laide. Un poète qui déchiffrera ce qu’il y a de suprême dans sa hideur en aura vu la beauté. Un sculpteur peut représenter un visage ignoble et bestial ; s’il a su lui donner les traits typiques de l’ignominie et de la bestialité, il aura réalisé de la beauté.
L’artiste doit voir les choses sous leur angle d’éternité, comme dirait Spinoza, et les ressentir simplement selon l’amour universel. Pour le sculpteur en particulier, la science ne doit pas consister dans la routine ; elle doit naître
de sa passion jamais assouvie des belles formes L’affinité des lignes doit exister dans une œuvre d’art. C’est là tout le sentiment et toute la science qu’il est permis d’appliquer en travaillant.
C’est parce qu’il se contente d’être ému assez simplement pour rencontrer l’émotion éternelle, que Falguière est un grand artiste. Son œuvre est belle parce qu’il a vu la nature avec les yeux d’un enfant enthousiaste et qu’il a reproduit sa vision avec l’ardeur avide d’un homme puissamment doué pour vivre.
Pézieux disait un jour à Alexandre Séon : « Je voudrais que si l’on brisait une de mes
Croquis pour une “ Madeleine
Hommage à Clémence Isaure (croquis pour un tableau).
œuvres, devant un seul morceau retrouvé on pût dire : Que c’est beau ! »
Si l’on enlevait à une figure de M. Roll ou à une statue de M. Lefebvre la tète et les jambes, on ne s’écrierait pas : Que c’est beau ! Mais ce que l’on dit devant un morceau de bras de statue grecque, on pourrait le dire devant la tête où les mains du Martyr de Falguière.
Et cela c’est un vrai triomphe, que le sentiment, que la vie intime et éternelle d’une œuvre s’exprime suffisamment en toutes ses parties pour que chacune nous fasse ressentir l’émotion intense du tout !
Ce qui donne à la sculpture de Falguière tant de véritable beauté, c’est son côté humain et universel à la fois. C’est par là qu’elle touche les foules et s’en fait comprendre.
Falguière est un artiste idéaliste. Son art part de la Vie, mais son rêve complète la Vie.
L’idéaliste doit connaître la vie et en donner l’impression dans son œuvre.
Cependant rendre seulement la vie au hasard, équivaut à écrire : l’Art = o. Cela conduit à n’ambitionner qu’une bonne photographie de n’importe quoi, et la part de l’artisan se réduit à une copie, c’est-à-dire à presque rien.
Je ne veux point dire par là que le modèle vivant ne soit point utile dans la partie documentaire d’un travail. Il l’est en ceci, qu’on copie tout de même une ligne vivante quand on la change où quand on la déplace. Si les sourcils sont trop hauts on les abaisse, si le nez est trop droit on le courbe en faisant baisser momentanément la tête du modèle. C’est
Médit (croquis pour un tableau).
toujours un champ de comparaison. On ne fait que changer les rapports.
Le mérite de l’idéaliste consistera en deux choses : dans le choix des motifs et des documents de vie et dans ce qu’il doit ajouter de rêve à la vie pour la rendre vivante artistiquement.
Les créations de Falguière sont riches d’un rêve fier et gracieux, dont les lignes heureusement choisies se combinent en poèmes concis et harmonieusement équilibrés.
La grande originalité de Falguière, c’est d’avoir rompu avec les traditions de l’École et d’avoir réellement créé un art nouveau.
Il ne fait pas du gréco-renaissance comme Mercié ; il ne se rattache pas à la renaissance italienne comme Dubois. Il est l’ expression même du tempérament français.
Ce que l’on pourrait dire, c’est qu’avec son Saint Vincent de Paul si admirable, il renoue la tradition du moyen âge. En effet, son art est vraiment né du sol comme le roman, comme le gothique ; s’il ne les rappelle en réalité que de très loin, c’est qu’il correspond merveilleusement à notre civilisation.
Ce n’est pas trop d’affirmer que Falguière a donné à la sculpture française un essor consi-
dérable et que son influence dépasse même probablement celle de Carpeaux. Il est incontestablement le chef de l’école française.
Alexandre Falguière est un révolutionnaire ; il a renouvelé la statuaire. Il y a introduit un idéal moderne des formes. Tandis qu’on n’avait pas encore osé se libérer des divines entraves de la tradition grecque, il a instauré dans la statuaire le nu actuel.
Ses femmes sont d’aujourd’hui. Leur corps garde toutes les transformations dues au costume et particulièrement au corset. Il a enclos dans des attitudes synthétiques et définitives l’âme de son temps.
