‹ Alexandre Ier et le prince Czartoryski; correspondance particulière et conversations, Czartoryski, avec une introdChapitre 9 sur 22 · L EMPEREUR AU PRINCE ADAM CZARTORYSKI · texte numérisé non relu

L EMPEREUR AU PRINCE ADAM CZARTORYSKI

Pétersbourg, ce 23 décembre 1810 (1).

j"ai reçu votre lettre du 15/27 novembre, mon cher ami, et je ne vous cache pas qu elle m'a fait beaucoup

(1) Pour se rendre compte de l'importance de cette lettre et de celles qui suivent, il faut se rappeler où on en était en 1810. La paix ri'gnait en apparence entre la France et la Russie, ou plutôt entre Napoléon et Alexandre. Des deux côtés cependant, sous le voile de démonstrations amicales, on en était, à partir de la guerre d'Autriche et de la paix de Vienn<', à pressentir un choc prochain entre la France et la Russie, et chacun, on va le voir s'y préparait. Ces lettres prouvent i|u'Alexandre n'était pas le dernier à se disposer à la lutte dans le plus grand secret.

12S I. i;.\ii'i;in:i I! alkxandhk i-

tl(! iiciiic. \oiis voulez n)iii|irc h; m iil ruiijKjrl public qui f'xislc entre nous, el, après une inliiuilé de ])lus de (|iiiij/.(' ans (iu"uucune circonstance n'a i)U allcrer, nous allons nous Irouvcr (■■lraii;j('r> l'un a Taulre^ si ce n'est par nos sentiments, du luuiris pour nos iclalions publiques. VoilA une idée à laquelle il m'est pénihle de in'ai'rèler et cela surtout dans un nionient ou je croyai> que notre intimité et nos relations allaient acquérir leur véritable étendue. Mais je ne veux pas confondre les sujets, et je me réserve de vous parler plus bas là-dessus. Je veux d'abord finir cette malheureuse alTaire du gymnase. Jamais je n'ai eu la moindre intention de vous causer de la peine, et vous avez cnvisaj^é toute la chose sous un point de vue entièrement difTércnt de ce qu'elle est dans le fond. Ce sont vos compatriotes seuls qui ont donné lieu à toute celle aflairc en se plaignant que le local de Krzemenieç était mal choisi pour un gymnase, que la proximité de la frontière autrichienne donnait aux étudiants une grande faculté â s'évader et à commettre d'autres équipées. Entre ces personnes se sont trouvés même des maréchaux de la noblesse, et tous ont prié qu'on fasse faire un examen des points dont ils se plaignaient. Ce n'est que sur ces demandes réitérées que celte commission a été nommée.

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Au reste, j'étais bien loin de penser à faire aucun déplacement ou changement à l'organisation de ce gymnase, et mon intention était, après que j'aurais reçu le rapport de la commission, de ne procéder à rien sans vous avoir consulté. Vous voyez donc que toute cette affaire ne valait pas la peine de vous affliger et de vous porter à une détermination qui me paraît si peu analogue aux circonstances du moment. Nous voici au sujet que j'ai touché plus haut.

Les circonstances actuelles me paraissent bien importantes. 11 me semble que c'est le moment de prouver aux Polonais que la Russie n'est pas leur ennemie , mais bien plutôt leur amie véritable et naturelle; que, malgré qu'on leur fait envisager la Russie comme la seule opposition existante pour la restauration de la Pologne, il n'est pas improbable au contraire que c'est elle qui la réalise. Ce que je vous dis là vous étonnera peut-être ; mais, je le répète, rien n'est plus probable, et les circonstances me paraissent des plus favorables pour me livrer à une idée ([ui a été anciennement mon idée favorite, que j'ai été deux fois dans le cas de devoir ajourner sous l'empire des circonstances, mais qui n'en est pas moins restée dans le foud de ma pensée. Jamais le moment n'y a été plus

ino L-KMi'i:in;i'ii ai.kxamhik i.-

[iroitrc; mais, avant d'alliM" plus loin, ,j<M(Ujdrais i\\uvous iiio repondissiez j)uiiil |»ar point rt avec le jjIiis grand détail aux ([ucsliuns ([uc ji.' cnjis devoir l'aire préalablement avant iiue dt; j)rueéder a l'exéeulion de mon [)lan.

1" Avez-vuus des données assez justes sur la disposition d'esprit des habitants du duché de Varsovie, et, en ce cas :

2" l'ouvcz-vous être fondé à croire que les Varsoviens saisiront avec avidité toute certitude (non pas probabilité, mais certitude) de leur régénération?

3" La saisiront-ils de quelque part qu'elle leur vienne, et se joiudrunt-ils à toute puissance, indistinctement, (pii voudrait épouser leurs intérêts sincèrement et avec attachement? H s'enlend de sui-mème que la proclamation de leur restauration précédera leur jonction et prouvera la sincérité de la conduite qu'on adopte à leur égard. Ou bien :

4" Avez-vous plutôt raison de supposer qu'il existe dilférents partis, et que, d'après cela,

5" On ne peut pas compter sur une réunion de résolutions pour saisir, avec empressement, la première occasion qu'on leur oH'rira pour la régénération de la Pologne?

6» Quels sont ces partis? sont-ils d'une importance égale, et quels sont les individus qui peuvent en être regardés comme les clicls?

7" Ces partis existent-ils aussi dans rarniée, ou doiton la regarder comme» plus unie d'opinions et de sentiments?

8° Quel est l'individu, entre les militaires, qui dirige le plus l'opinion de l'armée?

Ce sont là les questions les plus importantes que je crois devoir faire pour le moment. Aussit<.)t que j'aurai les réponses, je m'ouvrirai davantage avec vous.

Quant a cette lettre, si vous vous imaginiez qu'elle est écrite dans l'intention d'intluer sur les esprits, et d'être répandue sous main, vous manqueriez complètement le but que je me propose et le secret le plus impénétrable doit être observé sur son contenu. Je crois connaître assez vos sentiments pour moi, pour pouvoir me reposer avec conliance sur votre prudence. Au reste, l'objet dont il s'agit doit vous intéresser trop, pour ne pas être sûr du soin que vous mettrez à ne pas gâter un ouvrage auquel votre patrie devra sa régénération, l'Europe sa délivrance, et vous personnellement, la gloire et la jouissance d'y avoir coopéré et d'avoir prouvé, par là, que; toute votre conduite personnelle a

1^2 I. i;mim;hi:i it Ai.i:.\AMiiii; it

(''l(' ruJjsniiK'iilc, cl (|iic (ciix (les volrcs qui ont Compté sur vous aiiiiciiiiriiKiil ne seront pas trompés dan.s Iciii' allciilc. Si vous mo sccoikIcz, cl si les notions (pK! vous ino (•(juiniuni(|ucr('Z sont do iialuic ;'i nie l'aire ('sp('i'('r uik; uiianiniili' (rinteiilion de la pail des Varsoviens, sui'Iout de l'aiiiiee, iioiir leiii- l'cslauratinn, n'importe d'où elle leur vienne, dans ce cas le succès n'est pas douteux avec l'aide do Dieu, car il est basé, non sur un espoir de coiid'e-balancer les talents do Napoléon, mais uniquemenl sur le manque de forces dans lequel il se trouvera Joint à Tcxaspéralion générale des esprits dans toute l'Allemagne contre lui. Je joins ici un polit tableau des l'orces auxiliaires dont on aura à disposer de pari et d'autre.

Voici ce que j'ai à vous dire, méditoz-cn toute Timportance avec calme. Un moment pareil ne se présente qu'une fois ; toute autre combinaison n'amènera qu'une guerre interminable et à mort entre la Russie et la France, dont le malheureux théâtre sera votre patrie. Et, comme l'appui sur lequel les Polonais peuvent compter ne tient qu'à la personne de Napoléon, qui cependant n'est pas éternel, si son individu venait à manquer, les suites ne peuvent qu'être désastreuses pour la Pologne ; tandis que l'existence de votre patrie se

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trouvera fondée d'une manière inébranlable, quand, conjointement avec la Russie et les puissances qui s'y joindront immanquablement, le pouvoir moral de la France se trouvera renversé, et l'Europe délivrée de son joug. Pour le moment, je ne demande de vous que :

1° Une réponse détaillée et prompte sur le contenu de ma lettre.

2" Si mes idées vous paraissent mériter attention, peut-être pouvez-vous entrer en conversation avec ceux des personnages importants, avec lesquels vous êtes intime et dans lesquels vous reconnaissez un attachement réel à la patrie, au-dessus de tout engagement étranger;

3" Avoir bien soin de NE LE FAIRE qu'avec des individus de la coopération desquels on a un besoin absolu.

