‹ Alexandre II, Gortchakoff et Napoléon IIIChapitre 13 sur 47 · ROTHAN · texte numérisé non relu

ROTHAN

(le conversation. « La glace s'était rompue, dit Rothiin, à la dernière minute ; après de froids débuts, on s'était séparé le front déridé, presque radieux : la raison d'État avait eu raison des préventions. »

Napoléon III et Alexandre II n'avaient pourtant pas, comme le dit Rothan, « ratifié le protocole arrêté par leurs ministres », parce que leurs ministres n'avaient pas signé ni échangé de protocole. Non pas qu'ils n'eussent pas eu de fréquentes conférences, au cours desquelles ils fussent tombés d'accord sur des bases générales d'entente, consignées par écrit : mais ces écrits, qui existent au nombre de trois dans les archives russes, paraissent bien n'avoir été que les minutes d'un instrument diplomatique resté à l'état de projet sans signature.

Telles quelles, ces minutes nous permettent toutefois de nous rendre compte de ce dont Gortchakoff et Walewski avaient convenu. Au cours de leurs entretiens, ils étaient tombés d'accord sur les points suivants (1) :

« P Que, dans toutes les questions d'un intérêt européen, les deux souverains s'entendraient et que ni la Russie ni la France ne participeraient à une coalition l'une contre l'autre ;

« 2° Que la Russie et la France marcheraient d'accord en Orient et qu'elles s'entendraient dans le cas oiî la Turquie viendrait à dissolution ;

« 3° Que, dès aujourd'hui, les ministres et les consuls des deux puissances en Orient seraient instruits de marcher d'accord et que nommément les consuls français recevraient l'ordre de s'abstenk de toute propagande religieuse. »

Le premier de ces points comportant le principe d'une entente ultérieure sur les intérêts européens des deux empires, au fur et à mesure des questions à venir, Walewski en avait d'ores et déjà laissé pressentir à Gortchakoff une application aux affaires d'Italie. Napoléon III, avait-il dit, aimerait à s'entendre avec Alexandre II sur l'attitude que prendrait la Russie, au cas où la France se trouverait mêlée à une guerre suscitée par les événements de la péninsule. A l'endroit du rapport où Gortchakoff mentionnait cette aUusion, Alexandre II inscrivit l'annotation suivante : « Il me l'a aussi demandé en toutes lettres et je lui ai répondu que je ne comptais pas recommencer l'année 1849. » C'était dire que l'Autriche n'avait à compter sur aucune assistance de sa part.

Une fois lem' accord sur ces divers points verbalement constaté, les deux ministres avaient décidé d'en consigner la teneur dans un document écrit et chacun d'eux s'était mis au travail. L'une des rédac-

(1) Cf. Serge Goriaïnow, articles cités.

220 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON lil

tions, qui semble émaner de Walewski, est conçue en ces termes : « Leurs Majestés Impériales ont pensé que les intérêts de leurs empires rendent désirable une entente directe et personnelle entre elles, toutes les fois qu'une question d'une importance politique réelle surgirait en Europe, et que, si des malentendus survenaient, Elles auraient à faire tous leurs efforts pour les aplanir par la même voie. Dans le même ordre d'idées. Leurs dites Majestés ont mutuellement exprimé l'intention de repousser sans hésitation toutes les ouvertures qui auraient pour but d'entraîner l'une d'elles à faire partie d'une coalition dirigée contre l'autre. Dans le cas où U de\àendrait é\ident que les traités de 1815 doivent être révisés dans l'intérêt même du maintien de la paix générale, les deux souverains auraient à s'entendre au préalable sur les principes devant ser\àr de base à cette re\^sion. H en serait de même si, par des cil-constances regrettables et malgré tous les efforts pour le prévenir, l'existence de l'Empii-e ottoman venait à être sérieusement menacée..» Un autre projet, peut-être dû à la plume de Gortchakoff et en tout cas établi sur ses indications, passe sous silence la ré\àsion des traités de 1815 et ajoute au contraii-e la disposition suivante : « Les agents diplomatiques et consulares en Orient rece\Tont l'ordre de marcher d'accord. »

Enfin une troisième minute, conservée dans les archives russes, consiste en un projet de convention ayant pour but de garantir la stricte observation des stipulations du traité de Paris. C'eût été, s'il y avait été donné suite, la mise en pratique de l'idée chère à Gortchakoff : celle d'un engagement écrit de la France, formant contre-partie à la convention du 15 avril 1856 et l'obligeant à réprimer, le cas échéant, des infractions analogues à celles que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient permises contre le traité, la première dans la mer Noire, la seconde dans les Principautés, au cours des incidents de Bolgi-ad et de l'île des Serpents.

C'est de propos délibéré, et non pas faute de temps ou par suite de mésentente, qu'aucun de ces actes ne fut signé et échangé. En le disant à peu de temps de là à I{jsselef, Walewski exprima l'opmion que « la résolution de s'entendre au préalable sur toutes les questions valait mieux, selon lui, qu'un traité » et que la décision prise de ne rien écrire avait achevé d'établh une réciprocité de confiance que le temps ne manquerait pas de développer. Les deux gouvernements pouvaient en effet considérer comme acquis leur accord de principe sur les bases générales établies par leurs ministres, antériem-ement à la rédaction des actes restés sans signature.

Indépendamment de ces généralités, quelques-unes des questions particulières qui se trouvaient en suspens fiiTDt, à Stuttgart, l'objet de conversations, application immédiate du principe de mutuelle entente qui venait d'être admis.

Les relations diplomatiques restaient rompues entre le roi de ï^aples et les gouvernements de France et d'Angleterre, et c'en était encore assez pour contrarier Alexandre IL Aussi persistait-il à vouloir réconcilier la cour des Deux-Siciles avec ses deux puissants adversaires. L'affaire lui paraissait assez importante pour qu'il en parlât personnellement à Napoléon III et l'empereur accueillit cette fois avec bienveillance les instances du tsar en faveur de la conciliation.

Peut-être est-ce l'intérêt témoigné par Alexandre II à la cause du roi de Naples qui encouragea ÙS'apoléon III à exprimer celui qu'il portait à la cause polonaise et à toucher, d'une main très délicate, très légère, à la question de Pologne. En tout cas, U se risqua à en parler. « Pourquoi, dit-U au tsar, ne douneriez-vous pas une amnistie générale? — Il m'est, répondit Alexandre, impossible d'amnistier les chefs de l'insurrection, qui, à l'étranger, n'avaient jamais cessé de conspirer. Mais j'ai étendu l'anmistie à tous ceux qui ont fait leur soumission. Mon désir est de voir prospérer le royaume de Pologne sous le sceptre de l'empereur de Russie. » Napoléon III n'insista pas davantage et Alexandre II ne fut nullement froissé de cette intercession amicale, dont, en 1861, il évoquera le souvenir sans aucune amertume.

