CHAPITRE PREMIER
l'insurrection de POLOGNE. — LA CONVENTION ALVENSLEBEN
Mouvement national polonais. — Propagande en Europe, notamment en France. — Manifestations à Varsovie. — Déclaration d'Alexandre II à Montebello. — Gages spontanés de fidélité donnés par Napoléon III. — État des esprits en France. — Progrès de l'agitation en Pologne. — Wielopolski. — La presse française. — Note au .¥o«ifeMr. — Lettre de Napoléon III au tsar. —Dépêches de Thouvenel. — Entretien d'Alexandre II avec Montebello. — Explications de Thouvenel. — Succession d'attentats à Varsovie et engagement de Wengroff. — Impression à Pétersbourg. — Répercussion sur la politique extérieure de la Russie. — Mission Alvensleben. — Débat parlementaire et discours de BUlault. — Satisfaction à Pétersbourg. — Convention Alvensleben. — Sa portée et son but.
L'insurrection qui éclata à Varsovie dans la nuit du 10/22 au 11/23 janvier 1863 est le résultat d'une agitation qui commença à se traduire en actes dès la fin de l'année 1860.
Sans rendre à la Pologne la charte constitutionnelle et l'autonomie administrative qu'Alexandre I^r M avait octroyées en 1815 et que Nicolas I^r lui avait retii'ées à la suite du soulèvement général de 1830, Alexandre II avait cependant notablement adouci l'application du statut organique qui la régissait depuis 1832. En don de joyeux avènement, il lui avait accordé une amnistie et un nouveau vice-roi, IVIichel Gortchakoff, sous l'administration de qui elle avait cessé d'être comprimée, espionnée, garrottée. Ce relâchement de rigueurs, poussé jusqu'à
la tolérance et à la bienveillance, n'avait pas rallié à la Russie les sympathies des Polonais. L'immense majorité de la noblesse, restée très influente sur les masses populaii'es, était demeurée irréconciliable. Entre elle et le conquérant russe, elle avait continué à ne pas admettre de transaction. Loin de désarmer son hostilité, la détente de l'autorité gouvernementale avait ranimé ses espérances et rouvert les voies à son acti\dté en faveur d'une ambition qui n'était ni la conquête de la liberté individuelle, ni celle de l'autonomie administrative, mais bien celle de l'indépendance politique. Une société agricole fondée avec l'autorisation du gouvernement, était devenue un foyer de propagande nationale. Un comité directeur anonyme avait pris en main l'organisation et la conduite d'une nouvelle offensive contre la domination russe. Simultanément à ces préparatifs, s'était pom'suivie une campagne menée dans toutes les capitales d'Europe par les Polonais émigrés, afin de gagner l'opinion publique à la cause de l'indépendance polonaise. Nulle part la propagande de ces agents officieux n'avait été plus active qu'à Paris. « Mierolawski agissait sur les révolutionnaires, Ladislas Czartoryski sur la coiu", Zamoysld sur le faubourg Saint-Germain, Braniçki sur le prince Napoléon (1). »
L'esprit de révolte qui fermentait en Pologne s'y manifesta ostensiblement à partir de la fin de 1860. Inspiré par le comité anonyme, le peuple de Varsovie fit des obsèques solennelles à la veuve d'un général tué en 1831 et célébra par un chant séditieux l'anniversaire de l'insurrection de 1830. De pénibles événements marquèrent le séjour d'Alexandre II lors de la visite que lui firent à Varso\de l'empereur d'Autriche et le régent de Prusse. Le cortège impérial fut plusieurs fois accueM par des sifflets. Le jour d'une représentation de gala, la loge des souverains fut trouvée enduite de vitriol. Quand survhit la mort de l'impératrice douahière, les nobles polonais s'abstmrent de porter le deuU de leurs propres parents, pom ne pas paraître porter celui de la mère du tsar.
Alexandi'e II comprit aussitôt l'influence que pouvaient avou- sur les résolutions des Polonais les encom-agements qid lem* \dendraient des peuples et, plus encore, des gouvernements étrangers. La France lui parut à juste titre le pays où la cause polonaise éveiUait le plus de sympathies dans l'opinion publique et avait le plus de chance d'en obtenir de la part du gouvernement. Aussi prit-il le parti de placer, sans plus tard er, sa propre cause sous la sauvegai'de de la loyauté de Napoléon III. Ayant fait venir
(1) E. Ollivier, Empire liléral, t. VI, chap. m.
Montebello au Palais d'Hiver, le 2 janvier 1861, il lui tint ce langage : « J'ai désiré vous voir pour vous parler de la Pologne. J'ai voulu donner à ce que j'ai à vous dire le caractère d'un entretien personnel avec l'empereur Napoléon, et c'est pour cela que je m'adresse directement à celui qui le représente auprès de moi. Je prie l'empereur de ne voir dans mes paroles qu'une preuve de confiance et d'amitié. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que vous savez aussi bien que moi. Partout les esprits s'agitent ; je regarde une insurrection en Hongrie comme malheureusement très probable. De là à la Galicie, il n'y a qu'un pas. Si l'insurrection tentait de franchir les frontières de Pologne, je suis en mesure de la comprimer et, dans ce cas, je ne plaisanterais pas. Ce serait un grand malheur pom' un pays dont l'état allait s'améliorant d'année en année et, pour moi, ce serait une douloureuse nécessité devant laquelle je ne reculerais pas. Je n'ai pas conquis la Pologne, j'en ai hérité et mon devoir est de la maintenir. J'ai la confiance d'avoir fait pour elle tout ce qui était en mon pouvoir ; j'aurais voulu fake plus, je ne l'ai pas pu. En me reportant à mes souvenu's de Stuttgart, je me rappelle que l'empereur Napoléon me disait : pourquoi ne donneriez-vous pas une amnistie générale? Je lui répondis qu'il m'était impossible d'amnistier les chefs de l'insurrection qui, à l'étranger, n'avaient jamais cessé de conspher. Mais j'ai étendu l'amnistie à tous ceux qui ont fait leur soumission. Mon désh" était de voir prospérer le royaume de Pologne sous le sceptre de l'empereiu" de Kussie. Cette pensée n'eût été praticable que dans des temps de calme et nous en sommes loin pour le moment. Dans l'intérêt même de la Pologne, il faut y maintenir l'ordi'e et j'y suis préparé. Si une insurrection y éclatait, elle serait sévèrement réprimée. Ce n'est pas là, j'en suis sûr, ce que veut l'empereur Napoléon et je ne vois pas en quoi la France pourrait en profiter. Mais, à côté de lui, au Palais-Royal, il y a un centre permanent de menées et d'intrigues. Quoiqu'en pareille matière les preuves soient difficiles à donner, nous avons des indices nombreux et certains. Faites-le savoir à l'empereur Napoléon, sa loyauté fera le reste. Dites-lui que je compte toujours sur lui ; j'espère du moins que je puis toujours y compter. En vous parlant comme je l'ai fait, je vous le répète, je crois lui donner une nouvelle preuve de confiance et d'amitié. Je verrais avec douleur nos relations compromises après avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour les cimenter de plus en plus (1). »
(1) MontebeUo, 3 janvier 1861.
