‹ Alexandre II, Gortchakoff et Napoléon IIIChapitre 17 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'interventiox diplomatique

impression produite à Paris par la convention Alvensleben. — Observations faites à la Prusse. — Proposition soumise à l'Angleterre. — Évolution du gouvernement français à l'égard de la Russie. — Avertissements donnés à Pétersbourg. — Étrange question de Drouyn de Lliuys à Montebello. — Réponse de Montebello. — Dépêche du 17 février. — Avertissement de Montebello à Drouyn de Lhuys. — Résultat de la déraarche prescrite. — Susceptibilité témoignée à la France par la Russie. — Motifs de cette susceptibilité. — Négociations avec Londres et Vienne en vue d'une action collective. — Drouyn de Lhuys et Montebello. — Discours du prince Napoléon. — Réplique de Billault et lettre de l'empereur. — Impression à Pétersbourg. — Projet du prince Napoléon. — Proposition de Napoléon III à l'Autriche. — Notes remises à Pétersbourg. — Extension de l'insurrection polonaise. — Situation de la Russie. — Précautions militaires. — Tendances à revenir- aux ancieimes aUianceSj

L'avertissement que 'sient lui donner le pacte russo-prussien passe inaperçu du gouvernemenc français. Le fait, au contraire, l'impressionne outre mesure, l'irrite et obsciu'cit la notion très nette qu'il avait eue, jusqu'alors, de ses véritables intérêts. L'empereur lui-même en témoigne son déplaisir à Goltz (1). Drouyn de Lhuys, qui a remplacé Thouvenel au quai d'Orsay, charge Talleyrand (2) de présenter ses observations à Bismarck contre l'intervention de la France dans la crise polonaise (3). Sans attendi'e l'effet de cette démarche, il fait proposer à l'Angleterre d'arrêter les termes d'une note identique à remettre simultanément à Berlin et à conmiuniquer ensuite à Pétersbourg (4). Prendre au tragique un pacte inoffensif en soi et en accentuer ainsi la portée, c'était commettre une faute ; soumettre à l'Angleterre une proposition qu'elle avait intérêt à divulguer à la Russie, par l'intermédiaire de la Prusse, c'était aggraver cette faute.

Du moins le gouvernement français ne comble-t-il pas la mesure en

(1) Ministre de Prusse à Paris.

(2) Ministre de France à Berlin (17 février 1863).

(3) 17 février 1863.

(4) 21 février 1863.

adi-essant à Pétersboiu'g des représentations dii-ectes. Le fait de s'en prendi-e à la Prusse plutôt qu"à la Eussie implique même de sa part un scrupule, une crainte de compromettre ii-rémédiablement l'entente franco-russe, un reste d'attachement à une amitié qu'il ne se résout pas à sacrifier.

Mais sa constance n'est plus ce qu'elle était naguère. Sa fermeté tend à faiblii-, sa résistance à s'épuiser, sa résolution à s'ébranler. Partagé entre des sentiments contradictoires, il hésite, tâtonne, louvoie. Éconduit à Loncb'es, rabroué à Berlin, il n'a pas trouvé dans sa stérile initiative auprès de ces deux gouvernements une satisfaction suffisante pour calmer l'impatience croissante avec laquelle il ronge son frein. Thouvenel enfin n'est plus là pour retenir Napoléon III et Drouyn de Lhuys est loin d'attacher à l'amitié de la Russie autant d'intérêt que son prédécesseur. I