En Orient, la prudence était encore trop nécessaire à la Russie, afin de ne pas compromettre son entente naissante avec la France, pour qu'Alexandi'e II et Gortchakoff osassent demander à Naopléon III de les aider à atteindre un but précis et déterminé. Us se gardèrent de le faire; mais, ayant fait admettre que le principe d'accord préalable s'appliquerait aussi bien aux affaires d'Orient qu'à celles d'Europe occidentale, ils en demandèrent et obtinrent, sans plus attendre, l'application immédiate à la question du Monténégro, qui les intéressait particulièrement, comme à celle des principautés, qui intéressait encore plus la France. Ainsi l'entrevue de Stuttgart leur fournit-elle l'occasion de rendre définitif l'accord de la France et de la Russie sur ces deux questions. Telle est la conclusion qui résulte non seulement de l'attitude réciproque des deux gouvernements après l'entrevue, mais encore de déclarations exphcites émanant de Gortchakoff. Dès son retour de Stuttgart, il disait à Châteaurenard : « Le comte Walewski a compris cette entente comme je la comprends moi-même. Kous nous sonmies mis

222 ALEXANDRE II, GOKTCHAKOFF ET NAPULEON III

d'accord à Stuttgart sur les questions c^ui nous occupent, et je me plais à espérer que cet accord subsistera dans l'avenir tel qu'il existe aujourd'hui. J'ai d'ailleurs tous les jours de nouvelles preuves que le cabinet de Paris désire, de son côté, suivi'e une politique conforme à la nôtre (1) ». Et Gortchakoiï citait à Châteaurcnard, comme preuve de ce désir dont il se félicitait, la communication d'un plan de réorganisation des Principautés, sur lequel Walewski sollicitait son avis. Six mois après, il écrivait à Kisselef, à propos de l'affaii-e même du Monténégro : « M. le comte Walewski pense que, les événements ayant marché depuis nos explications de Tannée dernière, il serait opportun d'aviser à une nouvelle entente entre nous, afin de former, comme on dit, une partie liée. C'est pourquoi il nous invite à formuler nos idées... Notre auguste maître a gardé un profond souvenir des bases éventuelles de cette entente, telles qu'elles ont été posées dans l'entrevue de Stuttgart (2) ». D'une autre déclaration de Gortchakoff il ressort que Walewski et lui avaient examiné l'hypothèse d'une intervention de l'Autriche dans les affaires de Turquie et s'étaient trouvés d'accord pour la déclarer inadmissible.

Ce n'est donc pas conjecturer que de conclure de ces témoignages qu'à Stuttgart fut non seulement posé, mais appliqué déjà ce principe d'accord préalable, qui comportait des complaisances réciproques de la Russie pour la France sur le Danube et en Italie, de la France pour la Russie en Orient, notamment au Monténégro.

Rothan met aussi l'affaire des duchés au nombre de celles dont il fut question entre les empereurs et leurs ministres. H s'appuie pour cela sur le témoignage de Gortchakoff, qui, passant à Bade, se targua auprès de Bismaick d'avoii* amené la France à se désintéresser de la cause danoise : le gouvernement français, « après avoir hâtivement poursuivi l'énergique intervention des puissances européennes en faveur de la cour de Copenhague, avait fini, en considération de l'entente qui s'était établie sur des questions beaucoup plus considérables, par se départir de sa politique traditionnelle et par ranger l'affaire danoise au nombre des choses dont le prêteur n'a cure. Toute divergence entre les deux cours aurait disparu à ce sujet, la France ayant adopté les vues de la Russie et reconnu qu'il fallait laisser au cabinet de Copenhague le soin de se débrouiller avec les chefs de parti holsteinois et avec la Diète germanique. » Quand même Gortchakoff aurait tenu ces propos à Bismarck, — et il n'y a pas lieu d'en douter, puisque Bismarck les a rapportés, —

(1) 7 décembre 1857.

(2) 3/15 avril 1858.

il ne s'eiisui\Tait pas que le fond en fût exact. Nous verrons par la suite que la France, après l'entrevue de Stuttgart, n'a pas immédiatement renoncé à rallier la Russie au principe de l'intervention collective. N'oublions pas que Gortchakoff ne s'interdisait pas toujours d'enjoliver la vérité : en l'espèce, désh'eux de rassurer la Prusse, il a pu se vanter auprès de Bismarck d'avoir d'ores et déjà arraché à la France un désistement, qu'il se flattait d'obtenir d'elle ultérieurement, grâce à la tactique qui lui avait jusqu'alors réussi.

Tout porte à croire que Rothan a obéi à l'obsession des événements postérieurs, lorsqu'il a affiiiné que (f la Prusse, sans être présente à Stuttgart, loin d'être exclue des combinaisons arrêtées, y avait eu sa place marquée. » Présente partout où était la Russie, qui ne perdait jamais complètement de vue son entente avec Berlin, la Prusse n'a cependant pas eu de place marquée à Stuttgart, où ses intérêts n'ont pas été mis en cause.

C'est également anticiper sur l'avenir que de porter au compte de l'entrevue de Stuttgart les engagements pris par la Russie en prévision d'une guerre franco-autrichienne. A cet égard, tout s'est borné aux allusions faites par Napoléon III et Walewski et à l'assurance donnée par le tsar qu'il n'avait pas en\ie de « recommencer l'année 1849 ». Le reste n'est venu que plus tard : et cela ne veut pas dire, bien entendu, que Napoléon III, préparant de longue main son entreprise italienne, ne soit pas allé à Stuttgart pour frayer les voies à sa politique future en Italie, comme pour aplanir la route à sa politique présente dans les principautés danubiennes.

Parce qu'ils avaient su éviter des spécialisations prématurées, sans pour cela tomber dans une insignifiance creuse, les entretiens des deux souverains et des deux ministres les laissèrent, de part et d'autre, satisfaits et sous une bonne impression les uns des autres. Walewski, causant avec Kisselef. se loua du résultat de l'entrevue. Plus démonstratif, selon son habitude, Gortchakoff ne tarit pas d'éloges à l'adresse de Napoléon III : c Élévation de caractère, grand sens politique, vues à la fois larges et pratiques, simplicité de manières, franchise, netteté parfaite », telles sont les qualités qu'il se félicite d'avoir pu apprécier

chez l'empereur. Il se loue aussi, bien qu'en ternies moins enthousiastes, de ses rapports dhects avec Walewski, dont il semble avoir goûté les qualités morales plus que les facultés intellectuelles. Sur le résultat même des conférences, voici en quels termes Gortchakoff, à son retour, s'exprime avec Baudin (1) : « Rien ne saurait être plus satisfaisant que l'impression que mon souverain et moi rapportons de Stuttgart et de nos conversations avec l'empereur Napoléon et le comte Walewski. C'est un grand fait que ce rapprochement entre nos deux empereurs, que la parfaite conformité de vues qui s'est établie entre eux et leurs gouvernements sm- toutes les questions dont ils ont en commun abordé l'examen, que la résolution qu'ils ont prise de se mettre d'accord sur toutes celles qui viendraient plus tard cà surgir, les petites comme les grandes. C'est surtout dans l'avenir que l'entrevue de Stuttgart portera ses véritables fruits. » Cette confiance en l'avenir ne devait pas être trompée, car l'entrevue de Stuttgart allait effectivement être le point de départ d'une période d'association politique qui se prolongea pendant au moins quatre années.

