CHAPITRE II
LA GUERRE d'iTALIE
Mission du prince Napoléon à Varsovie. — Cause et but de sa mission. — Accueil fait au prince. — Satisfaction des Russes. — Résultat politique. — Opposition de Walewski. — laissions successives du commandant La Roncière Le Noury à Pétersbourg. — Bases de l'accord établi. — La Russie et l' Autriche. — Efforts de l'Autriche pour détacher la Russie de la France. — Fermeté de la Russie. — Déclaration de la guerre. — La Russie et le caractère révolutionnaire de la guerre. — Parti que l'Autriche en tire. — La Russie et la Prusse. — Agitation belliqueuse en Allemagne et pression sur la Prusse. — Démarche de Montebello auprès d'Alexandre IL — Attitude observée par la Russie. — Raisons de cette attitude. — Action du gouvernement russe sur l'Allemagne. — Cù-culaire de Gortchakoff. — Recrudescence d'agitation en Allemagne et mobilisation prussienne. — Avertissements et conseils de la Russie à la France. — Mollesse de ses observations à la Prusse. — La Russie désire la fin des hostilités. — Bataille de Solferino. — Concentration de troupes prussiennes et allemandes sur le Rhin. — Projet de médiation armée. — Dispositions de la Russie. — Préliminaii'es de Villafranca. — Satisfaction à Pétersbourg. — Apologie rétrospective de Gortchakoff; entretien avec Montebello. — Enseignements à tirer de cette crise.
Le 25 septembre 1858, l'empereur, de Biarritz, chargeait Walewski de transmettre à Montebello le télégramme suivant : « L'empereur, voulant donner un nouveau témoignage de ses dispositions amicales envers l'empereur Alexandre, envoie le prince Napoléon à Vai-sovie. Le prince part demain de Paris. »
Si naturel que fût, dans l'état de leurs relations, un témoignage d'amitié de Napoléon III envers Alexandre II, celui-là était bien fait pour surprendre. L'empereur des Français n'avait pas coutume de déranger, un beau jour, sans raison spéciale, un membre de sa famille, uniciuement poiu* donner à un souverain étranger une preuve de ses dispositions amicales. Le prince Napoléon, qui, d'ailleurs, avait été mandé à Biarritz par son cousin, devait donc être chargé d'une mission personnelle. Il l'était en effet ; diplomatie officielle et diplomatie secrète commençaient à eutre-croiser leurs trames, sous l'effet des affaires d'Italie.
Les événements avaient marché depuis l'entrevue de Stuttgart. Le 14 jan^'ier 1858, au moment où la voiture de l'empereur et de l'impératrice s'arrêtait devant le péristyle de l'Opéra, trois bombes lancées par l'Italien Orsini avaient éclaté à quelques pas d'eux, tuant ou blessant cent cinquante personnes. Après quelques journées où l'indignation le porta à d'aigres récriminations contre tous les gouvernements dont l'indulgence laissait couver chez eux des foyers d'anarchie, Napoléon III était revenu bien vite à son invincible engouement pour l'affranchissement de l'Italie, au profit de laquelle il avait su faire tourner l'attentat même commis contre sa personne par un Italien. H avait envoyé à Cavour, en l'invitant à les publier dans le journal officiel du Piémont, les lettres émouvantes par lesquelles Orsini, avant de mourir, l'avait supplié de rendre la liberté à sa patrie. Trois mois après, en juillet 1858, Napoléon III avait mandé à Plombières le ministre de Victor-Emmanuel et là, dans des entretiens restés célèbres, il lui avait annoncé sa résolution de soutenir le Piémont dans un conflit armé avec l'Autriche, déterminant déjà la mesure de son concours militaire, deux cent mille hommes, examinant avec Cavour les moyens de faire éclater la guerre, jetant les bases de la réorganisation de l'Italie. Enfin le mariage du prince Napoléon avec la princesse ClotUde, fUle de Victor-Emmanuel, avait été résolu.
A la veille d'une éventualité aussi grave, l'entente générale établie à Stuttgart, au cours des entretiens des deux empereurs et de leurs ministres, n'offi'ait plus à Napoléon III des garanties suffisantes, avant de pousser les choses à l'extrême. L fallait qu'il obtînt de la Russie des engagements fermes pour pouvoii', sans trop de risques, aller au-devant d'une lutte avec l'Autriche, lutte qu'il sentait et qu'il désirait prochaine.
Déjà, il avait fait à ses projets une allusion assez transparente et tâté le terrain à Pétersbourg, en écrivant au tsar à l'occasion du l^^" janvier 1858. Rappelant leur récente entrevue, il avait dit qu'il faisait des vœux ardents pour qu'une grande circonstance se présentât, où il pût, sans se brouiller avec l'Angleterre, marcher côte à côte avec lui. « L'homme, je le sais, avait-il écrit (1), ne fait pas les événements, mais il peut en profiter et, malgré l'mcertitude de l'avenir, c'est déjà beaucoup que de savoir sur qui et sur quoi l'on peut compter. » « Voilà l'anicroche », avait noté Alexandre II en regard du passage de cette lettre où il était question de l'AiigleteiTe. Par contre, les allusions de Napoléon III à une grande
(1) Cf. Serge Goriaïnow, articles cités.
242 ALP:\ANI)H!; Il, GOKTCIIAKOFF ET NAPOLÉON III
entreprise civilisatrice, d'autant plus digne d'attention pourtant qu'elle restait plus obscure, ne paraissent pas avoir alarmé outre mesure Alexandre II. La réponse, dont tous les termes furent cette fois encore mûrement pesés par Gortchakoff, ne démentit nullement l'espoir de l'empereur dans le concours de la Russie et dénote même par certaines recherches d'amabilité calculée, par une concession à ce que Gortchakoff appelait « le côté faible et honorable de Napoléon III », savoir sa tendresse pour l'impératrice Eugénie, un égal souci de ménager son amitié et sa bonne volonté. « La confiance que je place en Votre Majesté Impériale, dit Alexandre II, me donne la certitude de me trouver à côté d'elle lorsqu'il s'agira d'un but élevé et civilisateur. J'apprécie la franchise avec laquelle vous m'indiquez une restriction. J'y répondrai avec le même sentiment, c'est-à-dire que je ne me considère autorisé à compter sur votre concours que lorsque ce concours ne serait pas en contradiction avec les intérêts de l'empire qui vous est confié et je suis sûr que vous avez fait la même restriction à mon égard, dans l'esprit d'équité qui vous caractérise. » Le ton de prudence loyale qui caractérisait cette lettre, la trace évidente d'une main qui en avait choisi et pesé les moindres termes, devaient faire sentir à Napoléon III l'insuffisance de la garantie qu'elle lui apportait et la nécessité de recourir à un autre moyen, à une négociation positive, quand le moment lui aurait paru venu de déchirer tous les voiles.
Plus la visite du prince Napoléon était inattendue à Varsovie, plus l'offre en fut acce])tée avec empressement. Aussitôt informé, Gortchakoff transmit à Montebello l'acceptation et les remerciements du tsar. Le prince Paslrievitch alla chercher à la frontière l'hôte d'Alexandre IL AiTivé à Varsovie le 28 septembre, le prince Napoléon assista le lendemain à des manœuvres d'artillerie et de cavalerie commandées par l'empereur en personne. Une chasse, suivie d'un dîner et d'une fête de nuit, fut donnée en son honneur à Villanow, chez le comte Auguste Potocki. Un spectacle de cour eut lieu dans la salle de l'Orangerie du parc de Lazienki. Une grande revue et un dîner chez l'empereur clôturèrent la série des fêtes. Alexandre II envoya à son hôte le cordon de Saint- André et décora toute la suite du prince.
Cet accueil témoignait du désù: de ne pas demeurer avec Napoléon III en reste d'amabilité. L'amour-propre russe fut, en effet, flatté de l'hommage qu'impliquait la courtoise initiative de l'empereur des Français. De Pétersbourg, où il était resté, Montebello écrivait : « L'envoi du prince Napoléon h Varsovie produit ici une vive impression ; les Russes
L'ENTREVUE DE STUTTGART. — I/rTALIE ET L'ORIENT 243
s'en montrent très flattés et j'ai pu constater à plusieurs reprises tout le plaisir qu'ils ressentent de cette nouvelle marque des sentiments qui unissent les deux empereurs. Les étrangers remarquent que c'est la première fois que l'empereur Napoléon prend, vis-à-vis du tsar, l'initiative d'un pareil acte de courtoisie. C'est ce que l'un d'eux exprimait l'autre jour en me disant : « Jusqu'à présent, l'empereur Napoléon s'était « borné à se laisser aimer, » J'ajouterai, qu'en général, on attribue au voyage du prince Napoléon un but d'une haute importance politique, sans d'ailleurs en préciser davantage le sens et la portée (1). »
C'était, en effet, une mission, beaucoup plus qu'une démarche de courtoisie, que le prince Napoléon était venu accomplir à Varsovie. Dans l'intervalle des fêtes, des conversations eurent lieu entre Alexandre II, Gortchakoff et le prince. En est-il résulté un projet de traité? Nous ne saurions le dire, mais ne le pensons pas. En tout cas, les bases d'une entente furent jetées, en prévision d'un conflit armé de la France et du Piémont avec l'Autriche. La Russie se montra disposée à une neutralité bienveillante, consistant à peser moralement sur l'Allemagne, matériellement sur l'Autriche, par la concentration de troupes en Galicie, et à seconder de son influence la réunion de la Savoie à la France. En échange, le prince Napoléon laissa espérer l'appui de la France en vue de la révision du traité de Pai'is.
Rentré à Pétersbourg, Gortchakoff se loua hautement, et de la visite, et du visiteur. H répéta à Montebello « combien l'empereur Alexandre avait été sensible au témoignage de courtoise sympathie que l'empereur lui avait donné en envoyant le prince Napoléon à Varsovie. H a été heureux et reconnaissant de trouver dans cette gracieuse inspiration de l'empereur l'intention de manifester à l'Europe entière les rapports intimes qui existent entre les deux empires et l'affection personnelle qui unit les deux souverains. H m'a dit que la présence du prince à Varsovie y avait fait une grande sensation. Le prince a laissé dans l'esprit de l'empereur la meilleure impression. Il s'est montré homme d'esprit, ce que l'on savait, et, en même temps, on a remarqué son tact et sa mesure. Sa grâce parfaite à l'égard de tous ceux avec qui il a été en rapports a prévenu tout le monde en sa faveur (2). « Sans vouloir suspecter la sincérité des éloges que Gortchakoff a décernés au pilnce Napoléon, on peut cependant présumer qu'il y a insisté d'autant plus que la personnalité du cousin de l'empereur semblait devoir, a 'priori, être moins sympa-
(1) 30 septembre 1858.
(2) 6 octobre 1858.
24i ALEXANOKE II, fiORTCIIAKOFF ET NAPOLÉON III
thique à lui-même et au tsar. Assez méchamment critiqué, en France même, pour sa conduite en Crimée, le prince Napoléon avait, d'autre part, déjà mis les Eusses en garde contre ses sentiments en prononçant au Sénat un discours assez maladroit en faveur de la Pologne. Un peu d'exagération dans l'éloge était nécessaire pour faire croire à la réalité du succès personnel d'un tel messager.
Le résultat politique de la visite rendait, en outre, l'indulgence facile à Alexandre II et à Gortchakoff. En se resserrant, sous l'influence des événements d'Italie, leur entente avec Napoléon III se rapprochait progTessivement du but auquel tendaient leurs efforts ; elle leur ouvrait la perspective d'une collaboration effective de la France à leur politique orientale ; elle leur laissait entrevoir le consentement tacite du gouvernement français à la révision de ces clauses du traité de Paris, auxquelles il se montrait, maintenant, beaucoup moins attaché que l'Angleterre. Que Gortchakoff ait cherché sur ce terrain la contre-partie des services que la Russie acceptait de rendre à la France, c'est un fait et un symptôme dont on ne peut méconnaître l'importance.
Elle ne passa pas inaperçue à Paris. Le prince Napoléon avait directement reçu ses instructions de l'empereur, à Biarritz. Les avait-il outrepassées? On n'en saurait répondre. Toujours est-il que les bases d'entente rapportées par lui de Varsovie ne furent nullement du goût de Walewski. La diplomatie officielle et la diplomatie personneUe de l'empereur commençaient dès lors à se contredhre et à se contrecarrer. Incomplètement initié, sans doute, aux vues de son souverain, Walewski n'était pas disposé à faire aussi bon marché du traité de Paris, ni surtout de l'aUiance anglaise. H trouva que le prince Napoléon avait été beaucoup trop loin, s'était laissé jouer par Gortchakoff, risquait de nous compromettre gravement aux yeux de l'Angleterre. H ne cacha pas son opinion, rappela qu'à Stuttgart la Russie nous avait offert une aUiance sans condition, alla jusqu'à donner sa démission. Il la reprit, contre l'assurance que le prince Napoléon serait désormais tenu à l'écart de cette affaire, sur laquelle on rin\T;terait au silence.
Cette crise, d'ailleurs rapidement étouffée, témoignait d'une certaine répugnance, tout au moins de la diplomatie officielle, à payer la Russii en Orient des services qu'elle nous rendrait en Occident. Soit qu'il n'ait pas senti cette répugnance, soit qu'il se fiât au temps pour la vaincre, Gortchakoff ne modifia pas sa ligne de conduite. Quoique lointain, l'espoir que faisait luire à ses yeux une entente effective avec la France paraît l'avoir tenu en haleine jusqu'à la fin de la guerre d'Italie. Il faut recon-
L ' E N T ! l E \' U E D E S T U 1 T GXii T . — 1/ 1 l' A L l !•: 1-: T L ' (^ lU E N T ^>4 5
naître, d'ailleurs, que cet espoir fut entretenu et ranimé, à trois reprises, par des initiatives émanant de la diplomatie personnelle de Napoléon III.
Une fois assuré du concours amical de la Russie, l'empereur a pris des engagements formels envers le Piémont. Le 10 décembre 1858, deux mois après la mission du prince Napoléon à Varsovie, est signé le traité secret qui unit définitivement la monarchie de Savoie à l'Empii-e français. De son côté, Cavour travaille de toute son activité à se faire déclarer la guerre par l'Autriche. L'imminence du conflit où il s'est engagé à intervenir les armes à la main incite alors Napoléon III à faire préciser, sous forme d'engagements positifs, les modalités et la limite du concom's promis par la Russie.
