A TOULOUSE
La Danseuse
Bien que les badauds clabaudent et s’esclaffent avec de supérieurs, d’autoritaires airs de doute, l’œil sagace du voyant sait discerner selon sa toute splendeur la miraculeuse hôtesse de la Flamme, l’immarcescible Salamandre. Leurs pauvres yeux — à eux — ont clignoté en de sincères efforts, leurs curiosités incrédules ont interrogé la Flamme dansante; mais vainement : leurs prunelles se sont brûlées, et ils ont renoncé à voir jamais la fantastique apparition.
Mais, pour les âmes pieuses, la Salamandre consent à s’aventurer dans nos domaines de ténèbres et de froid, et, fragile en sa nudité originelle, elle veut bien leur faire l’aumône d’un peu de la passion transcendantale, les illuminer d’un peu de la lumière divine.
Étrangère, dont un geste malencontreux pourrait froisser les grâces délicates ; il me plaît de considérer que grâce à l’incantation des flûtes et des harpes et des violes conjurées, un être est né
La Danseuse (profil).
La Danseuse (face).
tout à coup, venu de nulle part, du néant par exemple, ou de l’infini. Mais elle a soin de conserver la dignité de sa race, et pour menue et timide qu’elle paraisse, son geste péremptoire sait éloigner irrévocablement toute compromission avec des vulgarités ou d’indécentes contingences.
Je ne la veux connaître autre sinon un flamboiement de révélations et de réticences qui présentement m’émerveille. En elle se résorbent tous les fluides ambiants, toutes les volontés éparses, d’elle s’exhalent la joie et la vie, la splendeur et la lumière, et nul ne peut la posséder ni la comprendre qui ne sait pas s’abîmer au gouffre des radieuses essences. Chiffons, dentelles, nuées vaporeuses, un halo imperceptible flotte autour d’elle, presque pas réel, et tous voiles et toutes conventions sous qui ont coutume de s’ensevelir les pâles compagnes de nos misères, lui sont inconnus ; à elle rien de plus que la nudité strictement supportable ; elle est la virginale essence impersonnelle qui évolue irrévérencieuse et vierge de tous jougs et préjugés.
Médium divin, sublime Inconsciente qui ne veut pas s’appesantir sur la gravité de sa mission, elle semble jouer avec l’ingénuité d’un enfant, pendant que quelque chose de mystérieusement tragique et d’ineffable, s’élabore, selon les sourdes reptations d’une croupe.
Aube ingénue, aube impersonnelle, 'elle est celle qui passe et fîue, en un jeu perpétuel de rayons,
gard, son sourire, ils ne sont point en des yeux ni en le pli d’une lèvre ; ils sont partout, dans la crispation d’un orteil, l’ondoiement d’un bras, le défi subtil d’une hanche, où le sexe abdiqua en faveur d’une idée solennelle. Le détail d’un visage n’accapare point chez elle l’importance ; son cœur rit et sanglote et chante par le moindre frisson de sa personne, et elle ne peut dessiner une arabesque ni
Première esquisse du Monument d’ Ambroise Thomas.
en une course décevante de chimère. — Et tellement irréfutable !
Sans doute pour ne point effaroucher nos âmes timorées, et pour caresser en nous quelque mystérieux souvenir de délices, il lui a plu, pour un moment, de revêtir la forme de la séduisante, de l’irrésistible femme. Un chef surmonte son corps lilial et fantasmagorique, mais comme prétexte seulement aux fulgurances d’une chevelure, et aussi peut-être pour complaire aux exigences de l’indéracinable tradition.
Son esprit, son âme? ils ne sont pas là. Son re-
battre un entrechat sans que frémissent les immensités, comme à quelque arrêt formidable.
Ainsi s’évoque la danseuse de Falguière sans un nom facilement px-ononcé avec commentaires et scandales plus galants que proprement chorégraphiques. Non qu’il faille s’en plaindre ou déplorer avec d’austères récriminations; mais ne pas confondre les deux domaines me paraît essentiel, comme il importe de ne pas interpréter l’effigie d’une madone en polissonnerie toute profane.
MARCEL RÈJA.
La Statue de sainte Germaine