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CHAPITRE W

COMPLICATIONS ORIENTALES. — LE MEMORANDUM DU 25 SEPTEMBRE 1860. l'entrevue de VARSOVIE

Parallélisme des affaires italiennes et orientales. — Succession ininterrompue de complications en Orient. — Parti que la Russie a cherché à tirer de chacune. — Nouvelles ouvertures de Gortchakoff au sujet des chrétiens de Turquie. — AccueU fait par la France. — Assurances de désintéressement de la Russie. — Communication de Thouvenel aux puissances. — Tactique de la Turquie. — Mission du grand vizir en Bosnie et Roumélie. — Concessions de Thouvenel. — Résignation de Gortchakoff. — Massacres du Liban. — Initiative franco-anglaise. — Adhésion de la Russie. — Propositions successives d'article secret et de convention clandestine. — Intérêt de la Russie à ces propositions. — Gortchakoff et l'alliance franco-anglaise. — Signification des initiatives diplomatiques de la Russie en Orient. — Avances de l'Autriche. — Partie orientale du mémorandum de Thouvenel, en date du 25 septembre. — Accueil fait à ce mémorandum à Pétersbourg. — Adhésion du gouvernement russe aux vues de Napoléon III sur l'Italie. — Explications de Thouvenel sur la question italieime. — Entrevue de Varsovie. — Résistance de la Russie aux avances de l'Autriche. — Pourparlers avec l'Autriche et la Prusse sur le mémorandum du 25 septembre. — Entrevue de Breslau. — La Russie, la France et la Prusse. — Commencement d'agitation en Pologne. — Répercussion sur la politique orientale de la Russie.

Parallèlement à la révolution italienne s'est développée en Orient une crise qui a nécessité de constants échanges de vues entre les cabinets d'Europe. La question des Principautés n'était pas encore réglée qu'avait déjà surgi celle du Monténégro. La Russie, soutenue par la France, s'évertue encore à défendre contre la Porte l'indépendance de ce petit pays, que des troubles très graves éclatent en Bosnie et en Herzégovine. La répression de ces troubles sert de prétexte aux Turcs à prétendre s'emparer de Grahovo, occupé par les Monténégrins, et voilà la question de suzeraineté compliquée d'une contestation de frontières et d'une menace de conflit armé. L'incident aplani par la diplomatie européenne, la Roumélie s'agite et l'Albanie remue. L'Eiu'ope s'émeut, formule des plaintes, élève des revendications, auxquelles le sultan s'empresse de couper court en chargeant le grand vizir d'une enquête dans les pro-

vinces troublées. Mais cette solution bâtarde ne procure aux puissances qu'un répit très limité. Après la Tiurquie d'Europe, l'Asie est le théâtre d'événements sanglants, et ce sont les massacres de Damas et de Beyrouth, l'expédition de Syrie, l'occupation du Liban.

Chacune des phases de cette crise est, de la part du gouvernement russe, l'objet d'une extrême attention ; il cherche à tirer parti de chacun pom' élargir le débat et introduire, à la suite d'un incident particulier, la question d'Orient proprement dite. Dès avril 1858, pendant la réunion à Paris de la conférence chargée de statuer sur l'affaire des Principautés, Gortchakoff, nous l'avons vu, a suggéré à la France de saisir les plénipotentiaires de la question des chrétiens de Turquie. Peu de temps après, il a cherché à profiter, en vue du même but, des négociations provoquées par le conflit turco-monténégrin et des désordres survenus en Bosnie. Ses ouvertures ont été fi'oidement accueillies par Walewski, qui a décliné poliment la proposition. Puis la mission du prince Napoléon à Varsovie, les deux missions du commandant La Roncière Le Noury, les chances de congrès consécutives aux préliminaires de ViUafranca, enfin la mission du colonel Reille ont tenu la Russie en haleine par l'espoù* sans cesse ajourné d'une prime à toucher en Orient.

Mais Alexandre II et Gortchakoff étaient gens trop pratiques poiu: se contenter longtemps d'espérances. Aussi, se résignant à attendre un moment plus favorable poiu" émanciper définitivement la Russie dans la mer Noù'e, en revinrent-Us promptement à travailler, au jour le jour, à lui rendre son prestige en Orient. Dans le courant de mars 1860, Gortchakoff prit l'initiative de nouvelles ouvertm'es à la France, sur la situation des chrétiens de Turquie. Les rapports de son ambassadeur à Constantinople, Lobanoff, signalaient la recrudescence des désordres et des crimes en Bulgarie, Bosnie et Herzégovine. Agir énergiquement auprès de la Porte était nécessaire pour faire cesser les persécutions, améUorer l'administration et rétablù- la paix dans les provinces. Sortant cette fois de sa réserve, Gortchakoff proposait : que les grandes puissances déclarassent immédiatement à la Porte ne pas pouvoir tolérer plus longtemps cet état de choses ; qu'une enquête fût faite sur place par un commissaii'e de la Porte, assisté des consuls des cinq puissances ; qu'une organisation donnée aux provinces chrétiennes les dotât de garanties efficaces.

Thouvenel, qui avait succédé à Walewski au quai d'Orsay, fit à ces ouvertures un meilleur accueil que son prédécesseur deux ans auparavant. Les circonstances n'étaient d'ailleurs pas les mêmes et les compli-

cations dans lesquelles la France était engagée en Italie lui faisaient un devoir de se montrer complaisante envers la Kussie. Thouvenel reconnut donc la gravité de la situation, la réalité des dangers qui pouvaient s'ensuivre et l'm-gence d'une action diplomatique. Il s'employa sans plus tarder à en faire admettre le principe à Londres, Vienne et Berlin, tout en mettant la Kussie en garde contre les soupçons auxquels ne pouvait manquer de l'exposer son initiative.

Le terrain tâté à Paris, Gortchakoff prit le parti de faire aux trois autres grandes puissances les ouvertures dont il avait obligeamment réservé la primeur à la France. Kéunissant chez lui, au commencement de mai, les représentants de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche, il leur répéta ce qu'il avait précédemment dit à Montebello seul. En même temps, il adi-essa à ses propres représentants à Paris, Berlin, Vienne et Londi'es une dépêche identique, formulant les trois propositions que nous avons indiquées.

Quant aux soupçons contre lesquels Thouvenel l'avait mis en garde, il saisit l'occasion que lui offrait cet avertissement amical pour les démentir catégoriquement. « Nous ne poursuivons pas un but quelconque d'intérêt exclusif pour la Russie ; nous désirons préserver l'Europe du danger éventuel d'une conflagration générale; à cet effet, nous la con\dons ouvertement à coopérer avec nous à une tâche qu'aucune puissance ne saurait déclarer honorablement comme étant étrangère à ses sentiments et à ses principes. Ce qu'à cette occasion nous avons dit à la France, nous l'avons dit également à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Prusse. Aucune cour ne sam-ait se prévaloir de confidences indiquant une partialité quelconque. Certes, nous n'éprouvons pas le même degré de sympathie pour tous les grands cabinets européens : mais, dans la circonstance actuelle, nous avons cru de l'intérêt de la cause que nous défendions de ne point laisser percer de nuance (1). »

C'est une bonne fortune trop rare pour les gouvernements que leur intérêt particulier se confonde avec l'intérêt d'une collectivité étrangère, voire même avec l'intérêt général. Tel était alors le cas pour la Russie et telle est, en somme, la conclusion qui se dégage de l'appréciation portée par Montebello sur les protestations de sincérité de Gortchakoff : « Je sais tous les soupçons et toutes les défiances auxquelles la Russie est toujours, et souvent à bon droit, en lutte, lorsqu'il s'agit de l'empire ottoman. Mais, au risque de paraître bien crédule, j'oserai

(1) MontebeUo, 12 mai 18G0.

diiT que je crois le langage du prince Gortchakoff sincère. Je me suis demandé pourquoi il soulevait dans ce moment une aussi grave question et s'il n'était pas trop pressé peut-être de nous faire payer le prix du service qu'il vient de nous rendre. Mais ma réponse a été qu'il a eu la main forcée et qu'il y a été poussé malgré lui. Tout lui commandait en eSet de temporiser, d'ajourner au moins une initiative pour laquelle il n'aurait pu choisir un moment moins opportun pour la Russie... Mais les plaintes, les cris de désespoir des populations chrétiennes lui arrivaient de toutes parts ; de toutes parts des voix suppliantes s'élevaient vers la Russie, la mettaient en demeure de venir au secours de ses frères de race et de religion. Si elle s'était montrée sourde à cet appel, c'en était fait de son influence sur les chrétiens d'Orient (1). » C'était bien là reconnaître implicitement que la Russie avait un intérêt propre à prendre en mam la cause, d'ailleurs tout à fait juste, des sujets chrétiens du sultan.

