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CHAPITRE II

LA RUSSIE ET L' ALLIANCE ANGLO-FRANÇAISE. BOLGRAD ET l'iLE DES SERPENTS

Instructions de ilorny. — Difficultés suscitées par l'exécution du traité de Paris.

— Affaires de Kars, d'Ismaïl et Reni, de Bolgrad, de l'île des Serpents. — Attitude des puissances intéressées. — Conséquences de leur désaccord. — Intérêt de la Russie cà brouiller la France et l'Angleterre. — Entrée des vaisseaux anglais dans la mer Noire. — Appel de Gortchakoff à Moniy. — Tentative d'apaisement de Momy. — Polémique anglo-russe. — Scission et contraste entre l'attitude de la France et celle de l'Angleterre envers la Russie. — Pourquoi Morny juge impolitique d'aliéner à la France les bonnes dispositions des Russes. — Discussion entre Paris et Londres. — Hésitations à Paris. — Insistance de Moniy auprès de Walewsld, de Napoléon III. — Concessions de Gortchakoff. — Intransigeance des Anglais.

— La France et l'Angleterre en lutte à Constantinople. — Stratford et Thouvenel.

— Les Principautés. — Intimité franco-russe. — ilorny à Moscou. — L'alliance russe et l'alliance anglaise. — Argumentation de ]\Iorny. ^ Arrière-pensée de Gortchakoff. — Nouveau coup de force des Anglais. — Indignation de Moriw. — Nouvelle concession de Gortchakoff. — Proposition de traité. — Napoléon III fait céder l'intransigeance anglaise. — Dénouement de la crise.

Morny avait reçu pour instructions de s'employer à consolider les bons rapports établis entre la France et la Russie et à leur donner leur complément logique, en amenant un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre. S'il lui suffit d'avoir pour ainsi dire pris l'aii- de Pétersbourg pour être assuré que la première partie de ce programme était d'une exécution facile, l'événement ne tarda malheureusement pas à lui prouver qu'il n'en allait pas ainsi de la seconde.

L'exécution du traité de Paris avait fait surgir un certain nombre de difficultés qui rouvrirent la discussion à peine close entre les puissances contractantes.

Les belligérants s'étaient engagés réciprocpiement à évacuer les territoires occupés par leurs troupes. Or, non seulement les Russes ne se hâtèrent pas d'évacuer Kars, mais ils y firent sauter quelques établissements miUtaÙTS et se disposèrent à détruire la citadelle, que l'article 3 les obligeait formellement à restituer aux Turcs en même temps que la viUe.

LA MISSION MORNY d31

Le territoire cédé à la Moldavie comprenait les places d'Ismaïl et de Reni, Là aussi, les Russes, arguant du silence gardé par le traité, démantelèrent les fortifications et mirent en vente, avant de se retirer, divers édifices affectés à des services publics.

Une commission de délimitation devait procéder sur place au tracé de la nouvelle frontière entre la Molda\àe et la Russie. En vertu de l'article 20 du traité, cette frontière devait passer « au sud de Bolgrad >\ Or, arrivés sur les lieux, les commissaires délimitateurs constatèrent qu'il existait deux localités du nom de Bolgrad : Tune située un peu au nord du lac Yalpouk, l'autre sur la rive même du lac. Laquelle de ces deux bourgades le congrès avait-il entendu désigner? Celle du nord, soutenaient les Turcs ; celle qui était contiguë au lac, affii'maient les Russes, puisque c'était là que se trouvait le chef-lieu des colonies bulgares dont le congrès avait voulu leur réserver la possession.

Une dernière contestation s'éleva à propos de l'île des Serpents. Le congrès avait omis de déterminer le sort de cet îlot, situé à un peu plus d'un mUle en face de l'embouchure du Danube. La paix faite, les Russes y envoyèrent un détachement composé d'un lieutenant et de sept matelots. L'ayant trouvé occupé par un poste turc, ils n'en débarquèrent pas moms et deux pa\allons flottèrent sur ce rocher contesté.

Comme puissances signatau*es du traité, l'Angleterre, l'Autriche et la France avaient à se prononcer sur ces difficultés.

N'admettant même pas la discussion, le gouvernement anglais donna tort à la Russie sur tous les points et exigea d'elle la renonciation pure et simple à toutes ses prétentions dont aucune, d'après lui, n'était fondée.

L'Autriche se rangea derrière l'Angleterre, dont elle adopta ser\ilement toutes les opinions. Elle vit dans ces nouvelles difficultés un prétexte à prolonger l'occupation des principautés, en déclarant qu'elle en subordonnerait l'évacuation à l'entière exécution de toutes les clauses du traité.

Seule, la France ne se montra pas résolue a priori à trancher toutes les questions au détriment des Russes. De ce que le traité était en défaut sur un ou plusieurs points, elle ne pensait pas qu'il dût nécessairement eu résulter pour la Russie une aggravation de charges et, au sUence ou à l'insuffisance des textes, elle croyait juste de suppléer par l'équité et la bonne foi.

Ce principe conduisit le gouvernement français à des conclusions tantôt conformes, tantôt opposées à celles de l'Angleterre et de l'Autriche.

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Sur la question de Kars, sur celle d'Ismaïl et de Reni, il donna raison aux Turcs. Quant à lïle des Serpents, il ne crut pas que la possession pût leur en être reconnue de plein droit et sans délibération. Il ne méconnaissait pas l'avantage de cette solution, mais refusait aux Turcs, aussi bien qu'aux Russes, le droit de s'arroger de leur propre autorité un territoire dont le congrès n'avait pas disposé. C'est donc à une conférence qu'il appartenait de trancher la question. Pour Bolgrad enfin, le bon droit des Russes était, aux yeux de la France, pleinement établi. En spécifiant que la frontière passerait « au sud de Bolgrad », le congrès avait eu pour but de conserver à la Russie le centre des colonies bulgares de Bessarabie. Si le Bolgrad chef-lieu des colonies bulgares était le Bolgrad contigu au lac, c'est au sud de celui-là que devait passer la frontière : « J'ai compris Bolgrad centre d'une colonie bulgare, avait déclaré Napoléon III aussitôt qu'il avait eu connaissance de la difficulté ; c'est donc celle-là que je juge devoir rester à la Russie. »

Ainsi, il avait suffi de doutes élevés sur la possession d'un îlot désert et d'une bourgade de pêcheurs pour rompre l'accord à peine établi entre les signataires de la paix du 30 mars. Comme d'habitude, la Russie et l'Angleterre se retrouvaient aux prises et l'insignifiance des intérêts en cause n'empêchait pas leur dissentiment de réveiller toutes les passions de l'une, toutes les défiances de l'autre. Une fois de plus, la France se séparait, partiellement sur un point, complètement sur l'autre, des puissances dont elle était l'alliée et l'on voyait l'Angleterre, l'Autriche et la Turquie dans un camp, en face de la Russie et de la France dans l'autre. Un tel partage accusait encore le contraste qui était apparu, pendant le congrès, entre les dispositions du gouvernement français et celles de ses confédérés envers leur ancienne adversaire.

S'il ne s'était agi que de l'Autriche et de l'alUance de décembre. Napoléon III eût facilement pris son parti de cette querelle : loin de contrarier ses desseins, l'hostilité de l'Autriche et de la Russie ne pouvait que les servir et répondait à ses vœux ; loin de lui tenir à cœur, l'alliance de décembre était virtuellement condamnée à ses yeux et peu lui importait que la dissolution fatale en fût hâtée par une discussion entre son propre gouvernement et celui de l'empereur François-Joseph. Mais la question mettait aussi en cause l'Angleterre et l'alliance anglo-française et, par là. affectait directement la politique de Napoléon III.

Allié de l'Angleterre, il entendait le rester. S'il est vrai qu'il avait fait preuve d'indépendance envers elle, il ne s'ensuit pas qu'il eût l'intention de rompre avec elle. Sans être asservi à l'alliance anglaise, il y demeurait

LA MISSION MORiNY 133

cependant beaucoup plus attaché qu'il ne le paraissait. La Russie vaincue, cette alliance restait, dans sa pensée, la base d'une politique dont ra&ancliissement de l'Italie devenait l'objectif. Cet objectif, toujours présent à ses regards, l'avait déterminé, il est \Tai, à se concilier l'amitié de la Russie : mais en recherchant les bonnes grâces de cette puissance, il ne s'était pas proposé de se ménager une alliance qui pût se substituer à l'alliance anglaise ; il avait voulu seulement renforcer son jeu d'une carte nouvelle, ajouter une corde à son arc. Amitié russe et alliance anglaise répondaient pour lui au même besoin : toutes deux concouraient au succès futur de sa politique italienne. Allié de l'Angleterre et ami de la Russie, Napoléon III était donc intéressé à ce qu'elles vécussent ensemble en bonne intelligence.

Or, voici que non seulement surgissaient entre elles de nouveaux motifs de conflit, mais que de ce conflit pouvait à son tour sortir une querelle entre l'Angleterre et la France, si les Russes, faisant appel à la loyauté de Napoléon III, lui demandaient de plaider leur cause à Londres. Il dépendait donc d'eux de le mettre ainsi dans un cruel embarras, entre cette amitié russe et cette alliance anglaise qu'il aspirait à maintenir simultanément : et ils avaient trop d'intérêt à le fah'e pour s'en abstenir. Non pas qu'Alexandre II ni Gortchakoff attachassent une importance extrême au fait de conserver à leur pays la possession du hameau qu'était Bolgrad ou du rocher qu'était l'île des Serpents. Mais ils avaient un intérêt capital à brouiller entre elles les deux alliées de Crimée et c'est à quoi ces menus incidents pouvaient leur être bons.

La guerre de Crimée avait montré à Alexandre II et à Gortchakoff ce dont la France et l'Angleterre réunies étaient capables : il lem* en resta toute leur \ie une grande appréhension de la coalition anglo-française. Rompre cette alliance a été, sinon leur préoccupation dominante, au moms leur préoccupation de la première heure. En dépit des dénégations que Gortchakoff a, plus tard, opposées à cette accusation, substituer la Russie à l'Angleterre dans l'alhance de la France apparaît comme l'objectif de sa politique, dès l'instant où il a pris le pouvoir. Les difficultés soulevées par l'exécution du traité de Paris lui offraient, à cet égard, un parti qu'il a, croyons-nous, immédiatement aperçu. S'il n'arrive pas à sauver un enjeu dont la possession est, pour la Russie, d'un intérêt plus que secondaire, du moins parviendra-t-il peut-être à brouiller entre elles les deux alliées de Crimée, et à édifier l'alliance franco-russe sur les ruines de l'alliance franco-anglaise.

Laisser soupçonner ce désir, c'était en compromettre irrémédiablement

{U ALEXANDRE II, fiOllTCHAKOFF ET NAPOLÉON III

la réalisation. Gortchakoff était trop fin pour ne pas le comprendre. Mais, s'il a bien caché son jeu, il n'en a pas moins fait usage de toutes les cartes pour gagner une partie dont l'enjeu était moins, à ses yeux, Bolgrad et l'île des Serpents que l'alliance même de la France, à tout jamais séparée de l'Angleterre.

Avec quel soin il montre qu'il ne les confond pas ! Les relations diplomatiques sont à peine renouées entre Paris et Pétersbourg que, déjà, il prend la France à témoin des « chicanes » de son alliée et se plaint à mots couverts d'ennemis cpi'il n'ose pas encore nommer à Baudin, mais qu'il désigne d'une façon assez transparente. Bien qu'encore assez timides, ces premières insinuations annoncent et préparent déjà l'appel direct à l'intervention de la France.

Trois jours après son arrivée à Pétersbourg, Morny reçoit, un matin, la visite de Gortchakoff, en proie à une vive émotion. L'Angleterre, usant d'intimidation, a fait entrer dans la mer Noii-e quatre de ses vaisseaux et offert de reconduire à Odessa le détachement russe qui occupe l'île des Serpents.

Cette sorte de mise en demeure portait à l'état aigu le conflit latent entre la Russie et l'Angleterre. On voit alors se préciser la tactique qui perce sous les premières insinuations de Gortchakoff àBaudin. En présence de la sommation à peine déguisée que lui ont adressée les Anglais, le premier soin de Gortchakoff est de saisir Morny de l'incident et d'en appeler aux Français du procédé de leurs alliés. Aussitôt la nouvelle communiquée à l'empereur, il vient, par ordre de son maître, la porter à Morny. Déchiffrement d'Odessa et texte de la réponse, il met tout sous les yeux de l'ambassadeur de France. Ce qu'il tient à savoir, c'est si la démarche de l'amiral anglais a été concertée entre Londres et Paris : la surprise de Morny tient lieu de réponse. Dès lors, Gortchakoff ne se donne pas la peine de contenir ses impressions : il prend l'affaire avec une très grande vivacité ; il témoigne une susceptibilité extrême ; il se propose de protester en termes énergiques contre ce cpi'il appelle « une violation du traité de Paris ». L'empereur est plus calme, mais cependant très contrarié ; il parle de ces faits à Morny « avec une sorte de tristesse et un sentiment de dignité blessée ». Il se hâte d'exprimer sa confiance

dans la France, ne cloutant pas « que l'empereur Napoléon ne soit complètement étranger à ces derniers incidents ».