Pour cet effet, vous pourriez :

1" Dire, sans affectation, avoir reçu de Russie un semestre illimité pour voyager et soigner votre santé ;

2° Que votre voyage, vous le ferez à la belle saison ;

3° Que, pour faire les préparatifs nécessaires, vous allez à Varsovie. Là, vous pourrez mieux juger ce que vous pouvez produire sur l'opinion des inilueuls do votre administration.

iVt I, i;Mi'Kin.i u A'i.r.xAMiiii-; \-<

Tiiiii (■(; (|iic je NOUS inaii|ii(' l;i csl un peu plus im- ))(iit;iiil (juc le tryii)i);isf cl l.i dcmission rpic vous irio (Irlii.lllilcz. \'(iiri le moinciil où vous pouvez sri\ il- voiro ]>;ili'ir poil]- |;i pi'ciiiirrc fois •'Il rc.'ililé. C'est avec la ])liis vi\(' inipalicnro cpic j'allcnds voiro n'-pruisf. Pour 110 (loiinor aucun (['Voil,vous pouvez l'envoyer à IMilavy, par un homme exprès à Brzôsc, en l'adressant au gouverneur dc^Grodno, Lanskoy, qui recevra rordn; do soigner tout ce cpii me viendra de vous; ou bien par toute autre voie que vous jugerez ôlrc la plus sûre. Tout à vous, de cmur et d'àmc.

Mille choses, je vous prie, de ma part, à vos parents et à vos sœurs, de même qu'à votre Frf'rc.

Note des forces qui peuvent se trouver en présence.

D'une j)arl :

100,000 Russes,

50,000 Polonais,

50,000 Prussiens,

30,000 Danois.

Total 230,000 Iiommes qui peuvent encore (Mre renforcés tout de suite i)ar 100, 000 autres Russes.

De l'autre :

00,000 Français (on ne compte môme que 46,000 hommes en Allemagne, mais j "y ajoute ce qui peut être tiré de la Hollande et de l'intérieur de la France),

30,000 Saxons,

30,000 Bavarois,

20,000 Wurtembergeois,

15,000 Westphaliens et autres troupes allemandes.

Total 155,000 hommes.

Mais il est plus que probable que l'exemple que donneront les Polonais sera suivi par les Allemands, et alors il ne restera que les 60,000 Français. Et, si F Autriche, moyennant des avantages qu'on lui offrira, entre de même 'en jeu contre la France, c'est encore 200,000 hommes de plus qu'on aura contre Napoléqn.

i:!(; i;i..Mi'i,i(i:i i-, am;xaM)I:i. !'>•

LE PRINCE ADAM CZARTORVSKI A L EMPEREUR

Le 18|30 janvi'^r I8il.

Sire,

Votre Majeslô Impériale imaginera facilement avec quelle attention el quel intérêt extrême j'ai lu et relu la lettre qu'elle a bien voulu m'êcrirc en date du 25 décembre, et qui m'est parvenue sans le moindre accident.

La manière dont Votre Majesté Impériale daigne me parler de l'affaire du gymnase de' Krzemienieç , me ferme la boucbe à ce sujet ; et je ne me permettrais de l'ouvrir que pour vous exprimer, sire, combien je suis louché et pénétré des sentiments si précieux pour moi

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que VOUS me témoignez. Il m'est bien doux, Inen consolant de penser que, quoi qu'il arrive, et dans quelque position où je me trouve, je ne saurais jamais mieux faire que de m'en remettre entièrement à votre justice et à votre bonté pour moi. Mais je me hâte d'arriver au sujet principal de la lettre de Votre Majesté.

Permettez, sire, qu'avant tout je mette à vos pieds ma profonde reconnaissance, pour vos intentions bienveillantes à l'égard de ma patrie, pour le souvenir favorable que vous lui avez conservé dans l'ensemble de vos combinaisons politiques, et pour la preuve particulière de confiance que vous voulez bien me donner dans cette occasion. Je tâcherai de la mériter en remplissant les ordres de Votre Majesté Impériale avec tout le zèle, toute la prudence dont je suis capable, et aussi bien que les circonstances le permettront. — Je vois, sire, toute l'importance du moment et surtout je vois que les projets qui paraissent occuper Votre Majesté, s'ils s'exécutent, auront pour la Russie, pour toute l'Europe, de trèsgrands et décisifs résultats, lesquels auront bien plus d'importance encore pour ma malheureuse patrie, pour tous ses habitants en masse et en particulier. — Votre Majesté Impériale, dans sa lettre, aussi I.ùen écrite que pensée, a déjà débattu avec tant de sagesse la question

i.iK i;r:Mi'i:iii;i!» ai.i'.xanih'. r, i^

ij(''ii(''ral(' (|ni va n()i|> occiiiicr, que jr crois inutile dy ivNciiir; d, pnur ne pas pcnlrc de (omps, jo vais ?•('•pdiidiv Idiil (le siiilc aux qncsUons parliculirrcs que V(»liv Majrsli' liii|i(''iialr m'a adrcssôcs, ot qui srtnl |)0sées avec une rlailé et une prrvoyanro ro]narqQal)l('s. Ma réponse, comme elle l'a Irès-bion pressenti, no pourra dans ce moment qu'être prcjalablc.

D'après les observations que j'ai pu faire sur l'csjjrit public qui rèf^ne flans ce pays-ci, je vois qu'il cxisic unanimité d'intention et de but dans l'armée et chez les habitants du duché de Varsovie. Leur vœu, leur but unique est la réintégration de la Pologne, la réunion de toutes ses parties en un seul corps de nation, sous un régime national et constitutionnel. La différence d'opinions qui se remarque sur le plus ou le moins de confiance que l'on place dans tel ou tel général, ou personnage marquant , et sur l'idée qu'on a de ses talents et de son patriotisme, ne peut porter le nom de ^wrtl, et ces nuances s'effaceraient ou du moins n'auraient qu'une influence très-subalterne, si l'on avait à traiter des intérêts majeurs de la patrie. — L'unanimité existe donc ; mais il s'agirait de convaincre tout le monde que le salut du pays , que la réalisation d'avantages plus grands, plus solides, plus assurés, exi-

ET LE PRINCE CZARTORYSKI l.W

gcnt un changement total de conduite et l'abandon du seul soutien que le duché a eu jusqu'à pressent.

La certitude de la régénération delà Pologne serait, à ce qu'il me semble, saisie avec reconnaissance et empressement de quelque part qu'elle vînt, pourvu que cette certitude existât en effet, je veux dire, pourvu que la manière dont elle serait offerte et amenée, réalisât des espérances plus étendues, inspirât plus de confiance et une plus grande garantie de succès, que ne sont les espérances et la sécurité que possèdent ou croient posséder les habitants du duché par leur union avec la France. — Je crois devoir en premier lieu faire mention des difficultés que j'aperçois à l'exécution du plan de Votre Majesté Impériale, de celles qu'on rencontrera à faire naître instantanément dans le gouvernement, dans l'armée, et parmi les habitants, l'intime conviction dont je viens de parler; car il me paraît que c'est là qu'est le nœud do la question.

Quelque justes que soient les plaintes que les Polonais ont à formuler contre Napoléon, il est parvenu cependant aies tenir dans la persuasion que c'est une impossibiHté absolue, non le manque de bonne volonté, qui l'a empêché de pousser plus loin l'œuvre de leur régénération; que les assurances publiques et diplomatiques

l'id i,'i:Mi'i;!ti:i it ai.kxa.ndiU': it

liiiitcs coiilraircs à leurs ospôranrcs, n'uni ('tr donn(3es |);ir Ini (|ii(' iiuiir mieux caclifr s(jn jeu , mais riu'a la prcniien' ni|itiiii' avec la Hnssic, la Pologne no \)V.\il iiian(|nri- de ivnaîlri'. — Il se joint à rcllo persuasion un scnlinicnl de reconnaissance pour ce (jue Napoléon a lail .iiis(|ira |irésenl ; pour rexistcnce déjà acquise, dunl il csl le créalenr, cl ([Lii , (quoique précaire , si rien d'autre ne vient à sa suite, est cependant considérée comme un premier cl très-grand pas de fait. On doit donc s'attendre que, par obligation de grati- (Dile et de loyauté, les gens peut-être les mieux pensants et les plus probes répugneront à tourner contre Napoléon des moyens qu'on tient de lui et à l'abandonner dans un moment où il comptera le plus sur la coopération du duché de Varsovie. Ajoutons à cela la fraternité d'armes qui s'est établie entre les troupes françaises et polonaises, parmi lesquelles il se trouve beaucoup d'individu? de tous les grades qui ont fait la guerre ensemble, l'idée que les Français sont amis des Polonais, et que les Russes sont au contraire leurs ennemis acharnés, tant par politique que paranimosité personnelle, — idée qui est trop ancrée, trop généralement répandue, pour n'avoir pas produit dans l'armée des sentiments analogues que les événements de la der-

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nière guerre, et tous ceux qui ont eu lieu depuis, n'ont pu que renforcer encore.

