‹ Alexandre II, Gortchakoff et Napoléon IIIChapitre 10 sur 47 · LA GRÈCE. — NAPLES. — LES PRINCIPAUTÉS. — LE MONTÉNÉGRO · texte numérisé non relu

LA GRÈCE. — NAPLES. — LES PRINCIPAUTÉS. — LE MONTÉNÉGRO

Affaire de Grèce. — Question d'intérêt et question de principe. — Affaire de Naples.,

— La question de principe. — Émotion des Russes. — Rôle et opinion de Morny. — Malentendu entre Napoléon III et lui. — Divergence entre les principes de la politique russe et ceux de la politique française. — Intérêt de la Russie à l'entente avec la France. — La question d'Orient. — Politique orientale de Gortchakoff et d'Alexandre IL — Affaire des Principautés. — Intérêt de politique locale et intérêt de politique générale. — Répugnance du gouvernement russe à l'union des Principautés. — Pourquoi il s'est rallié à la politique de Napoléon III. — Gortchakoff et l'entrevue d'Osborne. — Résultat retiré par la Russie de cette campagne diplomatique. — Avances et concessions de Napoléon III à la Russie. — Échange de lettres

— Démarches de courtoisie. — Affaire du Monténégro. — Intérêt de la Russie dans la question. — Appui prêté par la France. — Gortchakoff souhaite une entente générale avec elle. — Ses doléances.

Pendant que l'alliance anglo-française traversait la crise à laquelle nous ont fait assister les affaires de Bolgrad et de l'île des Serpents, l'action de la France et de l'Angleterre s'était exercée en Grèce et en Italie.

Les troupes françaises et anglaises avaient occupé le territoire grec pendant la guerre de Crimée. La guerre terminée, la Russie demandait à Paris et à Londres qu'il fût mis fin à cette occupation. Ces deux gouvernements subordonnaient au contraire l'évacuation à certaines garanties d'ordre administratif et financier, qui seraient aiTêtées dans une conférence tenue à Londres. « Évacuez d'abord », disait la Russie ; « nous n'évacuerons, répondaient la France et l'Angleterre, que lorsque le gouvernement hellénique aura accepté les conditions dont nous aurons convenu entre nous ».

Puissance protectrice de la Grèce, la Russie avait voix au chapitre. Mais elle ne considérait pas les intérêts de sa protégée du même point de vue que ses deux acolytes. Sans doute ne niait-elle pas l'opportunité d'introduire un peu d'ordre dans l'administration financière du petit royaume, d'exécuter quelques travaux d'utilité publique. Mais eJle plaçait très au-dessus de cet intérêt celui de fah"e cesser une occupation.

mDitaire qui avait été motivée par son propre conflit avec la Turquie, de mettre un terme à une intervention qui attestait, en Orient, la solidarité des alliées de Crimée, C'était probablement la plus importante des raisons qui lui faisaient désii-er l'évacuation immédiate : ce n'était pas la seule. L'occupation, en temps de paix, du territoire de la Grèce, constituait une atteinte aux di'oits d'un État indépendant, d'un souverain légitime et donnait aux garanties réclamées par la France et l'Angleterre le caractère d'exigences imposées par la violence. Sur la question d'intérêt politique venait donc se greffer une question de principes.

Le vœu de voir évacuer la Grèce est un des premiers que la Russie essaya de faii-e exaucer par la France, dans l'échange de bons procédés qui suivit leur réconciliation. Baudin en eut la primeur ; Morny l'entendit répéter. Gortchakoff espéra le faii'e agréer à Paris en accordant luimême, sur un autre ])oint, une satisfaction à la politique de Napoléon III : la Russie reconnaîtrait en Espagne le gouvernement de la reine Isabelle, qu'une révolution venait de porter sur le trône, et ferait de cette reconnaissance un hommage à l'influence de l'empereur des Français; en échange, l'empereur Alexandre serait heureux de voh' coïncider l'évacuation de la Grèce avec l'envoi d'un ministre russe à Madrid. « Les petits cadeaux entretiennent l'amitié », écrivait Morny (1), qui pensait que celle de la Russie valait la peme d'être ménagée.

Napoléon III n'y voulut pas faire ce sacrifice et persista dans ses prétentions. Sans revenir sur la concession qu'il avait faite à l'empereur, dans la personne de la reine Isabelle, Gortchakoff ne renonça pas à contester le droit que s'arrogeaient la France et l'Angleterre d'occuper et de régenter la Grèce. « Que prétendez- vous exiger du roi Othon? Sur quoi porteront les réformes? Avez-vous un système formulé? Connaissez-vous vous-même votre programme? Vous avez occupé Athènes pendant la guerre ; c'était tout simple. Mais de quel droit prétendriezvous intervenu- dans le gouvernement intérieur du roi Othon et prolonger l'occupation actuelle (2)? »

Refusant la discussion, que Gortchakoff avait très habilement portée sur le terrain des principes, la France et l'Angleterre exigèrent de la Grèce la constitution d'une commission internationale chargée de contrôler l'emploi des ressoiu-ces que mettrait à sa disposition un emprunt garanti par les trois puissances protectrices. L'assentiment de la Russie fut demandé à cette proposition, que Gortchakoff critiqua, toujours.

(1) 15 août 1856.

(2) Momy, 6 septembre 1856.

au nom du même principe : il répugnait à admettre l'institution d'une commission permanente, à côté d'une occupation qui menaçait de le devenir; s'il s'y prêtait, ce serait uniquement pour enlever tout prétexte à ajourner l'évacuation. Et Morny, qui n'était pas beaucoup plus indulgent à l'action franco-anglaise en Grèce, insistait à Paris pour qu'on y mît promptement fin : sans compter que c'était bien là l'occasion de montrer un peu de déférence à l'empereur Alexandre, il pensait que « nous serions toujours sur un terrain plus solide en pratiquant la politique de non-intervention. La France s'était toujours un peu brûlé les doigts, en se mêlant des affaires intérieures des autres pays, et l'Angleterre, eu suivant ce système plus en grand, avait réussi à se faire exécrer de tous les gouvernements d'Europe (1). »

Exécrée de la Kussie notamment, et ne pouvant l'ignorer, l'Angleterre manifestait alors une légère tendance à se départir de sa rigueur. La question de Bolgrad enfin résolue, elle semblait plus pressée que la France de liquider la question de Grèce, se défendant par exemple de songer à rendre permanente la commission de surveillance des finances athéniennes. Gortchakoff ne manquait pas d'exploiter auprès de la France cette condescendance inaccoutumée, dont Morny n'était pas sans s'alarmer. « Les coquetteries commencent », écrivait-il. L'objet en fut d'ailleurs bientôt supprimé et, les trois puissances s' étant mises d'accord sur les modalités du contrôle financier à instituer en Grèce, Napoléon III put annoncer l'évacuation dans le discours du trône du 16 février 1857.

La question de principe posée par l'affaire de Grèce fut bien plus gravement mise en jeu par l'intervention de la France et de l'Angleterre dans les affaires d'Italie. La politique italienne de Napoléon III s'est inspirée de principes qui étaient la négation même du pouvoir d'Alexandre II : le principe des nationalités, le droit des peuples. Il était donc inévitable qu'elle mît à jour la contradiction de ces principes avec ceux que l'empereur de Russie était intéressé à sauvegarder. Alexandre II et Gortchakoff n'ont pas été longs à s'alarmer des tendances affirmées par l'action de la France en Italie : leurs premières craintes

(1) 27 décembre 1856.

à cet égard datent de leurs premiers essais d'entente avec Napoléon III et de leur plus grande intimité avec lui.

L'affaire de Kaples laissa alors deviner l'orientation qu'allait prendre la politique française; elle fut, en quelque sorte, pour Alexandre II comme pour Napoléon III, la pierre de touche de leurs dispositions respectives. Le roi des Deux-Siciles gouvernait mal, au gré de la France et de l'Angleterre. Ces deux puissances lui adressèrent des représentations, auxquelles il refusa de faire droit ; à ce refus elles répondirent par une rupture diplomatique et la menace d'une démonstration navale.

