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frémissante, se préparait à des luttes nouvelles (1). Seulement, pour comprendre ces rapports sur lesquels la correspondance qu'on va lire jette un jour si nouveau, dont elle précise l'origine, la nature et les limites, il faut se souvenir de cette époque de suprême désastre où la Pologne, vaincue, subissait le demie? partagé après avoir tenté un instant de se relever par la libérale constitution du 3 mai 1791 . Le prince Adam, trop jeune encore pour siéger régulièrement à l'ou^ verture de la grande diète de 1788, avait eu néan^ moins un rôle dans cette assemblée et avait coopéré à la Constitution nouvelle. Il était de cœur et d'àme avec Kosciusko dans la prise d'armes de 1794, et, s'il ne fut pas l'un des vaincus de Macieiowice, c'est qu'il fut arrêté en chemin. Quand tout fut fini, l'impératrice Catherine, qui était encore vivante, voulut avoir ce fils de grande race polonaise comme gage, comme otage, et le prince Adam dut se rendre avec son frère à Saint-Pétersbourg. Les deux jeunes Polo-
(1) Voir, dans muii livre do In l'ulwjne cunli'iii}>0)(iiiie, lo chapilro (jui a jiuiir litre : un Essai de libéralisme russe en Puluyne.
VIII INTIîODICTMiN
nais (Haiciil comiin' di'iix cxih'S ;ï cctlo rour [iioscovilc. Lo priiirc; Adam sontil vivement sa position et a racont('' liii-inriiic ce ipril i-issciitait ; Imil ('lait froissomcnt et ai^'-uillon pour lui. il soiiflrait même do la liberté niatrricllo dont il jouissait en songeant à ceux de ses compatriotes qui étaient prisonniers.
A ce moment, d'ailleurs, il n(> restait plus aucune espérance pour la Pologne. La France révolutionnaire avait l)ien l'ait retentir son nom, mais sans lui prêter aucun secours, sans même paraître comprendre exactement Timportance de cette héroïque alliée du Nord, et bientôt elle allait pousser plus loin l'abandon en dissolvant les légions polonaises, en les envoyant mourir à Saint-Domingue. En Pologne, les esprits étaient sous le coup de la défaite ; du côté de l'Europe, il n'y avait rien à attendre ; de toutes parts l'horizon était fermé. C'est alors qu'une circonstance extraordinaire s'olfrit tout à coup au jeune Polonais exilé à Pétersbourg. L'amitié d'un prince encore adolescent, petit-lils de l'impératrice Catherine, fils de celui qui allait être l'empereur Paul 1", et destiné lui-même à
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ceindre la couronne, venait le chercher dans ses tristesses de patriote découragé. Le grand-duc Alexandre s'était pris d'une affection particulière pour ces deux jeunes Polonais; il les attirait dans son intimité, et ce fut le commencement de ces rapports qui devaient avoir une importance politique.
Pour que le prince Adam Czartoryski, qui, dans son séjour à Pétersbourg, avait appris à ne point se faire illusion sur les vrais sentiments des Russes, pour que le prince Adam se laissât gagner ainsi, au point de garder pendant longtemps sa confiance, il avait fallu évidemment qu'il trouvât dans le grand-duc un autre esprit, d'autres dispositions ; il avait fallu surtout qu'Alexandre l'eût bien convaincu de sa sincérité. Il acceptait celte amitié parce qu'il y voyait une dernière espérance pour la Pologne, et il pouvait assurément croire à la sincérité de ce jeune homme qui se dérobait aux influences de cour pour venir lui parler de sa patrie, pour venir dérouler avec lui de beaux projets d'équité, de réparation, de politique humaine et bienfaisantes Tel était Alexandre à cette époque, esprit vain, chiméri-
X I.NTHODl'CTION
(juc, iiioliilc, iiicuiislanl, mais ayant, ù cc jirfiiiicr iiioiiKMil, ((jiilc l'apiian'iici; d(! la générosité du laj(;uncssc.
L(.' i)rincc Adam a décrit lui-même ccltu origine mystérieuse et tout intime d(; ses rapports avec Alexandre dans des pages qui n'ont point encore vu le jour et qui sont, si je ne me trompe, le prologue le plug naturel de cette correspondance. On est en 17'JG à Pétersbourg, au lendemain du désastre de Macieio- Nvice, au milieu de la cour de Catherine, et c'est luimême qui parle :
« Avant que la débâcle du Ladoga et les glaces de ce lac entraînées par la Neva ramènent à Pétersbourg un froid très-vif, ce qui arrive ordinairement à la fin d'avril, on jouit dans cette capitale de quelques jours de beau temps, d'un soleil clair, d'un froid qui s'élève à peine à quelques degrés, et les quais alors sont remplis de promeneurs; toute la société s'y rend; les dames en toilette soignée du matin, les élégants de mémo.