Une quatrième difficulté me vient à la pensée, c'est la garde et les 20,000 hommes de troupes polonaises en Espagne, où chacun a quelques amis ou quelques parents que Ton craindrait de sacrifier au courroux de Napoléon. S'attendant toujours à une guerre avec la Russie, beaucoup de gens même des premières familles se sont décidés à envoyer leurs enfants à Paris, pour les élever dans l'endroit que Ton croit être le plus sûr de l'Europe, et où Téducation d'un jeune homme risque le moins d'être interrompue. Ce sont autant d'otages entre les mains de Napoléon. Enfin la dernière et la plus forte difficulté est dans les talents supérieurs de Napoléon, et dans l'idée que Ton s'en est formée. Comme jusqu'à présent il a toujours trouvé des ressources dans son génie pour se tirer victorieusement de tous les mauvais pas dans lesquels il s'était placé, tout le monde est persuadé qu'il en sera toujours de même, et que, quelque malheureuses pour lui que semblent les circonstances, il finira néanmoins par prendre le dessus.

Voilcà les principales difficultés que l'exécution du plan do Votre Majesté me paraît devoir rencontrer.

142 I, r,.Mi'i;iii;i 11 .\i.i:naM)Iii; I"-

(!I(!s (lilliciillrs III' |tr(i\ icii(lr;ii(iil, -iii' , (raiiciiii rii-

l'OiicilK'Ill, (|(T;illl (ImIiI le Lios (le l;i lialioll ('>l ('.\f||||)t,

iiiuis sm'aiciil iiliilul pioiluilr.i pm- iU':^ sciilinn'nls d»; l(i\aul('', L'I pai' (les raisons do cuiiservalioii inoprc ((uo \()lro .MaJ('sl(' liii|)!iialo, lors ti)("'iii(.'(|irils conti'c-carn,'raient sus vues, rcconnailra pour honorables et sensés. Pour surmonter de pareilles didiciiltés, il faudrait avoir à faire valoir des motifs et de .^ moyens bien puissants. Je vais procéder a [)arcourir rapidement ceux qui se prôsenlent a ma pensée.

La simj)le conservalion des avanlaj^cs dont le duché jouit déjà ne saurait, d'a[i]ès ce ([ui vient d'être dit, sulïire [)()ur engager le gouvernement et les chefs de l'armée, dont les habitants et les troupes suivront l'impulsion, à abandonner leur allié et leur appui actuel, auquel ils doivent leur existence, et qui seul jusqu'à présent leur a tendu la main, et les a ressuscites du tombeau. Pour qu'ils puissent se croire justifiés vis-àvis d'eux-mêmes et vis-à-vis du pays, et se croire lavés du reproche de légèreté et d'inconséquence, de manque de loyauté et d'ingratitude, il faudrait, selon toute apparence, (pu? la raison d'LlIal iiarlàl bien liant, que le bien de la patrie apparût d'une manière immédiate et non douteuse. Une constitution, des lois, un gouverne-

ET LE PRINCE CZARTORYSKI li3

ment autonome, tous les fonctionnaires nationaux et une armée nationale me paraissent donc être des préliminaires indispensables, car ce sont des avantages que le duché possède déjà, cl qui tiennent le plus à cœur à toute nation. — L'idée d'être gouverné par des étrangers qui n'ont ni attachement ni bienveillance pour ceux qu'ils gouvernent, qui se conduisent toujours comme des vainqueurs vis-à-vis des vaincus, qui nécessairement sont hautains et pressurants, cette idée est de toutes la plus insupportable aux Polonais, comme elle le sera à tout autre peuple.

Si l'on voulait donc avoir à présenter en sus un grand surcroît de bien-être , que le gouvernement , l'armée, et toute la nation reconnussent pour tel , il me semble que les trois points suivants seraient les plus propres à produire reiïet désiré : — 1° La constitution du 3 mai 1791 est gravée en caractères ineffaçables dans le cœur de tous les Polonais. C'est en la proclamant que l'on pourrait s'attendre à réunir tous les vœux et toutes les volontés. 2° La réunion de tout ce qui est Pologne sous un même sceptre afin de faire cesser l'état cruel des choses , dans lequel des parents, des frères, des gens qui se croient toujours concitoyens, un même individu lorsqu'il a des terres sous plusieurs

l'.'i i;i: Ml' Kit Kl 11 AI, i:\.\Nit m: i"^

(loiiiiiialioiis, se hoiivciil (■Iruii^crs L-nUc oux ou visà-vis d'oux-môines, ayant à obéir à des souverains dilfércnts, à suivre des (l(!Voirs eonlradicloires, cl, tout en laisaiit jiai'lic du niiiiic jx'Uiilc, de la iiienie raniille, sijiil |)()iii[aiil |)liis j)(''iiil)le!iienl S('|)ai'és (juc si des inoiitagaes ou des mers se trouvaient enln; eux. — Croyez, sire, que donner l'espoir, aux Polonais des autres donunalions, d'être réunis à jamais, et assurer le sort de tous en commun, serait l'idée la plus capable d'agir sur la conviction des Polonais du duché. — 3" Des débouchés offerts et assurés pour le commerce , sans lequel ce pays, appauvri et exténué comme il l'est, ne pourra jamais se relever.

Je n'entrerai pas dans de plus amjjles détails sur ces différents articles, 11 sullit pour le moment de les avoir indiqués à Votre Majesté Impériale. — Lorsque l'on veut les effets, il faut vouloir les moyens, et ces moyens ne peuvent réussir que s'ils sont indiqués par la connaissance de l'objet auquel ils doivent concourir, ('eux qui voudront tirer des Polonais tout le parti possible, doivent satisfaire le vœu unanime que cette nation ne cesse de former, et que ses malheurs passés et quelques succès récents ont rendu plus ardent. — Il faut agir envers cette nation avec noblesse et grandeur

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d'âme, caries Polonais, avec des défauts sans doute, ont toutes les qualités qui tiennent au cœur et à Fimagination. Ils sont capables de sentir et de mériter les procédés les plus généreux. Plus on leur témoignera de confiance, plus on pourra se reposer sur eux. Plus ils verront qu'on leur veut du bien , plus ils seront capables de se dévouer au bien de celui qui leur en fera. Pour attacher les Polonais, il faudrait les traiter comme une nation de laquelle on attend de grands services immédiats, et à laquelle on veut confier à l'avenir la sûreté et la défense de la première ligne des frontières de l'empire.

En un mot, ce n'est pas chose facile, et ce n'est pas par des demi-mesures , avec des réticences , que l'on pourra espérer de changer tout à coup, et comme par un coup de baguette, la méfiance et l'animosité en enthousiasme et en attachement. Pour arriver à un résultat aussi contraire à l'état actuel des choses, aussi opposé aux idées reçues, et à l'habitude des sentiments contractés, pour surmonter les scrupules de la loyauté, la foi dans les promesses et dans le bonheur de Napoléon, la crainte de sa supériorité, l'on aurait besoin de faire agir à la fois tout ce qui peut convaincre la raison, louclier le cœur, exalter l'imaginalion,

l'ifi L'i;.Mi'i:i;i, I I! am;\am>iik I"

L(.' .scc(Mi(l peine (le iiiolils (jui j)uiiir;iil (iiipoi-lcr l'()|)iiii(»ii (In (Indic de \'arsovie est (.■clni «iiii a rapiiorl à la |)i(»l)al»ililc du succès. — C(3 serait a Voln; Majcslù linpfiialc à cuiiijilétcr encore s'il est possible ses explications sur les forces qui ixmi lonl iMie- nii.-i'S en jcn <lc paît et (Vaulie, aux tlilleren tes époques de l'cxôcution (In plan, d'ajjiés la connaissance plus positive qui lui surviendra peut-Otre, sur les dispositions des nations et des cabinets de l'Europe. Si sur ce point on manquait de notions précises et exactes, ce serait un motil' de plus pour que les avantages oiTerts dussent être de nature à entraîner les convictions; il n'y aurait que la grande confiance que l'on placerait dans la bonne foi de Votre Majesté et dans ses intentions manifestées par ses proclamations, par la conduite de ses armées, qui pourrait contrc-balancer l'impression profonde qu'ont laissée les événements et le dénoùment de toutes les guerres passées. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que , par un concours singulier de circonstances, la détermination que prendront le gouvernement et l'armce du duché peut influer beaucoup sur le succès de toute l'entreprise et changer sensiblement la face des affaires : ce qui prouverait l'importance qu'il y aurait à se les acquérir et la conve-

ET LE PRINCE CZARTORYSKI li"

iiance d'employer les moyens nécessaires pour cela.