Le gouvernement russe n'a pas attendu l'annonce de la démonstration navale pour s'émouvoir de l'intervention franco-anglaise à Naples et manifester son émotion. H a suffi des représentations adressées au roi des Deux-Siciles pour que Gortchakoff \ît « avec un sentiment de dignité blessée les gouvernements de France et d'Angleterre s'arroger ainsi le droit de régenter un souverain indépendant ». Il ne dissimula pas à Morny son regret que la Russie n'eût pas « dit son mot dans la question » et prétendit que, de plusiem's côtés déjà, on lui reprochait de garder le silence. Aussitôt, d'ailleurs, il rompt le silence et dit son mot : une circulake de lui vient à propos proclamer les principes de non-intervention.

Les choses en sont là lorsqu'un télégramme de BrunnofE apprend à Gortchakoff l'envoi de l'escadi-e anglo-française dans les eaux de Naples. Le soir même, Morny reçoit la visite du ministre russe, en proie à « une émotion très vive ». L'arrivée de cette force navale, venant évidemment pour protester contre l'autorité du roi des Deux-SicUes, ne va-t-elle pas inciter le peuple à une révolution? Morny, qui, au fond, partage les craintes de son visitem-, le calme cependant de son mieux et l'engage à prendre l'affaire « avec moins de vivacité ». Mais Gortchakoff tient bien peu compte de ce conseil, car, le lendemain matin, Morny est réveillé par une lettre confidentieUe, dont voici les principaux passages : « ... Je ne puis que vous répéter à quel point nous serions désolés que le gouvernement si sage de l'empereur Louis-Napoléon s'associât à la violence de la marche de votre voisin d'outre-Manche. H est impossible de découvrir l'ombre d'un droit dans la pression menaçante qu'il s'agit d'exercer sur le roi de Naples... Vous savez à quel point nous désu-ons nous réuniï- à vous sur le terrain où se jugent les questions du droit public européen. Vous nous forcez à une scission si l'on persévère à mettre en pratique les procédés concertés à l'égard de Naples... Je vous confie, mon cher comte, que l'empereur mon maître ressent très fortement l'attaque dirigée contre l'autorité souveraine de tous les pays dans la personne du

roi de Naples et que je ne serais pas étonné de recevoii- l'ordre de protester formellement. »

Fidèle à son rôle conciliateur, Morny s'efforce encore d'apaiser cette émotion. Justifier l'intervention franco-anglaise à Naples n'eût servi qu'à faire dégénérer la discussion en polémique et, par conséquent, à l'envenimer. D'ailleurs, pour soutenir cette polémique à armes égales, n'eût-il pas manqué à Morny une force indispensable : la conviction, la foi? Aussi évite-t-il soigneusement, dans sa réponse à Gortchakoff, d'aborder le fond de la question et se borne-t-il à lui parler raison et bon sens : « La bonne politique consiste à retirer tous les petits tisons encore un peu allumés dans tous les coins de l'Europe. Après ces grandes convulsions récentes, il est difficile que tout rentre absolument dans l'ordre et le droit strict, que chaque planète reprenne sa marche régulière. Mais il importe au repos du monde que les trois plus grandes puissances arrivent à vivre entre elles en bon accord ; pour cela, U faut qu'elles aient réciproquement des sentiments d'égards, de respect, de confiance. On peut y arriver en jetant de l'eau sur la braise encore chaude (1). »

En même temps qu'il prêche à Pétersbourg le cahne et la patience, Morny prêche la modération à Paris. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il s'est abusé en croyant le gouvernement français disposé à tenir compte, dans une mesure si faible soit-elle, des vœux du gouvernement russe. Le malentendu latent entre Napoléon III et son ambassadeur se fait jour dans deux télégrammes, échangés les 12 et 14 septembre 1856. Brunnoff s'étant, bien gratuitement, figuré que l'empereur inclinait à se rendre aux instances de la Russie et l'ayant mandé à Pétersbourg, Morny s'était immédiatement fait l'écho de la satisfaction produite par cette nouvelle controuvée, à laquelle il avait ajouté foi ; et il en avait pris texte pour encourager Napoléon III dans ses prétendues dispositions :« L'empereur, répond Napoléon III, est très touché des prévenances et des bons procédés de l'empereur Alexandre. Mais une inthnité ne peut s'établir que par une communauté d'intérêts et une identité de conduite dans les questions en litige ; et si, comme par le passé, nous trouvons toujours la Russie dans le camp opposé, soit en Italie ou en Espagne, soit en Allemagne ou en Belgique, il sera bien difficile d'établir des rapports amicaux, tels que ceux que nous voudrions qui existassent. «

« Reçu la dépêche de l'empereur, réplique Morny. Je n'ai jamais pensé autrement. Mais est-ce sur l'ancien système ou sur le nouveau que

(1) 6 septembre 1856.

reposent ses observations? Le prince Gortchakoff prétend justement inaugurer une politique nouvelle : point d'ingérence russe dans les affaiiTs des autres puissances ; respect des droits, politique plus libérale à l'intérieur et à l'extérieur ; excellents rapports avec la France ; large part faite à l'influence de l'empereur Napoléon ; bons rapports avec l'Angleterre ; aussi mauvais que possible avec l'Autriche. C'est après ces déclarations que je me suis permis d'engager Sa Majesté à tenir compte des désirs manifestés ici sur la Grèce et sur Naples. Après tout, il est possible qu'on me trompe. »

Le malentendu initial qui a existé entre Napoléon III et Morny et influé sur toute la mission du second tient, en raccourci, dans ces deux télégrammes. Le nouveau système de la Eussie et les chances que ce système offre à une alliance entre elle et la France valent bien, pense Morny, quelques concessions de notre part aux principes de l'empereur Alexandi'e. C'est au tsar, pense au contraire Napoléon III, à sacrifier ses principes aux tendances dont s'inspire notre politique, s'il veut pouvoh- compter sur l'amitié de la France.

Ce malentendu fait en quelque sorte pendant à celui qui a existé simultanément entre l'empereur et son ambassadeur sur l'alliance anglaise et la politique orientale. Sur ces deux points aussi, Morny a estimé que l'alliance de la Russie justifiait des concessions dont Napoléon III, qui ne voulait pas alors de cette alliance, était bien loin de la juger digne : et c'est de la Russie que l'empereur s'est obstiné à attendre sur ce terrain tous les sacrifices d'ambition, d'intérêt, comme ailleurs tous les sacrifices de principes.

Le développement de cette intervention à Naples, à laquelle Napoléon III refuse de renoncer, fait s'entre-choquer les principes contradictoires qui dominent la politique française et la politique russe. Rien ne fait mieux toucher du doigt cette contradiction et assister, en quelque sorte, à ce choc qu'un entretien de Morny avec Alexandre II, peu de temps après le rappel des ministres de France et d'Angleterre à Naples et l'ordre donné aux escadres d'appareiller. « Cela me fait beaucoup de peine et cela m'inquiète », dit le tsar à rambassadeur, en parlant de ces mesures ; et, feignant d'en attribuer l'initiative à l'Angleterre, il exprime la crainte que les agents de cette puissance « ne fomentent à Naples une révolution dont les conséquences peuvent être de mettre le feu à toute l'Italie. Certes, ajout e-t-il avec plus ou moins de con\dction, c'est bien contraire à votre politique. » Puis, comme Morny rejette sm' le roi des Deux-Siciles la responsabilité de la démonstration navale, qu'il s'ap-

plique à présenter comme une réplique nécessaire à l'impertinence du gouvernement napolitain, Alexandre II reprend : « Ce n'en est pas moins un acte d'ingérence dans le gouvernement intérieur d'un roi libre qui vous amène à cet acte d'intimidation, et alors c'est la dislocation de principes que tous les gouvernements ont intérêt à conserver, et en dehors desquels il n'y a plus rien de stable. »

