‹ Alexandre Ier et le prince Czartoryski; correspondance particulière et conversations, Czartoryski, avec une introdChapitre 7 sur 22 · novembre 1809 - CG décembre 1809 ~ 'ù avril ISIO · texte numérisé non relu

novembre 1809 - CG décembre 1809 ~ 'ù avril ISIO

12 novembre 1800 (i).

L'empereur m'a reçu aujourd'hui et s'est un peu excusé d'avoir différé de jour en jour de m'appclcr

(1) Il est bon de se rappeler les circonstances auxquelles se rattachent les conversations qui suivent. Le prince Adam Czartoryski avait quitté le ministère dès 1806. En 1807, le duché de Varsovie avait été créé par Napoh'on, à la suite de la guerre avec la Prusse, et cette création avait déterminé le prince Adam à se retirer de plus en plus du service en Russie. Il ne conservait, dès lors, que la place toute polonaise, si l'on peut s'exprimer ainsi, de curateur de l'université de Vilna, place que l'empereur Alexandre lui avait confiée en môme temps qu'il le nommait ministre des affaires étrangères. En 1809 avait eu lieu la guerre de la France avec l'Autriche, qui avait eu pour résultat d'augmenter le duché de Varsovie de (jucl([ues districts de la (îallicie, et la paix de Vienne venait d'être signée depuis peu.

6fl I, I.MI'l.lii:i 11 AI,i:XA.M)ltl. !"•

(lie/, lui cniiiiiic jr \r lui .'iviii.-; dcmaiMlf''. .l'ai conimciicn cil lui (JriiiarKJaiil iiai'don (iClrc loiijniiis da/is Toliligalidii (l'clrc iiiiporliiii cl de lui iiaiirr de personnes qui suuirraient ou (\u\ avaient à se i)laindre, ce qui h'clail pas un sujet Lien agK'able à traiter. Sa Majesté m'a demandé ce que c'était. J'ai parlé alors des biens séquestres aux Polonais qui ont pris du service dans le duché de Varsovie. L'empereur m'a interrompu toul de suite en me disant que les circonstances l'avaient forcé à prendre ces mesures, qu'il ne s'y était décidé que d'après l'avis unanime de ses ministres et que d'ailleurs la conduite des Polonais l'obligeait à cette sévérité; qu'il venait encore de recevoir des nouvelles de son ambassadeur à Paris, qui lui mandait que les Polonais qui s'y trouvaient, quoique sujets de la Russie, se donnaient toute sorte de mouvements et tenaient les propos les plus extraordinaires propres à attirer sur eux la sévérité du gouvernement.

Je répondis que je n'avais pas l'intention, pour le moment, de traiter la question au point de vue de ce que le gouvernement russe croirait devoir faire à l'avenir; mais je croyais pouvoir observer à Sa Majesté que l'oukase récemment rendu n'était pas conforme aux strictes règles de la justice; que d'abord

la qualité de sujets mixtes existait, et que, parmi ceux qui, étant entrés au service étranger, avaient pour cela des biens confisqués, il y en avait qui appartenaient à cette classe, et que, par conséquent, on ne pouvait s'en prendre à eux si, étant domiciliés en Gallicie ou en Pologne, ils y avaient pris du service ; que d'ailleurs l'oukase aurait des effets rétroactifs, car on punissait des gens qui n'avaient pas été prévenus qu'ils ne pouvaient faire ce qu'ils ont fait. Avant de punir, encore faut-il prévenir et assigner un délai pour l'application des peines édictées par le gouvernement. Sa Majesté me répondit qu'elle avait en effet l'intention de fixer un délai pour tous ceux qui étaient entrés au service avant l'oukase. — Je ne persistai pas moins à représenter à l'empereur ce qu'il y avait d'excessif et même d'inutile dans de telles mesures qui ne sont que des vexations inefficaces. Je dis que c'était un des droits accordés à tout noble soumis à l'empire de Russie de pouvoir entrer au service étranger et de n'avoir pas ses biens confisqués; car, si on a le malheur de les perdre personnellement, ils passent à vos héritiers, et je demandai pourquoi les Polonais seuls seraient roljjct d'une exception. — L'empereur ne put répondre qu'en disant qu'il y

OH I. i:\ll'i;i(KI l{ AI.I.XAMlIlK I"

;ivail (les ciiToiisliiiiccs Di'i la srirrl(' de l'Klal cxi^T'ail (les cxccplinns, (|iir (railleur.-; c'clait la coiiflfiiU; (les INdoiiais (jui a\ail |irtiV()i|ii(' la iiicsiin! <■[ iin'il n'avait l'ail iiiir se ( niirniiiicr à l'aN is iiiiaiiiiiic des riiiiiistrcs. — Je n'|ii-is (jnc Je n^Hais iiiillciiiciit (■Iuiiik' (|ii(( les iiiiiiislrcs n'eussent aucun égard pour Jasouirranœ de lanl de ramilles, mais que j'avais l'espoir que l'empereur aurait un autre sentiment, qu'il ferait cesser les vexations; que, du reste, je ne savais pas ce qu'on pouvait reproclu^r aux Polonais, ([iii axaient d(\-ire lui appartenir tous et qui avaient toujours essuyé des refus.

La convcrsalion se détourna un moment, et je tàcliai de l'amener sur M. de Novosiltsof et sur une certaine dénonciation faite contre nous deux, il n'y a pas longtemps. Dès que l'empereur vit où j'en voulais venir, il me coupa la parole en me disant que c'était une chose passée, que je ne n'y avais été mêlé qu'indirectement, étant resté passif, i)endant que .M. de Novosiltsof avait tenu les propos les plus extraordinaires dans un lieu public comme une auberge. Il s'agissait d'un dîner où auraient été tenus des propos attribués à M. de Novosiltsof au sujet de la lettre récemment adressée par Napoléon à Sa Majesté. L'empereur

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était très-irrité. Je défendis de mon mieux M. de Novosiltsof, mais tout fut inutile

Comme l'empereur avait paru ne pas bien comprendre ce que je lui avais dit de la manière différente dont M. de Novosiltsof et moi avions jugé la lettre de Napoléon, je lui expliquai que M. de Novosiltsof l'avait envisagée comme Russe et l'avait trouvée très-propre à dissiper toute inquiétude, très-satisfaisante pour le moment, tandis que moi, par des raisons entièrement différentes et comme Polonais, je l'avais lue avec chagrin. Sur cela, l'empereur me demanda si je connaissais la dépêche de M. de Champagny, ajoutant qu'elle était bien plus forte que la lettre. — Je répondis que, sans l'avoir lue, j'en avais entendu parler, et que je pouvais n'être que peiné de savoir que l'empereur se trouvait maintenant constitué l'ennemi capital, le pcr- "sécuteur en chef de la nation et du nom polonais; que c'était pour lui plaire uniquement que la Pologne avait été abandonnée, déçue de toute espérance, et qu'il poussait même l'animosité au point do vouloir que le nom de la Pologne fût effacé de l'histoire.

L'empereur se défendit d'abord de cette assertion; il me dit que ce n'était pas lui qu'on devait accuser, ((ue

70 i;iMI'l,l!i;i li ALKXAMilU. 1"'

ses sciiliiiiciils j)(;is()iincls ii'.ivjiicnl piis cliaiiK<'',MLi i'^* nrd'laiffit connus (U'puis lon^-^lcniiis, (juo les devoirs de sa position rohli.i^ciiiciil <■! (|U(; (oui cher de rcinpiro riisso agirail d»! mkmiic — .le rcpliiinai ([iic sur ce |ioint jo no pouvais séparer les deux (pi;dil(\s iiMinies dans la personne de rempereur; (jne liii-nièmeil avait reconnu quelerôtablisscmenl de la Pologne pouvait s'accoin pli r non-seulcnicnt sans léser les inlérôls de la Russie, mais au contraire à son grand avantage par la réunion des deux couronnes sur la tète de Sa Majesté. — L'empereur me répondit que tout cela pouvait être, mais que, la chose n'étant pas exécutable, il avait fallu suivre une autre ligne de conduite. — Je repartis aussiDH que je ne comprenais rien à ce raisonnement ; que, lorsqu'on jugeait une entreprise utile en elle-même , on n'en adoptait pas la pensée pour la suivre un moment et l'abandonner un instant après, mais pour préparer la voie et prendre le plus possible la direction des événements ; que je ne recherchais plus si on n'avait pas eu des occasions favorables; que, puisqu'on les avait laissé échapper, il s'agissait maintenant d'eu attendre de meilleures, de mieux ])ré|)ar(!r l'avenir et qu'il fallait se conduire de façon à ne rien gâter; que la première chose à l'aire était de ne point dépouiller la

nation, de ne point l'ulcérer par des mesures de rigueur.— L'empereur, en baissant les yeux et sans finir sa phrase, me dit : « Si au moins on pouvait s'attendre à quelque retour de la part des Polonais et être sûr qu'on ne se conduira pas toujours de môme !... »