Dans l'état d'intimité de lem's relations, l'intérêt particulier de la Russie au succès de ses efforts ne pouvait être pour la France qu'une raison de plus de les appuyer. Thouvenel déclara donc aux représentants de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Prusse « qu'il ne semblait pas possible de décliner la communication du gouvernement russe, ni de fermer plus longtemps les yeux sur une situation dont les vices et les périls sont de notoriété pour tous les cabinets ». Toutefois, proportionnant l'effort aux chances de succès, il se borna à insister en faveur d'une démarche collective. Quant aux deux autres propositions de Gortchakoff, il écarta l'enquête, que repoussait catégoriquement la Turquie et à laquelle l'Angleterre ne se fût associée qu'avec l'arrière-pensée de détruire toutes les allégations des Russes ; il réserva la troisième, la proposition d'une organisation nouvelle pom* les provinces clirétiennes, jusqu'à ce qu'on sût l'effet produit à Londres, Vienne et Berlm par la communication de la Russie. S'attachant plus au but qu'aux moyens suggérés, il estimait que ce but serait atteint : si les représentants des cmq puissances adressaient à la Porte une note « destinée à la réveiller de son apathie » ; s'ils étaient invités à se concerter dans toutes les occasions où leur action commune serait motivée par un intérêt d'humanité ; enfin s'ils étaient autorisés à ouvrir avec les ministres ottomans des pom-parlers dont le but serait l'application graduelle du hatti-humayoun.

En présence de ce concert, qui commençait à devenu" menaçant pour elle, la Porte recourait à sa tactique habituelle : aller au-devant des

(1) MontebeUo, 30 mai 1860.

désii's qu'on s'apprêtait à lui notifier. Elle institua trois commissions envoyées, l'une dans la Rouraélie septentrionale, l'autre dans la Roumélie méridionale, l'autre en Syiic. L'Angleterre et la France se rallièrent à cette mesure, en demandant que les puissances envoyassent des agents qui surveilleraient les commissions sans en faire partie. Gortchakofî en fut vivement contrarié ; il évita de donner son adhésion à la solution turque, même amendée par la demande franco-anglaise, et continua à défendre le principe d'une entente où les puissances seraient représentées. Mais ce principe était, dès lors, condamné et, malgré les récriminations de Gortchakoff, celui d'une enquête turque prévalut.

Voyant sa tactique réussii-, la Porte y persévéra. Le 31 mai, un télégramme annonça que le sultan envoyait en Bosnie et Rouraélie le nouveau grand vizii', Melimed Kiprisli Pacha, avec des pouvoirs absolus. Thouvenel fut des premiers à se rallier à cette nouvelle solution. S'il faut en croire ce qui se dit alors, il avait ses raisons pour s'en contenter, car ce serait à l'instigation de l'ambassadeur de France à Constantinoplc, Lavalette, que le sultan aurait décidé la mission du grand vizir. Mais laissons Thouvenel expliquer lui-même l'abandon successif de ses premières résolutions :

« La participation ou la surveillance d'agents européens aurait pu seule, je le reconnais, donner à l'enquête son véritable caractère. Mais les difficultés que je prévoyais se sont aussitôt révélées à Constantinople et les déclarations catégoriques du cabinet de Londres, jointes aux hésitations des cabinets de Vienne et de Berlin, ont bientôt démontré qu'il n'y avait rien à espérer d'une action collective pour triompher de la résistance de la Porte. Je n'en ai pas moins soutenu énergiquement l'idée émise par sir H. Bulwer et qui consistait à adjoindi'e, à titre de témoins, des délégués des missions accréditées à Constantinople aux commissahes désignés par le gouvernement ottoman, et un instant j'ai pu croù-e que lord Russel s'y était ralHé. Mais deux jours plus tard, M. l'ambassadem' d'Angleterre me faisait savoù- que le principal secrétahe d'État de Sa Majesté Britannique revenait à son opinion première et regardait toute intervention de la part des puissances dans l'enquête comme constituant une double atteinte à l'mdépendance de la Porte et à l'article 7 du traité de Paris... L'envoi du grand vizir répond-il entièrement à la pensée du cabinet de Saint-Pétersbourg? Assm-ément non, mais cette détermmation a, toutefois, l'avantage de couper court à bien des lenteurs (1). »

(1) 6 juiii 1860.

Thouvenel n'allait pas cependant jusqu'à considérer qu'elle dût, en toute hypothèse, mettre un ternie à l'action diplomatique des puissances à Constantinople. Il se réservait d'aviser, si elle n'était pas sui\'ie d'eïïet. « Nous réservons jusqu'au retour du grand vizir notre opinion définitive sur la portée réelle de sa mission, siu* la mesure dans laquelle elle aura satisfait aux nécessités de la situation, enfin, sur ce qu'elle laissera à fah-e aux puissances pour atteindre le but indiqué à leur sollicitude et le cabinet de Saint-Pétersbourg nous trouvera prêts, dans tous les cas^ à nous associer à toutes les démarches qui, à ce moment, seront jugées propres à déterminer le gouvernement ottoman à remplu* ses engagements envers l'Europe, en accomplissant les réformes solennellement promises. » Cette assurance était la fiche de consolation accordée à GortchakofE.

H fut bien forcé de s'en contenter, comme aussi de la demi-mesm^e inefficace imaginée par le sidtan. Mais, afin de dégager aux yeux du public et de sa clientèle orientale la responsabilité du gouvernement russe, il adressa à tous les agents de la Kussie à l'étranger une circulah'e, dont le texte fut publié par le Journal de Saint-Pétersbourg. Au fond, cette solution ne contrariait qu'à moitié les intérêts russes : « H n'est pas trop fâché, écrivait Montebello, d'une demi-mesure et d'un ajournement dont il peut se montrer mécontent. Sa position n'est pas mauvaise ; il a sauvé le crédit de la Russie auprès des populations chrétiennes qui la mettaient en demeure. Si l'Europe fait peu pour elles, la Russie a voulu beaucoup. »

L'insistance de la Russie à vouloh et à demander tant n'avait pas été sans alarmer l'Angleterre. Lord John Russel avait prescrit à sir J. Crampton de rappeler à Gortchakoff les articles 7, 8 et 9 du traité de Paris et de lui demander des explications sur les rassemblements de troupes formés dans le midi de la Russie. L'ambassadeur d'Angleterre ayant transmis ce message dans toute sa crudité, Gortchakoff en avait été fort piqué. « Le gouvernement russe, répondit-il, n'avait point oublié le traité de Paris et espérait qu'on n'avait pas non plus oublié à Londres que le tsar était maître chez lui. « Lord John Russel eut le bon sens de baisser le ton et s'excusa de l'inconvenance de sa question en la. mettant sur le compte du laconisme télégraphique. Mais il n'en agit pas moins comme si l'attitude de la Russie justifiait ses craintes. L'escadre anglaise se montra à Besika et à Navarin ; des officiers anglais parurent en Épire, dirigeant l'instruction des troupes turques. Ce fut au tour des Russes d'être inquiets. Devant ces symptômes non équivoques des mesmes extrêmes auxquelles l'Angleterre n'eût pas hésité à se porter

le cas échéant, Gortchakoff sentit s'accroître sa prudence et en vint à « considérer la mission du grand vizir comme le terme moyen au delà duquel tout était péril y.

Mais les crises se succèdent alors si rapidement en Orient, qu'à peine une occasion enfuie, s'en présente une autre à la Russie, qui, bon gré mal gré, se remet à rœu\Te. Au début de juillet 1860 éclate la nouvelle des massacres du Liban. Cette fois, l'Occident daigne sortir de son impassibilité et c'est de Londres et de Paris qu'arrivent à Pétersbourg les premières propositions d'intervention collective. Une escadre anglaise étant partie pour Beyrouth, afin d'y protéger les sujets britanniques et les chrétiens, l'Angleterre se déclare prête à se concerter avec la Russie. Même notification est faite à celle-ci par la France, qui suggère l'envoi d'une commission européenne. Acceptant aussitôt la conversation avec Londres et avec Paris, Gortchakoff donne son adhésion de principe à toute action commune en faveur des chrétiens. Les consuls investis de pouvou's extraordinakes eussent à son avis formé la meilleure commission européenne. Il voyait là un précédent qui pomrait être invoqué ailleurs et une justification de la proposition naguère faite par lui, pour la Turquie d'Europe. Mais la France préférant l'envoi de délégués spéciaux et l'Angleterre s'étant d'ores et déjà prononcée dans le même sens, il se rangea à l'avis de la majorité. Ce point acquis, son assentiment lui est demandé par la France à une mesure plus grave : l'envoi d'un corps de troupes européennes, chargé, avec l'approbation de la Porte, de rétablir l'ordre ; à l'instigation de l'Angleterre, ce corps de troupes serait français. C'est alors qu'une initiative intempestive de Gortchakoff faillit compromettre l'entente internationale et empêcher l'intervention armée en Syrie.