Sa Majesté a eu raison de le dire : l'exemple que donneront les Polonais dès le début des opéralions peut être décisif, et leur action selon le sens dans lequel elle se manifestera entraînera une suite d'incidents tout différents qui pourront devenir ou très-embarrassants ou très-favorables. Si l'on voyait cette nation qui seule dans toute l'Europe était réputée et pouvait avoir de l'attachement pour Napoléon, qui seule lui rendait de bon gré les services qu'il impose à tous ses tributaires, le délaisser enfin, comme quelqu'un qui se perd lui-môme, qui ne tient pas ses promesses, et par des raisons de salut se réunir à la cause du reste de l'Europe en marchant sous la bannière des alliés, cela ne manquerait pas de faire sans doute la plus forte impression tant en Allemagne que partout ailleurs.

Veuillez en outre observer, sire, que, dans le petit tableau des forces respectives, joint à votre lettre, les 50,000 Polonais qui sont très-effectifs dans le diiclié établissent précisément le surplus dans la balance. Si vous ôtez d'une part les 50,000 hommes et que vous les ajoutiez de l'autre, les alliés se trouveront n'avoir au commencement que 180,000 hommes, et les Français en auront 205,000. — Remarquons de plus que les

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places de la Silésuj soiil gardées par des régiments polonais.

Puisqu'il cunvienL de toucher aussi à la probabilité générale du succès du plan que vous avez en vue, je vous soumettrai, sire, sur ce point les demandes suivantes : — Votre Majesté Impériale est-elle bien certaine que l'approche d'un changement de système aussi important ait échappé entièrement aux regards de M. de Caulaincourt? Ayant la facilité d'être journellement avec Votre Majesté et avec les personnes qui l'entourent, étant en position sur la scène où il se trouve, de voir sans cesse, pour ainsi dire, ce qui se passe derrière les coulisses, il faut des précautions extrêmement habiles pour espérer lui cacher un pareil secret, d'autant plus que les préparatifs militaires et le mouvement des troupes devraient le lui indiquer. Napoléon lui-même ne se trouve-t-il pas peut-être dans une position à désirer une rupture sur le continent qui lui serve de prétexte pour retirer ses troupes de l'Espagne et les électriser par l'espoir d'un succès plus facile? Ne fait-il pas le mort pour amener cette rupture qui jusqu'à présent, toutes les fois qu'elle a éclaté, lui a été toujours favorable?

Je ne fais que hasarder cette idée sans y attacher une

r/r Lv: imuxce czautouyski i49

valeur précise, cur je suis privé de toute duuiice ;i eet égard. Mais j'avoue que j'ai peine à croire que, s'il y a 16,000 Français dans le uord de l'Allemagne, il ne s'en trouve que 15,000 à prendre dans toute la France, y compris la Hollande. Sur cet objel-là, Votre Majesté Impériale ne saurait se procurer des avis trop certains, et si elle n'en a que par le cabinet de Berlin, je serais d'opinion de les vérifier par quelque voie plus sûre ; car vous savez, sire, par mainte expérience, que les avis prussiens ne sont pas toujours fort exacts, et que les Français cachent quelquefois leurs forces. Que sont devenus les 115,000 conscrits nouvellement levés? Votre Majesté n'ignore pas combien en France on possède l'art et la facilité d'organiser, en moins de rien, de nouveaux corps.

D'après l'idée que je me forme du plan projeté par Votre Majesté Impériale, je conçois, si tout réussit au commencement, que les alliés auront la possibilité de franchir l'Oder sans coup férir et de parvenir même juscpi'à l'Elbe. Il se passera environ deux mois avant d'y arriver; mais, au bout de ces deux mois. Napoléon, réveillé de la léthargie dans laquelle il paraît endormi, aura déjà eu le temps de rassembler une armée, de retirer d'Espagne la plus grande partie de ses forces,

im i/i;.Mi'i:i{i:ru Ai,i:\AM)r.i: i'^

('I, a sa iiiaiiicrc, il \irn(lia a iiiaiclics lbrC('H's avec une urim''c qui ahjrs snra ('•^'•alc à cdl"' (iiir les allirs poiirroiil lui opposer, sur h- poinl (|ii"il dioi-ira. C'est ce iiioiiiciil (|ii'il riiiil -iiiloiil pri'xoir et ainpicl il [aiil ('-In; préparé, car ce monieiil peut tuiil renverser, comme cela est arrivé jusqu'à présent. Je conclus de là (juc la coopération de rAulriche est de la plus haute importance, et qu'à juger d'après le cours naturel des choses, c'est sa coopération à l'époque des deux ou trois mois qui décidera, qui étal)lira une supériorité réelle et non douteuse. --Que si l'Autriche, d'après l'habitude qu'ont prise les puissances de s'abandonner successivement les unes les autres, ne se déclarait pas à point nommé pour les alliés, cela diminuerait de beaucoup la probabilité du succès définitif. Daignez, sire, s'il est possible, me fixer à ce sujet.

Votre Majesté est-elle bien sûre d'avoii' dès le commencement à sa disposilion 100,000 hommes de ses troupes? J'ai vu si souvent en Uussie 100,000 hommes inscrits sur le papier, etn'cMi faisant, au dire de tout le mond(^ que 00,000 eireclifs! —Votre Majesl(' est-elle bien certaine de pouvoir, immédiatement après, avoir 100,000 hommes de plus? Le temps des marches, la possibilité de distraire les troupes des endroits menacés.

de les faire arriver au jour et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? — Votre Majesté Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas impunément. — Mais, chose plus importante encore, si le plan parvient à son exécution, les résolutions de Votre Majesté seront-elles bien solidement assises? seront-elles inébranlables, tant pourTentreprise générale que pour traiter avec bonne foi, grandeur d'âme et générosité une nation entière qui doit se dévouer à vous?

Pardon, sire, si je me suis laissé entraîner par les diverses sollicitudes qui m'agitent. Je me suis peut-être écarté de l'objet direct que j'ai à traiter, et j'y reviens. Je crois avoir répondu à la question principale de la lettre, aussi bien que je le pouvais dans ce moment. — Votre Majesté me demande encore quel est l'individu le plus marquant entre les militaires, et qui dirige le plus l'opinion de l'armée. C'est, sans contredit, le prince Poniatowski. Il réunit la charge de commandant en chef de toutes les troupes et celle de ministre de la guerre. En outre, son caractère personnel lui assure une influence sur ses subordonnés qu'aucun dos autres chefs no saurait balancer.

Maintenant, il me reste à rendre compte à Votre .Ma-

i:i2 i;i,.Mi'i;iii;iit alk.xandiii: v

jcslo (h; ce ([lie j(; v;iis r;iiiv. |I \ u six ynu< (jnc hkjii S('civt:iin' est arriv(''; il l)\\\\ i\\\r jVii laisso ciicoro passer v\\\(\ on six ;i(iii de ne j)as donner TéviMl. J(; jno rendrai alors à Varsovie, et ce n'est qu'après y avoir séjoLiriK' ([Lio Je pourrai jiarler a Voire .Maje.-l(' avec ])lus (le cerlKude. — Voire Majeslé a bien voulu in'auloriscr à entrer en conversation, sur tout ceci, avec les personnes que je croirai influentes et avec lesquelles j'ai des liens d'amitié. Je connais trop l'importance du secret, j'y suis d'ailleurs trop intéressé par les dangers que je cours pfM-soiinellenienl el (pii peuvent retomber sur toute ma famille, pour ne pas être excessivement difficile sur le choix, pour ne pas le Lorner strictement au besoin absolu, et pour ne pas prendre toutes les précautions imaginables. Cependant, il faut nécessairement desserrer les dents ; car, si je garde tout pour moi seul, je ne pourrai rien ajouter aux raisonnements incertains de ma lettre d'aujourdlmi.