Une circulaire ministérielle aux agents diplomatiques français leur laissa pressentir Favènement de cette ère nouvelle. Avant l'entrevue, alors qu'il ne pouvait encore préjuger de l'entente, le gouvernement français s'adressant à ces mêmes agents avait intentionnellement donné du but de la rencontre une interprétation plutôt inférieure à la réalité. Après coup, sûr du résultat, il leur en fait entrevoir avec mesure l'étendue et la portée : « Au lendemain en quelque sorte de la crise européenne qui a mis en jeu de si puissants intérêts. Leurs Majestés étaient naturellement amenées à s'entretenir de la situation générale, ainsi que des questions qui s'y rattachent. Ces entretiens, en leur permettant d'apprécier réciproquement leurs dispositions et leur manière de voir, leur ont fourni l'occasion de se témoigner de mutuels sentiments de confiance et d'estime. » Leur entrevue « aura servi à consolider les bonnes relations et l'amitié que la paix a rétablies entre eux et elle ne saurait manquer d'être profitable à tous deux, en favorisant l'accord de leurs vues dans les grandes affaires auxquelles ils sont appelés à prendre part. »

Cet accord, observons-en maintenant les manifestations, dans les grandes affaires qui s'élaborent, comme dans les moins grandes qui se liquident.

H importait à Napoléon III, nous savons pourquoi, que la cour de

(1) 2 octobre 1857.

Vienne ne rentrât pas en grâce à Pétersbourg. Dès le moment où il s'est résolu à orienter nettement sa politique vers une entente avouée avec la Russie, celle de la Russie envers l'Autriche s'est dégagée des hésitations et des incertitudes qui s'y étaient un instant glissées. Soutenus, stimulés même par l'intérêt d'une entente avec la France, les sentiments intimes d'Alexandre II et de Gortchakoff resteront, en somme, jusqu'à l'issue de la campagne d'Italie, à l'abri de toute atteinte et de toute influence. Sans doute, en quittant Stuttgart, Alexandre II se rend-il à Weimar, où il rencontre François-Joseph. Mais il a soin d'en prévenir Napoléon III et de le rassurer d'avance sur le résultat de cette entrevue. De retour à Pétersbom'g, Gortchakoiî démeut, en causant avec Baudin, l'opinion d'après laquelle Weimar aurait été « le correctif » de Stuttgart. C'est à peine s'il ne justifie pas son souverain d'avok accepté cette rencontre, à laquelle il lui était impossible de se dérober. « Quant au résultat, conclut-il (1), U a été ce que le comte Walewski et moi avions présagé ensemble, dans nos conversations de Sttutgart. B n'y a rien de changé dans les situations respectives, il n'y a que deux souverains qui se sont rencontrés. » Passant par Francfort, il a dit la même chose à Bismarck. Malgré tout, les dispositions de la Russie envers l'Autriche continuent à faire, de la part de la France, l'objet d'une attention de tous les instants. C'est le premier point sur lequel se portent les observations du duc de Montebello, lorsqu'il vient prendre possession de l'ambassade de France à Pétersbourg (2). C'est aussi le premier sur lequel il se trouve en état de rassurer son gouvernement. Dès l'audience qu'il lui accorde à son arrivée, Alexandre II lui apparaît en complet antagonisme avec l'Autriche au sujet du Monténégro. Quant à Gortchakoff, il donne cours à la plus violente amertume contre le cabinet de Vienne et s'exprhne même à son égard en termes très hostiles.

Pourtant, l'empereur de Russie reste toujours très chatouilleux sur le principe que met en question l'action de Napoléon III en Italie. A Stuttgart, il lui a demandé de renouer ses relations diplomatiques avec la cour de Naples. Peu après revient aux oreilles de Gortchakoff l'écho d'assurances satisfaisantes données, à cet égard, par Walewski au ministre de Prusse à Paris. Aussitôt Gortchakoff de s'en féliciter bruyamment et d'en remercier chaleureusement le chai'gé d'affaires de France à Pétersbourg, M. de Châteaurenard.

« L'empereur en a éprouvé la plus \'ive satisfaction. H est personnel- Ci) Baudin, 2 octobre 1857.

(2) Montebello, 18 mai 1858.

]emeiit reconnaissant à l'empereur Napoléon de ce que Sa Majesté a bien voulu donner suite aux bonnes dispositions qu'Elle avait manifestées lors de l'entrevue de Stuttgart. L'empereur m'a chargé de iaire parvenir à S. M. l'empereur Napoléon l'expression de ses sentiments et la confiance qu'il a de voir les deux puissances renouer bientôt leurs relations diplomatiques avec la corn- de Naples. Sa Majesté attache le plus grand prix ta ce résultat, non seulement parce qu'Elle y trouvera un témoignage éclatant de la considération personnelle que l'empereur Napoléon a pour Elle, mais aussi parce que le rétablissement des rapports avec la cour de Naples constatera une fois déplus, aux yeux de l'Europe, jusqu'à quel point l'entente des deux souverains est personnelle et combien elle est destinée à avou- les plus heureuses conséquences (1). »

Voilà bien de la reconnaissance pour la simple annonce d'une mesure à laquelle la Kussie n'est pas directement intéressée. Au premier abord, on est tenté d'en attribuer l'excès au besoin d'amplification et de redondance habituel à ce Méridional du Nord qu'est Gortchakoff. Mais à quelque temps de là, au cercle de cour du I^^^/IS janvier, Alexandre II luimême charge Châteaurenard de transmettre ses remerciements à Napoléon III et à Walewski et exprime sa satisfaction « de voir que l'empereur Napoléon a conservé un bon souvenir de leur entretien à Stuttgart ». n faut donc bien admettre que Gortchakoff a fidèlement rendu les sentiments de son souverain et que, jusqu'au dernier moment, la solution amiable de l'affahe de Naples a tenu très à cœur au tsar.

Il y avait là une indication dont on ne pouvait se dispenser, ultérieurement, de tenir compte. C'en était une aussi, et de plus d'intérêt encore, que les ménagements persistants de la Russie à l'égard de la Prusse. L'affaii-e des duchés était toujours à l'ordre du jour. La résistance passive des Russes aux offres d'intervention du gouvernement français n'avait pas eu raison de sa persévérance.