C'était véritablement la synthèse de la situation qu'Alexandre II venait de fah-e, en définissant de la sorte la raison d'être de la réprobation que rencontrait de sa part l'intervention franco-anglaise à Naples. En vain Morny croyait-il possible que, « partant de deux points opposés », le tsar et l'empereur des Français pussent « arriver à se rencontrer sur un terrain à peu près identique », et qu' « en faisant chacun un pas » du côté de l'autre, ils parvinssent souvent à s'entendre. Pour que son espoir ne fût pas chimérique, il eût fallu qu'effectivement Napoléon III fût disposé à « fah-e un pas » du côté d'Alexandre II, c'est-à-dù-e à sacrifier quelque chose de ses principes, de ses desseins. A défaut de cette condition, l'entente, la bonne harmonie entre eux ne pouvait subsister qu'au prix de concessions perpétuelles de la part de la Eussie et, comme son intérêt devait nécessau-ement imposer à ses concessions une lunite, si lointaine fût-elle, un jour devait fatalement arriver où l'opposition de leurs principes mettrait en conflit les deux souverains. S'il est exact que cette opposition de principes constituait un germe de mort pour l'entente d'Alexandre II et de Napoléon III, nous ne croyons pas, par contre, qu'eUe ait suffi, au début, à empêcher entre eux un rapprochement plus étroit ni qu'il faille y attribuer l'échec de la tentative d'aUiance alors poursuivie par Gortchakoff. Ce qui a fait échouer cette tentative, ce n'est pas une contradiction de principes qui ne tournera à l'incompatibilité absolue que beaucoup plus tard, quand la Pologne sera en cause : c'est le refus de Napoléon III de se laisser détacher de l'alliance anglaise. Non seulement pendant l'affaire de Naples, mais pendant toute la durée de la crise italienne, dont cette affau-e n'est que le prologue, l'intérêt de la Russie à pouvoir compter sur la France, l'espok qu'elle fonde sur l'amitié de Napoléon III sont assez grands, assez décisifs pour compenser à ses yeux le sacrifice de principes dont l'application en Italie ne menace encore sa sécurité qu'indirectement. Ce n'est pas à dire que ce sacrifice ait été indifférent au tsar et à Gortchakoff, et c'est au contraire aux hésitations, aux révoltes, aux luttes dont il a été l'occasion de leur part, que la suite des événements va nous faire assister.

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Ni les fêtes du couronnement, ni les irritantes questions de Bolgrad et de l'île des Serpents, qui risquent, à ce moment même, de remettre le feu aux poudres, ne font entièrement diversion aux préoccupations causées, à Pétersbourg, par l'affaire de Naples. Sans doute, après leur récent enti'etien, Alexandre II en parle-t-il à Morny (( sans la moindre aigreur et avec une grande confiance dans les intentions de l'empereur Napoléon », Mais il n'en a pas moins hâte de savoir l'incident clos, Gortchakoff, de son côté, exhorte la cour de Naples, par lïntermédiaire de son ministre à Pétersbourg, Regina, à se montrer conciliante, surtout envers Napoléon III.

Malheureusement, au moment même où le gouvernement russe renonce à importuner la Fi'ance par d'inutiles représentations et met une sourdine à ses doléances, les journaux s'avisent de divulguer une ch'culaù'e adressée par Gortchakoff à ses agents un mois auparavant. Brunnoff, ne pouvant douter dès lors que Walewski en connaisse l'existence, vient lui en donner lecture et le ministre de Napoléon III trouve la circulaii'e très peu à son goût, « Si l'on doit y voir un exposé de principes », mandet-il à Morny, cet exposé est en contradiction avec les assurances que notre ambassadeur a reçues de la Russie sur ses dispositions. Voilà de nouveau Morny contraint à dissiper ce nuage : c'est à tort qu'à Paris on a attaché de l'importance à cette circulake ; à Pétersbourg, elle n'a occupé que Gortchakoff ; l'empereur n'en a même pas eu connaissance ; Gortchakoff prétend n'avoir jamais eu en vue le gouvernement français ; il convient de mettre la circulaire sur le compte d' « un petit goût pour la prose », d' « une petite satisfaction d'écrivain », qui sont travers coutumiers au ministre d'Alexandre IL

Ayant reçu sur les doigts, Gortchakoff retient, pendant quelque temps, sa langue et sa plume. Mais alors c'est Morny qui rend la bride à son humeur frondeuse et qui, n'ayant plus matière à gronder par procuration, morigène son gouvernement en son nom et pour son compte. « En mon âme et conscience, écrit-il à Walewski, je crois que nous faisons fausse route à Naples (1). » Et il dénonce les dangers d'une politique qui prépare à la France des difficultés sans nombre, va à l'encontre des principes d'ordre, de stabilité, de paix, porte atteinte à la situation

(1) Parmi les arguments dont il appuie ce jugement, il en est un qui prend une saveur particulière, si l'on songe que c'est un fils de la reine Hortense qui le fait valoir auprès d'un fils du roi Louis. Condamnant une restauration possible de Théritier de Murât à Naples, ]Morny écrit : « L'empereur Napoléon a dû sa chute à plusieurs causes ; mais, à mon avis, l'une des plus intenses a été l'usage (|u"il a fait de ses frères sur différents trônes de l'Europe et la conduite de ces mêmes frères. »

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morale de Tempereur en Europe et entame la confiance c^u'il inspirait. Alexandre II et Gortcliakoff ont alors trop besoin du concours de la France pour risquer de se l'aliéner en censurant son attitude à Naples. C'est le moment où la fermeté de l'empereur les tii-e à leur honneur des affaires de Bolgrad et de l'île des Serpents. Mais, aussitôt ces affaires réglées, ils prennent l'initiative d'une démarche amicale auprès de la reine Victoria et de Napoléon III. A vrai dù-e, les circonstances ont plus contribué que cette démarche amicale à tenir les escadres anglo-françaises éloignées de Naples : toujours est-il qu'elles demeurèrent l'une à Malte et l'autre à Toulon. Mais, entre la cour des Deux-Siciles et les gouvernements de Londres et de Paris, les relations diplomatiques restèrent rompues.

Napoléon III avait, en somme, refusé d'accommoder sa politique aux nécessités d'une alliance que, dans le même temps, il repoussait. La constatation de ce fait ne pouvait détourner la Russie de rechercher une entente avec lui, parce que cette entente répondait pour elle à un intérêt supérieur.

« L'impression que je reçois ici, écrivait Morny peu de temps après son arrivée à Saint-Pétersbourg, est que les Russes sont humiliés de la paix qu'ils ont souscrite (1). » Humiliés, Alexandre II et Gortchakoff ne purent pas ne pas l'être, bien qu'étrangers, l'un à la paix et l'autre aux fautes qui l'avaient rendue nécessaire. Gortchakoff, qui se donnait pour un partisan de la guerre à outrance, disait n'avoir accepté la paix qu'à contre-cœur. Il insistait sur la grandeur du sacrifice imposé à son pays, sur la cession territoriale, la première à laquelle eût consenti la Russie ; il ne parlait pas des conditions relatives à la mer Noire, autrement pénibles cependant pour l'amour-propre russe : mais il suffisait de se rappeler avec quelle énergie il les avait combattues naguère à Vienne, pour comprendre coml)ien il devait lui en coûter de les subir. Quant à Alexandre II. il se montrait si avide d'égards et de ménagements, si sensible à toute nouvelle piqûre d'amour-propre, qu'on ne pouvait douter qu'il eût souffert dans son orgueil et dans sa dignité.

Morny convenait bien qu'Alexandre II et Gortchakoff étaient humiliés,

(1) 17 aM'it 1856.