Le rôle de Morny dans la circonstance lui était dicté par ses instructions : chercher à apaiser le conflit, s'il en était encore temps. L'attitude des Eusses leur était d'autre part tracée par leur intérêt même : se rendre aux conseils de Morny, afin de se réserver éventuellement un recours à la protection de Napoléon III; car, s'être laissé ramener au calme par Tanibassadeur de France, n'est-ce pas déjà un semblant de titre à la protection du gouvernement français? Faisant de son mieux pour calmer l'émotion d'Alexandre II et de Gortchakoff, Morny n'a donc pas grande difficulté à réussir. Gortchakoff consent à rentrer sa protestation, si tant est qu'il ait jamais eu l'intention de lui faire voir le jour. Quant à Alexandre II, il s'engage k ne prendre aucune résolution jusqu'à plus ample informé. De prime abord, la France se trouve amenée à assumer à Pétersbourg un rôle modérateur Cjui l'achemine vers celui de protectrice : elle a le doigt dans l'engrenage où la pousse insensiblement la main de la Russie.

L'acharnement de l'Angleterre sert d'ailleurs si bien les projets de Gortchakoff qu"il n'a presque qu'à en attendre les conséquences. Peu de temps après l'entrée de ses vaisseaux dans la mer Noire, le gouvernement britannique adresse à son ambassadeur à Pétersbourg une dépêche reprenant en termes des plus acerbes tous ses griefs contre le gouvernement russe. Ce qui aggrave le cas, c'est cjue lord Wodehouse a ordre d'en laisser copie à Gortchakoff et que, de Londres, le texte en a été communiqué à Paris, Vienne et Berlin. Assumant auprès des Anglais le rôle qu'il a été conduit à jouer auprès des Russes, Morny cherche à dissuader Wodehouse d'exécuter ses instructions à la lettre :« Une pareille démarche, lui dit-il (1), établit une différence entre vous et nous... Mes instructions sont d'établir, de notre part et de la vôtre, de bonnes relations avec la Russie. Pour y arriver, il faut é^^ter avec soin les coups d'épingle. » Mais l'ordre du Foreign Office est formel et l'ambassadeur d'Angleterre ne croit pas pouvoir y déroger.

La riposte ne se fait pas attendre : Gortchakoff réplique par une dépêche qui sera, comme celle du gouvernement britannique, communiquée à toutes les grandes puissances et dont copie sera remise à Londres. Voici donc que s'engage entre le cabinet anglais et la chancellerie russe un échange de correspondance courtoise de forme, acrimonieuse dans le

(1) 15 août 1856.

i:^G ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON III

fond, envenimant le débat que les efforts de Moiny n'ont pas réussi à apaiser.

Plus ce débat s'envenime, plus s'accuse le contraste entre les dispositions de la France et celles de rx\ngleterre envers la Russie. Déplorant de le voii' se manifester publiquement, Morny revient à la charge auprès de ses collègues anglais, l'ambassadeur Wodehouse et lord Gran^^lle, délégué par la reine pour la représenter au couronnement. Peine perdue : quelques jours plus tard, il est in^^té par Gran\ille à s'associer à une protestation contre l'occupation de l'île des Serpents. Solliciter de Morny son adhésion à une telle démarche, c'était aller au-devant d'un refus. Personnellement, il ne partageait pas la manière de voir du gouvernement britannique ; partisan d'un recours à mie conférence, auquel la Russie s'était déjà ralliée, il se savait, en outre, d'accord sur ce point avec son propre gouvernement. Xi ses dispositions personnelles, ni ce qu'il connaissait de celles de Napoléon III ne l'incitaient donc à sortir des limites où il s'était tenu juscju'alors, à aller au dehà d'une action pressante, mais amicale, sur le gouvernement russe, pour l'engager à hâter la solution des difficultés pendantes, de manière à pouvoir faire ensuite c( de la vraie et bonne politique d'entente entre les trois puissances ». Tout en regrettant de voir la mission anglaise s'engager dans une voie différente de celle qu'il s'était tracée, il ne se crut pas tenu à pousser l'esprit de solidarité jusqu'à l'y suivre. Aussi, refusant de s'associer à la protestation de Granvillc, laisse-t-il son collègue intervenir seul et se borne-t-il à insister auprès d'Alexandre II et de Gortchakoff, pour la liquidation rapide et définitive de toutes les petites questions en litige.

Cette sorte de scission diplomatique entre les deux alliées de Crimée était attendue avec trop d'impatience à Pétersboufg pour y passer inaperçue. « Toutes les fois, écrit Morny (1), que, sur mie même question, l'ambassade d'Angleterre tiendi'a un autre langage que moi, on sera tout naturellement enclin à se figurer qu'il existe des semences de désunion entre la France et l'Angleterre et je n'ai pas besoin de dire qu'on ne verrait pas sans plaisir se développer ces germes imaginaires. » Resterait à savoir si ces germes étaient aussi imaginaires que Morny se plaisait à le dire. Quoi qu'il en fût, la seule apparence d'une divergence à laquelle Morny refusait encore le caractère de la réalité n'était pas faite, et il le constatait mélancoliquement, pour servir la cause de ce rapprochement entre la France, l'Angleterre et la Russie, à quoi il avait reçu mis-

(1) 17 août 1856.

sion de travailler. Ce n'était pas encore assez dire, car, apparente ou réelle, cette divergence servait une autre cause, celle à laquelle Gortcliakoff consacrait ses efforts.

L'Angleterre et la France se trouvaient, de ce fait, placées \ds-à-vis de leur ancienne adversaii'e dans une situation dont les Russes prenaient bien soin de souligner la différence. Jamais ambassadeur, au dii'e de tous, n'a été traité comme l'est Morny ; il n'y a pas d'attentions, pas d'égards, pas de petits soins qu'on n'ait pour lui : ni lord Granville, ni lord Wodehouse ne sont, au contraire, l'objet des mêmes faveurs. Chaque preuve nouvelle de la malveillance anglaise faisant mieux sentir le prix de la bienveillance française, chacune aussi renforce la préférence dont jouit la France et multiplie les témoignages qui en sont prodigués à son représentant. Loin de se féliciter de cette différence de traitement, Morny se rend compte de ce qu'elle a de fâcheux et fait tout ce qui se peut pour la masquer et l'atténuer. H s'étudie à ne laisser percer nulle satisfaction, à ne tirer nulle vanité des petits avantages dont il bénéficie malgré lui. Poussant le scrupule encore plus loin, il s'efforce de maintenir intact, aux yeux des Russes, le principe de la solidarité francoanglaise, de démontrer que la France ne se sépare pas de l'Angleterre, qu'elle aspire seulement à établir une bonne harmonie entre les trois puissances. Quand, par la faute des Anglais, ce langage risque de devenir paradoxal, il ne se tient pas encore pour quitte envers eux et, sans déprécier les titres de son gouvernement à la gratitude de la Russie, il la détourne de se les exagérer :

« J'ai toujours eu le soin — ayant sans cesse devant les yeux, sinon le piège qu'on devait nous tendre, au moins l'écueil que nous devions natm-ellement rencontrer, — de ne faire ni avances, ni caresses qui fussent de nature à alarmer la mission anglaise. Je n'ai jamais attribué notre manière d'agù- à un désir personnel de nous rapprocher intimement de la Russie. Je me suis toujours borné à dire : « Nous sommes d'honnêtes gens ; nous tenons loyalement nos engagements, non seulement dans leur lettre, mais dans leur esprit. Or, jDOur Kars, pour Bolgrad, pour les principautés, pour l'île des Serpents, ce qui a été écrit dans les protocoles ou convenu verbalement dans les conférences fera loi à nos yeux et formera la limite de nos exigences (1). »

Mais dépendait-il de Morny de décourager la reconnaissance que les Russes avaient en même temps sujet de nous porter et intérêt à nous

(1) Morny, 5 septembre 1856.

témoigner? S'il pouvait, à la rigueur, se défendre de la mériter personnellement, pouvait-il empêcher le tsar de la reporter sur Napoléon HT, sur le gouvernement français et d'ajouter : « Dans ce cas, j'en suis plus satisfait encore? » Les Anglais eux-mêmes étaient obligés de convenir que « l'inégalité dans les dispositions dont la Russie était animée à notre égard et au leur, était dans la force des choses et la conséquence du sentiment public. » Condamnée à la popularité, la France ne peut s'y soustraire qu'en s'associant à la politique brutale de son alliée, et cela, elle ne peut le faire sans compromettre des avantages plus solides qu'une popularité dont elle aurait fait bon marché.

Frappé, dès son arrivée en Russie, par l'unanimité, par la sincérité des sentiments de sym])athie envers son pays, Morny y avait vu nne ressource d'avenir, précieuse à lui ménager. Aussi ne cessait-il de montrer à son gouvernement le parti qu'il en pouvait tirer. « Je vois en Russie une mine à exploiter pour la France » : cette idée apparaît dès sa première lettre et revient, comme un refrain, dans toutes les suivantes. « Je crois pouvoir vous confirmer encore ma première assertion, à savoir que notre position ici est excellente avec tout le monde et qu'il dépend de l'empereur de déterminer l'usage qu'il veut en faire... Je vous répète ce que je vous ai dit : que nous pouvons faire ici, avec de l'esprit de conduite, beaucoup de choses sans blesser personne (1). »

Trop scrupuleux pour anticiper sur les instructions de son gouvernement, Morny s'était cependant empressé de lui signaler la possibilité ce d'un rapprochement plus intime » avec la Russie, aux cajoleries de laquelle il avait de prime abord reconnu le caractère d'avances, d'invites détournées. Et à la manière dont il s'était fait fort d'en provoquer de plus probantes, de plus directes encore, on avait pu sentir une certaine impatience d'être autorisé à fake la preuve de sa confiance : « Je me suis bien gardé d'en laisser percer le désir, je n'en ai pas soufflé mot, mais je serais bien étonné d'échouer, si j'étais chargé de négocier un résultat de cette espèce. »

Est-il donc chimérique de prévoir des circonstances où l'appui de la Russie puisse nous être nécessake? Morny se hasarde bientôt à préciser nettement ces circonstances : « Malgré ses désastres récents, la Russie conserve encore un grand prestige en Allemagne. Le jour où cette dernière croira qu'il existe un accord sincère et sérieux entre les deux empereurs de France et de Russie, elle passera par le trou d'une aiguille.

(1) Morny, 8 août. 15 août, 5 septembre 1856.

Si jamais on devait remanier pacifiquement la carte d'Europe, il est bien clair qu'une modification au profit de la France ne se ferait pas avec- l'assentiment de l'Allemagne et que ce ne serait possible qu'avec le concours de la Kussie (1). »

Ce concours éventuel, il serait impardonnable de notre part de le laisser échapper, alors qu'il dépend de nous de nous l'assurer à si peu de frais. « Je ne peux pas m'empêcher, disait Morny, de me reporter à notre situation de 1815. Rappelons-nous que quelques puissances nous ont mis le pied sur la gorge ; d'autres, plus généreuses, nous ont tendu la main : les unes nous ont laissé un sentiment amer ; les autres, malgré leur hostilité et en dépit de notre humiliation, nous ont laissés sans rancune. La situation est un peu la même aujourd'hui pour les Russes. Ils sont profondément humiliés : ils ne s'en cachent pas. Se montrer équitable ou bienveillant sur des points sans importance, c'est gagner leur reconnaissance à très bon marché (2). »

Si nous négligeons de la gagner, ne nous attendons pas à ce que la Russie reste indéfiniment à notre disposition. Plus avisés que nous, d'autres sauront profiter des circonstances et, quand même ils ne le feraient pas, l'habitude, la tradition travaillant en leur faveur, les anciens systèmes fédératifs se reconstitueront d'eux-mêmes insensiblement. « Après de si grandes convulsions, des tiraillements dans tous les sens, le monde a de la peine à se mettre au calme. Le continent européen ressemble à un composé d'éléments chimiques de différentes espèces. En Tagitant diine certaine façon, en y ajoutant certaines substances, on y peut produire des combinaisons nouvelles. Mais en le laissant reposer paisiblement et avec indifférence, on verra les anciennes afîinités reprendre leur force attractive et peut-être serons-nous tout étonnés un beau jour de retrouver tous les vieux fils rattachés et la vieille Europe contre nous (3). »

Sachons donc profiter de ce qui s'offre et nous concilier l'amitié de la Russie pendant qu'elle est au prix de quelques bons procédés. Autant Morny juge compromettant de rechercher la popularité, autant il trouve impolitique de repousser systématiquement toutes les avances, de dédaigner par principe les dispositions amicales, de mépriser les témoignages de bonne volonté. « Mon opinion, conclut-il, est que, sans rien faire qui soit de nature à alarmer l'Angleterre, nous devons tenir un

(1) Momy, 5 septembre 1856.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

compte sérieux des dispositions amicales, des préférences que nous témoigne la Kussie. »

Cela revenait à dire que nous devions ménager la Kussie sans nous aliéner l'Angleterre. Encore fallait-il que l'Angleterre consentît à ne pas s'alarmer du seul fait que nous ménagions la Russie.