Non pas qu'il ait élevé des objections contre cette mesure ; au contraire, il autorisa immédiatement Kisselef à signer la convention préalable conférant à la France ce mandat européen. Mais, dans cette convention, il demanda qu'un article secret fût inséré, par lequel les puissances s'engageraient à améliorer, d'accord avec la Turquie, la situation des chi^étiens de tout l'empire ottoman, et, dans le cas de troubles sanglants, à agir partout comme elles allaient le fah'e en Syrie.

Aussitôt informé de cette malencontreuse proposition, Thouvenel s'efforce d'y faire renoncer la Russie : en voulant élargir la question, elle n'aboutira qu'à en retarder la solution ; mieux vaut laisser poser le principe de l'intervention européenne pour un cas flagrant, quitte à en réclamer l'application dans des circonstances analogues. Plus catégorique encore, l'Angleterre fait du rejet de la proposition russe la condition sme qua non de son adhésion au projet de convention. Mais, fort du consentement de l'Autriche et de la Prusse, Gortchakoff ne veut pas renoncer à son idée et s'obstine à vouloir lui faire braver l'épreuve de la discussion diplomatique. Tout ce qu'on put obtenir de lui est qu'il consentît à une rédaction légèrement atténuée. Ainsi amendé, le projet d'article secret fut soumis le 30 juillet, en même temps que les autres clauses de la convention, à la délibération d'une conférence, réunie à Paris. Tout alla bien jusqu'au moment où Kisselef produisit sa proposition. A l'énoncé de celle-ci, le délégué turc se leva, protesta et déclara qu'il n'assisterait pas à la discussion ; le plénipotentiaire anglais le suivit dans sa retraite.

L'entente internationale était dissoute, l'intervention armée au Liban ajournée, et pendant ce temps le sang continuait à couler en Syrie. Pressé par Thouvenel, revenant à la charge, de cesser son obstruction, Gortchakoff ne se rendit pas encore à ces raisons. H émit une nouvelle suggestion, plus inacceptable encore que la première : que la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie s'entendissent pour signer un acte secret, constatant leur adhésion au principe de l'article rejeté par l'iVngleterre et la Turquie, et le gouvernement russe, renonçant à cet article, autoriserait Kisselef à signer la convention. Thouvenel se garda de tomber dans le piège que cachait cette proposition. Il insista à Pétersbourg pour que les stipulations essentielles de la convention fussent consignées dans un protocole les déclarant d'ores et déjà exécutoires. En signant la convention, on signerait aussi un protocole rappelant l'article 9 du traité de Paris et attestant l'intérêt que les puissances prenaient à l'exécution des promesses de la Porte. Devant cette fermeté courtoise, Gortchakoff se décida enfin à céder : le 2 août, il autorisa Kisselef à signer la convention, ajoutant, pour masquer sa retraite, que le gouvernement russe se réservait de revenir sur la question générale.

Dans quel intérêt l'avait-il posée, s'obstinant à la vouloir introduire, au risque de détruire l'accord des puissances, quand les circonstances rendaient leur union si nécessaire? Gortchakoff ne l'a pas dit, mais on peut le dédune des arguments mêmes qu'il a donnés à Montebello.

L'ENTREVUE DE SïUTTGAUT. — L'ITALIE ET L'ORIENT 2^3

« Lorsque les grandes puissances chrétiennes signent un traité arraché par l'état d'oppression où se trouvent les chrétiens d'Orient, comment limiter cet acte seulement à ceux d'Asie? Les puissances européennes ont été prises au dépourvu par les massacres en Syiie. Prenons garde qu'on ne dise qu'il y a deux poids et deux mesures pour les chrétiens opprimés selon le rite qu'ils professent et que les événements ne disent : C'est trop tard (1) ! » Les Maronites, victimes des massacres du Liban, constituent une communauté catholique, de rite spécial, mais unie à Rome et se réclamant du protectorat moral de la France ; ce n'était certes pas une raison pour que la Russie jugeât opportun de les abandonner à leur sort, mais elle craignait que, si, avec l'envoi d'une armée au secours des Maronites, ne coïncidait pas une mesure de protection préventive en faveur des chrétiens en général, de rite grec aussi bien que de rite latin, les populations de religion grecque, qui formaient sa clientèle traditionnelle, ne l'accusassent d'indifférence ou d'impuisssance. Ainsi c'était un intérêt russe qui avait fait souhaiter à Gortchakoff qu'il n'y eût, pour tous les chrétiens orientaux, qu'un seul poids et qu'une seule mesure.

Encore n'était-ce pas la seule, ni peut-être la principale raison qu'il eût poiu^ émettre successivement ses étranges propositions d'article secret, puis de convention clandestine.

Ni la satisfaction que la politique de Napoléon III avait apportée aux vœux d'entente franco-russe, ni même le relâchement graduel dont la crise italienne avait donné le signal entre Paris et Londres, n'avaient réussi à délivrer Alexandre II et Gortchakoff du cauchemar de l'alliance anglo-française. Au moment même de leur intimité la plus étroite avec Napoléon III et de leur coopération la plus directe à ses plans, un incident parlementaire en Angleterre était venu réveiller leurs alarmes. Il s'agit de la chute du cabinet Derby et de son remplacement par Palmerston. Le retour au pouvoir de cet implacable adversaire de la Russie, de cet enfant terrible dont l'humeur impérieuse et le caractère tyrannique n'ont cependant pas détruit l'ascendant sur Napoléon III, inspiï'e à Gortchakoff des inquiétudes qu'il ne peut se défendre de trahir. Oubliant

(1) Montebello, 23 juillet 1860.

296 ALEXANDF^E II, GO RTCÎI AKOFF ET NAPOLÉON III

les regrets imprévus dont il a, quelques mois auparavant, salué la chute de cet homme d'État, il se laisse aller à lancer une pointe contre l'instabUité des gouvernements pai-lementau-es, les vicissitudes auxquelles est sujette leur politique intérieure et l'incertitude dont ces revirements frappent leur politique étrangère et leurs alliances. « Cette phrase, pour le dire en passant, écrit notre ambassadeur, lui a été inspirée à la fois par le désh de nous montrer la supériorité d'une alliance qui n'est point soumise à toutes les fluctuations des partis ou de l'opinion, et par ]a crainte que l'avènement de lord Palmerston au pouvoh n'opère entre l'Angleterre et nous un rapprochement plus intime que ne le voudrait le cabinet de Saint- Pétersbourg. J'ai déjà reconnu dans le langage plus net et l'attitude plus décidée du prince Gortchakoff l'influence salutaire de cette inquiétude qu'au reste il ne dissimule pas. « Soyez-en sûr, m'a-t-il dit, lord Palce merston fera tout pour nous désunir », et, en même temps, pour me faire senth la vanité d'une alhance qu'un vote douteux du Parlement peut compromettre, il m'a dit que le cabmet de lord Derby s'était entendu avec la Prusse sur la base du statu quo territorial de 1815(1), »

La révolution italienne et la crise orientale avaient ensuite rejeté au second plan des préoccupations du gouvernement russe la crainte de l'aUiance anglo-française. Mais, bien qu'atténuée par d'aussi pressants soucis et par le déclin même de l'alliance qui la motivait, cette crainte n'avait pas abandonné Alexandre II et Gortchakoff. La facilité avec laquelle l'Angleterre avait consenti à l'envoi d'un corps d'armée français dans le Liban ne lem- avait pas enlevé l'espoir de séparer deux alliées, dont les massacres de Syrie semblaient consohder l'accord. Solhcités à leur tour de donner leur assentiment à l'expédition projetée, ils ont vu dans cette demande l'occasion de troubler l'harmonie entre Paris et Londres ; et il est de fait que tel eût été le résultat, si la France avait faite sienne la proposition d'article secret de Gortchakoff, à plus forte raison si elle eût signé, à l'exclusion de l'Angleterre, avec trois autres puissances, une convention dont l'existence ne fût pas longtemps restée inconnue à Londres.

