CHAPITRE IV
LA RUSSIE, l' AUTRICHE ET LA PRUSSE
Conflit austro-piémontais. — Sympathies de Napoléon III pour le Piémont. — Attitude de la Russie envers l'Autriche depuis le congrès de Paris. — Déclarations de Gortchakoff aux Autrichiens, à Bourqueney, à Baudin. — Ses dispositions envers l'Autriche. — Celles d'Alexandre II. — Celles de la cour et de la société nisses. — Tendance de cette antipathie à s'atténuer. — Inquiétude en France. — Rôle de la Russie en cas de conflit austro-français. — Rôle éventuel de la Prusse. — Rapports de la Prusse et de la Russie. — Liens de famille. — Les plénipotentiaires militaires. — La correspondance des deux souverains. — La visite d'Alexandre II à Berlin. — Napoléon III et la Prusse. — Le parti allemand à Pétersbourg. — Services rendus par le gouvernement russe à la politique prussienne. — Affaire de Neufchâtel. — Affaire des duchés de l'Elbe. — Influence des dispositions de la Russie sur l'attitude du gouvernement français.
L'affaire de Naples n'avait été, pour Napoléon III, qu'une entrée en matière, l'amorce d'une politique qui réservait aux principes du gouvernement russe des démentis et des déconvenues autrement plus graves. Cette politique se laisse deviner, dès le début du conflit qui s'élève alors entre le Piémont et l'Autriche, aux sympathies avérées de Napoléon III pour le Piémont, à ses efforts pour lui assurer, dans le cas inévitable d'une guerre au-devant de laquelle marche Cavour, une victoh-e dont le prix soit l'acquisition de la Lombardie, avec la suprématie sur l'Italie constituée en système fédératif. En admettant même qu'Alexandre II et Gortchakoff ne vissent pas, de prime abord, où les conduh-ait la politique de Napoléon III, il était difficile de supposer que la cause du Piémont pût, par eUe-même, obtenir leurs sympathies. Dans le conflit austro-piémontais, c'était incontestablement du côté de l'Autriche qu'était la sauvegarde des principes chers au gouvernement russe. Pour que le tsar pût être amené à s'associer, dans une certame mesure, à la pohtique de Napoléon III et à prêter, de la sorte, un appui indkect au Piémont, il était donc nécessaii'e que des considérations étrangères à l'objet même du conflit l'inclinassent à une compromission temporaine avec les défenseurs du principe des nationalités.
Ces considérations ne pouvaient se rattacher qu'au ressentiment profond des Russes contre l'Autriche et, si ce n'était pas assez de ce facteur, à leur désir persistant de lier partie avec la France, d'acquérir des titres à sa gratitude et d'en être récompensés en Orient.
Quel fonds pouvait faire Napoléon III sur le ressentiment des Russes contre l'Autriche? Il nous faut, ])our répondre à cette question, remonter à quelques mois en arrière.
Dans le courant de juin 1856, alors qu'il venait d'être nommé mmistre des affaires étrangères, Gortchakoff était allé lui-même présenter à l'empereur François-Joseph ses lettres de rappel. Au premier abord, cette démarche, pourtant toute naturelle, fut interprétée comme une tentative de rapprochement de la Russie du côté de l'Autriche. « Priée par des hommes d'État allemands, conseillée par sa propre habileté, la Russie, écrivait notre ministre à Dresde (1), aurait consenti à pardonner à l'Autriche et à se rapprocher d'elle... Le prince Gortchakoff se serait chargé d'aller étudier lui-même la position à Vienne et de laisser deviner, si les circonstances s'y prêtaient, qu'il y avait cependant des accommodements avec le tsar. »
Son séjour à Vienne se prolongea plus longtemps que ne l'exigeait l'accomplissement de la formalité dont il était venu s'acquitter : « Je pense, écrit Bourqueney, qu'il aurait fallu moins de temps pour congédier des gens et faire emballer des meubles. Mais je ne m'étonne pas de voir le prince Gortchakoff prolonger l'occasion d'établir avec une certaine solennité le programme de sa politique future sur le terrain oii sa politique passée a été exposée aux mécomptes les plus sévères. » Qu'il eût gardé de ces mécomptes un cuisant souvenir-, c'est ce dont on ne pouvait douter à Vienne. On n'en fut que plus surpris de constater combien il laissait peu paraître de dépit. « On s'attendait ici, dit Bourqueney, à le vou' plus ÙTité. Au fond, on s'applaudit de trouver plus de neutralité que de colère sous les formes un peu dramatiques de son discours. » Ce qui parut le plus significatif, dans ses déclarations, ce fut l'insistance qu'U mettait à répudier la politique de rancune ; et, de fait, il ne faisait allusion à l'ingratitude de l'Autriche que pour se défendre personnellement de vouloir en tirer vengeance. « Le nouveau ministre des affaires étrangères désavoue, écrivait Bourqueney (2), la politique de rancune, tout en constatant le ressentiment profond qui règne contre l'Autriche dans toutes les classes de la nation russe et en admettant qu'il y a à en tenir compte. »
(1) Forth-Rouen, 28 juin 1856.
(2) 15 juin 1856.