Cette évolution se fait senth- au langage que le gouvernement français fait tenu' à Pétersbom-g. Car, s'il s'abstient de toute remontrance à la Russie sur son accord avec la Prusse, il ne croit pas cependant pouvoir lui faire grâce de tout conseil, de tout avertissement sur les conséquences de son attitude envers les Polonais. Pour les lui faii'e entencb'e, il s'autorise des difficultés de sa propre situation. « Que pouvons-nous opposer, écrit Drouyn de Lhuys (1) à des publications qui se placent sur le terrain du di'oit public et qui ne font qu'en revendiquer les principes les plus essentiels?.... Puisant nous-mêmes notre force dans l'opinion, nous sommes obligés de compter avec des sentiments qui sont, depuis de longues années, ceux du pays. » Drou}Ti de Lhuys ne cache pas son regret de voir le gouvernement russe s'écarter de la politique libérale qu'Alexandre II avait inaugurée, ni la déception que lui fait éprouver l'abandon de cette politique. « Tout ce qui engagerait davantage la Russie dans les voies de la civilisation moderne la rapprocherait de la France et resserrerait les liens des deux pays. » Tout ce qui l'en écarte ne peut donc que desserrer ces liens et Drouyn de Lhuys va, en effet, jusqu'à laisser prévoir, de la part du gouvernement français, un changement d'attitude, dû à la pression du sentiment public. H atténue toutefois cette prévision de mauvais augure en ajoutant que « nous remplirons loyalement les devons qui résultent pour nous du caractère amical de nos relations avec le cabinet de Saint-Pétersbourg », et que « nous ne cesserons de condamner hautement tout ce qui ressemblerait

(1) 17 février 1863.

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à des procédés ou à des tendances anarchiques et révolutiounaiiTS ». Il termine enjfin par une allusion aux traités de Vienne, base éventuelle d'une intervention à laquelle il ne veut pas encore recourii*, s'en tenant poiu- le moment à des avis, des conseils et des vœux.

Certains de ces vœux montrent toutefois, en même temps qu'une sjmpathie déclarée pour la Pologne, d'étranges illusions sur les concessions auxquelles pourrait être amené Alexandi'e II. En fé^Tier 1863, alors que la \iolence de l'insurrection ne laisse au gouvernement russe d'autre ressource que l'emploi de la force, Drouyn de Lhuys croit ou feint de croii'e le tsar disposé à accorder à la Pologne la pleine indépendance sous le sceptre d'un grand-duc, et ne craint pas d'inviter MontebeUo à le pressentil- sm* cette solution. H semble cependant avoii' eu vaguement conscience de ce qu'avait d'invraisemblable l'hypothèse qui servait de base à cette intempestive suggestion et il recourt, pour la formuler, à un artifice de style plus subtil que nouveau. !

« Il m'est revenu par l'Allemagne ciue (1) l'opinion publique serait vivement frappée à Pétersbourg des nécessités de la situation que les événements créent à la Russie... Un certain nombre d'esprits élevés et fermes am-aient été amenés à envisager la question de plus haut et, laissant de côté les demi-mesures et les pahiatifs, ils se prononceraient librement pour l'emploi des moyens héroïques. On m'asssm-e notamment ciue cette manière de voir serait celle d'hommes influents, en position d'être écoutés, et qu'elle aui-ait des interprètes autour du trône impérial. La poUtique qu'ils recommanderaient consisterait à rendre l'indépendance au royaume de Pologne, sous la souveraineté d'un grand-duc (2). »

Suivait rénumération des avantages de cette solution, pour laquelle Drouyn de Lhuys ne cachait pas ses préférences, et un appel pathétique à la générosité d'Alexandi'e IL MontebeUo était in\dté à se rendre compte du degré d'hnportance de ces tendances et des chances qu'elles avaient d'être sui\'ies par l'emperem*.

Le successeur de Morny à Pétersbourg était comme lui un homme pratique, ennemi de l'abstrait et de la rêverie, sans grande sympathie pour les aventures révolutionnaù-es, porté à tenu* compte des faits plus que dés piincipes. MontebeUo jugeait des situations en véritable politique, d'un esprit net et positif, indépendant et résolument pratique.

(1) Il est possible, après tout, que ces bruits vinssent effectivement d'Allemagne. Serait-ce alors Bismarck qui les aurait mis en circulation, pour donner le change à la France sur les dispositions d'Alexandre II et inciter Napoléon III à se compromettre."*

(2) Milieu de février 1863.