C'est surtout sous cette seconde proposition, plus saugi'enue encore que la première, que perce le piège tendu à l'aUiance anglo-française. L'extrême gravité des chconstances inspirait à la France une iïnpatience bien naturelle d'obtenir de l'Europe le mandat nécessaire à l'envoi de ses troupes en Syiie. L'Autriche était alors en coquetterie avec la Russie ;

(1) 25 juin 1859.

rinfluence d'Alexandre II était puissante à BerliD. Si audacieuse qu'elle fût, la proposition de Gortchakoff avait donc quelque chance d'être accueillie. Pratiquement, la valeur de la déclaration proposée à la signature des quatre puissances était très affaiblie par l'abstention de l'Angleterre, dont l'opposition n'eût pas manqué, le cas échéant, de rendre extrêmement difficile l'application du principe sanctionné par les signataires. Force nous est donc bien de supposer à cette suggestion un motif autre que celui dont elle prétendait s'insph-er. Or, quel peut avoir été ce motif, sinon l'intérêt de dissoudre l'accord de la France et de l'Angleterre en condamnant cette puissance à un isolement qu'elle ne pourrait ignorer longtemps? En cas de réussite, Gortchakoff eût réduit l'Angleterre à une situation analogue à celle où la quadruple alliance de 1840 contre Méhémet-AIi avait placé la France.

C'est bien là ce qu'a compris Thouvenel et c'est ce qui l'a décidé de prime abord à repousser la proposition de la Russie. « Il me paraît très grave, télégraphie-t-il à Montebello, de signer en ce moment un acte sans rAngleten'e(l). » Une fois encore, la clairvoyance du gouvernement français a donc déjoué une tentative, détournée mais flagrante, de Gortchakoff, en vue de précipiter la dissolution de l'aUiance anglo-française.

n n'est pas sans intérêt, au même point de vue, de noter à l'aide de quel argument notre ambassadeur a triomphé des dernières objections de Gortchakoff contre une adhésion pure et simple aux propositions françaises. L'insuccès de ses deux suggestions ne lui laissait guère, il est vrai, d'autre ressource : il n'en persistait pas moins dans sa résistance et son obstruction. « Vous faites fausse route, lui dit Montebello. En présence du sang chrétien qui coule, chaque hem'e est précieuse. H fallait adhérer largement, comme vous l'avez fait, à nos propositions, et ne pas mettre derrière votre adhésion un bâton dans les roues. Vous jouez le jeu de l'Angleterre (2). » Le lendemain même, Gortchakoff informait Montebello que l'ambassadeur de Russie à Paris, Kisselef, était autorisé à signer.

A défaut de mieux, la seule intervention d'une force militah-e française pour l'établir l'ordre dans une province turque était déjà, par elle-même, une ch'constance très favorable à la politique russe. Aussi l'appui de la Russie n'a-t-il pas fait défaut au gouvernement français pendant l'expédition de Syrie. Prolongation du terme fixé pour l'occupation, augmentation de l'effectif, tout ce qui peut convenu: à la France

(1) le^ août 1860.

(2j Id.

est d'emblée accepté par Gortchakoff. Le seul point sur lequel il se soit séparé d'elle est encore un point qui intéressait la clientèle orientale de la Russie. Son insistance à réclamer en faveur des orthodoxes de fortes garanties municipales retarda longtemps la solution de l'organisation administrative du Liban.

Mais, entre temps, la France avait sinon fait une notable concession à ses vues, au moins accordé une prime nouvelle à ses espérances.

Toujours motivées par un intérêt oriental, les initiatives réitérées de la Russie ne pouvaient laisser au gouvernement français aucun doute sur le désir qu'elle éprouvait d'être, à son tour, partie preiiante et de prélever sa part en Orient. Ce désir était d'ailleurs si natui-el, si logique qu'il avait été de\àné par l'Autriche. Montebello a signalé à Thouvenel l'affectation de complaisance de cette puissance envers la Russie, dans la question des chrétiens de Turquie. Des assurances de bonne volonté et de concours ont été transmises par Thun et par Revertera (1) à Gortchakoff, qui a répondu que l'attitude de la cour de Vienne dans cette affaire serait considérée à Pétersbourg comme la pierre de touche de ses nouvelles dispositions.

Encouragée par cet accueil, l'Autriche pousse bientôt plus loin l'insinuation : elle « cherche, écrit un peu plus tard Montebello, à prendre la Russie par son faible, en se montrant très disposée à attacher le grelot pour l'abrogation des clauses du traité de Paris qu'elle qualifie d'exorbitantes, seule chose à laquelle le prince Gortchakoff déclare assez dédaigneusement qu'elle est propre (2) ». Ces dispositions de l'Autriche prennent assez de corps pour motiver une demande d'explications de l'Angleterre à Vienne : Rechberg (3) ne les nie pas et lord John Russe! reçoit cet aveu avec une pénible surprise.

Thouvenel s'aperçut que la situation de l'Italie et la politique italienne de Napoléon III étaient devenues, de la part de la Russie, l'objet de préoccupations assez vives, pour qu'il fût nécessaii'e d'en contre-balancer l'effet,

(1) Le comte Thun, ambassadeur, et le comte Revertera, chargé d'affaires d'Autriche à Pétersb.iurg.

(3) Premier ministre autrichien.

En attirant son attention siu- le rapprochement ébauché entre Vienne et Pétersbourg, la prochaine entrevue de Varso^de lui inspira le désir de garantir la Russie contre la tentation de céder aux avances de l'Autriche. S'il ne dépendait pas de lui de le faire au moyen de concessions sérieuses en Italie, du moins pouvait-il enlever à l'Autriche le monopole des complaisances pour la politique russe en Orient, Il savait qu'une entente sur ces questions avec la France souriait bien plus àla Russie qu'une entente avec la cour de Vienne, et qu'un mot de lui suffirait à rendre Gortchakoff sourd à toutes les insinuations de Rechberg. Telles sont les raisons pour lesquelles il se décida à prendre l'initiative de propositions visant l'Orient.

Les intérêts de la Russie en Orient trouvaient non pas une satisfaction immédiate, mais une sérieuse garantie d'avenir dans la seconde partie du mémorandum de Tliouvenel remis à Gortchakoff le 25 septembre 1860. Comme dans la partie relative à l'Italie, diverses hypothèses étaient examinées dans cette seconde partie qui traitait de l'Orient et dont voici le texte :

« 1° La France admet pleinement qu'en prévision des désordres qui viendi'aient à éclater dans l'empire ottoman, un accord préalable entre les grandes puissances détermine les conditions d'une intervention européenne. Si cet accord ne pouvait être conclu, elle ne ferait, en ce qui la concerne, aucune objection à ce que la Russie et l'Autriche prissent les mesures qu'elles jugeraient nécessaires pour protéger les populations chrétiennes de l'Herzégovine, de la Bosnie et de la Bulgarie.

« 2^ Dans le cas où les efforts des puissances, auxquelles elle serait toujours prête à s'associer sous la forme d'une action collective, ne réussh-aient pas à conjurer une catastrophe en Orient, la France consenth-ait volontiers à rechercher et à poser éventuellement, d'accord avec la Russie, et ensuite à faire accepter par les autres cabinets, les bases d'une nouvelle organisation de la Tm-quie d'Europe, qui exclurait d'une façon formelle l'idée d'une acquisition territoriale au profit d'une des puissances signataires du traité du 30 mars 1856. Les bases de cette entente seraient immédiatement discutées dans des conférences confidentielles, tant à Paris qu'à Saint-Pétersbourg.

« 3° Si, contrairement à leurs désirs et à leurs vues désintéressées, la dissolution de l'empire ottoman paraissait devoir entraîner un démembrement de quelques-unes de ses parties au profit d'une ou plusieurs des puissances signataù-es du traité de Paris, la France et la Russie s'entendraient pour empêcher que l'équilibre actuel des forces entre les grands États de l'Europe en fût altéré. »

La France acceptait que la Russie communiquât à l'Autriche, dans la prochaine entrevue de Varso\àe, la partie du mémorandum concernant l'Orient, aussi bien que celle qui \isait l'Italie. Mais dès l'instant qu'ils furent assurés du concom's éventuel de Napoléon III, Alexandre II et Gortchakoff préférèrent s'en tenir pour l'Orient à une entente exclusive avec lui. « Sur la question d'Orient, dit le tsar à Montebello, je demande à l'empereur que tout reste secret entre nous. C'est avec vous, et avec vous seuls que je désire la traiter. Je suis d'accord avec vous sm' les bases que vous indiquez et qui ne sont encore que très générales. Nous ne cesserons pas d'être d'accord, j'en suis sûr, quand nous \dendrons à les préciser (1). » C'est moins siu' le consentement universel de l'Europe que sur le concours et la complicité d'une puissance qu'Alexandre II et Gortchakoff se sont toujours plu à compter pour atteindre leur but en Orient et opérer cette retouche au traité de Paris, dont il manquait au mémorandum de Thouvenel d'avou' fait mention, pour répondre entièrement à leurs vœux. Cette puissance a été la France, depuis le rapprochement qui suivit la paix de 1856 jusqu'à la tension dont furent cause les événements de Pologne. Et ce n'est pas au moment où la France leur ouvrait un horizon aussi vaste qu'Alexandre II et Gortchakoff allaient renoncer au tête-à-tête avec eUe.