Tel fut le but des deux missions du commandant La Roncière Le Noury à Saint-Pétersbom'g, la première du 3 au 11 janvier 1859, la seconde en fin février de la même année. Cette fois, le caractère personnel et secret de la mission ne comporte aucune restriction. Elle a lieu et se répète pendant une absence de Montebello, qui se prolonge d'octobre 1858 à avi'il 1859. La Roncière a son chiffre à part avec le cabinet de l'empereur et sa négociation est tout à fait distincte des travaux de l'ambassade, alors gérée pai' Châteaurenard. Il a reçu ses instructions de Napoléon III en personne, qui l'a fait venk aux Tuileries poiu: les lui donner. A Pétersbourg, il traite directement avec Alexandre II et Gortchakoff. Sur la forme des engagements pris de part et d'autre, un doute subsiste. Fut-il signé un traité en forme, gardé secret, comme semble autoriser à le penser le texte, daté du 3 mars 1859, qui a été retrouvé dans les papiers de La Roncière? Nous ne saurions i'afiii-mer. En tout cas, sur la natm'e des engagements, il paraît ne pas y avoù* matière à incertitude. Les termes de l'entente, verbale ou écrite, intervenue entre la coiu' de Russie et Napoléon III, reprenaient en les précisant les bases posées, six mois aupai-avant, par le prince Napoléon à Varsovie. Signé ou non, le traité dû à La Roncièi3 les résume assez fidèlement pour que nous en reproduisions ici les trois clauses essentielles :
« 1" En cas de guerre du Piémont et de la France contre l'Autriche, l'attitude de la Russie sera, dès la déclaration de givorre, celle d'une neutralité bienveillante pour la France ;
« 2° L'empereur de Russie s'engage à réunii' sur ses extrêmes frontières du côté de la Galicie une armée suffisante pour forcer l'Autriche à immobiliser une armée de cent cinquante mille hommes au moins dans cette pai'tie de son empire ;
« 3° Leurs Majestés s'engagent à assurer, au règlement de la paix, l'un, l'agrandissement territorial de la France, du côté de ses frontières d'Italie, l'autre la révision du traité de Paris, qui porte, aux yeux de l'empereur de Russie, atteinte à ses droits de souveraineté dans la mer Noire. »
Les dispositions arrêtées d'un commun accord entre Napoléon III et Ja cour de Pétersbourg, en prévision de la guerre d'Italie, ont donc comporté un encomagement du'cct aux espérances d'Alexandre II et de Gortchakoff, relativement à la révision du traité de 1856. Quand bien même elles n'auraient pas pris la forme d'un traité écrit et signé, elles n'en am^aient pas moins gaianti à la Russie la bonne volonté de la France, dans le cas où la question eût été posée, et cette garantie n'était déjà pas négligeable. On s'explique donc facilement qu'Alexandi'e II et Gortchakoff l'aient considérée comme une contre-partie satisfaisante aux services effectifs qu'ils s'étaient engagés à rendie à la France.
La shicérité des intentions d'Alexandre II et de Gortchakoff est garantie par les engagements qu'ils ont contractés envers la France. Lem* commune animosité contre l'Autriche a pris corps, pour ainsi dire, dans ces engagements, qui en sont comme l'expression matérielle et la conclusion pratique. Elle aussi a sa part, sa grande part d'influence dans les services auxquels ils se sont obligés envers Napoléon III : neutrahté bienveillante ; concentration sur la frontière de Galicie d'une force suffisante poiu" immobiliser une armée autrichienne ; j)ressiou sur l'Allemagne pom* la fahe tenu* tranquille. Et sans doute n'est-ce pas la rancune contre l'Autriche qui a détermmé la Russie à souscrke à ces engagements : mais c'est bien ce sentiment qui les a rendus possibles.
A mesure que sa situation est devenue plus critique, l'Autriche a fait des efforts de plus en plus énergiques pom' détacher la Russie de la Fiance et la gagner à sa cause. Son nouveau ministre à Pétersbourg, le comte Karolyi, reçoit pom* mission de proposer à Alexandre II l'oubh du passé et le rétabhssement des anciennes relations d'amitié. Pour augmenter l'attrait de ses offres, il est autorisé à paiier des sacrifices que la cour de Vienne est disposée à faire et à prouver qu'aucune aUiance ne peut rapporter à la Russie autant que lui donnerait celle de l'Autriche. (Avril 1859.) La Russie ne se laissa pas plus émouvoir par les remords de François-Joseph que tenter par ses invites.
En répondant à Karolyi, Gortchakoff rejette sur l'Autriche toute la responsabilité de la rupture de l'ancienne alliance ; le temps de la politique de sentiment était passé et la Russie entendait garder sa liberté d'action. Alexandre II met peu d'empressement à recevoir le nouveau ministre d'Autriche ; il lui parle de manière à ne lui laisser aucun espoir : «Hier encore, dit-il à Montebello (1), j'ai vu Karolyi. Ce qu'il me demandait, c'était de la sécurité pour l'Autriche. Il amait voulu que je prisse l'engagement de rester neutre. J'ai été inébranlable. Il a fait appel à mes sentiments : je lui ai répondu que l'empereur François-Joseph devait comprendre mieux qu'un autre que l'on sacrifiât des sentiments à ce que l'on croit l'intérêt de son empire. »
Telles sont les conditions dans lesquelles s'engage la guerre d'Italie. Poussée par l'mtérêt qui a, depuis la paix, inspiré tous ses actes, ses efforts pour dissoudre l'alliance anglo-française, son incessant désir de lier partie avec la France, par l'intérêt de sa politique orientale, la Russie s'est faite, en somme, l'auxiliaire, la complice de Napoléon III, envers qui eUe a contracté des engagements où sa propre animosité contre l'Autriche a trouvé l'occasion de s'assou\àr. Mais la participation assumée dans cette entreprise, la complicité acceptée dans cette aventure ne pouvaient pas entièrement soustrahe le gouvernement russe à l'influence d'intérêts, de considérations, dont nous l'avons déjà vu tenk compte. EUes ne pouvaient pas le rendre subitement insensible aux manifestations de l'esprit révolutionnaire, au triomphe du principe des nationalités, indifférent à l'avenu- de son intimité traditionnelle avec la Prusse. Sans entraver l'exécution de ses engagements, son double intérêt de puissance conservatrice et d'amie de la Prusse a cependant été mis en jeu dès l'ouverture des hostilités et s'est immédiatement trouvé en opposition avec les nécessités de son entente avec la France.
H était iné\àtable que la guerre d'Italie ranimât cet instinct d'ordre et de solidarité monarchique qui veHiait dans l'âme d'Alexandre II et que l'affaire de Naples avait déjà mis sur ses gardes. « Tout ce qui tendra à conserver à la lutte aujourd'hui engagée, écrivait Montebello (2), un carac-
(1) 17 mai 1859,
(2) 2 mai 1859.
tère purement politique sera toujours hautement approuvé ici. C'est en représentant la guerre d'Italie comme fatalement destinée à devenir révolutionnaire que l'Autriche cherche à agh- sur l'opinion et touche une corde sensible. »
La guerre engagée, l'Autriche, en effet, n'a pas encore renoncé à modifier les dispositions de la Russie.
Peut-être un négociateur plus haut placé et plus influent à Saint- Pétersbourg sera-t-il mieux écouté que Karolyi : et la corn* de Vienne tâte le terrain en vue d'une mission qui serait confiée au prince Windischgraetz. « Elle me serait très désagréable, déclare Alexandre II à Montebello (i), et j'espère qu'elle n'aura pas lieu. S'il vient (le prince VVindischgraetz), je le traiterai avec tous les égards qu'il mérite ; mais quel que soit le nmiistre que prenne l'empereur d'Autriche, quelque sympathiques que me soient les personnes qu'il m'enverra, elles n'obtiendront rien de moi. Je vous le répète, je serai inébranlable. »
Quelle meillem-e garantie Montebello aurait-il pu souhaiter pour être assuré que « les égards envers la personne du prince ne seraient suivis pour l'ambassadeur ni d'un succès, ni d'une apparence de succès, car, ajoutait-il, l'apparence seule aurait déjà de la gravité? »
Les contemporains ont cru discerner de la part d'Alexandre II et de Gortchakoff comme une intime satisfaction à repousser les avances et les ouvertm-es de l'Autriche. D semble bien, en effet, que l'amour-propre du tsar et de son ministre ait trouvé l'occasion d'une revanche à voh: la cour de Vienne multiplier les efforts et les démarches pour reconquérk leurs bonnes grâces, faire amende honorable, reconnaître ses torts, promettre de les racheter, aller en un mot aussi loin que sa dignité lui permettait d'aller. Comment n'auraient-ils pas éprouvé quelque charme à une résistance qui les vengeait, en quelque sorte, de leui-s propres humiliations et punissait de son ingratitude une alliée inconstante? « Tout on disant, écrit Montebello (2), que la rancune ne doit pas inspker la politique d'une grande puissance, le prùice Gortchakoff développait ce thème avec assez de complaisance pour laisser voir que, si le temps de la politique de sentiment était passé, celui de la pohtique de ressentiment ne l'était pas. »
Si inflexibles qu'ils se fussent montrés envers l'Autriche, Alexandre II et Gortchakoff n'en ont pas moins été spontanément émus de l'essor ({ue la guerre d'Italie donnait aux passions révolutionnakes. Cette
(Ij 17 mai 185'J.
(2j 29 avril 1859.
guerre est à peine déclarée que déjà ils redoutent de la voir dégénérer en insurrection nationale et mettent la France en gai-de contre cet écueil. « Le prince Gortchakoff a plus d'une fois insisté auprès de moi, écrit Montebello (1), sur l'importance de ne point laisser prendi'e à la guerre un caractère irrégulier. »
Il était plus facile de signaler le danger que de l'éviter, et demander à Napoléon 111 de refréner les passions qu'il venait satisfaire, c'était exiger de lui l'impossible. L'Autriche l'avait très bien compris ; aussi avait-elle adopté une tactique très habile en assimilant le conflit à la lutte du princij)c révolutionnaire contre le principe conservateur dont elle se proclamait le champion. Le manifeste lancé par Napoléon 111 en partant pour l'Italie fournit à Kaiolyi la première occasion d'exploiter ce thème et à Montebello de le réfuter : « Je ne sam'ais trop vous dire, mandait notre ambassadeur à Walewski, combien la susceptibihté est vive siu" ce point et combien nous devons être soigneux d'éviter tout ce qui peut l'éveUler (2).» Tout en démentant les allégations de son collègue d'Autriche, Montebello était bien forcé de s'avouer à lui-même qu'elles contenaient une part de vérité. « Plus ce caractère est au fond des choses, ^ disait-n en parlant du caractère révolutionnaire de la guerre, — plus nous devons mettre de soins à conjurer ce mauvais côté de notre situation (3). »
C'était reconnaître implicitement que les arguments de l'Autriche poriaient. Quelque plaish en effet qu'Alexandre II et Gortchakoft" éprouvassent à voir l'Autriche battue, et battue par nos mains, tout ce qui « sentait la révolution » tendait à nous aliéner leiu's sympathies. Les mots de nationalité et de civilisation sonnaient désagréablement à lem's oreiUes. Gortchakoff glissait dans le premier projet d'une chculake destinée à la pubhcité un coup de patte contre ces expressions, et Montebello devait s'employer à lui fake effacer cette boutade, qui avait comblé d'aise le vieux Nesselrode I
Les événements curent bientôt fait de démontrer à Alexandre II et à Gortchakoff qu'il était impossible à Napoléon Illde répudier l'alhancedu parti unitaire italien et même qu'il lui était nécessahe de s'appuyer d'autant plus sur ce parti que sa lutte avec l'Autriche devenait plus âpre et plus impitoyable.
D'autre part, les défaites mêmes de l'Autriche devaient natm'ellement
(1) 9 mai 1859.
(2) Id.
(3) 27 mai 1859.
250 ALEXANDRE II, GORTGHAKOFF Kï NAPOLÉON III
tendre à atténuer, chez Alexandre II et chez Gortchakoff, l'intensité de leur ressentiment contre elle. Leur vengeance était suffisamment assouvie et par les victoires de la France, et par leur propre participation aux événements. Les dispositions de Gortchakoff envers la cour de Vienne n'en ont pas été sensiblement modifiées ; celles d'Alexandre II l'ont été davantage : on constate chez lui, depuis Solferino, une tendance à se relâcher de ses rigueurs envers elle.
H est rare que les défaites d'un peuple lui ramènent les sympathies d'un souveram neutre, ce souveram fût-il Alexandre IL La France est payée pour le savon-. Ce n'est donc pas à la pitié qu'il faut faire remonter l'origine du léger revh'ement qui se manifeste chez le tsar. Ce peut être à l'appréhension de voir par trop affaiblir- l'iVutriche. C'est surtout, croyons-nous, à la crainte de la révolution, par laquelle Napoléon III se trouvait débordé en Italie. L'm quiétude qu'éprouvait Alexandre II à vok la révolution gagner du terrain devait en effet lui faire désher la paix comme le seul moyeu d'en enrayer les progrès. S'il n'a point fait état de cet argument pour engager Napoléon III à s'arrêter après Solferino, il ne s'ensuit nullement que sa propre décision n'en ait pas été largement influencée. Ainsi du moins en a jugé Napoléon III lui-même qui, dans une lettre autographe adressée, peu après, à Alexandre II, déclare avoir déposé les armes pour ne pas agu* contre la politique russe en soulevant la Galicie et la Hongrie.
A la crainte de la révolution est venue se joindre un autre sentiment, qui a exercé une influence décisive sur les dispositions du tsar ; c'est l'attachement à la Prusse, avec laquelle il lui eût fallu peut-être entrer en conflit pour permettre à la France de poursuivre sa marche.
Dès l'instant que la guerre était apparue inévitable, une extrême agi tation fomentée par l'Autriche s'était manifestée dans toute l'Allemagne. En Prusse comme dans les États second ahes, le sentiment national réclamait des gouvernements qu'ils fissent cause commune avec l'Autriche. De l'attitude que prendrait la Prusse en présence de ce mouvement dépendait celle de la confédération tout entière. Cruellement embarrassé, le gouvernement prussien gardait une attitude équivoque. « On hésite ici entre suivre le mouvement et le réprimer », écrivait notre
ministre à Berlin (1). Au fond, le régent et son conseil avaient la conviction que la guerre ne pourrait se faire sans qu'à un moment donné le territoire de la confédération fût violé et que, par conséquent, il faudrait marcher au secours de l'Autriche. Aussi s'étaient-ils préparés à cette éventuahté dès le mois d'avril. En attendant l'événement, ils cherchaient, appuyés à Londres par le cabinet De]-by, à faire approuver par la Russie une médiation armée, qui eût fait prendre à la Prusse la direction militaiï'e et morale de l'Allemagne et lui eût donné le rôle décisif dans la question italienne. A Berlin même, ainsi que dans toutes les cours secondaires, un parti nombreux et actif se prononçait pom une intervention diplomatique, appuyée par d'importantes mesures d'intimidation. Dès le 20 mai, Montebello télégTaphiait : «Le prince Gortchakoff croit savoh' que le projet du parti de la guerre en Allemagne est de former une armée d'observation sur le Rhin et, dans cette attitude, de demander à la liYance de s'expliquer. On espère entraîner la Prusse (2). »
Ce mouvement n'était pas pour surprendre Napoléon III ; il l'avait prévu et c'est sur la Russie qu'il comptait pour en prévenu- les effets. C'est en vue de la guerre d'Italie qu'il s'était assuré le concours d'Alexandi-e II et l'un des services qu'il attendait de lui était précisément de contenir l' Allemagne. Le tsar avait consenti à s'y prêter et c'était un des articles de l'entente secrète établie entre eux à Stuttgart, précisée par le prince Napoléon à Varsovie, par La Roncière Le Noury à Saint-Pétersbourg.