Avertir loyalement Napoléon III des rigueurs qu'une insurrection attirerait sur la Pologne; lui dénoncer la propagande exercée, jusque dans sa famille, par les agents polonais à Paris ; faire directement appel contre l'influence de ces agents et de leurs protecteurs à ses sentiments personnels, à l'amitié mutuellement promise ; lui indiquer enfin que le sort même de l'entente franco-russe pouvait se trouver mis en jeu : tel est l'objet de la franche et confiante déclaration dont Alexandre II prit l'initiative à l'égard du gouvernement français, aussitôt que la situation devint menaçante en Pologne.
Avant même d'en avoir été informé, Napoléon III avait donné au tsar un gage de sa fidélité à leur entente. Quelques jours auparavant, Kisselef était venu dire à Thouvenel que l'on confectionnait à Paris des uniformes pour une légion polonaise. Thouvenel en avait référé au ministre de l'intérieur, qui démentit le renseignement. Il avait interrogé Cavour, qui s'était défendu d'avoir jamais ordonné pareille commande ni songé à former une telle légion. L'occasion avait néanmoins paru propice à Thouvenel pour appeler l'attention de l'empereur « sur des menées auxquelles on commençait à crou-e à Saint-Pétersbourg et qui pouvaient être de nature à altérer nos excellentes relations avec la Kussie )\ Ayant alors mandé chez lui le prince Czartoriski, Napoléon III lui avait déclaré qu'il le verrait avec déplaisir s'occuper d'intrigues que le gouvernement français réprouvait, « attendu que l'empereur de Russie était le souverain de l'Europe dont Sa Majesté avait reçu le plus de marques d'amitié et avec lequel elle désirait le plus rester dans les termes d'une étroite intimité ». Thouvenel informait Montebello de ces faits le jour même (1) où Alexandre II tenait à notre ambassadeur le langage que nous avons rapporté.
n en avait certainement coûté à Napoléon III d'exprimer sa réprobation à Czartoriski. Pour prendre cette attitude, il avait dû fahe violence à ses sentiments personnels et passer outre à ceux de la quasiunanimité des Français. Personnellement, il était de cœur avec les Polonais. « J'ai changé ma manière de voh sur bien des points, disait-il à l'un de ses amis, mais je pense sur la Pologne comme en 1831 (2). » Or, en 1831, ainsi que ce lui sera bientôt rappelé, il était parti sm* un appel des insurgés polonais et s'était arrêté aux frontières en apprenant le sac de Varsovie. Ressusciter la Pologne lui paraissait, à tort du reste, une tradition de Napoléon P^". Dans l'opinion publique, la cause polo-
(1) 2 janvier 1861.
(2) E. Ollivier, Empire lihcraï, t. VI, chap. m.
naise réunissait les sympathies de tous les partis, conservateurs, révolutionnaires, catholiques, bonapartistes ; à la cour lui étaient acquises les influences habituellement rivales de l'impératrice et du prince Napoléon. Walewski ne pouvait faire moins que de soutenir ses demi-compatriotes. Jamais ne s'était manifestée pareille unanimité, à laquelle ne faisaient exception que la princesse Mathilde, Morny, Fould et aussi Thouvenel que nous venons d'entendre dénoncer à l'empereur les efforts des agents polonais en vue de le compromettre. Sans doute Napoléon III n'aurait-il pas écouté la voix de son ministre, s'il ne s'était considéré lui-même comme lié envers le tsar par les services reçus de la Russie et par ses propres assurances de loyale et fidèle amitié. La semonce à Czartoriski constitue une victoire remportée par ses scrupules de loyauté sur ses sympathies polonaises.
Celles-ci n'en étaient encore qu'au début de leurs épreuves. En effet, le mouvement révolutionnaire s'accentue bientôt et deux manifestations violentes viennent coup sur coup en révéler les progrès. Le 25 février 1861, anniversaù-e d'une défaite russe, une collision se produit à Varsovie entre la troupe et les manifestants, qui, au sortir des églises, se sont formés en procession, précédés de drapeaux et chantant des hymnes patriotiques. Le sm'lendemain, le môme fait se renouvelle et, cette fois, cinq des manifestants restent sur le carreau. Effrayé, le vice-roi commet la faute de destituer le colonel et le général dont les troupes ont été engagées dans ces incidents et de confier la sûreté de la viUe à un comité de notables. Cette sorte de capitulation coupe court, pour quelque temps, aux collisions sanglantes, mais enhardit les Polonais, tandis qu'elle jette le découragement et la désorganisation dans les rangs des Russes. Le 1^1" mars, un immense cortège accompagne les cinq cercueils des victimes de la manifestation du 27 février. Une adresse au tsar, rédigée par le comité de la Société agricole, est remise au vice-roi, qui a encore la faiblesse de la recevoir et de la transmettre. Des souscriptions s'ouvrent pour élever un monument aux victimes ; des prédications violentes sont prononcées dans les églises ; un deuil général est ordonné.