A moins de fermer l'oreille à l'appel de Gortcliakoff, le gouvernement français s'est vu amené à plaider, auprès de son propre allié, la cause des Russes et, une fois la discussion transportée entre Paris et Londres, l'obstination, l'intransigeance des ministres anglais ont bientôt fait de l'envenimer. Sur la question de Bolgrad aussi bien que sur celle de l'île des Serpents, ils refusent toute concession. En vain Walewski s'ingénie à chercher un terrain d'entente, à imaginer des transactions : toutes ses propositions échouent devant le parti pris de Palmerston. C'est lui dont l'entêtement s'impose à tous ses collègues, à l'opinion de son pays, empêche l'Autriche et la Turquie de faiblir. Plus la France insiste, plus il se bute. Cette divergence n'a pas été sans créer entre les deux alliées une certaine tension. De Londres parviennent à Paris des admonestations, des reproches, des craintes au sujet de l'alliance.

Aussi attentif à veiller sur elle que Morny à veiller sur Tamitié russe, Persigny s'inquiète de la voir compromettre, conseille la prudence, la circonspection, plaide pour les Anglais les ciiTonstances atténuantes : l'opinion publique, cpie la paix n'a pas satisfaite, reste très hostile aux Russes et très défiante à leur égard ; la situation parlementaire impose aux ministres de grandes précautions à cause de cet état d'esprit. Comment d'ailleurs raisonner avec ces ministres, lorsque le plus modéré d'entre eux, Clarendon, accuse la Russie d'avoir produit à dessein l'équivoque d'où est sortie la question de Bolgrad et volontairement fourni au congrès de Paris des cartes incomplètes et trompeuses? Comment faire entendre raison à des hommes qui n'admettent même pas la discussion, sous prétexte qu'il n'est « pas moral » de laisser la Russie recueillir les fruits d'une « ruse », laquelle cache elle-même un « système » destiné à masquer aux populations orientales l'étendue des concessions arrachées aux vaincus ?

Après avoir constaté Timpossibilité de faire vivre TAngletene et

LA MISSION MOKNÏ Ul

la Russie ou bonne intelligence, voici donc que la France constate la difficulté de rester Talliée de Tune en étant Tamie de l'autre.

Sans doute est-ce sous l'impression de cette difficulté que Walewski écrivit une lettre qui émut \ivement Morny : car elle dénotait une tendance à sacrifier la cause russe à l'alliance anglaise, à céder sur la question de Bolgrad. « Je vous supplie, répond Morny (1), au nom de notre réputation, de notre dignité et de l'avenir de nos relations avec la Russie de ne pas céder sur ce point. » Depuis le début de l'affaire, la crainte de ce revirement, de ce recul troublait sa satisfaction et lui interdisait la quiétude et le repos d'esprit. Pour en écarter la menace, il avait posé en principe que la retraite nous était coupée, que notre loyauté était en cause, que notre considération en Russie, voire même en Angleterre, était au prix de notre fermeté. Abstraction faite de nos intérêts à Pétersbourg. il s'était élevé contre notre tolérance envers des alliés qui pour une misère faisaient stationner quatre navires dans la mer Noire et s'arrogeaient une sorte de monopole de police, sur des matières intéressant au même point tous les signataii-es du traité de Paris.

Menacé d'une reculade dont il aurait honte, assure-t-il, \ds-à-\is de lord Gran\dlle autant que du prince Gortchakoff, Morny revient à la charge auprès de Walewski. Mieux eût valu mille fois ne jamais nous prononcer en faveur de la Russie, que de changer d'avis sous la pression de l'Angleterre. Nous déjuger, c'est perdre la face aussi bien aux yeux des Russes qu'à ceux des Anglais, renverser tout l'échafaudage que luimême a élevé à Pétersbourg, ruiner la confiance qu'il a su inspirer, rendre son action désormais nulle, au point qu'il n'aura plus rien à faire de bon à la corn' de Russie, couper court à toutes les espérances c^ue nous pouvons fonder sur l'amitié de cette cour.

Ces espérances, Morny les avait fait encore une fois miroiter aux yeux, non plus de Walewski, mais de Napoléon III lui-même, à qui il avait écrit personnellement (2). « Examinez, lui avait-il dit, si quelques sacrifices de peu d'importance par égard pour l'empereur de Russie ne seraient pas des gages utiles pour un bon accord... Mon opinion bien profonde est qu'il nous est plus possible et plus facile d'être bien avec la Russie qu'avec l'Allemagne qui nous déteste du fond du cœur. Cela veut tout dire à mes yeux pour l'avenu: de n'importe quels projets vous pouvez avoir. »

De peu d'importance par eux-mêmes, ces sacrifices que Morny adjiu-ait l'empereur et Walewski de faire à la bonne entente avec la Russie

(1) Le 25 septembre 1856.

(2) Le 15 septembre 1856.

142 ALEXANDIIE 11, GORTCIIAKOFF ET NAPOLÉON III

avaient acquis, par le fait des circonstances, une portée politique rien moins que négligeable. L'insignifiance de Bolgrad, de Tîle des Serpents avait disparu devant le réveil de Tantagonisme qui mettait aux prises Russes et Anglais. Habilement exploitée par Gortchakoff, l'intransigeance de l'Angleterre avait permis à la Russie de présenter la question de Bolgrad comme « la pierre de touche de notre loyauté et de notre fermeté de caractère », pendant qu'à Londres h parti pris de Palmerston et de ses collègues avait fait de la même question le critérium de notre fidélité à l'alliance anglaise.

Jusqu'alors, Gortchakoff n'a eu qu'à laisser agii- les circonstances pour voir se développer, une à une, les conséquences de l'appel qu'il a adressé à la France : le rôle de médiatrice dont elle s'est trouvée investie ; le contraste entre son attitude et celle de l'Angleterre envers la Russie ; la communauté de vues et les perspectives d'entente avec Pétersbourg ; la tension des rapports entre Paris et Londres. Mais, à la longue, cette immobilité risque de devenir dangereuse. Ce n'est que sur les objurgations de Morny que le gouvernement français se décide à tenir bon sur Bolgrad. Bien que les hésitations de WalewsM soient officiellement ignorées de la Russie, Gortchakoff n'est pas sans s'a]3ercevoir que la bonne volonté de ses protecteurs commence à se lasser, que leur fermeté tend à faiblù*. C'est à son tour de faire des concessions, s'il ne veut se voir abandonner.

Pour ne pas perdre ce précieux appui, Gortchakoff diminue ses prétentions et, désormais, continuant à s'effacer derrière la France, il proportionnera ses exigences au degré de fermeté de sa protectrice. Plus il la sentira inquiète de l'avenir, contrariée du conflit auquel il l'a conduit avec l'Angleterre, plus il se montrera accommodant, modeste, jusqu'à s'en remettre pm-ement et shnplement à l'équité de l'empereur des Français, à le prendre pour arbitre, à attendi'e de lui « le mot d'ordre ».

Encore a-t-il eu le talent de faù-e désirer ces concessions sans qu'on eût à les lui arracher. Il a su céder de bonne grâce, tout en donnant l'impression qu'il tenait à ce qu'il cédait. De guerre lasse et faute de pouvou faù-e admettre à Londres le principe, admis à Pétersbourg, du renvoi à une conférence, le gouvernement français avait eu l'idée d'une cote mal taillée entre les diverses questions en litige : que la Russie renonce à l'île des Serpents ; qu'elle laisse attribuer à la Turquie Soulina et le delta du Danube, au sujet desquels s'est également élevée une contestation, et peut-être, eu échange de ces concessions, les x\nglais reconnaîtront-Us à leur tour ses droits sur Bolgrad. Morny pressait Gort-

LA MISSION MOUNY 143

chakoff de donner le bon exemple et de faire une fois pour toute « table rase de toutes ces petites questions, qui n'ont point, disait-il, grande importance en elles-mêmes, mais qui, jetant insensiblement de l'aigreur entre l'Angleterre et la Russie et pouvant à la fin faiiT naître de l'aigreur entre Paris et Londres, nuisent à l'accord qu'il est si désirable de voir franchement établi entre les trois grandes puissances ». « Eh bien, lui répond Gortchakoff (1), vous faites de moi tout ce que vous voulez. Tâchons donc d'en fink. Tenez, mais ceci pour votre gouvernement seul : prenez l'île des Serpents, prenez le phare, prenez le delta, prenez Soulina, faites-en tout ce que vous voudrez, donnez-les aux Turcs en toute propriété. Laissez-nous Bolgrad suivant le tracé proposé par vous ; que ce soit une affauT finie une fois pour toutes et que rien ne vienne plus nuire à cet accord que, nous aussi, nous souhaitons voir régner entre les trois gouvernements. »

On am'ait eu mauvaise grâce à nier l'importance de la concession. Ce n'était rien moins que l'abandon du principe que la Eussie avait jusqu'alors soutenu, celui d'un recours à la conférence ; sans compter que la solution était avantageuse, en ce qu'elle laissait à la Turcpiie ce qui présentait pour elle le plus d'intérêt, le delta du Danube et l'île des Serpents, pour n'attribuer aux Russes c|u'un point insignifiant, Bolgrad, séparé du lac Yalpuk par une chaussée moldave. Si la France avait pu être tentée de faii'e défection, elle ne pouvait plus décemment céder à cette tentation, alors que la Russie venait de donner une preuve aussi éclatante de son esprit de conciliation, et si, comme il était probable, l'Angleterre persistait dans son refus, c'est surtout alors que les Russes aiu-aient le beau rôle.

Les dispositions de l'Angleterre le leur assiu'aient d'avance. La nouvelle proposition ne fut pas mieux reçue à Londres que les précédentes. Le seul résultat qu'elle obtint fut d'augmenter l'ÙTÎtation du gouvernement anglais contre l'intermédiaii-e qui la lui avait transmise. Entre Paris et Londres, on en est maintenant à la polémique déclarée : au début d'octobre, lord Cowley vient Ih-e à Walewski (2) une dépêche de Clarendon se plaignant que, u dans toutes les discussions, petites ou grandes, qui se sont élevées par rapport à l'exécution du traité de Paris, le gouvernement de l'empereur se soit toujours prononcé en faveur de la Russie. » Accusé de partialité, Walewski regimbe, proteste de sa bonne foi, de son indépendance de jugement et, plus U en proteste, plus U

(1) Momy, 18 septembre 1856.

(2) Octobre 1856.

s'interdit de se déjuger. La discussion a haussé de ton sans pour cela faire un pas.

Au point où en sont les choses, le chassé-croisé d'alliances rêvé par Gortchakoff paraît, d'ores et déjà, passé de Tétat de rêve à celui de fait accompli.

Non contentes de se quereller, la France et l'Angleterre se combattent ouvertement sur le terrain diplomatique. L'enjeu de leur lutte est le concours de la Turquie. Pendant que la France, d'accord avec la Russie, presse les Turcs de consentir à remettre les questions en litige au jugement d'une conférence, l'Angleterre leur démontre que ce serait pour eux une humiliation et appuie ses arguments de l'envoi d'une force navale. En butte aux injonctions opposées de leurs deux alliées, les malheureux Turcs ne savent à quel saint se vouer. Libres d'opter à leur gré, sans doute n'auraient-ils pas hésité longtemps. Entre l'intérêt de garder Bolgrad et celui de conserver l'île des Serpents, le delta du Danube et, par surcroît, d'être délivrés de la présence des vaisseaux anglais dans le Bosphore et des troupes autrichiennes dans les principautés, aucune comparaison n'était possible, aucune hésitation permise. Mais, plus turque que la Turquie elle-même, l'Angleterre est là pour empêcher les ministres du sultan de se relâcher de leurs prétentions, de consentir à une transaction, enfin de suivre leur penchant.

Autant dire qu'elle le leur interdit. Car ce ne sont plus des conseils qu'elle donne, mais bien des ordres qu'elle dicte ; ce n'est pas en alliée, pas même en protectrice qu'elle parle : c'est en maîtresse. Elle n'hésite pas à faire de la docilité des Turcs la condition même de son alliance : (( Dites à la Sublime-Porte, mande Palmerston à son ambassadeur, que notre amitié est à ce prix : temporiser. » Elle laisse entendre que ses représailles pourraient aller plus loin : « Si la Porte, fait-elle dire à Constantinople, n'a pas souci de la dignité de l'Angleterre, elle mettra le gouvernement anglais dans la nécessité de n'avoir désormais aucune confiance en elle et d'agir en conséquence (1). » Il n'y a pas qu'une menace dans ces paroles : il y a aussi un aveu. L'intérêt de la Tiu-quie n'est cpi'un prétexte ; le motif réel de la passion que l'Angleterre apporte à

(1) Thouvenel, octobre-novembre 1856.