Ce qu’il y a de plus important en art, c’est d’arriver à son heure, c’est-à-dire d’avoir un cerveau capable de comprendre, de condenser et d’exprimer le plus exactement possible les idées et les sentiments de son époque. C’est être déjà de beaucoup en avant des contem-
porains qu’être capable de formuler leurs aspirations plus ou moins vagues, en les transposant dans la sphère de la beauté immortelle.
De nobles efforts surgissent dans le tohubohu de cette fin de siècle.
Rodin essaye d’enclore les formes dans des figures géométriques. Il considère une statue comme un bloc et simplifie jusqu’aux lignes générales.
Falguière, en restant dans la tradition, en a tour à tour violé toutes les lois. L’enseignement de l’Ecole lui a trop montré les œuvres du passé, pour qu’il lui reste quelque désir de leur apporter un autre hommage que celui de son admiration. Quant à lui, peu à peu il s’est créé un art personnel ; il a déterminé un mouvement nouveau ; il a élargi le domaine de la
statuaire en y introduisant le mouvement et par conséquent davantage de vie.
Il est le plus ému et le plus sensuel des artistes. Ses statues s’animent par le satin frissonnant de l’épiderme, par le grain du marbre devenu celui de la peau, par la grâce des fossettes et des mille plis des chairs, par la coloration délicate du modelé. Souples et graciles, les corps de ses personnages ont une exquise morbidesse où les nuances de l’ombre et de la lumière jouent. On peut dire que Falguière « peint en sculpture ».
J’ai avancé tout à l’heure qu’il avait bouleversé les règles de la statuaire. Pour se rendre compte de ce que je veux dire, il faut savoir ce qu’est l'enseignement de l’Ecole des Beaux- Arts qui supprime toute initiative personnelle, toute conception originale chez ceux qui en adoptent les conventions.
On vous apprend à l’Ecole que dans un groupe les personnages doivent se tenir ; que, pour donner à une figure une attitude fière, la tête doit être tournée du côté de l’épaule la
Circè (esquisse inédite).
plus haute ; que la posture résignée ou de la prière s’obtient comme au moyen âge, en penchant le chef du côté de l’épaule la plus basse...
On y enseigne surtout à construire par plans : si la tête est tournée d’un côté, le mouvement des bras doit être dans un sens
Falguière est sorti de la banalité et du convenu académique en rompant avec cette loi des contrastes. Certaines de ses 'statues ont des mouvements de bras qui forment une longue ligne droite pleine de simplicité et de grandeur, permettant de se rendre compte de l’en-
Circé (esquisse pour une cire perdue).
différent et celui du bassin dans un autre encore. Les mouvements des bras avec ceux des jambes, et des bras et des jambes entre eux, doivent être contrariés...
La plupart de ceux qui enseignent ces principes en ignorent les raisons. Au fond, c’est que cette diversité des plans concourt à donner de la vie.
semble, d’un coup d’œil, avec moins de fatigue.
On ne dédaigne pas aujourd’hui, à l’Ecole, le parallélisme des Egyptiens, qui divinise et qui donne de la gravité à une composition. Falguière a compris les Egyptiens mieux que personne, mais il a transformé leur art selon une donnée moderne par un simple déplacement de lignes.
Source (maquette inédite).
Je terminerai ces quelques notes par cette affirmation inattendue, que presque tout le monde ignore l’art de Falguière, dont le nom a été surtout popularisé par les hideuses reproductions sans aucune valeur, presque sans ressemblance avec le modèle, fabriquées en contrebande par des Italiens.]
Il faut avoir visité l’atelier du maître pour se rendre compte de ce qu’est l’œuvre de ce travailleur qui n’a jamais manqué au labeur quotidien. Plein de vie et d’action, son désir est de se donner à tout et d’absorber tout. Ah ! le bel exemple de cet homme qui, passé la soixantaine, se dépense encore quotidiennement avec une incroyable vigueur, avec un amour toujours aussi ardent de la Beauté. Sculpture, peinture, eau-forte, musique, il a fait de tout, apportant dans chacun de ces arts son instinctive compréhension.
Falguière travaille pour le plaisir de voir éclore les formes sous ses doigts, sans s’inquiéter si la matière employée est plus ou moins durable, témoin cette Résistance que, durant
le siège, il tailla dans la neige et qui était, selon tous ceux qui l’ont pu voir, d’une impression si saisissante.
Des chefs-d’œuvre exécutés en terre, pour sa propre satisfaction, se déssèchent et s’écroulent dans les coins de ses ateliers, comme les groupes de l 'Arc de Triomphe et du Trocadéro tombèrent en ruine sous les yeux des Parisiens indifférents.