Décidé à pousser la conciHation jusqu'aux plus extrêmes limites, le vice-roi Michel Gortchakoff fit appeler un noble polonais qui ne partageait pas l'égarement de ses compatriotes et voyait le salut de la Pologne dans une autonomie garantie par une constitution analogue à celle de 1815. Ce Polonais, le marquis Wielopolski, accepta de tenter la pacification du pays, à condition d'obtenu- l'assentmient préalable du gouvernement à un ensemble de réformes qui constituaient un sérieux
acheminement vers l'autonomie. Après quelques hésitations de la part du tsar, il en fut fait à peu près comme le désirait Wielopolski. Le 25 mars, un rescrit d'Alexandre II accorda à la Pologne un Conseil d'État, une commission d'instruction publique et des cultes, une réforme générale des écoles, des établissements d'enseignement supérieur, des conseils de gouvernement et de district. Nommé président de la commission de l'instruction publique, c'est-à-dire d'un véritable ministère, et membre du conseil de gouvernement, Wielopolski devint, en fait, une sorte de dictateur. Sa généreuse tentative rencontra d'emblée, de la part de ses compatriotes, une opposition presque aussi violente que le régime antérieur. En vain donna-t-il la mesure de son activité et de ses moyens en opérant d'utiles réformes et en élaborant d'excellentes lois. Il n'en fut pas moins considéré et dénoncé comme traître par les chefs de la noblesse. Ses appels à l'apaisement ne furent pas entendus, son autorité fut battue en brèche et tenue en échec par une opposition intransigeante, qui continua à prôner et à préparer le recours à la violence. Après la mort de Michel Gortchakoff, qui succomba à la peine, le 18 mai 1861, c'en fut fait du point d'appui que Wielopolsld avait trouvé dans le représentant du pouvoir central ; sou action fut contrecarrée par les généraux Souchozanet, Lambert et Luders. Appelé à Pétersbourg, plusieurs mois de séjour lui furent nécessaires pour reconquérir la confiance du tsar et être autorisé à continuer sa pénible expérience.
L'opinion publique s'était montrée aussi irréductible en France qu'en Pologne. Sans tenu' aucun compte des concessions d'Alexandre II ni des réformes de Wielopolski, la presse de toute nuance politique n'avait cessé de prêcher aux Polonais la résistance, aux Français l'intervention. Le gouvernement ne se contenta pas de rester sourd à ces appels ; il les jugea de nature à le compromettre et agit en conséquence.
Le 23 avril 1861 parut, dans le Moniteur, une note ainsi conçue : « Les événements de Varsovie ont été unanimement appréciés par la presse française avec les sentiments de sympathie traditionnelle que la Pologne a toujours éveiïlés dans l'occident de l'Eiu-ope. Les témoignages d'intérêt cependant servkaient mal la cause à laquelle ils s'adressent, s'ils avaient pour effet d'égarer l'opinion publique, en laissant supposer que le gouvernement de l'empereur encourage des espérances qu'il ne pourrait satisfaire. Les idées généreuses dont l'empereur Alexandre n'a cessé de se montrer animé depuis son avènement au trône et qu'atteste si hautement la grande mesure de l'émancipation des paysans, sont un gage certain de son désir de réaliser aussi les améliorations que comporte
l'état de la Pologne, et il faut faire des vœux pour qu'il n'en soit pas empêché par des manifestations de nature à mettre la dignité et les intérêts politiques de l'empire russe en antagonisme avec les dispositions de son souverain. ))
Cette note fut communiquée par Thouvenel à Kisselef, qui rendit hommage au caractère spontané et loyal de cette résolution. En même temps, Napoléon III écrivit à Alexandre II une lettre personnelle, oij il rappelait les considérations politiques qui, s'ajoutant à ses sentiments d'amitié, lui faisaient désirer ^•ivement qu'il ne survînt aucune cause de refroidissement entre les deux gouvernements. Enfin Thouvenel, en annonçant à Moutebello l'insertion de la note et l'envoi de la lettre, s'expliqua nettement sur le but de l'une et de l'autre et sur les difficultés que créait au gouvernement l'état des esprits en France. Le gouvernement français, disait-il (1), n'avait pu voir avec indifférence les efforts faits pour l'impliquer dans les événements de Pologne et avait jugé utile de leur opposer un démenti. La Pologne éveillait en France des sympathies qu'aucun gouvernement n'avait pu maîtriser et que l'on était obligé de ménager afin de prévenu- de fâcheuses manifestations publiques. L'empereur et ses mhiistres regrettaient autant qu'on pouvait le faire à Saint-Pétersbourg les encouragements donnés à la cause polonaise'^'et espéraient que le gouvernement russe prendrait en considération les difficultés que leur créaient les tendances unanimes de l'opinion. « En appréciant au Moniteur les événements de Varsovie de manière à convier la population à s'en remettre à la magnanimité et à la bienveillance d'un souverain qui vient de donner un gage si éclatant de sa sollicitude pour le bien de ses sujets, en désavouant formellement tous les bruits propagés en \Tie de faire croke aux Polonais qu'ils pouvaient compter sur les encouragements et l'appui de la France, nous avons publiquement manifesté nos intentions et fait tout ce que comportait l'état des esprits en France, devant une complication que, dans notre propre intérêt, nous aurions voulu conjurer. » Le gouvernement français, déclarait Thouvenel en terminant, avait conscience d'avoir rempli, « dans une juste mesure », les devoirs que lui imposaient les rapports d'intimité qu'il se félicitait d'entretenir avec la Russie, et il se plaisait à espérer qu'on le reconnaîtrait à Pétersbourg.