Sans doute est-ce à cette seconde partie du mémorandum que la première doit d'avoh- été aussi bien accueillie à Pétersbourg. A la communication du document, Alexandre II répondit en faisant dire à Montebello qu'il avait été très sensible à cette marque de confiance de Napoléon III, donnait une entière adhésion aux principes posés par le gouvernement français et s'emploierait volontiers à faire prévaloh-, à Varsovie, ceux qui concernaient l'Italie ; car, pour les autres, il préférait qu'ils restassent secrets entre la France et lui. Il renouvela de \'ive voix ces mêmes assiu^ances, en recevant des mains de Montebello la lettre autographe de Napoléon III, envers qui il s'est appliqué à ne pas demeurer en reste de cordialité et de confiance. H s'est plu à évoquer le souvenir de l'entrevue de Stuttgart comme pour atténuer et démentir d'avance les préventions de la France contre l'entrevue de Varsovie. H semble réellement s'être excusé presque de l'avoir acceptée, tant il a mis de soin à en expliquer minutieusement les circonstances initiales. Non seulement enfin il a promis qu'il n'y serait rien dit dont la France pût prendre ombrage, mais il a exprimé le désir de pouvoir y être utile à Napoléon III,

(1) Audience du 10 octobre 1860.

rn faisant partager à d'autres la confiance que lui-même éprouvait pour l'empereur : « Puisque l'entrevue de Varsovie que je n'ai pas cherchée, je vous le répète, doit avok lieu, je pense, a-t-il dit (1), qu'on peut en tirer bon parti. Depuis quelque temps, il s'est élevé en Europe des défiances qui pourraient devenir dangereuses, si on leur laissait prendre plus de corps. Je voudrais contribuer à les dissiper. » Arrivant ensuite à l'examen des bases mêmes du mémorandum, Alexandre II s'est exprimé ainsi : tt Je demande à l'empereur Napoléon de me faire savoir directement de lui à moi si les bases d'entente confidentielles que vous avez été autorisé à communiquer au prince Gortchakoff sont bien l'expression exacte de sa pensée et s'il se les approprie. J'y adhère quant à moi complètement et je suis prêt à vous donner mon concours pour les faire prévaloir. Mais cette assurance m'est nécessaire pour que je puisse en faire à Varsovie l'usage que je déske. Je ne parle que de ce qui a rapport à l'Italie. »

Être assuré que le mémorandum traduit bien fidèlement la pensée même de Napoléon III : voilà la seule réserve que formule Alexandre II avant de faire siennes des suggestions aussi distantes de la solution qu'U avait jusqu'alors poursuivie en Italie. Quant à Gortchakoff, c'est sans même exprimer une réserve, sans fake l'ombre d'une observation qu'il donne son assentiment. Devant une adhésion aussi immédiate, aussi complète, on est conduit à se demander s'ils n'avaient pas simulé des illusions, des espérances qu'ils n'avaient pas, pour amener la France à leur offrù-, siu" un autre terrain, une compensation à la déception qu'elle s'imaginerait leur infliger en Italie. L'hypothèse n'est pas inadmissible. Toutefois, pom- qu'elle fût vraie, il faudrait d'abord qu'Alexandre II et Gortchakoff eussent lu, depuis le début de la partie, dans le jeu de Napoléon III; ensuite, qu'ils eussent joué leur rôle avec une persévérance, un art, un accent de conviction et de sincérité capables de tromper non seulement à distance Walewski, Thouvenel et Napoléon III, mais sur place un observateur aussi sagace que Montebello ; enfin, qu'Us eussent été beaucoup moins accessibles qu'ils n'en ont eu l'air à la crainte de la révolution et du droit des peuples, puisque, de prime abord et de propos délibéré, ils auraient pris leur parti du sacrifice de leurs principes et ne les am-aient défendus que pour s'en fake payer l'abandon.

C'est faire, à notre avis, la part bien large à l'hy^jothèse, dans le seul intérêt de ramener à un principe unique la pohtique d'Alexandi'e II et de Gortchakoff. Or, il ne nous semble pas que leur politique puisse être

(1) Audience du 10 octobre 1860.

subordonnée à une préoccupation exclusive de toute autre, et c'est précisément cette opinion qui nous mettra en garde contre la tentation d'admettre les hypothèses précédentes. La politique d'Alexandre II et de Gortchakoff a été, moins que toute autre, soumise à une influence unique, et il serait aussi abusif de vouloir expliquer leur attitude en présence de l'unification italienne par la seule crainte de la révolution et du droit des peuples que par la seule pensée de l'Orient. C'est dans une combinaison de ces deux préoccupations qu'il faut chercher l'explication de leurs fluctuations, de leurs contradictions, et là, comme en beaucoup d'autres cnconstances, ils ont subi l'influence d'intérêts multiples, dont lem- attitude a été en quelque sorte la résultante.

Tout ce qu'on peut conclure de l'accueil fait par eux au mémorandum de Thouvenel, c'est que la perspective d'une entente avec la France sur les affau-es d'Orient a compensé, à leurs yeux, le démenti infligé à leurs principes en Italie et les a déterminés à se contenter, sur ce terram, d'une satisfaction partielle et limitée. Et cela revient à dii'e que, sans être exclusif, l'intérêt oriental a poiu'tant, dans l'espèce, été prépondérant. Que, pour neutraliser les inquiétudes inspirées au tsar par le mouvement révolutionnaire italien, Napoléon III et Thouvenel aient eu recours au moyen infaillible d'un échange de vues sur l'Orient, c'est la preuve qu'Us ne mettaient pas en doute la prédominance de l'intérêt oriental sm' tout autre, dans la politique russe ; et que ce moyen ait effectivement obtenu le résultat voulu, c'est encore la preuve qu'ils ne s'étaient pas trompés. Plus ont été sincères, profondes, durables les craintes éveillées chez Alexandre II et Gortchakoff par les événements d'Italie, plus se manifestent la puissance, l'attrait de l'intérêt qui en a compensé l'influence sur leur esprit, les a rendus dociles aux désirs de la France et insensibles aux avances de l'Autriche.

Édifié à cet égard, Thouvenel n'hésite pas à compléter l'œuvre commencée par le mémorandum et la lettre autographe de Napoléon III, à rompre définitivement avec la tactique du silence éiiigmatique et des réticences, et à faire pour ainsi dire sa confession. Une action matérielle immédiate en Italie est impossible, fait-il dire à Pétersbourg. D'abord, le résultat même en serait éphémère. Et puis, qui s'en chargerait?

L'Autriche est trop occupée chez elle. La Prusse et la Russie sont mises hors de cause par leur situation géographique. L'Angleterre ne s'en soucierait pas. Reste donc la Fi'ance. Elle ne le fera pas :

« La France ne pourrait recommencer sous Napoléon III en Italie ce qu'elle a entrepris sous Louis XVIII... La France impériale n'est pas révolutionnahe. La haine qu'elle excite dans un certain camp démontre assez qu'on l'y regarde comme l'ennemie la plus redoutable et la plus décidée de la démagogie. Mais il n'est ni dans sa nature, ni dans sa puissance d'empêcher les chutes ou les transformations que le temps et les fautes des hommes ont préparées. La malveillance et la calomnie peuvent seules prétendre que l'emperem' n'ait pas vu sans un profond regret se dérouler les événements dans les États romains et le royaume de Naples... Nous n'approuvons pas ce qui se passe en Itahe, notre conscience désavoue les moyens employés et notre raison, d'un autre côté, ne nous permet pas de nous y faire le champion des régmies détruits. Que sortira-t-il de ce volcan en éruption? Nul ne le sait et il serait téméraù-e de se tracer d'avance une conduite arrêtée. Consacrer tous ses efforts à prévenir une guerre générale et désastreuse pour la ci\ilisation ; tâcher, si j'ose ainsi parler, que les puissances bien portantes de l'Europe, grâce à une entente intelligente et loyale, ne se laissent ni gagner par les terreurs des puissances malades, ni dominer par leurs nécessités ; préparer par cette entente une solution à de redoutables problêmes : voilà, à mon avis, le but que doivent se proposer les cabinets et l'œuvre à laquelle nous sommes prêts à concouru' (1). »

C'est bien la fin de l'équivoque par laquelle le gouvernement impérial se dérobait depuis deux ans à l'alternative qui se posait devant lui. Napoléon lui-même a compris l'impossibilité de se soustrau'e plus longtemps à cette alternative et a opté pour le même parti que son ministre : la franchise. Ayant mandé Kisselef, il lui déclare qu'il approuve pleinement les bases posées dans le mémorandum ; que la seule hypothèse dans laquelle ait raisonné Thouvenel est celle d'une attaque du Piémont contre la Vénétie ; que son but a été de faire connaître à la Russie les conditions auxquelles, dans cette hypothèse, il serait possible à la France : 1° de rester neutre ; 2° de travailler dans un congrès au rétablissement d'un ordi'e normal et stable en Italie.