Aussitôt la guerre déclarée. Napoléon III rappelle courtoisement à Alexandre II ses engagements, par une lettre autographe que Montebello pai'aphrase ainsi en la remettant au tsar (3) :
« L'empereur, plaçant une confiance entière dans la loyauté de l'empereur Alexandre et dans ses sentiments 4 son égard, se borne à lui demander, en lui laissant l'appréciation des moyens, si le moment n'est pas venu pom- lui de prononcer un peu plus sa situation. Ce que nous déskons, c'est qu'il cherche à donner à sa neutralité vis-à-vis de l'Autriche et de l'Allemagne le même caractère que ceUe que l'Allemagne a vis-à-vis de nous. Nous comprenons les ménagements qu'il est sage de garder à l'égard de la confédération et de la Prusse sm'tout. Mais, sans prendre une attitude dkectement menaçante, il est essentiel cependant que la neutralité de la Russie inspire à l' Allemagne une crainte salu-
(1) Moustier, 17 mai 1859.
(2) MontebeUo, 20 mai 1859.
(3) Id., 17 mai 1859.
252 ALEXANDRE II, GOilTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
taire, seul frein possible pour les passions qui l'agitent. En un mot, cette neutralité ne peut être efficace pour nous que si elle inquiète nos ennemis et s'ils sentent qu'elle n'est pas le dernier mot de la Russie. »
Alexandre II n'avait pas attendu cet appel coiurtois pour exécuter dans leiu" intégralité les engagements précis qu'il avait contractés envers Napoléon III, en vue de peser sm- l'Autriche. Avant même que la guerre n'eût éclaté, les trois corps d'armée du prince Michel Gortchakoff avaient été mis sur le pied de guerre ; ultérieurement, un quatrième corps avait été acheminé vers la frontière russo-autrichienne, de manière à porter à cent soixante mille hommes l'effectif mobilisé. Il avait catégoriquement repoussé les avances et les prières de l'ambassadeur d'Autriche à Vienne. Aussi son premier soin, en répondant aux demandes de Montebello, fut-U de rappeler à son tom- les mesures que, spontanément, U avait déjà prises. Lorsqu'il en vmt à la pression que Napoléon III attendait de lui sur l'Allemagne, il laissa voh, dès l'abord, une ferme résolution de ne pas aller, pour le moment, au delà d'une action morale, seule action sans doute qu'il eût expressément promise à l'empereur. Encore sa réponse donna-t-eiie à penser que, resté maître de la forme et du caractère que prendi'ait cette action, il entendait l'exercer à son gré et la mamtenir dans les lunites qui lui pai-aîtraient convenables. Il déclara en effet à MontebeUo (1) :
« Je déshe sincèrement remplir tous mes engagements envers l'empereur Napoléon et opérer en votre faveur la plus forte diversion possible ; mais je ne vois pas ce que, pour le moment, je pomTais fahe de plus que ce que j'ai déjà fait... Je crois qu'aller plus lom ne serait, pour le moment, ni dans vos intérêts, ni dans les miens, ni dans ceux de l'Em-ope. Ce que tout le monde déshe, c'est que la gueiTC soit localisée en Italie : cela dépend en grande paitier de l'Allemag-ne. L'excitation des esprits, qui y va toujom-s croissant, m'inspire beaucoup d'inquiétude. Une action trop prononcée de ma part y mettrait le feu aux poudres. L'Angleterre entrerait aussitôt dans la Kce et personne ne peut dire ce qui sorthait de ce chaos. Jusqu'ici, je suis content de la Prusse ; je ne néghgerai rien pour engager le prince régent à tenir ferme dans la position qu'il a prise, mais je crains un peu son esprit vacillant. D'ailleurs U peut être débordé ; sa situation est fort à ménager ; vous le compromettez quelquefois par les éloges même que vous lui donnez. Recommandez à l'empereur ce point délicat. J'agis aussi sur tous mes parents en AUe-
(1 MontebeUo, 17 mai 1859.
magne, Je leur représente que ceux qui poussent le plus ardemment à la guerre sont les révolutionnaires... Pour le moment, je ne vois donc rien de plus 'à faire que ce que j'ai déjà fait : soyez sûr que mon attitude est peut-être aujourd'hui le seul frein qui retienne l'Allemagne; la rendi-e trop dii-ectcment menaçante pour elle serait dépasser le but. Mais dites à l'empereur qu'il peut compter sur moi comme je compte sur lui et que, dans les limites où je crois qu'il est jusqu'à présent utile et sage de se renfermer, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui donner l'appui le plus efficace. Nous sm-veillerons les événements et nous ven'ons ce qu'ils nous permettront plus tard ou nous commanderont de faire. »
Eemplir ses engagements envers Napoléon III tout en ménageant autant que possible les susceptibilités de l'Allemagne : telle est la double préoccupation que révèlent ces déclarations d' Alexandrie IL Pourquoi ces ménagements, dont il s'est dispensé envers l'Autriche? Pom* ne pas aUer, répondait-il, à l'encontre du but qu'on se proposait et détermmer l'AUemagne à la guerre en voulant l'en détourner. Mais Alexandre II avait-il donc assez peu conscience de sa puissance pour s'imaginer que l'AUemagne, même piquée au jeu, pût passer outre à une injonction catégorique venant de lui, déclarer la guerre s'il le lui interdisait, la faire s'il l'en empêchait? Il est difficile d'admettre de sa part une telle défiance de ses forces, une telle méconnaissance de son propre pouvoir. Alors, c'est donc qu'il ne se souciait pas d'en venir avec l'Allemagne à des injonctions formelles, à des menaces précises, qu'il ne voulait pas lui interdu-e expressément le recours aux armes, à plus forte raison l'empêcher d'y recourir.
Si l'Allemagne, dans l'occurrence, trouva en lui un voisin relativement respectueux de son indépendance, c'est à la Prusse qu'elle en fut redevable. ]\Iise en demeure par la Russie de conserver la paix, vers qui l'AUemagne se fût-elle retournée pour relever le gant, sinon vers la Prusse? C'est donc eUe qui aurait dû, le cas échéant, soit accepter une guerre avec la Russie, soit capituler sans combat, c'est-à-dii'e encourir une humiliation qui eût ruiné pour longtemps son crédit en Allemagne. C'est cette alternative, fatale à ses intérêts ou à sa dignité, qu'Alexandre II était, dès l'abord, résolu à lui épargner. Déjà cii'conspect lorsqu'il indique à MontebeUo les limites de son action immédiate sm* l'Allemagne en général, combien ne le devient-il pas davantage, quand il examine le cas particulier de la Prusse I Combien ne pèse-t-il pas alors ses termes, combien ne multiplie-t-il pas les précautions, les scrupules, jusqu'à
demander à la France de ne pas compromettre, par des éloges inconsidérés, un prince qui avait à tenir compte d'une opinion violemment antifrançaise ! C'est que, pour désireux qu'il fût de maintenir l'Allemagne dans la paix, il ne voulait y travailler qu'à l'exclusion do toute violence à l'égard de la Prusse, autrement dit de l'aveu et avec le concours de cette puissance.
Se flattait-il d'obtenir, par cette méthode, un résultat aussi rapide, aussi radical qu'au moyen de l'attitude comminatoire réclamée de lui par Napoléon III? Nous ne le croyons pas et pensons que, non seulement il ne se leurrait pas de cette illusion, mais encore qu'il n'ambitionnait pas, pour ses amicales remontrances, un succès aussi absolu, H ne lui déplaisait pas que la France, sans être attaquée, ni même mise en présence d'une démonstration armée, ne fût pas pleinement rassurée sur les chances d'une telle diversion. Ce pouvait en effet être pour elle un frein qui la mît, à un moment donné, dans la nécessité de s'arrêter. Préserver la France d'une agi'ession de la Prusse, mais sans la soustrah'e complètement à la crainte de cette agression ; tel est le plan qui paraît avoù' été, dans l'occurrence, celui d'Alexandre II et de Gortchakoff. Et lorsqu'on voit avec quelle sûreté ils l'ont suivi, on est amené à conclure que, depuis le début de la guerre d'Italie jusqu'à la signature de l'armistice, c'est à eux qu'a appartenu la véritable direction des événements.
Même restreint à ces proportions, l'objectif de leur politique ne pouvait encore être atteint sans effort. Ne fût-ce que pour maintenir l'Allemagne sur le qui-vive, encore fallait-il ne pas l'abandonner à elle-même, Alexandre II n'entendait pas pousser jusque-là les ménagements ; il s'était réservé, au contraire, — ses déclarations à Montebello en font foi, — de prendre conseil des circonstances. Lorsqu'il s'était refusé à faire, « pour le moment, rien de plus que ce qu'il avait déjà fait », cela signifiait « rien d'autre », c'est-à-dkc rien qui eût un caractère positivement commiuatoii'e. Peut-être même, fidèle à la règle de conduite qui semble avoir été la sienne, n'avait-U pas voulu promettre à la France autant qu'il était disposé à tenu'. Toujours est-il que, peu de jours après avoir reçu communication des demandes de Napoléon III, il juge à propos de rompre le silence ofîiciel à l'égard de l'Allemagne et de la Prusse. Le baron Budberg, ministre de Kussie à Berlin, est chargé de remettre au baron de Schleinitz, ministre prussien des affaires étrangères, une dépêche où il est dit « qu'aussi longtemps que la guerre se trouvera localisée, le cabinet de Saint-Pétersbourg restera dans la neutralité; mais que son attitude se modifiera si, sans que le territoû-e de la confédération
soit attaqué, la Prusse et l'Allemagne se rangent du côté de l'Autriche. » Une circulaire dans le même sens, rédigée dans un grand conseil présidé par le tsar, fut envoyée à tous les agents diplomatiques russes auprès des cours allemandes. Alexandre II écrivit enfin à sa sœur, la princesse royale de Wurtemberg, que, si la Prusse était entraînée par la confédération à prendre parti pour l'Autriche, une armée russe entrerait en Galicie et en Hongrie (1).
On aurait mauvaise grâce à nier la netteté et la portée de ces déclarations. La circulaire surtout, grâce à la publicité qu'elle reçut, devait prendre le caractère d'un avertissement solennel. L'effet en fut très grand et le ton de hauteur en fut vivement senti en Allemagne. Il s'ensuivit une sensible accalmie. C'était assez pour arrêter momentanément l'Allemagne sur la pente de la guerre, ainsi que le voulait Alexandre II ; ce n'était pas assez pour lui faire remonter cette pente, comme l'aurait voulu Napoléon III. Ni la circulaù'e, ni la communication particulière faite à la Prusse ne contenaient de menace explicite ; elles ne disaient même pas ce que serait, en cas d'intervention armée de l'Allemagne, cette attitude que la Eussie se réservait de prendre. La lettre à la princesse de Wurtemberg le disait bien, mais en indiquant que c'est l'Autriche qui paierait alors les frais de l'imprudence allemande. Aussi s'expliquet-on que les vœux du gouvernement français n'aient pas été comblés, même par la ch-culaire, dont la répercussion était pourtant de natm^e à le satisfaire. Montebello, s'en étant ouvert à Gortchakoff, rend compte ainsi de l'accueil fait à ses observations (2) :
« J'aurais voulu que la conclusion en fût un peu plus explicite ; telle qu'elle est cependant, la ckculaire du cabinet russe est faite pour donner à penser à l' Allemagne, à l'égard de laquelle je ne peux vous cacher toutefois que la tendance du gouvernement russe est d'user d'extrêmes ménagements. J'ai insisté auprès du prince Gortchakoff pour qu'il fît pressentir à la confédération que l'attitude de la Russie à son égard dépendrait de celle qu'elle prendrait elle-même vis-à-vis de la France. Je lui ai dit que, pour arrêter les passions de l'Allemagne, c'était peu que de lui laisser des doutes sur les résolutions futures de la Russie, et qu'il faudrait lui inspirer une crainte salutake. H me répond que son but est d'avertir l'Allemagne et de fortifier la Prusse, et qu'aUer plus loin, ce serait le dépasser. )/
Ainsi, pom* se dispenser d'accentuer son attitude, Gortchakoff invo-
(1) Montebello et ^Moustier, 20 à 27 mai 1859, passim.
(2) Montebello, 27 mai 1859.
quait la nécessité de ne pas affaiblir l'autorité de la Prusse. De son aveu même, le but de la Russie était de la faire concourir au maintien de la neutralité allemande. Comme, d'autre part, il ne pai'aissait pas disposé à l'y faii'e concourir, au besoin, malgré elle, à son corps défendant, il s'ensuit que la neutralité de l'Allemagne et de la Prusse elle-même dépendait, en dernière analyse, du bon plaisir de la cour de Berlin et de sa docilité aux vœux platoniques du gouvernement russe.
Si loin qu'elle fût de répondre à l'espoir de Napoléon III, l'action exercée par Alexandre II sufi&t cependant à tempérer les ardeurs belliqueuses des Allemands jusqu'après Magenta. A la nouvelle de cette bataille (4 juin), l'agitation reprit de plus belle et devint tout à fait menaçante. Le prince régent de Prusse, qui avait jusqu'alors tant bien que mal résisté à la contagion des idées ambiantes, se laissa entraîner par les jeunes princes et par la femme du roi Frédéric-Guillaume IV, très liée avec l'impératrice d'Autriche. « H paraît, écrivait Moustier (1), que la nouvelle du désastre des troupes autrichiennes a réveillé tous les instincts allemands du prince et que, dans un conseil des ministres, il aurait parlé dans le sens d'une intervention immédiate. » Une crise ministérielle faillit s'ensuivre, Schleinitz, partisan de la paix, ayant parlé de démissionner. Finalement, on se résolut, en vue d'une médiation à laquelle on espérait entraîner la Russie et l'Angleterre, à mobiliser six corps d'armée sur neuf. Au ministre de France, on expliqua que cette mesure était justifiée « par la nécessité pour la Prusse de se préparer à jouer dans les négociations le rôle que réclamaient sa dignité et ses intérêts (2). » Le gouvernement prussien protestait, d'ailleurs, du caractère défensif de ses armements et affirmait ne vouloir que maintenir l'intégrité du territoire fédéral.