Juste ou non, la mesure assignée par le gouvernement à son action nous paraît pouvoir être ainsi définie : faùe entendre raison à l'opinion
(1) le^ mai 1861.
322 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON ll[
tout en observant envers elle les ménagements jugés nécessaii'es ; dégager sa propre responsabilité des manifestations de la presse ; rassurer la Russie et renouveler auprès d'elle les protestations d'amitié.
Sa politique dans la question polonaise reste doue subordonnée à l'entente franco-russe, que tendent à lui faire rompre une campagne de presse et un mouvement d'opinion dont l'intensité va croissant. Elle oppose une défense effective aux attaques dont cette entente est l'objet, à l'étranger aussi bien qu'en France. Dès janvier 1861, Thouvenel avait écrit à Montebello (1) : « Il n'est peut-être pas trop téméraire de penser qu'il y a des puissances intéressées à affaiblir' la confiance entre la France et la Russie et qui y travaillent. » En présence des ^■iolences de la presse française, combien n'était-il pas facile à ces puissances d'exploiter la pénible impression ressentie à Pétersbourg, de spéculer sur la crédulité d'un gouvernement rendu défiant par la crainte, de lui représenter le gouvernement français comme animé de sentiments semblables à ceux de l'opinion et prêt à céder à sa pression ! L'abstention et le silence ne pouvaient donc plus sufïii-e à prévenii' ces interprétations, à déjouer ces intrigues, et Thouvenel, qui les avait éventées, ne pouvait pas se prêter à leur laisser le champ libre. Aucun des dangers dont le développement parallèle de la crise en Pologne et en France menaçait l'entente franco-russe n'a donc alors échappé à la vigilance du gouvernement français. L'entretien qu'Alexandj-e II eut, peu de jours après, avec Montebello prouve que le moment était venu de parer à ces dangers.
C'est à Gortchakoff que Montebello avait remis la lettre autographe de Napoléon III, afin qu'Alexandi-e II pût eu prendre connaissance avant de le recevoh-. Le tsai" le reçut le 9 mai et entre eux s'engagea le dialogue suivant :
« J'ai lu la lettre de l'emperem' Napoléon. Elle a produit sur moi une très bonne impression et j'y répondrai avec la franchise que mes sentiments à son égard me font regarder conmie un devok, J"ai été particulièrement sensible à la justice qu'il me rend en disant que, depuis cinq ans, j'ai été son allié le plus fidèle et le plus sincère. Dites-lui que je resterai ce que j'ai été, en tant que cela dépendra de moi. Je suis convaincu qu'il est dans l'intérêt permanent des deux empii-es d'être étroitement unis et, pour ne pas rester fidèle à cette pensée, il faudrait que cela me devînt impossible. J'aime à me confier dans les assurances amicales que me donne l'empereur et je compte qu'il veillera à ce que
(1) 2 janvier 1861.
POLOGxNE. — SADOWA. — CRKTE. — LUXK.MBOUUG 323
les faits y soient conformes. — SiiT, Votre Majesté peut y compter, et elle reconnaîtra avec moi qu'ici les faits ont devancé les jiaioles : c'est un fait cpie l'article du Moniteur, qui ne laisse à la Pologne aucun espoir dans l'appui de la France, et c'est encore un fait que la lettre de l'empereur Xapoléon à Votre Majesté. — Je le reconnais, l'article du Moniteur a fait un effet salutaire en Pologne et j'apprécie comme je le dois les assurances que me donne l'empereur dans sa lettre. — J'espère bien, Sire, qu'il ne restera plus aucun nuage dans l'esprit de Votre Majesté et que nos relations reprendront le caractère de confiance qu'elles ont eu juscju'ici. Je ne puis cacher à Votre Majesté que j'ai cru remarquer dans mes rapports avec le prince Gortchakoff une nuance de réserve à laquelle il ne m'avait pas habitué. — C'est possible, comment voulezvous que le mauvais esprit de tous vos journaux, qui dénaturent impunément les faits, calomnient nos intentions, m'accusent de violence, n'aient pas fait sur nous quelque impression? — She, je n'apprends rien à Votre Majesté en lui disant quïl y a en France des sympathies assez générales pour la Pologne et que cet état de l'opinion impose au gouvernement certains ménagements dont il serait injuste de ne pas tenir compte. — J'en conviens. Cependant ces ménagements obligent-ils à tolérer ce concert d'excitations et de mensonges que font entendre tous vos journaux, sans tenir aucun compte des démentis et des rectifications qui sont fomnis chaque jour? Dites à l'empereur, monsieur le duc, que je compte sur lui et sur les effets des assurances qu'il me donne. Le calme extérieur est rétabli en Pologne, mais Fagitation est toujours au fond des cœurs ; ma tâche est difficile. Cependant je ne retirerai pas ce que j'ai donné ; je ferai exécuter les institutions que j'ai concédées, loyalement et, comme je l'ai promis, en toute vérité, pourvu ciue la Pologne ne rende pas mes intentions impossibles à réaliser. Mais si elle a recours à des moyens révolutionnaÙTS, je les réprimerai avec fermeté. La fermeté employée à temps souvent prévient bien des malheurs, et il est peut-être à regretter qu'il y ait eu à Vai'so\'ie un peu de faiblesse au début de ces mouvements prétendus pacifiques, où l'on jette les femmes et les enfants au premier rang devant les soldats. Mais on avait accoutumé la population à une tolérance qu'on n'a pas voulu changer brusquement. — Sue, le prince Gortchakoff m'a dit l'autre jour un mot que je demande à l'empereur la permission de lui redire, car je ne voudrais pas qu'il restât dans l'esprit de Votre Majesté un doute sur nos intentions. H lui est revenu qu'avant de nous décider siu: l'attitude que nous prendrions en présence des événements de Varsovie, nous
324 ALEXANDRE II, GORTCilAKOFF ET NAPOLÉON II]