Je répondis que je ne voyais pas ce qu'on avait fait pour gagner l'affection des Polonais, qu"il fallait être juste, que j'en appelais à l'empereur lui-même pour juger tout ce que ce pays a souffert. Y a-t-il rien de plus révoltant que la conduite des trois puissances à l'égard de la Pologne ? Et peut-on s'étonner que l'idée de voir leur pays rétabli enflamme tous les Polonais et les réunisse? On se flatte maintenant, dis-je, que la paix diminuera cet enthousiasme. Pour moi, j'en juge autrement, et les airs de triomphe qu'on a affectés ici en publiant que les Polonais sont déchus de toute espérance me semblent plutôt de nature à servir Napoléon qu'à lui faire du tort, car cela rejettera tout l'odieux de la conduite sur l'empereur. Personne ne doutera maintenant que ce ne soit aux instances de Sa Majesté, et pour ne pas avoir la guerre avec la Russie, que Napoléon a cédé sur un point dont il ne se serait autrement jamais désisté, qui est toujours pour lui un objet de sollicitude, et cette manière de voir les choses ne fera

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qu'uif,'rir les Cdjurs polonais. I.cs ri;:tirMirs doFil on \cr> |)()ursuit aclirvoronl l'œuvre en les irritant d'antiint plus que les mauvais traitements leur sont inlli^:^6s au nom d'un prince autpicl ils auraient consenti à se rlonnor. Napoléon, de son côté, ne restera pas inactif. Tandis (|n"i(inn n'oiiviv l;i hoiicho ([ue pour la persécution, lui, il clierclici'a par. louU^ sorte de promesses et de llatteries à eiraccrlc ressentiment qu'on avait pu concevoir un instant contre lui.

— Il ne faut pas imaginer, ajoutai-je que son langage soit le môme partout. L'empereur sait mieux que personne que Napoléon sait liabileraenl tenir les discours les plus dillerents. C'est plus que jamais le cas aujourd'hui où l'on prétend (lu'il envoie Tarniée polonaise en Espagne. S'il fait niarclier les Polonais, il saura Lieii dire que c'est un dernier service qu'il leur denumde, (pie c'est pour eu.x une manière d'achever leur instruction dans l'art de la guerre, qu'après cela rien ne rempèchera ])lus de remplir leurs vœux, que c'est la nécessité seule qui l'a paralysé jusqu'ici, que c'est cet empire de Russie, cet éternel ennemi qui en est la cause. C'est par des discours semblables qu'il déduira tous les mauvais elléts de sa conduite et ses paroles seront crues, parce qu'elles flatteront l'csiioir

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de la nation, parce que, d'un autre côté, non-seulement on ne fait rien pour balancer cette impression, mais au contraire on fait tout pour lui donner de la force.

L'empereur, en me répondant, commença par un appel à moi-même sur les sentiments qu'il m/avait manifestés relativement à la conduite des trois puissances à l'égard de la Pologne; il me dit que dans sa pensée c'était de là que dataient tous les maux auxquels l'Europe est aujourd'hui en proie, mais que ce n'était plus réparable, qu'il n'apercevait aucun moyen d'exécuter le projet qui l'avait anciennement occupé au sujet de la Pologne, qu'il ne voyait de possible qu'une organisation séparée pour les provinces qui sont actuellement sous sa domination, mais qu'en cela même il y aurait beaucoup à dire et qu'on trouverait surtout une grande opposition à ce projet ici. — Je répondis à l'empereur que je me rappelais très-bien les sentiments qu'il m'avait manifestés à l'égard de la Pologne, que le libéralisme de ses sentiments, il pouvait s'en souvenir, avait été la première cause de la liaisoû dont il m'avait honoré, que pour ce qui était des difficultés dont il venait de me parler, jo n'étais pas à même d'en juger, que j'ignorais si jamais il avait été question de ce projet entre lui et Napoléon. — La possibilité d'une

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()|i|i()sili()ii (le Na|i()li'oii , (lis-jc, est l;i seule diffirultf^ (|ii(! j'eiilr(;v((i(! (,'l ci-la mk; rend (liiiitant plus curieux de savoir si, dans les nombreuses conversations (ju'il a eues avec ce souverain, l'enipereur a jamais abordé celle inalière. (^e n'est que d'après la réponse de Napoléon (ju'oii pourrait juger de son opinion. — L'em- [joreur me répondit d'une manière assez vague qnil avait été question de tout cela dans ces derniers temps pendant la guerre d'Autriche ; mais, s'intcrrompant aussitôt, il ajouta que jamais Napoléon ne consentirait à une chose semblable, parce que son idée unique était d'avoir toujours une inllucnce sur les Polonais, de les dominer et de les faire servir à ses desseins.

— Pour ce qui est de donner aux provinces appartenant actuellement à la flussie une existence et une constitution particulières, ajoutai-je, je ne sais trop qu'en dire; certainement la chose en elle-même est bonne, mais il est tout simple (pfelle rencontre ici de l'opposition, plus d'opposition que l'idée de réunir la Pologne tout entière. Pour moi, quoiqu'on dise et quelle que soit l'apparence des choses d'à présent, je persiste dans mon opinion. Je crois, et Sa Majesté s'en souviendra un jour, qu'il faudra recourir à ce moyen, que c'est là que gît la sûreté de la Russie; mais je crains fort que, lorsqu'on

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le reconnaîtra, il ne soit plus temps. — L'empereur se contenta de répondre que sûrement, en cas d'une guerre avec la France, il serait à propos qu'il se déclarât roi de Pologne, afin de gagner les esprits à sa cause. — Je répondis qu'alors il serait trop tard, et, voyant que la conversation avait déjà trop duré, je ne voulus pas la prolonger davantage.

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20 (li'cembre l.SOO.

J'avais écril à rcmpereur jiniir lui demander un moment d'enlrelicn, en le prévenant notamment que je désirais lui parler de la continuation de mon semestre qui expirait. QQel([ues jours plus tard, après un diner cliez sa mère, l'empereur s'approcha de moi et me dit de passer chez lui le londemain, qu'il avait aussi à me parler. J'en conclus qu'il serait question des nouveaux cliangemenls ([ui étaient projetés dans l'organisation du conseil, ('( doni s'cnlrclenaicMil la cour et la ville. Igno-

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rant ce que l'empereur projetait et ce qu'il pourrait me proposer, je ne laissais pas d'être un peu inquiet, car il est toujours peu agréable d'aller écouter des propositions d'un souverain, quand on a toute sorte de raisons de les décliner.

Le lendemain , je me rendis au palais, et, après une assez longue attente, je fus introduit auprès de Sa Majesté. L'empereur me demanda d'abord ce que je voulais. Je commençai par lui parler de diverses affaires, puis j'en vins ta le prier de vouloir bien m'accorder la continuation de mon semestre. — L'empereur me dit qu'il avait cru que j'avais l'intention de m'arrèter plus longtemps à Pétersbourg, et, dans cette supposition, il avait pensé qu'il me conviendrait peut-être d'être employé plus activement. Partant de là, l'empereur me dit que le conseil allait prendre une nouvelle forme avec des attributions plus étendues, et une organisation pour laquelle on avait consulté ce qui existait dans d'autres pays mieux constitués, tels que la France, l'Angleterre; qu'il avait divisé le conseil en quatre sections, — guerre, intérieur, fmanceS;, justice et lois, — et que c'était dans cette dernière qu'il m'avait assigné une place, qu'il y avait en outre un pknuni du conseil où les affaires, après avoir été traitées dans les

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sc(ti(iii>, si'iiiiciil discutées cncoro; mais (|iio c'(''tail siirloul dans les scclioiis qiril avait besoin de travailleurs. — Je icpoiidis à Sa MaJ('sl(! (|uo j'étais exlrômeiiiciit li(iii()i(' (le la confianœ ([u'ello voulait ijieii me témoigner, mais <|u'e]le savait elle-même les raisons pour lesquelles je sollicitais mon semestre : l'âge avancé de mes parents dont j'avais été longtem[)S séparé, le soin de ma santé qui ne s'accommodait nullement du climat de Pétersbourg, les habitudes cl les goûts que j'avais contractés dans l'éloignemcnt prolongé des alFaires. — L'empereur me dit qu"il n'avait jias la pensée de me gêner et de troubler mes arrangements, ajoutant (in'il s'attendait bien à mon départ, mais qu'il avait pensé que je le différerais jusqu'à la belle saison. — Je repris qu'en attendant la belle saison, j'avais l'intention d'aller passer quelque temps à Yilna, où ma présence était nécessaire pour arranger les affaires de l'Université. — L'empereur me dit que, d'ici là, la nouvelle organisation paraîtrait, et que je verrais alors ce qu'il me conviendrait défaire; et, comme j'exprimais la crainte que mon départ, dans ces circonstances, ne parût peu convenable, l'empereur me tranquillisa en m'assurant que cela ne faisait rien, que je pouvais toujours prendre mon semestre.