INTUODUGTION xi
» Le grand-duc Alexandre s'y promenait souvent, quelquefois seul, quelquefois avec la grande-duchesse. C'était un motif de plus pour y faire aflluer la belle compagnie. Nous étions aussi avec mon frère parmi les promeneurs, et, toutes les fois que le grandduc rencontrait l'un de nous, il s'arrêtait pour causer, et nous témoignait une bienveillance particulière.
» Ces rencontres du matin faisaient en quelque sorte suite aux soirées de la cour ; nos relations avec ce prince prenaient chaque jour le caractère d'une connaissance plus suivie. La cour se transporta au printemps, comme do coutume, au palais de la Tauride, où l'impératrice Catherine prétendait être plus retirée et n'admettait le soir qu'une société choisie dont le commun des cavaliers de la cour ne faisait pas partie, excepté à l'occasion de concerts donnés à la cour où l'on se rendait par invitation spéciale. Le grand-duc venait encore de temps à autre faire ses promenades sur le quai; m'ayant rencontré un jour, il me dit qu'il regrettait de me voir si rarenient et m'invita
XII INTlUlDrCTÎON
,i venir le trouver au palais de la Tauridc, fpif nous [Kiiis proiiK'MicrJDiis dans le jardin, (|u"il N'oulail me nionli'er. Il in'assi.LMia le jour el l'Iieiire.
)) I.e priuleni|)S était déjà établi, et, comme il arrive dans ce climat, la nature avait regagné 1(^ temps perdu, la vé.c'étation en peu de jours s'était prompteFnent d(''veloppée; tout ('tait vert et ileuri.
» Je nK> rendis exactement au jour et à l'heure assisignés au palais de la Tauride; je regrette de n'avoir pas marqué la date précise de ce jour; il eut une influence décisive sur une grande partie de ma vie, et sur les destinées de ma patrie. C'est de ce jour, et de la conversation dont je vais rendre compte, que commença mon dévouement au grand-duc, je puis dire notre amitié, et une suite d'événements heureux et malheureux, dont la chaîne dure encore et se fera apercevoir pendant de longues années.
» Aussitôt que je fus entré, te grand-duc me prit par la main et me proposa d'aller au jardin, ]iour me faire juger, disait-il, de riiabileté du jardinier anglais (pii avait su y introduire beaucoup de variété et no
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jamais laisser apercevoir la fin de son terrain, quoiqu'il fût peu étendu. Nous parcourûmes le jardin dans tous les sens pendant plus de trois heures d'une conversation toujours soutenue et animée.
» Le grand-duc me dit que notre conduite, à mon frère et à moi, notre résignation dans une existence qui devait nous être pénible, le calme et rindifférence avec lesquels nous avions tout accepté sans y attacher du prix ni repousser des faveurs à nos yeux déplaisantes, nous avaient gagné son estime et sa confiance ; qu'il sympathisait avec nos sentiments, qu'il les devinait et les approuvait; qu'il avait senti le besoin de nous mettre au fait de sa véritable manière dépenser; qu'il ne pouvait supporter l'idée que nous le jugeassions autrement qu'il n'était réellement. Il médit alors qu'il ne partageait nullement les idées et les doctrines du Cabinet et de la cour; qu'il était loin d'approuver la politique et la conduite de sa grand'mèrc ; qu'il avait fait des vœux pour la Pologne et pour sa lutte glorieuse; qu'il avait déploré sa chute; Kosciusko était à ses yeux un homme grand par ses vertus et par
XIV IXTIiODI'CTION
liicnnsc fpi'il ;iv;ii( (hTciidiic, (pii r{<[\[ relie de riiiiina-
nilc ('( (le l;i jn-licc.
» Il iii";iv(»ii;i (in'il (l(''toslait lo despolismc partout et (l(! (jnclquo inaiiicn! (jinl s'e.xoiràî; qu'il aiuiail la lil)(M't('', quficjllo riait duo Ogalcnicnt a tous les lidinmos; qu'il avait i)ris lo plus vif intorrt à la révolution fi'ancaisc; quo, (out eu r('[)rouvant sos tiM'rihlos ôcaris. il souhaitait dos succos à la R('[)uldiquo ot s'en rôjouissait. Il iiio parla avoc vônôration do son institutour, M. do la Harpe, comme d'un liouimo d'uiio liaulo vortu, d'une véritable sagesse, de principes sévères, d'un caractère énergique. C'était à lui qu'il devait tout ce qu'il avait de bon, tout ce qu'il savait; il lui devait surtout ces principes de vérité et do, justice qu'il était heureux de porter dans son cœur, et que M. de la Harpe lui avait inculqués.