La franchise de Napoléon III et de Thouvenel ne provoque aucune déception à Pétersbourg, oiî leurs explications ne dissipent nullement

(1) 17 octobre 1860.

la satisfaction produite pai- le mémorandum : et c'est sous l'impression de cette satisfaction qu'Alexandre II et Gortchakoff se mettent, quelques Jours après, en route pour Varsovie.

Leur attitude, au cours de l'entrevue, ne laisse aucun doute sur la sincérité de leur adhésion aux vues de la France et de leur renonciation à poursuivre en Italie une satisfaction moins limitée que celle à laquelle Napoléon III s'est montré disposé.

L'Autriche est, en effet, venue à Varsovie avec l'intention bien arrêtée de chercher à gagner la Russie par l'intérêt et par la crainte : par l'intérêt, en se montrant favorable à l'abrogation des clauses blessantes du traité de Paris ; par la crainte, en agitant aux yeux des hommes d'État russes le spectre de la révolution. La Russie a écarté la première question, en déclarant qu'elle ne voulait entraver par aucune considération personnelle l'œuvre de conciliation qu'elle avait entreprise. Sur la seconde, elle a accepté la discussion et laissé Rechberg développer ses arguments sur la Vénétie, la Hongrie, la Pologne, le Rhm même et dévider l'écheveau de ses griefs contre la France. A toutes ces sollicitations, Gortchakoff a opposé la même réponse : « C'est une coalition que vous nous proposez et nous n'en voiûons pas, même sous la forme éventuelle sous laquelle vous la présentez. » Et retournant contre l'Autriche l'argument sm* lequel elle avait compté le plus pour détacher la Russie de la France, il a continué : « Une coalition irait d'ailleurs contre votre but ; elle jetterait l'empereur des Français dans les bras de la révolution. L'Europe est malade, nous le voyons comme vous ; mais nous croyons que votre remède hâterait la crise que vous redoutez. Nous avons la profonde conviction que l'empereur Napoléon est la seule individualité avec laquelle on puisse espérer la sortir du chaos où elle menace de tomber (1). »

L'effet de ce langage sur Rechberg et François-Joseph a été profond. Ils y ont vu le démenti le plus formel aux espérances que leur avait fait concevoh' l'amélioration survenue dans les dispositions d'Alexandre II, la facilité même avec laquelle il avait accepté l'entrevue. Ils en ont éprouvé un vif désappointement. « Nous avons ôté à l'Autriche, disait Gortchakoff à Montebello, tout espoir d'un concours matériel de notre part, et l'empereur a déclaré qu'il ne prendrait jamais les armes que pour les intérêts de son empke, dont il voulait être le juge. En un mot, nous avons convaincu l'Autriche qu'elle devait désespérer d'entraîner

(1) Montebello, 3 novembre 1860.

la Russie dans une coalition, et c'est là le grand résultat de l'entrevue de Varsovie. Je n'espère pas que nous ayons beaucoup modifié au fond les dispositions de cette puissance, mais elle a emporté une cruelle déception. » Et Montebello définissait lui-même ainsi le résultat moral de l'entrevue : « Désormais, on saura qu'il faut renoncer à entraîner la Russie dans une coalition contre la France (I). »

On pouvait, en effet, le savoir d'autant mieux qu'une entente était apparue, entre la France et la Russie, sur la question qui paraissait la plus susceptible de les diviser. Aussitôt après les explications préliminaires, Alexandre II, non sans réclamer le secret absolu, avait produit les idées contenues dans le mémorandum de Thouvenel. L'accueil fait par Rechberg et Hohenzollern (2) à cette communication fut froid. Mieux vaudrait, observa Rechberg, s'entendre sur les moyens de prévenir l'agression du Piémont contre la Vénétie que de s'en tenir à raisonner sur cette liy|Dothèse ; les vues de Napoléon III pourraient servir de bases aux délibérations d'un congrès, sans attendre l'éventualité prévue • en tout état de cause, au cas où l'Autriche attaquée serait victorieuse, elle ne pouvait prendre d'avance aucun engagement relativement à la Lombardie. Quelle était, demanda Hohenzollern, la portée du mot abstention appliqué à l'Allemagne? Ce mot ne devait pas, à son avis, s'entendre de mouvements de troupes à l'intérieur du territoire fédéral. En tout cas, l'abstention de l'Allemagne cesserait si le territoire fédéral était attaqué. Les réponses de Gortchakoff furent parfaitement conformes à l'esprit du document français. L'Autriche, répliqua-t-il, était prévenue des conditions auxquelles la France s'abstiendrait de soutenir le Piémont, et il avait trop de confiance en la sagesse de la cour de Vienne, pour croire qu'elle franchirait les limites au delà desquelles elle trouverait la France en face d'elle. Quant à l'idée d'un congrès, il la jugeait prématurée, tout en se déclarant prêt à en accueillir la proposition, si l'Autriche en prenait l'initiative. Il fut convenu que chacun des deux mmistres d'Autriche et de Prusse remettrait à Gortchakoff une lettre précisant sa pensée et celle de son souverain : Pétersbourg serait l'intermédiaire des échanges de vues entre Paris, Vienne et Berlin.

La mort de l'impératrice-mère, en rappelant Alexandre II à Pétersbourg, vint couper court à ces pourparlers. Le tsar reprit le chemin de sa capitale, sans s'être laissé entraîner au delà des limites, encore très restreintes, qu'il avait fixées à son rapprochement avec Vienne. Son

(1) M:ntebello, 3 novembre 1860.

(2) Premier ministre prussien.

attitude, au dii'e de Montebeilo, avait été réservée ; celle de l'empereur d'Autriche, contrainte et embarrassée. Entre le tsar et lui, François- Joseph avait senti s'interposer des souvenirs que le temps n'avait pas complètement effacés et surtout une tierce personne qu'Alexandre II tenait beaucoup à ménager.

De retour à Pétersbourg, Gortchakofî communiqua à Montebeilo les lettres des ministres de François-Joseph et de Frédéric-Guillaume. Rechberg proposait de s'entendre pour prévenir une attaque du Piémont contre la Vénitie et se déclarait prêt à participer à toute négociation ou congrès destinés à maintenir le statu quo de Villafranca et de Ziu-ich. H refusait énergiquement d'admettre pour l'Autriche, en cas de guerre, l'inégalité résultant d'une garantie accordée au Piémont au sujet de la Lombardie, et protestait non moins vigoureusement contre la prétention d'imposer l'abstention à l'Allemagne. Plus conciliante de fond et de forme, la lettre de Sclileinitz reconnaissait que le mémorandum français renfermait les éléments d'une entente possible ; demandait si la France prétendait interdire à l'Autriche de faire de la Lombardie le théâtre d'opérations militaires ; réclamait pour l'Allemagne le droit d'assurer, par des mesures de précaution, la sécurité du territoire fédéral ; sollicitait des éclaircissements sur le sort réservé, dans la reconstitution future de l'Italie, aux souverains dépossédés ; ergotait enfin sur la neutralisation d'une partie de la Savoie.

De ces deux lettres, celle de Rechberg au moins faisait apparaître, entre les vues de l'Autriche et celles de la France, une divergence initiale, une antinomie qui ne laissaient aucune chance à une entente. Entre Paris d'une part. Vienne et BerUn de l'autre, s'engage cependant une négociation où la Russie joue le rôle d'intermédiaire, ou plutôt de personne interposée. Satisfaite, semble-t-il, de l'importance et du prestige que lui donne ce rôle, elle s'y renferme consciencieusement, sans rien faire pour entraîner Napoléon III au delà des limites qu'il a mises à ses propres concessions. Le système préconisé par l'Autriche concorde pourtant infiniment mieux que celui de la France avec les principes qu'Alexandre II et Gortchakoff se sont efforcés de fah'e prévaloir avant la réception du mémorandum français.