La France n'en était pas moins menacée dans sa sécurité présente et à venir, et par la mobilisation prussienne, et par les éventualités que faisaient craindre ces armements. D'un moment à l'autre, la Prusse pouvait être entraînée par le mouvement auquel elle venait de montrer, ou qu'elle était tentée de céder, ou qu'elle était hors d'état de résister. Dans un cas comme dans l'autre, ce n'était plus par des demi-mesures que la Russie pouvait se flatter d'empêcher qu'elle ne passât des préparatifs aux actes. Plus les dispositions de la Prusse devenaient hostiles, plus une action cxtériem'e qui respectait son libre arbitre devait s'avérer impuissante à assurer la sécurité de la France sur sa frontière de l'Est.
(1) 7 juin 1859.
(2) Moustier, 15 juin 1859.
L'ENTREVUE DE ST UTTG ART- — LITA I. lE ET L'OiUENT 257
L'expérience aurait donc dû démontrer à la Russie la faillite de son système, si ce système n'avait pas exclu a priori tout acte comminatoii'e à l'égard de la Prusse et qu'il eût tendu à donner toute latitude à la France. Mais, dès l'instant qu'Alexandre II s'était interdit toute intimidation cai-actérisée à l'égard de la Prusse et que son ambition n'allait pas jusqu'à affranchi!' la France de toute crainte de diversion, les armements prussiens et la recrudescence du nationalisme allemand ne pouvaient pas l'entraîner hors des limites fixées à son action.
Dans ces circonstances, son plan paraît avoir été : d'une part, de ne rien laisser ignorer à la France des progrès du mal ; d'autre part, de le combattre et d'en ralentir autant que possible la marche, par l'emploi des mêmes moyens auxquels il avait déjà eu recours.
MontebcUo écrivait alors (1) : « Le prince Gortchakoff commence à être inquiet des dispositions du prince régent... Il craint qu'au moment où la situation des esprits s'améliore sur plusieurs points, le point d'appui que nous avions trouvé en Prusse contre les passions de l'Allemagne ne devienne chancelant. Il craint qu'en retour des dispositions qu'on montre à Vienne de ne point contrarier son action, le prince régent, sans engagement pris, ne se soit cependant laissé gagner à la politique autrichienne. Ainsi, le plan de la Prusse serait de provoquer à un moment donné une médiation armée entre les puissances belligérantes. » Gortchakoff ne cachait pas à Montebello qu'à son avis le prince régent, ch'convenu par l'Autriche, qui venait d'envoyer à Berlin le général Willissen, était disposé à agir militairement avec toute l'AUemagne.
Tels sont les renseignements que Gortchakoff donne à la France. Voyons maintenant les avis qu'il adresse à l'Allemagne et à la Prusse. H écrit à M, de Titow, ministre de Russie à Stuttgart, une lettre confidentielle, fort explicite et fort pressante, en lui recommandant de commettre adi'oitement l'indiscrétion de la montrer au roi de Wurtemberg. Envers la Prusse, il juge plus politique de ne pas exprimer trop dkectement le mécontentement que lui a causé la mobilisation des six corps d'armée. Le fait est qu'il est bien difficile d'en découvrir l'expression dans le langage subtil qu'il charge Budbej-g de tenir à Berlin, « Si cette mesure, déclare-t-il à propos de la mobilisation, avait pour but et pour résultat de fortifier la position de la Prusse vis-à-vis de l'Allemagne et de la mettre en meilleiu'e posture pour maintenir la politique qu'elle
(1) 17 jum 1859.
avait suivie jusqu'à présent, l'empereur de Russie la verrait sans peine (1). » En présence d'observations formulées sous une forme aussi détournée, le gouvernement prussien n'avait pas de peine à s'expliquer, en se défendant de tout projet d'agression et en alléguant le désir de s'entendre avec la Russie et l'Angleterre sur la réunion d'un congrès.
S'il plaisait à Gortchakoff de se contenter de ces explications, il était cependant loin d'en être dupe. Au fur et à mesure que lui par\àennent de Berlin des nouvelles alarmantes, il les communique à la France. Multipliant les avertissements, du rôle d'informateur il passe à celui de conseiller et engage Napoléon III à s'arrêter. A l'ambassadeur de Russie à Paris, il écrit en ces termes (2) :
« La Prusse a fait un pas très important sur la pente glissante où eUe s'est placée... L'attitude expectante de la Prusse ne tient qu'à un fil. La majorité du conseil, le prince régent en tête, penche pour une solution belliqueuse... Au nom de notre auguste maître, je dois donc vous engager à prier très instamment M. le comte Walewski de demander à l'empereur des Français si Sa Majesté croit le moment opportun pour des pourparlers pacifiques. Du reste, quelles que soient les déterminations de l'empereur des Français, notre auguste maître, fidèle à l'entente intime, ne fera aucune démarche, à moins qu'elle n'ait le consentement de l'emperem- Napoléon. »
Deux jours après avoir prescrit cette démarche à Kisselcf, Gortchakoff tient le même langage à Montebello, qui en rend compte ainsi (3) :
« Le prince Gortchakoff ne m'a pas dissimulé qu'il était fort inquiet, n regarde la position prise par la Prusse comme devant aboutir très prochainement ou à des négociations, ou à la guerre. L'intention de la Prusse est de porter une armée sur le Rhin et une sur le Mein... La conclusion du prince Gortchakoff est que, pour é\àter la tenible extrémité d'une guerre avec l'Allemagne, il faut nous hâter d'arriver à des négociations... M. de Schleinitz déclare que, si un seul régiment égaré passait les frontières méridionales de la confédération, il ne serait plus maître de l'AUemagne. Dans cette situation pleine de dangers incalculables, le cabinet de Saint-Pétersbourg met sa confiance dans la modération dont l'empereur a donné tant de preuves et qui doit être facile après la victoire. »
(1) MontebeUo, 25 juin 1859.
(2) Gortchakoff à Kisselef, 23 juin 1859.
(3) 25 juin 1859.
Que la Russie ait alors désiré la fin des hostilités, c'est ce qui résulte de ses aveux mêmes, puisqu'elle a demandé et conseillé à la France d'entrer en négociations avec l'Autriche. C'est é\idemment pour l'y déterminer qu'elle a mis tant de zèle à la renseigner sur les intentions de la Prusse et à lui dénoncer les projets de l'Allemagne. Quant à mettre obstacle à ces projets et à signifier cette résolution à qui de droit, elle n'en a pas soufflé mot et n'a pas montré la moindre disposition à le aire. D est \Tai que Gortchakoff devait, à quelque temps de là, se targuer de l'avoir fait. D est possible en effet qu'il n'ait pas mis, sur le moment même, la France au courant de tous ses faits et gestes, et l'intérêt qu'il voyait à ce qu'elle déposât les armes peut bien faire croke à une modestie aussi surprenante de sa part. Dans ce cas, ses réticences, si réticences il y eut, n'auraient été qu'une manœuvre de plus pour inciter la France à la paix avec l'Autriche et sorth' de l'embarras oii le mettait la menace d'un conflit franco-allemand. Tout, dans le langage qu'il a tenu à la France, a tendu vers ce résultat : le conseil et la demande qu'il lui a adressés de s'arrêter ; le tableau qu'il lui a tracé de l'état des esprits en Prusse et dans le reste de l'Allemagne ; l'aveu de son impuissance, feinte ou simulée, à apaiser cette effervescence; l'insuffisance manifeste des moyens dont il lui a fait connaître l'emploi. Peu importe après cela qu'il ait fait valoir à Berlin des arguments dont il a tu la nature à Paris. Les seuls éléments d'appréciation qui ont pu influer sur les décisions de Napoléon III consistent dans les témoignages qui lui sont alors parvenus du concours de la Russie, soit directement, par la Russie elle-même, soit indirectement, par l'attitude de l'Allemagne. Or ces témoignages faisaient apparaître son concours comme négatif, ou peu s'en faut.
Tout ce qu'elle promettait expressément était de ne pas coopérer à une action diplomatique pouvant contrecarrer la politique française et de ne se prêter à rien de tel que d'accord avec Napoléon III. Sur ce point ses assiu-ances étaient formelles : « La Russie, déclarait Gortchakoff à Montebello (1), ne ferait rien et ne prendrait part à aucune négociation, ni à aucun concert, sans être sûre d'entrer dans les vues de l'empereur. » A cet égard, on ne pouvait exiger d'elle davantage et il n'y avait pas lieu de lui fah'e un giief de ce qu'elle fut « prête à écouter ce qui lui viendrait de Londres et de Berlin » et se montrât « disposée à causer de la situation et des moyens de mettre un terme à la guerre (2). »
(1) Montebello, 25 juin 1859.
(2) Ibid.
Les choses en étaient là quand fut livrée la bataille de Solferino (24 juin). C'est après cette victoire que parvinrent à Napoléon III les rapports l'instruisant des dispositions de la Russie, de la Prusse et de la confédération germanique. C'est à ce moment aussi que dut arriver au quai'tier impérial le comte Pierre Schouvaloff, aide de camp du tsar, porteur d'une lettre personnelle d'Alexandre II pourl'emperem-. Rapports de Paris et lettre de Pétersbourg se référaient à une situation antérieure à Solferino et Solferino venait d'aggraver encore cette situation. Le 28 juin, le comité militaire de la diète de Francfort, à la demande de la Prusse, concluait à l'unanimité à la concentration d'une partie des troupes prussiennes sur le Rhin moyen et de deux corps de l'armée fédérale sur le haut Rhin. Le gouvernement prussien faisait savoir à Vienne qu'il était disposé à proposer une médiation basée sur le statu quo territorial de 1815.
A cette initiative d'ordre diplomatique, la Russie riposta en signifiant à BerUn que, sur ce terrain, elle ne se séparerait pas de la France, A la démonstration militahe, opposa-t-elle quelque contre-partie, remontrance ou déclaration? Elle ne fit rien savoh de tel à Paris, Montebello n'eut pas lieu de le croire et crut même devoir indiquer que, pour obtenir d'elle un service de cette nature, il fallait la prendre par l'intérêt. H écrivait à Walewski (1) :
« Le prince Gortchakoff aurait préféré que la Prusse se bornât purement et simplement à inviter les deux grandes puissances neutres à se réunh à elle pour conférer sur les moyens de rétablir la paix; mais il est trop tard aujourd'hui et il pense qu'il faut prendre les choses au point où elles en sont. H écrit à M. de Budberg que la Russie attendra la proposition du cabinet de Berlin et ne fera aucune contre-proposition détaillée avant de connaître l'opinion de l'empereur Napoléon ; qu'elle est parfaitement décidée à maintenir ses relations intimes avec lui, et que cette manière de procéder est la conséquence naturelle de la communication faite à Vienne par la Prusse et le seul moyen de rétablh l'impartialité. En calquant dans cette occasion sa manière d'agh envers nous sur celle de la Prusse envers l'Autriche, la Russie entre drns une bonne voie et peut donner à penser qu'elle se conduirait de même dans des circonstances plus graves. C'est le système politique que j'ai plusieurs fois tâché de fahre adopter, et vers lequel tendront tous mes efforts. Mais il me sera difficile d'y parvenir, car, pour obtenu- autant de la
(1) Montebello, 1" iuUlet 1859.
Kussie, il faudrait pouvoir lui donner quelque chose. Pour le moment, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne veut rien faii-e que d'accord avec la France ; il ne prendra part à aucune action médiatrice que si l'empereur y consent, et son seul but dans les négociations sera d'arriver à conclure la paix la plus satisfaisante pour la France. »
Sur une observation de Montebcllo, excluant a priori toute médiation allemande qui se présenterait sous une forme comminatoii'e, Gortchakofî fut amené à accentuer encore le sens catégorique de ses précédentes déclarations :
« J'ai fait sentir au prince Gortchakofî que, malgré votre disposition à fermer les yeux sur beaucoup de choses du côté de l'Allemagne, nous ne pourrions accepter une médiation qui se poserait vis-à-vis de nous avec un caractère comnmiatohe et dont l'issue serait une guerre avec l'Allemagne, aussi bien si elle échouait par la faute de l'Autriche que si elle échouait par celle de la France, et j'ai ajouté que c'était cependant la tournure que la situation semblait trop évidemment prendre. Il en a convenu et m'a assm'é que la Russie y veillerait et n'accepterait pas pour elle-même une pareille position (1). »
Cette ferme résolution, notifiée de prime abord à Berlin, peut bien avoh été une des causes du temps d'arrêt qui s'est fait sentir en Prusse, après le vote des mesures décidées par la diète de Francfort. Tandis que l'Autriche cherche à le tenter par l'offre du commandement en chef des troupes fédérales, le prince régent refuse de recourh aux armes avant d'avoir essayé d'une médiation avec la Russie et l'Angleterre. n décline le commandement en chef et déclare qu'en cas de guerre, il mai'chera à la tête des troupes prussiennes.
A l'hem^e où ces discussions allaient leur tram, Napoléon III avait déjà résolu d'y couper court. Le 12 juillet, c'était chose faite et les préliminaires de Villafranca étaient signés. Nul doute que les instances de la Russie et la conviction qu'elle ne voulait ou ne pouvait pas s'opposer à une intervention armée de la Prusse et de l'Allemagne n'aient largement contribué à emporter la décision de l'empereur et à le fahe traiter directement et rapidement avec l'Autriche.
L'essor des idées révolutionnahes en Italie et l'explosion des passions belhqueuses en Allemagne, l'émotion provoquée par l'un et l'mipuissance à contenir l'autre, faute de vouloir heurter de front la Prusse, telles sont les raisons qui ont fait fléchir l'appui de la Russie après
(1) Montebello, 1" juillet 1859.
Solfermo. Ces deux ordres de faits ont certainement eu beaucoup plus de part qu'un intérêt tardif pour la conservation de TAutriche à la résolution que prit Alexandre II d'engager Napoléon III à s'arrêter.
A aucun moment, pendant la guerre d'Italie, l'exécution des promesses que la Russie avait faites à la France n'a donc été entravée, ou seulement contrariée par le souci de ménagements à garder envers l'Autriche. S'il est vrai qu'après Solferino l'appui d'Alexandre II et de Gortchakoff a faibli au point de contraindre la France à faire la paix, il n'en faut pas chercher la raison dans une tardive rentrée en grâce de l'Autriche à Samt-Pétersboiug, mais bien dans des considérations auxquelles cette puissance a été à peu près totalement étrangère, encore qu'elle eu ait bénéficié.
Les soucis que leur avait insph'és l'avenu' peuvent se mesurer à l'immense satisfaction que provoquèrent, chez Alexandre II et Gortchakoff, les préliminah-es de Villafrauca. La nouvelle en est accueillie par eux avec joie et soulagement. Revenant de la porter à Péterhof, Montebello écrit : « La satisfaction du prince Gortchakoff a été complète et sincère. La sm'prise n'a fait qu'augmenter la satisfaction. Sa Majesté m'a manifesté, avec une vivacité égale à celle de son ministre, les sentiments dont ce dernier venait de se montrer animé (1)... »
La conclusion de la paix les délivrait, en effet, de leurs préoccupations les plus immédiates et les plus pressantes. Les conditions en étaient exactement conformes à leurs vœux, eu consacrant un affaiblissement raisonnable de l'Autriche au profit du Piémont, sans concession directe à la révolution. Ils étaient hem-eux aussi d'être enfin sortis d'embaiTas, soustraits à cette irritante alternative ou de s'aliéner la France en la laissant attaquer par l'Allemagne, ou de perdre la sympathie de la Prusse en mettant obstacle à son intervention.