à bout do concessions, ardemment désireux d'éviter de nouveaux sacrifices et de nouvelles atteintes à leur patriotisme : mais il niait qu'ils eussent l'espoir et le désir de revenir à l'ancien état de choses. « L'empereur et le prince Gortchakoff, disait-il, m'ont paru dès le premier jour très sincèrement désireux de conserver sans arrière-pensée, sans rancune, la paix signée par la Russie. Néanmoins, ce cpii m'a paru fort excusable, tout en voulant loyalement exécuter le traité, ils ont cherché à tirer parti des points oubliés ou des interprétations douteuses. La seule puissance à laquelle on ait arraché quelque chose, c'est la Russie ; c'est elle qui fait toutes les pertes d'influence, de marine, de territoire. Qu'elle ait cherché à en adoucir l'amertume, à en atténuer la rigueur, il me semble que c'est assez pardonnable. Mais y a-t-il là quelque symptôme perfide et menaçant? Et parce qu'elle s'est efforcée de sauver quelques fragments de ses dépouilles, s'imaginer Cj[u'elle n'a pas renoncé à sa politique traditionnelle en Orient, franchement c'est se créer des fantômes, se monter la tête à plaisir (1). »

En protestant de leur résolution d'exécuter loyalement et srcupuleuscment le traité, Alexandre II et Gortchakoff ont été sincères, sans nul doute, si l'on ne considère que le présent. Ils n'ont pas eu un seul instant l'intention de se dérober à l'exécution des conditions de la paix : mais qu'ils aient considéré ces conditions comme définitives, c'est ce qui n'est pas \Tai. Ils n'ont pas songé à élever des revendications immédiates, à prendre une revanche, à dénoncer le traité ou h n'en pas tenir compte : mais ils ont été résolus, dès le premier jour, à profiter des circonstances pour refaire patiemment la situation de la Russie en Orient, regagner le terrain perdu et recouvrer, à la première occasion, leur liberté d'action dans la mer Noire.

La pensée de l'Orient est inséparable de la « position » d'empereur ou de chancelier de Russie ; elle est, pour ainsi dire, inhérente à leurs « fonctions ». Alexandre II et Gortchakoff n'ont pas pu la bannir de leur esprit. Es ne l'ont pas davantage héritée de la guerre de Crimée et du congrès de Paris : elle leur venait de plus loin. Mais le traité de 1856 lui a donné chez eux sa forme particulière, sa forme précise et, pour ainsi dire, concrète. On ne saurait, selon nous, trouver l'expression de leur pensée personnelle dans une explosion de panslavisme conquérant, comme le fut la guerre de 1877. Le traité de Paris limita leurs ambitions à un désir plus modeste et plus pratique : effacer les clauses humiliantes

(1) 25 octobre 185G.

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relatives à la mer Noire et refaire la situation de la Russie en Orient, Mais, en revanche, il est hors de doute que ce désir fut unniédiat, instantané et data du jour même où ils signèrent le traité de Paris.

H perce déjà, quoi qu'en ait dit Morny, sous la politique adoptée par le gouvernement russe, en présence des difficultés suscitées par l'exécution de ce traité. Sans doute ne voit-on pas quel accroissement de puissance ou d'influence en Orient pouvait résulter, pour la Russie, de la possession d'une bourgade comme Bolgrad ou d'un îlot comme l'He des Serpents ; et, de fait, il n'en pouvait résulter aucun. Morny avait le bon sens pour lui, lorsqu'il déniait toute valeur stratégique ou pohtique à ces prétendues positions, et qu'il traitait de fantômes les soupçons de l'Angleterre à cet égard. Nous avons montré nous-même qu'il fallait chercher ailleurs la raison de la résistance opiniâtre de Gortchakoff aux efforts de Palmerston, exigeant la remise aux Turcs de Bolgrad et de l'île des Serpents. Mais, s'il est wai que cette résistance a eu pour cause le désir de séparer la France et l'Angleterre, n'est-ce pas un intérêt principalement oriental qui a fait désirer à Gortchakoff la dissolution de l'alliance anglo-française et la conclusion d'une entente franco-russe? L'alliance anglo-française lui a fait horreur parce qu'elle avait pour conséquence d'asservir la France à la politique britannique en Orient, de même qu'elle subordonnait l'Angleterre à la politique française en Occident. L'alliance franco-russe l'a tenté, parce qu'il la concevait comme devant servir la politique russe en Orient, en échange des services que la Russie rendrait à la politique française en Occident. Si bien qu'en dernière analyse, c'est l'intérêt de la politique russe en Orient qui a insphé les efforts dissimulés mais énergiques et persistants de Gortchakoff", pour semer la discorde entre la France et l'Angleterre, insinuer la Russie entre elles et lui procurer l'alhance de ]N\apoléou III, h la faveur des affaires de Bolgrad et de l'île des Serpents.

Une première preuve nous en est fournie par l'objet même de l'engagement que Gortchakoff a proposé à Isapoléon III de contracter envers la Russie. C'est à fahe respecter par l'Angleterre les clauses du traité de Paris qu'il a demandé à la France de s'engager. Et sans doute résulte-t-il d'abord de cette proposition même qu'il n'avait pas, pour le moment, la moindre intention de violer ces clauses. Mais il en résulte aussi que c'est bien en Orient, contre la malveillance de Londres, qu'il entendait utiliser le concours de la France, qu'il demandait au gouvernement français de se faire la sentinelle de la Russie. Le rôle, encore purement passif, auquel il le conviait, c'était cependant sur leur ancien champ de bataille,

LA MISSION MOUNY 181

contre l'adversaire traditionnel et implacable de Tinfluence russe, qu'il le pressait de l'accepter.

Éconduit par Napoléon III, Gortchakoff n'a renoncé cependant ni à restaurer en Orient le prestige atteint de la Russie, ni à recourir, en vue de ce but, aux bons offices de la France, ni à profiter des dissentiments qui surviendraient entre elle et l'Angleterre pour s'insinuer dans ses bonnes grâces.

Les événements lui font d'ailleurs la partie belle. La première manche est encore en train de se disputer, sous le couvert de Bolgrad, que déjà les Principautés ménagent à Gortchakoff l'occasion de jouer la seconde. L'affciii'e s'est embrouillée et envenimée à souhait, depuis qu'elle a été livrée aux discussions des chancelleries. L'opposition de l'Angleterre à l'union s'est accusée et fortifiée ; Stratford y trouve un prétexte à redoubler d'ardeur dans sa campagne contre Thouvenel ; enrôlé par son collègue d'Angleterre, Prokech, l'ambassadeur d'Autriche, emboîte le pas derrière lui ; créature de Stratford, le nouveau grand vizir, Reschid, signifie à Paris son intention de ne consentù" en aucun cas à l'union des Principautés.

La question mettait en jeu des intérêts autrement sérieux pour la Russie que la possession de Bolgrad ou de l'île des Serpents. La formation sm' le Bas-Danube d'un État compact de cinq millions d'âmes, sous un souverain unique ; ou le maintien à l'état de provinces distinctes des deux principautés, administrativement et politiquement séparées : c'était une alternative qui modifiait la constitution territoriale des Balkans et ne pouvait, par suite, laisser la Russie indifférente, H était donc impossible que son attitude dans la circonstance fût exclusivement déterminée par le désh' d'envenimer les rapports entre la France et l'Angleterre et de les resserrer entre la France et la Russie, D'autres considérations, se rattachant aux intérêts russes dans la question d'Orient, ont en effet agi simultanément sur l'esprit d'Alexandi'e II et de Gortchakoff.

Considérée en elle-même, abstraction faite de son contre-coup sur la politique générale, l'union des Principautés, voulue par Napoléon III, n'était pas pour leur plane, et cette divergence initiale avec la France sur le fond même de la question n'alla pas, nous le savons, sans déterminer une différence assez sensible entre leur attitude et celle de Napo-

lé.jii III, au début des complications suscitées par les élections moldaves.

