‹ Alexandre Falguière, sculpteur et peintreChapitre 14 sur 38 · H. MAZEL · texte numérisé non relu

H. MAZEL

Le Nu féminin chez Falguière

On aime les épithètes faciles, les mots superficiels qui donnent aux causeurs, et malheureusement aussi à plus d’un écrivain, l’apparence de connaître les choses et les êtres qu’ils ignorent.

On parle beaucoup de peinture et on en connaît peu, on juge la sculpture et on ne la comprend point. Cependant c’est une des parties de notre art qui est maintenue le plus haut par un groupe d’artistes d’élite. Veut-on des noms ? Voici ceux de Falguière, de Rodin, de Dalou, de Desbois, de Baffier, etc... Et d’hier : Rude, Barye, Carpeaux, Préault, Chapu. Et demain : Théodore Rivière, Bourdelle, Vibert, et bien d’autres.

Mais si l’on parle de tels des plus illustres, vite les mots tout faits se présentent : « la passion de Rodin », « l’habileté ornementale de Dalou », «la science de Falguière ». Et ce mot « science » évoque aussitôt un art froid et grognon, tandis que le maître sait, avec son impeccabilité de grand artiste, donner le rythme, la vie, la passion, le frisson de la chair.

Certes, d’autres, comme Rodin, ont cherché plus profondément la passion, mais aucun n’a surpassé Falguière dans l’interprétation de la beauté du nu féminin.

Ce grand artiste a été dans ce sens aussi loin que possible. Que l’on se souvienne de ses Diane, de ses danseuses. La chair palpite, vit, frissonne. La matière, plâtre ou marbre, acquiert la souplesse de la réalité avec, en plus, ce je ne sais quoi d’impeccable, de parfait, qu’ajoute le rythme de l’attitude. Et c’est dans ces attitudes exquises que gît le secret du grand artiste. Si souple, si vraie, la matière manipulée par un artiste moins épris de beauté pourrait tourner au polisson, au vulgaire ; ici il n’en est rien.

Nous avons tous, un jour, rencontré ou en-

trevu une créature qui nous semble très belle, parfaite de corps. Un instant nous fûmes éblouis, puis survint un geste trivial, et tout fut fini. C’est ce geste néfaste qui reste insoupçonnable dans les nus féminins de Falguière. Devant les créations féminines du maître, le spectateur reste ébloui mais non troublé. Il perçoit la divinité de la femme et ne cherche jamais, à moins de gâtisme notoire ou de préoccupations mercantiles, à voir derrière ce marbre une réalité, à mettre un nom. Mon Dieu, oui, des créatures ont posé, l’artiste s’est inspiré d’une entre toutes, ou bien il a amalgamé le charme de plusieurs, mais que sontelles, ces femmes, devant la rythmique image reflétée par l’artiste? Peu de chose vraiment.

Peut-être, à la suite de ces courtes réflexions, pourrait -on, s’il était nécessaire, soutenir encore une fois que le nu en art, pourvu

Suzanne surprise (maquette inédite).

qu’il soit beau, n’est jamais immoral ; qu’il ne peut qu’exciter de nobles passions et assouvir ce besoin de beauté qui est bien le remède le plus efficace pour les démangeaisons de vices qui hantent chacun de nous. Jamais, en ces instants critiques, la beauté absolue n'est présente à nos yeux, mais des formes indécises, vagues, que pimente encore un besoin de demi-lumière.

Le nu parfait, la forme impeccable au contraire, c’est la lumière, l’idée précise.

Ce nu ne saurait s’allier qu’à un grand décor, ne se conçoit que dans un vaste espace. Il lui faut un palais et non les odeurs d’une alcôve.

Et c’est pour cela, peut-être , que depuis si longtemps on place dans les grands et solen-

La Garonne et Coquille (deux maquettes inédites).

nels parcs les formes blanches, — virginales dans leur nudité, — que modelèrent autrefois Phidias, Jean Goujon, Houdon, et présentement Falguière.

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