avions sondé l'Angleterre, et Tauteur de la nouvelle en concluait que, si nous ne l'avions pas trouvée si correcte, nous Fam-ions été beaucoup moins nous-mêmes. J'ai répondu au prince que je n'hésitais pas à nier le fait et les conséquences qu'on voulait en tirer, et qu'il me sufi&sait de le mettre en garde contre une tactique qu'il m'avait signalée luimême plusieurs fois et qui avait pour but de nous désunir, — Mon cher ambassadeur, vous n'avez pas à me prémunir contre cette tactique ; je la connais. J'en ai eu tout récemment encore une preuve... Vous savez que le bruit a couru que j'avais fait un traité avec la France, par lequel nous nous garantissions d'un côté la frontière du Rhin, de l'autre la Pologne. Il a pris assez de consistance pour que le roi de Prusse, sans y crohe. ait jugé à propos de m'écrire quelques mots. Eh bien, j'ai tout lieu de penser que ce bruit venait de Londi-es, mais ceci bien entre nous. Rien n'égale les défiances anglaises ; elles vont à un tel point qu'elles rendraient toute affaire im])ossible... Dites bien à l'empereiu: Napoléon qu'aucune altération ne \-iendra de moi, ni dans la politique que nous avons suivie depuis la paix, ni dans mes sentiments personnels à son égard, sur la réciprocité desquels j'aime à pouvoir compter (1). »
De telles explications supposent certes une étroite intimité entre les gouvernements qui les échangent. Mais elles ne se produisent pas non plus sans nécessité et témoignent des risques cornus par cette intimité même. Le langage d'Alexandre II était celui d'un ami sincère, mais dont la confiance avait déjà été ébranlée et n'était pas encore entièrement raffermie. Isote du Moniteur, lettre de Napoléon III et commentaires de Thouvenel avaient été interprétés par lui moins comme des actes que comme l'annonce d'actes idtériem's. H avait été sensible aux attaques de la presse française et trouvait naturel que l'attitude de Gortchakoff envers Montebello se ressentît de cette impression. Il avait quelque peine à comprendre les ménagements observés à l'égard des joiu'naux par le gouvernement français, dont il inclinait à trouver la mansuétude exagérée. La franchise de ses aveux prouvait à la fois l'intérêt qu'il attachait à l'intimité de la France et le besoin qu'avait cette intimité d'être protégée contre l'action de causes dissolvantes, dont on ne pouvait d'ores et déjà considérer l'effet comme absolument négatif.
Les confidences échangées entre le tsar et MontebeUo venaient en outre à l'appui des pressentiments de Thouvenel, relativement aux
(1) MoatebeUo, 9 mai 1861.
intrigues des puissances étrangères pour désunir la France et la Russie. L'Angleterre, dont l'entente franco-russe avait toujours été le cauchemar, faisait coiu-ir le bruit que la France l'avait pressentie sur l'éventualité d'une intervention en faveur de la Pologne. La Prusse, sur la foi dïnsinuations venues d'outre-Manche, craignait que le gouvernement français ne battît monnaie des sympathies polonaises de ses sujets pour se faire garantir la frontière du Rhin ; et comme la crainte est, dit-on, le commencement de la sagesse, il était dès lors possible de prévoir le parti qu'elle-même chercherait à tirer des difficultés polonaises de la Russie.
Contre les insinuations anglaises ou prussiennes, l'intimité francorusse était assez forte pour se défendre d'elle-même. Contre les attaques de la presse et de l'opinion françaises, elle restait au contraire, même après les loyales explications de Montebello, imparfaitement prémunie. Les désaveux public et diplomatique du gouvernement parurent une contre-partie un peu faible à la persévérante campagne des Journaux et à la libre propagande des agents polonais. Sans le dire à Montebello, Gortchakoff fit en sorte de le lui faire sentir. Dans les négociations en cours au sujet du Liban et des principautés, il montra moins de bonne volonté que précédemment. Montebello s'en aperçut et en comprit la raison :
« Le fond de ce changement de disposition, c'est la Pologne. On apprécie certainement la note du Moniteur et la lettre si loyale de l'empereur à l'empereur Alexandre. Mais on voudi'ait quelque chose de plus, un acte qui parlât haut et mît les révolutionnaires polonais dans l'impossibilité de faire croire à l'appui de la France : par exemple, l'expulsion de Mieroslawsky. J'ai vu dix fois le moment, dans ma conversation avec le prince Gortchakoff, où, si je l'avais voulu, la question allait être posée sur ce terrain (1). )>
Thouvenel n'avait pas attendu ce nouvel avertissement pour préciser et accentuer encore le sens de ses précédentes déclarations. H lui avait suffi de lire l'entretien de Montebello et d'Alexandre II pour en sentir la nécessité. La réponse du tsar à la lettre de l'empereur, parfaite de ton, ne laissait pas percer la moindre déception et exprimait la plus franche fidélité aux rapports d'intimité et de confiance établis entre les deux gouvernements. Thouvenel n'en prit pas moins prétexte pour écrire à Montebello :
« On ne saurait nous supposer la pensée de favoriser des événements
(1) Montebello, 24 mai 1861.
qui auraient pour effet d'affaiblir des relations auxquelles nous attachons un si grand prix et de ranimer des com})inaisons politiques que nous ne pourrions voir renaître sans inquiétude... Le gouvernement de Sa Majesté désirerait sincèrement que le langage de la presse fût à cet égard entièrement conforme à sa propre manière de voir. Il use dans ce sens de son influence sur ceux de nos journaux qui accueillent ses a\is ; mais tous n'y sont pas également accessibles, La presse française s'exprime selon ses convictions dans les limites de la loi qui la régit et, parmi ceux de ses organes qui défendent ordinairement la politique du gouvernement de Sa Majesté, il en est qui, sur certaines questions, revendiquent obstinément une entière indépendance d'appréciation (1). »
A l'appui de ses explications, Thouvenel invoquait l'exemple de la Patrie, dont il avait été impossible d'obtenii- l'insertion de la note du Moniteur. Que le cabinet de Pétersbourg voulût bien, concluait-il, apprécier les difficultés qu'éprouvait le gouvernement français à lui donner sur ce point toute satisfaction.
