‹ Alexandre Falguière, sculpteur et peintreChapitre 18 sur 38 · LE GROUPE DE L'ARC DE TRIOMPHE. — LE LAMARTINE DE MACON · texte numérisé non relu

LE GROUPE DE L'ARC DE TRIOMPHE. — LE LAMARTINE DE MACON

Je n’ai pas la prétention d’émettre une critique sur l’œuvre intégrale, non plus le dessein d’apprécier selon les dogmes esthétiques telle ou telle composition de Falguière : l’occasion m’étant donnée de dire mon admiration pour le maître sculpteur, j’y veux employer toutes mes forces, et je dirai plus particulièrement, à propos de quelques œuvres, quelles émotions artistiques le génie de Falguière a suscitées en moi.

J’ai sous les yeux deux photographies : la première est de la composition qui orna la fontaine du Trocadéro ; les Parisiens se sont longtemps extasiés devant les belles formes sculpturales qui apparaissaient au haut des jardins comme une évocation de Rêve, et qui complétaient si merveilleusement l’ordonnance des jardins. Mon souvenir est quelque peu imprécis, mais je dégage encore, dans le flou de ma mémoire, ces corps si beaux par la simplicité des lignes. La figure principale surtout s’imposait à l’admiration : sa beauté irradiait et semblait se transmettre comme une vie aux êtres groupés autour d’elle.

La balustrade et les piliers de pierre taillée n’étaient certes un décor digne de cette allégorie, mais tout en haut des éclatantes pelouses et parmi le scintillement de l’eau jaillisante sur les degrés, l’œuvre était d’un charme puissant par le calme de sa beauté.

Et, tandis que le Trocadéro persiste, on a laissé ce chef-d’œuvre se désagréger et tomber en ruine

L’autre photographie replace devant moi l’œuvre puissante qui [surmontait l’Arc de

Triomphe. Autant le groupe du Trocadéro dégageait de calme intense, autant un souffle de vie violente, avec des chocs, des rumeurs de batailles et des clameurs, était passé dans l’âme des femmes guidant les chevaux superbes et emportés d’un élan furieux. Et, sur le char de triomphe ainsi lancé vers l’Avenir, dans un rayonnement de beauté glorieuse, la société nouvelle, sous les traits d’une robuste jeune femme, grave des labeurs à poursuivre, mais sereine dans sa foi ardente, fixe dans l’au-delà un regard calme que ne détournent point l’horreur des ci-devants broyés parles roues du char, ni les acclamations de ses défenseurs, dressés dans un suprême effort.

Ainsi, l’Arc de Triomphe, énorme poème consacré à la gloire, s’achevait en un mode de superbe lyrisme, par cette glorification de la Révolution.

J’ai souvenir, à travers le temps, d’un spectacle sublime : l’Arc de Triomphe, tendu d’un immense voile de deuil, devenait un énorme catafalque ; alentour s’élevaient en tourbillons les épaisses fumées de l’encens, et, surgissant

Fontaine du Trocadéro (la Seine et ses affluents).

du nuage, semblait s’élancer vers des Empyrées le char glorieux, parachevant l’appareil de la formidable apothéose.

Une telle œuvre réclamait impérieusement l’airain indestructible : les négligences ont suivi leur cours ; les intempéries ont exercé leurs ravages, et tout est tombé en ruine.

Les paroles sont vaines pour déplorer la perte de ces deux chefs-d’œuvre : l'anéantissement ou la disparition de la beauté consacrée par

dont la sévérité de lignes se poétise par le drapé d’un manteau aux plis largement harmonieux. Ainsi sont exprimés l’homme politique, grave et d’une grande droiture de pensées, et le Poète, moins soucieux des étiquettes. Debout, dans une attitude à la fois d’extase et d’élan, le front s’enlevant haut, par-delà les étoiles, et les yeux dans l’infini du Rêve, cependant que les lèvres minces disent la connaissance des humaines douleurs, tel est Lamar-

L' Arc de Triomphe, au moment de la mort de Victor Hugo.

l’Art sont un véritable deuil, et m’attristent autant que le malheur humain.

C'est un chef-d’œuvre aussi que le Lamartine érigé à Mâcon, et l’on peut dire qu’ayant à faire revivre un poète des plus grands, Falguière a fait aussi une œuvre de poésie intense.

Le monument est d’une grande simplicité; le symbole précis et le poète s’érige véritablement en dehors de la vie, vêtu d’une redingote

tine, ainsi que l’a exprimé Falguière, dans sa volonté de génial créateur, en un mot, de poète.

Or quand cette statue fut exécutée, Falguière ne connaissait encore ni Mâcon ni le pays environnant. Mais, tellement il s’était imprégné de l’âme de Lamartine, tellement il avait étudié l’homme et les œuvres, qu’on eût pu croire que le sculpteur avait longtemps vécu dans ce pays où Lamartine est né et a passé une partie de son existence. Car le site encadre merveilleusement la statue qui semble s’y dresser comme une production naturelle du

Lamartine (à Mâcon).

sol ; c’est la même puissance de vitalité qui anime les luxuriants coteaux et le corps du poète, et c’est le vent de ces coteaux qui passe dans les plis du manteau l'omantique.

Par cette œuvre, Falguière a atteint à un idéalisme d’Art aussi élevé et dégagé des contingences que le fut celui du rénovateur, en notre siècle, de la poésie lyrique. Il fallait le génie de Falguière pour entreprendre cela. Le plus pur poète du commencement du siècle aura eu cette chance posthume, d’être interprété par le plus vibrant sculpteur du siècle finissant.

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