‹ Alexandre Falguière, sculpteur et peintreChapitre 17 sur 38 · A TOULOUSE · texte numérisé non relu

A TOULOUSE

...Une èeuvre de Falguière, aujourd’hui bien oubliée et qui eut jadis une bruyante célébrité, est cette statue de sainte Germaine, inaugurée sur la place Saint-Georges, à Toulouse, le 29 juillet 1877, et qu’une municipalité ombrageuse fit enlever en 1881 pour mettre un terme aux manifestations tumultueuses de toute nature dont elle était le prétexte.

Sainte Germaine était représentée debout, dans l’attitude de la prière, les mains ouvertes en un geste d’extase, les pieds posés sur un nuage, les regards levés vers le ciel.

De son tablier retombant s’échappaient des fleurs.

Un agneau couché devant elle symbolisait sa vie rustique d’une si touchante simplicité.

L’ensemble avait ce charme d’humilité et de ferveur, cette grâce lumineuse et naïve qui convenaient à la pauvre paysanne dont l’existence douloureuse fait l’objet d’une des plus jolies légendes de nos campagnes languedociennes.

Enfin, trois bas-reliefs finement détaillés commémoraient heureusement les fêtes somptueuses de la canonisation.

On critiqua beaucoup cette statue, — la politique ne perd jamais ses droits, — et d’aucuns même allèrent jusqu’à contester l’authenticité de son origine.

Il se peut que ce ne soit pas là le chef-d’œuvre du maître sculpteur. Je reconnais sans peine que son génie s’est affirmé, depuis, de plus éclatante manière, mais il sied de ne pas oublier que Falguière était alors à ses débuts, et peut-être conviendrait-il aussi de rechercher, par ailleurs, la véritable cause qui ne permit pas, — à l’époque, — d’apprécier congrûment l’effort artistique réalisé.

Sainte Germaine, en effet, ne se dressait pas dans la pleine lumière du soleil. L’architecte, M. Pujol, l’avait écrasée sous un dôme de pierre, massif et lourd, comme s’il avait été, écrit dans la destinée de la pauvre pastoure que, même en effigie, elle serait sacrifiée.

Au premier aspect, on se trouvait en présence

d’une sorte de chapelle en forme de prisme triangulaire, évidé sur ses trois faces, et dont les arêtes étaient formées de colonnes géminées du plus lamentable effet.

Ces colonnes trapues enserraient le piédestal et supportaient une plate-forme sur laquelle reposaient six clochetons, surmontés eux-mêmes d’une flèche : tout cela constituait le bloc le plus inesthétique qu’il soit possible d’imaginer.

La statue apparaissait, — ou plutôt disparaissait, — comme dans une niche exiguë, ouverte à tous les vents. En réalité, elle semblait être là comme un modeste accessoire. M. Pujol n’avait songé qu’à sa propre renommée.

En cette place Saint-Georges, déjà si étriquée, si mesquine, si mal choisie pour contenir une œuvre d’art, cet amas ajouré de pierres blanches, d’une hauteur totale de 19 mètres, chassait l’air et la lumière.

L’imagination extraordinaire de M. Pujol avait du reste pris soin de compliquer ce qui aurait dû être essentiellement simple.

Le soubassement était, en effet, formé de trois escaliers égaux, montant vers la statue. Entre cha-

Croquis pour un tableau.

Croquis pour un projet de Monument a Claude Lorrain.

cun d’eux était ménagée une vasque à triple étage ; le vide, entre les vasques, était rempli de caissons à fleurs, et des têtes d’animaux, émergeant de chacun des trois angles de la plate-forme inférieure, déversaient l’eau en grimaçant.

Il est facile de concevoir que, dans ces conditions, le monument qui devait, — dans l’esprit des premiers souscripteurs, — avoir un caractère exclusivement artistique, devint l’objet de manifestations religieuses, suivies de contre-manifestations.

Aussi, comme je l’ai dit plus haut, lorsque les désordres devinrent trop fréquents, fut-il décidé que la statue serait enlevée et, avec elle, le beau travail architectural de M. Pujol.

En juillet 1881, après un échange de lettres aigres-douces entre le cardinal-archevêque et le maire Castclbou, on procéda a-u déboulonnement.

Au jour dit, les étudiants de la Faculté catholique et quelques membres militants du parti clérical essayèrent de s’interposer, cependant que lesétudiants des facultés de l’Etat et les nombreux badauds, accourus pour tuer le temps, encouragaient les démolisseurs.

Malgré la troupe sous les armes, on échangea des coups, il y eut quelques arrestations qui ne furent pas maintenues, et sainte Germaine s’en alla, mélancolique et résignée, orner les caves du Capitole. Elle en a été extraite récemment, après un long séjour, pour être définitivement placée sur le maître-autel de l’église qui porte son nom, dans l’allée Saint-Ange, où elle semble implorer encore la miséricorde divine en faveur des impies qui la profanèrent.

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