Voilà tout ce que je puis dire pour le moment; ce n'est qu'après m'ètre rendu sur le terrain et l'avoir reconnu, que je pourrai me diriger ultérieurement. Je ne le cacherai point à Votre Majesté, je regrette beaucoup qu'elle ne m'ait pas l'ait part plus complètement des détails circonstanciés de son plan, je veux dire des

ET LE ]»RL\CE CZAUTdUVSKl 1,j3

avantages que les Polunais pourront être sûrs trohlenir, de la manière dont la chose s'exécutera, dont le plan se développera, car en présence de données plus positives j'aurais pu aussi lui répondre avec plus de certitude. II y a telle combinaison que vous avez pu former, sire, et au sujet de laquelle j'aurais pu vous avertir qu'elle n'est pas du tout à proposer, parce qu'on peut être sûr d'avance que la proposition ne sera pas admise. Yoti'c Majesté parle, entre autres, vaguement d'une puissance quelconque qui offrira à la Pologne sa régénération, sans dire précisément que ce sera la Russie. Daignez, sire, vous expliquer là-dessus, mais daignez vous rappeler que la réunion de toutes les parties de la Pologne est une des conditions les plus indispensables pour emporter l'opinion du duché, et, à cet égard, le reste de la Gallicie ne doit pas être oublié en son temps. Que Votre Majesté daigne aussi, si elle le trouve à propos, me faire part de toutes les données qui pourront augmenter les probabilités de réussite. Ce n'est pas une curiosité indiscrète qui m'engage à désirer ces éclaircissements ultérieurs et à les demander aussitôt que possible à Votre Majesté Impériale. Ces détails seuls jxmrraienl peutêtre fournir des arguments irrésistibles pour déculcr l'opinion de ceux qui auront à choisir enlrç le pour cl

l'.'i i;k.mi'1.iu:iii a i.kxandiU': I"-

Iccoiiliv. I);iiis Ions les cas, il n'y aiirail (|ijc des cipii- (lilioiis l)i('(i claiiciiKiil (•lablics ot assuréos ([iii l'oiirlaiciit lc\(T les (loiilcs <•! aiiHMicr jiliis pndinilniH'iit une réponse définilivc

Si celle aiïaire doil arriver à l)on port, je désirerais que tout fût prévu d'avance, convenu cl certain, de manière que la Pologne sache positivement ce qu'elle peut attendre de Votre Majesté Impériale, et que Votre .Majesté, de son côté, sache également ce qu'elle peut prélendre des Polonais, d(,> façon qu'il n'y ail, dans tout ceci, ni Iromperie, ni rien qui nian(|uc ou qui ne réponde pas à ce qu'on alUnidait d'un côté ou de Taulre.

Je n'ai pas encore nommé le roi de Saxe, Ce prince est estimé et pourrait être aimé, si on lui voyait prendre plus d'intérêt au pays et à sa cause, si l'on n'était pas persuadé que le duché n'est qu'un dépôt entre ses mains. Cependant c'est aussi une entrave à cause des devoirs qu'on se reconnaît envers lui. S'il y avait moyen de lui proposer des compensations désirables, et que cette proposition se fît en son temps au su du gouvernement de Varsovie, ou peut-être mêm(> [lar son intermédiaire, ce serait diminuer ce genre de difficultés.

En général, pour pouvoir faire goûter la chose, il

ET LE PRINCE CZARTORYSKl loo

faudrait lui donner la forme la plus loyale. — Quant à jnoi personnellement, si les intentions bienfaisantes de Votre Majesté Impériale pour la Pologne ne pouvaient se réaliser, et que votre politique exigeât de traiter ce pays avec la rigueur d'un ennemi, vous concevrez facilement, dans cette cruelle supposition, combien peu je pourrais vous être utile et combien je dois désirer me retirer du service dime puissance qui ferait même involontairement la ruine et la perle totale de mon pays. — D'un autre côté, si le plan de Votre Majesté réussit, il me semble que je pourrai mieux servir la cause commune comme Polonais, que comme étant au service de la Russie. — Votre Majesté Impériale connaissant mes sentiments et ma position, et sachant mieux que personne ce qui arrivera, je la supplie de vouloir bien prendre en considération ces deux alternatives, — J'oubliais de demander si Votre Majesté Impériale, au moment du développement de son plan, n'a pas l'intention de faire une tentative pour la paix générale, et d'essayer s'il ne serait pas possiblq d'arriver à ses fins sans guerre. •

Je ne saurais exprimer, sire, tout ce qui se passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis continuellement agité. Quel bonheur ce serait de tra-

i.Mi i,i:MiM:i!i;rii .\ij:\'.\.ni)1!K i"

viiillir .1 lu luis a la délivrance de tant de nations soufli ailles, .1 la IV'licilé do ma patrie et à la {^'luire de Votre .Majcslc! — (jucl bonheur de voir réunis tous ces dillércnts intérêts ([ue le sort avait paru rendre à jamais contraires! Mais souvent il me p;ii;iit ipie c'e.-l trop beau, linj) lieiireiix pour piiii\iiir ai'river, et rjiu; le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre des combinaisons trop lortunées pour l'humanité, parviendra aussi à déranger celle-ci.

J'expédie ma lettre, d'après vos ordres, à M. Lanskoy. Si mes divers raisonnements engagent Votre Majesté à donner suite à cette affaire, je me llatte quelle daignera me mander au plus tôt ses intentions ultérieures. Je les attendrai, à mon tour, avec la plus grande impatience. — Brzésc est un endroit beaucoup trop surveillé. Votre Majesté voudra bien ordonner que le courrier qui sera chargé de sa lettre aille jusqu'à la zastave Rupe, vis-à-vis de Vludava, ville du duché, à dix lieues de "Brzésc, en remontant le Bug, et, après avoir fait appeler M. Zavadzki, juge dans cette ville, qui appartient cà mes parents, il lui remette la lettre qui me sera adressée. Outre cette voie, j'en propose une également sûre, car il est bon d'avoir le choix, et de ])ouvoir varier les moyens : c'est que le courrier pousse

jusqu'à Uscilug, et demande au zoliipr de la douane, Groznof, de faire chercher à Poryck M. Gotembiovski, auquel il remettra la lettre. — Zavadzki et Gutembiovski sont des gens sûrs et seront prévenus, chacun de son côté, qu ils doivent faire passer le paquet, par la voie la plus prompte et la plus sûre, à Pulavy. Le courrier ne doit pas dire que c'est une lettre de Votre Majesté. 11 vaudrait mieux qu'il fut en habit civil, et il doit faire le moins de bruit possible. Je suis avec le plus profond respect.

P. -S. — Des gens arrivés à l'instant de Varsovie viennent de me dire qu'on y parlait beaucoup de guerre, et que les nouvelles de Russie portaient qu'on y établissait des magasins; qu'il y avait du mouvement dans les troupes de l'intérieur, ce qui donnait de l'inquiétude

1,18 i;i;Mi'i;iti:ri'. ai.kxamh'.i: i ■

Mil

LKMl'EllEUll AU PRINCE ADAM CZAllTOKYSKI

Pt'tcr.sbourg, le 31 j-invier 1811.

C est avant hier soir que j'ai rcru, mon cher ami, votrciiitôressaiitu lettre du 18/30 janvier , et je m'empresse de vous répondre tout de suite. .

Les difficultés qu'elle me présente sont très-grandes, j'en conviens ; mais, comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.

Me pénétrant bien du contenu de votre lettre, j'ai cru pouvoir en tirer sur votre manière de voir principalement les conclusions suivantes :

lo Incertitude où vous vous trouvez sur la puissance par qui la restauration de la Pologne doit se réaliser.

2o Incertitude pareille sur la nature même de cette régénération, et crainte qu'on ne veuille pas se prêter à ce que tout ce qui faisait la Pologne autrefois soit réuni ensemble;

3" Nécessité d'offrir aux Polonais, pour se les rendre favorables, la certitude d'un état de choses préférable à celui dans lequel ils se trouvent.

40 Crainte que vous éprouvez sur l'insulTisance des moyens militaires qu'on veut mettre en jeu contre Napoléon.

Ce sont là les points auxquels je crois devoir commencer par répondre^ me réservant de toucher les autres dans le courant de ma lettre.

