MAURICE CURNONSKY
Caïn et Abel. — Croquis pour le tableau (Carcassonne).
Falguière et les Jeunes
Il m’a toujours paru curieux de rechercher quels furent les rapports d’un poète, d’un peintre, d’un musicien avec ceux qui l’ont devancé ou suivi. Mais presque toujours on exa-
l’âme de l’artiste n’a pas vieilli. Il a bien conservé le génie primesautier d’un homme jeune, épris de dessin original et particulier à chaque individu. Je n’essayerai pas de montrer de
Croquis pour le plafond du Capitole a Toulouse.
mine longuement l’influence qu’ont pu avoir les premiers, tandis qu’on oublie soigneusement ceux qui viennent ensuite, et dont pourtant la mise en lumière ne peut que mieux éclairer celui qui les précède. Pour Falguière en particulier, le cas se présente sous un aspect intéressant, parce que, malgré les années,
quelle variété sont ses œuvres, depuis son très décoratif et très discuté Couronnement de l'Arc de Triomphe que nous ne verrons, hélas ! peutêtre jamais exécuté, jusqu’à ses Diane si surprenantes de vérité, jusqu’à son La Rocliejaquelein si vivant et qui était bien fait pour le site où il est placé maintenant, au sommet
d’une éminence de cette plaine vendéenne où à la sincérité et sait quand il le faut se docurêvent encore les vieux Chouans. Cette com- menter sur la nature.
Maquette de la Fontaine de Rouen (Sommet, de face).
plexité ne témoigne-t-elle pas d’une préoccu- Sa Danseuse n’en est-elle pas à la fois une pation constante du nouveau, partant de l’évo- preuve et un exemple ?
Vue d’ensemble de la Fontaine de Rouen.
lution et de la jeunesse? Du reste, à côté de Avec toutes ces tendances, Falguière est cela, le sculpteur ne ménage rien pour atteindre indépendant, gai, presque exubérant, de cette
Croquis pour un tableau.
charmante exubérance d’artiste qu’on peut rencontrer à Bullier aux heures perdues. Aussi, son atelier n’est rien moins qu’une geôle : on n’y impose pas aux élèves une formule d’art, car on n’ignore pas qu’on trouve la beauté partout. Mais volontiers le maître se laisse aller à admirer le modèle, à lui faire prendre des poses diverses, à faire de suite mille projets, transformant ainsi un cours de simple métier en un cours d’esthétique des plus attrayants. Il ne faut donc pas compter trouver parmi les élèves de Falguière des disciples attachés à une règle étroite, mais au contraire la belle indépendance qui est favorable au développement des talents originaux. Le premier en date, déjà célèbre d’ailleurs, est Denys Puech. Qui ne connaît sa Muse d’André Chénier, sa Sirène , ses bustes, et ne se rappelle cette adorable Seine qu’il exposait au Salon il
y a quelques années? Quel captivant attrait de chair amoureusement modelée dans cette blonde femme nue, couchée dans la lumière qui tombe à jour frisant et qui a le bas-relief des tours de Notre-Dame comme décor !... Soûlés et Gasq, qui viennent ensuite, sont à la fois élèves de Falguière et de Mercié, dont ils ont hérité la science de la couleur, de la disposition heureuse des noirs et des blancs, comme dans le charmant groupe de Gasq, Hcro et Léandre , qui est au Luxembourg. Faut-il citer encore Ernest Dubois avec son Enfant Prodigue, le Beaumarchais , de Clausade, et la Pastorale, de Desruelles, qui eut le Prix du dernier Salon ?
Mais tous ceux-là sont déjà allés au grand public. Il en est d’autres plus jeunes et encore ignorés de lui qui sont l’inconnu, le point d’interrogation du- critique, l’attente du grand artiste de demain. Qui sera-ce? Boucher, par exemple, dont le Soir accuse un effort sérieux,
Modèle d'exécution du Monument de Bizet. (Nouvel Opéra-Comique).
mais qui, comme Desruelles du reste, se contente peut-être un peu trop de la réalité parfois vulgaire et laide sans chercher à idéaliser ? Ou des consciencieux comme Rousaud,
Roussel ou Vermare? Ou Reynaud qui s’en tient aux choses ébauchées, oubliant que l’indication de la chose n’est pas la chose? Ou bien enfin un Auban, un Léon Gaillard épris d’originalité, ou un Crenier, ou un Lamasson?
Il serait impossible de choisir dans cette pléiade. Mais ici, plus que n’importe où peutêtre, est l’espérance d’un nom glorieux, parce que le maître, je le répété encore, jamais n’a voulu entraver la personnalité d’un jeune, et c’est là ce dont il faudra avant tout savoir gré au merveilleux sculpteur et artiste, resté jeune lui-même, qu’est Falguière.
TRISTAN KLINGSOR.
Diane
(fragment)
Aie maître A. Falguière.
Déesse de l’amour et déesse des feuilles,
Virginité des fleurs, des arbres, des ruisseaux,
Salut ! en toi le cœur des vallées se recueille ;
La beauté de ton corps fait chanter les oiseaux.
L’aube douce s’éveille au frisson de tes flèches ;
C’est pour toi que le dieu soleil aura brillé,
Et les grands cerfs rêveurs se sont agenouillés En te voyant dormir parmi les mousses fraîches.
Salut ! divinité des bois, porteuse d’arc !
Quand l’air est chaud, dans les sentiers, ton pas résonne ;
Ta chair est plus troublante et plus mate à l’automne ;
Le printemps fleurira dans tes cheveux épars.
Et tant que des rameaux jailliront de la terre,
Tant que les lis des champs monteront vers le ciel,
Des pasteurs, à l’orée des grands bois éternels,
Chercheront ta blancheur sous l’ombre des clairières.