Les plus belles œuvres de Falguière, celles qui sont le plus incontestablement filles du génie, ou bien ont été refusées par les commissions, comme le troisième projet du Monument de la Révolution destiné au Panthéon, ou bien habitent la solitude de la province, comme le La Rochejaquelein ou comme l’étonnante série de bas-reliefs qui ornent la maison du baron Vita, à Evian.
Cependant Paris possède quelques pièces de la plus grande valeur, comme le Tarcisius , martyr chrétien) au Luxembourg ; le Saint Vincent de Paul au Panthéon, et la statue de Pierre Corneille à la Comédie-Française. Cela déjà suffirait pour qu’on n’ait pas besoin de
Source (maquette inédite).
proclamer la gloire du maître et pour qu’en pensée on éclaire son front du laurier d’or.
Les générations futures agenouilleront leurs âmes devant le monument de beauté qu’il
aura laissé et vénéreront dans ses œuvres le' génie qui demeure à toujours présent dans ce: qu’il enfante.
YVANHOÊ RAMBOSSON.
Croquis pour le tableau de /’ “ Abatage d'un bœuf
Croquis du “ Tarcisius , martyr chrétien " (Luxembourg).
Falguière au Musée du Luxembourg
Au musée du Luxembourg, Falguière est représenté par un tableau, un buste et deux statues, le Tarcisius et le Vainqueur au combat de coqs. Toutes ces œuvres, il est vrai, datent un peu. Quelque précocité qu’ait eue Falguière, et quel que soit, par conséquent, le mérite de ses premières œuvres, on peut penser qu’une statue, due au ciseau de ce maître pendant la, pleine maturité de son talent, devrait figurer dans l’antichambre du Louvre, dût-on pour lui faire place en exiler une des œuvres qui s’y trouvent déjà.
J’avoue, en effet, ne pas avoir pour le Vainqueur au combat de coqs une admiration sans réserves. C’est certainement une œuvre du plus vif intérêt, surtout quand on la compare à tant d’autres statues plus mûres et plus personnelles du même sculpteur, mais c’est une œuvre, malgré tout, secondaire; elle se ressent de l’idéal esthétique qui s’imposait aux futurs prix de Rome de l’époque. Non certes qu’il faille reprocher à l’État d’acquérir des œuvres de jeunesse; en dehors des raisons qui militeraient pour ce genre d’achats, nécessité d’encourager les débutants de valeur, récompense d’un effort sin-
cère et méritant, utilité de conserver un point de comparaison avec les chefs-d’œuvre à venir du même artiste, il ne faut pas oublier que ces chefsd’œuvre peuvent ne pas advenir, et que, même s’il meurt jeune, l’artiste n’en garde pas moins alors son souvenir dans le panthéon national de l’art. Mais il ne faudrait pas non plus que l’acquisition d’un des « débuts » du maître dispensât la commission (fâcheuse collectivité) des achats de se procurer plus tard un des chefs-d’œuvre incontestés de ce maître.
Certainement, le Vainqueur au combat de coqs mérite d’être au Luxembourg; l’œuvre fait déjà deviner la merveilleuse habileté que déploiera plus tard son auteur dans tant d’autres statues ; il n’y a pas que de la facture, il y a encore une grâce juvénile et souple, un mouvement harmonieux, une heureuse combinaison de lignes qui permet, malgré l’écart du bras gauche et de la jambe correspondante de tourner sans déplaisir autour de l’œuvre. Mais en dépit de ses mérites réels, elle sent l’École des Beaux-Arts, l’inévitable modèle italien, la pose d’atelier « mouvement au repos ». L’usage de la
photographie instantanée, l’étude plus minutieuse des fragments antiques représentant des coureurs ou des sauteurs nous ont rendus difficiles pour toutes les représentations modernes de « mouvements » en sculpture, depuis la Renaissance jusqu’à ces toutes dernières années. En outre, et ceci est peut-être plus important encore, l’œuvre n’a que son mérite d’excellent ouvrage d’écolier; or la sta-
avec laquelle onplace aujourd’hui telle ou telle statue dans tel ou tel coin de square : il n’est pas rare de voir des bronzes situés contre des massifs de verdure, ou des statues côte à côte dont les draperies sont agitées par des vents contradictoires. Un jardin est un monument, et de même que les statues émaciées des saints faisaient partie des porches ogivaux, de même les vases, les balustrades et les
Éventail et Poignard (reproduction d’une eau-forte, D’après le tableau actuellement au Musée du Luxembourg).
tuaire peut se passer d’expression quand elle concourt à la décoration d’un ensemble, car alors la beauté supérieure réside dans l’harmonie de ses lignes avec celles du monument qu’elle orne (à ce point de vue les frises du Panthéon comme les saints de nos cathédrales sont d’admirables chefsd’œuvre) ; mais quand la statue est isolée, il faut qu’elle exprime quelque chose, soit la majesté du Zeus d’Olympie, soit le caractère du personnage représenté, pour les« icônes», que notre manie déplorable multiplie sur les places publiques. A ce propos, il faut très vivement blâmer l’indifférence
statues que nous mettons dans un parc devraient être considérés comme en faisant partie architecturalement ; les figures du Bernin sont à leur place sur le pont Saint-Ange et ne le seraient plus à Versailles, et telle statue qui s’harmonise avec le parterre des Tuileries ou du Luxembourg jurera au parc Monceau et aux buttes Chaumont (i).
