‹ Alexandre ier et le prince Czartoryski; correspondance particulière et conversations, 1801-1823Chapitre 7 sur 20 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

» Quoi ! un prince de Russie, le successeur de Catherine, son petit-fils et son élève bien-aimé, qu'elle aurait désiré, en écartant son fils, voir régner après elle, duquel on.disait que ce serait lui qui continuerait Catherine, — ce prince reniait et détestait les principes de sa grand'mère, repoussait l'odieuse politique de la Russie ! il aimait avec passion la justice et la liberté, il plaignait la Pologne, et aurait voulu la voir heureuse î N'était-ce pas miraculeux que, dans cette atmosphère, avec, cet entourage, des pensées si nobles, de si hautes vertus pussent éclore?

» J'étais jeune, plein d'idées et de sentiments exaltés; les choses extraordinaires ne m'étonnaient pas, je croyais volontiers à ce qui me semblait grand et vertueux. Je fus subjugué par un charme aisé à concevoir j il y avait tant de candeur, d'innocence, de résolution en apparence inébranlable, d'oubli de soi-même et d'élévation d'âme dans les paroles et la contenance de ce jeune prince, qu'il me parut un être privilégié, que la Providence avait envoyé sur la terre pour le bonheur de l'humanité et

INTRODUCTION jtvii

de ma patrie ; je lui vouai un attachement sans bornes, et le sentiment qu'il m'inspira dans ce premier moment a duré lors même que les illusions qui l'avaient fait naître s'évanouissaient successivement; il résista plus tard à toutes les atteintes qu'Alexandre y porta lui-même, et ne s'éteignit jamais malgré tant de causes et de tristes mécomptes qui auraient pu le détruire. Je fis part à mon frère de la conversation qui venait d'avoir lieu, et, après avoir donné cours à notre surprise et à notre admiration, nous nous lançâmes ensemble dans les rêves d'un avenir radieux, qui semblait s'ouvrir devant nous.

«1 II faut se rappeler qu'alors les opinions dites libéraies étaient bien moins répandues qu'à présent, qu'elles n'avaient pas encore pénétré dans toutes les classes de la société et jusque dans les cabinets des souverains, que tout ce qui en avait le semblant était, au contraire, honni et anathématisé dans les cours, dans les salons de la plupart des capitales de l'Europe, et surtout en Russie et à Pétersbourg, où toutes

les convictions de l'ancien régime français, poussées

xviu INTRODUCTION

à rexlrême, étaient entées sur le despotisme et sur la servilité russes. Trouver au milieu de ces éléments un prince appelé à régner sur cette nation, à exercer une immense influence en Europe, avec des opinions si prononcées, si généreuses, si opposées à l'ordre existant, n'élait-ce pas un accident de la plus haute et de la plus heureuse importance? nk Quand, après quarante années, Ton considère les événements qui se sont déroulés depuis cette conversation, Ton ne voit que trop combien peu ils ont répondu à ce que notre imagination s'en pro, mettait. C'est qu'alors les idées libérales étaient encore, pour nous, entourées d'une auréole qui a pâli depuis; leurs essais dans la pratique n'avaient pas encore mené aux cruelles déceptions qui ne se sont que trop renouvelées.. La république française, relevée de la Terreur, semblait marcher invincible vers un avenir étonnant de prospérité et de gloire. C'était son plus beau moment en 1796 et en 1797. L'Empire n'avait pas encore refroidi et dérouté les plus chauds partisans de la Révolution.

INTRODUCTION xix

B Qu'on se représente nos sentiments polonais, nos vœux, notre inexpérience, notre foi dans le succès final de la justice et de la liberté, et Ton comprendra que, dans ce moment^ nous pussions nous abandonner avec bonheur aux illusions les plus séduisantes.

x> Dans les jours qui suivirent cette conversation si remarquable, nous n'eûmes pas l'occasion d'entretenir le grand-duc; mais, toutes les fois qu'il nous rencontra, des mots d'amitié, des signes d'intelligence furent échangés entre nous.

9 Bientôt, la cour partit pour Tzarskoé-Selo. Il était établi que tous les cavaliers s'y rendaient aux fêtes et dimanches, pour assister à la messe, au dîner et à la soirée ; on venait y coucher et même demeurer soit dans les petits bâtiments qui entouraient la cour vis* à-vis le palais, fort incommodes à habiter, soit dans le bourg, où l'on était tout aussi mal, mais un peu plus à l'aise, dacs des maisons qui n'avaient que des murs, des fenêtres, des portes, et rien de plus.

» Le grand-duc nous engagea d'abord à venir souvent, puis à demeurer à Tzarskoë-Selo, pour avoir,

Page 1