C'est au conflit de ces deux intérêts divergents, l'un de politique générale, l'autre de politique locale, que nous fait assister la première phase de l'affaire des Principautés.

(( Les idées du cabinet de Vienne relativement aux Principautés, écrivait à Tliouvenel un fonctionnaire du quai d'Orsay, ne rece^Tont pas un meilleur accueil à Saint-Pétersbourg qu'à Paris (1). » L'attitude de la Russie ne justifie pas d'abord pleinement les prévisions du correspondant de Tliouvenel. Entre la France, champion à peu près avoué du principe de l'union, et l'Autriche, alors à la tête des adversaires de ce principe, Gortchakoff fait prendre à son gouvernement une position intermédiaire : d'accord avec Napoléon III pour demander que les populations soient consultées et réclamer la sincérité de cette consultation, D réserve son opinion sur le fond de la question et s'abstient de se prononcer. Strictement limitée au présent, son adhésion à la politique française est donc encore assez précaire et comme provisoire.

Entre sa politique générale et sa politique locale, la Russie hésite un certain temps et penche même plutôt en faveur de la seconde. Cette tendance n'a pas échappé à nos représentants à Saint-Pétersbourg. Morny a signalé à Paris les répugnances du gouvernement russe à s'associer à l'action plus ou moins avouée de la France en faveur de l'union. H les a attribuées à un souci de correction et d'impartialité, pour lequel il n'a pas dissimulé son approbation. « L'attitude russe, a-t-il dit, pourrait être considérée comme la plus équitable, la plus prudente et la plus conforme à l'esprit du traité (2). » Baudin a donné de cette attitude une explication peut-être plus voisine de la réalité : « Si on se rappelle, écrivait-il, que le système de l'union, mis en avant pour la première fois il y a deux ans, aux conférences de Vienne, avait été imagmé, comme le sixième protocole en fait foi, pour opposer une résistance efficace à Vaction de la Russie, on peut se demander si, au fond du cœur, le cabinet de Saint-Pétersbourg éprouve des tendances bien sincères en faveur de l'union des principautés et si son lut n'a pas été jusqu'à présent de se ménager le hon vouloir de la France, en ne laissant pas percer de dispositions défavorables à un projet qu'il se flatte peut-être de voir, en dernière analyse, rencontrer un sort plus conforme à ses secrètes aspirations (3). »

(1) 22 juillet 1856.

(2) Juin 1857.

(3) 21 août 1857.

LA MISSION MORiNY 183

En d'autres termes, la Russie eût conservé Tespoir de voir l'union des principautés échouer devant l'opposition déclarée de l'Autriche et de l'Angleterre et estuné qu'elle faisait assez pour la France en s'abstenant de combattre un projet imagmé pour faire pièce à l'influence russe en Orient.

Pourtant, c'est cette même solution, l'union de la Moldavie et de la Valachie, qu'elle va, moins de six mois après, s'efforcer de faire prévaloir, en allant jusqu'à rompre, en même temps que la France, ses relations diplomatiques avec la Turquie.

Son adhésion à la politique française s'accentue en raison dhecte de la divergence surwnue entre la France et l'Angleterre. Dès l'instant où la conduite de Stratford a fait pressentir le revh-ement du gouvernement anglais, Thouvenel a entrevu et dénoncé l'éventualité d'un accord avec la Russie. « Quant à un accord avec les Russes, lequel serait la négation du traité du 15 avril 1856, Dieu nous en préserve ! » Trois mois après, l'hypothèse que Thouvenel redoutait est devenue un fait accompli et il en est réduit à constater son aUiance avec M. de Boutenieff et sa défaite « de compte à demi » avec lui. Les Principautés ramènent pour notre ambassadeur les transes et les tristesses de Bolgrad. Ses avertissements successifs marquent pour ainsi dh-e les progrès de cet accord qui le désole et dont les conséquences l'effrayent : « Rappelez-vous en tout cas qu'en allant de ce pas, la question d'Orient renaîtra avant un an et que, si nous trouvons un alhé, c'est à Saint-Pétersbourg que nous irons le chercher. » (Fin 1856.) « Pour moi, nous allons droit à un échec ou à une alliance avec la Russie. » (Mars 1857.) « H est temps, croyez-le, de vous tracer un plan pour l'union des principautés, sinon vous vous réveillerez un beau matin eu alliance nécessahe avec la Russie. » (A\Til 1857.)

Évidemment, il serait exagéré d'attribuer à la seule action d'Alexandre II et de Gortchakoff un résultat qui est dû, pour une part au moins égale, à l'obstination de Pabnerston et de Napoléon III. Mais il n'en reste pas moins que la Russie l'a vu avec satisfaction, et qu'elle y a contribué, en subordonnant de plus en plus étroitement sa poHtique à celle de la France.

L'unité de vues n'est pas encore complète au moment où s'ouvre la crise provoquée par les élections moldaves. Les dispositions des deux gouvernements, l'attitude même de leurs agents, en présence des manœuvres du kaimakam Vogoridès pour influencer le résultat des élections, se ressentent encore de leur divergence initiale sur la question de l'union. Gortchakoff trouve autant d'inconvénient à se prononcer publi-

quement en faveur de rmiion qu'à parler et à agii* dans le sens contraire. Le gouvernement français comprend la neutralité d'une façon moins rigoureuse et tient sa conscience pour satisfaite dès l'instant qu'il s'abstient de propagande. Aussi notre commissaire à Bucarest, Talleyrand, se plaint-il d'être mollement soutenu par son collègue russe, Basili.

On ne relève plus trace de ces nuances, quand le triomphe de Vogoridès a mis le feu aux poudres. La Russie est alors de moitié dans tout ce qu'entreprend la France : pour protester contre les fraudes commises, pour réclamer l'annulation des élections, pour menacer la Porte d'une rupture. Tout concours demandé à Gortchakoff est accordé ; à moins que lid-même n'aille au-devant des désii's de ses associés. Lorsque la Porte a passé outre à une première note identique de la France, de la Russie, de la Prusse et de la Sardaigue, il est le premier à déclarer qu'on ne peut rester sur cet échec. L'offre de menacer le sultan d'une rupture diplomatique est accueillie par Gortchakoff sans l'ombre d'une hésitation ; « il applaudit à la \dgueur » de cette résolution et s'emploie à y rallier la Prusse. La dignité de la France lui tient fort à cœur et il ne manque jamais de jouer de cet argument, pour la piquer au jeu et aussi pour établir, par voie de conséquence, que la partie est loin de présenter autant d'intérêt pour la Russie, « Certes, écrit-il, la dignité du gouvernement français est encore plus en jeu que la nôtre. M. Thouvenel, dans toute la discussion de cette affaire, a été eu première ligne. Le gant a été ouvertement jeté par lord Redcliffe et M. de Prokesch et la diplomatie comme le public de Constantinople sont aux aguets pour savoir qui l'emportera. » n exprime la même pensée avec moins de détours en notifiant son adhésion à la menace de rupture diplomatique. « L'honneur de la France était bien plus intéressé que celui de la Russie à revendiquer l'exécution des promesses faites par la Porte (1), »

Gortchakoff ne s'en est pas tenu à ces moyens détournés pour fahre valoir le prix de son concours. Il a carrément dit à la France que le désir de lui être agréable n'avait pas été sans influer beaucoup sur sa poUtique. « Nous avons été guidés par un sentmient : celui de soutenii* la France dans les démarches qu'elle ferait... Nous avons tenu à donner au gouvernement français une preuve nouvelle de notre confiance et à agir envers lui en bons camarades (2). »

Morny n'était plus à Pétersbourg pour jouù' de ce spectacle, qui l'eût sans doute comblé d'aise : la Russie ayant fait à la France le sacrifice de

(1) 2 août 1857.

(2) 7 août 1857.