En avril 1858, le Danemark adresse à la diète germanique de nouvelles propositions, dont Walewski est prêt à recommander l'acceptation aux puissances allemandes. Mais avant de s'y décider, il veut encore savoir ce qu'en pense la Russie. La réponse de Gortchakoff n'est pas pour l'encourager : le htige restant, selon lui, enfermé dans les limites d'une question purement allemande, les grandes puissances n'ont pas à changer l'attitude qu'elles ont gardée jusqu'alors ; toute démarche, soit auprès du Danemark, soit auprès des États de la confédération, serait

{!) Châteaurenard, janvier 1868,

L'ENTREVUE DE STUTTGAUT — LTIALIE ET LORIENT 227

dépourvue d'utiJité, pinon même fâcheuse. Sur ce thème connu, Gortchakoff exécute quelques variations nouvelles :

« Si nous montrons à Copenhague que nous considérons la communication faite par M. de Biilow comme un pas dans la voie de la conciliation, nous courons grand risque d'arrêter le Danemark dans cette voie... Si nous insistons à Vienne, à Berlin et à Francfort pour qu'on accepte tout ou partie des propositions danoises, on nous répondra par une discussion approfondie des droits des duchés et de la Diète, discussion dans laquelle je ne me soucie nullement d'entrer, car je dois avouer que la question est à peu près inintelligible pour moi... J'attendrai les nouvelles résolutions de la Diète et la réponse qu'elle fera à la communication danoise. Pour le moment, je suis résolu à ne pas dire un mot, soit à Copenhague, soit à Francfort (1). »

Pour se dispenser de « dire un mot », Gortchakoff n'est jamais en peine de bonnes raisons. Qu'un prétexte lui échappe, il se rabat aussitôt sur un autre ; que son ingéniosité ne lui en suggère aucun, U en vient à se réfugier dans une feinte insouciance et à jouer l'indolence. Causant avec le duc de Montebello, en juin 1858, il est amené à confesser qu'il craint, pour le prince régent de Prusse, ce qu'il appelle « la chasse à la popularité ». C'était convenir d'un pérU d'autant plus réel que, pour la première fois, ce prince avait à se prononcer sur une grande question d'intérêt allemand ; Gortchakoff se rendait donc compte du danger que faisait couru' au Danemark et, partant, à l'Europe, l'affaire des duchés ; et cependant voici, d'après Montebello, comment il concluait : « Il ne se préoccupe que de la difficulté du moment ; à chaque jour suffit sa peine et, quant au règlement définitif de la question, il ne veut même pas y songer (2). » Bientôt, d'ailleurs, regrettant sans doute l'aveu qui lui était échappé dans un moment de franchise, il démentait l'existence du danger que lui-même avait signalé. C'était en octobre 1858. Le gouvernement français, inquiet de voh- la Diète germanique faire preuve de dispositions peu conciliantes dans l'examen des propositions danoises, avait encore fait part de ses appréhensions à Pétersbourg. Gortchakoff y répondit, cette . fois, par l'expression d'un optimisme sans réserve (3) : il était pleinement rassuré sur les intentions de la Prusse, depuis qu'il avait causé avec le prince régent et Manteuffel à Varsovie ; leur esprit de conciliation l'avait entièrement satisfait; sans répondre de ce que

fl) Châteaurenard, 14 avril 1858.

(2) Montebello, juin 1858.

[i) Châicaurenard, 30 novembre 1858.

seraient dans six mois leurs dispositions et l'esprit qui animerait leur politique, il pouvait affirmer que leur langage ne laissait, pour le moment, rien à désirer ; la seule crainte qu'on pût avoir était qu'il ne s'établît entre les deux puissances allemandes une sorte de rivalité de zèle ; mais, s'empressait d'ajouter Gortchakoff, rien encore ne justifiait cette appréhension.

n est peu probable que cette confiance ait paru légitime à Walewski. Toujours est-il qu'il n'insista pas davantage, renonçant à avoir le dernier mot. A moins d'intervenir sans la Russie, il ne restait à la France qu'à s'abstenir : elle s'y résigna. Son abstention fut un sacrifice fait à son entente avec Alexandre II, une rançon payée en retour des services rendus dans les principautés, attendus en Italie. Sacrifice spontané, rançon volontaire, mais que Napoléon III et Walewski jugèrent préférables aux conséquences d'une action à laquelle la Russie fût restée étrangère.

Ainsi, l'abstention de la Russie entraîna finalement celle de la France. Est-ce à dire qu'en refusant de s'associer à une intervention, Alexandre II et Gortchakoff se soient proposés d'en détourner Napoléon III? I/liypothèse n'a rien d'invraisemblable, mais ce n'est qu'une hvpothèse. H ne dépendait pas d'eux d'empêcher que Napoléon III élev«^t la voix en favem' du Danemark et, s'il s'est tu, c'est qu'il l'a bien voulu. Mais ce qui dépendait de leur volonté c'était, quant à eux, de garder le silence, et ce qui est un fait établi, c'est qu'ils ne purent être décidés à le rompre. Leur obstination doit-eUe être attribuée aux seuls motifs que Gortchakoff a invoqués pour la justifier? Nous ne le pensons pas. Sans cesse différents, bien qu'adaptés à une fin invariable, ces motifs n'ont été que des arguments de circonstance, destinés à couvi'ir un parti pris que Gortchakoff n'a pas voulu avouer : celui de laisser s'accomplir les destinées des duchés et du Danemark, Mais alors à quelle cause imputer ce parti pris? Des divers adversahes du Danemark, quel est celui en faveur de qui peut s'être exercée la partialité de la Russie? Est-ce l'Autriche, contre laquelle elle complote alors avec la France la campagne d'Italie? Est-ce la confédération germanique, à qui elle adressera, moins d'un an après, des conseils de sagesse quelque peu impérieux? Évidemment non ; ce ne peut donc être que la Prusse. C'est pour ne pas aller à l'encontre de ses desseins et pour lui laisser les mains libres que la Russie a refusé de déférer aux sollicitations de la France et, ce faisant, elle a rendu à la Prusse un service considérable, puisque son refus a eu pour résultat de paralyser la France.

B y eut donc, de la part d'Alexandre II, dès le début de son règne, intention de servir la Prusse, chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Ce ne sont encore que services discrets, inavoués, voilés de prétextes et d'excuses, mais positifs et incontestables.

C'est que, dès cette époque, l'intimité de la Russie et de la Prusse a pris uaissance dans un intérêt politique, plus encore que dans les alliances dynastiques. Les liens de parenté et les relations personnelles des deux souverains ont fait attribuer au seul esprit de famille les complaisances de la Russie pour la Prusse, En réalité, ces complaisances ont été dictées, au moins autant, par le désir de maintenir intacte une entente que la Russie a vu son intérêt à conserver. De ce qu'elle s'est trouvée plus souvent dans la position d'obligée, il ne faudrait pas concliure que la Prusse fût seule à tenir à cette entente. Si les services n'ont pas toujom'S été égaux de part et d'autre, l'intérêt a toujours été réciproque. Les rapports avec la Prusse ont été, à Pétersbourg, l'objet d'autant de sollicitude qu'à Berlin ceux avec la Russie. Qu'une crise ministérielle modifie la composition du gouvernement prussien ; qu'on ait lieu de suspecter les dispositions d'un des nouveaux ministres, le général de Bonin, et l'inquiétude gagne aussitôt Alexandre II et Gortchakoff. Que l'Autriche fasse des avances à la Prusse, ils en prennent ombrage. Que l'Angleterre s'emploie à rapprocher les deux grandes puissances allemandes, ils craignent que cette tentative ne tourne au détriment de leur influence, dont ils se montrent fort jaloux.