336 ALEXANDRE II, GO RTCIl AlvO F K ET NAPOLÉON III

Celui-là ne se piquait pas de sentimentalité, qui osait écrire, au sujet de l'insurrection de Pologne : « Quant au gouvernement russe, je suis convaincu qu'un jour l'histoire impartiale l'accusera de faiblesse, et non de barbarie. » Songe-t-on au scandale qu'une pareille assertion dut produire aux Tuileries et dans les bureaux du quai d'Orsay? Napoléon III et l'honnête Drouyu de Lhuys durent demeurer confondus eu présence d"un tel cynisme. Ai-rivé à Saint-Pétersbourg sans parti pris d'aucune sorte, le duc de Montebello s'était formé par lui-même une opinion qui n'alla jamais aussi loin que celle de Morny. Il n'était pas à proprement parler partisan d'une alliance politique avec la Russie ; mais il jugeait indispensable de conserver son amitié. Aussi veiUait-il sur cette amitié, comme sur un trésor confié à sa garde, discernaiat tout ce qui était de nature à la troubler ou à l'altérer, le signalant aussitôt à son gouvernement. Son rôle, pendant la crise polonaise, fut celui d'un agent clairvoyant, avisé, courageux en même temps que discipliné, qui n'hésita jamais à crier casse-cou à son ministre, tout en s'inclinant, la mort dans l'âme, devant les instructions qu'il recevait.

Les bruits que Drouyii de Lhuys prétendait lui être venus d'Allemagne, Montebello les tint pour une simple figure de rhétorique, destinée à couvrir de l'anonymat une conception trop risquée pour qu'un ministre osât la prendre à son compte. Toujours est-il qu'il eut tôt fait de les réduire à néant.

« Ce que je puis dire avec certitude à Votre Excellence, c'est qu'il n'est pas vrai que ces idées trouvent le moindre accueil auprès de l'empereur Alexandre. J'ai touché ce sujet avec le prmce Gortchakoff, en empruntant la forme ingénieuse de votre dépêche, pour lui fau'e entendre tout ce qu'on peut dire en faveur d'une pareille résolution. Je n'ai pu même amener une discussion un peu sérieuse sur une idée que l'on repousse de prime abord comme absurde et impraticable (1). »

Est-ce à dire qu'il n'y avait rien de fondé dans l'opinion dont Drouyn de Lhuys s'était fait l'écho? Répondant à cette question, Montebello remettait ainsi les choses au point :

« H est incontestable qu'il y a ici, non pas un parti, non pas même une opinion, mais un sentiment plus ou moins réfléchi et répandu, qui voudrait qu'on abandonnât la Pologne à elle-même. Ce n'est pas autre chose que le sentiment des embarras inextricables que la Pologne crée à la Russie ; c'est le pendant de celui qui inspirait autrefois le souhait

(1) Fin février 1863.

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proverbial de TAngleterre : que rirlande pût être engloutie par les eaux (1). »

Souhait platonique s'il en fut ! Celui qui faisait désirer aux Russes d'être délivrés de la Pologne ne l'était pas moins. Ressaisir et conserver ce pays était au contraire pour la Russie « une question de vie ou de mort ». Eût-il voulu lâcher prise — et il ne le voulait pas — qu'Alexandre II ne l'aurait pas pu, parce que Tétat de l'opinion le lui eût interdit. La seule condition à laquelle il aurait peut-être pu consentir à une transaction sur la Pologne est la garantie d'une large compensation en Orient. Mais alors c'est l'Europe qui n'en aurait pas voulu, A cette hypothèse irréalisable et repoussée par Drouyn de Lhuys tout le premier, se réduisaient les chances, même alors problématiques, que sa suggestion pouvait avoir d'être accueillie.