LA MISSION MORNÏ 185

ses préférences et de ses intérêts locaux, pour se rendre à son appel et batailler à Constantinople contre la Turcjuie soutenue par TAngleterre ; Tliouvenel, l'adversaire résolu de l'alliance franco-russe, à la veille de rompre les relations diplomatiques avec la Porte en même temps que son collègue de Russie, L'empereur, dont la campagne de compte à demi avec les Russes n'impliquait pas un ralliement tardif à la politique de Morny, l'avait, six semaines aupravant, appelé un peu malgré lui à la présidence du Corps législatif et Morny avait, à regret et pleuré par la société de Pétersbourg, cpùtté Tambassade de France, non sans avoir signé, quatre jours avant son départ, un traité de commerce qui mettait les relations commerciales des deux États en harmonie avec leurs rapports politiques.

Baudin, qui remplaçait temporairement Morny à Pétersbom-g, ne contestait certes pas les mérites de l'enthousiaste fidélité que nous témoignait Gortchakoff, mais il crut cependant discerner à ce beau zèle une raison dont le chancelier russe s'est bien gardé de se vanter.

« Une situation aussi grave, écrit-il, au moment le plus critique du conflit, n'est pas sans causer à M. le prmce Gortchakoff plus d'émotion qu'il n'en voudrait peut-être laisser voù\ Reste à savoh' si, dans cette émotion, le fait même de la rupture avec la Porte et les conséquences qui en peuvent découler ont autant de part que la satisfaction de voir, pour la deuxième fois en moins d'un an, se manifester entre la France et V Angleterre, un dissentiment profond, tut secret et constant des efforts du calinet russe depuis la paix du 30 7nars (1). »

Il faut rendre à Gortchakoff cette justice qu'il a bien dissimulé et son désù" d'envenimer le différend franco-anglais à propos des Principautés, et sa satisfaction du résultat obtenu. Mais il a été moms maître de ses impressions au moment de l'entrevue d'Osborne. Son regret et son mquiétude, à la nouvelle de la rencontre annoncée entre Napoléon III et la reine Victoria, ont été trop vifs pour qu'il ne les trahît pas. L'insistance qu'il met à rappeler à Baudin les ser^ices C{ue la Russie a rendus à la France est déjà symptomatique. EUe l'est mohis cependant que sa crainte manifeste d'une solution amiable de la question. Sans doute, il souhaite que « l'affaire s'arrange )>, mais sans « concessions » de notre paxt. « Nous comptons fermement que vous vous niamtiendiTZ sur le terram où nous vous avons suivi et oii nous entendons rester avec vous... Ce n'est pas une appréhension que je vous exprime là : c'est une confiance. »

(1; 7 août 1857.

Entre ces paroles et rentrevue d'Osborne, la coïncidence était trop flagrante pour ne pas mettre Baudin sur ses gardes. « Le prince, écrit-il, me tenait ce discours au moment où il venait de me liie une dépêche télégraphique par laquelle M. Balabine lui annonce le départ de Sa Majesté l'empereur et de Votre Excellence pour Osborne, et je ne crains pas de trop m'avancer en disant que ce voyage, qui est vu ici avec aussi peu de satisfaction que l'est en général tout ce qui peut tendre à affermir mutuellement les liens de la France et de l'Angleterre, est, dans la circonstance présente, de nature à éveiller, dans l'esprit facilement impressionnable de M. le prince Gortchakoff, une inquiétude qu'il s'est du reste soigneusement abstenu de témoigner, »

Le résultat de l'entrevue le fait sortir de son silence. Les progrès de sa déception ont peu à peu raison de sa force de dissmiulation. Walewski avait mis le gouvernement russe sommahement au courant des entretiens qu'il avait eus, à Osborne, avec les ministres de la reme au sujet des Principautés. Quelques indications, forcément très abrégées, lui avaient été mimédiatement adressées par télégramme ; une dépêche devait suivre sous peu. Il est aisé de voir, à la manière dont Gortchakoff accueille cette communication de Baudin, qu'il juge les confidences de Walcswki par trop sommahes et s'attendait à des indications plus explicites. Il prend texte de bruits répandus à Vienne et à Constantinople sur les concessions faites par la France, pour se plaindre des termes vagues dont s'est servi Walewski. Lui, qui, peu de jours auparavant, montrait personnellement peu de goût pour l'union des Prmcipautés, il témoigne une inquiétude extrême à l'idée c|ue la France aurait pu sacrifier cette union à l'Angleterre. H en vient à reprocher formellement à Walewsld l'obscurité, l'insuffisance de ses explications et son manque de confiance. « Si les expressions que vous venez de me Ihe n'ont pas la portée qu'on leur prête, elles sont bien vagues pour figurer dans une dépêche qui n'est pas une chculaire, et permettez-moi de regretter qu'au point de confiance mutuelle oii en sont nos deux gouvernements, le vôtre ne s'expHque pas à notre égard avec plus d'abandon (1). »

Cette petite scène de jalousie, mouvement d'humeur vite réprimé, est un indice irrécusable des espérances, bien légitimes, que Gortchakoff avait fondées sur l'affaire des Principautés. Il avait espéré que l'aUiance anglo-française en sortirait plus ébranlée encore qu'elle n'en sortait. Sans doute, le désir persistant de ruiner cette alliance, d'entretenu- unemésintel-

(1) A(jût 1857.

LA .MISSION MOUNY 487

ligence qui la menaçait, avait-il, cette fois encore, inspiré la conduite du gouvernement russe. Mais à ce désir lui-même, il faut bien aussi Cj[uïl y ait eu une cause, et cette cause est restée la même qu'au moment des affaires de Bolgrad et de Tîle des Serpents : l'intérêt de la politique russe en Orient. Kéduits à ce qu'ils furent, les résultats de la campagne n'étaient pas défavorables à la politique russe. A une rupture diplomatique qui la faisait paraître à Constantinople aux côtés de la France, la Russie trouvait encore largement son compte et l'équivalent de ce qu'elle avait pu sacrifier de ses intérêts locaux. Mais le plus avantageux et le plus essentiel pour elle était d'avoir pu faire apprécier à Napoléon III l'utilité de son concours.

Le besoin que Napoléon III avait eu de la Russie pendant l'affaire des Principautés l'avait engagé à lui faire certaines avances et certaines concessions.

Le 6 jan\àer 1857, il avait écrit personnellement à Alexandre II, déclarant que, la paix conclue, il avait voulu nouer avec lui des liens d'estime réciproque : « Autant, avait-il dit, j'ai été franc et fidèle à l'Angleterre, autant je le serai à Votre Majesté, si, de graves événements survenant en Europe, l'intérêt de nos deux pays nous permettait de combattre ensemble (1). » Alexandre II avait répondu par une lettre, dont les termes mûrement pesés avaient été rédigés par Gortchakoff et dont voici le passage essentiel : « Je pense avec vous qu'une entente sincère entre la France et la Russie est le meilleur gage du repos du monde, que des relations intimes entre nous assureraient dans toutes les éventualités le respect des transactions auxquelles nous avons concouru, tout en contribuant à la grandeur et à la prospérité des peuples qui nous sont confiés. Je me placerai dans cette voie avec la résolution que donnent une con^àction et la confiance que vous m'inspirez personnellement. Je prie Votre Majesté d'y compter dans tous les temps (2). »

Dans le courant du même mois, l'impératrice de Russie faisant un séjour à Nice, — qui n'était pourtant pas encore en France, — Napoléon III avait envoyé le général Rostolan, commandant le 9^ division

(1) Cité par Serge Goriaînow, « les Étapes de l'alliance franco-russe », Revue de Paris du 1^^ janvier 1912.