LA MISSION MOKNY 145

cette affaire, c'est le souci mal entendu de sa dignité, qu'elle confond avec son aniour-{)ropre, avec sa vanité. Elle a mis son point d'honneur à avoir le dernier mot ; il faut qu'elle l'ait. A défaut d'arguments, elle compte, pour faire réfléchir les Russes, sur le spectacle de ses canons. De renforts en renforts, l'escadre qu'elle maintient en observation dans le Bos])hore en est venue à constituer une force navale imposante. Sans cesse do nouvelles unités viennent rallier le pavillon de l'amh-al Lyons. Tant dans la Corne-d'Or que dans les détroits, il y a, à la fin d'octobre, plus de quinze bâtiments anglais en croisière ou au mouillage. Sans doute ce déploiement de forces est officiellement destiné à intimider les Russes. En fait, c'est sur les Turcs qu'il pèse et c'est eux cpi'il met à la discrétion de l'ambassadeur anglais, lord Stratford de Redcliffe.

Gallophobe impénitent, Stratford ne s'était jamais résigné qu'à contre-cœur à marcher d'accord avec une puissance qu'il avait passé la majeure partie de sa carrière à combattre. Habitué à régner en maître dans les conseils du sultan, il s'était soumis de moins bonne grâce encore à un partage d'influence avec la France. En pleine campagne de Crimée, il avait mis à une rude épreuve la patience de son collègue français, Thouvenel. La paix conclue, ce fut bien pire. Si pou qu'il l'eût contenue, l'humeur batailleuse et dominatrice de Stratford réclamait une revanche : Bolgrad vint à point pour lui en offrir l'occasion.

La politicpie anglaise retrouve en lui un auxiliaire docile, dès l'instant qu'elle tend à régenter la Porte et à faire échec à la France. Il met toute sa fougue au service d'une cause cpii flatte ses passions maîtresses : l'amour do la domination et celui de la lutte. Le grand vizir Aali Pacha et le ministre des affaires étrangères, Fuad, lui paraissent suspects de condescendance envers la France. C'est assez pour qu'il complote leur chute. Il lie partie avec leur adversake, Reschid Pacha, qui, à l'mstigation de Stratford, se fait le chef d'une opposition telle qu'on n'en a jamais vu en Turquie, critiquant tous les actes du gouvernement, s'en prenant à la paix, au traité du 30 mars, à celui du 15 avril, au hattihumayoun, groupant autour de lui tous les mécontents, faisant même courir le bruit de révolutions prochaines. Stratford prête ouvertement son appui à cette campagne et s'emploie activement à imposer son protégé au sultan, dont il exploite la vanité en lui faisant conférer l'ordre de la Jarretière. Aali et Fuad, dont la situation est devenue intenable, payent de leurs portefeuilles leurs timides velléités d'indépendance et, au moment même où Stratford est attendu au palais \)onv donner au sultan rinvTstiture de la Jarretière, Reschid est mandé et nommé grand vizir.

Il a fallu à Thouvenel une patience peu commune pour ne pas payer de retour un allié si achai-né à lui faire pièce. Encore a-t-il douté plus d'une fois que sa modération pût préserver de la ruine une alliance aussi impudemment méconnue par Stratford. « Je me demande en conscience, écrivait-il à Walewski (1), lorsque le règlement des graves affaires qui restent à traiter ici exigerait Taccord des ambassades de France et d'Angleterre, comment il sera possible de les mener à bonne fin, avec les dispositions évidemment incurables de mon collègue à tout recevoir sans rien rendre. » Trois mois après, ses doutes se sont transformés en conviction. « A Constantinople, je ne crois pas, écrit-il (2), que Talliance de la France et de l'Angleterre puisse se pratiquer sincèrement et efficacement, sur un terrain où elle serait cependant si nécessaire, tant que le gouvernement de Sa Majesté britannique trouvera bon d'y conserver un agent dont la carrière a commencé et grandi à des époques d'antagonisme entre les deux pays. »

Mais Stratford n'est-il pas excusable de se croire revenu à cette époque bénie de sa carrière? Entre la France et l'Angleterre, tout est alors matière à conflit : Bolgrad, l'île des Serpents, le delta du Danube, les Principautés, l'isthme de Suez. Né pendant l'affaii-e de Bolgrad, le dissentiment portant sur les Principautés prend de jour en jour des proportions plus inquiétantes. Au congrès, la France et l'Angleterre se sont trouvées d'accord pour réclamer l'union sous un même prince des deux provinces de Moldavie et de Valacliie. L'opposition de la Turquie et de l'Autriche ayant empêché cette solution de prévaloii-, le traité de Paris s'est borné à stipuler la convocation, dans chaque principauté, d'une assemblée ou divan, appelée à exprimer les vœux des populations et à les transmettre à des commissaires européens, chargés de procéder à la réorganisation administrative du territoire ; que les divans soient autorisés à se prononcer sur la question de l'union ou de la séparation des deux provinces ; que la liberté des élections et l'indépendance des élus soient sauvegardées, et l'union est assurée.

C'est à réaliser ces deux conditions et à combattre d'ores et déjà les objections de la Turquie contre l'union que s'emploie la diplomatie française. Pour cette œuvre, elle a cru pouvoir compter sur le concours de l'Angleterre. Quelle n'est pas sa surprise en constatant que celle-ci hésite à le lui prêter? L'abstention de Stratford frappe d'avance de stérilité les efforts de Thouvenel auprès do la Porte, c Je dois vous confesser

(1) Le 11 août 1856.

(2) Le 17 novembre 1856.

dès à présent, écrit Thouvonol à AValcwski (1), que je n'obtiendrai rien. Aali Pacha, qui a résisté à vous-même et à l'empereur, ne cédera certes pas devant moi. Pour faii-e brèche, il faudrait joindre à mon feu celui de lord Kedcliffe. Or, son artillerie est muette. Si elle se charge jamais, elle sera tirée avec ménagement et, d'après ce que le grand vizir tient de la bouche de lord Clarendon et de lord Palmerston, les boulets envoyés de Londres ne seraient pas de calibre. Tenté dans de semblables conditions, tenez d'avance notre assaut pour repoussé. »

Bientôt, ce n'est plus seulement de n'être pas soutenu que se plaint Thouvenel, mais bien d'être combattu par Stratford : l'artillerie du belliqueux ambassadeur s'est bien chargée, mais c'est sur nous qu'elle tire. Stratford ne se cache pas d'être hostile à l'union des Principautés. Il laisse entendre que ses sentiments sont partagés à Londres et l'attitude de son gouvernement tend de plus en plus à accréditer cette opinion. L'ambassadeur de Turquie étant venu lui Ike une dépêche oii il s'élève contre l'éventualité de l'union, Clarendon y donne une approbation presque sans réserve. En rapportant à son ambassadem* à Paris l'entretien qu'il a eu avec Musurus Pacha, le ministre anglais reproduit complaisamment l'argumentation turque, dont il se déclare vivement frappé. Devant des preuves aussi irrécusables, il n'y a plus à se faire d'illusions sur un changement d'opinion que le cabinet de Londres ne cherche d'ailleurs pas à dissimuler. Le résultat est que la France et l'Angleterre se trouvent en désaccord, à Constantinople, sur une question de plus et, qui plus est, sur une question grosse de complications, car Napoléon III est aussi résolu à obtenir, dans les Principautés, une application du principe des nationalités que l'Angleterre et la Turquie sont obstinées à lui refuser cette satisfaction. <( Les questions pendantes sont aujourd'hui celles de Bolgrad, de l'union des Principautés et du percement de l'isthme de Suez. Sur ces trois points, la divergence des deux cabinets est complète. Si l'on descend à des affaires d'un ordre inférieur, la lecture des dépêches consulaires, presque sans exception, dénote entre les agents des deux pays une rivalité des plus regrettables. » La situation est condensée dans ces deux plirases extraites d'un rapport de Thouvenel à Walewski (2).

(1) Le 20 jinUet 1856.

(2) 17 novembre 1856.

Parallèlement au conflit entre Paris et Londres s'était développée rintimité entre la France et la Russie. C'est avec raison que Morny signalait, dans la simultanéité de ces deux faits, non pas une simple coïncidence, mais un rai)port de cause à effet. « H arrive forcément ce que j'avais prévu, écrit-il (1). et ce dont les Anglais auraient bien pu se douter : c'est que rien n'est plus fait pour rapprocher les deux pays et les deux cabinets de France et de Russie que la conduite de l'Angleterre. » La force des choses voulait que les relations de la France avec Londres et Pétersbourg suivissent une évolution inverse et en vinssent à présenter un contraste cpie des circonstances particulières contribuèrent ancore à accentuer.

Les fêtes du couronnement venaient de s'ouvrir à Moscou. Toute la cour et le corps diplomatique avaient suivi l'empereur et la famille impériale dans la capitale sainte de la Russie pour prendre part aux cérémonies dont s'accompagne cette solennité. Les fêtes s'y déroulaient dans l'ordre traditionnel, au milieu du concours habituel de princes, d'ambassadeurs, de courtisans et de peuple. Entrée solennelle de l'empereur, revue des troupes, proclamation de l'avènement par les hérauts, couronnement, se succédaient selon un cérémonial intangible et chaque journée effaçait par sa splendeur l'éclat de la précédente.

Morny avait quitté Pétersbourg le 22 août ; « une émigration de cent dix personnes et le transport d'un bagage considérable » : ainsi décrit-il luimême l'exode de l'ambassade de France vers Moscou. C'est dire qu'il n'avait pas l'intention d'y passer inaperçu. « Deux palais avaient été loués à Moscou pour la France ; ils étaient contigus ; l'un, le palais Korsakoff, était destiné à la maison militaire ; l'autre, le palais Rakhmanoff, à l'ambassade. Le premier de ces bcâtiments était déjà livré aux ouvriers qui se hcâtaient de l'aménager pour la fête que Morny devait y offrir à l'empereur (2). »

Cette fête clôtura la série des bals offerts, soit à la cour, soit dans les ambassades étrangères et les éclipsa toutes par son incomparable éclat. « La grande salle du palais Korsakoff, entièrement décorée d'après les

(1) 3 novembre 1856.

(2) Jacques Arnavon, « Morny diplomate », Revue hebdomadaire.

indications de rambassadeur, rappelait quelque féerique gravure d'Eisen ou de Cochin. Sur un fond bleu tendre s'étendait un treillage à losanges d'or, chargé de feuillage, de médaillons, d'appliques ruisselantes de lumière. Une estrade, réservée à la cour, avait été disposée au fond ; l'empereur, l'impératrice vinrent y prendre place vers dix heures et demie, accompagnés du grand-duc et de la grande-duchesse Constantin, des grands-ducs IN^icolas et Michel et de tous les princes étrangers présents. « L'empereur, écrit Morny le 29 septembre, vêtu de l'uniforme blanc de ses chevaliers-gardes, portait le grand cordon de la Légion d'honneur. Il m'a dit en entrant : « Monsieur l'ambassadeur, j'ai aujour- « d'hui, pour la première fois, l'honneur de porter le grand cordon de la « Légion d'honneur que m'a envoyé par vous l'empereur Napoléon et « je suis chamié que ce soit chez vous. » Alexandre ne s'en tint pas à ces gracieuses banalités dont les souverains, dans les fêtes officielles, ont l'habitude de meubler la conversation : il voulut ou feignit de vouloir prendre part au bal et de s'y amuser : mot d'ordre que sa suite s'empressa de suivre. La première danse comprit l'ambassadeur et l'impératrice, l'empereur et IVIme de Seebach, la femme du ministre de Saxe, qui avait bien voulu accepter les fonctions de maîtresse de maison. Au souper, l'impératrice prit place dans un salon spécial, à une table de douze à seize couverts autour de laquelle se rangèrent, avec la famille impériale, les ambassadeurs et Mme de Seebach. Le couple impérial demeura encore longtemps au palais, faisant ainsi exception à la règle qui veut que les souverains, invités à un bal, se signalent par la brièveté de leur apparition. L'attitude d'Alexandre, au cours de cette soh'ée, fut très remarquée et provoqua de nombreuses jalousies (1). »

L'éblouissant succès mondain que fut le bal de Morny n'est qu'un épisode, le plus brillant sans doute, d'une mission qui fut un chef-d'œu\Te de fastueuse représentation. « Je pense, écrivait-il de Moscou à Napoléon III, que vous n'aurez pas à regretter de m'avoir envoyé en Russie et que je n'y ai pas fait mauvaise figure. » Fah'e bonne figure n'était pas sans mérite, au milieu d'ambassades extraordinaÙTS qui rivalisaient entre elles de magnificence. Quand, le 26 août, le corps diplomatique, s'étant réuni chez Morny, se rendit en cortège au Ki-emlin, pour assister à la cérémonie du couronnement, ses membres prirent place dans des équipages de gala, dont le défilé offrit un pittoresque et imposant spectacle. Chaque chef de mission avait mis son point d'honneur à faii'e des

(1) Jacques Arnavon, article cité.

siens un modèle de richesse et de tenue. « L'éclat des nôtres, relevé par une élégance toute française, portait le cachet du goût de notre ambassadeur. Le carrosse du comte de Morny, à six glaces et à roues dorées, était à l'intérieur un véritable chef-d'œuvre de broderies et d'ornementation ; il était attelé de six chevaux anglais. Les gens, poudrés, avaient la livrée blanc et or, le lampion, la culotte et le gilet rouges (1). »

Luxe des équipages et de la li\Tée, splendeur des aménagements, goût parfait de l'ordonnance générale et des moindres détails, éclat de bon ton de la suite, rien ne fut négligé par Morny pour s'acquitter, à son honneur et à celui de son souverain, de la tâche brillante et difficile qui lui était échue. C'est sans forfanterie qu'il pouvait se rendre à lui-même ce témoignage : « Je crois avoir réussi, au milieu de tous ces princes étrangers, à donner, par mon langage, par mon attitude, de l'empereur Napoléon, de son gouvernement, de la France, l'idée grande et élevée qu'ils méritent (2). »

Le rang de doyen dont Morny se trouva investi, l'éclat qu'il sut donner à la mission française, contribuèrent à lui assurer parmi tous les représentants étrangers une place hors de pah", une situation pri\^égiée, que le tsar, les grands-ducs et la cour tout entière prirent à tâche de rehausser encore par les témoignages publics de leur faveur. « L'empereur, rapportait-il (3), m'a traité comme jamais ambassadeur ne l'a été, au dh'e de tous. )) Seul de tous les ambassadeurs, il reçut d'Alexandre II le grand cordon de Saint- André, le premier ordre de la Russie, donnant droit à tous les autres. La réconciliation des deux pays trouvait pour ainsi dire son expression matérielle et tangible dans la situation d'exception faite à rambassadeur de France, et le caractère imposant de la mise en scène formait à cette réconciliation le cadre le plus magnifique cpi'on pût rêver.