Il ne s'agissait plus de suggestion, livrée à l'appréciation et au tact de rambassadeur, dans la dépêche que Drouyn de Lhuys lui avait adressée le 17 février. Les instructions du ministre avaient, lorsqu'il cessait de faire du roman, un caractère positif, impératif même, que Montebello ne pouvait méconnaître. Drouyn de Lhuys ne le consultait pas, en l'invitant à « recommander au cabinet de Saint-Pétersbourg une politique de réparation et de progrès et à le pressentir sur les concessions qu'il serait disposé à faire à l'intérêt général ». Montebello n'en a que plus de mérite à avoir tenté d"ou\Tir les yeux à son gouvernement, avant d'exécuter ces instructions. Le 28 février, comme il vient de recevoir la dépêche du 17, il télégraphie à Drouyn de Lhuys :

« Mon cher ministre, si je conforme mon langage à votre dépêche numéro 16, je suis persuadé qu'il produira ici un effet de nature à compromettre sérieusement nos relations. Elle soulève la question des garanties du congrès de Vienne, dont la force obligatoire est contestée ici. Je crains aussi qu'on y voie une espèce de mise en demeure qui blessera de justes susceptibilités chez l'empereur Alexandre, en paraissant douter de ses intentions... Ne jugeriez-vous pas à propos de la modifier comme votre plume habile saura le fake dans le sens de ces observations? Mon devoir est de vous dire qu'elle porterait une atteinte grave à nos rapports avec la Russie. »

Le lendemain, Drouyn de Lhuys répondit :

« J'ai relu ma dépêche du 17. Je ne trouve rien à y changer... Nous

(1) La réponse de Montebello confirme notre appréciation sur l'opinion émise par Bismarck, dans ses Pensées et Souvenirs, au sujet des dispositions d'Alexandre II à abandonner la Pologne.

338 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF Eï NAPOLÉON III

désirons ne pas être ii'ritants, mais nous voulons être sincères. Vous allez recevoir une lettre de l'empereur conçue dans ce sens. »

Après cette mise en demeure, il ne restait à Montebello qu'à exécuter ses instructions avec le plus de tact possible. C'est ce qu"il fit et ce dont il informa bientôt après le ministre en ces termes : « Ce que vous avez voulu, c'est que la Russie ne pût pas se méprendre sur notre manière de voir... Ce hut est aujounVhui complètement atteint (1). « Dans leur laconisme, ces derniers morts prennent, pour qui a lu ce qui précède, une signification poignante. La sagesse et l'habileté de Montebello atténuèrent toutefois, autant que possible, l'amertume de conseils où se devinait une réprobation encore platonique. « Je ne perds pas de vue, écrivait-il, qu'il y a plutôt ici une position à prendre qu'une discussion à ouvrir et une négociation à entamer (2). » Cette réserve pleine de tact ne devait malheureusement pas lui être longtemps permise. Interprétant ses instructions dans le sens le plus restrictif, il se tint volontaii-ement dans un ordre d'idées très générales, évitant surtout d'invoquer les traités de 1815, qu'il se félicitait de pouvoh' passer sous silence sans contrevenir aux ordres de son ministre. « J'ai peu de goût pour les traités de 1815, écrivait-il, et. dans les dépêches que m'a adressées Votre Excellence, je ne trouve nuUe part qu'elle m'ait prescrit explicitement de m'appuyer sur l'article l^r de Tacte final de Vienne pour réclamer que la Pologne fût remise en posssession de la constitution que lui avait donnée l'empereur Alexandre. »

Malgré ces précautions, Timpression produite à Pétersbourg par le langage que Montebello avait été chargé de tenu* fut bien celle à laquelle il s'était attendu. Encore que toutes platoniques, les premières manifestations expresses de l'intérêt du gouvernement français pour la cause polonaise furent accueillies en Russie avec tristesse et anxiété. Alexandre II en fut blessé dans sa conscience de souverain libéral et bon, Gortchakoff dans son amour-propre de ministre infaillible. Ces sentiments percent déjà dans la réponse du tsar à la lettre de Napoléon III, annoncée à Montebello par Drouyn de Lhuys le 29 février. Très amicale de ton et très modérée de fond, cette lettre demandait à Alexandre II d'accorder à la Pologne une amnistie et des réformes apaisantes. Le tsar y fit répondre, le 8 mars, par un télégramme de Gortchakoff à Budberg, communiqué à Drouyn de Lhuys à titre de simple lecture :

(1) Montebello, mars 1863.