L'intérêt même de l'entente avec la France, qui a pom'tant été essentiel à leurs yeux, n'a jamais banni de leur esprit celui de l'entente avec la Prusse. Ils n'ont jamais songé à sacrifier la seconde à la première. Les concilier fut au contraire leur souci constant et ce soin a, par moment, exigé d'eux beaucoup de diplomatie, de doigté et de savok'-faire.

Liée à l'Angleterre comme la Russie l'était à la Prusse, voire même par des liens plus officiels, la France, au même moment, faisait pourtant preuve envers sa confédérée de plus d'indépendance. Se fondant sur des renseignements transmis d'Odessa par des agents anglais, le gouvernement britannique propose en effet à Paris de demander des explications à la Russie sur le nombre des bâtiments destmés par elle à la mer Noh-e, où il prétendait attemte la lùnite des forces autorisées par le traité de Paris. Walewski, pour toute réponse, réplique qu'il en préviendra l'ambassadeur de Russie, mai'quant ainsi sa répugnance à baser une demande d'explications sur des informations de source officieuse.

Ce bon procédé suffit-il à triompher des préventions de Gortchakoff

contre l'alliance anglo-française et à désarmer sa défiance? Ou bien eut-il conscience d'avoii- précédemment nn peu trop montré le bout de roreille et laissé percer son désir de diviser les alliées de Crimée? Cette seconde hypothèse est la seule qu'on puisse admettre. Toujours est-il qu'à ce moment, véritable lune de miel de l'entente franco-russe, Gortchakoff se défend énergiquement de vouloir du mal à l'alliance anglo-française et proteste même de sa sollicitude envers elle. « On se plaît à répéter, dit-il à notre chargé d'affaires (1), que nous voulons désunir la France et l'Angleterre ou tout au moins affaiblh- l'alliance si bien établie entre les deux pays. Rien n'est plus loin de notre pensée et nous ne demanderions pas mieux que de marcher à trois comme nous marchons avec vous. Mais cela sera impossible tant que le cabmet de Londres usera envers nous des procédés dont il s'est servi jusqu'ici. » Il aiTive même alors que Gortchakoff affiche, pom* l'alliance de la France et de l'Angleterre, une sollicitude tout à fait plaisante. C'est ainsi qu'à la chute du cabmet Palmerston (2), qui s'était si mal comporté à l'égard de la Russie, il affecte des regrets auxquels on ne se serait pas attendu de sa part. « Sur le premier moment, j'ai pu craindi-e, dit-il, que la chute de lord Palmerston n'amenât entre la France et l'Angleterre un certam relâchement des liens qui unissent les deux gouvernements. J'étais loin de le désker, quoi que puissent dire ceux qui prétendent que, depuis la paix, le gouvernement russe n'a d'autre but que de se glisser entre les deux puissances pour se substituer à l'Angleterre dans l'intimité de la France. » Son interlocuteur avait peine à réprimer un sourire en l'entendant déclarer qu'il considérait l'alhance anglo-française comme « indispensable à la sécmité de tous les États de l'Europe » et qu'il espérait la voir se maintenir aussi intime que par le passé.

Mais il a eu beau se surveiller : il a encore, de temps à autre, laissé échapper un coup de patte contre sa bête noh-e. « Après tout ce que vous avez fait pom' la Tiu-quie, dit-il au duc de MontebeJlo (3), c'est à l'Angleterre qu'on accorde ce qui devrait appartenu- aux véritables vamqueurs de Crimée. » Son instmct le guide bien : il touche la corde sensible et prouve qu'il connaît à fond le Français, ombrageux de sa nature et défiant dès qu'on prononce le nom de la « perfide Albion ». C'est encore une trouvaille assez heureuse que d'exalter la confiance de la France dans ses propres forces, pom- l'inciter à se passer du concours de son

(1) Châteauienard, 11 décembre 1857* (2; M., mai's 1858.

(3j Août 1858.

alliée : « Vous croyez trop à la puissance de l'Angleterre, dit Gortchakoff à notre ambassadeur. Vous ne savez pas tout ce que vous pouvez faire sans elle. »

Chaque manifestation nouvelle de cordialité entre la France et l'Angleterre continue à ranimer les défiances d'Alexandre II et de Gortchakoff. En août 1858, peu de temps avant la visite de la reine Victoria à Cherbourg, Montebello est invité à Tsarskoïé, comblé d'attentions et retenu deux jours dans l'intimité de l'empereur et de la familie impériale. Alexandre II met une insistance particulière à se louer de « cette unité de vues entre l'empereur Napoléon et lui », à exprimer le vœu que cet accord devienne « de jour en jour plus intime » et que rien ne vienne « l'altérer ni même l'affaiblii- ». « L'empereur, ajoute Montebello, ne s'est pas expliqué ce soir-là d'une manière plus explicite ; mais j'ai cru voir dans ses paroles une allusion à la visite de la reine d'Angleterre à Cherbourg. » En effet, le lendemain, Alexandre II remet la conversation sur le même sujet et, après avoir de nouveau assuré Montebello de l'intérêt qu'il attachait à ses relations d'intimité avec Napoléon III : « J'espère, ajoute-t-U en souriant, que la visite de la reine d'Angleterre ne viendra pas les affaiblir. »

La susceptibilité des Russes à l'égard de l'alliance anglo-française était donc restée ce qu'elle était auparavant, parce qu'elle tkait son origine d'un intérêt permanent, invariable. Tout au plus les complaisances de la France pour la Russie en Orient pouvaient-elles en avoir temporairement atténué la vivacité.

A partu' de l'entrevue de Stuttgart, la politique française atteste, en effet, une scrupuleuse fidélité au principe de mutuelle entente, en ce qui concerne le Monténégro. Gortchakoff s'en loue hautement. « L'emperem', dit-il à Châteaurenard (1), se plaît à reconnaître le désir de l'empereur Napoléon de se trouver en complet accord avec lui. » Mais, en même temps, pour que le gouvernement français n'ignorât pas l'miportance que la Russie apportait à cette minime affaire, il ajoutait : « Je ne dois pas vous le dissimuler, cette question est pour l'empereur Alexandre une des

(Ij 29 avril 1858.

232 ALEXANDRE II, GOUTCIIAKOFF Eï NAPOLÉON III

pierres de touche de l'entente qui règne entre le gouvernement de l'empereur Napoléon et le sien. » N'était-ce pas dire que c'était en Orient que la Russie entendait éprouver l'amitié de la France et toucher le prix des services qu'elle hii rendait ailleurs?

Ce prix ne consistait pas, aux yeux d'Alexandre II et de Gortchakoff, en avantages matériels, palpables, immédiatement réalisables. Nul n'en a mieux défini la nature que le duc de Montebello, en même temps que le moyen, la méthode dans laquelle le tsar et son chancelier avaient placé lem- espoir.