(2) IMd.

d88 ALEXANDUE II, GORTCHAKOFF ET x\APOLÉON III

militaii'e, lui porter ses hommages. Au mois de mai 1857, le grand-duc Constantin, frère d'Alexandi'e II, vint à Toulon, où il visita l'arsenal maritime, puis à Paris, où l'empereur et lïmpératrice le reçm-ent avec une grande cordialité. Napoléon eut avec lui plusieurs entretiens politiques. Après une visite à Osborne, le grand-duc revint à Calais, d'où il partit pour une tournée dans les ports de guerre français de l'Océan et de la Manche. L'accueil qu'il avait reçu aux Tuileries, l'empressement mis à lui montrer nos installations maritimes, les déclarations politiques que lui avaient faites Napoléon III furent connus à Pétersbourg et par ses propres lettres, et par les communications de Walewski à Morny. Alexandre II et Gortchakoff s'y montrèrent très sensibles. Sur le conseil de son ministre, le tsar répondit à ces amabilités en conférant à l'impératrice Eugénie le grand-cordon de l'ordre de Sainte-Catherine et écrivit à Napoléon III pour le remercier de l'accueil fait à son frère. « Il m'a rendu fidèlement compte, disait-il (1), des questions importantes que Votre Majesté a abordées avec lui. J'en apprécie toute la gra\dté et j'ai été profondément touché d'un élan de confidence, à laquelle je vous prie d'être persuadé que je répondrai toujours avec la plus entière réciprocité. » Cette lettre amena une réponse, dans laquelle Napoléon III exprhnait l'opinion que, les liens entre Alexandre II et lui venant à se resserrer, ils pourraient plus ouvertement échanger leurs idées. Dans les milieux politiques, où le voyage du grand-duc Constantin avait en du retentissement, on commença dès lors à parler d'une entrevue entre les deux empereurs.

Ces bons procédés, ces assurances de bonne volonté auraient bientôt paru fallacieuses de la part de Napoléon III, si ses actes n'en avaient pas prouvé la sincérité. Aussi sa poKtique en était-elle venue à rendre à la Russie ser\'ice pour ser\ice, sur le terrain où son concours pouvait être utile à la Russie, c'est-à-dire en Orient.

Au mois de jan\'ier 1857, surgit l'affaire du Monténégro. La situation de ce petit pays avait donné lieu à quelques échanges de vues au congrès de Paris. Les pléuipotentiaù-es russes avaient expUqué qu'il n'existait entre leiu: cour et les Monténégrins d'autres hens que ceux d'une sympathie réciproque. Le prince DanUo avait déduit de ces déclarations mêmes C][u"il avait intérêt à se tourner du côté de la Porte et à régler sa situation envers elle. La condition du Monténégro était très précaire; l'insuffisance des terres cultivables amenait, à tout instant, des rixes

(1) Cité par Sçrge Goria'Lxow, «les Étapes de l'alliance franco-russe », Revue de Paris du ler janvier 1912.

LA MISSION .AIORNY 189

entre les Monténégrins et leurs voisins. Albanais et Herzégoviniens. Ces conflits menaçaient de devenir plus graves, depuis que la Turquie avait ressaisi et consolidé son pouvoir sur la Bosnie, THerzégo^ine et l'Albanie. La guerre n'avait été évitée, en 1853, que grâce à l'intervention de l'Autriche ; elle ne pourrait l'être une seconde fois et aboutirait à la ruine du Monténégro. Dans ces conditions, le prince Danilo n'avait eu le choix qu'entre deux partis : ou demander la garantie de son indépendance à une force extérieure ; ou sacrifier à la Turquie une partie de cette indépendance, en échange de compensations en terres cultivables, qui permissent à son peuple de se développer. Il avait opté pour le second parti et la France l'y avait encouragé. Ce faisant, elle avait pensé sauvegarder l'indépendance de fait du JMonténégro, au prix d'une concession de forme, et au profit de la prospérité matérielle du pays. Le \'ice-consul de France à Scutari, ]\L Hecquart, avait fait plusieurs fois le voyage de Cettigné pour s'acquitter auprès du prince de communications dont l'avait chargé le cabinet des Tuileries. Une négociation s'était engagée, à Constantinople, entre la Sublime-Porte et les ambassadeurs de France, d'Angleterre et d'Autriche, au sujet des compensations à accorder au Monténégro, en échange de l'acceptation de la suzeraineté ottomane. L'ambassadeur de Russie, M. de Boutenieff, avait été tenu à l'écart de cette négociation. La nouvelle s'était répandue que le prince Danilo allait se rendre à Paris.

Morny put encore être témoin de l'émotion que cette affaii'e provoqua à Saint-Pétersbourg. « Depuis Pierre le Grand, lui explique Gortchakoff, la Russie exerce sur le Monténégro une espèce de protectorat » ; protectorat « plutôt religieux et chevaleresque que politique », s'empresse-t-il d'ajouter, « car il n'y a pas grande politique à fah"e avec ces montagnards qui, à beaucoup d'égards, sont restés très primitifs. » La Russie n'attend rien du prince de Monténégro, ne vise à exercer sur lui aucune influence : « Seulement elle verrait avec une profonde douleur cette nouvelle quantité de chrétiens passer sous la suzeraineté mahométane et elle place la question religieuse au-dessus de la question politique (1). » Mais, ainsi restreinte aux proportions d'une question religieuse, l'affah-e n'en tient pas moins à cœur au gouvernement russe : « Nous ne verrions pas sans un vif déplaisir, sans un froissement du sentiment religieux en Russie, que le prince de Monténégro se trouvât placé sous la suzeraineté de la Porte (2). »

Si désintéressée qu'en fût la cause, cette émotion parut assez vive à Momy pour mériter de faire réfléchir le gouvernement français. Il engagea

(1) Momy, 19 février 1857.

(2) Id., 11 mars 1857.

Walewski à tenir compte des susceptibilités russes : « Dans l'état d'intimité, de bons rapports, d'assurances réciproques d'un concours loyal et dévoué dans toutes les questions un peu importantes où sont maintenant les gouvernements de France et de Russie, vous con\dendra-t-il de vous mêler activement d'une question secondaire, des intérêts d'une peuplade peu nombreuse, éloignée, qui ne nous touche en rien, et de laisser se former un petit nuage dans ce ciel serein, tandis que vous pouvez avoii" besoin de la Russie très prochainement et dans des questions bien autrement gi'aves et européennes (1), » Gortchakoff lui-même avait aiguillé Morny dans ce sens et indiqué à notre ambassadeur, d'ailleurs très disposé à le sui^Te sur ce terrain, la possibilité d'un échange de bons procédés. Pour prix de notre complaisance dans l'affau-e du Monténégro, il nous faisait ses offres de services à Neufchâtel et dans les principautés du Danube.

Voilà donc la question de politique générale posée à propos de l'incident, si mmime en soi, du Monténégro. En se poursuivant sur ce sujet entre Gortchakoff et Morny, la conversation nous éclaire sur l'intérêt que cette affah'e met en jeu pour la Russie. Dans un second entretien, Gortchakoff en vient, en effet, à énoncer contre la France de véritables griefs : il lui reproche d'avoir, sans entente préalable avec la Russie, accueilli les démarches du prince Danilo ; de s'être unie à l'Autriche et h l'Angleterre pour négocier, à Constantinople, le passage du Monténégro sous la suzeraineté ottomane ; d'avoir tenu cette négociation soigneusement cachée à la Russie. C'est ce dernier point surtout qui cause son irritation.

« C'est plus que partout ailleurs à Constantinople, où notre position n'est plus ce qu'elle était naguère, disait Gortchakoff à Morny, qu'un pareil procédé doit nous être pénible, et l'isolement, l'espèce de suspicion où votre procédé nous place sur ce terrain ne semblent-ils pas rétablir les situations respectives, telles qu'elles étaient avant la paix, et affecter de nous tenir encore en dehors de toutes les affaires turques (2)? » Ainsi, autre chose qu'une raison de sentiment, qu'une considération religieuse, justifie l'émotion que l'incident du Monténégro a causée à Pétersboiu'g. Ce qui h-rite Alexandre II et Gortchakoff, c'est d'avoir été tenus à l'écart d'une négociation qui a l'Orient pour théâtre et un intérêt oriental pour enjeu.