(2) Ibid.

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« L'empereur m'ordonne de vous télégraphier : Tant que dure l'insurrection armée, il est prématuré de parler de clémence. Dès qu'elle sera réprimée, je proclamerai une amnistie générale dont les chefs seuls seront exclus. Je n'ai jamais eu l'intention de priver la Pologne des institutions que je lui ai accordées. Ma dignité ne me permet pas d'aller au delà de cette assurance et je me flatte d'avoir le droit d'exiger qu'on se fie à ma loyauté. »

N'est-ce pas la réponse d'un souverain blessé qu'on ait méconnu et la sincérité de ses bonnes intentions et les nécessités de sa situation? C'est par le même giief que Gortchakoff réplique, sur un ton d'amical reproche, aux admonestations de Montebello. « Ce que voulait l'empereur Alexandre, c'était une Pologne hem'euse, prospère et sagement administrée par elle-même, sous le sceptre de l'empereur de Russie. Les excitations venues de l'Europe, et surtout d'un pays (Toù il devait le moins les attendre, car la Russie avait été depuis sept ans sa plus fidèle alliée, lui avaient rendu cette tâche difficile (1). »

Pensant peut-être donner au gouvernement français des scrupules, sinon des remords, Gortchakoff fait montre d'une extrême sensibilité aux observations de Montebello et donne à son dépit la forme d'une sorte de susceptibilité sentimentale, comme si, de la part de la France, la plus légère piqûre l'eût plus affecté que, de la part d'un autre gouvernement, un mauvais procédé caractérisé. Toujours est-il qu'autant il affecte de rester calme devant les remontrances formelles de lord John Russel, autant il réagit aux simples doléances de Drouynde Lhuys. Dans les premières, qu'il dit ne pas « prendre au sérieux », il ne veut voir « que le vieux thème de 1830 et 1831 repris par acquit de conscience et sous l'empire des nécessités parlementaires (2) ». Il insiste même sur « l'esprit amical » de la dépêche de lord Russel et déclare ne vouloir y faire « d'autre réponse qu'une réponse verbale ». Sur les dispositions que lui a laissé entrevoir la France, il s'exprime, au contraire, « sans amertume, mais avec tristesse ».

Tout n'est pas dépit amoureux dans cette susceptibilité spéciale qu'Alexandre II et Gortchakoff réservent à la France. La raison véritable en est même tout autre et fort matérielle. « Il y a une semaine, écrit Montebello au milieu de mars 1865, on regardait Tinsurrection comme passée à la période de chouannerie et de brigandage : mais les encouragements qu'elle a reçus de l'opinion publique en Europe et smtout en France

(1) Montebello, mars 1863.

(2) Ibid.

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paraissent lui avoir rendu quelque vie (1). » Le mécontentement causé à Saint-Pétersbourg par ces encouragements est en proportion de l'effet qu'ils produisent en Pologne. Or, les Polonais sont beaucoup plus sensibles aux encouragements venus de Paris qu'à ceux qui leur parviennent de Londres. Gortchakoff « est bien sûr que les sympathies de l'Angleterre n'échauffent pas beaucoup les esprits en Pologne, parce qu'on sait bien qu'elles resteront à l'état de sympathies, tandis qu'on y est persuadé que l'appui moral de la France pourrait aller jusqu'à l'action (2). » Que ce fût à tort ou à raison, il suffisait qu'on pensât ainsi à Varsovie pour qu'on eût raison de s'en alarmer à Pétersbourg et d'y redouter, par-dessus toutes autres, les manifestations des sympathies polonaises de la France. En les voyant si sensibles à ses admonestations, le gouvernement français peut-il du moins espérer qu'Alexandre II et Gortchakoff y seront également dociles et en tiendront compte? C'est encore là une espérance que Montebello a soin de démentir d'avance. On ne peut, dit-il, attendre du tsar plus que le maintien des institutions de la Pologne et une amnistie dont les chefs seront exceptés. « Tous les efforts de la diplomatie n'obtiendront pas qu'il donne à la Pologne une constitution repoussée d'avance, qui ne pourrait avoh- de valeur que comme arme agressive, et qu'un ami sage des Polonais ne leur conseillerait pas de se donner, s'ils étaient libres de disposer d'eux-mêmes. Lord Heytrbury écrivait en 1832 : la question est une question de vie ou de mort pour ce pays-ci. Ces paroles sont encore \Taies (3). »