A tout prendre, il y avait loin de cette déclaration à une promesse formelle d'oubli, et l'on pouvait se demander ce qu'il y avait de plus significatif, de l'affirmation du début ou de la restriction de la fin. Telle n'est pas cependant l'impression qui prévalut à Vienne sur le moment même. Des paroles de Gortchakoff, on fut porté à ne retenir que le désaveu donné à la politique de rancune et, dans ce désaveu même, on voulut voir une invite, une avance faite à l'Autriche. « En désavouant ouvertement, avec tout le monde, la politique de ressentiment, le prince Gortchakoff, écrit Bourqueney, faisait un pas qui pouvait conduire à la reprise de la politique de sentiment... J'ai toujours vu le prince si facile aux illusions que je n'oserais affirmer qu'il n'arrivât ici sous l'empire de celle que je viens d'indiquer. »
Cette conjecture fait-elle plus d'honneur à l'imagination qu'à la perspicacité de Bourqueney? Toujours est-il que la cour d'Autriche tint pour certam ce que lui-même donnait seulement pour admissible. Persuadée que Gortchakoff venait à elle la main tendue et n'attendait qu'un signe d'elle pour se mettre à sa discrétion, cette cour prit à tâche de décourager les velléités de rapprochement que, bien gratuitement selon nous, elle prêtait à son hôte. Loin de se mettre pour lui en frais d'amabilité, eUe lui fit un accueil guindé et froid, strictement hmité à ce qu'exigeaient les convenances. « Le prince n'a trouvé, écrivait Bourqueney (1), qu'une cour froidement, dignement polie, un ministre sans aigreur mais sans empressement, une politique conséquente, suivant l'exécution du traité du 30 mars... Cela est trop clair pour n'avoh pas été compris. «
C'est au retom* de ce séjom* à Vienne que Gortchakoff avait rencontré Baudin à Stettin et que, lui traçant le programme de sa politique, il lui avait notamment parlé de l'Autriche. Nous avons déjà dit en quels termes de violente amertume et d'exceptionnelle dureté. Ni avec les Autrichiens, ni même avec Bourqueney, il n'avait, tant s'en faut, été aussi catégorique, aussi affirmatif dans l'expression d'une animosité que, cette fois, H ne désavoua pas pour lui-même.
Rapprochées les unes des autres, les déclai'ations de Gortchakoff à Vienne et ses confidences à Baudin présentent donc des différences qui, pour n'être pas essentielles, ne sont pourtant pas négligeables. Les deux mêmes éléments s'y combment bien, mais dans une proportion inverse : dans un cas, la neutralité l'emporte sm* la colère ; dans l'autre^
(1) 25 juin 1856.
la colère domine la neutralité. A quelle cause convient-il d'attribuer cette différence?
A première vue, on est tenté d'y voir la confirmation des soupçons conçus par Bourqueney. Venu à Vienne dans l'intention de préparer les voies à une réconciliation avec l'Autriche, Gortchakoff aurait été dépité de voir ses avances repoussées et en serait reparti plus antiautrichien qu'il n'y était arrivé. Mais c'est, selon nous, aller chercher bien loin la solution d'un problème qui s'explique tout naturellement, sans le secours d'aucune conjecture.
A Vienne, la prudence la plus élémentaire obligeait Gortchakoff à se contenir, à s'observer, et lui imposait une contrainte qui n'était plus de mise lorsqu'il s'adressait à la France. Avec elle, il n'avait que faire d'euphémismes et de précautions oratoires ; il avait son franc-parler : bien plus, l'intérêt de la Russie le poussait plutôt à forcer la note et à hausser le ton. Rien d'étonnant par suite à ce qu'on remarque de sa part comme une tendance à faire parade de son ressentiment contre l'Autriche, un certain empressement à aborder ce sujet avec nos représentants, une certaine complaisance à s'y étendre. A Vienne, il a mis la sourdine ; pour se faire entendre à Paris, il a appuyé sur la corde.
Ce n'est donc ni dans ses déclarations de Vienne, ni dans ses entretiens avec Baudin qu'il faut chercher l'expression d'une pensée qu'il a, tour à tour, atténuée et exagérée : c'est entre les deux. La part ainsi faite, dans les deux sens, à l'exagération, les dispositions réelles de Gortchakoff envers l'Autriche apparaissent comme rien moins qu'amicales. Au demeurant, le contraire eût été surprenant.
Ministre de Russie à Vienne pendant la période la plus critique de la guerre de Crimée, Gortchakoff avait dii faii-e bonne mine à l'ingratitude autrichienne. « On comprend aisément, écrit un témoin de cette époque (1), quel trésor de fiel ce séjour de Vienne a dû amasser dans le cœur ulcéré du patriote russe. » A cette amertume personnelle était venue se joindre une prévention raisonnée contre un pays dont il avait dit : « L'Autriche n'est pas un État, ce n'est qu'un gouvernement. » A tort ou à raison enfin, Gortchakoff voyait l'intérêt de la Russie à pactiser avec des États que leurs ambitions devaient, tôt ou tard, mener à un conflit avec l'Autriche. H a espéré tour à tour de ses complaisances pour la France et pour la Prusse un profit en comparaison duquel le sacrifice d'une plus ou moins grande part de la puissance autrichienne
(1) Julian Klaczko, fonctionnaire du ministère autrichien des affaires étrangères, auteur de l'ouvrage intitulé : Deux chanceliers, Bismarck et Gortchakoff.
d98 ALEXANDRE II, GOUTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
lui a paru très léger, sinon indifférent. Ses dispositions expliquent et justifient, en somme, le jugement qu'un Autrichien a porté sur lui : « Gortchakoff a été par principe adversaire de rAutriche. »
Ainsi formulé, ce jugement est trop absolu pour pouvoir être appliqué à Alexandre IL Son attitude, son langage n'ont pas toujours, par la suite, été à l'unisson de ceux de Gortchakoff. Leurs dispositions ont quelquefois paru différentes, pour ne pas dire contradictoires, aux agents autrichiens. L'un d'eux, qui fut deux fois accrédité à Pétersbom'g (1), n'a pas craint de conclure de ces divergences que « l'orientation donnée par Gortchakoff à la politique russe n'a répondu en aucune façon aux sentiments de son souverain ». L'exagération d'une telle assertion saute aux j^eux : Alexandi'e II n'était pas homme à se laisser conduire au rebours de ses désirs. La différence qui distingue ses sentiments de ceux de Gortchakoff est une différence de degré, d'intensité. Encore cette différence n'est-elle nullement apparue au début de son règne.
