AU PANTHÉON
Lorsque fut officiellement commandé à M. Falguière un monument de la « Révolution », il dut se demander comment il pourrait exprimer tout ce que ce terme comporte de
croît la complexité des concepts, leur réalisation devient de plus en plus difficile, et les signes qui les expriment deviennent de plus en plus relatifs et incomplets. Le signe d’un
Profil droit du troisième projet du Monument de la Révolution pour le Panthéon.
signification, de faits, de conséquences et de contradictions ; sous quelle forme il pourrait réaliser d’une façon définitive et absolue tout ce que ce mot peut évoquer. Certains concepts ont leurs signes qui les expriment d’une façon plus ou moins adéquate, mais à mesure que
concept simple sera compris par tous, parce que tous arriveront facilement au concept; mais dès que se complique le concept, son signe devient vague et indéfini, un petit nombre seul peut le comprendre, et le plus souvent même avec des sens divers. Quels rapports y
a-t-il entre le mot Révolution et les idées qu’il exprime? entre le signe et le concept? et qui pourrait les déterminer exactement? Prononcez le mot Révolution devant toute une assemblée, et il ne se trouvera pas deux cerveaux dans lesquels, à cette occasion, s’associeront deux idées semblables. « Tout n’est que signes et signes de signes, » a dit Marcel Schwob, et M. Falguière avait à réaliser une œuvre artis-
impeccables au point de vue du métier, mais signifiant la Révolution à des points de vue divers et d'une façon plus ou moins particulière. Ainsi dans le premier projet s’érige une femme nue, avec, en la main droite, une épée ; le bras gauche élevant un flambeau, tandis que le pied droit maintient contre le sol une figure emblématique de tout ce qu’a renversé la venue de la libératrice ; l’ensemble révèle la plénitude
Première esquisse pour le Monument de la Révolution destiné au Panthéon.
tique qui évoquât immédiatement le mot Révolution, et à travers lui, tout l’amas d’idées qu’il enferme. Il fallait qu’il eût une claire vision du signe, pour que son monument, signe de signe, fût la lumineuse représentation de son concept. Car on demande à l’artiste la vision immédiate du sens des choses et de leurs signes, à la compréhension duquel ne mènent que si lentement les méthodes logiques et les investigations scientifiques.
M. Falguière exécuta plusieurs projets qui furent soumis tour à tour à la Commission des beaux-arts. Dans chacun de ces projets se retrouvent les grandes qualités du maître ;
de la force consciente et éternelle. Le projet ne plut pas à la Commission. Le deuxième représente la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, groupées en de belles attitudes, tandis que contre ce socle sont rassemblées quelques figures allégoriques. Le projet ne fut pas jugé suffisant par la Commission. Un troisième lui fut présenté. Une femme nue entièrement, les cheveux tombant sur l’épaule, la tête noblement levée et le regard vers en haut, élève audessus d’elle, dans sa main droite, un masque aux yeux bandés, et tient dans la main gauche une longue pique, tandis que tout le corps est légèrement porté en avant sur la jambe droite,
Deuxième esquisse pour le Monument de la Révolution au Panthéon.
en une superbe allure. A ses pieds gît une figure représentant la vieille royauté écroulée définitivement devant celle qui s’avance, magnifiquement puissante et implacable. Cette fois la réalisation de l’idée était admirable ; c’était bien la Révolution violente et calme, impitoyable et clémente, avec ses ardeurs, ses noblesses, ses faiblesses, emportant en un élan suprême toute la Vérité et toute l’Erreur, nouveau Persée ayant vaincu le monstre, non pas seulement pour délivrer une Andromède, mais pour l'affranchissement de l’Humanité. Cette œuvre, où le geste superbe exprime si glorieusement l’Idée, terrifia sans doute ces messieurs de la Commission ; c’était trop véritablement la Révolution, et s’il est permis à toute occasion de se réclamer d’elle, il pourrait être dangereux de la laisser voir sous son véritable aspect. Le maître, ayant alors compris quelle espèce de Révolution il fallait glorifier, condescendit à accepter l’idée de ces messieurs. Il fit un quatrième projet, une figure entièrement drapée sauf les bras laissés presque nus ; la main gauche
est levée en un geste vague et la main droite tient un arbre de la liberté. Ce beau simulacre, où le maître laissa tout son talent puisqu’il n’y pouvait mettre son idée, charma ces messieurs et conquit leurs suffrages.
Il serait oiseux, certainement, de partir en guerre contre une commission des beaux-arts, dont les membres ont probablement tous les mérites, y compris celui de la plus parfaite incompréhension artistique, nécessaire à leurs officielles fonctions. Leur bonne volonté aura eu ceci d’utile, c’est que M. Falguière a fait ce troisième projet d’un monument de la Révolution ; tout le mal qu’on peut leur souhaiter serait que, par suite d’un concours de circonstances bénévolentes, on puisse quelquefois parler d’eux anonymement comme de ceux « qui ont refusé un chef-d'œuvre ».