Sa Majesté m'annonça alors que toutes les mesures sévères qui avaient été prises à l'égard des Polonais, allaient être révoquées, que la chose était décidée , mais qu'elle ne paraîtrait que dans quelques semaines; que ce qui avait motivé ces mesures avait cessé, et qu'elle avait lieu maintenant d'être tranquille. — Je remerciai Sa Majesté et je lui demandai quelles raisons elle avait d'être tranquille au sujet des affaires de la Pologne; si c'était uniquement le passage du discours de M. de Montalivet, ou s'il y avait quelque autre motif, par exemple l'engagement de ne plus songer au rétablissement de la Pologne (1). Je savais, en effet, par une conversation que j'avais eue avec le chancelier, qu'il en avait été question entre les deux cahinets, et je fis observer à l'empereur que, dans ce cas, il serait obligé

(1) Le passage du discours de M. de Montalivet auquel il est fait ici allusion est un extrait de l'Ex2Wsé de la sltuaUon de VEmpire, présenté au Corps législatif, le l^"^ décembre 1809; il était ainsi conçu:

« Le duché de Varsovie s'est agrandi d'une portion de la

Gallicie. Il eût été facile à l'empereur de réunir à cet État la Gallicie tout entière ; mais il n'a rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur de Russie. La Gallicie de l'ancien partage presque tout entière est restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne. Ce que l'empereur a fait pour la nouvelle Gallicie lui a étci commandé, moins par la politique que par rhonn(nir; il ne pouvait abandonner à la vengeance d'un prince implacable les peuples ([ui s'élaient montrés avec tant d'ardeur pour la cause de la France. »

80 I.'KMI'I.III.I 11 ALKXAMil'.K I"-

liii-iiHiiic (le |ii('ii(lr(' un cii^-'iij-'ciiK'iil srnihlaMc, (|iir (les lors il se liciuit h's iii;iifis. -- l/cmpcrfiii- ('•vilH (h; me rcpoïKlro cl tin; dit siiii|ilcmcn( ([u'il nV-tail pa.s (liiusliou d(; co (|U(; ']v. croyais.

l/ciii|>('i('iir me |)ariil craindre do me laisser péné- Ircr la vrillé, .suil qui! crût ({ue cela pouvait lui faire lu il, suil que la méliance prit le dessus dans une matière où il savait que j'avais des intérôls autres que les siens.

Il y (Hit un peu d'embarras, la conversatiun revint un instant au j)rujet d'organisation du conseil, aux choix qui étaient à faire, et, dans cette occasion comme dans tant d'autres, je remarquai combien Tcmpereur se laissait tromper par tous les rapports qu'on lui faisait, combien ses idées étaient peu justes sur les individus qu'il avait à .employer. — 11 était aussi facile d'observer chez Sa Majesté un désir de gagner, de ménager l'opinion, un besoin de popularité réveillé par un récent voyage à Moscou.

L'empereur me dit en riant qu'il y avait beaucoup de gens (|ui, no se rendant pas compte de l'acception des termes, s'imaginaient que la future organisation du conseil était une représentation nationale, comme s'il pouvait y avoir une représentation nationale qui ne

lïit pas nommée par le pays, el qui ne fût pas indépendante de la eoiironnc. — Mon plus grand désir, poursuivit Sa Majesté, est de tâcher d'être en repos à Textérieur, et de ni'occuper exclusivement de Tintérieur; ce qui va se faire pour le conseil n'est qu'un premier pas pour arriver à d'autres changements plus réels sur lesquels mes opinions n'ont pas du tout varié. — Je témoignai des doutes sur les difficultés d'exécution, et Sa Majesté me répondit qu'avec du temps et de la persévérance, on pouvait avancer fort loin. — J'ignore si par ces paroles l'empereur avait l'idée de me gagner, de m'engager à me livrer de meilleur cœur à ce qu'il me proposait, en me montrant qu'il gardait toujours d'anciennes opinions sur lesquelles nous avions si souvent causé ; car il arrive souvent à Tempereur de n'avoir point d'autre vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec les mets qu'il suppose lui plaire; puis la conversation revint, comme d'elle-même; aux affaires de Pologne ; l'empereur m'interrogea.

— Les événements, dis-je à Sa Majesté, ont reporté les esprits à quinze ans en arrière ; il y a eu une époque où les circonstances avaient mis une sorte d'enduit sur les coups portés aux Polonais, et en avaient peut-être un

82 i,i:Mi'i;iti:i II auixammii; j-

|icii all'iiiMi riiiijucssioii. LVspoir du icliil>liss(;moril de leur |);i\> Iciii' avail paiii un in.staiil iiKjins possihk*, leur exislciicc actuelle moins j)rovisoire; mais, à présent, c'est comme si une j)laie à dcjni cicatrisée venait se rouvrir par accident. On croit ipie les espérances ont pu (liniinuer [)ar suite de la dernière paix avec rAutriche, après la conduite des Français, depuis certaines lettres et dépêches de Napoléon qui ont couru le puljlic. Quand cela serait vrai, et il y aurait beaucoup t\ dire, l'état moral ne serait i)as moins redevenu ce qu'il était il y a quinze ans. Il y a d'ailleurs l'existence du duché de Varsovie, qui a été considérablement augmenté par la dernière guerre, et qui contribue à entretenir les sentiments patriotiques. C'est comme un fantôme de l'ancienne Pologne qui produit un elFet infaillible sur tous ceux qui regardent ce pays détruit comme leur véritable patrie. C'est comme si, après qu'on a perdu une personne chère, l'ombre de cette personne venait nous visiter en nous assurant qu'elle nous sera bientôt rendue elle-même.

» Votre Majesté, continuai-je, ne doit donc pas s'étonner du sentiment qu'elle rencontre chez tous les Polonais. Je lui parle non comme à un souverain, je 1.1 nrie de mettre ce caractère de côté, et de ne gar-

dor que celui qui a été la raison première de mon attachement pour elle. Sa Majesté se souvient sûrement de mes sentiments quand je suis arrivé ici ; elle a eu la bonté alors de les approuver; elle a pu juger que je n'ai pas changé depuis. Quand je suis revenu d'Italie, je n'avais pas la moindre idée d'entrer au service, Votre Majesté peut se le rappeler. Lorsqu'elle voulut m'employer, je m'y refusai longtemps, et ma principale raison était que, comme Polonais, ma position pouvait devenir trop délicate et trop difflcile. Je pressentais qu'il pouvait surgir des circonstances où les intérêts de mon pays seraient contraires à ceux de mon service. Votre Majesté me répondit qu'il n'y avait aucune apparence semblable pour le moment, mais que, si cela arrivait, on le verrait bien d'avance, et qu'alors je pourrais l'aire ce que je croirais convenable. Maintenant, je ne cache pas à Votre Majesté que l'impression générale produite sur tous mes compatriotes par les circonstances et par l'existence du duché de Varsovie, n'a pu manquer d'avoir aussi son efTet sur moi. Je ne peux m'empècher de prendre le plus vif intérêt à mon pays.

») Dans mon opinion, dis-jc, un homme qui n'est point attaché à sa patrie, est un homme méprisa-

Si i;[;m1'I.i;i:i II aij;xa.\i»I'.i: i"