Le prince Liechtenstein étant venu à Varsovie le complimenter au nom de l'empereur François-Joseph, Alexandre II le reçut assez froidement. « Le ressentiment, lui dit-il, est complètement étranger à mon cœur. Il ne peut m'influencer dans mes rapports avec l'Autriche. Mais je ne saurais vous dissimuler que l'irritation de mes peuples contre votre pays est profonde et que, malgré moi, les affaires pourront bien se ressentir de cette irritation. » A quelques mots près, c'est, presque dans les mêmes termes, la pensée que Gortchakoff a exprimée à satiété : même affirmation de sentiments personnels exempts de tout désir de vengeance ; même restriction qui en affaiblit singulièrement la valeur.
L'antipathie d'Alexandre II envers l'Autriche a th'é sa force d'une sorte d'indignation contre un procédé Cj[u'il considérait comme un manque de foi. Sept ans après les événements de 1849, il ne pouvait contenir sa colère, au souvenir du jour où son père, de ce même palais du Kremlin où il contait le fait à Morny, avait donné l'ordre aux troupes russes de marcher au secours de la monarchie autrichienne : « Ah ! cette Autriche ! quelle politique perfide ! » s'écriait-il en évoquant ce souvenu*.
En politique, le premier mot que se disent deux adversaires qui se réconcilient est le plus souvent une parole de haine contre un tiers. H en avait été ainsi de la France et de la Russie en 1807 ; il en fut encore ainsi d'elles en 1856. « Je hais les Anglais autant que vous et serai votre second en tout ce que vous tenterez contre eux », avait dit Alexandi'e I®'
(1) Le comte Kevertera, chargé d'affaires d'Autriche à Pétersbourg, auteur de souvenirs diplomatiques publiés dans la Deutsche Revue.
LA MISSION MOIINY 199
à Napoléon, en mettant le pïcû sur le radeau du Niémen. « Je n'aime pas l'Aul riche plus que vous et ne m'opposerai à rien de ce que vous entreprendrez contre elle », aurait pu dire, cinquante ans après, Alexandre II à Napoléon III. Et s'ils n'ont pas énoncé cette pensée en termes aussi catégoriques, le tsar et son ministre ont, en définitive, fait en sorte de la donner à entendre presque aussi clairement. Abstraction faite de différences d'accent et de ton, une même conclusion s'est dégagée du langage de l'un et de l'autre : c'est que, tout en s'abstenant de représailles directes contre l'Autriche, ils verraient sans regret un autre se charger de leur vengeance.
La cour, la société russe n'ont eu aucune violence à se faire pour être au diapason du ministre et du souverain. Elles étaient d'emblée apparues à Baudin comme animées d'une « haine profonde » contre l'Autriche. Morny, à son tour, avait recueilli maint témoignage d'une malveillance prononcée. H était même arrivé que les manifestations n'en fussent pas toujours contenues à l'égard des Autrichiens, par exemple, lorsque le prince Esterhazy, à la veille de demander ses audiences, s'était aperçu qu'il avait oublié ses lettres de créance. L'entourage de l'empereur n'avait alors dissimulé ni la satisfaction que lui causait cette omission, ni la raison de cette satisfaction.
La France a porté aux manifestations du ressentiment des Russes contre l'Autriche une attention qui dénote l'intérêt qu'elle y a attaché. Alexandre II et Gortchakoff semblent avoir d'abord pris à tâche de satisfaire sa curiosité et de combler ses vœux. S'attendaient-ils à ce qu'elle leur en témoignât plus de reconnaissance? La chose est possible, car, après le refus opposé par la France à leur proposition de traité, on remarque comme une détente dans leur attitude envers l'Autriche. Recevant en audience de congé ce même Esterhazy dont la déconvenue rencontrait, moins d'un an auparavant, un accueil si peu charitable, Alexandre II lui dit « qu'il verrait avec plaisir que les relations entre la Russie et l'Autriche reprissent un caractère de bonne harmonie plus conforme aux anciennes traditions des deux cours ». Gortchakoff, qui, jusqu'alors, ne perdait pas une occasion de parler de l'Autriche avec aigreur, avait adouci son langage. Le feld-maréchal Radetzki ayant eu un accident, le tsar faisait chaque jour demander de ses nouvelles à Vérone par le télégraphe.