Le Tarcisius me semble avoir, à ce point de vue, ce qui manque au Vainqueur au combat de coqs ; c’est
(i) Puisque je parle du jardin des Tuileries, je signale pour la seconde fois un socle qui reste sans statue près de la terrasse du bord de l’eau, entre X Hercule F ami se et le Rémouleur , depuis trois ou quatre ans !
une œuvre émue. Comme exécution, le morceau est du meilleur Falguière; la souplesse des vêtements, le naturel de la pose, la morbidesse enfantine des chairs sont dignes de tout éloge, mais en outre, le sentiment qui se dégage de ce bloc de marbre est si délicat et si profond à la fois qu’il élève au rang de chef-d’œuvre ce qui ne serait sans
tique ; les yeux clos, les lèvres à demi entr’ouvertes, Tarcisius semble déjà, au milieu des affres de l’agonie, jouir des délices paradisiaques ; peu de marbres donnent à un tel degré une sensation aussi purement spirituelle, et même aujourd’hui, après tant d’œuvres que les Américains se disputent à coups de bank-notes, Falguière a le droit de rester
Buste de Coquelin Cadet.
lui qu’un autre excellent devoir d’écolier. On sait l’histoire de Tarcisius, que le sculpteur a probablement connue par le célèbre roman du cardinal Wiseman, Fabiola; c’était un jeune chrétien qui fut assailli à Rome par la plèbe païenne quand il portaitla sainte hostie, et qui se fit lapider plutôt que de livrer l’eucharistie à d’injurieux sacrilèges. Le petit martyr est représenté gisant à demi-mort, et se relevant à moitié pour serrer contre sa poitrine le dépôt sacré; le visage est empreint d’une joie mys-
fier de ce début; je ne sais si dans son œuvre on retrouverait la même fraîcheur et la même intensité de sentiment. Cette œuvre-là a sa place indiquée au Louvre, et dès maintenant, elle est une des plus remarquables du Luxembourg.
Il faut également louer le Musée d’avoir acquis une grande toile du maître. Bien que Falguière doive rester certainement avant tout un sculpteur pour la postérité, il est bon qu’une preuve subsiste de la souplesse de son talent, et de la façon dont il
aurait été un peintre de premier ordre, s’il avait harmonisé des lignes et des teintes au lieu de plans. Je crois en effet que Falguière serait devenu un peintre admirable comme il est un admirable sculpteur; la toile que le musée du Luxembourg conserve de lui, une Espagnole basanée et farouche qui attend, les bras croisés et le poignard jetant un
Telles sont, avec un buste de Mme A. Daumesnil, fondatrice de la Maison de la Légion d’honneur, buste d’un sentiment tout intime et d’une délicatesse d’exécution parfaite, les œuvres de Falguière que peut montrer, non sans orgueil, le Musée du Luxembourg. Certainement elles ne suffiraient pas pour donner une idée complète du talent si souple,
Buste de Carolus Durait.
éclair, est de l’excellente peinture, telle qu’on la faisait il y a une quinzaine d’années. L’œuvre, malheureusement, a souffert; pour obtenir les noirs que l’école de Courbet avait mis à la mode, le peintre avait abusé sans doute du bitume, et la peinture s’est toute craquelée. Mais dans la vigueur des oppositions colorées, dans la netteté puissante de la facture, dans la superbe de la pose choisie, il y a assez de qualités pour justifier ce que je disais que Falguière aurait pu être en peinture, s’il avait appliqué à cet art les qualités de composition et d’exécution qu’il a apportées à son œuvre sculpturale.
si varié, si multiple du maître, toutefois, elles peuvent en donner un avant-goût, une idée partielle mais juste. Depuis lors, il a pu faire plus vivant ou plus plaisant à l’œil, il a pu montrer plus de maëstria, triompher plus royalement de la difficulté technique, mais il n’a peut-être pas fait plus consciencieux que son Vainqueur ou plus ému que son Tarcisites. Beaucoup de maîtres souhaiteraient vraiment d’être aussi bien représentés au Luxembourg ou au Louvre.