Au milieu de mars 1863, alors que l'avenir n'est pas encore compromis, qu'aucun acte irrémédiable n'a été accompli, le gouvernement français ne peut donc être mieux averti qu'il ne l'est et de l'inutilité d'une intervention non suivie d'actes et du ressentiment qu'en éprouveraient Alexandre II et Gortchakoff. Ces suprêmes avertissements ne le font pourtant pas revenir sur la résolution qu'il a d'ores et déjà prise et commencé de mettre à exécution.

Le pr mars, Drouyn de Lhuys a informé Montebello de ses négociations antérieures avec l'Angleterre et l'Autriche afin d'adresser des remontrances à Berlin sur la convention du 8 février. H l'a chargé de communiquer à Gortchakoff toutes les pièces de la vaine procédure intentée contre la Prusse. C'était se donner bien gratuitement l'apparence d'avoir cherché à ameuter l'Europe contre un gouvernement cou-

(1) MontebeUo, mars 1863.

(2) lUd.

(3) lUd.

pable de s'être solidarisé avec ]a Russie. Encore Drouyii de Lhuys a-t-il invoqué, pour incriminer la Prusse, Targument le mieux fait pour éveiller à Pétersbourg les pires appréhensions : « L'intervention plus ou moins directe de la Prusse dans la lutte armée changeait le caractère de la crise et la transformait en une question européenne (1). »

n ne va pas tarder à adopter le principe d'une intervention de la France dans cette question, à laquelle il \aent de recornaître le caractère européen. L'in\âtation lui en est adressée par l'Angleterre, qui propose, contre la Russie, le système d'action collective repoussé par elle quand il s'est agi d'y recourir contre la Prusse. Sans s'aviser de lïntérêt évident qu'a l'Angleterre à diviser la France et la Russie, sans faire la moindre objection, sans même demander si l'on serait disposé, à Londres, à passer de la remontrance à la menace et de la menace à l'acte, Drouyn de Lhuys, le 7 mars, donne son adhésion de principe, sous réserve de celle de l'Autriche, dont il charge aussitôt Gramont d'obtenir l'assentiment. Désormais, l'effet pratique de cette funeste résolution n'est plus subordonné qu'au consentement d'une puissance presque aussi intéressée que l'Angleterre à semer la discorde entre la France et la Russie. La rupture de leurs liens d'amitié déjà passablement relâchés n'est plus, dès lors, qu'une question de jours. Le gouvernement français a fait, en son for intérieur, le sacrifice de son entente avec Pétersbourg ; il ne lui reste plus qu'à la dénoncer.

On est moins surpris de la légèreté avec laquelle Drouyn de Lhuys consomme ce sacrifice, lorsqu'on constate l'étrange nervosité qui s'est emparée de lui sous l'influence de la crise polonaise. Au cours d'un entretien avec notre ambassadeur, Gortchakoff avait comparé le Conseil d'État de Varso\'ie au Sénat impérial français, et Montebello avait relaté la comparaison, dans une de ses dépêches, avec le reste de la conversation. Le rapprochement parut souverainement inconvenant à Drouyn de Lhuys qui, dans sa réponse, avec une pesante ironie, félicita l'ambassadeur d'avoir su contenir son indignation et d'être demeuré assez maître de ses impressions pour ne pas s'être élevé contre une aussi étrange comparaison. « Je ne veux pas, répond Montebello, terminer cette dépêche sans remercier Votre Excellence des félicitations qu'elle veut bien m'adresser pour être resté maître de moi-même, en entendant l'étrange rapprochement fait par le prince Gortchakoff entre le Sénat et le Conseil d'État de Varsovie. Je ne peux cependant les accepter, car