Le premier entretien d'affaires que Gortchakoff eut avec Montebello, quand ce dernier vint recueillir à Pétersbomg la succession de Morny, roula tout entier sur l'affahe du Monténégro. Cette affaire avait pris subitement un caractère beaucoup plus grave. Des troubles ayant éclaté en Bosnie, Herzégovine et Albanie, sans qu'aucune délhnitation de frontières eût été faite entre le Monténégro et la Tmquie, des concentra tiens de troupes turques avaient dû être opérées dans les provinces insurgées, à proximité de ces frontières litigieuses. Il était inévitable qu'un conflit survînt : il se produisit en effet. A la fin d'avril 1858, les Turcs se disposèrent à s'emparer de Grahovo, occupé par les Monténégrins. Immédiatement, le prince Danilo, qui avait antérieurement fait amende honorable envers la Russie et réussi à rentrer en grâce à Pétersbourg, fait appel à la protection de son nouveau patron, le tsar. A son tour, Alexandre II, guidé par son rusé ministre, en réfère aussitôt à Napoléon III. - A Paris aussi, on s'était ému en voyant la situation se tendre, entre Turcs et Monténégrins, au point de faire craindre un conflit armé, auquel préludaient déjà des escarmouches de partisans. Fidèles à leur nouvelle ligne de conduite, Napoléon III et Walewski avaient noué une conversation télégraphique avec le cabmet russe. Le résultat en fut qu'on se mit d'accord pour protester à Constantinople et à Vienne, au cas où les Turcs, donnant suite à leurs intentions, envahhaient le Monténégro. En attendant, Gortchakoff' tança vertement le chargé d'affaires de Tm-quie à Pétersbourg, Walewski sermonna plus modérément le représentant du sultan à Paris et les ambassadeurs de France et de Russie à Constantinople reçurent, une fois de plus, des instructions identiques en vue de faire entendre à la Porte des conseils de prudence.

Malheureusement, d'autres puissances, sans conseiller à la Turquie l'offensive, l'y encourageaient indirectement par leur attitude équivoque. L'Angleterre proposait l'envoi sur place de commissakes des cinq grandes puissances et des deux États mtéressés pour procéder à la délimitation.

Iv' Autriche suggérait d'imposer au Monténégro l'abandon de Graliovo, moyennant quoi la Turquie arrêterait la marche de ses troupes. La Porte s'empressait d'adhérer à la proposition autrichienne, qu'elle déclarait être l'extrême limite de ses concessions, tandis que la France et la Kussie s'accommodaient, comme d'un pis aller, de la proposition anglaise. A la favem" de cette division, Kiani Pacha, commandant des troupes ottomanes, occupa Grahovo et envahit le territoh-e monténégrin. A cette nouvelle, Gortchakoff proposa à la France d'exiger de la Porte l'évacuation immédiate de Grahovo et du territoh-e envahi, ainsi que le consentement à la réunion des commissaires délimitateurs. En cas de refus, « l'empereur Napoléon trouverait l'empereur Alexandi'e à ses côtés ».

Napoléon III et Walewski atténuèrent légèrement cette proposition et se bornèrent à conseiller très fermement à la Turquie, tant par l'intermédiaire de Fouad Pacha que par celui de Thouvenel, de reconnaître le statu quo de 1856, qui attribuait Grahovo aux Monténégrms. Ils ne lui laissèrent pas ignorer qu'en cas de refus la France et la Russie reconnaîtraient l'indépendance du Monténégro et se déclareraient prêtes à la soutenir. Toutes les dispositions furent prises pour l'envoi de deux bâthnents dans les eaux d'Albanie. Thouvenel et Bouteuieff, car le cabinet russe avait adhéré à cette ligne de conduite, fiu'ent encore une fois invités à agir de concert. Leurs représentations furent couronnées de succès : la Porte céda, accepta le statu quo de 1856, le principe de la délùnitation et envoya à ses troupes, que les Monténégrins avaient d'ailleurs fait pâtir de leur audace, l'ordre de suspendre les hostihtés.

Telle était la situation quand Montebello prit contact avec Gortchakoff. L'occasion était bcUe, pom' le ministre d'Alexandre II, de chanter les louanges de Napoléon III et de remercier le représentant de la France. n n'y manqua pas et protesta chaudement de sa reconnaissance. Mais, en même temps, il laissa apparaître le désh- d'obtenir davantage. Au fond, il était désappointé de voir se terminer ainsi une affaire dont il avait espéré une démonstration commune de la France et de la Russie en Orient. Cet espoir, il lui en coûtait d'y renoncer. Il eût voulu que le gouvernement français envoyât quand même ses navires dans l'Adriatique ; c'est ce dont il s'efforça de démontrer l'utilité à Montebello, en cherchant à le piquer au jeu, Montebello était de sa nature plus défiant ou moins prévenu en favem' des Russes que son prédécesseur. Aussi soupçonna-t-il Gortchakoff de vouloir entraîner la France malgré elle à la poursuite d'un but qu'il définit amsi : « L'influence russe relevée en

Ori€7it par nos mains et à nos risques, en même temps que la nôtre, il est vrai, et même à la suite de la nôtre, ce qui importe peu, car c'est celle que la Kussie redoute le moins (1). » MontebeUo ne se trompait pas, tels étaient bien le but de Gortchakoff et le moyen par lequel il espérait Tatteindre. C'est de sa propre bouche que notre ambassadeur en recueillit l'aveu, quelques instants après : « Noire position et la vôtre sont à refaire à Constantinople; il ne faut pas nous le dissimuler (2). »

Les refaire l'une par l'autre est l'idée à laquelle s'était arrêté Gortchakoff : c'est-à-dire amener la France à refahe, de ses propres mains, la position de la Russie à Constantinople. Dans cette intention, tantôt cherchant à entraîner le gouvernement français, tantôt se mettant à sa remorque, Gortchakoff ne se sépare jamais de lui. Travailler pour la France lui est indifférent, pourvu qu'il agisse de concert avec la France. Et c'est pourquoi l'affaire des principautés, où c'est au tour de la Russie de subordonner sa politique à celle de la France, sert aussi les intérêts russes en Orient et s'achève sans qu'on ait à noter de défaillance à Pétersbourg.

S'il n'a pas dit pom-quoi il goûtait tant cette action commune de la France et de la Russie en Orient, Gortchakoff ne s'est pas fait faute d'insister sm' le prix qu'il y attachait. Quand la rupture diplomatique des deux puissances avec la Sublime-Porte eut produit son effet et qu'une conférence eut été convoquée à Paris pour trancher la question des principautés, il déclara à Châteaurenard (3) : « Pour le gouvernement russe, le point essentiel est d'avoir une opinion identique à celle du gouvernement français, dans les déUbérations qui auront lieu à Paris sur cette grave question. H m'importerait peu que la Russie fît partie de la minorité au sein de la conférence, pourvu qu'elle y fût avec la France. » Peu après il renouvelait, en termes un peu plus théâtraux, la même déclaration à MontebeUo : « Je l'ai dit depuis longtemps, nous ne craignons pas d'être en minorité, pourvu que nous y soyons avec vous. Si c'est cela que vous voulez, dites-le-nous : nous nous placerons à côté de vous et nous courrons avec vous toutes les chances (4). »

Sans vouloir dimmuer le mérite de Gortchakoff à accepter ces risques, peut-être un peu imaginaires, il faut bien convenu* cependant que son aveugle fidélité aux vues de la France n'était pas pure de toute arrière-

(1) MontebeUo, mai 1858.