La convocation immédiate d'un congrès destiné à prévenir une attaque du Piémont contre la Vénétie et à évoquer sans délai toute la question italienne devant l'Europe eût évidemment offert aux principes conser vateurs une revanche bien autrement éclatante et complète que la garantie d'une neutralité et la perspective d'un congrès, subordonnées toutes deux par la France à une condition expresse : l'offensive du Piémont. Alexandre II et Gortchakoff ne sont pas tellement inféodés à Napoléon III qu'ils ne s'en rendent compte. Sans sortir de son rôle, Gortchakoff laissait cependant deviner sa préférence pour le système autrichien, en déclarant son adhésion acquise d'avance à toute proposition de congrès, d'où qu'elle émane. Mais à cette déclaration se borne la manifestation de son sentiment, et encore l'atténue-t-il en ajoutant qu'il ne prendra l'initiative d'aucune proposition de ce genre.

Les observations de Rechberg et de Schleinitz provoquent une réplique de Thouvenel, et cette réplique est pour lui l'occasion d'accentuer son opposition à une intervention immédiate. De cette opposition, il donne d'abord les raisons officielles : la crainte de l'impression que produii'ait en Italie la convocation d'un congrès impliquant une immixtion étrangère ; les difficultés que rencontrerait l'accord des cabinets ; l'impossibilité pour les puissances de se passer de l'adhésion de l'Angleterre et, pour celle-ci, de revenir sm* l'opinion émise. Mais à Montebello Thouvenel donne aussi d'autres raisons et découvre le fond de sa pensée : « La France est décidée, lui écrit-il, à répudier toute solidarité dans les fautes de l'Italie. D'un autre côté, il ne saurait lui convenu* de s'aliéner les sympathies d'une nation voisine en lui déniant d'une manière absolue la faculté de se constituer à ses risques et périls sous une forme nouvelle. L'Angleterre assurément n'adopterait jamais un pareil plan de conduite et U ne serait conforme ni à nos intérêts, ni même à ceux de l'Europe d'abandonner la péninsule à une influence exclusive. Nous ne saurions enfin, dans nos déterminations ultérieures, faire abstraction des relations de commerce et de navigation que nous entretenons avec la péninsule et les sacrifier à des principes qui ne seraient pas suivis, dans une égale mesure, par toutes les puissances (1). )'

Plus le langage de Tliouvenel s'affi'anchit de réticences, plus on aperçoit la divergence des mobiles auxquels obéit sa politique avec les idées dont s'inspu-ait, au début de la crise italienne, l'attitude d'Alexandre II et de Gortchakoff; et plus cette divergence s'affirme, plus on se rend

(1) 3 décembre 1860.

compte de l'espèce de désistement auquel ont souscrit ces derniers.

La même conclusion se dégage de leur conduite en présence de l'agonie de la monarchie napolitaine. En novembre 1860, le gouvernement français leur communique les instructions données à l'amiral de Tinan, commandant l'escadre chargée de mettre le blocus devant Gaëte. Bornant la mission de cette escadre à empêcher l'attaque de la ville par mer, sans pouvoir intervenir contre les assaillants, ces instructions réduisent le rôle de cette force navale à une démonstration platonique sans efficacité possible. Aucune observation n'est faite, aucun vœu n'est exprimé à Pétersbourg. Peu après arrive à la cour de Russie le général Cutrofiano, envoyé par le roi de Naples auprès d'Alexandre II pour tenter une suprême démarche. Le tsar le reçoit, malgré son grand deuil, lui prodigue les assm'ances de sympathie, mais ne lui laisse aucune illusion quant à l'espoir d'une assistance effective.

En même temps prend fin la négociation amorcée à Varsovie sur les affaires d'ItaUe. La Prusse, la première, reconnaît l'impossibilité de réunir un congrès préventif. L'Autriche, après une dernière tentative pour amener la France à séparer, en tout cas, sa cause de celle du Piémont, abandonne aussi la partie et le fait savoir à Paris, Au début de 1861, Thouvenel mande à Pétersbourg qu'il considère comme épuisés pom- le moment les pourparlers engagés à Varsovie.

Un revii'ement des plus sensibles s'est donc produit, dans l'attitude d'Alexandre II et de Gortchakoff en présence de la révolution italienne, à dater de la remise du mémorandum de Thouvenel. Ce revirement prouve évidemment qu'ils ont subi, à partir de ce moment, l'influence d'un intérêt étranger aux événements de la péninsule et cet intérêt ne peut avoir été que celui d'une entente avec la France sur les affaires d'Orient.

Doit-on en conclure que la crainte de la révolution, ou bien n'avait jamais exercé d'influence véritable sur leur esprit, ou bien ne pouvait pas, à l'occasion, reprendre ascendant sur eux? Montebello ne l'a pas pensé et s'est efforcé de mettre le gouvernement français en garde contre la fausseté et le danger d'une telle conclusion. Rappelant ce que Gortchakoff avait dit à Rechberg, que la Russie ne pourrait rester Vamie d'une France révolutionnaire, il commentait ainsi cette déclaration : « Le prince Gortchakoff avait peut-être plus raison qu'il ne le pensait lui-même; car son esprit très libre et que le culte des principes n'enchaîne pas plus étroitement qu'il ne le faut pourrait bien être tenté de passer certaines bornes : mais la conscience de l'empereur l'arrêterait sur la limite. C'est la résultante de ces deux forces, l'esprit libre du prince Gortchakoff et

le cœiir honnête de l'empereur Alexandre, qui compose aujourd'hui la politique de la Russie (1). » Cette politique subissait, d'ailleurs, la loi de contingences supérieures aux dispositions et aux tendances personnelles de tel souverain ou de tel ministre, et ces contingences imposaient aux complaisances de la Russie envers la révolution une limite, au delà de laquelle Alexandre II et Gortchakoff devaient nécessairement se retrouver d'accord. « L'Autriche, écrivait Montebello, a cherché à gagner la Russie par les intérêts et par les principes : elle a échoué. Y réussira-t-eUe? La réponse à cette question est en Hongrie et en Pologne. >'

C'était bien en Pologne que devait sombrer l'entente franco-russe ; mais ce n'était pas à l'Autriche que devait profiter ce naufrage. Tandis que le moindre symptôme de rapprochement entre Pétersbourg et Vienne répandait l'alarme à Paris, l'intimité flagrante entre Berlin et Pétersbourg continuait à n'inspirer aucune inquiétude. Tant s'en faut : ne laissait-elle pas espérer que la Russie servirait de trait d'union entre la France et la Prusse?

Gortchakoff s'y offrait de lui-même. A la fin d'octobre 1859, le prince régent Guillaume et l'empereur Alexandre avaient eu une entrevue à Breslau. A l'en croire, Gortchakoff aurait chapitré le baron de Schleinitz jusqu'à le convaincre qu'il était 'de l'intérêt de la Prusse de vivre en bonne intelligence avec la France. « L'empereur Napoléon ne peut-il pas, lui eût-il dit, attribuer à votre attitude pendant la dernière guerre la nécessité où il s'est vu de s'arrêter à moitié chemin? Vous avez à refaire votre situation auprès de la France ; il est de votre intérêt qu'elle soit bonne et qu'on le sache (2). » Gortchakoff avait cru ou feint de croire qu'il avait convaincu Schleinitz : « Nous vous amenons la Prusse )\ avait-il dit à Montebello, en lui racontant l'entrevue.

H. n'en était probablement pas aussi sûi' qu'il le disait ; il n'avait peutêtre même pas tant d'ambition : mais la Russie avait trop d'intérêt à mener de front l'entente prussienne et l'entente française pour que Gortchakoff ne tînt pas à fahe régner la concorde entre Berlin et Paris. Sans le prendre au mot lorsqu'il se flatte d'amener la Prusse à la France

(1) 17 novembre 1860.

(2) Montebello, 2 novembre 1859.

310 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉOiN III

on doit cependant rendre justice à ses efforts pour les faire vivre en bons termes. Le rôle qu'il avait assumé à Breslau, à l'automne de 1859, il l'a encore joué à Varsovie, en octobre 1860, quand il s'est chargé de transmettre au souverain et au premier ministre de Prusse les idées de Napoléon III et de Thouvenel sur la pacification et la réorganisation de l'Italie.

