ÉMILE BAYARD
(Extrait d'an article à paraître dans le Monde moderne.) (Quantin édit.),'
Croquis pour la " Nymphe chasseresse ” .
Croquis pour
“ Diane
Tableaux de Siège (Paris 1870-1871)
Extrait.
...La 7e compagnie du 19e bataillon de la garde nationale contient beaucoup d’artistes, peintres et statuaires, blasés bien vite sur l’éternel jeu de bouchon et qui ne demanderaient pas mieux que d’occuper d’une autre manière leurs loisirs d’une faction à l’autre. La pipe, le cigare, la cigarette aident à brûler le temps, les discussions d’art et de politique le tuent quelquefois, mais on ne peut toujours fumer, parler ou dormir. Or depuis trois ou quatre jours, il est tombé une assez grande quantité de neige, à moitié fondue déjà dans l’intérieur de Paris, mais qui s’est maintenue sur le rempart plus exposé au vent froid qui vient de la campagne. Et comme il y a toujours chez l’artiste, quel que soit son âge, un fond d’enfance et de gaminerie, à la vue de cette belle nappe blanche, l’idée d’une bataille à coups de boules de neige se présenta comme une distraction de circonstance. Deux camps se formèrent et des mains actives convertirent en projectiles les flocons glacés et brillants recueillis sur les talus. L’action allait s’engager quand une voix cria : « Ne vaudraitil pas mieux faire une statue avec ces pains de neige? )> L'avis parut
La Résistance (Souvenir de la statue colossale exécutée en neige sur les remparts de Paris, en 1870).
bon, car M. Falguière, Moulin et Chapu se trouvaient de garde ce jourlà. On dressa un semblant d’armature en moellons ramassés de côté et d’autre, et les artistes, à qui M. Chapu servait complaisamment de praticien, se mirent à l’œuvre, recevant de toutes mains les masses de neige pétrie que leur passaient leurs camarades.
M. Falguière fit une statue de la Résistance, et M. Moulin un buste colossal de la République. Deux ou trois heures suffirent à réaliser leur inspiration , qui fut rarement plus heureuse.
Ce n’est pas, du reste, la première fois que de grands artistes daignent sculpter ce marbre de Carrare qui descend du ciel sur la terre en poudre scintillante. Michel- Ange modela, pour satisfaire une fantaisie de Pierre de Médicis, une statue colossale de neige,
de ronde et regarde vers la campagne.
L’artiste délicat à qui l’on doit le Vainqueur au combat de coqs, le Petit martyr et l’ Ophèlie n’a pas donné à la Résistance ces formes robustes, plus que viriles, ces grands muscles à la Michel- Ange que le sujet semble
Maquette d'une “ Résistance ” exécutée postérieurement.
— chose rare à Florence, — dans la cour même du palais, et ce badinage, où éclatait le génie de l’artiste, car lorsqu’on a la pensée, la matière importe peu, lui valut la faveur du nouveau grand-duc qui le protégea comme avait fait Laurent le Magnifique.
La statue de M. Falguière est placée au bas d’un épaulement, non loin du corps de garde, sur le bord du chemin
d’abord demander. Il a compris qu’il s’agissait ici d’une Résistance morale plutôt que d’une Résistance physique, et au lieu de la personnifier sous les traits d’une sorte d’hercule femelle prêt à la lutte, il lui a donné la grâce un peu frêle d’une Parisienne de nos jours.
La Résistance assise, ou plutôt accotée contre un rocher, croise ses bras sur son torse nu avec un air d’in-
domptable résolution. Ses pieds mignons s’appuyant, les doigts crispés, à une pierre, semblent vouloir s’agrafer au sol. D’un fier mouvement de tête, elle a secoué ses cheveux en arrière
comme pour faire bien voir à l’ennemi sa charmante figure, plus terrible que la face de Méduse.