Une confiance croissante s'établit à cette époque dans les relations politiques de Morny avec Alexandre II et Gortchakoff, car, à Moscou, en dépit des fêtes, la politique n'a jamais chômé complètement. « Soyez bien sûr, écrit Morny (4), que j'ai acquis sur l'esprit de l'empereur et celui de son ministre une très grande influence que je pourrai mettre à profit dans l'occasion. » Gortchakoff lui confie, assure-t-il encore, toutes ses affaires et ses rapports avec la diplomatie étrangère et, de fait, la correspondance de Morny atteste qu'aucune question ne se présente alors, en

(1) Cjmte Jjachim Murât, op. cit.

(2) Momy, 25 septembre 1856.

(3) Le 15 septembre 1856.

(4) 6 octobre 1856.

LA MISSION MOUNV iSl

Espagne, en Grèce, en Italie, dans les Balkans, en Perse, en Chine, sans que Gortchakoff prenne lïnitiative de lui en parler. Grâce à ce commerce presque journalier, leur mutuelle sympathie s'est fortifiée, leur intimité personnelle resserrée. Avec' une nuance de flatterie, dont il ne se défaisait jamais complètement, même dans ses instants d'abandon, Gortchakoff ne se lasse pas de vanter les mérites, de chanter les louanges de Napoléon III, et évoque à propos le souvenu- de la reine Hortense, qu'il a connue jadis à Arenenberg et à Florence : « Il a conservé un petit talisman qu'elle lui a donné en Italie. »

C'est aussi le moment où se place, entre Alexandre II et Morny, une conversation que l'ambassadeur a notée sous forme de dialogue et dont l'expression presque familière, le ton d'expansion discrète et contenue tranchent d'une manière si frappante sur la sécheresse habituelle des entretiens diplomatiques. Aujourd'hui encore, une impression de chaleur se dégage de ces lignes où, sous la simplicité de la forme, se révèle l'émotion des deux interlocuteurs, lorsqu'ils jettent les bases d'une entente entre leurs pays et échangent la promesse d'une mutuelle confiance ; et quelque chose de leur accent de smcérité a passé dans ces mots par lesquels Alexandre II, prenant la main de Morny « avec une affection véritable », met fin à leur entretien : « Monsieur l'ambassadeur, j'ai une entière confiance en vous et je vous promets de m'adresser à vous toujours, avant de rien faire qui soit de nature à troubler cette bonne harmonie. »

En vérité, quiconque n'eût pas été averti ne se serait jamais douté que, de l'Angleterre et de la Russie, l'alliée de la France était la puissance avec qui elle se querellait à Constantinople et son ennemie de la veille celle avec qui elle était en coquetterie à Moscou. Mieux placé que qui que ce soit pour juger de l'ironie de notre position, Thouvenel en faisait spirituellement ressortir l'étrangeté et le paradoxe, « Êtes- vous bien sûr, écrivait-il à Benedetti (1), que ces fallacieux journaux ne nous ont pas trompés en annonçant Cjuc, le 8 septembre 1855, Sébastopol serait tombé sous les efforts combinés de la France et de l'Angleten'e? Ne nous ont-ils pas surtout mystifiés en publiant un traité qui aurait été signé, le 15 avril 1856, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche pour combattre les velléités ultérieures de la Russie? Oh ! les grands seigneurs de Moscou ont tort de plaisanter sur les larmes du très sensible Morny ! Ils devraient plutôt les recueillir comme des perles. Toujours est-il que, de fil en aiguille,

(1) 10 novembre 185G.

ino voilà en alliance avec M. Boutenieff (1) et que, par-dessus le marché, jo suis battu de compte à demi avec lui. »

Resté partisan de T alliance anglaise, en dépit des torts de Stratford envers lui, Thouvenel ne cachait pas les préoccupations que lui causait cette situation. Pour peu qu'elle se perpétuât, l'exception aurait bientôt fait de devenir la règle et Talliance russe de se substituer à l'alliance anglaise. Substitution des plus fâcheuses, au jugement de Thouvenel, qui la dénonce comme le terme fatal vers lequel s'achemine inconsciemment la France. « Avons-nous raison, écrit-il (2), de nous séparer sur cette question de Bolgrad, sur une question aussi secondah'e, je ne dirai pas de ces tristes Autrichiens, mais des Anglais? Les politesses que nous fait la Russie cachent de grands déboÙTS ! Nous ne pouvons rien fake d'utile avec Saint-Pétersbourg sans démenth* toutes les traditions de notre politique. Rappelez-vous que Napoléon, au moment de passer aux actes, a maudit les éblouissements de Tilsitt : gardons-nous, pour l'amour du ciel, de ceux du couronnement de Moscou. »

Ainsi, pour engager le gouvernement à lâcher pied sur la question de Bolgrad, Thouvenel invoque le danger de compromettre l'alliance anglaise. Pour l'encourager, au contraire, à tenir bon, Morny nïnvoque pas l'intérêt de l'alliance russe. Nous ne répondrions pas que, si Ton avait pu regarder au fond de sa pensée, on n"y eût pas discerné cette préoccupation : en tout cas, il ne l'énonce pas. Son argumentation sïnspire de raisons multiples, toutes d'ordre très élevé, qui méritent d'être résumées. Avant tout, il commence par se défendre contre le reproche qu'il devine de se laisser éblouir et séduire. « Croyez-moi, déclai"e-t-il, je ne suis pas sous le charme. » Cette accusation écartée, il justifie son opinion par des arguments qui s'enchaînent avec une remarquable logique. « J'ai l'orgueil, écrit-il, de juger tous les jours que l'ascendant prodigieux de notre empereur et de notre gouvernement tient, non pas seulement au succès de nos armes, mais à la confiance que son caractère a inspb-ée au monde entier (3). » Convaincu que la France est redevable de cet ascendant surtout à sa réputation de loyauté, Morny l'adjure de ne pas démentir une confiance où il voit sa plus grande force et la source même de son prestige. Car il y va pour elle de son honneur, tandis que celui de l'Angleterre n'est pas en jeu : « A mes yeux, la situation n'est pas égale et, dans la difficulté qui nous divise, le pas que ferait vers nous le gouvernement anglais

(1) Ambassadeur de Russie à C' nstantinople.

(2) 27 octobre 1866.

(3j 6 octobre 1856.

ne vaut pas celui que nous ferions vers lui... Si c'est l'Angleterre qui arrive à nous, elle ne fait pas autre chose que de suivre les voies les plus simples et les plus strictes de la saine équité... Mais nous, je vous le demande, en présence de cette Europe attentive qui juge chacun de nos actes, comment pourrions-nous justifier un tel revirement d'opinion? Nous aurions publiquement proclamé qu'une chose nous paraissait juste, et nous irions publiquement avouer que néanmoins nous cessons de la soutenir ! Notre puissance morale serait tuée du coup, et tout le prestige, toute la confiance obtenus jusqu'ici seraient gravement compromis. » De la fermeté qu'elle montrera, dépend donc, d'après Morny, l'ascendant moral de la France, non seulement sur la Russie, mais sur l'Europe entière : et le souci de cet ascendant doit, à ses yeux, primer l'intérêt même de l'alliance anglaise. « Certes, personne n'est plus que moi partisan de l'alliance anglaise : c'a été la croyance politique de toute ma vie, et la connaissance plus approfondie des ressources et du caractère de ce pays-ci n'a pas altéré chez moi cette prédilection. Aussi ai-je toujours eu soin de la placer hors de toute atteinte. Mais je mets au-dessus de l'alliance anglaise et de toutes les alliances du monde notre propre dignité, notre considération, notre réputation de fermeté et de loyauté. » Le sacrifice de ces biens inestimables tournerait d'ailleurs au détriment de l'alliance même qu'il aurait eu pour but de sauvegarder. « L'alliance anglaise, il ne faut pas s'y tromper, domine le monde, quand elle réunit les deux plus grandes puissances, les deux peuples les plus avancés, dans l'intérêt de la civilisation. Mais du jour où elle ne réunirait plus que deux forces matérielles, destinées à imposer aux autres nations la loi du plus fort, elle révolterait bientôt le sentùnent honnête du reste de l'Europe, et j'oserais prédÙT, sans savoir pourquoi ni comment, qu'elle cesserait de tourner à l'avantage de ces deux grands pays. » Le bon sens de Morny se refuse enfin à admettre qu'une alliance éprouvée sur les champs de bataUle soit à la merci d'un désaccord portant sur d'aussi misérables objets que Bolgrad et l'île des Serpents : « En cédant, conclut-il, la France se déjuge et sacrifie sa propre dignité non pas à l'alliance anglaise, car cette alliance ne peut pas tenir à si peu, mais à des exigences à mon avis exagérées. »

Que l'alliance anglaise exige ou n'exige pas le sacrifice de Bolgrad, il n'en reste pas moins qu'elle est assez ébranlée pour insph-er des craintes à un homme aussi avisé que Thouvenel et que l'idée d'une alhance russe a suffisamment pris corps pour éveiller ses alarmes. S'il ne se hasarde pas encore à opposer l'une à l'autre, s'il conteste même que l'ai-

lo4 ALEXANDRE II, GOIITCIIAKOFF ET NAPOLÉON III

liance anglaise soit sérieusement menacée, Morny n'en est pas moins amené à discuter comme plausible l'hypothèse où elle se dissoudrait et, qui plus est, à prendre délibérément son parti de ce sacrifice, s'il est nécessah-e à l'ascendant moral de la France sur la Russie. C'est assez pour permettre de mesurer le chemin parcouru en trois mois et montrer combien la situation s'est rapprochée du but auquel tend Gortchakoff.

Le sort de Bolgrad et celui de l'île des Serpents ont passé au rang de Ciuestions européennes.

On ne peut pas ne pas être frappé de l'énergie, de l'obstination avec lesquelles Gortchakoff se cramponne à ces lambeaux, à ces débris de la puissance russe sur le Danube et dans la mer Noù-e. Aux Français qui s'étonnent de voir les Russes prendre tellement à cœur de telles misères, Morny répond que cette ténacité s'explique très simplement. « Franchement, il est bien naturel, de la part de la Russie, de tâcher de perdre le moins de territoire que possible, du moment où un doute a pu s'élever sur telle ou telle possession. N'est-ce pas le rôle du perdant de diminuer sa perte le plus qu'il peut, de tirer, comme on dit, son épingle du jeu (1)? » Que la Russie ait essayé de « th'er parti des points oubliés ou des interprétations douteuses », quoi de plus logique et de plus normal? Elle est la seule puissance à laquelle on ait arraché quelque chose. « C'est elle Cjui fait toutes les pertes d'influence, de marine, de territoire. Qu'elle ait cherché à en adoucir l'amertume, à en atténuer la riguem-, il me semble que c'est assez pardonnable (2). » La susceptibilité n'est-elle pas le fait des vaincus et, humiliée comme elle l'a été, la Russie peut-elle ne pas s'émouvoir du moindre sacrifice imposé à son orgueil, de la moindre piqûre faite à son amour-propre?

Les raisons qu'indique Morny sont justes mais ne sont pas complètes. Elles n'empêchent pas qu'un autre sentiment ait contribué, pour une part peut-être plus large, à entretenir l'obstination des Russes, et ce sentiment est le désir d'alimenter un conflit dont peut sortir la brouille de la France et de l'Angleterre.