» Pendant que nous arpentions le jardin en long et en laige, nous rencontrâmes plusieurs fois la grandeduchesse, qui se promenait de son côté. Le grand-duc me dit que sa femme était la conûdente de ses pensées, que seule elle connaissait et partageait ses sentimenls,
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mais qu'excopté elle, j'étais la première et la seule personne, depuis le départ de son gouverneur, à qui il en eût osé parler; qu'il ne pouvait les confier A qui que ce fût, sans exception; car personne en Russie n'était capable encore de les partager ou même de les comprendre; que je devais donc sentir combien il lui serait doux d'avoir dorénavant quelqu'un avec qui il piit s'entretenir à cœur ouvert, et avec une entière confiance.
» Cette conversation fut entremêlée , comme on peut l'imaginer, d'épancliements d'amitié de sa part, d'étonnement, do reconnaissance, et de protestations de dévouement de la mienne. Il me congédia en me disant qu'il tâcherait de me voir aussi souvent que possible, et en me recommandant la plus grande circonspection et le secret le plus absolu, m'autorisant toutefois cà confier à mon frère le sujet de notre conversation.
» Je m'en allai, je l'avoue, hors de moi, profondément ému, ne sachant si c'était uu rêve ou la réalité.
XVI 1 NTlinDICTIoN
I' Ouoi ! un iiiincc de lUi.-sic, le successeur de C;illieriue, suii ])e(il-lils et son élève bien-aimé, qu'elle aurait désiré, en écartant son fils, voir régner après (;lle, du(iuel ou disait que ce serait lui qui continuerait Catherine, — ce prince reniait et détestait les principes de sa graud'uière, repoussait Todieuse politique de la Russie ! il aimait avec passion la justice et la liberté, il plaignait la Pologne; et aurait voulu la voir heureuse! N'était-ce pas miraculeux que, dans cette atmosphère, avec cet entourage, des pensées si nobles, de si hautes vertus pussent éclore?
» J'étais jeune, plein d'idées et de sentiments exaltés; les choses extraordinaires ne m'étonnaienl pas, je croyais volontiers à ce qui me semblait grand et vertueux. Je fus subjugué par un charme aisé à concevoir; il y avait tant de candeur, d'innocence , de résolution en apparence inébranlable , d'oubli de soi-même et d'élévation d'âme dans les paroles et la contenance de ce jeune prince^, qu'il me parut un être privilégié, que la Providence avait envoyé sur la terre pour le bonheur de riiuraanité et
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de ma patrie ; je lui vouai un attachement sans bornes, et le sentiment qu'il m'inspira dans ce premier moment a duré lors môme que les illusions qui l'avaient fait naitre s'évanouissaient successivement; il résista plus tard à toutes les atteintes qu'Alexandre y porta lui-même, et ne s'éteignit jamais malgré tant de causes et de tristes mécomptes qui auraient pu le détruire. Je fis part à mon frère de la conversation qui venait d'avoir lieu, et, après avoir donné cours à noire surprise et à notre admiration, nous nous lançâmes ensemble dans les rêves d'un avenir radieux, qui semblait s'ouvrir devant nous.
I) 11 faut se rappeler qu'alors les opinions dites libérales étaient bien moins répandues qu'à présent, qu'elles n'avaient pas encore pénétré dans toutes les classes de la société et jusque dans les cabinets des souverains, que tout ce qui en avait le semblant était, au contraire, honni et anathématisé dans les cours, dans les salons de la i)lupart des capitales de l'Europe, et surtout en Uu.-sie et à Pélcrsbourg, où toutes
les convictions de l'ancien régime français, poussées
XVIII I.NTnohlCTIii.N
à rcxlivinc, ('laicnt entées sur lo dcspolismo cl sur la servilité russes. Trouver au milieu de ces éléiiicnls iHi piiiiec; appelé à régner sur cette nation, à exercer une immense influence en Europe, avec (les opinions si pnjnoncées, si généreuses, si opposées à l'ordre existant, irétail-ce pas un accident de la plus haute et do la i)lus heureuse imi)orlance? » Quand, après quarante années, l'on considère les événements ([ui se sont déroulés depuis celte conversation , l'on ne voit que trop cond)ien peu ils ont répondu à ce que notre imagination s'en pro. mettait. C'est qu'alors les idées libérales étaient encore, pour nous, entourées d'une auréole (jui a pâli depuis; leurs essais dans la pratique n'avaient pas encore mené aux cruelles déceptions qui ne se sont que trop renouvelées. La république française, relevée de la Terreur, semblait marcher invincible vers un avenir étonnant de prospérité et de gloire. C'était son plus beau moment en 1796 et en 1797. L'Empire n'avait pas encore refroidi et dérouté les plus chauds partisans de la Révolution.