Mr. liciiicr s:i rcli^Mon, ses ]»;ir("iil«, son pays, est à MHS yeux (\-alriiiciil ddicuX. Ùi Sonl 1<'S sciiliiiifiils i|iii iiH- H. ni ii;itiirrls, (|iic rcdiicatioii a lorlilirs, cl sur Ic^iliicls je ik; vuiiciui jamais. Do i)lii.s j'iii mon IVrrc, mes Sd'iirs, Imilc ma t'amillc (laii> ''i' iKiiivcaii liays, cl j'avouerai a Sa .Majcslo, (iiic c'o.4 uik' «les raisons qui me foui désirer de ne me môlcr d"aiicuiie affaire ici; il ne me sullil pas d'èlre net, droit et sincère dans mes actions, je veux Vrhv jusque dans mes senliiTicnls et dans mes pensées. Je suis donc heureux d'avoir pu parler à rempcivur dans un (Mitier abandon, et m'expliquer avec lui sans aucune réserve. Mon premier but est de conserver ma propre estime; le second est de conserver celle des gens que je suis accoutumé à aimer et à respecter. Je consens volontiers, si jamais les choses en viennent là, à C(î que Voti-e Majesté fasse confisquer mes biens et me fasse fusiller; cela me sera égal pourvu qu'en l'ordonnanl, Voire Majesté me rende justice et pense que j'étais pourlanL un galant lioiiiine (pii lui a toujours parlé vrai et ne l'a jamais trompée. » L'empereur parut salisfail, el me dit qu'il ne m'avait jamais méconnu, qu'il m'avait toujours rendu justice, (praujourd'hui il savait apprécier ce que je lui disais, el que celle manière de m'explicpier avec lui me faisait

honneur. L'empereur resta un instant plongé dans ses réflexions; mais, comme s'il se réveillait tout à coup, il me dit ces mots : « 11 n'y a pas d'autre moyen pour arranger tout cela que notre ancien projet, celui de donner une constitution et une existence séparée au royaume de Pologne, en attachant ce titre à la couronne de Russie. Il faut attendre, continua l'empereur, que l'Autriche fasse une bêtise, et provoque une nouvelle rupture avec la France; alors on pourra trouver moyen de s'enlendre avec Napoléon, et de donner des compensations au roi de Saxe. » L'empereur ajouta qu'en attendant, il aurait été bon de procéder dans ce sens avec les provinces appartenant actuellement à l'empire, et de prendre le titre de grand-duc de Lithuanie, mais qu'ayant en face do lui un antagoniste aussi habile que Napoléon, il avait craint d'éveiller ses soupçons et de l'engager à contre-carrer la Russie par le même moyen ; que, vu l'habileté de l'homme, encourait risque de rester en arrière.

La conversation se prolongeant, j'ai demandé à Sa Majesté si, dans ses fréquentes conversations avec Napoléon, il ne lui était jamais arrivé de toucher cette corde. C'était une question que j'avais faite souvent |)our m'éclairer sur divers bruits qui avaient couru. L'em-

8(5 i/rMrrnrm alkxan'diir I"

pciciir avait loiijuiirs i'\\U' de nie ï-.ùvc iiiif r(''ponsf' pr»*'cisc. (idlc fois, il modil |i(isili\('[iicnt ipif cctlc riialicrc n'avail Jiiiiiais rlô traih'T ciilic lui cl Napolcuii; (ju'a Tilsill .Napoh'on sYîlail cxpriiiK'' avfc l)oaucoiip (3(î Ui<^('- Vi'W' sur loiil ce (pii h'iiait à la. l'oloirric cl aij.\ l'olonais, et (pi'a Ki-l'urlli on avait eu trop à l'aire pour s'occuper de cela. — ,lo (cmoignai à Sa Majcstô mon regret qu'elle u'ciil jamais saisi les occasions de sonder les opinions de iNapolôon sur un tel sujet. Je ne pouvais, au reste, dis-je, m'emprrlier d'(Mrc étonné de l'art avor lequel Napoléon propageait et accréditait à la fois les conjectures et les opinions les plus contraires; car il est certain que, tout en tenant les discours dont Sa Majesté venait de me parler^ en faisant écrire des d('])éches et prononcer des paroles qui devaient indigner et désespérer les Polonais, il n'était pas moins parvenu à répandre parmi nous la conviction que non-seulement il avait à cœur l'intérêt de la Pologne, mais encore qu'il avait un sentiment particulier d'alléction pour noire nation. Tandis qu'on le supposait dénué d(^ tout sentiment bienveillant et accessible seulement à ce qui pouvait servir ses vues ambitieuses, il n'avait pas moins réussi à persuader aux Polonais ([u'il les aimait, qu'il voulait leur l)ien, ([u'il ne voyait ([u'en eux

ET LK PRINCE GZARTOllYSKI 87

ses vrais amis. — Pour réveiller l'enthousiasme, il n'a qu'à publier quelque article de gazette, et envoyer à Varsovie un de ses aides de camp polonais, qui, accueilli partout dans la société, répète quelques paroles de Napoléon, ou raconte quelque anecdote intéressant le patriotisme. On vit là-dessus pendant quelques mois, et, au bout du temps, un nouvel envoyé vient remonter les esprits. — Sa Majesté, comme de plénitude de conviction, m'interrompit par ces mots : « Ah ! que me dites-vous là ! Tout cela n'est rien encore, puisque je sais de science certaine;, qu'au moment où il faisait prononcer le discours de M. de Montalivet; il disait tout le contraire à vos compatriotes, et cherchait à détruire le mauvais effet que devait produire sur leur esprit le passage de ce discours, et à ranimer leurs espérances par toute sorte d'explications et de promesses. »

Sa Majesté ajouta dans la conversation que c'était un homme à qui tous les moyens étaient bons, pourvu qu'il parvînt à son but. Comme j'avais entendu depuis quelque temps, dans la société de Pétersbourg, mille propos sur les dérangements d'esprit dont Napoléon serait menacé, sur les attaques d'épilepsie auxquelles il serait sujet, je demandai à l'empereur ce (pii en était; l'empereur me répondit : « Jamais Napolédu ne

«8 i;EMF"F.liKrH ALEX A NU m: ]'"

doviondr.'i fou, (■est inio clioso impossible, ot roux (jui le croicnl ne le connaissent p.'is du (oui. C.'cA un liomme (|ni.;iii iiiilii 11 (les |)lus grandes agitations, a toujours la Iclc ciiliiic et froide; Ions ,-es enipni'lciiients ne sont (jno pour les autres, et ne soni If [)liis souvent fin'nn ealcul. 11 ne fait rien sans avoir tout prévu et combiné. Ceux (le ses actes qui paraissent les plus violents et les plus audacieux sont froidement calculés. Un de TîOS dictons favoris, c'est qu'en toute chose il faut d'abord trouver la méthode, qu'il n'y a lieii de si difficile qu'on ne puisse en venir à bout, si l'on trouve le mode véritable de procéder; que, cela trouvé, le reste n'est plus rien, mais que, d'un autre côté, une chose fût-elle la plus simple du monde, il ne faut pas l'entamer si on n'a pas attrapé la méthode pour la faire, parce qu'alors on gâtera tout et on n'arrivera à aucune fin. Pour ce qui est de sa santé, ce sont des contes qu'on fait ; personne n'a une santé meilleure; il n'est jamais malade et la seule incommodité qu'on lui connaisse est une humeur galeuse qui était rentrée et dont on l'a traité... Personne ne soutient mieux la fatigue et le travail ; mais il a besoin de sommeil, sans toutefois s'astreindre à des heures réglées, pourvu qu'en somme il puisse dormir huit heures par jour. Il n'est pas éloquent^ ni en parole, ni par écrit ; je

ET LE PUINGE CZARTORYSKl 80

lui ai entendu dicter des lettres d'un style haché, mal lié... » Sa Majesté me parla du divorce et des affaires d'Espagne : de celles-ci comme d'une grande école que venait de faire Napoléon , mais dont il finirait par sortir; — du divorce, en remarquant combien on avait en France le talent de donner à toute chose la forme la plus spéciale et la marche la plus convenable.

En réfléchissant sur tout cet entretien, je fis l'observation que l'empereur gardait toujours pour moi une sorte de bienveillance, mais sans désir bien vif de me retenir et sans épanchement bien sincère sur tout ce que je lui avais dit; il semble toujours fermé et crispé. J'imagine qu'outre les circonstances particulières qui peuvent l'embarrasser vis-cà-vis de moi, c'est devenu son état naturel. Je doute que maintenant il ouvre jamais son cœur à aucun sentiment bien vif, dont la nature d'ailleurs ne lui a pas fait un besoin. Pour ce qui est de Napoléon, il est clair qu'il le connaît mieux que personne, qu'il est persuadé qu'il n'y a aucun fonds à faire sur lui, et, ce qui est tout aussi clair, c'est que Napoléon a conservé un ascendant marqué sur son esprit, qu'il en a une grande peur. L'empereur a habitué tous ceux qui l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs différents de ceux

00 i,'i:.Mi'i:i;i;rit .\i.i;.\a MUii, i '

«in'il met en av.iiil. Je jic peux in'('iii[)rcli(;r (Yen l'aire iiiihiiil, ichilivciiii'iit aux lY'solutions gf'înérales qu'il m'a aiiridiicéfs ctivcrs lis i'olonais; car il est assoz ('•(oiiiiaiit ([n'apiès avoir en l'air d'écoiiter si peu mes observations dans les conversations prôcôdentcs, il ait siiliilcmcnt changé d'avis, lors(|iril y avait loul aiilafil do raisons de se montrer généreux alors qu'à présent, et que je lui avais présenté précisément les motifs qu'il m'a exposés comme siens. J'ai donc été porté à soupçonner que, bien loin d'être conduit ta des moyens d'adoucissement parce qu'il a lieu d'être parfaitement tranquille, c'est plutôt parce qu'il a de nouveaux motifs d'inquiétude dont il se croyait affranchi après lapaix de Vienne. Le mot échappé à l'empereur sur le discours de M. de Montalivct me scmlilait un indice dans ce cas; mais j'ai en outre appris depuis que l'ambassadeur de France, qui jusqu'alors avait montré la plus grande indifférence au sujet des mauvais traitements infligés aux personnes qui sont entrées au service du duché, a commencé à se prononcer avec plus d'intérêt et de chaleur sur ce point, qu'il a dû s'en expliquer avec le gouvernement, ce qui est sans doute le résultat d'instructions nouvelles (pril aura reçues. Il est possible aussi que le séjour de iMoscou ait été favorable aux affaires de Pologne dans l'es-

ET LE PRINCE CZAUTORYSKl 91

prit de l'empereur, qni aura trouvé l'opinion puljlique moins contraire qu'il ne le supposait. L'empereur aura été sans doute étonné des paroles qui lui ont été rapportées de la part du vieux chancelier et du comte Markof, surtout de la part de ce dernier, qui jusqu'ici était d'une opinion tout opposée.