Leur dissentiment en laisse déjà entrevoir la possibilité, quand l'Angle-

(1) 6 octobre 1856.

(2) 25 octobre 1856.

terre prend une détermination qui porte la crise à l'état suraigu : elle donne ordre à ses vaisseaux de rentrer dans la mer Noire, L'embarras de la France se révèle dans le télégramme par lequel "Walewski annonce le fait à Morny. « La corde se tend de plus en plus sur Bolgrad, lui dit-il (1). L'Angleterre en fait une très grosse question... Que fera la Russie si l'Angleterre persiste à ne rien entendre? Les bâtiments anglais rentrent dans la mer Noire. Comptez que nous resterons inébranlables. »

Si inattendue qu'elle soit, le détermination de l'Angleterre ne prend pas Gortchakoff au dépourvu. Trois mois auparavant, les navires anglais sont déjà entrés dans la mer Noire : les faits ne font que se répéter. Seulement, cette fois-ci, la Russie n'a pas à se donner la peine de faire appel à la France : c'est la France qui l'interpelle. Gortchakoff a eu trop à se louer de l'attitude qu'il a prise, la fois précédente, pour en adopter une différente : en bon diplomate, il se conforme au « précédent ». Aussi, lorsque Morny vient le prier « de ne rien faire, de ne rien écrii'e, de ne rien dire sans s'être entendu avec nous et de ne pas nous jeter de chats entre les jambes », Gortchakoff ne fait-il aucune difficulté à s'y engager et à « promettre solennellement d'attendre de nous ses inspirations ». Comme il avait d'ores et déjà préparé une dépêche traçant des directions à son ambassadeur à Constantinople, il la déchii'e devant Morny et « il attend ». A son tour, Alexandre II adhère au plan de conduite, c'est-à-dire d'abstention, que Morny a fait accepter à Gortchakoff et révoque les instructions qu'il a données. Lui aussi attend de la France « le mot d'ordre ». Dès le lendemain du jour oii il a été saisi de l'incident, Morny peut donc télégraphier à Walewski (2) : « La Russie ne fera rien sans s'entendre préalablement avec nous. L'empereur Alexandre a dans l'empereur Napoléon une confiance extrême. Conseillez donc ce que vous voulez qui soit fait. »

Cette fois encore, l'objectif de Gortchakoff se dégage clairement de sa tactique : en s'abritant derrière la France, en s'en remettant à elle, en poussant la déférence aussi loin qu'elle peut aller, il la met dans l'impossibilité d'abandonner la Russie et l'oblige à persévérer dans une attitude qui accroît son désaccord avec l'Angleterre.

Au point où en sont les choses, le danger couru par l'alliance anglaise ne peut plus être mis en doute et Morny est bien forcé d'en convenir. « Maintenant, dit-il, je ne vois pas d'issue possible à la situation, à moins que le bon sens du peuple anglais et du Parlement ne fasse justice du mauvais procédé dont on se rend coupable envers nous et de la légèreté

(1) 12 octobre 1856.

(2) 13 octobre 1856.

avec laquelle on risque de compromettre une alliance qui assurait le repos du monde, qui satisfaisait tous les amis du progrès et de la civilisation et dont un seul jour de durée vaut plus que tous les Bolgrad de la terre (1). »

Moins que jamais pourtant, Morny ne pense que la France doive sacrifier sa dignité au maintien de cette alliance, car c"est bien la dignité, riionneur même de la France qui se trouvent mis en jeu par la brutale initiative de l'Angleterre et plus gravement encore qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors par son obstination : « L'affaire est grave, écrit Morny (2) sous l'impression même de la nouvelle. Je trouve le procédé des Anglais d'une outrecuidance sans égale. S'arroger ainsi le droit de décider une question sur laquelle la France a un autre avis qu'eux, c'est presque une grossièreté ; maintenant je me demande s'il est possible de la tolérer. »

A la question posée par lui, Morny n'ajourne pas sa réponse et la formule sans hésiter : « Certes, il ne faut pas faire bon marché de l'alliance anglaise, il faut épuiser toutes les bonnes paroles, toutes les voies de conciliation possibles. ]\Iais à aucun prix il ne faut permettre à l'Angleterre de s'arroger des droits qu'elle n'a pas et de se donner des ans qui placeraient la France dans une situation d'infériorité aux yeux du monde entier. » Plutôt donc renoncer à l'alliance anglaise que de courber la tête, de se laisser faire la loi par l'Angleterre, de tolérer un procédé qui n'est pas gentleman lïke.

Loin de calmer l'indignation de Morny et d'ébranler sa conviction, la réflexion ne fait qu'accroître l'une et fortifier l'autre. « Comme Français, écrit-il quelques jours plus tard (3), je suis profondément blessé de la conduite des Anglais. Car, s'arroger le droit de fake, à notre nez et à notre barbe, la police des eaux de la mer Noire ; violer les termes fondamentaux du dernier traité de Paris, quand, de tous les points en litige, il n'en reste plus qu'un seul, peu important, sur lequel la France diffère d'opinion avec l'Angleterre : c'est témoigner à l'empereur Napoléon bien peu d'amitié, bien peu d'égards ; c'est oublier bien \ite les deux années pendant lesquelles les armées des deux pays ont partagé fraternellement les mêmes dangers et la même gloke. Certes, je suis convaincu que les compagnons d'armes de nos soldats verront avec tristesse naître une pareille cause de refroidissement. Le ministère anglais nous place dans l'alternative cruelle de supporter une humiliation, de tolérer vme violation du droit public dont nous sommes, au même titre que lui, constitués

(1) 25 octobre 1856.

(2) 14 octobre 1856.

LA MISSION niOUNY 157

les gardiens, ou de rompre une alliance scellée de notre sang, et de plonger de nouveau dans une anxiété pénible, dans un trouble profond, les intérêts du monde entier. »

Élevée ou plutôt maintenue à cette hauteur, la question n'est donc pas de savoir si la France optera pour l'alliance de l'Angleterre ou pour l'amitié de la Russie, mais ce qu'elle préférera de l'alliance anglaise ou de sa dignité, de son prestige, de sa considération en Europe. « Calculez bien, dit Morny à Walewski (1), que le gouvernement de l'empereur entre, pour sa situation en Europe, dans un défilé important et épineux. Nous pouvons rester froids, silencieux, dignes, montrer à l'Angleterre notre chagrin, lui faire comprendre combien nous ressentons son manque d'égards. Mais si, par crainte d'une plus grave complication, pour sortir d'embarras, nous paraissions faiblir, chercher un moyen de nous tromper nous-mêmes sur notre propre opinion, si même nous laissions trop longtemps à l'Angleterre le monopole de ses promenades dans la mer Noire, Tempereur Napoléon perdrait, je ne vous le cache pas, de son prestige et de sa force dans l'Europe entière. » A l'idée que son pays, son souverain puissent perdre quelque chose de ce prestige si chèrement acquis, de cette autorité dont U avait été si fier de constater la puissance, le patriotisme de Morny se révolte, « son sang bouillonne » et il ne « se sent plus assez calme pour exprimer les idées qui lui traversent la tête et le cœur ». Aussi aucune des conséquences du parti qui seul lui paraît compatible avec la dignité de la France ne lui semble- t-elle devoir la faire céder ou reculer : « Il faut bien regarder en face cette difficulté, car les Anglais ne cèdent presque jamais et, si nous cédons, nous perdons la suprématie que nous avons conciuise. H n'y a pas de milieu. »

Bien entendu, Alexandre II et Gortchakoff ne se font pas faute d'exploiter ce thème auprès de Morny : la France est atteinte, au même titre que la Russie, voire même plus directement qu'elle, par l'acte du gouvernement anglais. De cet acte, ils ne veulent retenir qu'une chose : la violation du traité de Paris, dont il appartient à la France plus qu'à eux-mêmes d'obtenir réparation. C'est une affaire à régler entre Paris et Londres, plus encore qu'entre Londres et Pétersbourg. Quant à eux, ulcérés de la conduite des Anglais, ils attendent avec calme l'effet de leur appel à la France, envers cpii ils protestent de leur confiance et témoignent autant de reconnaissance que l'Angleterre lui montre d'ingratitude et d'arrogance. « Dites bien à l'empereur Napoléon, déclare

(1) 25 octobre 185G.

Alexandre II à Morny (1). qu'il peut compter sur moi et que je n'oublierai jamais la manière dont il agit à mon égard, et je souhaite de tout cœur de trouver T occasion de lui en donner des preuves. »

L'honneur et l'intérêt ne sont-ils pas d'accord pour dissuader Napoléon III de tromper une attente si confiante, de décourager une si généreuse reconnaissance?

Au dilemme où Morny enferme l'empereur et Walewski, tenir bon ou déchoir en Europe, il ne veut leur laisser aucune issue, aucune échappatoh-e. Car il sent bien que leur embarras, le sentiment de leur responsabilité leur en fera chercher quelcj[u'une et que peut-être Tastuce de l'Angleterre les aidera à faire absoudre par leur conscience ce qui serait, d'après lui, une capitulation. Allant au-devant des arguments de Londres, il les réfute un à un. Nous ne serions évidemment pas tenus de faire preuve de loyauté envers la Russie, si elle en avait manqué envers nous, si elle n'avait pas joué franc jeu avec nous, si son obstination à revendiquer Bolgrad cachait une conception machiavélique, soit de politique orientale, soit de politique générale. Mais peut-on prétendre sérieusement que Bolgrad a une valeur quelconque, que c'est « une position offensive, créée précédemment ad hoc, en vue des éventualités actuelles? » Morny a beau jeu pour faire justice de cet argument : (( Bolgrad est une situation de hasard, à laquelle la Russie tient parce qu'il est naturel de tenir à ce qu'on veut vous prendre, et qui ne commande pas plus la navigation du Danube que le lac d'Enghien celle de la Seine (2) !... On a vu des arbres et des radeaux venus du Danube jusque-là, et on se représente déjà Bolgrad devenant une place forte, un arsenal maritime, et envoyant par le lac Yalpouk une flotte qui descendrait le Danube et kait menacer Constantinople. Ces suppositions ne seraient que ridicules et absurdes, si eUes n'étaient la grave et triste cause du différend qui tient en suspens le repos et le travail de l'Europe entière (3). » Bolgrad mis hors de cause, la politique russe, disculpée des soupçons qui s'attachent à elle en Orient, reste sous le coup d'une accusation plus difficile à réfuter : celle d'avoir voulu désunir la France et l'Angleterre. Morny l'en défend non moins déhbérément. « La paix signée, la Russie reprenait ses relations avec trois grandes puissances. On a beau fahe, les gouvernements sont comme les individus : on n'aime jamais également trois personnes. La Russie trouvait que l'Autriche avait été ingrate à son égard, que l'Angleterre

(1) 3 novembre 1856.

(3) 25 octobre 1856.

s'était montrée plus rigoureuse que la France. Les officiers russes parlent tous français ; quelques sympathies naturelles s'étaient éveillées ; on a fait peut-être un peu meilleur accueil ici aux Français qu'aux autres. Mais cette nuance a à peine dépassé la limite des rapports sociaux- Y a-t-il un acte quelconque qui ait pu donner de l'ombrage à l'Angleterre? Lord Granville et lord Wodehouse peuvent attester l'un et l'autre que j'ai toujours cherché à dissiper leurs préventions et que mon langage n'a jamais varié... J'ai trouvé ici un grand caractère de sincérité dans le langage de l'empereur Alexandre, une grande netteté dans celui du prince Gortchakoff ; ils se sont l'un et l'autre expliqués toujours avec franchise sur toutes les questions, ne se cachant pas d'avoir été amenés à inaugurer une nouvelle politique, plus nationale, plus intérieure, renonçant à tous projets, à tous préjugés sur la Turquie, mais ne renonçant cependant pas à rester la Russie, ce qui est assez naturel... Voilà ce que saisit un esprit impartial et modéré, mais lord Palmerston est-il dans ces conditions (1)? « Si la Russie n'est pas responsable de la tension qui menace de rompre l'aUiance franco-anglaise, à qui en incombe la faute? Si elle n'a pas été au-devant d'une alliance que présage la cordialité de ses rapports avec la France, à qui peut-elle en rendre grâces? A l'Angleterre, répond Morny. « Par la force des choses, la différence des traitements amènera la différence des sentiments et celle des rapports, et l'Angleterre, en se montrant à la fois dure pour la Russie et sans égards pour nous, précipite les choses vers le but qu'elle redoute et peut nous obliger à contracter une alliance que nous ne recherchons pas aujourd'hui. »

Mais quand même l'Angleterre l'eût mérité. Napoléon III n'entendait pas lui donner cette leçon. Aussi la France ne se hâte-t-eUe pas d'envoyer aux Russes « le mot d'ordre » sollicité d'elle et l'attente se prolonge à Pétersbourg. « Comme vous ne me répondez pas, télégraphie Morny (2) à Walewski, le prince Gortchakoff perd patience. » Et, soit embarras, soit malentendu, Walewski prétend ne pas comprendre ce qu'on attend de lui : « Je ne sais pas à quoi vous me demandez de répondre. » Tout porte à croire qu'en passant parole à Napoléon III le gouvernement russe l'avait plongé dans une cruelle perplexité. Déjà, pendant le congrès, l'empereur comparait sa situation envers la Russie à celle des « cochers de cabs de Londres, qui trompent sur les distances, mais qui se croient obligés d'être honnêtes quand on leur tend la main pleine d'argent )). N'ayant pas eu à se repentir du ])rocédé, la Russie l'avait en somme

(2) 20 octobre 1856.