De cette satisfaction même, Gortchakoff sut tker un prétexte pomaffirmer sm'-le-champ les droits de la Russie à la gratitude de la Fi'ance. Rendant compte de sa visite à Péterhof, Moutebello pom'suit : « La Russie s'applaudit d'avoh contribué, par sou attitude nette et ferme
(1) 14 juillet 1869.
vis-à-vis de l'Allemagne, à la possibilité d'un dénouement aussi prompt et aussi satisfaisant. Le prince Gortchakoff a appuyé snr ce point, disant que l'empereur Alexandre était heureux d'avoir eu l'occasion de donner une nouvelle preuve de la sincérité avec laquelle il unissait sa politique à celle de l'empereur Napoléon. »
Gortchakoff n'était pas sûr du tout que cette preuve eût été jugée aussi concluante à Paiis qu'à Saint-Pétersbourg. Mieux que personne il savait que le concom's de la Russie n'avait pas entièrement répondu aux vœux de la France. En se hâtant d'anticiper sur le jugement du gouvernement français, et peut-être d'en préjuger, il a simplement eu en vue de protester d'avance contre un reproche : celui d'avoir par trop ménagé l'Allemagne. Il semble bien s'être attendu à ce reproche, dont il a, deux mois plus tard, ouvertement cherché à justifier la Russie.
En septembre 1859, Montebello vint lui présenter le colonel ReUle, chargé par Napoléon III d'une mission dont nous exposerons l'objet. Cette présentation fut, pour Gortchakoff, l'occasion d'un long monologue, que notre ambassadeur rapporte ainsi :
« Depuis que l'empereur m'a confié la direction des affaires étrangères, la politique de la Russie repose sur la base de l'entente avec la France : c'est la politique de l'empereur et c'est parce qu'il savait que c'était la mienne qu'il a daigné jeter les yeux sur moi. Je suis si convamcu que cette entente est dans les intérêts permanents des deux empires que dans toute circonstance, je consacrerai tous mes efforts à la maintenir. La Russie veut, dans toutes les questions, marcher d'accord avec la France : cet accord sera facile dans les grandes choses, parce que les grands intérêts des deux empires sont les mêmes ; si, sur quelques points secondaires, nous ne pensions pas corn me vous, nous vous le dirions franchement et nous ferions tout ce qui dépendrait de nous pour- nous mettre d'accord. Vous trouverez des amis p]us souples que nous peutêtre, vous n'en trouverez pas de plus loyaux et de plus sûrs. Nous ne dkons pas un mot de plus que ce que nous pouiTons ou voudrons faire, mais nos actes ne resteront jamais eu arrière de nos paroles ; ils iront plutôt au delà. Nous vous l'avons prouvé dans la dernière guerre : le service que nous vous avons rendu a été de contenir et d'arrêter l'Allemagne. Peut-être a-t-on trouvé à Paris que la Russie n'avait pas fait assez; mais que pouvait-eUe faire de plus? Elle a conscience d'avoir loyalement et largement rempli ses obligations. Rappelez-vous, d'ailleiu"s, qu'elle n'avait aucun intérêt direct dans la question, et que vous ne lui donniez rien en compensation de ce qu'elle pourrait être appelée à faire
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poiir VOUS. Cependant, si la guerre qu'elle a fait tous ses efforts pour prévenii- d'abord et ensuite pour localiser s'était étendue, elle aurait probablement été plus loin. Mais le moment n'était pas venu et une action plus vive de sa part, exercée sans tous les ménagements que la situation de l'Europe demandait, aurait pu amener une conflagration générale, ce qui n'était ni dans vos intentions ni dans les nôtres. »
Montebello note que Gortchakoff parla « comme un homme qui croirait avoir besoin de plaider sa cause ». Il n'était guère possible, en effet, de s'y méprendre. Ainsi, tandis que le rôle de la Russie envers l'Autriche ne fut, à aucun moment, mis en cause, son rôle envers l'Allemagne et notamment envers la Prusse fut, au contraire, immédiatement discuté. Gortchakoff, qui laissa les faits plaider d'eux-mêmes en faveur de son concours contre Vienne, crut devoir appeler l'éloquence à la rescousse, pour faire rendi'e justice à ses services contre Berlin. Le moins qu'on puisse en conclure est que la mesure de ces services n'a pas été placée, par la seule vertu des faits, au-dessus de toute contestation.
Elle ne nous semble pas l'avoh été davantage par le plaidoyer de Gortchakoff, pas même par la confidence rétrospective qu'il a été ensuite amené à fahe à Montebello. Notre ambassadeur revint en effet le voir, seul cette fois, dans l'après-midi du même jour où il lui avait présenté le colonel Reille, et voici le dialogue qui s'engagea alors entre eux :
« Montebello. — Dans vos explications de ce matin sur les services que la Russie a rendus à la France dans la dernière guerre, vous n'avez pas répété un mot que vous m'avez dit un jom-, qui serait décisif et sur lequel je m'étais promis de revenu- avec vous. Vous m'avez dit un jour que vous aviez fait savoir à Berlin que, si la Prusse déclarait la guerre à la France, la Russie s'y opposerait.
Gortchakoff. — C'est wai 1 Nous l'avons fait savoh à Berlin confidentiellement, amicalement, pom* remplh un devou' de loyauté et en évitant tout ce qui pouvait avok l'ah d'une menace ; mais enfin le mot a été prononcé.
Montebello. — Puisqu'il en est ainsi, j'ai eu beaucoup plus de succès que je ne l'avais pensé, car vous vous rappelez que je vous ai toujours demandé de prendre vis-à-vis de l'Allemagne la même attitude qu'elle prendrait vis-à-vis de nous, guerre pour guerre, neutrahté pour neutralité. Mais pourquoi ne pas nous avok dit cela plus tôt?
Gortchakoff. — Pom* ne pas enlever à nos paroles le caiactère d'une
loyale confidence et pour ne pas vous encoui'ager à étendre une guerre qu'il était de notre intérêt de circonscrire (1). »
Malgré la surprise que lui causa cette révélation tardive, Montebello inclinait à la croire vraie. Nous ne nous croyons pas en droit de nous montrer plus sceptique que lui. Après tout, il est possible que le mot, comme dit Gortcliakoff, ait été prononcé à Berlin, sans qu'il s'en soit, sur-le-champ, l'ait honnem- à Paris. Mais, de son aveu même, que de ménagements, que de précautions, que de formes ! H n'en mettra pas autant, onze ans plus tard, pour signifier à l'Autriche de ne pas bouger. Mais surtout quel grave correctif au mot prononcé à Berlin, que ce silence gardé, sur le moment même, envers le gouvernement français ! Ce n'est pas plus ou moins longtemps après, c'est tout de suite que Gortchakoff aurait dû aviser la France de la déclaration qu'il prétend avoir faite à la Prusse. En la passant sous silence à Paris, il n'a pas scidement, comme il s'en flatte, empêché l'extension de la guerre ; il a indii'ectement contribué à l'étouffer. En s'abstenant de rassurer Napoléon III sm- le danger désormais écarté d'une attaque de la Prusse, il l'a bel et bien détourné de poui'suivre la lutte avec l'Autriche. Enveloppé de toutes sortes de circonlocutions pour ne pas blesser la Prusse ; tenu caché à la France pour prolonger son inquiétude : tel aurait été, au dne même de Gortchakoff, ce problématique veto. C'en est assez pour qu'U soit impossible d'y von-, de la part de la Kussie, la preuve d'une complète solidarité d'intérêts avec la France à l'égard de la Prusse. Ménagements, précautions, réticences démontrent au contraire que cette solidarité, pom- réelle qu'elle fût, n'a cependant pas exclu d'autres préoccupations et s'est alliée, jusque dans ses manifestations les plus positives, au souci de sauvegarder des intérêts indépendants.
Ces mtérêts ont consisté, d'une part à limiter, sinon à prévenir, les manifestations de l'esprit révolutionnaire et les applications du droit des peuples ; d'autre part à tenir hors d'atteinte — d'une atteinte assez directe pour les compromettre sérieusement — les bons rapports de la Kussie et de la Prusse.
Ainsi la guerre même, au succès de laquelle la Russie avait concouru, a eu pour effet de mettre en relief le danger dont la menaçait la politique extérieure de Napoléon III ; et cette même guerre a prouvé que l'attachement d'Alexandre II à la monarchie et à la dynastie prussiennes pouvait se traduire, dès cette époque, par des résultats d'ordre
(1) ]\Iontebello, septembre 1859.
266 ALEXANDRE II, GOUTCHAKOFF ET NAPOLÉON lit
politique. Un témoin particulièrement bien placé pour bien voir, Bismarck, considérait la bonne volonté de ce souverain comme acquise à la Prusse, dès l'époque à laquelle lui-même représentait cette monarchie à Saint-Pétersbourg (1). Comme il se flattait également d'avoir su, à la même époque, gagner celle de Gortchakoff, en lui ayant fait croire qu'il l'admirait, il s'ensuit que la Prusse jouissait, aux enviions de 1860, d'une pmssante influence en Russie.
Comment la France en aurait-elle pris ombrage, alors qu'elle-même faisait des vœux pour l'avenir de la Prusse? Songez que Montebello pouvait alors écrire (2) de la meilleure foi du monde, en parlant de son collègue prussien : « M. de Bismarck, dont la politique est très fratiçaise. » Il y avait alors en France des hommes d'État, des diplomates dont la politique était très prussienne, et ceux-là se disaient que la Eussie pourrait bien servii* de trait d'union entre la Prusse et la France.
(1) De 1859 à 1862.
(2) 20 avril 1859.
CHAPITKE III
LES RÉVOLUTIONS d'itALIE
Situation en Italie. — Le gouvernement russe souhaite la réunion d'un congrès. — Révolution des duchés italiens. — État d'esprit d'Alexandre II et de Gortchakoff. — Leur émotion. — Confiance témoignée à Napoléon III. — Mission du colonel Renie à Saint-Pétersbourg. — Résignation du gouvernement russe à l'émancipation des duchés italiens. — Motifs de cette résignation. — Avertissement à Napoléon III à propos du livre le Pape et le Congrès. — Révolution des États pontificaux et du royaume de Naples. — Inquiétude et mécontentement à Pétersbourg. — La Russie presse Napoléon III d'uitervenir. — Résistance passive de Napoléon III. — Nouvelles instances et doléances de la Russie. — Efforts de l'Autriche pour détacher la Russie de la France. — Missions du prince de Hesse, de l'archiduc Albert et du baron de Wemer. — Amélioration des rapports austro-russes. — Annonce d'une entrevue à Varsovie. — La Russie rassure la France. — Le gouvernement français menace le Piémont d'une rupture diplomatique. — Satisfaction et espérances à Pétersbour-g. — Déception causée par l'attitude de la France. — Lettre de Napoléon III à Alexandre II et mémorandum de Thouvenel.
Définitivement éclairci du côté de l'AUemagne, l'horizon politique n'était pas encore, après ViHafranca, déblayé de tout nuage du côté de l'Italie. Les trois quarts de la péninsule attendaient encore l'indépendance et la liberté que la paix ne leur avait pas données ; le sentiment national protestait contre un résultat disproportionné avec les espérances qu'il avait conçues ; l'opinion publique réclamait l'unité sous le sceptre du Piémont ; les forces qui s'étaient levées et organisées à l'appel de Victor-Emmanuel et de Napoléon III restaient debout, enhardies par le succès, iiTitées par la déception.
La satisfaction de voir la paix rétablie n'a pas empêché Alexandre II et Gortchakoff de discerner ces points noirs. Leurs efforts ont immédiatement tendu à les dissiper. Le seul moyen d'empêcher que l'ordre de choses établi à Villafranca fût dépasse, c'était, selon eux, de le faire sanctionner le plus tôt possible par l'Eui'ope. H fallait se hâter de donner aux arrangements pris dh'ectement entre les deux souverains de France et d'Autriche la ratification et la garantie de l'Europe entière. Seul l'accord des grandes puissances pouvait obliger le Piémont à se ren-
fermer dans les limites des clauses de Villafranca. H n'était pas inutile non plus d'apposer sur ces conditions, quelque peu viciées dans leur principe par l'esprit révolutionnaii'e, l'estampille du droit public européen. Ces divers résultats ne pouvaient être que l'œuvre d'un congrès auquel seraient invitées toutes les grandes puissances. La perspective d'y représenter son souverain souriait particulièrement à Gortcliakoff, que ne laissait pas indifférent l'espoii- de s'y tailler un rôle à sa convenance et de faire reconnaître à la fois sa supériorité et ses principes.
Cet espoir ne tarde pas à lui échapper. Fomentée par le Piémont, la révolution éclate dans les duchés ; l'Italie centrale chasse ses gouvernements et réclame son annexion à la monarchie de Savoie. Partout les souverainetés légithncs sont renversées, les pouvoirs réguliers remplacés par des dictatures révolutionnahes. Le cabinet de Turin a pris la tête du mouvement dont il s'apprête à profiter.
Un Nicolas 1^^ se fût peut-être, dans les mêmes cu-constances, porté à quelque extrémité, eût lancé un défi à la révolution, entraîné les souverains de droit divin à une croisade contre les peuples et leurs alliés couronnés. Mais Alexandre II et Gortchakoff sont aussi peu enclins l'un que l'autre à ces partis extrêmes, dont les éloignent leur caractère, leurs maximes politiques et la situation de la Russie au regard de l'Europe.
Bien que généreux, chevaleresque même, profondément imbu des principes autocratiques, Alexandre II n'a rien d'un paladin; un sens pratique très aiguisé tempère et comprmie les élans de sa sensibilité, de son orgueil ou de sa foi monarchique. Gortchakoff, qui se donne volontiers les aù-s d'un théoricien, se targue d'appliquer un système et affecte une grande rigueur sur les principes, est, au fond, un simple emphique, qui met son empu:isme au service d'une cause nullement désintéressée. Ce n'est pas à dh-e qu'il n'ait, comme aussi Alexandi-e II, quelques maxhnes politiques, nous entendons par là quelques idées directrices. La principale, et en tout cas la seule qui nous intéresse ici, est un parti pris de réaction contre la prétention de Nicolas pr à se considérer comme le champion du droit monarchique et à régenter l'Europe. Et quoiqu'il ne désavoue pas aussi nettement que Gortchakoff la politique de son père, Alexandre II est aussi résolu que son ministre à ne pas la contmuer.