Mieux vaut quelquefois se faire un peu prier que de s'offrir avec trop d'empressement. Le gouvernement français, qui était resté insensible en apparence aux manifestations d'antipathie de la cour de Pétersbourg
pour celle de Vienne, s'inquiète de ne plus observer d'indices de ce sentiment. A l'affût des moindres symptômes de rapprochement entre les deux pays, il déplore d'en remarquer. « Il me revient de toute part à la fois, écrit-il (1) à Morny, et de manière à faire supposer qu'on obéit à des instructions uniformes, que l'attitude et le langage des agents des deux cours se sont, durant ces derniers temps, sensiblement modifiés. L'Autriche aurait, dit-on, tenté d'apaiser le mécontentement de la Russie et, réussissant à faire oublier les causes qui l'avaient fait naître, elle aurait provoqué un rapprochement qui tendrait à rétablir les relations qu'elle entretenait autrefois avec le cabinet de Pétersbourg. ))
Ces symptômes se produisaient au moment précis où Cavoui-, sachant qu'il pouvait compter en France sur l'appui de Napoléon III et même de l'opposition, se décidait à précipiter les événements en Itahe, à prendre envers les Autrichiens une attitude franchement agressive et provocante, à mettre tout en œuvre pour pousser à bout leur patience, à susciter des difficultés aux autres gouvernements de la péninsule. L'alliance de décembre ne liait plus que théoriquement la France et l'Autriche : chacune d'elles voyait maintenant dans son alliée de naguère l'ennemie du lendemain. Depuis qu'elles avaient engagé le fer, au congrès de Paris, sur le terrain italien, toutes deux se savaient destinées à le croiser de nouveau, sur le même terrain, et toutes deux se tenaient sur leurs gardes, dans un état de dissentiment latent, qui faisait de leur ruptm-e une question de temps.
Par sa situation, la Russie pouvait, sans même sortir de la neutralité, exercer une mfluence décisive, en cas d'un conflit, de jour en jour plus menaçant, entre la France et l'Autriche. Sans doute, après les services qu'il lui avait rendus. Napoléon III était-il en di'oit de s'attendre à être payé de retour. Mais combien cette fragile garantie ne deviendrait-elle pas plus solide, si la Russie ne pardonnait pas à l'ingratitude de l'Autriche? Et voici qu'elle semblait inchner à lui pardonner.
Livi'és à eux-mêmes, Alcxandi-e II et Gortchakoff auraient probablement fini par revenu- insensiblement à des rapports amicaux avec Vienne. Leurs sentiments personnels, si sincères qu'ils fussent, n'étaient pas et ne pouvaient pas être longtemps une garantie suffisante contre un revirement graduel de la Russie du côté de l'Autriche. Le seul moyen
(1) 17 juin 1857.
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d'en assurer, d'en accroître même la force et la stabilité consistait dans une entente de la France avec la Russie, qui tînt en haleine les sympathies et les convoitises à Pétersbourg.
Recourir à ce moyen était d'autant plus nécessaire que l'Autriche n'était pas la seule puissance avec laquelle Napoléon III eût à compter, poiu' assurer la victoire au Piémont en Italie. Ce n'était pas seulement contre elle directement qu'il lui importait de disposer du concours amical de la Russie. La guerre venant à éclater entre la France et l'Autriche, il était à craindre que l'Allemagne, la Prusse ne prissent parti pour leur confédérée. Seule, la Russie était en situation de les en empêcher et de permettre à la France de dégarnir sa frontière du Rhin.
Or, s'il était admissible à la rigueur que la Russie agît spontanément contre l'Autriche, pouvait-on espérer qu'elle en fît autant contre la Prusse, la seule puissance allemande militairement redoutable pour la France?
« La Russie, au fond, était toujours liée avec la Prusse », a dit Chaudordy (1) ; « depuis le règne de l'empereur Nicolas, l'entente est complète, liens du passé, liens de famille. » Le dévouement de Nicolas P^ envers la Prusse s'est transmis à son fils et a commencé, pour Alexandre II, avec son règne, on pourrait presque dire avec sa vie, tant cet attachement avait de racines dans les traditions politiques et dans les affections privées de la cour de Russie. L'union des deux cours était une tradition depuis 1813 ; elle se maintenait grâce aux souvenks, encore très vivants, des campagnes d'Allemagne et de France ; grâce à je ne sais quelle conception, qui en faisait une sorte de garantie contre les hasards et les surprises ; grâce enfin aux alliances de famille qui étaient venues la chnenter.
« Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont très forts dans la famille de Prusse », constatait Chateaubriand en 1828. Alexandre II était le fils de cette princesse Charlotte-Frédérique-Wilhelmine de Prusse pour laquelle Chateaubriand avait observé le tendre attachement de ses frères, Frédéric et Guillaume. Le premier
(1) Déposition du cnmte de Chaiidnrdy devant la commission d'enquête chargée de rechercher les responsabilités des désastres de 1870.
202 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF Eï NAPOLÉON III
de ces frères, Frédéric-Guillaume, régnait encore à Berlin quand Alexandre II monta sur le trône ; le second, Guillaume, prit la régence une année après et devint roi en 1861 : ce fut le premier empereur d'Allemagne. Leur sœur, impératrice de Russie sous le nom d'Alexandra- Feodorovna, survécut à son époux, Nicolas F^", jusqu'en 1860. Alexandre II, qui l'aimait et la respectait profondément, avait appris d'ellle à chérir ses oncles d'une tendresse quasi filiale. Il portait surtout à son oncle Guillaume une affection profonde et une chevaleresque admiration. Guillaume, de son côté, aimait son neveu sincèrement et paternellement.