160 ALEXANDRE II, GORTCIIAKOFF Eï NAPOLÉON IH

renouvelé et son habile confiance mettait Napoléon III aux prises avec des scrupules, que révèle le silence de Walewski. Enfin, le ministre se décide à sortir de son mutisme, mais ce n'est pas pour prononcer l'oracle espéré. « L'empereur reste ferme sur Boigrad, télégraphie-t-il à Morny (1). Mais il est désirable que le cabinet russe considère froidement les conséquences de la prolongation de la situation actuelle et pèse mûrement si, dans son intérêt, il ne serait pas opportun de rechercher un autre mode de compensation. » C'est une invite claire à se prêter à l'abandon de Boigrad contre une compensation à suggérer par la Russie elle-même.

Morny ne cherche pas à dissimuler la déception que lui cause cette réponse. Demander un tel sacrifice à la Russie, c'est bien mal répondre à l'esprit de conciliation dont elle a fait preuve en subordonnant sa politique à la nôtre. Morny n'ose pas espérer obtenir de Gortchakoff cette nouvelle concession. « Au nom de quel intérêt puis-je lui demander la cession de Boigrad? D'abord aucune considération humaine ne lui fera abandonner le terrain sur lequel il s'est placé et qu'il regarde comme celui de la justice et de l'équité. Il ne faut pas demander aux hommes plus qu'ils ne peuvent vous donner. » Les premiers entretiens avec Gortchakoff confirment son impression. « Il déclare que, pour la dignité de son pays, il ne peut faire l'abandon volontake d'une portion de territoh-e à laquelle il croit avok droit. Ne comptez donc pas sur ce moyen de sortir d'embarras (2). »

Généralement si empressé à démentir tout soupçon d'arrière-pensée dans la conduite du gouvernement russe, Morny croit, cette fois-ci, en voir une dans la résistance de Gortchakoff. « Ce doit être, écrit-il, une assez douce satisfaction pour le cabinet russe de voir la division s'introduire entre ses anciens ennemis, et, tant qu'il croira être armé de son bon droit et ne pas mériter nos reproches, je crois qu'il sera enchanté de maintenir un état de choses qui le fait sortir de son isolement et le rapproche de nous. » Étant revenu à la charge sans plus de succès, il a trouvé Gortchakoff « aux anges de ce que cette difficulté pousse forcément la Russie et la France à un plus grand degré de confiance et d'intimité mutuelles (3) ».

La même arrière-pensée qui a d'abord incité Gortchakoff à la résistance le détermine bientôt à la soumission. Son instinct l'avertit en effet du danger qu'il y a, dans l'état de tension des rapports anglo-français, à

(1) 21 octobre 1856.

(2) 25 octobre 1856.

(3) 30 octobre 1856.

LA MISSION MORNY d61

refuser plus longtemps à la France une concession qui ranime, en elle, l'espoir d'une solution et atteste, une fois de plus, l'esprit de conciliation de la Russie. Le moment est venu de rompre d'un pas. Le 2 novembre, après une journée passée à Tsarskoë-Sélo, en compagnie d'Alexandre II et de Gortchakofî, Morny télégraphie à Walewski que la Russie est disposée à accepter l'abandon de Bolgrad contre une compensation sérieuse, préalablement admise par l'Angleterre.

n n'est pas sans intérêt de noter grâce à quel argument Morny a triomphé des dernières résistances du tsar contre cette concession. « J'ai fait comprendre à l'empereur Alexandre, écrit-il (1), que le meilleur jeu à jouer était de trouver une combinaison qui terminât le plus tôt possible toutes ces difficultés, qu'évidemment nous lui en saurions gré et que le courant naturel des choses rendrait avouable pour toute l'Europe le bon et intime rapport entre la Russie et nous. » Ainsi, c'est à la bonne entente avec la France et à l'espoir d'un accord plus étroit avec elle que la Russie fait le sacrifice de ses prétentions sur Bolgrad. Morny n'hésite pas à croire possible de fah'e aller aussi loin que Napoléon III le désù'era la déférence d'Alexandre II à nos vues, c'est-à-dire ses concessions à l'entente qu'il souhaite d'établir avec nous. Mais en même temps, il conseille de ne pas abuser de cette bonne volonté pour trop exiger de la Russie : et la raison dont il appuie ce conseil mérite aussi d'être signalée. « On ne sait ce que l'avenu- nous réserve, à en juger par les dispositions et les actes des autres gouvernements ; mais il est évadent que la seule puissance qui s'accommoderait de l'accroissement de notre territoire est la Russie, et, au train dont vont les choses, je ne sais pas si nous ne serons pas amenés à donner au peuple français cette satisfaction (2). » Autrement dit : ne nous interdisons pas la possibilité de contracter une alliance avec la Russie.

Cette alliance, la Russie va lui en fake la proposition plus tôt que Morny ne le pensait.

Restait à déterminer la nature de cette compensation contre laquelle la Russie consentait à renoncer à ses prétentions sur Bolgrad. C'est l'occasion que choisit Gortchakoff pour risquer une carte décisive et jouer le tout pour le tout.

(1) 3 novembre 1856.

(2) Id.

162 ALEXANDRE II, GO llTCII AKOFE ET NAPOLÉON I!I

« L'empereur mon maître, déclare-t-il à Morny (1), me charge de vous dire qu'il remet entre les mains de l'empereur Napoléon la solution de tous les différends qui existent. H l'autorise à remettre à la Turquie en toute possession l'île des Serpents et le delta du Danube, à céder Bolgrad à la Moldavie contre une compensation équitable. » Cela revient à prendre Napoléon III pour arbitre, en souscrivant d'avance à ce qu'il lui plaira •de décider.

A cette solution, une seule condition, mais de quelque importance : l'engagement pris par la France de faire respecter le traité de Paris par toutes les parties contractantes. La façon dont Gortcliakoff s'y est pris pour subordonner à cette condition le désistement de la Russie et rendre cette subordination légitime, naturelle, fait le plus grand honneur à son ingéniosité. Pour rester intraitables dans leurs prétentions sur Bolgrad, Alexandre II et Gortchakoff s'autorisaient, non sans raison, du sans-gêne avec lequel l'Angleterre et l'Autriche violaient le traité de Paris, et cela sans opposition ni protestation de la part de la France ; à quoi Morny répondait en justifiant, tant bien que mal, la longanimité de la France par des considérations tu-ées de l'état de transition où l'on se trouvait. Mais qu'une puissance quelconque se permît, quand tout serait rentré dans l'ordre, une infraction caractérisée au traité de Paris, et l'on verrait si Napoléon III la tolérerait. « Eh bien ! alors, insinuent Alexandre et Gortchakoff, pourquoi ne s'y engagerait-il pas vis-à-vis de nous? C'est aujourd'hui le seul souverain des puissances de premier ordre en qui nous ayons confiance ; eh bien ! s'il vient loyalement s'engager, même secrètement, à s'entendre avec nous pour faire respecter les clauses du traité que nous avons signé, alors nous consentons à nous mettre complètement entre ses mains et à lui laisser l'entière faculté de terminer le différend actuel. » Pour abandonner le terrain sur lequel ils se sont tenus jusqu'alors, il leur faut une garantie : l'engagement pris envers eux par la France de veiller à l'observation du traité de Paris. Contre cette garantie, ils se désistent de tout et se contenteront de ce que Napoléon III voudra bien leur attribuer.

Ce marché fait immédiatement l'objet d'un projet de convention rédigé de concert par Morny et Gortchakoff. Ce n'est donc pas d'engagement verbal qu'il s'agit et c'est la forme écrite que prendrait la garantie .de la France. Cette convention. Napoléon III est laissé libre de la publier

(1) 9 novembre 1856.

LA iMISSION MORNY 463

OU de la tenir secrète, à son gré : et s'il opte pour le secret, il peut compter sur la discrétion de Pétersbourg. C'est d'ailleurs dans le plus grand mystère que s'ébauche cette combinaison et il n'y a dans la confidence que le tsar, Gortchakoff et Morny à Pétersbourg, l'empereur et Walewski à Paris. Au projet de convention que Morny expédie à Walewski est joint un projet de dépêche, annonçant le consentement de la Russie à abandonner Bolgrad contre une compensation dont Napoléon III est pris pour arbitre. Si la combinaison lui agrée, l'empereur n'a qu'un mot à dire à Morny : celui-ci signe la convention ; le gouvernement français est officiellement saisi de la dépêche et peut la rendi'e publique, de préférence par l'organe du Moniteur. Dans le cas contrake, tout ce qui précède est nul et non avenu et demeure strictement secret.

Cette proposition nous paraît contenir la clef, le mot de la politique russe depuis le début de l'incident. A côté du but ostensible qu'il a donné à ses efforts, Gortchakoff n'a pas cessé d'en poursuivre un autre, auprès duquel le premier n'a jamais eu à ses yeux qu'une importance tout à fait accessoire. Ce but caché a été d'amener la France à contracter avec la Russie un engagement qui rende iné\àtable la dissolution de l'alliance anglo-française et fatale la conclusion d'une alliance franco-russe. Auprès de cet engagement, tout ce que Gortchakoff a défendu avec tant d'acharnement n'est à ses propres yeux que misères, dont c'était tirer un parti inespéré que de les échanger à ce prix.

On se figure aisément avec quelle conviction et quelle chaleur Morny recommande cette solution à Walewski et à l'empereur. « La forme adoptée, écrit-il, élève encore l'empereur des Français en Em*ope en le rendant arbitre de toutes les difficultés et en le reconnaissant comme le souverain le plus juste et le plus honnête de son temps. Et puis, trouvezmoi une sortie plus glorieuse pour lui... Et quelle bonne attrape pour les Anglais et les Autrichiens ! Quelle belle revanche pour le mépris qu'ils ont paru fake de notre opinion ! » Quant à la condition mise par la Russie à cette sorte d'arbitrage, que l'empereur n'y voie aucun piège. Elle s'inspire du simple désir de « trouver un appui réel en France ». Cet appui, est-il politique de le refuser à la Russie? « Sachez bien que la Russie est la seule puissance qui ratifiera tout agrandissement de la France. J'en ai déjà reçu V assurance. Demandez-en donc autant à l'Angleterre ! Et qui sait si, avec notre peuple exigeant et capricieux, il ne faudra pas un jour en venh là pom le satisfaire? »

De ces arguments mêmes se dégage la portée de rengagement demandé

à la France, Ce qu'on attend d'elle, c'est un appui contre ses propres alliés. Ce qu'on lui offre, c'est de la complaisance pour ses ambitions d'agrandissement, un concours peut-être contre l'opposition que ses entreprises pourraient rencontrer de la part des autres. Dans ce projet de marché, l'apport de la France consiste dans un service incompatible avec l'alliance anglaise ; celui de la Eussie, dans un concours destiné à prendi'e la place de cette alliance.

« Je ne puis bien me rendre compte à moi-même, avouait Morny à Napoléon III en lui transmettant son projet de convention, si le fond touche à un point de votre conscience relatif à vos relations intimes avec l'Angleterre, » H n'y avait malheureusement guère moyen d'en douter et tout porte à croire que Napoléon III et Walewski s'en rendirent compte de prime abord. Sans doute est-ce pour ne pas rebuter la Russie et pour la traîner en longueur qu'ils acceptent la conversation et ne répondent ni oui ni non. Morny les a tant mis en gai'de contre les conséquences d'un refus trop catégorique ! Quoi qu'il en soit, indécision ou calcul, ils ne repoussent pas â priori le principe de la garantie et discutent avec Morny sur les modalités. A une convention secrète, ils préféreraient une dépêche qui serait rendue publique.

Que la garantie soit secrète ou publique, Gortchakoff n'en a cure. Ce qui, par contre, le laisse beaucoup moms indifférent, c'est la forme même de l'engagement : une dépêche est beaucoup moins compromettante qu'une convention. Aussi ne veut-il pas démordre de son système : un engagement stipulé par convention. Morny insiste encore pour qu'on ne refuse pas à la Russie cette satisfaction. Rééditant tous ses arguments, il plaide une dernière fois auprès de Walewski la cause de l'alliance russe et fait entrevoir les conséquences d'un dédain malencontreux. « Quant à la Russie, qui se donne à nous aujom'd'hui corps et âme, si nous avons l'ah" de la traiter dédaigneusement, elle se repliera sur elle-même et nous en voudra de repousser ses avances : un beau jour, vous la verrez au mieux avec l'Angleterre (1). »

Ces avertissements de Morny trouvent Napoléon III prévenu et endoctriné par les partisans de l'alliance anglaise. Quelle n'eût pas été leur émotion s'ils avaient connu la proposition dont l'empereur était saisi à ce moment même ! Mais, pour les émouvoir, c'est assez de ce que tout le monde peut voir et entendre, de ce qui est, en quelque sorte, du domaine public. Tant s'en faut qu'ils soient restés inactifs depuis que la crise a subi cette recrudescence d'intensité. Us ont redoublé d'efforts

(1) 25 novembre 1856.