1° La puissance dont j'ai voulu parler, et qui veut se charger de la régénération de la Pologne, est la Russie;

2° Par cette régénération, j'entends parler de la réunion de tout ce qui a fait autrefois la Pologne, en y comprenant les provinces russes, à l'exception de la lUissie Blanche, de manière à prendre la Dvina, la Beresina et le Dnieper pour frontières ;

30 Les employés du gouvernement, les autorités con-

160 i;i;Mi'i;i!i;rii .\li;.\ an iiiu. I"

stilii(M's,(l(' iiiriiic (|iii'r;iiiii('c,(|i)iv('iih'ln3 cnliôroTncnt iiiilioiiiiiix |ii)l()iiais;

¥ N(! lue i;i|)|t(;l;uil [);is \)m\ la fonslitulinn du 3 de mai, jo ne puis rien décider avant de l'avoir vue, et je vou>; prie de m(> IViivoyfr. Dans loii> les cas, une eunsliUitiun libérale Icllu a cuiitenler les désirs des lia- Lilanlsest oirertc;

5" Pour convaincre de la sincérité des olFies (pie je fais, les proclamations sur le rétablissement de la i'ologne doivent précéder toute chose, et c'est par celle œuvre que rexéculion du plan doit commencer;

Go Mais les conditions sine qua non sous lesquelles j'offre ces résultats sont que :

io Le royaume de Pologne soit à jamais réuni à la Russie, dont l'empereur portera, dorénavant, le titre d'empereur de Russie et de roi de Pologne;

2° Une assurance formelle et positive d'une unanimité de dispositions et de sentiments dans les habitants (lu duché pour produire ce résultat , ([ui doit être garanti par la signature des individus les plus marquants. Maintenant, je vais essayer de diminuer vos craintes sur l'insuffisance des moyens militaires qu'on a à mettre en action.

L'armée qui doit apiniyer et combadrc avec les Polo-

nais (^st tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanlerie faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes. Ce sont les divisions N^* 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers. Quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux. Ce sont les divisions- N^* 1, 2, 3, et 2' de cuirassiers; ce qui fait un total de 96,000 hommes. De plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500 chevaux; en tout, 106,500.

Tout ce qui est non combattant en est décompté.

Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions d'infanterie, NoM, 7, 9, 1 1, 12-, 15, 18, 24, 26, une division de grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de cavalerie, nommément Nos 4^ 5^ jre (jgg cuirassiers et celle de la cavalerie de la garde.

En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total, 1 34,000 hommes.

Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de réserve, est forte de 45,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues, t(jus hal)ilh'S cl exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.

L'armée de Moldavie, en cas de nécessité, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cehi être

162 i;K.Mi'i:i{KrR ali;.\ani)F(K I"

empochée do se Iciiir sur l;i (Icrciisivc, cl les .'imK'T's de Fiiil.'inflc cl de Géorgie, de inmic (|iic h; corps de la Crimée, restent eiiliiTciiiciil intacts.

Deux diflicultôssc prôscntenl les jncmiiics :

r La réunion de la Gallicic en oll're une i)ar rapport à l'Autriche. Il y a toute nécessité à la ménager et à éviter de la heurter en rien. Pour cet ellel, je suis décidé à lui olTrir la Yalachie et la Moldavie, jusqu'au Sereth, comme échang-e de la Oallicie. Mais il sciait indispensable de reculer la réunion de la (lallicie jusqu'au consentement de l'Autriche, ponr lui j)rouver qu'on n'a, aucune vue qui lui suit défavorable.

Par conséquent, le royaume de Pologne serait formé, dans le commencement, du duché de Varsovie et des provinces russes.

2° La compensation à accorder au roi de Saxe oll're une seconde difTiculté dont j'ai plus d'embarras à me tirer. Au reste, je ne me crois tenu à le faire que s'il se range de mon [larti.

Après avoir posé ces faits, je vais entrer dans la discussion de mon sujet.

Il est hors de doute que Napoléon tâche de provoquer la Russie à une rupture avec lui, espérant que je ferai la faute d'être Pagresseur. Cela en serait une

dans les circonslnncps actuelles et je suis décidé a ne pas la commettre. — Mais tout change de face si les Polonais veulent se réunir à moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrais, par les 50,000 Prussiens, qui alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu'à l'Oder sans coup férir.

D'accord avec vous, je crois qu'une proposition de paix a ici sa place. — Si môme elle n'est pas acceptée, et si la guerre doit avoir lieu immanquablement, considérons avec attention et impartialité les deux cas et les avantages qui en résultent pour les Polonais.

Prcinicr cas, dans lequel je suppose les Polonais attachés ci la France et coopérant avec elle.

Il se subdivise en deux :

io La Russie étant décidée h ne pas attaquer, il se peut que Napoléon ne veuille pas commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et qu'une grande masse de ses moyens s'y trouve. Alors les choses continueront à rester sur le pied sur leqnel elles se trouvent maintenant, et la régénération de la Pologne conséquennnetit se trouvera ;ijournée à une épotpie pins éloignée et très-indéterminée.

loi i;i:mi'Kiii;i'U ai.kx ANitiii: i'

2" Si Napul(,'(jii ullaijiic, |>ar coiilic, la llus:^!*^, (;l i)roclamc cil mùmo Ujiiips la régénd'ralion de la Pologne, cctlo PologiK! 110 comprendra que le duché do Varsovie, car il l'iiiidia aiiMclicr les provinces russes par la Ibrce des armes. Kn attendant, le duclié de Varsovie el les pi-uviiiees polonaises deviendront le théâtre rie la guerre el de toutes les dévastations imaginables. De manière ([u'avec certitude on peut assurer qu'après une guerre pareille, quel qu'en soit le résultat, cette Pologne ne sera qu'un vaste désert, et les habitants les victimes les plus malheureuses des suites de cette guerre.

Tel est le résultat probable de la Pologne proclamée par la France.

Second casj dans lequel je suppose les Polonais réunis à la Russie et coopérant avec elle.

Les résultats immanquables en sont :

lo La régénération de la Pologne, au lieu d'être ajournée, précédera tout autre événement;

2° Cette régénération comprendra le duché de Varsovie réuni avec les provinces russes et un espoir assez positif que la Gallicie y sera jointe de même.

3" Le théâtre de la guerre, au lieu d'être dans le sein de la Pologne, se trouvera porté sur TOder.

ET LE PRINCE CZARTORVSKI lOo

Tels sont les résultats immauquablcs, tandis que les résultats probables peuvent être :

\o Une révolution complète dans les opinions en Europe;

2° Une diminution très-marquante dans les forces de Napoléon et par là une chance de succès, car Napoléon aura bien de la peine à retirer ses forces d'Espagne, y ayant affaire à une nation acharnée contre lui, qui compte plus de 300,000 combattants et qui ne se contentera pas de sa retraite, mais pénétrera en France, profitant de la nouvelle guerre que Napoléon aura sur les bras.

4° La délivrance du joug sous lequel l'Europe languit.

5° La Pologne redevenue royaume, état annexé à un empire fort dont les forces, par un intérêt propre, seront toujours prêtes pour sa défense.

5" Le commerce rétabli, la misère éteinte, une constitution liliéralc, des charges analogues aux besoins du pays et non comme dans ce moment extorquées uniquement pour entretenir un militaire trop nombreux, et desliné à servir les plans ambitieux de Napoléon.

6° Enfln, même la crainte que vous énoncez sur les 20,000 hommes au service de Napoléon ne me parait pas fondée, car ce qui pourrait leur arriver de pire.

if,6 i;KMi'i;itr.ri! am;\ amu'.I': i-

serait d'èln; regardés pendant quehiuo temps c(jmme prisonniers de pucirc A tous ces raisonnements n'at-on pas le druil d'ajouler encore ([ue, le succès de la l'rance élaiit altaclié unicjuement à la personne do Napoléon, s'il venait a inaminer, rinlcrèt (jik! la France prend a la l'olniiiii' Idiidx'rail avec lui. Tandis (pic par contre les guerres avec la Russie, résultant de la régénération de la l'ulogne par la France, seront iidciniinables, et, après la mort de îSapoléon, elles ne feront que reprendre avec une vigueur nouvelle, (juelle source de maux pour la [)auvre humanité, pour la postérité !

Tel est le tableau tel qu'il se présente à mes yeux; en voici le résumé :

r Tant que je ne jiuis être sûr de la coopération des Polonais, je suis décidé à ne i)as commencer de guerre avec la France.

2° Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu, il faut que j'en reçoive des assurances et des preuves indubitables; ce n'est qu'alors que je puis agir de la manière précitée. Et, dans ce cas, il faut que vous m'envoyiez tous les papiers nécessaires à ce but, comme proclamations, constitution, et tous les autres actes indispensables. Ils ne peuvent être faits que dans le duché

de Varsovie, devant renfermer quantité de détails inconnus ici. Il ne me reste plus qu'à vous parler des craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère dont il s'agit. — L'avoir pénélré est impossible, car même le chancelier ignore entièrenient notre correspondance. Laqueslion a été plus d'une fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sache que je m'occupe déjà de ces mesures. Quant aux appréis militaires, je leur ai donné un caractère défensif et nullement caché. C'est la France elle-même qui m'en a donné tous les motifs parle renforcement successif de son armée du Nord. J'en ai parlé ouvertemc nt à Caulain court, et Czernitschef a porté une lettre à Paris, dans laquelle j'ai parlé même à l'empereur, soutenant toujours que ce que je vais faire m'oblige à prendre des mesures de précaution, mais que j'étais bien décidé à reslei' dans mon système et certainement à ne pas êtie l'agresseur, — Mais voici ce dont je suis obligé de convenir. L'opinion qu'il faudrait que je prenne le titre de roi de Pologne devient plus générale dans le public de Pétersbourg. Si d'un côté cela donne la certitude que cette mesure sera reçue avec applaudissement, d'un autre part, pour le moment actuel, ces conversations sont i)lutôt nuisibles (|u'utiles, elj(! tâche, autant que possible, de les faire

ir.x I, I.M |'l,|;i:i l; AI.I.X A N DliK h'

l(jiiil)(ji' cil S()iitcii;iiil <|ii(! lii cliosi; csl iiiipo.ssihh! cl iic

peut avoir lien.

.le (lois vous iiveilir aussi (|iic je sais de bonne part ipie \()ns (''les (ji)Servé par le niiiiislre de police "de Pai'is; ainsi ledonMez de piiidence et d(î vigilance, même dans vos enlonrs. La nominalion de liignon, au lieu (h; Serra, est nn cnd)arras de plus; on le dit trèsreniuanl.

Je me servirai, pour noire eorres[iondance, des voies que vous m'indiquez, el je joins ici deux blancs signés pour l't'nlrée de nos frontières, au cas que vous ayez besoin de m'envoycr des exprès.

J'attendrai avec la pins grande impatience votre réponse. Tout à vous de cœur et d'àine pour la vie.

Mille choses, je vous prie, de ma part, à vos parents, à vos frère et sœurs.

L EMPERELR AU PRINCE ADAM CZARTORYSKl

Saint-Pelersbourg, ce ['' d'avril 1812.

Je ne sais, mon cher ami, si vous avez pénétré la cause de mon silence.

Vos précédentes lettres m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement, qu'ayant quelque probabilité de succès. J'ai donc du me résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes démarches une lutte dont j'apprécie toute l'iniporlance et les dangers, sans croire cependant pour cela y échapper.

i70 L i;.Mi'i;i«i;i it allxamjiik i'

Une seconde; cause s'y est joiiilc ciicorc: j'ai >ii, de source ccriaiiic, ({wc. Ions vos j)as (iaiciil cj)!! s, cl <ine l"('S|iioiiiia;jf le plus adroit se trouvait organisé autour du vous. Je ne Noiilais donc pas vous exposer an moindre danger, (ijai ciaujue, iiaiiinc inlerruj)lion de communication totale, pcMidant nn l('ni[)S assez considérable, les soupçons (pi'oii avait sur nous se; calmcraicid et ([u'alors, (Ml y mettant encoi-e |)lns dejirudciicc cl de circonspection (pi(> par 1(! passé, nous pouvons reprendre notre correspondance sans danger pour \ous.

Finalcmenljes projets (jui nons ont occupés, soit pour leur probabilité qui ne ponvait échapper à tous les êtres pensants, soit par l'indiscrétion de quelques-uns de vos compatriotes, qui dans de bonnes intentions ont répandu imprudemment leur propres idées, ces projets, disje, ont pris une publicité qui ne pouvait que leur être très-désavantageuse, de manière qu'on en a parlé même à Dresde et à Paris. Toutes ces considérations in'ojit fait garder ce long silence, mais ni rintérèt que m'ont inspiré les idées qui nous ont occupés, ni la résolution de les mettre en œuvre quand 1rs circnnslanccs s'i/ pirteront, ne m'ont abandonné un instant. Les papiers cijoints peuvent vous en convaincre mieux que tout ce que je pourrais vous en dire.

ET LE PUINCE CZAHTORYSKI 171

La rupture avec la France parait inévitable. Le but d(^ Napoléon est d'anéanlir, ou d'abaisser du moins, la dernière puissance qui reste sur pied en Europe, et, pour y parvenir, il met en avant des prétentions inadmissibles et incompatibles avec Thonneur de la Russie.

1° 11 veut que tout commerce avec les neutres soit interrompu. C'est nous priver du seul encore qui nous reste.

2" En même temps, il exige que, privés de tout moyen d'exporter nos propres productions, nous ne mettions aucune entrave à l'importation des objets de luxe français que nous avons prohibés, n'étant plus assez riches pour les payer.

Comme jamais je ne pourrai consentira des propositions pareilles, il est probable que la guerre doit s'ensuivre, malgré tout ce que la Russie a fait pour l'éviter. Elle va faire couler des Ilots de sang, et cette pauvre humanité va être encore sacrifiée à l'ambition insatiable d"un homme créé, à ce qu'il parait, pour son malheur. Vous êtes trop éclairé pour ne pas voir combien, de sa part, les idées libérales envers votre patrie y sont étrangères. Napoléon a eu à co sujet des conversations conlidentielles avec les envoyés d'Autriche et de Prusse, et le ton dans lequel il s'y est expliqué peint très-bien et son

172 i,'i:Mi'i;iii;i'i! alkxandkk i

caractère cl le peu crall'eclioii (ju'il jxjile u vos compatriotes, qu'il ne regarde cpie comme des inslrumenls de sa liaiue envers la Russie.

Celte guerre que je ne puis plus cvKcr,,! ce qu'il sfmble, me d(''gage de tous les ménagemciils que j "ai eu a garder envers la France, et me laisse la liberté de travailler à mes idées favorites sur la régénération de votre patrie.

Il ne s'agit donc que de déterminer la marclie la plus avantageuse à suivre pour assurer le succès de nos plans^ et, pour que vous soyez mieux à même d'asseoir votre jugement, je crois utile de vous donner quelques indications sur les opérations militaires.

Quoiqu'il ne soit j)ns impossible que nous puissions nous porter av(>c nos forces jusqu'à la Yistule, même la passer, et par là avoir le moyen d'entrei' à \'arsovie, il est plus prudent cependant de ne pas baser nos calculs sur des chances aussi avantageuses ; de là nait la nécessité d'arranger nos démarches de manière à ne pas compter sur les ressources et l'effet que la possession de Varsovie pourrait nous procurer. C'est donc dans nos provinces qu'il faudra créer le centre d'action.

11 en résulte plusieurs questions très-impor(ant( s à résoudre.

ET LE PRIXCE CZARTORVSKI 17^

Quel est le moment le plus propre pour prononcer la régénération de la Pologne?

Est-ce à l'instant même de la rupture ?

Est-ce après que les opérations militaires nous auront procuré quelques avantages majeurs ?

Si le second parti est préféré, sera-t-il utile au succès de nos plans, d'organiser un grand-duché de Lithuanie comme mesure préalable et de lui donner une des deux contitutions préparées?

Ou faut-il ajourner cette mesure pour la confondre dans celle de la régénération de la Pologne entière?

C'est sur ces questions essentielle.-^ que je vous invite cà m'énoncer votre opinion fi-anchcment; je désire de même que vous m'en donniez une sur les papiers cijoints et lequel des deux vous parait préférable; peutêtre ti'ouverez-vous plusulile d'amalgamer un troisième projet aux deux que j'envoie, et je vous engage à vous guider par votre propre conviction.

Je n'entrerai plus ici en discussion sur les deux chances qui se présentent pour la Russie dans cette lutte. Il me semble avoir épuisé ce chapitre dans mes précédentes; je mécontenterai de rappeler seulement l'étendue immense de terrain que les armées russes ont derrière elles, pour se n'tirer et ne pas se laisser entamer,

174 Li:Mi'i:i!i;rii a ij;xAM)iiK i '

cl les dillicuIlL'S ([ui a iiicsurt; auf-niioiileroril puur .Na- ])oléon m s'éloignanl si fort do ses rnssourcos. Si la irucrio cuiii menée, on osl rù^ohi ici à no plus poser les armes. Les ressources militaires qii'o/i a rnssemblées sont très-grandes; et l'esprit public est excellent en différant essentiellement de celui dont vous avez été témoin lesdeux premières fois. Il n'y a plus de cette jactance qui faisait mépriser son ennemi.

On apprécie au contraire toute sa force, on croit que des revers sont très-possibles; mais on est décidé malgré cela à soulenir Thonneur de l'empire à toute outrance.

Quel ofTet la junclion des Polonais ne fernit-elle pas dans ces circonstances? C'est immense, et celte masse d'Allemands menés par force suivraient certainement l'exemple des premiers. Ne serait-il donc pas possible de produire ce grand résnllat ?