A défaut d"une complète satisfaction, ces franches et confiantes explications donnaient à la Russie la garantie d'une sincère bonne volonté. Cette bonne volonté ne se démentit pas de toute l'année 1862, bien que les difficultés auxquelles était en butte le gouvernement français s'accrussent en raison directe des progrès de l'agitation en Pologne. La nomination d'un nouveau vice-roi, le grand-duc Constantm, et le retour à Varsovie de Wielopolski, investi de toute la confiance d'Alexandre II, n'ont fait qu'encourager l'audace et exaspérer la haine des Polonais. Aux manifestations succèdent les attentats : le 27 juin contre le général Luders ; dans les premiers jours de juillet contre le grand-duc Constantin ; les 7 et 15 août contre Wielopolski. Ces \'iolences ne détournent pas les réformateurs de leur courageuse tentative d'émancipation administrative de la Pologne. Mais, tout en continuant à y travailler, Us décident de profiter du recrutement annuel des conscrits pour mettre la main sur les révolutionnaii-es les plus actifs et en purger le pays. Appliquée dans la nuit du 14 au 15 janxder 1863, la mesure ne réussit que partiellement et un grand nombre des jeunes gens qui devaient être atteints parviennent à s'échapper. Sous leur pression, le comité occulte décrète le soulèvement général pour la nuit du 22 au 23 janvier. A la date indiquée, une attaque subite est dirigée contre les troupes. L'autorité mihtaire commet la faute de concentrer tous ses soldats à Varsovie.
(1) Thouvenel, 30 mai 1861.
POLOGNE. — SADOWA. — CUKTE. — L L'XKM HO L' KG 327
Les insurgés en profitent pour s'organiser. Le 25 janvier, le coniniaiidant des troupes russes marche contre eux, leur inflige une défaite à Wengroff et les disperse.
Montebeilo rapporte qu'en apprenant cet engagement, Alexandre II serait entré chez l'impératrice et, s'étant pris le front à deux mains, se serait écrié : « Que je suis malheureux ! Je suis forcé de répandre le sang sans gloh'e ! » Un bal eut lieu à l'Hermitage, le soir même du jour où cette nouvelle était parvenue à Pétersbourg, Une tristesse inaccoutumée se lut dans les yeux du tsar. Lui-même en donna l'explication à Montebeilo en lui annonçant le combat de Wengroff.
Cette tristesse ne dégénéra ni en découragement ni en colère. Contraint à user de répression, le tsar s'y résigna, sans se laisser entraîner par 1" esprit de vengeance. En apprenant le soulèvement aux officiers d'un régiment de la garde, Alexandre II leur dit : « Je ne rends pas la nation polonaise responsable de ces événements, dans lesquels je vois l'action de ce parti révolutionnaire qui s'efforce de détruh'e partout Tordre légal. » Le gouvernement fit savoir qu'il ne reviendrait sur aucune de ses concessions et que le rétablissement de la paix publique serait immédiatement suivi du retour à cet ordre légal, que lui-même avait inauguré. Gortchakoff exprima la même pensée en termes plus crus, lorsqu'il dit : « Il est heureux que cet abcès soit mûr ; maintenant on pourra le percer et ensuite appliquer le régime doux et conciliant. »
En France, l'opinion ne sut aucun gré au gouvernement russe de ces promesses spontanées de modération et de clémence, pourtant rendues publiques par le Journal de Saiiif-Pêtersbonrg. ^près comme avant l'insurrection proprement dite, la presse, sans distinction de partis, continua à prendre fait et cause pour les Polonais ; elle n'en devint que plus violente et plus haineuse envers la Russie.Ulontebello l'avait prudemment fait prévoir au tsar et à Gortchakoff. Il ne leur en fut pas moins pénible de vou* cette prédiction se réaliser; mais ils ne rendirent pas le gouvernement français responsable d'attaques auxquelles il ne s'associait pas et n'en tinrent nidle rigueur à son représentant. Interrogé par les membres du corps diplomatique sur les événements de Pologne, Gortchakoff se bornait généralement à les renvoyer aux dépêches du Journal de Saint-Pétersbourg : il faisait à l'ambassadeur de France la faveur de les lui communiquer vingt-quatre heures d'avance.
Sans rien changer à ses relations avec la France, k Russie éprouva pourtant, dès ce moment, le besoin d'amélinrpr ses rapports avec d'autres puissances. Dans toutes les questions européennes, elle baisse le ton,
se modère, devient plus modeste. Son attitude envers la Turquie tend à démentir la réputation dïmpatience et d'intrigue faite à sa politique et à ses agents. Elle fait meilleure mine à l'Autriche et notre agent à Bukaxest se demande si les deux puissances ne vont pas se réconcilier sur le terrain des principautés. « C'est sur un autre terrain, répond Montebello (1), qu'un rapprochement tend à s'opérer. Je remarque que, depuis quelque temps, à lïmpatience souvent peu déguisée que montrait le ])rince Gortchakoff quand j"étais chez lui et qu'on lui annonçait le comte Thun (2), a succédé un certain empressement à le recevoir. Le comte Thun me disait dernièrement, en ni"annonçant sa résolution de quitter bientôt Pétersbourg pour n'y plus revenu* : « Depuis que je suis ici, je n'ai rien obtenu. » Peut-être trouverait-il maintenant des dispositions moins défavorables. Les formes au moins sont déjà meilleures, et Khalil bey (3), de son côté, se loue du langage que lui tient aujom^d'hui le prince Gortchakoff. La Russie ressemble à ces corps vigoureux qui oublient les ménagements que leur imposent des maux incurables, tant qu'une crise ne vient pas les avertir et les leur rappeler. »
Le mal incurable que vient rappeler à la Russie la crise polonaise n'est pas non plus sans provoquer une manifestation immédiate de l'intimité qui l'a toujorns liée à la Prusse. Dans les premiers jours de février 1863 arrive à Pétersbom'g le général Gustave d'Alvensleben, qui vient arrêter les mesures à prendre en commun contre les insurgés polonais. Réduit à de très vagues indications sur l'objet de cette mission, Montebello n'en méconnaît pomtant pas l'importance. Frappé de la coïncidence qu'elle offre avec les avances de la Russie à l'Autriche, il y voit « un symptôme digne d'attention, une preuve de la puissance fatale du lien qui enchaîne l'une à l'autre les trois puissances depuis le partage de la Pologne (4) ».