Sur les lèvres se joue le léger sourire du dédain héroïque, et dans le
Concours pour le monument de la “ Défense de Paris " (croquis).
pli des sourcis se ramasse l’opiniâtreté de la défense, qui ne reculera jamais.
Non, les gros poings d’un barbare n’attacheront pas ces bras fins et nerveux derrière ce dos d’une ligne si élégante. Cette taille souple rompra
la Résistance. L’inscription était inutile. En voyant cette figure d’une énergie si obstinée, tout le monde la nommera, quand même elle n’aurait pas à côté d’elle son canon de neige.
Il est douloureux de penser que le
Maquette de la Savoie se donnant à la France (statue élevée à Chambéry).
plutôt que de ployer. La force immatérielle vaincra la force brutale, et, comme l’ange de Raphaël, mettra le pied sur la croupe monstrueuse de la bête.
Au bas de cette statue improvisée, M. Falguière a eu la modestie d’écrire en lettres noires sur une planchette :
premier souffle tiède fera fondre et disparaître ce chef-d’œuvre, mais l’artiste a promis d’en faire, à sa descente de garde, une esquisse de terre ou de cire pour en conserver l’expression et le mouvement.
THÉOPHILE GA UTIER .
Décembre 1870 (Musée de Neige).
La Résistance
(statue de falguière)
La force immatérielle vaincra la force brutale et, comme l'ange de Raphaël, mettra le pied sur la croupe monstrueuse de la Bête.
Théophile Gautier (Musée de Neige.)
O Paris! un sculpteur qui pense A ton grand cœur que rien ne tue,
A figuré ta Résistance Dans une héroïque statue.
Frêle et vaillante, âme gauloise Dans son amour puisant sa force, D’un geste superbe, elle croise Ses bras frémissants sur son torse ;
Son pied nu, qui sur une pierre Se crispe avec idolâtrie,
Semble s’agrafer à la terre Adorable de la Patrie ;
Esquisse inédite d'une Jeanne d’ Arc,
Jeanne d’ Arc (maquette inédite).
Comme pour dégager sa joue A l’harmonieuse courbure, Fièvreusement elle secoue En arrière sa chevelure,
Et montre à l’ adversaire horrible, Qui médite encor quelque ruse,
Sa tête, pour lui plus terrible A voir que celle de Méduse.
Telle en sa blancheur est éclose Cette belliqueuse Charité,
Que, dans sa merveilleuse prose, Gautier, notre maître, a décrite
Vivante dans la phrase ailée; C’est là que la race future
Pour laquelle il l’a ciselée La trouvera, splendide et pure.
Car plus fragile que le givre,
Cette ode à nos jeunes armées
Etait destinée à ne vivre
Que dans nos mémoires charmées.
En effet, dans sa foi profonde Pour une majesté si rare,
E artiste qui la mit au monde Avait dédaigné le Carrare ;
Même, pour une telle image ,
Le Paros, dont la Terre est vaine, Parce que tout lui rend hommage, N’eût pas eu d’assez blanche veine.
A cette tragique déesse,
Svelte et forte comme un jeune arbre Et si fier e) il fallait, ô Grèce,
Mieux que ta pierre et que ton marbre !
Et c’est pourquoi, tel qu’un poète Méditant sa divine stance,
Quand Falguière eut mis dans sa tête De figurer La Résistance,
Il choisit la neige , — subtile, Candide, étincelante , franche ;
La chaste neige en fleur, qu Eschyle Nomme la neige à l’aile blanche ;
La neige , près de qui l’écume De la mer, qui vogue indécise,
Projet de monument a Jeanne d’ Arc (pour Chinon).
Et le lis, sont gris, — et la plume Du cygne éclatant paraît grise.
Il se souvient, l’âme éblouie,
Que rien, pas même un lis céleste, N’égale en splendeur inouïe L’ardente vertu qui nous reste ;
Et prenant la neige lactée Pour la pétrir sous la rafale,
O Résistance, il t’a sculptée Dans cette matière idéale !