(1) Drouyn de Lhuys, lermars 1863.

f avoue que je n'ai eu aucun mérite à me maîtriser dans cette circonstance, n ne m'est pas venu un instant à l'esprit que je dusse relever ce qui ne m'a paru qu'un tout petit incident d'une discussion très sérieuse. Je tiens cependant à mériter un peu vos compliments sur la manière dont je sais contenir mes impressions : c'est pourquoi je ne vous dirai rien de plus sur ce sujet. » L'épisode n'a sans doute que bien peu de portée ; mais il nous semble que, dans la circonstance, le sang-froid, le bon sens et l'esprit ne furent pas du côté du ministre.

Du moins Drouyn de Lhuys réserve-t-il sa mauvaise humeur à Montebello, tandis que l'opinion publique passe la sienne sur le tsar. Elle trouve un interprète au Sénat et, qui plus est, dans la personne du propre cousin de l'empereur. Le prince Napoléon, qui depuis le début de la crise polonaise avait toujours partagé les passions de la foule contre Alexandre II, les exprime avec une \1olence inouïe dans la séance du 19 mars 1863. Il se déchaîne « dans une diatribe d'insurgé polonais, ne ménageant aucune convenance, ne gardant aucune mesiu-e (1) ». Le ministre Billault proteste, sur-le-champ, contre ce qu'il y a de fâcheux, de nuisible à nos intérêts poHtiques dans les paroles imprudentes qui ont été dites. Le lendemain, il y revient dans un long discours. « Il ne faut pas. dit-il, de gaieté de cœur, jeter à la face d'un grand souverain de ces paroles amères, difficiles à oublier. » Et, aux injustes \1olences du prince Napoléon, il répond en rappelant le concours qu'Alexandre II nous avait prêté pendant la guerre d'Italie. Mais Billault qui, au Corps législatif, quelques semaines auparavant, avait si sagement défendu la politique d'abstention, accepte la mission de faire pressentir le passage à la politique d'intervention. Il reconnaît expressément le caractère « national » du mouvement polonais, le caractère « européen » de la question. S'étant prononcé contre les stériles déclamations et ne voulant pas d'autre part considérer Féveutualité d'une guerre, il conclut : « La politique constante de l'emperem- a été de n'agir jamais seul et de rechercher les puissances ayant des intérêts similakes à ceux de la France... H veut plus que jamais se conformer à cette règle de conduite : ne pas prendre le fardeau à soi tout seul. La question polonaise est européenne et c'est avec le concours de l'Europe qu'il tentera de la résoudre. » Enfin, en terminant, Billault indique Tillusion dont se berce l'empereiu- en s'engageant dans la voie de l'action collective : « Le tsar ne résistera pas à la pression morale de l'Eiu-ope, à laquelle répondront les inspirations

(1) E. Ollivier, Empire liléml, t. VL

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magnanimes de son cœur. » Malgré les deux répliques de son ministre, Napoléon III jugea nécessaire un désaveu formel des paroles de son cousin : une lettre de lui (1), insérée au Journal officiel, déclara le discours de Billault en tous points conforme à sa pensée, dont il repoussait toute autre interprétation.