(2) nid.

(3i 7 décembre 1857.

(4j Juin 1858.

pensée. Non pas qu'il se fût tardivement pris de goût poiu" l'union des principautés ; il continuait à ne s'accommoder de cette solution que comme d'un pis aller. L'intérêt supériem- auquel il avait fait, sur ce point, le sacrifice de ses préférences personnelles n'avait pas complètement effacé ses préventions contre la constitution d'un État roumain. Il eût facilement pris son parti de voir l'Europe s'opposer à la jonction des deux tronçons de ce corps. H était donc sincère, il restait même plutôt en dessous de la vérité, lorsqu'il témoignait à Montebello la plus complète indifférence du résultat de la conférence. Cela n'implique pas qu'il n'eût pas un intérêt à faire étalage de ce sentiment même. En prenant soin d'établir l'indifférence où le laissait l'issue de la consultation européenne, au moment même où il assurait la France du concours le plus absolu, Gortchakoff avait une pensée de derrière la tête. D comptait sur l'effet de ce contraste pour amener le gouvernement français à lui faire une concession.

Bien qu'agir de concert avec la France en Orient fût déjà, en soi, un avantage pom- la Russie et que cette communauté d'action portât, pour ainsi dire, sa récompense en elle-même, Gortchakoff entendait bien en faù'e bénéficier sa politique d'une manière plus effective. En avril 1858, pendant la réunion à Paris de la conférence convoquée pour régler le sort des principautés, il proposa au gouvernement français de saisii- les plénipotentiaii'es d'une question plus générale. Un hatti-humayoun de 1856, dont le traité de Paris avait constaté « la haute valeur », avait édicté, pour l'ensemble de la Turquie, un certain nombre de réformes qui étaient restées lettre morte. A l'inexécution de ces réformes semblait dû le malaise qui se manifestait dans tout l'Empire ottoman et s'était traduit, en Bosnie, Herzégovine et Albanie, par des désordres locaux et des mouvements insurrectionnels. Telle est la situation sur laquelle Gortchakoff eût voulu appeler l'attention de l'Europe, en raison des inconvénients qui en résultaient pour les chrétiens de Turquie.

Il avait soin de se défendre, en même temps, de vouloh tendre un piège à qui que ce fût, et surtout au sultan. S'il avait noiu-ri des projets d'agression contre ce souverain, eût-il cherché à prévenir les fautes de la politique tm-que? « La Russie n'aurait qu'à s'en féliciter, si elle voulait suivre une politique égoïste. Mais en pensant aux teiTibles conséquences que l'agonie de l'homme malade amènerait pour l'Europe entière, elle ne pouvait que déplorer de voir la Tm-quie courir à sa perte (1). » Ainsi,

(1) Montebello, juin 1858.

236 ALEXANDRE II, GORTCIl AKOFFIET NAPOLÉON III

c'était bien sans doute par l'intérêt des populations opprimées que Gortchakoiï justifiait d'abord sa proposition, mais aussi par celui de la Turquie elle-même et, en dernière analyse, par celui de FEm^ope. Dans cette sollicitude universelle, la Russie paraissait seule oubliée.

Il va sans dii'e qu'elle ne l'était nullement. En se faisant, dans une conférence européenne, le champion des chrétiens de Turquie, en pouvant revendiquer pour elle l'initiative d'une intervention diplomatique en leur faveur, la Russie eiit repris, envers eux, son rôle traditionnel, relevé son prestige en Orient et ressaisi son ascendant sur eux. Sans doute parut-il au gouvernement français qu'il était tout au moins prématuré pour lui de fournir à la Russie l'occasion d'une telle rentrée en scène. Aux ouvertures de Gortchakofï, Walewski répondit en soulevant diverses questions préjudicielles : quelle serait, d'après le gouvernement russe, la marche à suivi'e? Sur quels points devraient porter les observations à formuler? Quelle limite conviendrait-il d'y assigner? Gortchakoff s'abstint de fomw les explications demandées et laissa tomber la conversation.

Pom' la repreudi'e, il n'attendit pas plus de trois mois. En août 1858, il renouvelle ses instances auprès de Montebello et prescrit à Kisselef de pressentir Napoléon III. A l'en croii-e, Brunnoff eût écrit de Londres que l'Angleterre se préoccupait de l'état intériem' de la Turquie et qu'U en avait été question dans les entretiens de Cherbourg. « Le prince Gortchakofl' pense que la situation est trop grave pour que l'Europe n'en tienne pas grand compte, que le moment est venu de s'en occuper et que, si on la laissait s'aggraver encore, le remède deviendrait peut-être plus dangereux que le mai. Il déshe que l'on ne se contente plus d'assui'ances vagues et de promesses Ulusokes qui n'mspireraient pas plus de confiance aux populations chrétiennes qu'elles n'en mériteraient de la part des puissances, mais que l'on s'entende pour tenk à Constantinople un langage ferme et précis et pour y obtenu* des mesures efficaces, propres à amener au moins un commencement d'exécution du hatti-humayoun que les puissances ne peuvent laisser à l'état de lettre morte, après en avoir constaté la haute valeur (1). »

MontebeUo était trop avisé pour ne pas opposer à cette entrée en matière de Gortchakoff les questions préjudicielles qui étaient restées sans réponse depuis trois mois. Le gouvernement russe avait-il, siu: la forme et la limite d'une telle intervention, des idées tant soit peu précises

(1) MontebeUo, août 1858.

et arrêtées? Il ne pouvait ni ne voulait, répondit Gortchakoff, prendre en cette matière aucune initiative. Il lui suffisait d'appeler l'attention de l'Europe sur une situation pleine de dangers ; mais, quant aux mesures à adopter, la position de la Russie lui commandait d'écouter.