Ainsi, il a suffi de l'insurrection polonaise et des sympathies qu'elle a éveillées en France pour que la Russie change de ton avec l'Autriche, prête l'oreille aux invites de la Prusse, et cela en dépit de la correction du gouvernement français. Ce devait être pour lui une raison de plus de persévérer dans son attitude.
L'opinion publique s'obstine à vouloir l'y faire renoncer. A Paris,
(1) Montebello. fin janvier 1863.
(2) Ambassadenr d'Autriche à Pétersbourg.
(3) Ambassadeur de Turcjuie à Pétersbourg.
(4) ^l'intebello, commencement de février 18t}3.
OÙ vient de s'ouvrir la session du Corps législatif, la question polonaise est, pour la première fois, portée à la tribune. Un député, pourtant de la majorité, Guyard-Delalain, flétrit les procédés du gouvernement russe et adjure l'empereur d'intervenir. Jules Favre défend, à son tour, la même motion. Le gouvernement ne se laisse ni intimider ni entraîner. Parlant en son nom, Billault répond que la Pologne « am'ait plus à attendre des sentiments généreux et libéraux de Tempereur de Russie que d'une tentative insurrectionnelle dont les efforts ne feront qu'appeler de nouveaux désastres sur ce maDieureux pays... Le gouvernement de l'empereur, ajoute-t-il, est trop sensé pour donner par de vaines paroles un aliment trompeur à des passions insurrectionnelles et il est trop jaloux de sa dignité, de celle de la France, pour laisser répéter pendant quinze ans, dans une adi'esse, des paroles inutiles et des protestations vaines (1) ». L'empereur tint à faire savoir- à Pétersbourg que le langage de son ministre avait reçu sa pleine approbation. Il chargea Budberg (2) et Montebello de dire à Gortchakoff cjue, bien que restant habituellement étranger aux débats des Chambres, il avait fait part à Guyai'd-Delalain du déplaisù* que lui causerait l'interpellation de ce député.
Le seul résultat de l'intervention parlementake est donc d'avoir amené le gouvernement à désavouer les encouragements donnés à l'insuiTection et l'empereur à s'associer personnellement à ce désaveu.
Discoms du ministre et communication de l'empereur sont accueillis à Pétersbourg avec satisfaction et reconnaissance. Alexandre II chaige Montebello de remercier Napoléon III et de son bon procédé et du langage tenu par Billaidt, langage cpi'il Cjualifie « d'expression digne et franche d'une pensée loyale pour tout le monde ». Gortchakoff s'est réservé d'acquitter, très délicatement, une dette de son maître envers Morny. Ayant appris que l'influence du président du Corps législatif n'avait pas été étrangère à la fermeté du gouvernement, il prie Montebello de transmettre à Morny les remerciements du tsar. « L'empereur Alexandre sait la part que le duc de Morny a prise à cette négociation ; il lui sait beaucoup de gré de la justice qu'il a rendue à ses actes et à ses intentions et revoit avec plaisir les sentiments qu'il a conservés pour un pays où il n'est pas oublié (3). » Alexandre II et Gortchakoff apprécient donc à leur juste valeur les gages de fidélité du gouvernement français
(1) Séance du 5 février 1863.
(2) Ambassadeur de Russie à Paris.
(3) MontebeUo, février 18<]3.
330 ALEXANDRE II, (i OKTCH AKOFF ET NAPOLÉON III
et l'empressement voulu qu'ils mettent à lui en témoigner leiu- gratitude prouve l'intérêt qu'ils attachent à conserver son amitié.
Cet intérêt ne leur fait cependant pas fermer l'oreille aux sollicitations d'une puissance dont ils ont, rappelons-le tout de suite, toujours fait marcher l'amitié de pah- avec celle de la France, L'intervention parlementaire vient à peine de provoquer, à Paris, la riposte de Billault que la nouvelle se répand d'une convention conclue, à Pétcrsbourg, le 8 fé\Tier, entre la Russie et la Prusse. Le but, d'ores et déjà connu, des négociations poursuivies depiùs plusieurs jours par le général d'Alvensleben enlève tout caractère insolite au fait et à l'objet de cette convention. Gortchakoff ne cherche pas moins à empêcher que les gouvernements étrangers ne s'émeuvent. H présente la convention comme étant destinée à « sauvegai'der la sécurité du commerce et à prévenir le pillage des caisses de la douane ». En réalité, l'acte avait une portée moins restreinte : il autorisait les corps de troupes des deux Etats à se venir mutuellement en aide, sur la demande d'un des deux commandants, et à franchir la frontière pour poursuin'e les rebelles. Gortchakoff ne fait pas mystère à Montebello de ces dispositions, dont il se montre désireux de restreindre autant que possible l'application : les instructions données aux généraux limiteront les cas prévus ; les troupes des deux États ne pourront franchir les frontières et poursuivre les rebelles qu'en cas de combat déjà engagé ; la convention se réduit à si peu de chose qu'on ne voudrait pas le croke si le texte en était rendu public, et c'est la seule raison qui détourne la Russie de le publier.