A dire vrai, il n'y a rien à ajouter aux conversations de l'empereur sur cette question et sur ce qu'il y aurait d'avantageux pour la Russie dans l'arrangement des affaires de Pologne. Sous ce rapport, la conviction de Sa Majesté est complète ; mais cela n'avance rien, car, à moins que les circonstances ne fassent tout d'ellesmêmes de façon que le gouvernement d'ici n'ait qu'à consentir, on n'ira pas plus loin ; au moindre obstacle, le projet en apparence le plus arrêté sera abandonné. Ce qui rend tout scabreux et dangereux ici, c'est le peu de fonds qu'il y a à faire sur celui qui serait appelé à jouer le rôle principal.

g2 L'i;Mi'i;iaaii allxa.ndul: I"

o avril 1810.

11 y a environ trois semaines, Sa Majesté, que je n'avais pas vue depuis longtemps, m'ayant fait tout à coup appeler auprès d'elle, je lui rappelai quelques all'aires particulières et en même temps la promesse qu'elle m'avait faite d'accorder une amnistie à tous ceux contre lesquels on avait sévi dans les provinces polonaises. Pour les affaires dont j'avais à lui parler, Sa Majesté se montra très-facile; pour l'amnistie, elle me dit qu'elle l'accorderait aussi comme elle l'avait promis, qu'on

n'attendait que quelques réponses de Paris. Cela dit, je n'eus pas de peine à remarquer que l'empereur m'avait fait appeler avec intention, pour remettre sur le tapis un sujet bien des fois traité entre nous et toujours sans résultat. Sa Majesté en vint bien vite à me parler des alTaires de Pologne, et me dit qu'accorder une amnistie, c'était pourtant faire rentrer dans le pays des gens sur lesquels on ne pouvait guère compter, que son désir était toujours de gagner l'atFection des habitants, mais que le difficile était de savoir comment réussir; car, quoi qu'on pût faire, la légèreté du caractère était telle, qu'on ne pouvait se fier à rien. — Je répondis qu'il pouvait y avoir du vrai en cela, mais que la raison donnée par l'empereur n'était pas juste, que ce n'était point par légèreté que les Polonais paraissaient si peu disposés à accueillir les avances du gouvernement russe, que c'était au contraire par suite de leur constance dans leur attachement pour leur pays et dans leur désir d'en voir toutes les parties réunies. — L'empereur, à ces mots, mQ parla du projet de réunir sous un régime séparé les huit gouvernements polonais et il me demanda quel était mon avis, si je croyais qu'on ])ùt compter sur les habitants de ces provinces. — Je répondis que je n'étais en mesure de rien dire et (|ue

94 i;i.Mri,iti.i i; a i.i: \ amii;): i-

,i";i\ius lic.-oiii (I y ivllccliir. .I(; iiif mo/iliai |i(iiirl;iiil siiijiris (|ii(' S;i MajcsU'; .s't)((Uj)iil cikoim; de ((•s (jhjcls on prûseiicc (h; la idiivciition iiùguciÙL* avec lu l'raiiLc; jo u ignorais pas, en cllul, (jue celle convenlion avail pour but de détruire toutes les espérances des Polonais, et j'avais cru que Napoléon avait relusé ses ralilications. — Sa iMajesté répondit avec quelque embarras que cola n'était point ainsi, que c'était M. deChanipagny (jui avait voulu iiieltie dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire le nom l'olonais, mais (luclle avait changé ces articles et que la convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.

J'ai bien vu que l'empereur ne voulait pas s'expliquer avec moi sur ce point; ii me congédia en me demandant quand je pourrais répondre à la question qu'il m'avait proposée. Ce n'était vraiment pas facile. D'une part, quelle espérance donner à l'empereur sur l'ellicacité des moyens à adopter? D'un autre côté, que d'inconvénients et de dangers pour soi-même, à entrer dans des projets quelconques? C'était élever autel contre autel et risquer la guerre civile dans notre pays. En paraissant donner dans ces velléités tardives de l'empereur, on ne rencontrait de toute part que diifi-

ET LE PRINCE CZARTORYSKl 95

cultes, obstacles, sans aucun espoir possible. Il l'allait pourtant répondre, soit par convenance, soit parce qu'en présence d'un avenir toujours douteux, il n'était pas bon de rompre entièrement un fil qui, dans des circonstances différentes, pouvait devenir encore précieux.

Après avoir donc laissé passer quelques semaines, je revins auprès de l'empereur, et je lui remis un mémoire où je traitais la question de mon mieux, comme je la voyais. Je ne laissai pas ignorer à Sa Majesté que mon embarras était grand par suite de mon ignorance de ce qui ce passait ou se préparait dans le monde politique. Je lui dis que je ne m'étais pas pressé de revenir, pensant que, dans l'intervalle, on aurait peut-être reçu quelque nouvelle de Paris; que j'avais vu, d'ailleurs, l'empereur varier si souvent d'opinion sur les afTaires de Pologne, selon les circonstances, et notamment lors de mon arrivée ici, après la conclusion de la paix, que je ne serais pas étonné de voir la même cliose arriver aujourd'hui. — L'empereur me répondit que, s'il avait paru varier d'opinion, c'était uniquement parce qu'il mêlait toujours à ces alFaires une idée dominante dillicile à réaliser, et que c'était celte diificulté qui l'arrêtait toujours. Il n'ajouta rien de positif sur la conven-

90 i,i;.\ii'i.iii:rit a i.i.xamikI': i '

l!nii,iii;iis il iiicilil (111)1 vi'Duildo la rL'C(j\'oir nioflififl'O (le l'aiis. Kii (lisiiiit cela, rciiiiKM-L'iir di'iiloya, d'un air dislrail, une dciK'clic (|iii dail sur sa laide, sa/is Irdj) savnii' s'il devait nie la iiniiili'er, seiilaril hieii, tmil en la |iai'ci)iii'aiil des yeux avec moi, (iiic suii coiiI(miii, sans ancnn ia|t|i()i-l avec iiolrcj conversation, ne pouvait ([ne me donner nue Ires-pelito idée des égards d(,' l'empereur des Français i)our lui. C'était, en ellet, une dépêche de M. de Cliampagny.à M. de Caulaincourt, dans Uuiuelle le ministre disait à l'amljassadeur (piil avait rendu C(jm[)te, à son souverain, des Félicitations que remi)ereur de Russie Favait chargé de lui adresser sur son mariage; Napoléon avait été reconnaissant de celte marque de souvenir de son allié et ami, et il faisait savoir qu'il lui enverrait incessamment un ollicier pour lui annoncer cet événement.

L'empereur, un peu embarrassé, n'alla pas plus loin, et plia la dépêche, en me disant que ce n'était rien; qu'il avait, au reste, d'autres dépêches de M. de Cliampagny, qui continuait à donner, sur le même ton, toutes les assurances possibles relativement à la Pologne, mais qu'on savait bien quelle Toi il iallait allacli(!r à ces phrases, et que cela ne rempècherait pas de suivre les idées (pi'il m'avait conliées. — Je

ET LE PllINCE CZARTORYSKI 97

me mis alors à lire mon papier. L'empereur m" interrompit dès le début, en observant que ce n'était pas seulement pour le cas d une guerre, mais, en général, pour gagner l'affection des Polonais, qu'il songeait à faire quelque chose. Il écouta ensuite la lecture de l'écrit sans dire une parole , mais très-attentif. Ce n'est qu'à la fin seulement, là où il était dit que le temps le plus propice pour faire quelque chose en faveur de la Pologne était déjà passé, que l'empereur m'interrompit. « Vous pensiez sans doute, en écrivant cola, à l'année 1805, me dit-il, et à mon séjour de cette époque à Pulavy. Je m'aperçois bien moi-même, à présent, que c'était là un moment favorable, unique même ; on pouvait faire alors facilement ce qui, maintenant, ne pourrait être fait qu'avec une grande peine; mais il ne faut pas oublier que nous aurions eu toute l'armée prussienne contre nous. » L'aveu de la faute commise alors, que fit plusieurs fois l'empereur dans le cours de cet entretien, ne me permit pas d'insister.