La Suède a conclu une alliance oirensive et défensive avec nous. Le prince royal brûle du désir de devenir Fanlagoniste de Napoléon, contre lequel il a une ancienne inimitié personnelle, et, allant sur les Iraces de Gustave-Adolphe, il ne désire que d'ôtre utile à une cause qui est celle de TEurope opprimée.

Vous qui avez été si zélé de tout temps pour cette

même cnnse, vous sentirez, je n'en doute jias, tous les avantngos immenses qui résulteront pour TEurope et riiumanité en g-énéral si elle triomphe, et, comme Polonais, vous ne pouvez pas vous aveugler sur tous les malheurs auxquelsvotre patrie s'expose, si, suivant les étendards de la France, elle donnait à la Russie un droit de se venger d'elle pour tout le mal qu'elle lui aurait fait.

Je désire que vous me donniez une liste d'individus sur lesquels nous pourrions compter pour l'exécution de nos plans. Il serait très-avantageux si, dans le nombre, il y avait des militaires de l'armée du duché.

Me conformant à vos conseils, j'ai mis jusqu'ici une grande modération envers ceux de vos compatriotes dans nos provinces qui sont notés pour être très-mal intentionnés pour la Russie, espérant que cette modération serait appréciée. Cependant elle a produit plutôt l'idée que c'est une sorte de crainte qui oblige à dissimuler envers eux. La guerre une l'ois commencée, il serait trèsurgent de déterminer la ligne de conduite qu'on suivra envers eux. La sécurité générale en dépend et je désire beaucoup que vous me donniez là-dessus vos idée.s.

176 LKMI'Ki'.l'.ri! AMiXAMiUK l"'-

C'est II ViliKi, riiniiclicr ami. (im'.j'' vous |)ii(; d'adresser volrc i'i'i)niisi', la FaiMiiil |)a>-cr j)ar M. Laiiskoy, gou- V(;rneiir d(! flrodiio on de Imilc aiilre manière (|iii vous paraîtra la [)ltis srir(! el la plus pr()iiii)l(;. — M. klii- Izeliiiisky vous porle celle-ci.

Je m'aperçois (pie je n'ai pas répondu au posl-scriptum de voln; dernière lettre du 25 janvier; l'idée d'amener de gré Napoléon à régénérer la Pologne en la mettant sous la domination d'un roi empereur de Russie est chimérique. Jamais il ne consentira à un résultat aussi avantageux à la Russie, et surtout dans un moment où il n'est occupé que des ()lans destructeurs contre elle. 11 n'envisagera jamais comme une complaisance de la part de la Russie l'impos.sibilité où elle a été de l'empêcher d'envahir la Prusse, impossibilité qui est résultée d'un manciue d'énergie total de la part du roi de Prusse, qui a voulu voir dans Berlin et son palais sa monarchie.

Adieu, moncher ami, la Providence seule connaît l'issue qui est réservée à tous les grands événements qui se préparent. 11 m'aurait été bien doux de vous revoir à Vilna, pour où je pars dans trois jours, ne fût-ce que pour peu de temps dans des moments aussi intéressants; ma'is je n'ose vous le proposer, sentant parfaitement tout

le danger qu'il y aurait pour vous dans cette course. Ne prenez pour guide dans tout cela que votre prudence, et croyez-moi de cœur et d'âme tout à vous pour la vie.

Mille respects de ma part à toute votre famille, à laquelle je porte une sincère affection.

178 L'EMPETU-rn ALEXANOIU' l'r

LE PRINCE ADAM GZARTOnVSKI A l'EMPEREI.R

4 juillet (22 juin) 1812 (1).

Depuis le premier instant où j'eus le bonheur d'approcher Votre Majesté Impériale, mon extrême attache-

(1) Entre cette lettre et les précédentes, il est facile de voir que les événements avaient marché. La guerre entre la France et la Russie n'était plus une éventualité à laquelle on se préparait de part et d'autre; elle était un fait. La campagne avait déjà commencé. Une diète s'était réunie, le 2G juin 1.S12, à Varsovie, et cette diète, présidée par le prince Adam-Casimir Czartoryski, père du prince Adam, s'était inaugurée en proclamant le rétablissement du royaume de Pologne, en convoquant les dictines et en provoquant une confédération générale de toute la population. Tous 'les Polonais au service de la Russie étaient sommés de quitter ce service. On voit par là quelle était la position délicate et difficile du prince Adam, placé entre ses devoirs

ment à ma patrie lui fut connu sans réserve, et, pendant une longue suite d'années que j'ai passées en Russie, mes sentiments invariables à ce sujet ont toujours été à découvert devant elle, et purent même dans maintes occasions se développer à ses yeux. • :

Né Polonais, élevé dans les principes du patriotisme le plus pur, témoin du bonheur qui sembla, pendant des moments trop courts, sourire à ma malheureuse patrie, j'ai partagé l'enthousiasme qui à cette époque enflamma tous les cœurs, et 'j'ai porté les armes pour sa défense dans une cause aussi juste qu'elle fut infortunée. — Ces impressions de ma jeunesse gravèrent dans mon âme en caractères inefl'acables les devoirs que tout homm.e en naissant contracte envers sa patrie.

Lorsque Votre Majesté Impériale voulut me faire prendre une part active aux afl"aires, je la suppliai d'abord de m'en dispenser, en lui rappelant que, dans les chances possibles de l'avenir, les espérances de la Pologne et

de patriote, qu'il mettait au-dessus de tout, et l'intimité qui l'unissait à Alexandre, intimité resserrée par la confidence dos projets récents de l'empereur. Au reste, pour achever de caractériser la conduite du prince Adam dans ces circonstances, il faudrait placer, à côté de ces lettres à l'empereur, la belle lettre qu'il écrivait d'un autre côté à M. Matuscevicz, ministre du duché, pour lui expliquer comment il ne pouvait se rendre à Varsovie. Cette lettre a été publi('e dans le Coup d'œil sur l'élat politique du royaume de Polo(jne sous la dominalion russe ; Paris, 1832.

180 L'K.MrKMKl'H A IJIX A .\ DHK I"^

mes sciilijm;iits cowiiiis sur ce jioiiil, puurraiciil dovcnir opposés au bien de voire service, et que je devais éviter de m'cxposer à une cuiiiplicaliou de devoirs aussi délicate.

Lorsqu'cnfinjcme soumis à v(Ure volonté, cl que j'acceptai une place dans le ministère, ces mômes considérations et ces premiers devoirs devinrent, de votre aveu, la restriction démon service. Désireux de les confondre avec ceux que mon attachement pour la personne de Votre Majesté Impériale et la confiance dont elle m'honorait m'avaient imposés, je lui proposai, il y a sept ans, de prendre l'avance dans les affaires de Pologne, et de s'assurer pour jamais des vœux et des efforts de mes compatriotes, en associant leur cause à celle de sa gloire. — Il serait superflu de disserter ici sur la convenance qu'il y aurait eu pour Votre Majesté Impériale de suivre alors ce plan. 11 ne m'appartient pas non plus de m' appesantir sur les causes qui n'en permirent pas l'accomplissement. Plusieurs époques postérieures auraient pu être favorables à son exécution; mais elles échappèrent sans qu'on en profitât, elles difficultés d'y procéder augmentèrent en proportion.

Votre Majesté Impériale eut la bonté de condescendre à mes instances et de permettre, dès l'été de 1806,

que je me démisse de la place qu'elle avait daigné me confier dans le ministère. Ce qui n'avait été qu'une inquiétude vague au début de ma carrière publique en Russie, devenait une crainte fondée. Elle s'accrut chaque jour par les événements politiques qui arrivèrent successivement, et qui indiquèrent à quoi il fallait encore s'attendre ; par la création du duché de Varsovie où chaque Polonais reconnut le premier germe de sa patrie; par la guerre de 1809, où mes compatriotes de deux dominations se réunirent, et montrèrent un dévouement illimité à leur commune patrie, et qui engloba dans le duché tous les individus de ma famille, et sa résidence.

Je sentis dès lors que, dans beaucoup de circonstances, je ne pouvais plus concilier des obligations qui s'entre-choquaient nécessairement, et je prévis que le moment approchait où elles se deviendraient directement contraires.

Votre Majesté Impériale put juger souvent de mon inquiétude. Détestant toute conduite équivoque, incapable de la soutenir, je cherchai à rester éloigné de Pétersbourg; je sollicitai même, il y aura bientôt deux ans, mon congé absolu, et je pris la liberté, sire, de vous rappeler ma demande dans deux lettres consécutives.—

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