Bien que Gortchakoff ne pût pas le lui dire, Montebello sut qu'il avait subi cette convention, à laquelle il n'était, personnellement, pas favorable. L'opinion publique n'en fut pas plus satisfaite et en accueillit la nouvelle avec un déplaisir non dissimulé. « Elle a beaucoup blessé les Russes eux-mêmes dans lem* orgueil, écrit Montebello. On s'est demandé si la Prusse allait jouer le rôle que l'empereur Nicolas avait joué autrefois en Hongrie, et si la Russie en était réduite à cet état d'impuissance (1). » L'affection d'Alexandre II pour le roi Guillaume avait fait taii-e chez lui ses susceptibilités et prévaloir un sentmient de gratitude envers le souverain qui lui tendait une main secourable.
n fut tout de suite avéré en effet que l'initiative de la convention AJvensleben appartenait à la Prusse. « Quel a pu être, se demande Montebello, le but de la Prusse en en prenant l'initiative avec tant d'em-
(1) Montebello. commencement février 1863.
POLOGNE. — SADOWA. — CIlÈTE. — LUXEMBOURG 331
pressement et de chaleur?.,. Peut-être a-t-elle voulu essayer sur ce terrain un commencement de concert, qu'elle pouiTait plus tard étendre à d'autres sujets. »
C'est bien ainsi qu'ont répondu à cette question l'historien allemand Sybel et, à sa suite, la plupart de ceux qui se la sont posée (1).
Bismarck, qui s'est lui-même expliqué sur ses intentions, en a donné une version qui se résume aussi dans un intérêt d'ordre diplomatique et implique une préoccupation d'avenir.
La question polonaise, raconte-t-il (2), préoccupait déjà \'ivement la cour de Russie quand il quitta Pétersbom-g, en aATil 1862. L'empereur Alexandre n'était alors pas éloigné de l'idée d'abandonner la rive gauche de la Vistule et de s'en tenii* à la rive droite, avec Varsovie comme tête de pont. Lui-même avait fait à Bismarck l'aveu de ces dispositions, dans lesquelles l'encourageait Gortchakoff. Ni le tsar ni son ministre n'offraient donc de garantie positive contre un sacrifice qui eût grandement favorisé une alliance franco-russe, dont la Prusse eût été fort incommodée. C'est pour mettre obstacle à ces éventualités que, devenu ministre dirigeant, Bismarck am-ait envoyé à Pétersbourg le général d'Alvensleben, avec mission de négocier la convention qui fut conclue, n se serait agi pour lui d'empêcher de tomber entre les mains des adversaires de la Prusse, c'est-à-dire des Polonais, des Russes polonopliiles et, en dernière analyse, des Français, « ce capital politique qu'était l'amitié du tsar ». La convention du 8 fémer 1863, de portée « plutôt diplomatique que militahe », am'ait été « une ^'ictoire remportée, dans le cabinet de l'empereur de Russie, par la politique prussienne sm' la politique polonaise, un coup hem'eux décidant de la partie » qu'y jouaient l'une contre l'autre les influences rivales de la France et de la Prusse.
li est difficile d'admettre que les tendances d'Alexandre II à abandonner tout ou partie de la Pologne aient jamais été aussi marquées que le prétend Bismarck. Elles ont dû se réduire à de simples velléités, à des hésitations sans conséquence, manifestations d'un découragement passager. H n'est pas plus vraisemblable que Bismarck s'y soit trompé et se les soit exagérées à tel point. On est donc amené à penser qu'il les a sciemment exagérées. Il n'est pas rare en effet que Bismarck ait grossi ou imaginé des dangers extérieurs pour justifier des initiatives diploma-
(1) M. Emile Ollivier la résout différemment, voit dans la convention du 8 février une simple mesure de police et attribue l'initiative de la Prusse à un intérêt d'ordre purement local.
(2) Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. I^', chap. xv.
tiques qui lui ont été inspirées par le seul désir de servir ses desseins.
Ce n'est pas une raison pour récuser en bloc son témoignage. Bismarck peut avoir vu, dans les embarras de la Russie, une bonne occasion d'avancer les affaii-es de la Prusse, sans y avoir vu un motif impérieux de sauvegarder les intérêts prussiens. Resserrer une solidarité qui datait précisément des partages de la Pologne ; faire sentir à Alexandre II la solidité de l'amitié prussienne, au moment même où le tsar pouvait craindre de se voir abandonné par la France et isolé en Europe ; poser un jalon, en vue d'un rapprochement plus étroit; faire pièce au gouvernement français : c'étaient là des avantages qui pouvaient, par eux-mêmes, tenter Bismarck et valaient bien la peine qu'il dérangeât un général. Tels nous paraissent avoir été la véritable raison d'être de la mission confiée à Alvensleben et le but réel de la convention du 8 févi'ier.
Aussi bien, est-ce là une question qui n'avait et n'a encore qu'un intérêt académique. Fût-elle, dans la pensée de Bismarck, une manœuvre politique, la convention Alvensleben, limitée dans son objet, désagréable à Gortcliakoff, mal accueillie à Pétersbourg, pouvait aisément être rendue inoffensive, pourvu que la France restât fidèle à son entente avec la Russie. Cette même convention ne fût-elle au contraire qu'une simple mesure de police, n'eût-elle même jamais été conclue, l'intervention du gouvernement français en faveur de la Pologne n'en eût pas moins fatalement jeté la Russie dans les bras de la Prusse. En tout état de cause, il dépendait donc de Napoléon III de prévenir, de conjurer cette fatalité, ou de l'appeler de sa propre initiative sur lui-même et sm' son pays, de sauvegarder sa part d'influence à Pétersbourg ou d'y laisser le champ libre à la Prusse. Le moins qu'on pût conclure de la convention du 8 février, c'était que la Prusse ne dédaignerait pas d'occuper la place évacuée, que la Russie la laisserait faire et qu'abandonner bénévolement sa position à Pétersbourg équivalait pour la France à la livrer à la Prusse.