Eût-il d'aillem-s voulu la suivre qu'il n'en eût pas eu les moyens. La sitation de la Russie en Europe n'est pas ce qu'elle était au temps de Nicolas 1er et de Nessekode. Alexandre II et Gortchakoff dhigent la politique d'un État récemment vamcu, encore incomplètement remis
de sa défaite. Leur pays a subi, au congrès de 1856, des conditions auxquelles ils ne se résignent pas et dont l'abrogation est l'objectif invariable, constant de leur diplomatie. Effacer les clauses humiliantes du traité de Paris, rendre à la Russie son prestige traditionnel et son ancienne prépondérance en Orient est le but vers lequel ils marchent patiemment, sans hâte mais aussi sans relâche. Pour saisù- les causes de leur attitude en présence des problèmes internationaux quels qu'ils soient, il importe de ne pas perdre de vue cette préoccupation, constamment présente à leur esprit. Elle n'est pas exclusive d'autres considérations, d'autres intérêts, mais elle domine et prime au besoin tout ce qui ne se rapporte pas à elle, hormis, bien entendu, le souci de sauvegarder l'intégrité de l'empire. Elle est la cause principale des sympathies et des antipathies de la Russie.
Or, dans l'œuvre de réparation et de relèvement qu'ils ont entreprise, ils ont, nous l'avons dit, destiné à la France une sorte de collaboration. C'est sur Napoléon III qu'ils ont compté et comptent encore pour leur en faciliter l'exécution. Le besoin qu'ils ont de lui, l'espoir qu'ils fondent sur son concours, les obligent à tenir compte, dans une certaine mesure, de sa politique, de ses tendances, même si elles vont à l'encontre de principes qu'ils ne peuvent renier.
Mais de là à assister aux événements en spectateurs indifférents, il y a loin. L'insurrection de l'Italie centrale ne surprend pas Alexandre II ni Gortchakoff, mais les émeut beaucoup.
« Quoique le temps soit passé, écrit Montebello (1), où, suivant l'expression du prince Gortchakoff, la Russie s'était faite la maréchaussée de l'Europe, on ne s'est pas accoutumé ici à vok tomber un trône avec indifférence, ce trône fût-il le plus petit de l'Europe. »
Grands ou petits, les trônes, pourvu qu'ils soient légitimes, ont en effet, aux yeux de la Russie, les mêmes titres à l'intangibilité, qu'ils tiennent du droit monarchique, du droit divin. Chaque fois qu'un trône s'écroule, tous les autres sont atteints dans le principe qui constitue leur base et fait leur solidité. Tolérer que la volonté d'un peuple les élève et les renverse à son gré, c'est sanctionner la substitution à l'ancien droit monarchique d'un droit nouveau : le droit populaire. Permettre aux peuples de disposer d'eux-mêmes, de se grouper d'après leurs affinités, de se séparer d'après leurs antipathies, c'est étendre le même principe aux relations internationales, faire subk le même sort à l'ancien
(1) 2 sep'.embre 1859,
droit public européen. Or, c'est à cette conséquence qu'aboutit la lutte engagée, en Italie, entre ces deux principes opposés, entre ces deux droits contradictoires. Pour que la Russie y fût indifférente, il aurait fallu qu'elle eût oublié la Pologne et la Finlande, et l'autocratie et le servage, et tout ce qui la rendait solidaire de tous les princes qui régnent sur un peuple par la grâce de Dieu et sous la foi des traités. L'intérêt qu'Alexandre II et Gortchakoff prenaient aux affaires d'Italie n'avait donc sa raison d'être ni dans un sentiment de sympathie pour les princes dépossédés ou menacés, ni dans une prévention exagérée contre toute modification au statu quo territorial de la péninsule. Que Modène, Parme et Florence fussent ou ne fussent pas dévolus au Piémont, c'est ce qui ne leur importait guère. Leur intérêt était d'une tout autre nature, essentiellement théorique, et cependant essentiellement égoïste.
Le sort les contraignait au rôle de censeurs impuissants : U avait au contrahe mis aux mains d'un autre les armes qui leur faisaient défaut à eux-mêmes. Napoléon III était — du moins le croyaient-ils — en mesure de couper court au mouvement unitaire italien. H ne le pouvait pas seulement : à leurs yeux, il le devait, comme ayant contribué à déterminer et à précipiter la crise. Mais qu'importait qu'il le pût et qu'il le dût, s'il ne le voulait pas? C'est donc, en dernière analyse, de sa volonté, de ses dispositions que dépendait la sauvegarde des prmcipes auxquels était lié l'intérêt de la Russie.
Supposer qu'Alexandre II et Gortchakoff ont cru Napoléon III spontanément disposé à enrayer la révolution italienne serait faire trop de crédit à leur naïveté. Mais il leur convenait, à tous égards, de ne pas paraître en douter. D'abord, c'était la seule manière d'influer sur ses dispositions, de neutraliser ses sympathies italiennes, de l'amener à compter avec les désirs de la Russie : et, si présomptueux que fût cet espoh, il n'est pas douteux qu'Alexandre II et Gortchakoff s'en sont bercés, même plus longtemps que de raison. Ensuite, c'était encore le meilleur moyen de déterminer Napoléon III, s'il venait à décevoir leur attente et leur confiance, à les dédommager, sur un autre terrain, des épreuves mêmes auxquelles il aurait soumis leur fidélité. En tout état de cause, leur mtérêt les incitait donc à ne rien lui dissimuler des tourments que leur causaient les événements de la pénmsule, à remettre leur cause entre ses mams, à affecter une confiance absolue dans son zèle pour les principes monarchiques.
C'est sous le couvert de cet euphémisme que parviennent à Napoléon III les premières invites de la Russie. « La guerre d'Italie a malheureuse-
ment fait naître, écrit Montebello, une certaine confusion morale, devant laquelle l'empereur a eu la gloire de s'arrêter : son esprit élevé saura raffermir ces ébranlements (1), )^
La révolution garde ses positions, la France reste l'arme au pied, et cependant Alexandre II et Gortchakoff n'en témoignent ni surprise ni émotion. Ont-ils voulu laisser à Napoléon III le temps dont il avait besoin pour accomplir son évolution et ménager les transitions? Ont-ils craint de démasquer prématurément leur défiance et leurs appréhensions? Napoléon III a-t-il obtenu d'eux, en faveur du Piémont, une sorte de quitus pour l'émancipation des duchés de l'Italie centrale? Cette dernière hypothèse paraît être la vraie.
A la fin de septembre 1(S59 part pour Pétersbourg un officier d'ordonnance de l'empereur, le colonel Reille. H a pour mission officielle de porter au tsarévitch, qui vient d'atteindre sa majorité, le grand cordon de la Légion d'honneur. Mais, avant de quitter les Tuileries, il a reçu de Napoléon III une lettre autographe pour Alexandre IL H la lui remet le 21 septembre, a une longue entrevue avec Gortchakoff et rapporte à Paris une réponse du tsar. Sur le contenu de ces deux lettres, les seules indications que nous possédions sont des allusions échappées à Gortchakoff et à Montebello, au hasard de la conversation. Elles ne font pas mention d'une entente sur le sort des duchés. Mais cette entente, peutêtre verbale, plus probablement tacite, n'en résulte pas moins des faits. Napoléon III a dû s'assurer, non pas l'approbation, non pas même le consentement d'Alexandre II et de Gortchakoff à l'émancipation des duchés, mais leur résignation au fait accompli et à ses conséquences.
Les motifs de cette résignation sont aisés à déterminer. D'abord, Alexandre II et Gortchakoff ne se résignaient qu'à ce qui était fait, ou imminent ; or, vouloir revenir sur ce qui était fait, — l'émancipation des duchés, — ou empêcher ce qui était imminent, — leur réunion au Piémont, — paraissait également chimérique. En faisant la part du feu, on se réservait la possibilité de protéger plus efficacement contre l'incendie le reste de l'Italie. En outre, l'idée d'un congrès n'était pas
(1) 2 septembre 1869.
encore abandonnée : elle laissait subsister une faible chance de voir rEiu'ope prendre en main la question italienne et enlever aux peuples de la péninsule le règlement de leurs propres affaires. Enfin, la concession faite aux vœux de Napoléon III pouvait devenir à ses yeux une sorte d'engagement moral à ne pas permettre que la limite en fût dépassée. Napoléon III a certainement encouragé ces illusions par des déclarations de principe sur ses sentiments conservateurs. Est-ce là tout ce qu'U a donné en échange du quitus obtenu pour l'émancipation des duchés? H est probable, sans qu'on puisse en aucune façon l'affirmer, que Reille a été autorisé à faire quelque allusion vague à l'empii^e ottoman, en laissant entrevoh* la complaisance possible de l'empereur des Français pour la politique russe en Orient.
n n'avait pas tenu à Gortchakoff que l'occasion ne s'offrît à Napoléon III de s'acquitter sur ce terrain envers la Russie. Nous avons signalé ses efforts répétés pour obtenir que la question italienne fût portée devant un congrès européen et les cu'constances, indépendantes de la volonté de Napoléon III, qui ont fait échouer ce projet. Certainement, le désir de profiter de cette occasion pour poser la question du traité de Paris et, grâce à l'appui de la France, la faire résoudre au profit de la Russie, avait été une des causes principales de l'insistance de Gortchakoff en faveur de la convocation d'un congrès. Si une exacte réciprocité de services n'avait pu, comme Gortchakoff l'avait espéré, s'établh entre la France et la Russie à la faveur de la guerre d'Itahe, la faute en avait été surtout aux chconstances, qui ne s'étaient pas prêtées à la complète exécution du programme russe.
L'exécution de ce programme était, pour Alexancke II comme pour Gortchakoff, une œuvre de longue haleine, une aft'ahe de patience. Le fait qu'une occasion se fût dérobée à eux ne les détournait ni du but ni des moyens. Pour avoh* été une fois déçus par les événements, ils ne renonçaient pas à spéculer sur la bonne volonté de la France. Leurs espérances tenaces donnaient à Napoléon III un crédit dont il se rendait parfaitement compte et dont il savait tirer parti. Et c'est pourquoi, voulant obtenir le blanc-seing de la Russie pour la réunion au Piémont des duchés d'Italie, c'était de l'Orient qu'il devait autoriser le colonel Reille h évoquer le mu'age à Saint-Pétersbourg.
En se résignant à passer condamnation sur le soulèvement des duchés et sur ses conséquences fatales, Alexandre II et Gortchakoff consentaient du même coup à tenir Napoléon III quitte de toute intervention, tant que le champ d'action du Piémont resterait limité à cette partie
de l'Italie centrale. Aussi longtemps qu'il en fut ainsi, l'abstention de la France n'a provoqué de leur part ni observations ni doléances. Tout au plus ont-ils rompu le silence, lorsque le Piémont a déclaré accepter les vœux d'annexion des duchés. Encore se sont-ils bornés à demander que le gouvernement français « ne se presse pas de reconnaître les annexions ». C'était dire qu'ils ne mettaient même pas en doute cette reconnaissance et la considéraient comme inévitable, tout en souhaitant qu'elle se fît un peu attendre.
Mais, s'ils ont pris leur parti de l'abstention de Napoléon TII, ils ne sont pas disposés à admettre son intervention, même morale, en faveur de la révolution. Lorsqu'il l'oublie, un sévère rappel à l'ordre l'en fait souvenir. Sous le titre le Pape et le Congrès, paraît sans nom d'auteur une brochure émettant, sur la question italienne, des idées beaucoup plus inspirées des revendications nationales que des principes conservateurs. L'opinion en attribue aussitôt la paternité à l'empereur, qui ne la renie pas. Cette incartade fait scandale à Pétersbourg, où elle est jugée du plus mauvais goût. « Je ne comprends pas, dit Gortchakoff à Montebello (1), que vous hésitiez à faire mettre un désaveu formel au Moniteur. C'est un ami qui vous parle ainsi : l'Europe a besoin de repos ; si vous la troublez ainsi périodiquement, vous inspirerez de la défiance à tout le monde et vous finirez par vous aliéner vos meilleurs amis. » C'était un véritable avertissement, et rarement, il faut en convenir, gouvernement en a reçu de mieux fondé, de plus catégorique et de plus loyal.
Tant que les duchés italiens ont été seuls en cause, Alexandre II et Gortchakoff ne se sont pas départis de leur résignation chagiine, mais calme. Lorsque, victorieuse sm ce point, la révolution a entrepris de faire subh- le même sort au royaume de Naples et aux États du pape, ils n'ont plus jugé cette attitude compatible avec leurs intérêts.
Le changement s'est fait sentir dès que la crise s'est dessinée dans l'Italie méridionale.
Le gouvernement napolitain ayant dénoncé à Pétersbourg les menées des révolutionnaires sur son territoire, avec la connivence du Piémont,
(1) Janvier 1860.
Gortchakoff répond par la promesse de l'appni moral de la Russie et de son intervention officieuse à Paris et à Turin. Appui moral, intervention officieuse sont monnaie courante entre les cabinets et, à moins d'être bien présomptueux, Alexandre II et Gortchakoff n'ont pas pu s'abuser sur la valeur pratique de ces démonstrations. Le sort du roi de Naples n'eût-il éveillé que peu d'intérêt de leur part, qu'ils eussent été tenus cependant à ne pas reconduire sans y mettre des formes. A n'en juger que par les résultats, leur intérêt peut donc paraître un intérêt de commande, leur émotion une émotion de surface. Montebello a pris soin de mettre le gouvernement français en garde contre cette erreur. « Une faudrait pas en conclure, écrit-il (1) à propos delà réponse de Gortchakoff au ministre de Naples, qu'on voit ici avec indifférence et sans inquiétude le travail poursuivi par la Révolution pour arriver à l'unification de l'Italie, travail qui se fait avec une audacieuse assurance et auquel le Piémont donne ouvertement son appui. «
Tout autre est, en effet, la conclusion qui se dégage de l'attitude d'Alexandre II et de Gortchakoff. Une suite ininterrompue d'indices montre combien leur conscience a été troublée et leur sécurité menacée par l'extension nouvelle de la révolution et les procédés du Piémont. Une proclamation de la Société nationale italienne en vue de débaucher les soldats de François II et du pape est accueillie à Pétersbourg avec indignation. Le ministre de Russie à Turin est invité à appeler l'attention de Cavour « sur la complaisance, pour ne pas dire la complicité du gouvernement piémontais ».
Le bruit s'étant répandu que Victor-Emmanuel allait prendre le titre de roi d'Italie, Gortchakoff déclare que la Russie a un représentant accrédité auprès du roi de Piémont, et qu'elle n'en accréditera certainement pas auprès du roi d'Italie. L'émotion redouble à la nouvelle du départ de Garibaldi pour la Sicile. Ordre immédiat est donné à Stackelberg, ministre de Russie à Turin, de demander des explications catégoriques et de voir le roi en personne. Un télégramme de Naples révèle, peu après, les circonstances dans lesquelles se sont opérés le transport et le débarquement des Garibaldiens. Elles remplissent Alexandre II d'indignation. H invite le gouvernement piémontais à lui faire savoir si les autorités génoises qui ont laissé s'organiser et partir l'expédition seront punies et si Garibaldi appartient encore à l'armée sarde.