« Nos relations avec la Russie, a dit Bismarck, se fondent essentiellement sur les rapports personnels des deux monarques. « Or, il n'était pas possible d'imaginer rapports plus intimes, plus cordiaux que ceux qui existaient entre Alexandre II et le roi de Prusse. Avec une sage prévoyance, la Prusse avait fait en sorte de rendre ces rapports plus fréquents, plus réguliers qu'ils ne le sont généralement entre souverains, au moyen d'agents spéciaux dont Bismarck a longuement dé fini le rôle(l). L'attaché militaù-e de Prusse à Saint-Pétersbourg portait le titre significatif de « plénipotentiahe militaire ». C'était toujours un officier général, choisi dans l'entourage immédiat de son souverain. En vertu d'un droit qui lui avait été donné par Frédéric-Guillaume III, il adressait ses rapports au roi, non pas par l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères, comme les autres attachés militaires, mais directement, sous forme de lettres personnelles. Ce droit, joint à son grade élevé et généralement à la faveur dont il jouissait à Berlin, donnait au plénipotentiaire mihtaire de Prusse une situation exceptionnelle auprès d'Alexandre IL Le « pruski flugeladjudant » (aide de camp du roi de Prusse), comme on disait à Saint-Pétersbourg, voyait le tsar presque tous les jours, plus souvent même que Gortchakoff. « Le tsar, dit Bismarck, ne l'entretenait pas seulement de questions militaires et les missions qu'il lui confiait auprès du roi Guillaume ne se bornaient pas toujours à des affaires de famille. » A côté de l'ambassadeur, intermédiaire attitré entre les deux chancelleries et représentant officiel de son souverain, existait donc un intermédiaire distinct, spécialement délégué aux rapports entre les deux monarques. Au témoignage même de Bismarck, à qui Guillaume F'" communiqua toujours sa correspondance avec le plénipotentiaire militaire, les négociations conduites par cette voie ont souvent eu plus d'im-
(1) Dans ses Pensées et Souvenirs.
portance que les affaÙTS traitées par l'entremise de l'ambassade de Prusse en Russie. « On a eu, dit Bismarck, l'exemple de bonnes relations maintenues entre les deux États grâce à l'habileté des plénipotentiaires militaii-es, tels que les généraux de Rauch et de Munster, en dépit, ajoute-t-il, de l'ineptie assez notoire des ambassadeurs de Prusse à Saint-Pétersbourg. »
Les deux souverains ne s'en tenaient pas à ces communications indirectes, par l'intermédiaire de tierces personnes : ils s'écrivaient directement l'un à l'autre, beaucoup plus souvent que ne le font généralement les souverains. La teneur, l'existence même de cette correspondance personnelle ont la plupart du temps échappé aux contemporains : ceux-ci n'ont connu le départ ou l'arrivée d'une lettre autographe que lorsqu'une confidence ou une circonstance extérieure en ont trahi le secret, par exemple lorsqu'un aide de camp est venu l'apporter à son destinatake ; en dehors de ces cas, rien ne révélait l'arrivée du pli confidentiel à Pétersbourg ou à Berlin, ou, plus tard, au quartier général des armées prussiennes en Bohême ou en France, à Nickolsbourg ou à Versailles. Combien de moyens de fau*e parvenir une lettre de l'un des deux souverains à l'autre, sans éveiller l'attention : 1' « ordinaire » ou comTier de l'ambassade, le départ en congé de l'ambassadeur, les allées et venues du plénipotentiah-e militaire ! Le mécanisme de cette correspondance autographe a été également décrit par Bismai'ck dans ses Mémoires.. Les lettres autographes que s'écrivaient les deux monarques s'appuyaient sur une minute rédigée par leur ministre. Celui-ci ne pouvait contrôler si l'auguste correspondant s'y était conformé, la lettre ne passant plus par ses mains que scellée : mais Bismarck incline à le croire et, de cette façon, la correspondance autographe, dans laquelle Alexandre II et Guillaume P^ traitaient de questions politiques, avait la collaboration, sinon la garantie, de leurs ministres. Alexandre II, qu'aucun scrupule constitutionnel ne gênait, eût évidemment pu se passer de la collaboration de Gortchakoff : Bismarck prétend cependant avoir reconnu à diverses reprises, dans les lettres d'Alexandi-e II, l'inspiration et jusqu'au style de Gortchakoff.
Qu'on tienne compte des entrevues, fréquentes pour l'époque, dans lesquelles Alexandi'e II et Guillaume P^" se retrouvèrent de plus en plus souvent, dans leurs propres capitales, dans d'autres villes de leurs États, à Varsovie, à Breslau, dans des villes d'eaux d'Allemagne, à Kissingen, à Carlsbad, à Ems, et l'on aura une idée des multiples moyens par lesquels les deux souverains de Prusse et de Russie, unis par les liens du
sang et par une affection réciproque, entretenaient un échange permanent de vues et de pensées.
Dès le 29 mai 1856, deux mois à peine après le rétablissement définitif de la paix, Alexandre II était à Berlin.
On savait depuis longtemps que l'impératrice douairière de Russie s'arrêterait à Berlin à la fin de mai, en se rendant aux eaux : mais la visite de son fils à la cour de Prusse n'avait pas été annoncée. La nouvelle ne s'en répandit à Berlin même que très peu de jours avant l'arrivée d'Alexandre I^r et ne fut officiellement confiimée qu'au dernier moment. Visite nullement improvisée, pensait cependant Moustier, malgré le soin mis de part et d'autre à lui donner ce caractère. Le principe, la date, les détails en étaient convenus d'avance entre les deux cours, qui n'avaient gardé le silence que pour prévenir les commentaires. La signification en était, d'ailleurs, limpide et le commentaire tout indiqué : Alexandre II avait tenu, à peine la pals signée, à venir remercier son oncle des preuves de dévouement et de fidélité reçues de lui pendant la guerre, et Frédéric-Guillaume avait favorisé, encouragé même une démarche où l'Europe entière devait voir une nouvelle manifestation de l'étroite intimité qui unissait la cour de Prusse à la cour de Russie.
Le séjoiu" du tsar à Potsdam dura cinq jours et, malgré le prétexte donné pour l'expliquer, — Alexandre II était censé n'être venu que pour voir sa mère malade, — il fut entouré de plus d'éclat que n'en comporte une simple réunion de famille. Ou remarqua la similitude à peu près complète de la réception avec celle qui était faite autrefois à Nicolas P^et, bien que l'ÙTipression produite par Alexandre II sur la cour et l'armée prussienne fût, au dire de Moustier, inférieure à celle qu'avait laissée son père, il apparut clairement que rien n'était changé aux sentiments qui, traditionnellement, animaient l'un envers l'autre les souverains des deux États.