C'était prendre pour soi le beau rôle et laisser aux autres les rôles ingrats, les difficultés et les responsabilités. Le calcul était si évident, la ruse si cousue de fil blanc, qu'ils témoignaient d'une certaine ingénuité. « Tout en donnant à la Russie le mérite d'avoir appelé l'attention de l'Europe sur la situation des provinces clnrétiennes de l'empire turc, le prince Gortchakoff se défend de toute initiative à l'égard des mesures à adopter pour porter remède au mal. Il prend ainsi le rôle le plus facile et laisse à d'autres les embarras pratiques de la question. Si, dans une situation aussi pleine de difficultés, on ne parvient pas à s'entendre sur des mesures efficaces, la Russie aura le mérite d'avoir voulu ce qu'elle n'aura pas pu. L'imagination des peuples comparera, en l'embellissant, le temps oiî cUe exerçait une protection exclusive sur les chrétiens avec le patronage impuissant de l'Europe (1). »

L'initiative à laquelle se dérobait la Russie, la France devait-elle la prendre? « Je ne le pense pas », opinait MontebeUo et, en marge de sa dépêche, Walewski écrivit au crayon : « Non, certainement. » Opposer aux ouvertures de la Russie une fin de non recevoir pure et sùnple n'allait pas non plus sans inconvénients. Aussi MontebeUo conseillait-il de prendre Gortchakoff au piège oiî il avait essayé de nous attirer. Serré de près trois mois auparavant, il avait laissé tomber la question. H n'y avait qu'à recourh à la même tactique. En outre, il ne fallait pas s'avancer sans avoir sondé le gouvernement anglais. L'opinion de Walewski nous est transmise par les notes marginales qu'il a griffonnées en face des suggestions de MontebeUo : « Le gouvernement anglais est disposé à s'associer à des démarches générales, mais U serait fort embarrassé luimême de dire ce qu'U veut... Nous sommes disposés à prendre en considération toutes les propositions qui nous viendraient sur ce sujet des cabinets de Pétersbourg ou de Londres, mais nous désii'ons éviter de prendre une initiative difficile et ingrate, »

Quand parvint à Pétersbourg une réponse qui paraphrasait ce thème, Gortchakoff était à Moscou. Tolstoï, qui gérait le ministère des affaires étrangères en l'absence de son chef, se borna à en prendre acte. « Je suis porté à croire, écri\àt MontebeUo, que, pour le moment, le cabinet de

(l)Moiitebello, août 1858,

Saint-Pétersboiirg ne poussera pas plus loin la question et qu'U hésitera à prendre vis-à-vis de nous, même à titre confidentiel, l'initiative d'une proposition. H se souvient trop bien des confidences faites à sir HamUton Seymour et du sort qu'elles ont eu pour s'y hasarder, malgré la confiance que nous lui inspirons (1). » Ces pré\dsions ne se réalisèrent qu'à demi. De Moscou, Gortchakoff répondit à la communication française en esquissant une timide sortie hors du domaine académique : « Le premier pas à faire serait une démarche collective vis-à-vis de la Turquie pour réclamer d'un côté l'exécution des réformes du hatti-humayoun et déclarer, de l'autre, que, dans le cas où la Porte entrerait sérieusement dans cette voie, les puissances lui prêteraient leur appui moral pour engager les populations chrétiennes à rester calmes et soumises. » C'était l'indication d'une procédure dont la forme aurait pu, à vrai dire, être aisément et promptement précisée. Mais, la procédure arrêtée, l'initiative fût encore demeurée matière à contestation. Walewski ne se souciant pas de la prendre et Gortchakoff la déclinant pour son compte, l'accord entre eux ne pouvait s'établir et l'affaire en resta là.

Pour la seconde fois, Gortchakoff en était pour sa peine, éconduit, avec toutes les formes voulues, par ses amis de Paris. Contraiï-ement à son attente, aucune ouverture ne lui fut, non plus, faite par l'Angleterre. Comme l'affaire des princi]}autés, celle du Monténégro se régla, sans que la question des chrétiens de Turquie eût été posée devant l'Europe. Un protocole signé le 8 novembre 1858 constata l'accord des puissances et des deux États intéressés sur une déhmitation des frontières turcomonténégrines, suivant un tracé élaboré par les commissanes européens et conforme au statu quo de 1856. La Kussie avait tenté de faire adopter un tracé qui, modifiant légèrement ce statu quo, eût été plus avantageux au Monténégro, et la France, par complaisance, avait appuyé cette proposition, qui resta vaine. Dans le même esprit, le gouvernement français avait consenti à maintenir ses na^di-es dans l'Adriatique jusqu'au règlement définitif du litige. Gortchakoff eut le bon goût de ne pas laisser sa juste reconnaissance envers la France subh l'atteinte de la déception au-devant de laquelle il avait été par deux fois.

Montebello écrivait à Walewski : « Le cabinet russe sent bien et ne fait pas difficulté de reconnaître qu'il nous doit tout dans cette affahe du Monténégro, qui lui tient tant à cœur et qui n'était pour nous que très secondaire, et que, sans la manière amicale dont nous avons pris

(1) Montebello, septembre 1858,

en main sa politique traditionnelle à l'égard de ce petit pays et dont nous l'avons faite nôtre, la Eussie, trop éloignée du théâtre des événements, en aurait probablement été réduite, comme dit le prince Gortcliakoff, à faire un aveu d'impuissance (1). »

Si importante que fût, à ses yeux, la satisfaction obtenue sur la question du Monténégro, elle n'était pourtant pas suffisante à contenter l'ambition de Gortchakoff, ni surtout celle de l'opinion publique russe. Car le gouvernement avait à compter avec un parti, puissant et actif, impatient de voir- la Russie reprendre en Orient son rôle de protectrice des chrétiens, de rite grec notamment, et prompt à dénoncer la faiblesse de la politique officielle. A la tête de ce parti était le grand-duc Constantin. Dans le courant de 1858, ce prince avait envoyé en Palestine un certain Mansouroff, pour constater l'état de l'influence russe après la guerre de Crimée. De son voyage, Mansouroff avait rapporté une impression très pessimiste : l'influence russe avait beaucoup décliné et tendait à disparaître complètement; le clergé grec avait perdu l'habitude de compter sur la Russie et recourait à la protection des autorités ottomanes ; cet état de choses était dû à la négligence du gouvernement et des agents consulaires russes ; avec cette négligence, contrastaient l'activité de la politique française et la supériorité du clergé catholique. Le rapport où Mansouroff relatait ses impressions avait vivement impressionné le grand-duc Constantin et un peu effrayé Gortchakoff. Une explication et finalement un conflit avaient eu lieu entre le prince et le ministre, sur la création de nouveaux consulats en Asie, sur une souscription à ouvrii" en faveur des œu^Tes russes en Palestine. Mal affermi dans sa situation, Gortchakoff avait donc à compter avec le grand-duc Constantin et avec une opinion particulièrement accessible aux excitations du prosélytisme religieux. Tout en déplorant un zèle indiscret, qui risquait de compromettre son œuvi'e de patience, il était obligé de ménager l'impatience de ceux qui voulaient brûler les étapes.

C'était une raison de plus pour lui de ne pas se laisser décourager par deux échecs consécutifs et de persévérer dans son apostolat, nullement désintéressé, en faveur des clu'étiens de Turquie. S'il n'est pas immédiatement revenu à la charge, après la réponse évasive du gouvernement français à sa seconde ouverture, c'est qu'un événement inattendu lui a, presque en même temps, ouvert des perspectives nouvelles.

(1) Moutebello, 8 octobre 1858.

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