L'importance qu'ils attachent à cette sorte d'ostracisme est si grande

(1) Momy, 19 février 1857.

(2) 11 mars 1857.

LA MISSION MOUNV 491

que Gortchakoff en prend texte pour provoquer avec Morny une explication générale. A deux reprises, il épanche son amertume dans le cœur du diplomate français et, comme dit familièrenuMit celui-ci, il « vide son sac ». Toutes les circonstances dans lesquelles la Russie s'est mise à la remorque de la France, affaire de Bolgrad, de l'île des Serpents, de Grèce, d'Espagne, de Neufchâtel, d'Italie, il les rappelle, en même temps que les entretiens et les effusions de Moscou. « Je dois vous le dire franchement et sans aigreur, sur quels points nous témoignez-vous à votre tour la même amitié et la même déférence (1)?» Tant de services, si divers, si réitérés, seraient donc compensés par le maintien des prérogatives dont le prince de Monténégi'O fait lui-même si bon marché? Il est clair que cette contre-partie serait faible, s'il ne s'agissait en même temps, pour Alexandre II et Gortchakoff, d'un intérêt plus sérieux : de remettre la main aux affaires turques.

Pas un instant Alexandre II ni Gortchakoff n'admirent donc que la Russie pût être exclue de l'Orient, que ce domaine pût lui rester fermé : une telle prétention leur semblait inadmissible et déraisonnable. « Pardessus toute chose », écrivait Morny, qui n'en jugeait guère différemment, « évitons sur le terrain oriental de paraître les mettre à l'écart et de vouloir per])étuer Talliance à trois qui existait contre la Russie pendant la guerre (2). » Et une fois rentrés dans la place, de quel droit les eût-on empêchés de travailler, dans les limites du traité, au relèvement du prestige, au développement de l'influence de la Russie en Orient, jusqu'au jour où elle serait assez forte pour se libérer des entraves que lui imposait ce traité?

Quand et comment ils arriveraient à leurs fins, Alexandre II et Gortchakoff n'en savaient encore rien. C'était, dans leur plan, la part abandonnée à l'imprévu, aux circonstances. Or, dans l'état de l'Europe après la guerre de Crimée, la bonne grâce inusitée de la France, ses sympathies avouées envers la Russie leur apparurent à bon droit comme une circonstance exceptionnellement favorable à leurs dessems. C'est sur la France qu'ils comptèrent d'abord pour en facUiter l'exécution. Ils lui destinèrent, à son insu, une collaboration inconsciente dans l'œuvre de réparation et de relèvement quïls méditaient d'accomplir.

Soit que cette tactique n'eût pas été discernée à Paris, soit, ce qui est plus probable, cpie Napoléon III vît son intérêt à s'y prêter, la France en vint progressivement cà ce que la Russie réclamait d'elle. Arrivé à

(1) 11 mars 1857.

Paris le 6 mars, le prince de Monténégro y reçut de l'empereur et de Walewski un accueil très réservé. Ce prince, désabusé, en repartit ayant compris que son indépendance n'était pas aussi indifférente à tout le monde qu'à lui-même. Ayant refusé de souscrire au projet d'arrangement qui avait été concerté à Constantinople entre la Porte et les trois ambassadeurs, il suggéra de procéder à une délimitation de frontières, à laquelle Walewski s'empressa de se rallier, en prescrivant à Thouvenel de se mettre d'accord avec Boutenieff, Morny n'était plus à Pétersbourg, pour être témoin de la satisfaction qu'y causèrent ces premiers symptômes d'un changement de front. Mais nos chargés d'affaires, Baudin puis Châteaurenard, en recueillirent les échos encore discrets et comme hésitants. Se hâtant de saisir la balle au bond, Gortchakoff adhéra sans tarder à la proposition de délimitation et prescrivit à Boutenieff l'entente la plus étroite avec Thouvenel.

Il n'était certes pas indifférent à la Russie de pouvoir dès lors, grâce à l'appui de la France, entrevoir une solution de l'affaire monténégrine qui fût conforme à ses intérêts. Mais les vœux de Gortchakoff dépassaient le cadre étroit de cette question. Ce qu'il souhaitait, et il le répétait à satiété, c'était une collaboration intime et loyale de la France et de la Russie dans toutes les questions, européennes ou autres, où la Russie était intéressée. Il ne cessait de s'élever contre la tendance du gouvernement français à traiter ses affaires en accord exclusif avec le gouvernement anglais. Une des dernières conversations cpi'il avait eues avec Morny avait roulé sur ce sujet et jamais son désir ne s'était exprimé en termes aussi explicites : « Voici, avait-il dit (1), que vous préparez, de concert avec l'Angleterre, un plan d'opérations militaires contre la Chine, qui déterminera un arrangement conclu en commun. Nous aussi, nous avons de ce côté un mouvement commercial important et nous eussions été bien aises d'être informés de vos projets et invités à nous y associer dans un but d'intérêt commun et général. Nous avons regretté que vous n'ayez pas jugé à propos de nous en faire part. Pour ce qui est des affaires de Perse, le comte Walewski avait toujours dit au comte Kisselef que votre gouvernement entendait rester strictement neutre dans une question où il n'avait aucun intérêt, et pourtant vous êtes intervenus, officieusement je le veux bien, mais enfin vous êtes intervenus dans la négociation du traité anglo-persan, et vous avez usé de toute votre influence sur Ferouk-Khan dans l'intérêt anglais. Là encore, il

(1) 2G mars 1857.

LA MISSION MORNY d93

nous eût été agréable de n'être pas tenus à l'écart. Nous avons en Perse des intérêts très vivaces, très voisins et qui font que nous ne pouvons pas rester indifférents à l'indépendance de ce pays. L'établissement de consuls sur la mer Caspienne est pour nous une question très importante et délicate, et sur laquelle nous aurions dû être consultés. Du reste, le gouvernement anglais est allé au-devant de toute réclamation de notre part en nous offrant de s'entendre avec nous sur l'exécution des points du traité qui nous touchent. Mais nous aurions préféré que cette attention vînt de vous. Enfin, je retiens encore sur l'affaire de Naples. L'Angleterre s'est montrée sensible à nos instances. Elle se déclare prête à renouer ses relations avec la cour des Deux-Siciles, si celle-ci veut appliquer à tous les condamnés politiques le bénéfice du traité conclu avec la République Argentine et notifier ensuite ce traité au cabinet de Londres. La France cependant se fait encore tirer l'oreille. En général, sm* l'ensemble des questions pendantes, nous recevons maintenant de l'Angleterre des assurances de bon vouloir, de cordialité, des manifestations dans un sens d'action commune, que nous accueillerions avec moins de réserve si elles nous venaient de Paris. Vous savez quelle est la nature des relations que nous souhaitons de voir s'affermir entre vous et nous, et c'est parce que la sincérité de ce désir ne saurait vous être suspecte que je vous parle avec une entière franchise et que je m'efforce de dissiper tous les petits nuages qui pourraient s'élever sur notre horizon commun. »

Donner après coup satisfaction à la Russie sur la question de Chine, — ce qui fut fait, — s'expliquer tant bien que mal sur l'incident de Perse, justifier notre rigueur envers le roi de Naples, voire même entrer dans les vues de la politique russe à l'égard du Monténégro : tout cela n'était qu'expédients, qui laisseraient inassouvi le désir de Gortchakoff, inexaucé son vœu de politique concordante, tant qu'une entente consentie, affirmée de part et d'autre, n'aurait pas défini les bases fondamentales de l'accord. Or, indépendamment de la question des Principautés, arrivée à son maximum d'acuité, une autre crise s'annonçait en Europe, qui rendait le concours de la Russie encore plus nécessaire à Napoléon IIL

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