De ce qu'il recherchait les faveurs de la France, Alexandi-e II ne se croyait donc pas tenu à rompre avec la Prusse. Mais n'avait-il pas trop présumé de Napoléon III, en prétendant lui faire accepter ce partage? Sa visite à Berlin ne fut pas du goût de tout le monde à Paris. EUe fit murmurer dans les rangs d'une certaine école d'hommes d'État pénétrés des anciennes traditions de la politique française, à qui est suspecte par principe toute intimité de la Russie et de la Prusse. Mais l'empereur ne partageait pas les préventions de ces politiques méfiants, dont les appréhensions lui paraissaient tenir de la routine. Pourquoi eût-il pris ombrage de l'intimité d'Alexandre II et de Frédéric-Guillaume IV? Le roi de Prusse, aussi bien que l'empereur de Russie, n'en faisaient-ils pas
coïncider les témoignages avec ceux de leur déférence, de leur sympathie à son égard? A son retour du congrès de Paris, Manteuffel se louait hautement de l'accueil personnel de Napoléon III. Frédéric-Guillaume ne mettait pas moins de bonne grâce à reconnaître ce qu'il lui devait : il lui en témoignait sa gratitude en lui conférant la grand'croix de l'Aigle noh'. De quel droit soupçonner la Prusse et la Russie de s'entendre contre la France, alors que toutes deux rivahsaient d'empressement à démentir ce soupçon?
Napoléon III était d'autant moins enclin à suspecter les intentions de la Prusse qu'elle avait moins sujet de se défier de lui. Manteuffel prétendait, non sans \Taisemblance, avoir reçu de l'empereur, à Paris, l'assurance positive de sentiments favorables à un rapprochement avec la Prusse. Causant à cœur ouvert. Napoléon eût laissé entrevoir an ministre prussien « que ses sympathies pour l'Autriche étaient loin d'être ce que l'on pouvait croire et il ne lui aurait pas caché son désir de voir des rapports plus intimes s'établir entre Paris et Berlin ». Ainsi, ni les dispositions de la France envers la Prusse, ni celles de la Prusse envers la France, ne s'opposaient à ce que la Russie fît marcher de pah' l'amitié avec Paris et l'entente avec Berlm.
Souhaitée à Pétersbourg par Alexandre II, acceptée à Paris par l'empereur, à Berlin par le roi, cette dualité de sympathies françaises et prussiennes ne pouvait pas répondre aux vœux unanimes de la famille et de la cour du tsar. Il était impossible que l'impératrice mère et son entourage immédiat n'eussent pas hérité de Nicolas pï"ses préventions contre notre pays, préventions encore accrues par le souvenir des tristesses qui avaient assombri les dernières heures du grand vaincu. Dernier refuge des sentiments antifrançais, cette petite cour ne pouvait pas voir d'un bon œil l'intrusion de la France dans cette intimité russo-prussienne, dont elle incarnait la tradition et conservait le culte exclusif. On se souvient de l'impression que Morny avait emportée de sa rencontre avec elle ; mais on sait aussi combien il avait été prompt à constater qu'elle était désormais sans influence appréciable à Pétersbourg.
Un parti allemand, Morny était bien obligé d'en convenir, continuait cependant à s'agiter à la cour de Russie et obtenait, de temps à autre, quelque concession d'Alexandi-e II ou de Gortchakoff. Ainsi fut-il d'une
certaine circulaii-e sur les affaii-es de Naples, qui déplut à Paris. « J'ai su, par des confidences puisées à la meilleure source, écrivait Momy, que le prince a cédé, en l'écrivant, à une pression très active du vieux parti allemand, qui a pour organe la Gazette de la Croix à Berlin. Ce parti, soutenu par la vieille aristocratie prussienne, nous a dans une sainte horreur. Il a été extrêmement épouffé des apparences de rapprochement entre la Russie et la France et il n'est pas sorte d'efforts qu'il ne fasse pour y mettre obstacle. Aussi défiez-vous bien des calomnies qui pourraient vous venir de l'Allemagne. Depuis la mort de l'empereur Nicolas, ce parti, qui s'appuyait surtout sur l'impératrice mère, n'a plus de véritable infiuence. Il a produit la circulaire en excitant l'amour-propre du prince Gortchakoff. Mais il n'aurait pas assez d'influence pour le déterminer à un acte quelconque qui nous fût hostile, » Il restait donc un parti prussien, que Morny jugeait désarmé, désemparé, précisément parce qu'Alexandre II ni Gortchakoff ne paraissaient confondre l'affection ou le respect pour le roi de Prusse avec le dévouement à sa monarchie.
S'il est vrai que la France n'avait alors rien à craindre de l'influence prussienne en Russie, cette influence n'en subsistait pas moins sous sa double forme, familiale et politique. Alexandre II était dévoué, par raison d'État, à la monarchie prussienne, autant qu'attaché, par affection, à la maison royale de Prusse. Sa politique s'en est ressentie dès le début de son règne et il est teUe occasion où elle fut tout entière dominée par le désir de servir les intérêts prussiens.