Dans leur violence, ces démonstrations restaient cependant assez
(r. 24 avril 1860.
inoffensives et assez bénignes. Pour qu'elles fussent efficaces, il aurait fallu qu'elles fussent appuyées par la menace d'une sanction. Cavour ne pouvait évidemment se flatter de voir sa politique approuvée à Pétersbourg. Les semonces et les blâmes de la Russie n'auraient pu l'émouvoir que si, des paroles, il avait pu craindre de la voir passer aux actes. Or, elle n'était ni en situation, ni en humeur de le faire et à moins de donner le change à Cavour, ce qui était au-dessus de leurs moyens, Alexandre II et Gortchakoff devaient se résigner à gronder en pure perte. Us étaient trop avisés pour ne pas s'en rendre compte. Plus le mal va s'aggravant, plus ils se convainquent de leur impuissance ; plus ils se sentent désarmés, plus ils pressent la France d'intervenu-.
Le gouvernement français s'était borné à signaler à Cavour les préparatifs de l'expédition et à lui adresser ensuite une note de blâme. C'était encore trop peu, au vœu de Gortchakoff, qui s'empresse de confier son impression à Montebello. « En présence d'un pareil acte de brigandage, je ne puis cacher à Votre Excellence, écrit notre ambassadeur (1), que l'expression d'un blâme a paru au prince Gortchakoff un peu faible, même comme démarche spontanée de notre ministre à Turin, et qu'il attend de nous davantagp. »
Napoléon III prêche au Piémont la sagesse et la prudence, au roi de Naples l'énergie dans la répression et la tolérance dans le gouvernement, à tous deux l'esprit de conciliation. Sans doute n'est-ce rien de tout cela que Gortchakoff a voulu entendre par ce mot : davantage; car, un mois après, il gourmande le gouvernement français sur son inaction et revient à la charge auprès de lui pour obtenir qu'il en sorte : « Le prince Gortchakoff est surpris, télégraphie Montebello (2), de l'irrésolution de la France en présence d'événements si contraires à ses intérêts. H pense que l'Eiu-ope se doit à eUe-même de ne pas se borner à une action morale et d'empêcher par des croisières le départ et le débarquement de nouvelles bandes. »
Cette fois-ci, Gortchakoff a renoncé à se faire entendre à demi-mot et met, pour ainsi dire, les points sur les i. Ce qu'il attend de la France, ce n'est plus une action morale qui a fait son temps ; ce ne sont plus des conseils, dont l'inutilité a été démontrée : ce sont des mesm'es matérielles. L'insurrection vient précisément d'être mise en échec en Sicile; Garibaldi est en fuite, beaucoup de rebelles désarment. Le moment paraît opportun à la Russie pour isoler le foyer de la révolution et l'empêcher de recevoir des secours de l'extérieur. H suffit pour cela de quelques croi-
(1) 13 mai 1860.
(2) 13 juin 1860.
sières surveillant les ports de Piémont d'où peuvent partir les secours et les côtes de Sicile ou de Calabre vers lesquelles ils peuvent être dirigés. Pour convertir la Fi'ance à la nécessité de cette sorte de blocus, Gortchakoff lui représente que son intérêt, sa sécurité, sa situation lui en font un devoir : « L'unité de l'Italie ne peut vous convenir. Si vous n'y prenez garde, la Sicile va être livi'ée à l'Angleterre. Vous a\àez là un seul mot à dire, et toute l'Europe aurait été de votre côté. «
Charger, ne fût-ce qu'un seul navire, de faire la police dans les eaux italiennes et de s'opposer, le cas échéant, au passage de volontaires, c'était coopérer par mer à la répression de l'insurrection, c'était intervenir. C'est là ce qu'Alexandre II et Gortchakoff réclament de Napoléon III, en lui présentant sa réponse comme une sorte de critérium auquel ils le jugeront. Au degré de fermeté dont il se montrera capable en face de la révolution, se mesurera la confiance dont il est digne. Napoléon III n'était pas indifférent à la crainte de s'aliéner la confiance d'Alexandre II et de Gortchakoff. H était bien disposé à souscrke, pour la conserver, à certaines concessions. Mais de ces concessions à la garantie réclamée de lui, il y avait loin, et il ne se souciait pas de franchu- cette distance.
Dans son for intérieur, son parti est pris de ne pas entraver l'unification de l'Italie, sous la seule réserve de la souveraùieté temporelle du pape, et, plutôt que de recourir à la force pour sauver le trône de Naples, il est résolu à laisser les Deux-Siciles suivre le sort des duchés. Mais il ne lui convient pas de s'en expliquer franchement avec Alexandre II et Gortchakoff. Il aime mieux éluder leurs invites que les décliner, opposer à leurs instances le silence et la force d'inertie qu'un refus net et catégorique.
Cette sorte de résistance passive ne ralentit pas tout d'abord leur zèle. Napoléon III restant sourd à leurs appels, ils tentent de l'entraîner à une action commune par un complet et loyal échange de vues. Le 19 juin, Gortchakoff mande Montebello à Tsarskoïé et lui annonce qu'Alexandre II, déskant s'ouvrir sans réserve avec nous, a chargé son ambassadeur à Paris d'exposer sa pensée tout entière à Thouvenel (1) et de demander une audience à Napoléon III. Trois joiu-s après parvient à Pétersbourg la nouvelle de la tentative désespérée de conciliation à laquelle a recouru, sans illusion, le roi de Naples. Gortchakoff y voit le principe éventuel de cette action commune à laquelle il cherche à convertir la France.
1) Th )uveiiel avait succédé à Walewski au quai d'Orsay,
H expose à Montebello que la résolution prise par le gouvernement napolitain d'élaborer une constitution libérale pour tout le royaume, d'accorder à la Sicile une séparation administrative sous un prince de la famille royale, enfin de conclure avec le Piémont une entente inspirée des intérêts généraux de la péninsule, lui paraît offrii- les bases possibles d'un arrangement. Il invite la France à joindre ses efforts à ceux de la Russie pour réconcilier François II avec ses sujets siciliens et ses adversaii'es piémontais. Napoléon III ne se refuse pas à cette concession, qui rouvi-e la voie à l'action morale et exclut, pour quelque temps, l'éventualité redoutée de l'action matérielle. Des instructions analogues sont données aux représentants de France et de Russie à Turin, en vue d'appuyer énergiquement la mission extraordinaire envoyée de Naples pour négocier une alliance.
Pour que cette action pût être efficace, il eût fallu, simultanément, imposer une trêve aux insm-gés ou tout au moins les tenir en respect. Garibaldi se préparait à franchir le détroit de Messine. Maîtresse de la Sicile, la révolution allait dépouiller le roi de Naples du semblant de pouvoir qu'il conservait encore sur ses Etats de terre ferme. Prêcher l'apaisement à Tmm et laisser le détroit libre à Messine, c'était détruke d'une main ce qu'on faisait de l'autre, désavouer tout bas ce qu'on disait tout haut, n fallait se hâter de fermer le passage, ou se résigner à une catastrophe.
Napoléon III reste encore impassible. Des sollicitations, Gortchakoff passe alors aux reproches et aux doléances. Il ne veut pas récriminer, dit-il à Montebello, mais il ne veut pas non plus tah-e au gouvernement français sa façon de penser : il n'estime pas « que la France n'ait d'autre rôle à jouer en Italie que de surveiller les événements sans y participer et ne voit pas sans regret une abstention qui lui semble peu compatible avec la solidarité que nous reconnaissons exister entre nous et le Piémont (1) ».
L'inertie de Napoléon III a donc, à cette époque, ouvert les yeux de Gortchakoff. A la longue, la tactique de l'empereur est, en effet, devenue caduque. L'approche même du dénouement l'accule fatalement à l'alternative ou de se rendre aux avis des Russes, ou de se démasquer à lem"s yeux; ou d'intervenu-, ou de découvrh* son jeu.
Même alors, il a espéré se dérober à cette alternative et amener la Russie à se payer de mots. B a bien été obligé de convenu- qu'il n'inter-
(1) 19 juiUet 1860.
278 ALEXANDRE II. tiORTGHAKOFF ET NAPOLÉONJll
viendrait pas pour le moment- Mais afin de se justifier de son abstention, il en a rejeté la responsabilité sur l'Angleterre et sur les cii'constances. Il avait proposé à l'Angleterre d'empêcher Gaiibaldi de franchii- le détroit, et elle avait refusé. La situation était maintenant trop désespérée pour qu'il fût possible d'intervenir autrement qu'avec des forces considédérables, qu'il ne voulait pas y consacrer. Il n'entendait pas d'ailleurs renoncer définitivement à intervenir : mais il remettait cette intervention à un moment oii eUe aurait chance d'être mieux accueillie par les populations.
Cet ajournement problématique n'a pas rendu à Alexandre II et à Gortcliakoff les illusions qu'ils avaient perdues. Pendant la courte lutte qui livra le royaume de Naples aux troupes de Gaiibaldi, ils s'abstinrent d'importuner Napoléon III de sollicitations qu'ils savaient inutiles. Mais l'agonie de cette monarchie leur- a inspké des sentiments que MontebeUo a traduit en termes saisissants : « Je n'ai pas besoin de vous dire, écrit-il, avec quel doulom-eux intérêt le cabinet de Saint-Pétersbourg a suivi les phases de la décomposition rapide qui a amené le roi François II à s'enfermer dans Gaëte, ni avec quelle profonde compassion on a vu ce jeune souverain si honteusement trahi ou abandonné par ceux-là même sur lesquels il devait le plus compter. Tout paraît fini... L'on a hâte de détourner les yeux de ce triste spectacle et on les reporte avec inquiétude sur les conséquences des événements qui viennent de s'accomplir (1). »
Cette phase de désenchantement coïncide avec le moment oii Alexandie II accepte de se rencontrer à Varsovie avec l'empereur d'Autriche.
La conclusion de la paix n'avait pas fait disparaître l'intérêt de l'Autriche à se rapprocher de la Russie. L'expérience lui avait prouvé ce que pouvait lui coûter la mauvaise volonté de cette puissance. La révolution qui régnait eu Italie menaçait la Vénétie. Elle y trouvait un argument pour détacher Alexandi-e II de l'amitié française. Avec une persévérance qui n'était pas sans mérite de sa part, après les événements de 1859, elle reprend sa négociation à Pétersbourg et choisit cette fois-ci son porte-
1) 14 septembre 1860.
L'ENTllEVUE DE STUTTGART. — L'ITALIE ET L'ORIENT 279
parole dans la famille même d'Alexandre IL Le propre beau-frère du tsar, le prince Alexandre de Hesse, général dans l'armée autrichienne, est envoyé en mission à la cour de Russie pour tenter un rapprochement. « Je ne vous le cacherai pas, déclare Gortchakoff au duc de Montebeilo, l'Autriche, sous un autre nom que celui de Sainte-AUiance, qui a fait son temps et effaroucherait aujourd'hui, voudrait refaire l'alliance des trois coms du Nord, H y aurait là les éléments d'une coahtion contre la France. J'ai déclaré nettement et au nom de l'empereur que la Russie ne se prêterait à rien de pareil (1). »
L'échec du prmce de Hesse ne décourage pas encore l'Autriche. Alexandre II s'étant rendu à Varsovie en octobre 1859, François- Joseph lui délègue l'archiduc Albert et le baron de Werner, sous-secrétake d'État aux affaires étrangères, avec mission de travailler au rapprochement tant désiré. L'Autriche, déclarent-ils, reconnaît avoh' eu des torts et cherche à réparer le mal qu'elle a fait. La Russie, répond Gortchakoff, ne demande aucun service et, au surplus, laisse entendre le chanceher, « la confiance une fois détruite renaît difficilement ».
L'Autriche s'est ingéniée à la fake renaître. Elle a mis en œuvre la diplomatie la plus tenace, les plus hautes influences, le crédit de l'archiduc Albert, l'ascendant de son Jeune empereur. A-t-elle jamais complètement réussi? A coup sûr non, en ce qui concerne Gortchakoff. Avances, promesses ni repentir ne parvinrent jamais à triompher entièrement des préventions du chancelier. « La pohtique de l'Autriche, disait-il au duc de Montebeilo, est une politique sans bonne foi. » La cour de Vienne a été mieux récompensée de sa peine avec Alexandre II : ce n'est pas à dke qu'elle ait réussi à effacer dans l'esprit du tsar toutes les traces du passé. Assouvie par les défaites de l'Autriche, la rancune d'Alexandre II s'est apaisée ; sous l'empire d'autres chconstances, d'autres sentiments ont pris le dessus. Il semble bien cependant qu'il ait subsisté quelque chose de son impression première, trop peu pom' l'empêcher de se prêter à la reprise de relations amicales avec l'Autriche, assez pour lui interdire une intimité plus étroite avec elle.
M les préventions de Gortchakoff ni, à plus forte raison, celles d'Alexandre II n'étaient assez fortes pour opposer une digue au courant qui tendait à rapprocher les deux cours. Les ch'constances ont fait poiu: ce résultat plus que toute la persévérance et la ténacité de la diplomatie autrichienne.
(Ij IG septembre 1859.
280 ALEXANDUE 11, GORTCHAKOFF Eï NAPOLÉON III
En ranimant en enx la crainte de la révolution, les événements d'Italie filent scntii- au tsar et à son ministre la nécessité de soutenir l'Autriche en même temps que de s'appuyer sur elle. Aussi une amélioration sensible de lem-s rapports avec Vienne coïucide-t-elle exactement avec les péripéties qui se déroulent dans la péninsule. Un an ne s'est pas écoulé depuis Villafranca que toute trace de mésintelligence et de froidem- a disparu des relations des deux cours. Un nouveau ministre d'Autriche, le comte Thun, reçoit d'Alexandi'e II des assurances et des témoignages auxquels ses prédécessem's n'ont pas été habitués. Une cordialité inaccoutumée vient marquer les manifestations extérieures par lesquelles la cour de Russie commémore ses liens traditionnels avec celle de Vienne : au dîner offert par le tsar au comte de Thun, pour l'anniversaire de la naissance de François-Joseph, assiste une délégation du régiment autrichien Obrcninski, dont la fête coïncide avec celle de l'empereur. H est vrai que Gortchakoff, dont la réserve ne s'associe qu'à moitié à cette bienveillance de forme, est là pour l'empêcher d'avou- un contre-coup sur le fond. Lorsque le comte Thun tente de renouer la négociation où avaient échoué Karolyi et le prince de Hesse, invoquant, à l'appui de son offre d'alliance, la nécessité de lutter en Occident contre l'esprit révolutionnaù-e et l'intérêt de s'entencU-e en Orient sur la succession du sultan, Gortchakoff répond qu'il souhaite le maintien de l'empu-e ottoman au moyen de réformes et de satisfactions accordées aux légitimes griefs des clu-étiens, et met Montebello au courant de cet entretien.