Je me contentai de répondre que l'autre occasion très-favorable avait été la dernière guerre avec l'Autriche, où la Russie aurait pu facilement exiger le rétablissement de la Pologne. « C'eût été provoquer la ruine totale de r.Vulnclie, dit rcnipcrcur. — Il est

98 L'EMPFnF.rn AI-FXANitftF. 1"

bien corlaid cciicntlaiil, ajoulai-jo, (juo la condniln ([n'oii a Iciiuc a (''tr la [)lus iiiaiivaisc; car elle n'a uulli'iiii'iil sauvé rAulriclic, (iu"cll(; a jL'lcf dans lus bia.-î do la France ; clic a niOcontcnlc Napoléon et elle n'a ou aucun avantage sérieux pour la Russie. »

Quand j'eus lini de lire, je m'excusai encore de n'avoir pu présenter (|ue des idées vagues et sans conclusion. Je ne pouvais, pour le moment, en dire davantage, puisque je n'étais point Infornié de ce qui se passait, puisque j'ignorais les sentiments qui dominaient dans les provinces polonaises. C'est là, sur les lieux mêmes, qu'on aurait pu juger de l'accueil que pourrait rencontrer toute proposition de la Russie, de la manière de combattre l'iniluence toute-puissante de Napoléon. « Bah! dit l'empereur, sans être sur les lieux, il n'est pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le duché; cela peut se dire en peu de mots. Les Polonais suivront même le diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie. Au reste, poursuivit l'empereur, je suis content de ce que vous avez écrit; cela m'aidera à réfléchir sur un sujet qui m'occup.' depuis si longtemps. J'ai cherché toute sorte de moyens pour arriver à réaliser mes désirs, je ne suis arrivé à rien de satisfaisant. La plus

ET LE PRINCE CZARïORYSKI 09

grande difficulté est d'indemniser le roi de Saxe; cela ne peut se faire à moins de démembrer encore ce pauvre roi de Prusse. »

Je lis remarquer à Sa Majesté que la plus grande difficulté était d'avoir l'assentiment de la France, et que, ce point obtenu, tout le reste deviendrait aisé. — L'empereur me dit que c'était là le plus difficile, parce que Napoléon, bien moins préoccupé de faire le bien de la Pologne que de se servir de ce pays comme d'un instrument, dans le cas où il voudrait faire la guerre à la Russie, était intéressé à ne point changer l'état actuel des choses, pour avoir en main, en cas de besoin, les moyens qu'il s'était préparés. — Quant aux sentiments des habitants du duché de Varsovie, l'empereur avouait, du reste, qu'il était tout simple que, considérant les forces respectives des deux puissances, le talent et l'expérience des généraux et des armées, les grandes probabilités de victoire que Napoléon aurait pour lui dans toute guerre, les Polonais ne voulussent pas se jeter dans les bras de la Russie, au risque de perdre le fruit des eflbrts qu'ils fout depuis longtemps. — J'abondai entièrement dans cette manière de voir. — L'empereur me détailla alors les idées qu'il avait eues. Entre autres projets, il me demanda si on

icn LTMiTTirm Aî.EXANnnr: i'-

no pourrait pus ciiluincr une iruorre sirnuk-c avec le (]ucIu;,oi'i,(ra|)r('S un avranj-M'moiil concorl(';, les troupes russes i)ounaiciil ariivcriïdes positions dans lesrpielies, réunies aux Inuipcs polonaises, elles pourraient (cuir télé aux l'raneais; dans ce cas, tous les désirs d(.' la Volognc seraient satisfaits. — Les dilliciiltés d'cxécutidii de ce projet étaient trop paljMililcs, sans comj)ler ce ((u'il y avait de cliiniérirpie, cl, dans tous les cas, c'était toujours la guerre contre Napoléon, avec des chances bien incertaines.

En passant en revue toutes ces idées, l'empereur me demanda, tout à coup, si l'on ne parviendrait pas au but désiré en ne s'opposant pas à la formation d'un royaume de l'ologne composé du duché et de la Gallicie, et en permettant aux sujets des provinces polonaises de la Uussie d'aller servir, là-bas, €omme dans leur pays. — Comme je paraissais surpris de cette idée, Fcmpereur ajouta que les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point de raison d'être contre la Russie, et deviendraient tranquilles; que la France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie, n'anrait aucun motif de lui faire la guerre; que c'était, en un mol, procéder à rampiitalion et se débarrasser du mal au lieu de prétendre le

guérir. Le Ion de Sa Majesté me fit croire que cette idée avait pu lui être présentée, peut-être par l'ambassadeur de France; qu'en un mot, il en avait été question, et que l'empereur, crainte de pire, ne serait pas éloigné de consentira cette proposition en la colorant de motifs de convenance. Ce n'est là, après tout, qu'une conjecture.

L'empereur finit en me disant qu'il s'occuperait encore de toutes ces idées, et qu'il désirait que je cherchasse, de mon côté, un fil qui conduirait au but. — Je répondis que j'étais bien éloigné de vouloir refroidir les bonnes dispositions de Sa Majesté, mais que j'avouais ne pas savoir comment je pourrais m'y prendre; qu'à mon avis, les mesures proposées dans la note que j'avais remise à l'empereur, étaient tout ce qu'il y avait à faire immédiatement; que je considérais cette année comme devant faire époque, qu'elle ne pouvait s'écouler sans produire des événements graves, plus graves et plus décisifs que tous ceux que nous avions vus. — L'empereur m'interrompit et me dit, d'un accent pénétré, qu'il ne croyait pas que ce fût encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage; mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine. « Nous sommes au mois d'avril, continua-l-il;

ioi j;K.Mi'i;iu:i i{ ai.kxandhk i '

ainsi co snra dans non!' mois. » Kn me disant ces rnols, et on j,'(''Mrr;il diuis (oiilc ccllr convcrsnlidn, \'f\i\\tfvcur avail lin regard sôvrn; vi fixe, (jni nie rappela les yeux liagards qu'il avail à ICpociuo d'Aiislcrlilz. Sa cunlcnancc (Hait pleine d'ahallenienl el de découragemcnl. Je remarquai beaucoup d'inquiétude et un grand désir d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût, et en faisant de son côté tout ce qu'il pourrait. 11 fit, à plusieurs reprises, une sorte d'amende honorable vis-à-vis de moi, en représentant, sans y être provoqué, que l'année 1805 était la plus favorable pour l'exécution du projet. — J'ignore si c'était sa conviction ou s'il parlait ainsi pour m'aniadouer. Je quittai ainsi Sa Majesté, bien incertain sur ce qui jiouvait arriver.

Mil

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKI A L EMPEREUR

Vilna, le i2 janvier 1810.

Sire,

Depuis mon arrivée à Yilna, je n'ai cessé de m'occuper de l'Université et de tout ce qui peut y perfectionner renseignement de toutes les parties des sciences.

Votre Majesté Impériale sait que le directoire des écoles a préparé un projet tendant à régler définitivement la régie des fonds affectés à l'Université et à son arrondissement. — Ce projet, présenté depuis plus de

inr, i;KMi'i;r>i:i it ai.kxamuh', I'

six iiiiiis, rcslr; oncorf sans cdel; il a drja ôd- rfiiiis au conseil, cl se tronNc a la sci-liofi des liiiaiiccs. Ln s(!iil mol (le Votre iMaj(!Sl(! linjuM-ialr jx-ul iiiainlorianl donner une lin li(!urousc à celte aflairc.

Vous daifi-neroz vous rappeler, sire, que cet objet a élé placé parmi ceux (jui pouvaient produire une impression salutaire dans ce pays. Depuis mon séjour ici, je me suis encore i)lus rorlcment convaincu de la convenance do cette mesure, et des mauvais effets qui résullcraiiMii, si les vœux et rattenlc générale, à ce sujet, venaient à être trompés. Les fonds qui entretiennent riiiivcu-sité et les écoles de ces provinces sont les fruits des donations anciennes et récentes de la noblesse du pays. Votre Majesté Impériale a solennellement consacré ces fonds au môme usage d'utilité publique, et c'est sur la foi de cette garantie qu'ils ont été augmentés par de nouveaux dons. Cependant, si le projet en question n'était pas adopté, les intentions bienfaisantes de Votre Majesté Impériale seraient contredites et annulées, l'œuvre de l'éducation publique et de son perfectionnement dans ces provinces, avec tous les établissements utiles qui y tiennent, s'écroulerait bientôt.