L'incident de Neufchâtel ne mettait guère en cause, pour le roi de Prusse, qu'une question d'amour-propre, de dignité. C'est une satisfaction de forme qu'il s'agissait pour lui d'obtenu- de la Suisse (1) et non la reconnaissance de di-oits de souveraineté sur Neufchâtel, dont il avait depuis longtemps fait son deuil. Or la France, qui avait assumé la tâche de régler cet incident, mit tant de soin à sauvegarder la dignité de Frédéric-Guillaume et tant de fermeté à exiger de la Suisse la satisfaction réclamée par lui, qu'Alexandre II et Gortchakoff n'eurent qu'à la laisser agir. A moins de se montrer plus royalistes que le roi, ils ne pouvaient pas s'oppposer à ce qu'une conférence européenne reconnût Neufchâtel comme partie intégrante de la Suisse, puisque, son honneur satisfait, Frédéric-Guillaume en prenait lui-même son parti. Napoléon III et Walewski enfonçaient donc une porte ouverte en demandant à la Russie
(1) La libération des Neufchâtelois incarcérés pour avoù- fomenté un mouvement en faveur du rétablissement de la souveraineté prussienne.
de se prêter à cette solution et d'y rallier la Prusse (1), et Alexandre II n'avait pas à redouter les reproches de son oncle, en autorisant son plénipotentiaù-e à accepter les propositions françaises.
Contenter à la fois la France et la Prusse n'était pas, à beaucoup près, aussi facile à propos des duchés de l'Elbe. C'est qu'il ne s'agissait plus là, pour la Prusse, d'une satisfaction d'amour-propre. Sans doute nul ne pouvait-il prévoh' encore quel parti inespéré sa politique tirerait un jour de cette épineuse et ingrate question, vraie querelle d'Allemand cherchée au Danemark, au sujet des droits respectifs de cet État et de la confédération germanique sur les duchés de Sleswig, de Holstein et de Lauenbourg. Mais, même réduite aux proportions qu'elle gardait alors, la question mettait en jeu, pour la Prusse, un intérêt de premier ordre : celui de son prestige en Allemagne, qu'elle ne se souciait pas de livrer à l'influence rivale de l'Autriche, empressée comme elle à soutenir la cause de la confédération. Aussi ne pouvait-elle pas, cette fois, fake crédit à l'amitié du tsar et le tenu- quitte envers elle à aussi peu de frais que pour Neufchâtel. Car l'Europe aussi avait son mot à dire sur cette affaire, qui mettait en question l'intégrité de la monarchie danoise et sur laquelle ses représentants avaient déjà pâli une fois.
Le gouvernement français eut, d'abord, pleinement conscience des devoii's que lui imposait ce précédent. A l'appel du Danemark, il se montra disposé à intervenu- dans le conflit germano-danois et son premier soin fut, naturellement, de pressentir à cet égard sa nouvelle amie, la Russie. Le 16 mars 1857, Walewski charge Morny de déclarer à Gortchakoff qu'il incline à considérer la question comme européenne. « Le gouvernement russe, répond Gortchakoff (2), ne saurait se prêter à aucune démarche pour faire sortir le débat de ses proportions actuelles. Dans son opinion, le Danemark ne doit rien épargner pour la restreindre aux limites d'une question fédérale, susceptible d'être réglée par voie de conciliation directe. » C'est le conseil que lui-même fait entendre à Copenhague et à l'appui duquel il invoque toutes sortes de raisons :
(1) Une dépêche de Walewski à Morny, en date du 3 février 1857, exprime le vœu qu'une parfaite entente ne cesse de régner entre les plénipotentiaires français et russe. « Nous y trouverons de part et d'autre l'occasion d'attester la sincérité des sentiments de cordialité dont les deux cours n'ont cessé de s'inspirer dans les négociations qui intéressaient plus directement le cabinet de Saint-Pétersbourg et nous sommes convaincus qu'il se propose, ainsi que nous, de témoigner de l'accord qui nous unit. L'attitude de son représentant nous servira cependant, si je puis m'exprimer ainsi, de pierre de touche pour les relations que nous avons nouées avec la Russie. »
(2) Morny, 26 mars 1857.
si la querelle s'envenime, l'Autriche et la Prusse ne pourront résister à la pression do l'opinion publique allemande, qui réclame qu'elle soit portée devant la diète de Francfort ; la décision de cette assemblée, dont Gortchakoïï admet la compétence, ne fait aucun doute ; le Danemark perdra son procès ; il n'évitera pas les conséquences qu'il redoute, en faisant de la question une question européenne.
C'est précisément parce que, maintenue sur le terrain fédéral, la question ne pouvait être résolue qu'au détriment du Danemark, qu'il importait de la porter sur le terrain européen. Soutenir le contraire, c'était admettre qu'une décision de la Diète pût porter atteinte à l'intégrité de la monarchie danoise, dont les rapports avec l'Europe avaient été définis, à Londres, en 1852, par un traité qui avait, en quelque sorte, placé son existence sous la garantie des puissances.
Telle est la thèse que Walewski expose à Kisselef, venu au début d'avril lui développer l'argumentation de Gortchakoff, et dont il charge Morny de se faire le défenseur. Mais déjà se fait sentir sur la politique française l'influence de l'opposition qu'elle rencontre à Pétersbourg. Car, in\àté par l'Angleterre à adresser des représentations en commun à Berlin et à Vienne, Walewski, par considération pour la Kussie, décline cette proposition.