L'année 1860 ne se passe cependant pas sans qu'un fait éclatant vienne consacrer la réconciliation de l'Autriche et de la Russie : les deux emperem-s se rencontrent à Varsovie. Alexandi'e II s'est prêté de bonne grâce à cette entrevue, dont l'initiative appartient à François-Joseph, et rien n'autorise à penser qu'il s'y est rendu à contre-cœur. Il semble au contraù-e qu'il ait su gré à l'empereur d'Autriche de sa démarche et n'ait pas vu sans satisfaction renaître une amitié dont la rupture lui avait laissé des regrets. « A mes yeux, dit-il au duc de Montebello, la visite que va me fake l'emperem- d'Autriche à Varsovie m'était due; il y couchera dans la chambre qu'il a occupée autrefois auprès de mon père. )- « J'ai vu dans ces paroles », ajoutait notre ambassadeur, « l'expression d'un sentiment inthne où se mêlaient la générosité qui pardonne et la piété filiale qui se souvient (1). » De là à vouloii- se jeter dans les bras de l'Autriche, il y avait loin et
(Ij 14 sep.embrc 1860.
Alexandre II n'y songeait pas. H prévoyait que la cour de Vienne s'efforcerait de le décider à renouer avec elle l'intimité d'autrefois. Mais il était bien résolu à ne pas s'y prêter, à résister à toute sollicitation, à ne se laisser entraîner à aucun acte, à aucun engagement dont la France pût prendi-e ombrage. Le soin qu'il prit de la rassiu-er d'avance sur cette hypothèse démontre la fermeté et la sincérité de sa résolution.
On ne voyait jamais à Paris, sans une certame appréhension, les deux empereurs du Nord se rencontrer et échanger leiu-s vues; sous l'influence de ces cramtes, on avait tôt fait de qualifier de volte-face ce qui n'était qu'une évolution. Alexandre II n'a rien épargné pour réagir contre cette opmion. Aussitôt l'entrevue décidée, Gortchakoff mande Montebello pour lui en annoncer la nouvelle. Deux jom-s après, le tsar lui-même exprime le désk de voir l'ambassadeur de France : « Vous savez, lui dit-il, que le prince régent de Prusse et l'empereur d'Autriche viendront me voK à Varsovie. L'opinion s'est beaucoup préoccupée de cette entrevue, même avant qu'elle fût décidée. On y a vu le germe d'une coalition. J'ai voulu m'expliquer avec vous sur les dispositions que j'y apporterais : je n'ai pas besoin de vous du'e qu'elles seront amicales pour la France. Ce n'est pas de la coalition que je vais faire à Varsovie, mais de la conciliation, et je suis heureux de voh' que le prince régent est dans les mêmes sentiments. Quant à moi, je déske y plaider votre cause, pour peu que vous m'en facilitiez les moyens. Dites à l'empereur Napoléon qu'il peut mettre sa confiance en moi et que je resterai fidèle à ce que nous nous sommes promis à Stuttgart (1). »
Le gouvernement russe ne s'en tint pas à ces déclarations : il proposa à la France de se faire représenter à Varsovie. H était fâcheux, dit Gortchakoff à Montebello, qu'elle fût absente de l'entrevue. Thouvenel ne pourrait-il y venu- pour quelques joiu's? Montebello objecta que ce serait un congrès sans l'Angleterre et que, d'ailleurs, la visite de notre ministre des affaires étrangères aiurait un ah- d'intrusion. Thouvenel fut du même avis : « Je crois, répondit-il, que, dans l'état des esprits en Allemagne et en Angleterre, cette démarche ne serait bonne ni pour la Russie ni pour nous. Mais je suis heureux que le prince Gortchakoff en ait eu la pensée (2). » Au reste, U était persuadé qu'il ne saurait résulter de l'entrevue de Varsovie aucun préjudice pour les deux gouvernements.
Sincère ou non, cette confiance était pohtique et l'exprimer sans
(1) 14 septembre 1860.
(2) 25 septpmbro 1860.
restriction étciit le meilleur parti que pût prendre la France. Il n'en est pas moins vrai que l'annonce de l'entrevue, devançant à Paris les déclarations rassurantes d'Alexandre II et de Gortchakoff, y avait causé une certaine émotion, et cette émotion a pu ne pas être étrangère à une résolution qui vint, à ce moment même, rendre l'essor aux espérances du t^ar et de son ministre.
Cavour ayant signifié au gouvernement pontifical que, s'il ne licenciait pas les étrangers à son service, les Marches et l'Ombrie seraient occupées. Napoléon III télégraphie à Victor-Emmanuel que la France s'y opposerait Des ordres sont donnés pour renforcer le corps d'occupation français à Rome. Notre mmistre à Tm'in est chargé de signifier à Cavour que, si l'assiu-ance ne lui est pas donnée que l'armée sarde n'attaquera pas les troupes pontificales, les relations diplomatiques seront rompues entre la France et le Piémont.
Depuis Viliafranca, aucune nouvelle n'a été accueillie à Pétersbourg avec autant de joie. Ce que n'ont pu obtenir ni les appels, ni les doléances de la Russie, voici qu'une menace imprudente du Piémont au pape permet de nouveau de n'en pas désespérer. Pour s'expliquer leur satisfaction, il faut se rappeler les alternatives d'espoir et de découragement par lesquelles ont passé Alexandi-e II et Gortchakoff. « Le premier mouvement du cabinet de Pétersbourg, expose MontebeUo (1), avait été un vif désir de nous voir profiter de la position que notre corps d'occupation nous donne au centre de l'Italie pour couper le mouvement militaire. Il faut convenir que ce grand parti am^ait présenté des avantages incontestables. « Ce beau rêve s'est évanoui, sous le coup des démentis répétés de la réalité. Et, tout à coup, l'mjonction catégorique de Napoléon III au Piémont et sa menace de rupture diplomatique viennent ramener du domaine des utopies dans celui des choses possibles l'hypothèse de « ce grand parti » et de ses « avantages incontestables » : fermer à la révolution la route de la Vénétie, écarter le danger d'une guerre européenne, permettre au Piémont de se ressaisir et de se reformer dans les Ihnites des annexions accomplies, cousohder le royaume de
1; 14sep crabre 1860.
Naples. Ou se reprit à espérer à Saiut-Pétersbourg que, « si telle n'avait pas été d'abord notre politique, la force des choses et les fautes du Piémont nous y amèneraient ï<.
Gortchakoff jugea prudent de ne pas s'en remettre exclusivement à ces deux influences et entreprit immédiatement de les seconder. Les dispositions actuelles de la France permettaient d'escompter sou assentiment à un accord préalable sur les développements ultérieurs de la révolution italienne. Une attaque contre la Vénétie en était généralement considérée comme le terme fatal. L'Autriche ne se laisserait pas dépouiller sans résistance. Le Piémont ne laisserait pas écraser la révolution sans lui porter secours. La guerre en viendrait donc infailliblement à se rallumer. Il y avait bien peu de chances pour qu'elle restât limitée à l'Autriche et au Piémont. C'est à une conflagration européenne qu'il fallait s'attendre, si on ne prenait des mesures immédiates pour y parer. « Le prince Gortchakoff pense, écrivait Montebello, qu'il serait sage de chercher dès à présent à conjm'er ce danger, en tombant d'accord sur la limite dans laquelle se renfermeraient les puissances les plus dhectement engagées dans la question (1). »
Ses ambitions ne se bornaient pas à écarter les menaces de l'avenk ; elles tendaient encore à soumettre le passé à une revision et à un contrôle. Ce soin devait, selon lui, revenir à un congrès, auquel l'attitude récente de la France semble lui avoir rendu l'espoir de l'amener. La crainte d'un refus l'a empêché de formiûer sa pensée en termes exprès : mais il l'a clakement donné à entendi'e. En prévision de l'entrevue de Varsovie, il définissait ainsi son programme à Montebello : « Maintien et exécution du traité de Zurich, sauf les modifications que poui'ra y apporter un congrès européen ; neutralité de la France, pomt de retour de la Lombardie à l'Autriche ; maintien et reconnaissance du traité de Turin, )> Ainsi, n'avaient un cai'actère définitif et obligatohe à ses yeux que les remaniements territoriaux stipulés par des traités. D ne se refusait pas a priori à en envisager de nouveaux, mais à condition qu'il appartînt à un congi'ès de les déterminer. Jusque-là, tout ce qui avait été accompli en ItaUe au delà du traité do Zmich n'avait que la valeur d'un état de fait, révocable à tout moment.
Alexandre II n'étendait pas ses regards aussi loin et s'en tenait au présent. Aussi ses sollicitations n'en étaient-elles que plus difficiles à éluder. Dès qu'il avait connu l'injonction de Napoléon III au Piémont,
(1) 14 septembre 18(30.
il avait fait mander Montebello. Notre ambassadeur eut la bonne fortune de pouvoir lui apprendre que notre rupture diplomatique avec le Piémont était un fait accompli. Le tsar s'en montra très satisfait. « Je suis certainement, lui dit-il, le souverain le moins dii'ectement intéressé dans les affaires d'Italie. Que l'Italie soit unitaii-c ou fédérative, peu m'importe. Mais ce qui m'importe beaucoup, c'est la manière dont les événements s'y accomplissent. Ce sont les principes anarchiques que l'on y proclame hautement et qui, croyez-moi, ne s'arrêteront pas à la barrière des Alpes. H me semble que la France ne peut voii' tout cela d'un œil indiffèrent. J'espère donc que vous persévérerez dans la voie oii vous êtes entrés. Vous avez déclaré au roi de Sardaigne que, s'il entrait dans les Marches ou dans l'Ombrie, vous vous y opposeriez. J'attends avec impatience les conséquences de cette déclaration. Votre position en Europe dépend beaucoup de ce que vous allez fahe (1). »
La France parut d'abord disposée à passer de la menace aux actes. A l'invasion des États pontificaux par* les troupes sardes, elle répondit par le renforcement du corps d'occupation de Rome, que l'adjonction d'une division porta à l'effectif de quinze mille hommes. On n'en fut que plus désappomté à Pétersbourg, lorsqu'on dut constater qu'elle n'était pas disposée à aUer au delà de l'intimidation. Les illusions n'opposèrent pas, cette fois, une longue résistance aux faits. Dès la fin de septembre, on en était venu à considérer la rupture entre Paris et Turin comme « peu sérieuse ». Cette nouvelle déception fut suivie d'une recrudescence d'mquiétude. Montebello ne put se défendre d'exprimer l'appréhension que lui causait ce sentiment croissant d'insécurité : « En présence des défiances et des craintes qu'iiisphe la politique de la France, écrit-il, les souverains cherchent à se rapprocher. Il nous serait bien facile de fahe avorter ce travail. Mais, au train où vont les choses en Italie, le sentiment d'un danger commun finira par les unk en dépit de tout (2). »
L'approche de l'entrevue de Varsovie avait mis la France sur ses gardes. Thouvenel jugeait ces alternatives d'espoù* et de déception plus propres à éloigner de nous la Russie qu'une certitude positive ds ce qu'elle pouvait attendi'e de nous. Au silence équivoque et aux réticences du gouvernement impérial, il décida Napoléon III à substituer une franche et catégorique expHcation. Le cacb-e en était tout tracé d'avance par les ouvertures de Gortchakoff à Montebello. Thouvenel se l'appropria et consigna les vues du gouvernement français dans un mémorandum,
(1) Audience du 14 septembre 18G0.
(2) 28 septembre 1860.
que Napoléon III paraphrasa dans une lettre autographe à Alexandre IL Lettre et mémorandum furent adressés à Montebello, avec ordre de communiquer l'un au chancelier et de remettre l'autre au tsar. De la sorte, la Russie saurait à quelles conditions la France pourrait adhérer à une entente entre les puissances dont les souverains allaient se rencontrer à Varso\de.
Tout le mémorandum reposait sur l'hypothèse d'une attaque dirigée par le Piémont contre l'Autriche en Vénétie, Dans ce cas, la France s'engageait à ne donner aucun appui au Piémont, pourvu que, de leur côté, les puissances allemandes restassent neutres. L'état de choses existant avant Villafranca et Zurich ne saurait être rétabli : la cession de la Lombardie au Piémont ne pouvait donc être mise en cause. L'Italie serait constituée en système fédératif et national, et toutes les questions relatives à sa constitution politique et territoriale seraient discutées en congrès européen, « sous le double aspect des droits des souverains actuellement dépossédés et des concessions nécessaires pour assurer la stabilité du nouvel ordre de choses ». Lors même que le Piémont viendrait à perdre les acquisitions qu'il avait faites depuis Villafranca, la cession à la France de la Savoie et de Nice ne serait pas remise en question.
De ce que disait le mémorandum, il était facile de déduire ce qu'il sous-entendait. La France s'engageait à la neutrahté, « dans le cas oii l'Autriche serait attaquée en Vénétie ». Mais si c'était l'Autriche qui, prenant les devants, attaquait le Piémont? Alors, la France ne s'engageait plus à rien, et, de son silence, on devait conclure qu'elle se réservait d'intervenir.
Le Piémont prenant l'offensive, la France ne s'engageait qu'à la neutralité. Mais si le Piémont n'attaquait pas l'Autriche, quelle attitude observerait la France? Le mémorandum était muet sur ce point. Mais le bon sens permettait de se passer de sa réponse. A plus forte raison la France ne recourrait-elle pas, en l'absence d'une agression du Piémont contre l'Autriche, à des mesures de coercition qu'elle ne voulait pas prévoir, même dans ce cas. Le caractère négatif, en même temps que conditionnel, de son engagement excluait donc implicitement l'hypothèse d'une intervention matérielle de sa part, dans les conditions présentes.
Le Piémont ayant assumé la responsabiUté d'une guerre avec l'Autriche, la France ne refusait pas son adhésion à un congrès, chargé de reconstituer l'Italie, en respectant les stipulations de Villafranca et de
Zurich. Mais si la guerre n'éclatait pas, ou si elle éclatait sur l'initiative de l'Autriche, quel accueil ferait la France à une proposition de congrès? Elle s'abstenait de le dire; mais le mémorandum prenant pour point de départ l'hypothèse d'une attaque du Piémont contre l'Autriche, il allait de soi que, dans toute autre hypothèse, la France entendait réserver sa décision.
H y avait loin de ce programme à l'intervention pure et simple qu'Alexandre II et Gortchakoff avaient espérée de la France. Tout ce qu'on pouvait attendre d'eux est qu'ils fissent bonne mine à mauvais jeu. Aussi Napoléon III et Thouvenel avaient-ils pris soin d'introduire dans ce jeu une carte qui devait en transformer singulièrement la valeur aux yeux du tsar et de son ministre. Dans une seconde partie, le mémorandum français traitait des affaires d'Orient et prévoyait toute une gradation de mesures à arrêter de concert, selon la gravité des hypothèses qui pouvaient se produire dans l'emph-e ottoman.