LXTRODUCTIOX x,x
» Qu'on se représente nos sentiments polonais, nos vœux, notre inexpérience, notre loi dans le succès linal de la justice et de la liberté, et Ton comprendra que, dans ce moment, nous pussions nous abandonner avec bonheur aux illusions les plus séduisantes.
» Dans les jours qui suivirent cette conversation si remarquable, nous n'eûmes pas l'occasion d'entretenir le grand-duc; mais, toutes les l'ois qu'il nous rencontra, des mots d'amitié, des signes d'intelligence furent échangés entre nous.
» Bientôt, la cour partit pour Tzarskoé-Selo. Il était établi que tous les cavaliers s'y rendaient aux fêtes et dimanches, pour assister à la messe, au dîner et à la soirée; on venait y coucher et même demeurer soit dans les petits bâtiments qui entouraient la cour visà-vis le palais, fort incommodes à habiter, soit dans le bourg, où l'on était tout aussi mal, mais un peu [)liis à l'aise, dans des maisons qui n'avaient que des murs, des fenêtres, des portes^ et rien de plus.
» Le grand-duc nous engagea d'ai)ord à venir souvent, puis à demeurer à Tzarskoë-Selo, pour avoir,
XX IXTRODrCTlON
disait-il, Tocc: - ' -isser plus detempts ensemble. lise - socièlé et ! :. ' - ".car ce
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» NoEîs -îements
loisqoe i .:e iv : ^ >:>iiêe, de
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IM'ROUUCTION XXI
espèce de franc-maçonnerie à laquelle la grande-duchesse n'était pas étrangère; une intimité qui venait de se former 'dans de telles conditions et dont la cause nous était si chère, faisait naître des conversations qu'on ne finissait qu'à regret ef qu'on se promettait loujours'de reprendre. Ce qui, en fait d'opinions politiques, paraîtrait rebattu et plein de lieux communs aujourd'hui, était alors palpitant de nouveauté; et le mystère qu'il fallait garder, l'idée que cela se passait sous les yeux de celle cour encroûtée des préventions de l'absolutisme, à la barbe de tous ces ministres si ])leins de leur infaillibilité, ajoutait encore de l'intérêt et du piquant à ces relations, qui devinrent de plus en plus fréquentes et intimes.
» L'impératrice Catherine vit d'un bon œil la liaison qui s'établissait entre son petit-fds et nous deux; elle approuvait ce rapprochement sans deviner assurément quel en était le véritable motif, et quelles en seraient les suites. J'imagine que, dans son esprit et d'après les anciennes notions sur l'éclat de l'arislocratie, elle crut qu'il était utile d'attacher à son petit-
xjc INTIIODICTIDN
(lis;iil-il, l'occnsidn (k passer pliis de temps fiisciiiblc. Il se |ikiis;iil dans noire société et la désirait, car ce ii'clail (pi'uvcc MOUS (pi'il pouvait i)arler sans réticences et dire le fund de sa pensée.
» Nous avions le droit de venir aux appartements lorsque l'iniiiératricc s'y rendait dans la soirée, de liarliciitcr aux promenades et aux jeux de barres qui se répétaient à chaque helle journée, ou bien d'être du nombre des courtisans qui se rendaient sous la Colonnade, partie du château où l'impératrice se plaisait le plus, et qui touchait à l'intérieur de ses appartements. On ne dînait les jours ordinaires à la table de l'impératrice que lorsqu'on était de service. Cela m'arriva une fois, et je fus placé vis-à-vis de Catherine et chargé de la servir; ce dont je m'acquittai assez maladroitement.
» Nous revînmes souvent à Tzarskoé-Selo, et bientôt nous nous y fixâmes presque sans désemparer pour la saison.
» Nos rapports avec le grand-duc ne pouvaient qu'attacher et inspirer le plus vif intérêt ; c'était une