Non pas qu'il renonce à intervenu- ; mais ne voulant pas se séparer de la Russie, il s'obstine à la convaincre et s'acharne à lui démontrer qu'une intervention de l'Europe, réclamée par le Danemark en vertu du traité de 1852, est justifiée en droit et nécessake en fait. Gortchakoff ne reconnaît-il pas lui-même que la diète donnera gain de cause à la confédération germanique? Partant, ne con^dent-il pas du danger qui menace le Danemark? « C'est l'éventualité de ce danger, dont la monarchie danoise serait menacée, qui nous paraît devoir préoccuper les puissances et, si le jugement que prononcerait la diète germanique dans cette affaire peut, ainsi que le cabinet de Saint-Pétersbourg le reconnaît, entraîner de semblables conséquences, il y a lieu de se demander si, réellement, cette assemblée a seule le droit de trancher définitivement le débat, ou bien si l'intervention des grandes puissances, pour en faciliter l'aplanissement, ne serait pas plutôt natm-ellement indiquée par la caractère même du différend (1). »
Avant même que Gortchakoff ait eu le temps de répondre, Walewski revient à la charge et, tranchant la question que lui-même a posée, il
(1) Walewski, 2 avril 1857.
définit nettement les raisons qui justifient l'intervention de l'Europe et le cas où la France se croirait tenue à intervenir. Moins de quinze jours après, il écrit à Morny : « La monarchie danoise est un État mixte dont la conservation importe aux grandes puissances et dont la situation ébranlée par les dernières révolutions a été reconstituée par un traité auquel la France, la Russie et l'Angleterre ont été parties contractantes, comme l'Autriche et la Prusse. Il nous appartient à ce titre de nous intéresser à sa tranquiUité et à son existence... Ce que nous ne pourrions admettre, ce serait que dans le cas où, la question se trouvant portée à Francfort, les partis ne parviendraient pas à s'entendre, la confédération germanique s'attribuât le pri^dlège exclusif de la décider et d'imposer sa décision au Danemark, sans tenir compte des intérêts européens de ce pays et des droits des autres puissances (1). »
Dans l'intervalle de ces deux dépêches est arrivée à Paris la réplique de Gortchakoff. Car, loin de se laisser convaincre, le ministre d'Alexandre II discute, argumente et maintient ses conclusions. Il ne voit, pour le moment, aucune raison de modifier sa manière de voir et d'aller au delà de conseils amicaux donnés simultanément à Copenhague, à Berlin et à Vienne, en faveur d'une conciliation, seule susceptible à ses yeux d'écarter les conséquences que craint le Danemark. « Jusqu'au jour où ces conséquences viendraient à se produire, nous demeurons persuadés que la question est et doit rester une question purement fédérale, à résoudre dans les voies d'une entente amiable, entre les parties intéressées, et qu'on ne sam*ait, sans de sérieux inconvénients, la fah'e sortir de ces limites (2). » C'était seulement dans le cas où l'intégrité de la monarchie danoise viendrait à être compromise, que les puissances signataires du traité de Londres seraient appelées à intervenir. Encore la sphère de leur intervention se trouverait-eUe définie par la teneur de leurs engagements, et Walewski était prié de se rappeler que, parmi ces engagements, figurait celui de conserver intacts les droits et obhgations réciproques du Danemark et de la confédération germanique envers les duchés de Sleswig, Holstein et Lauenbourg. De telles prévisions étaient, d'ailleurs, encore lointaines et c'est à les éviter que devait tendre l'action modératrice des puissances.
Tout en admettant que la question pût devenir européenne, la Russie persistait donc à ne pas vouloir, pour le moment, la considérer comme telle. L'intervention à laquelle la conviait le gouvernement français, elle
(1) WalewsM, 15 avril 1857.
(2) Gortchakoff à Kisselef, 3/15 avril 1857.
la remettait aux calendes grecques ; mise au pied du mur, elle se dérobait. C'est en vain que Gortcliakoff s'efforçait de masquer cette dérobade en la dissimulant sous les périphi-ases et poussait l'affectation jusqu'à se féliciter de la conformité de ses vues avec celles de Walewski. Pas plus que lui, Walewski n'était dupe de sa propre naïveté, lorsqu'il s'appliquait, à son tour, à atténuer la portée de la divergence qui séparait les deux gouvernements. Simple effet de leur courtoisie et de leur habileté, les illusions qu'ils affichèrent alors ne méritent pas plus de créance les unes cpie les autres. Naturelles de la part de celui qui formule un refus, ces précautions oratoh'es le sont pourtant moins de la part de celui qui est éconduit. Aussi laissent-elles déjà pressentir c^ue AValewski place l'intérêt de l'entente franco-russe au-dessus de celui de la question danoise et, par suite, qu'il ne passera pas outre à l'abstention de la Russie.
Cette abstention systématique, sans aller jusqu'à modifier la manière de voir du gouvernement français, continue en effet à peser sur son attitude. Persistant à considérer comme européenne la question des duchés, Walewski, au lieu de le déclarer bien haut, se borne à le « laisser entendre )) à Vienne et à Berlin. Ce sont là les termes mêmes dont il se sert (1) en faisant part à Pétersbourg de ces timides velléités. On sent bien que le parti pris de la Russie empêche alors la France de lier partie avec l'Angleterre pour parler net à l'Autriche et à la Prusse.
Ce parti pris a donc très efficacement servi les intérêts de la Prusse et attestait, dès lors, par ses résultats, l'intention cachée mais indubitable de les servir. Il n'y avait pas là de quoi alarmer Napoléon III, qui, continuant à ne vouloir à la Prusse aucun mal et à lui souhaiter même du bien, n'attachait pas à la question des duchés une importance capitale. Cela devait suffire cependant à lui faire sentir que l'influence prussienne était toujours puissante à Pétersbourg et que, pour voir la Russie faÛT acte d'indépendance, à plus forte raison d'autorité envers la Prusse, il fallait commencer par la garantir elle-même contre ses propres tendances.
(1) Walewski, P^ mai 1857.