Je viens de recevoir une lettre du ministre de l'iuslruction, qui m'annonce que celui des finances veut

faire payer les sommes ducs à TUniversitô en assignations. — Cette mesure, si elle était maintenue, serait une véritable calamité, ruinerait tous les professeurs, et aurait des suites funestes pour la province. La grande quantité de papier qui inonderait l'Université et la ville, ferait tomber la valeur des billets fort audessous de ce qu'elle est à présent; le reste de l'argent disparaîtrait de la circulation, qui pour le moment est avivée presque uniquement par le numéraire dépensé par rUniversité. L'acte de confirmation que Votre Majesté a signé, les statuts qu'elle a confirmés assurent à tous les individus de l'Université leurs appointements en argent. Les contrats avec les professeurs ont été conclus en conséquence, et c'est dans cette assurance qu'ils ont pris des engagements. — Les billets de banque n'ont pas de cours ici pour les besoins journaliers de la vie, et l'on ne peut rien acheter au marché que pour de l'argent sonnant; ce cours serait d'ailleurs difficile à fixer, car il tombera probablement à chaque payement fait en assignations ; la perte sera donc successivement et toujours plus grande pour les individus, pour la province, et pour la couronne, sans compter que l'Université se débanderait à coui) sûr, à la suite d'une pareille mesure.

108 i;i;\ii'i r, iJit ai.kxandhi. i

Tandis (jik' rmi vriit inonder ccKo province d'assi- ;:iials, la CDiironnc ('\\'j(' que I'MI^ les inipi'its y .--oiciil |)ay(''S en ar.Licnl. — h'ni'i |Minrra-t-nn le tii'ci'ï .Ir piiis (.■('rlilici' a \u(ic .Maic>(('' qn'il y a déjà des j)r()|)n(;laires (lui vcndciil Icnrs Iciirs parer (|irils ne pciivcnl suffire à des laxcs Irnis cl ijiialiv Inis pins irrandes que dans le reste de reinpire.

Beaucoup d'aulres propriétaires ont leurs l)iens sous séquestre pour des arrérn.L'-es d'impôts ([u ils n'ont pas acquittés, et Ton procède contre eux avec la dernière ri.iiiKMir.

Toutes les contributions, y compris les indirectes, telles que les ports de lettres, le papier timbré, réva^ luation des recrues et autres, sont perçues, non pas en argent au cours, mais en argent valeur nominale ; ce qui augmente les charges à peu près dans la même proportion que les assignats tombent, et que les ressources {liniiniirnt. L(^s abus, surtout dans la remise des recrues, paraissent être fort pénibles; pour qu'un seul liominc puisse être choisi, il faut eu amener six, sept et jusqu'à dix, ce qui augmente considérablement les frais; aucun n'est accepté sans une forte rétribution aux employés.

Selon toutes les données, le montant de rargcnl eu

ET LE PRIXCE CZARTOUVSKI H)

circulation dans la province n équivaut pas à la somme des contributions imposées; ce qu'il y a de sûr, c'est que la Litliuanie est dans une situation déplorable, ce qui demande avec urgence que Votre Majesté tourne sur elle ses regards paternels.

L'administration des impôts est au niveau du reste de l'empire. Pour ce qui touche l'instruction publique, votre appui, sire, contre la résolution du ministre des finances, Cjui rendrait nuls les bienfaits et les privilèges que vous avez accordés, et l'adoption du projet présenté par le directoire des écoles, voiLà ce que j'ose solliciter aujourd'hui de Votre Majesté Impériale.

Daignez, sire, être le protecteur de ce pays auprès de votre propre gouvernement, car personne n'y prendra sûrement intérêt ; il y aura au contraire beaucoup de gens qui voudront lui nuire et l'opprimer, et cependant, de cj[uelque principe que l'on parte, et, quelque horoscope que l'on veuille faire sur l'avenir, je ne crois pas que ce soit bien servir Votre Majesté Impériale que de lui donner des conseils qui, s'ils étaient suivis, pourraient bien ruiner une partie considéral)le de ses États, et lui ravir les cœurs des iiabitants.

Dans la dernière conversation que j'ai eu le bonheur d'avoir avec Votre Majesté Impériale, j'ai oublié de lui

III) r,i:\ii'i:ui;iiii aij:.\amihk I"-

soiiiiiclliv (|ii(', lors (li; iiidii si'imir a Piiliivy, j(î .S(;rai

prohahlcrruMit dans lu cas di; me iciidn; à Varsovie.

I);iii;ii(/,, sire, un; coiiliniicr vos aiiciciiiics boiiU'S, cl rroiic a TiiiN iolaMc allacluMiiciil qiKi j(; purle dc[)uis si longtemps a la pcrsoniie d(; Vuln^ Majcslr linix rialc, cl aux vœux cuiiliiiucls (|U(! je lais |)uur son l'onlieur.

ET LE PRINCE CZARïORïSKI Ml

ÎX

LE PRINCE ADAM CZARTORYSKI A l'eMPEREUR

Pulavy, ce l-^i^" novembre 1810.

La nouvelle de la commission que Votre Majesté Impériale a nommée pour le gymnase de Krzemicnieç vient de me parvenir. Elle comprendra facilement combien j'en ai été profondément affecté. Cette mesure paraît être dirigée contre M. Czaçki, comme étant celui dont les soins ont créé et fait prospérer cet établissement ; mais comment se dissimuler que dans le fait elle ne soit dirigée tout autant contre moi, qui comme cuialeur suis chargé et responsable de ce qui se passe

112 i,i;Mi'i:iii:iit ali:\am»iii; I"

dans raiToii(li<-ciii('iil, qui ai rdiislaiiiiriciit soiilcnii les Iravaiiv de M. Czik ki, l( .- ai lail a^MV'cr à Volic .\l;ij(jsUî Iiii|icrialr cl n'ai (•(•.-.-(• de Iciirniidic le t(;nioignagc qui leur ('tail dû M). — .ri'Jiioiv (iiicllcs soiil Ins personnes i|iii i\;\\\> l('iii'< d('ii()iicialiuiis oui pu |)i-cndr(' le nom de la noblesse d(3 Volliynic; mais à coiij) sûr il est difficile

(1) Li' coiiilo 'l'iiaiii'o Cziirki est l'Iiornnio qui, à celte l'poqiic, rontril)u;i le plus avec le prince Adam C/arloryski, à maintenir et à développer le sentiment national [lar TriJucation publique dans les provinces polonaises, incorporées à l'empire russe. C'était en mi}me temps un savant éminent d'une véritable érudition, auteur d'un livre devenu classique, — les Lois de la Lilhuanie et de la llulhenk, — qui est un trésor de science, de saine et judicieuse critique, et de divers autres ouvrages d'histoire, d'économie politique d'un mérite hors ligne. Le comte Tbadéc C/açki était né à Poryçk en 17Go, d'une ancienne famille de Volliynie. Très-jeune encore, il fut nommé commissaire lies finances par la dicte de Pologne et slaroste de Novogrodck. Dans la diète de 1788, il fut avec Moslovski, KoUontay, Ignace Poloçki, Kiemcevicz, un des principaux autours de la constitution du 3 mai 1701. Apres le dernier partage de 1790, il se consacra tout entier à relever le commerce, les sciences, l'instruction en Pologne. Il créa un grand nombre d'écoles dans la Rutbcnie (Volhynie, Podolic et Ukraine). Le lycée de Krzemieniee dont il est ici question et qui fut fondé par lui en 1800 était une institution supérieure, une sorte d'université et était devenu, pour la Litluianie, un foyer de lumière et de patriotisme. Les Russes ont souvent attribué à l'influence durable et certainement efficace de ces établissements d'instruction publiques, les difficultés d'assimilation qu'ils ont rencontrées dans les provinces polonaises. 11 est presque inutile d'ajouter que le lycée de Krzcmienieç et l'université de Vilnaont disparu depuis, abolies par l'empereur Nicolas après 1831. On peut voir ici comment, dans sa correspondance avec l'empereur Alexandre, le prince Adam défendait le caractère et le^ travaux du comte Gzaçki, dont le nom est resté d'ailleurs aimé et respecté en Pologne.

(le leur supposer des intentions pures, et Famour de la vérité et du bien. L'intégrité du caractère de M. Czaçki est trop bien établie pour qu'elle puisse être attaquable sous aucun rapport. Ses soins infatigaljles ont été couronnés d'un succès étonnant. Obtenir des fonds aussi considérables et créer un institut qui, par les ricbes collections qu'il possède, les professeurs qui le composent, les divers établissements qui y sont attachés, le nombre des étudiants qui s'y forment, peut passer on tout pays pour une des écoles les mieux entendues qui existent; faire tout cela en si peu de temps tenait réellement du prodige et il n'y avait que M. Czaçki qui fût capable de l'opérer par sa persévérance, son extrême insistance, son dévouement entier à cet unique objet, et par la confiance que son caractère et si's lumières inspirent généralement. Votre Majesté Impériale verra que la Volhynie, loin de prêter son nom à la calomnie, voudra au contraire se laver de la tache qui pourrait lui en rester, et s'empressera de rendre un témoignage éclatant à son concitoyen, dont elle a désiré, il y a peu de temps, honorer les services par une médaille que Votre Majesté lui a permis de fi'aj)i)cr pour cet ohjet.