LA MISSION MOIINY 163

pour détourner l'empereur de répondre aux avances de la Kussie et de compromettre son alliance avec l'Angleterre. A Compiègne, où la cour a établi ses quartiers d'automne, se succèdent, pendant le mois d'octobre et la première quinzaine de novembre, Persigny, l'ambassadeur de France à Londres, lord Cowley, l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, et Hiibner, son collègue d'Autriche. De ces trois personnages, c'est à qui pèsera le plus énergiquement sur la décision de Napoléon III. Cowley fait retentir de ses plaintes tous les échos de Compiègne, verse des larmes sur l'alliance de Crimée et ne parle de Bolgrad qu'avec des sanglots dans la voix. Kival de Morny, contre qui il mène la campagne à Londres dans le monde et dans la presse, Persigny dmge une attaque furieuse contre la politique de rapprochement avec Pétersbourg. S'il faut en croire Hiibner, généralement bien renseigné sur les intrigues de cour, le remuant et combatif ambassadeur à Londres n'épargne même pas son chef, Walewski, dont il cherche à obtenu* le renvoi.

L'empereur ne le lui accorde pas ; mais surpris du degré de tension auquel en sont venus ses rapports avec l'Angleterre, mécontent de l'orientation que Walewski a donnée à sa politique pendant que lui-même \'illégiaturait à Plombières et à Biarritz, il prend la résolution de donner un coup de barre du côté de Londres.

Aussi, tout en tenant Pétersbourg en haleine, négocie-t-il avec le gouvernement anglais, A l'alternative où. il se voit acculé de capituler devant son alliée ou de rompre avec elle en se compromettant avec la Kussie, il ne reste qu'une seule issue : faire céder l'Angleterre, obtenu: son consentement à la réunion de la conférence. C'est à quoi un dernier et pressant appel la décide enfin à se prêter. Le 26 novembre, Cowley venait communiquer à Walewski une dépêche de Clarendon, lui annonçant que le gouvernement britannique consentait à remettre le litige au jugement d'une conférence, à condition que la question fût posée en ces termes : « Quelle est la ville qu'on a entendu conserver à la Russie sous le nom de Bolgrad ? »

« Je crois que, tout bien considéré et en jugeant avec la saine raison, cette solution est préférable à celle que je vous offrais », écrit Morny (1) en réponse au télégramme qui lui en a porté la nouvelle. Cela permet de « continuer l'alliance anglaise », sans rien sacrifier de notre dignité, tandis que, de l'aveu même de Morny, sa solution à lui eût compromis cette alliance et nous eût « précipités exclusivement dans l'alliance russe ».

(1) 29 novembre 1856.

Reste à savoir si nos rapports avec la Russie s'en trouveront aussi bien que nos relations avec l'Angleterre, si l'apaisement survenu entre Paris et Londres ne coupera pas court aux espérances et aux velléités de rapprochement plus étroit entre Paris et Pétersbourg.

Alexandre II et Gortchakoff ont témoigné, l'un et l'autre, la plus vive satisfaction du consentement de l'Angleterre à la conférence et en ont exprimé à la France toute leur reconnaissance. Qu'il se soit mêlé à ces sentiments une forte dose de déception, c'est ce dont on ne peut guère douter. L'alliance anglaise consolidée, la crise dont elle souffrait conjurée, la combinaison de Gortchakoff se trouve, sinon condamnée, au moins gravement compromise. Avec la cause qui l'avait fait naître disparaissaient les trois quarts de sa raison d'être et de ses chances de succès ; et en même temps que ces chances, s'évanouissait l'espérance que Gortchakoff avait placée en eUes : substituer l'alliance francorusse à l'alliance anglo-française.

Cette déception n'a pas eu besoin de se traduire en actes pour être sentie par Morny. Néanmoins il ne l'a pas crue assez forte pour modiffer à notre égard les dispositions d'Alexandre II et de Gortchakoff et nous fermer, pour l'avenir, la perspective d'une entente avec la Russie. « C'est, écrit-il, une alliance sur laquelle on peut compter, si on sait se la conserver par de bons et honnêtes procédés. » Et, soucieux de préserver une œuvre dont il revendique fièrement l'honneur, il presse, avec plus d'énergie que jamais, le gouvernement français de ne pas traiter la Russie en quantité néghgeable : « Je compte bien, malgré tout, que l'on tiendra compte sérieusement à ce gouvernement-ci de la déférence qu'il nous a témoignée pendant tout le com's de ces dernières négociations... Je crois y avoir été pour quelque chose et il me serait excessivement douloureux de ne pas le voir traité comme il le mérite (1). »

M lui, ni le gouvernement russe n'ont complètement renoncé à donner aux désirs de Gortchakoff une satisfaction au moins partielle. La tardive victoire de la France sur l'obstination de son alliée n'efface pas les infractions commises par l'Angleterre et par l'Autriche au traité de

(1) 29 novembre 1856.

Paris ni, par suite, les titres de la Russie à réclamer une garantie pour l'avenir. De convention lui accordant cette garantie, il ne peut plus être question. Mais, au point où en était arrivée la négociation secrète, serait-il (( de bon goût et de bonne politique » de refuser à la Russie cette même assurance, sous une forme aussi discrète et plus atténuée? « Quel inconvénient verriez-vous, écrit Morny à Napoléon III, à ce que sans bruit, sans étalage, en lui demandant de n'en pas parler, j'aie l'air de prendre sur moi de lui laisser copie d'une dépêche toute naturelle qui la rassure en votre nom contre les éventualités qu'elle redoute (1)? » A ce prix, Morny garantit la confiance aveugle et l'appui de la Russie, « pour tout l'avenir que médite » Napoléon III.

Cet avenir, l'empereur vient précisément de l'exposer à son ambassadeur dans une lettre particulière, dont les réponses de Morny permettent de reconstituer à peu près le sens général : « Réunh' les trois grandes puissances de l'Em-ope, afin de voir s'il serait possible, par une entente sincère et intelligente, de résoudre ensemble les grandes questions et les petites destinées à diviser le monde, de régulariser les vi'aies nationalités, enfin de remanier la carte. » Telle est la fini à laquelle Napoléon III se propose de faire coopérer la Russie. Voilà pourquoi Morny, à son départ pour Pétersbourg, a reçu pour instruction de compléter le rapprochement franco-russe par celui de l'Angleterre et de la Russie ; pourquoi l'empereur a fait la sourde oreille aux invites de Gortchakoiï et refusé de se laisser séparer de l'Angleterre ; pourquoi enfin, la rupture avec Londres é\dtée, il lui importe de conserver les bonnes grâces de la Russie, dont le concours, ou tout au moins la complaisance, est nécessaire à ses projets. Ce n'est pas ici le moment de montrer que, cause initiale du rapprochement franco-russe, ces vues d'avenir de Napoléon III en contiennent aussi le germe de mort et que, tôt ou tard, devait apparaître l'incompatibilité de ces vues avec les intérêts et les principes du gouvernement russe, n suffit que, pour le moment, elles portent Napoléon III vers la Russie.

On ne saurait s'étonner cpi'Alexandre II ait fait à ces ouvertures, dont Brunnow, d'ailleurs, lui avait déjà touché quelques mots, un accueil assez froid, lorsque Morny vient à son tour l'en entretenir. C'était, objecta-t-il, une idée un peu vague ; l'Europe, après d'aussi récentes commotions, lui paraissait avoir surtout besoin de repos ; du reste, il se fiait à la sagesse de l'empereur. Mais, s'il répugne au tsar de donner une

(1) 7 décembre 1856.

adhésion formelle à des projets aussi aventureux, il lui convient par contre d'en tirer parti dans son propre intérêt. « Eh bien, reprend-il, de cette façon nous ne donnons donc suite sous aucune forme à un engagement quelconque entre nous? » Et comme Morny objecte l'apaisement survenu et la fin de toutes les difficultés : « Écoutez, monsieur le comte, lui dit Alexandre II avec gravité... Franchement, je crains que les relations de l'empereur avec l'Angleterre ne dominent tout dans son esprit, même le droit public européen, et je ne vous cache pas mon inquiétude... J'aurais besoin d'une assurance..., que sais-je? une dépêche, une lettre particulière écrite à vous, qui exprimerait ce que vous m'avez dit, suffirait et me rendrait toute ma confiance. » Et Morny de renouveler ses protestations et « d'engager sa tête « que, s'il survenait une infraction au traité de Paris, la France serait la première à s'y opposer. Mais Morny ne se dissimule pas que sa tête ne vaut pas une parole écrite de Napoléon III. Aussi, en lui rapportant cet entretien, jomt-iL ses prières aux instances du tsar : « Si vous pouvez m'écrire une lettre particidière que je ne ferai que montrer à l'empereur, approuvant ma réponse, vous lui ôterez un poids de dessus la poitrine, et vous lui inspirerez une confiance sans bornes qui pourra vous servir ultérieurement (1). »

Cette lettre. Napoléon III ne se décida pas à l'écrife. Mais, pour en tenii' lieu, Morny reçut, à la fin de décembre, une dépêche de Walewski, qu'U était autorisé à lire à Gortchakoff. « Au moment, disait cette dépêche, où les puissances se seront entendues sur les points de détail qui nécessitent aujourd'hui la réunion de la conférence, aucune d'elles n'aura plus de prétextes pour se dispenser de se conformer aux stipulations relatives à l'évacuation des territoires et des eaux de l'Empire ottoman, et le gouvernement de l'empereur regardera toujom's comme un devoir, le cabinet de Saint-Pétersbourg peut en être assuré, de veiller à ce que les engagements solennels que la pais de Paris a consacrés soient strictement observés par toutes les parties (2). « A la forme d'une lettre particulière de sa propre main, l'empereur avait préféré celle, plus banale et plus impersonnelle, d'une dépêche officielle. Comme garantie, c'était aussi catégorique que possible ; mais c'était peu en comparaison de ce qu'Alexandre II et Gortchakoff avaient pu se croke à la veille d'obtenir de la France.

Le règlement final de l'affah-e de Bolgrad fut également pour eux l'objet de quelques petits mécomptes. Ils eussent déské que, la confé-

(1) 9 décembre 1856.

(2) Walewski, 23 décembre 1856.

renée une fois saisie de la question, les puissances passassent au vote et que, l'abstention de la Sardaigne rendant une majorité impossible dans un sens ou dans l'autre, la difficulté fût tranchée par la proposition d'une transaction siu* laquelle Napoléon III se fût préalablement mis d'accord avec eux. Au lieu de cette procédure, l'empereur en préféra une autre, consistant à se mettre d'accord avec l'Angleterre et l'Autriche sur une compensation, à laquelle on demanderait ensuite l'assentiment de la Russie. C'est ce qui fut fait : on con\dnt, avec Londres et Vienne, d'une combinaison laissant Bolgrad à la Molda^àe et attribuant à la Russie un territoh-e de trois cent vingt-neuf verstes carrées. Puis on demanda, pour cette transaction, l'agrément du gouvernement russe, qui le donna non sans se plaindre un peu de n'être consulté qu'après l'Angleterre, L'accord ainsi établi entre toutes les parties, la conférence fut réunie pour le sanctionner. On signa un protocole attribuant l'île des Serpents et le Danube à la Turquie et Bolgrad à la Moldavie, contre cession à la Russie de la bande de terre qui lui avait été reconnue. L'Angleterre promettait d'évacuer la mer Noh'e et l'Autriche les Principautés.

« Voilà donc, grâce à Dieu, cette affake terminée, écrivait Morny, et J'espère bien, d'ici à la fin de mes jours, ne plus entendre parler de Bolgrad. Je voudrais que vous en fissiez prendre une vue photographiée et déposer une épreuve dans toutes les chancelleries et dans tous les ministères des affaires étrangères de tous les pays du monde, afin que chacun pût juger par ses yeux de l'abominable trou à propos duquel on a failli mettre de nouveau le feu à l'Europe (1). »

On peut regTetter que Napoléon III n'ait pas cédé aux instances de Gortchakoff : on ne peut contester qu'elles aient eu pour but de séparer la France de l'Angleterre et de l'unir à la Russie. Si le ministre russe a échoué, c'est, en somme, pour avoir voulu aller trop vite en affaire. Son insuccès le rendit moins impatient. Désormais, sans renoncer à poursuivre son but, il attendra plutôt des circonstances ce qu'il a essayé d'emporter de haute lutte.

(1) Momy, 27 décembre 1856.

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