Il n'a pas eu d'aiUeurs beaucoup de mal à se donner pour empêcher la crise italienne d'exercer un contre-coup fâcheux sur les rapports francoprussiens. La Prusse n'avait pas, dans la question, d'intérêt assez direct, l'Autriche elle-même était trop disposée à la résignation pour que la quiétude de la Russie risquât d'être troublée par un réveil d'antagonisme entre Berlin et Paris. Bien plus, l'affaiblissement de l'Autriche et l'unification de l'Italie étaient vus d'un bon œil, sinon par Guillaume et Schleinitz, résignés mais inquiets, au moins par Bismarck, heureux de voir le Piémont montrer et préparer les voies à la Prusse en Allemagne.

C'est parce que la crise italienne n'éveillait plus à Berlin que réprobation platonique ou intérêt sympathique qu'elle reste désormais sans influence appréciable sur les relations fi'anco-prussiennes. La part de la Russie dans ce résultat se borne à avoir secondé les circonstances.

Du reste, contrairement à l'illusion que Gortchakoff a entretenue et peut-être partagée, ce n'est pas à Berlin, mais bien à Pétersbourg que l'entente des deux cours a inspiré, alors, le plus d'attachement. Autrichien de sympathies, Schleinitz la déclarait condamnée par l'opinion publique et dénonçait les dangers d'une alliance franco-russe. La femme du régent confondait dans ses antipathies du moment Napoléon III et la Russie. Avoir été dépeint au prince royal comme un ami des Russes était, pour Bismarck, une raison d'être mal noté par ce prince. Au même moment, Bismarck, partisan déclaré de l'entente qu'on battait en brèche à Berlin, affumait au contrake sa foi dans l'influence de la Prusse à Pétersbom'g : « B nous reste encore, disait-il, de la guerre de Crimée et des complications de Pologne un crédit en notre faveur qui, habilement employé, peut nous laisser la possibilité de nous entendi-e avec l'Autriche sans rompre avec la Russie (1). «

Telle était, au printemps de 1860, l'opinion de Bismarck, de l'ambassadem* qui avait représenté la Prusse à Pétersbourg pendant la crise de 1859. Elle indique clah'ement que sa confiance dans la fidélité de la Russie envers la Prusse avait survécu à cette crise. Comme il ne peut

(1) Voir Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. I^r, chap. xi.

L'ENTREVUE DE STUTTGART. — L'ITALIE ET L'OlilENT 311

être question de naïveté, lorsqu'il s'agit d'un tel homme, il faut bien admettre que sa confiance reposait sur le raisonnement et l'expérience. N'était-elle pas en effet suffisamment justifiée par ces deux faits : qu'à l'époque de la plus grande intimité entre Paris et Pétersbourg, le gouvernement russe eût fait le jeu de la Prusse dans l'affaire des duchés de l'Elbe et qu'il n'eût pu être amené à la heurter de front dans la crise de 1869?

Encore montrait-il un louable désii de faire pardonner par la Prusse les concessions qu'il avait dû faire à la politique française. L'affaire des duchés ayant fait reparler d'elle en 1861, il recourut à sa tactique habituelle pour éluder une proposition de lord John Russel, bien accueilhe à Paris, et consistant à agir de concert à Copenhague et à Berlin en faveur d'un arrangement, Montebello écrivait à ce propos : « Le prince Gortchakoff est d'a^^s que les grandes puissances n'ont pas à sortir de la sphère des conseils qu'elles croiront devok adresser à l'une ou à l'autre des parties intéressées, tant que le traité du 10 mai 1852, qui assure l'intégiité de la monarchie danoise et l'ordre de la succession, ne sera pas mis en question (1). »

Si telle était l'attitude de la Russie, alors que la France était l'objet de ses prévenances, que ne pouvait en attendre la Prusse au cas où les chconstances viendraient à changer? C'est sous cette impression que Bismarck, après un court séjour à Paris, arriva au pouvou\ Sceptique sur les dispositions de Napoléon III à seconder jusqu'au bout la réalisation de ses plans, convaincu au contrah-e que la Russie pouvait y être entraînée, U était résolu à saisir la première occasion pour lui rendre service et fahre d'elle l'obligée de la Prusse. Cette occasion, il était réservé à la Pologne de la lui fournir.

C'était donc les intérêts de la Prusse, bien plutôt que ceux de l'Autriche, que pouvait servir une agitation en Pologne.

Les débuts de cette agitation, succédant de peu à la remise du mémorandum de Thouvenel, ont empêché la Russie de th;er le parti qu'elle se promettait de son accord avec la France sur la question d'Orient. Dès

(1) MontebeUo, 3 février 1861.

312 ALEXANDIIE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON III

1861, les progrès de l'effervescence polonaise lui imposent une contrainte et surtout raniment chez elle une crainte, qui influent sur sa politique orientale. Si des symptômes d'insubordination se manifestent en Herzégovine, ce n'est plus pour en profiter que Gortcliakoff en saisit l'Europe €t réunit chez lui les représentants des puissances : c'est pour s'élever avec violence contre la connivence des Garibaldiens avec les fauteurs de troubles en Herzégovine, réclamer l'envoi siu- place d'une commission turque, d'une flotte anglaise dans l'Adriatique, enfin étouffer au plus tôt ce foyer naissant d'incendie, dont il redoute la propagation en Pologne. Si le Monténégro fait mino de céder aux sollicitations du Piémont, en quête d'auxiïiaù-es contre l'Autriche, c'est pour couper court à ces pourparlers que Gortchakoff s'adresse à la France. Lorsque enfin la Porte propose de doter, pendant la vie du prince Couza, les principautés danubiennes d'un ministère et d'une assemblée uniques, il se prononce catégoriquement pour le statu quo. Partout et en toute circonstance, on sent chez lui la crainte d'encouragements donnés à la Pologne, soit par des insurrections, soit par des complaisances envers des aspirations nationales. Même en Orient, le principe conservateur, dont dépendent en Eiu-ope la sécurité et l'intégrité territoriale de la Russie, tend donc à reprendre le dessus et à dominer la politique d'Alexandre II et de Gortchakoff. Ces dispositions, en limitant leurs désirs à prévenir en Orient toute complication, toute explosion révolutionnahe, restreignent les manifestations de leur accord avec Napoléon III à l'appui loyal qu'ils prêtent à la France pour le règlement final de la question du Liban. Leur fidélité, en l'occurrence, trouve un stimulant dans le plaish* de faire pièce à l'Angleterre, très revenue de sa bienveillance primitive en faveur de l'intervention française en Syrie. Montebello, à qui ce sentiment inavoué n'a pas échappé, a su y fahe appel, pour obtenh l'adhésion de la Russie à quelque proposition qui rencontrait de l'opposition à Pétersbourg. Élève-t-elle par exemple des difficultés sur l'organisation administrative du Liban? « J'ai ajouté, écrit Montebello, que si, dans la question du Liban, la Russie rompait l'accord établi avec nous et qu'on la vît d'un côté avec l'Angleterre, tandis que nous serions de l'autre avec l'Autriche et peut-être la Prusse, je lui laissais à apprécier l'effet politique d'un tel partage (1). »

La plupart du temps, d'ailleiu-s, la France n'a pas eu besoin de recourir à cet argument pour que la Russie se ralliât, spontanément, à une solu-

(1) 24 mai 18G1.

tiou dont le principal titre à son intérêt était de déplaii'e à l'Angleterre. Ainsi, lorsque le terme fixé à l'occupation française du Liban étant échu la France prit l'initiative de réunir une conférence pour examiner si le départ du corps expéditionnaii-e pouvait, sans danger, s'effectuer à la date convenue, Gortchakoff fut le premier à se prononcer en faveur d'une prolongation de l'occupation, qui ne devait, à ses yeux, avoir d'autre terme que la pacification et l'organisation administrative du pays. Il alla même jusqu'à se montrer disposé à souscrii'e à l'augmentation de l'effectif. Nous ne croyons pas lui faire injure en pensant que, simultanément avec la préoccupation d'assurer la sécurité et le bien-être des populations libanaises, la satisfaction de favoriser l'adoption d'une mesure notoù-ement désagréable aux Anglais n'a pas peu contribué à inspirer son empressement.

On peut ainsi suivre, jusqu'au seuil de la crise polonaise, les traces de l'aversion que l'alliance anglo-française a inspirée à Alexandre II et à Gortchakoff et de l'influence, parfois salutaire, que cette aversion a exercée sur leur politique. Rester dans le sillage de la France et affaiblir autant qu'il dépend d'eux son accord avec l'Angleterre, c'est la seule action que leur permette dès lors en Orient la crise qui s'annonce en Pologne. Cette crise ne tardera pas à être pour le gouvernement anglais l'occasion d'une éclatante revanche : car il va travailler, avec plus de succès que n'en ont eu dans le même rôle Alexandre II et Gortchakoff, à brouiller les cartes entre Paris et Pétersbom'g.

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