Je ne doute pas que M. Czarki ne réponde victorieusement à toutes les accusations que l'on prétend lancer

H'i I.'K.MI'KItr.ril ALKXAMiItr: !•'

coiilic lui. \j> laits soiiMiofi (Hirlonls cl parlent soûls L'ii sii l'avL'ur. MaiSjSin!, ii; cœur de Votre Majcstr est fait peur le sentir, il est douloureux de voir un lioinine (|ui n'a ru d'autre pensée que le bien de ses semblables, ([ui lui a voué son existence au point de négliger enlièremenl ses propres affaires, et de subir des perles considérables, être en butte aux dénonciations, et recevoir des peines et des désagréments pour prix d'une conduite qui lui donne tant de titres, être obligé d'en rendre compte devant une réunion de personnes totalement étrangères à l'objet qu'elles doivent juger et dont le président est depuis longtemps mal disposé contre lui et toujours a cherché à le contre-carrer.

La juslicc et les intentions de Votre Majesté Impériale me sont connues mieux qu'à personne. Mais croyez, sire, que cette fois elles ont été surprises, et que vous avez agi en opposition à vos vues paternelles. — Le gymnase de Volhynie fixé à Krzemienieç a été confirmé par un diplôme signé de la main de Votre Majesté Impériale; dès lors, toute question sur le lieu où il était préférable de l'établir a cessé. Votre Majesté a rendu le retour de cette question impossible par le don au gymnase de la starostie de Krzemienieç avec l'injonction d'y former avec le temps une ferme d'expé-

riences. Les fonds de première mise dépensés pour les établissements déjà existants à Krzemienieç, les bâtiments arrangés et élevés avec frais seraient perdus si le gymnase venait à être transféré ailleurs. Où trouver de nouveaux fonds pour recommencer avec une nouvelle perte de temps la môme chose, et pourquoi la recommencer puisqu'elle est toute faite et en bon train ? Comment les établissements pourraient-ils jamais parvenir à un certain point de perfection, si on ne leur laisse pas le temps de se consolider et si l'on en change lïnstitution, lorsqu'ils commencent à peine à prospérer?

Que Votre Majesté soit certaine qu'aussitôt qu'elle voudra transporter le gymnase de Krzemienieç autre part, ou qu'elle lui ôtera son chef actuel, cet institut tombera, et ne pourra plus marcher. Dans l'un et l'autre cas, il est probable que la plupart des donataires retireront leurs fonds, qu'ils n'ont assurés que sous la condition expresse que le gymnase serait à Krzemienieç, et que leur emploi serait confié à M. Czaçki, ainsi que le diplôme l'a spécialement statué.

Pour ce qui me regarde personnellement, je ne saurais me dissimuler que, sans la moindre participation du curateur, une commission a été nommée pour faire

iii-. i;KMi'i;i(i:( i; a ma ANUiti; !■"

une (•lli|l|(''t(' sur recule |uill(i|i;i|e (le- l'iinniidissoiiieiit lie Vili);i, a|)ic.> n iiivorsilé ; (iiio riiisliUiliun du gymnase de Krzeinieiiiee, cL la iiiariieic dont on Vu cx(''fnl(''e lui sonl soumises, (juc la (:(jn)mi-.-inn doil jiiLici- si le lieu do l'écolo csl bien choisi, si ](;s rludcs y sonl bien ordonnées, décider sur la police, Tinslruclion, la comptabilité, objets qui appartiennent inmié- (li;ilemcnt ;\ la régie et à la surveillance du curateur, L'L qui tous ont été réglés par lui, adoptés sur sa représentation, et dont il s'est occupé spécialement avec tout ](! zèle cl loule TaUenliou ([uMls iiK'rilaieul; (ju culin a la suile d'uiK! visite réccmmeiil l'aile sur les lieux, J"avais rendu le compte le plus satisfaisant de Télat llorissant de cetle école, que ce rapport, dont les gazettes du pays ont fait mention, se trouve démenti, et déclaré sans valeur par la mesure en ciucslion.

Depuis la création du ministère de l'instruction publi- (pic, c'est le premier exemple d'une commission de ce genre présidée par le gouverneur du lieu, et nommée pour inspecter et refondre un institut d'éducation. — Tous ces rapprochements doivent nécessairement faire conclure que le curateur de Vilna a eu le malheur de perdi'c la confiance du gouvei-ncment, et (]u"on a voulu même le lui faire sentir. Permettez, sire, qu"à l'appui

de cette conviction je rappelle à cotte place l'oukase retire sur les Basiliens, et le peu de succès qu'ont eu depuis, divers projets relatifs à l'arrondissement de Vilna que j'ai pris la liberté de présenter et qni n'ont eu, jusqu'à présent, aucun efifet.

Je crois donc bien faire, dans ces circonstances, on suppliant Votre Majesté Impériale de m'accorder ma démission totale du service.

Votre Majesté trouvera peut-être que j'ai mis trop d'importance à un objet qui généralement n'est regardé que comme secondaire ; mais elle n'ignore pas que, pour moi, il a toujours été majeur, et de première importance; c'est, d'ailleurs, dans le service, la seule partie active dont je sois chargé.

Beaucoup de raisons réunies, ma santé, qui ne peut, jusqu'à présent, se remettre, mon attachement à ma famille, ses alFaires extrêmement dérangées, l'aspect des circonstances politiques, dont j'ai de tout temps redouté les difficultés, m'ont depuis longtemps fait souhaiter de me retirer du service. Je n'y suis entré que par suite de mon dévouement personnel à Votre Maj(^sté. — C'est elle seule que j'ai prétendu servir. Les sentiments qui m'y ont engagé ne cesseront jamais. Je me flatte même de la persuasion que Votre Majesté

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liii()( ri:il(! (I;ii,i;n(;ra aussi mr; conson'or, sous des ni[)poits piiv(''S, une parlio flos bontôs dont elle m'a Iioiiorr ancinnncnKîiil. Mais il n'on ost pas do môme pour loul rc qui lient au sorvirc puhlic, ; je n'ai rpio lro[) la conviclion intime et eiilicic de ne pouvoir [)lu.s y être d'aucuue utilité à Votre Majesté Impériale. Je dois par conséquent désirer de rentrer dans une manière d'être de laquelle j'aurais voulu ne jamais sortir, et vous comi)l(''l(M'(>z, sire, la suite des bontés dont vous m'avez comblé, si en me les conservant vous daignez m'accorderma démission.

Pardonnez-moi, sire, la longueur de cette épitre, et l'ennui qu'elle causera à Votre Majesté Impériale. — Depuis tant d'années, elle n'a pas refusé de lire jusque dans les replis les plus profonds de mon cœur. Je n"ai pu me défendre aujourd'hui de nictlre sous ses yeux mes émotions et ma façon de voir actuelle avec toute la sincérité dont des sentiments invariables et une longue habitude m'ont inspiré envers elle le besoin et le devoir.

Si vous avez, sire, l'extrême lionté de condescendre à ma requête de congé absolu, j'oserai y ajouter une prière sur le cboix de la personne qui recevra la place de curateur de Vilna. Personne n'y serait plus propre

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que M. Gzaçki lui-môme. S'il se justifie, comme je n'en doute pas, des fautes que l'on a voulu lui imputer, le nommer curateur serait le seul moyen de réparer le tort qui lui aurait été fait. Si cependant M. Gzaçki ne pouvait obtenir une place qui lui revient de droit, pour les mérites qu'il a dans l'arrondissement, je proposerais M. d'Oginski, dont Votre Majesté a paru être contente, et qu'elle a traité avec bienveillance.

Il y a trois mois que j'avais écrit à Votre Majesté Impériale, en la suppliant de m' accorder une prolongation de semestre. Quoique, jusqu'à présent, je n'aie encore aucune réponse à ce sujet, cependant, me fiant à la parole que vous avez daigné, sire, m'en donner, j'ai continué à rester ici, et à me préparer au voyage que je projette à l'étranger, et que je souhaite de faire incessamment. Si Votre Majesté Impériale n'avait pas voulu prolonger mon semestre, elle m'en aurait fait avertir, sachant bien que sa promesse, au moment de mon départ, devait me donner la plus grande sécurité sur la continuation du semestre, et me la faire regarder comme assurée, avant même d'en recevoir la nouvelle certaine.

Veuillez, sire, me faire savoir vos décisions, afin (|uo je ne devienne pas fautif par ignorance. Ku exauçant

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