Répliques de Billault ni désaveu de l'empereur n'empêchent pas le discours du prince Napoléon de produire à Pétersbourg une profonde et pénible impression. Le jour même, Montebello télégraphie : « Ce que l'ambassadeur de Russie mande par le télégi'aphe du discours du prince Napoléon a fait une vive impression. Il annonce qu'il a attaqué l'empereur Alexandre personnellement, J"ai dit que l'empereur en serait très mécontent et que, sans pouvoir dire sous quelle forme, j'étais sûr qu'il tiendrait à ce qu'on le sût (2). » A ce télégramme Drouyn de Lhuys répond le lendemain : <• L'expression de la pensée du gouvernement de l'empereur est tout entière dans les documents publiés et dans le discoui's de M. Billault et il ne faut pas la chercher ailleurs. Je m'en suis déjà expliqué avec M. l'ambassadeur de Russie (3). » C'était un peu sommaire comme contre-partie aux violences du cousin de l'empereur. Le discours de Billault. où la Russie était invitée à chercher la pensée du gouvernement français, pouvait-il du moins apaiser son émotion, cahner ses craintes? « Sous ses fonnes prudentes, habiles, intentionnellement fuyantes (4) », ce discours était peut-être plus gros de menaces que celui du prince Napoléon. Ce qu'en devaient retenii- Alexandi'e II et Gortchakoff, c'était que l'empereur ferait quelque chose pour la Pologne. N'en eussent-ils pas tiré cette conclusion, qu'elle leur aurait été soufflée par les Polonais eux-mêmes. Interprétées en Pologne comme l'annonce d'une action prochaine, les paroles de Billault eurent pour effet de ranimer rinsurrection défaillante. Ainsi fut-on convaincu, à Pétersbourg, que le prince Napoléon n'avait été désavoué que pour la forme, et parce qu'il avait dépassé la mesure.

Pour excusable qu'elle fût, cette opinion n'en était pas moins fausse.

(1) < Mon cher monsieur Billault, je viens de lire votre discours et, comme toujours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dus à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de mes sentiments. Croyez à ma sincère amitié. » 21 mars 1863.

(2) MontebeUo, 20 mars 1863.

(3) Droura de Lluiys. 21 mars 1863.

(4) Emile Ollivier, Empire libéral, t. VI.

344 ALEXANDRE II, (iOUTCHAKOFF ET NAPOLÉON III

La colère de Tempereiir contre son cousin n'avait rien eu de simulé et le désaveu qu'il lui avait infligé rien de trompeur. On ne peut en douter, en présence des lettres échangées entre eux au lendemain de Tincident (1). Le discours du prince Napoléon n"avait été qu'une manifestation; on y chercherait en vain Findication d'un plan d'action politique. Ses idées sur la pohtique à suivre, sur les moyens à mettre en œu\Te pour secourir la Pologne, il ne les a pas divulguées à la tribune du Sénat et en a réservé la confidence à Napoléon III. Le 26 mars, il lui écrit une lettre de récriminations, de lamentations, de reproches, au sujet du « blâme public » dont il a été l'objet, et, rendant le bien pour le mal, il lui soumet incontinent « une bonne idée )\ propre à « ser^d^ la cause de l'emph-e, des nationalités et de la liberté en Europe ». A sa lettre est annexé « un projet politique et militaire adapté aux circonstances actuelles v, projet qui vaut la peine que l'empereur perde une heure à l'écouter. Faut-il même qu'on perde un instant à le lire? Peutêtre, à titre de cmiosité.

« Toutes les apparences sont pacifiques aujourd'hui. Les négociations à la suite de la réponse de la Russie trameront des semaines, peut-être des mois ; rien ne pourra se fah-e cette année et encore moms Tannée prochaine, puisque la Pologne sera dévastée, écrasée, et la Russie beaucoup plus forte dans quelques mois. L'empereur n'ayant pas cru devoumiwB une conduite qui devait amener la guerre seul avec la Russie, cette année il n'y a plus de question polonaise. L'attitude et les paroles des membres du gouvernement, notamment de ]M]\1 Morny, Persigny et Billault, sont formelles ; ils disent que l'empereur s'est engagé à ne rien faù-e sans l'Angleterre et l'Autriche, que ces deux puissances n"iront jamais à la guerre, que la paix est donc assurée. Malgré ces certitudes, le prince Napoléon s'imagine que peut-être l'empereur regrette cette situation d'impuissance. Il y a encore une hypothèse, c'est que l'empereur veuille exciter la Russie à faire un acte qui forcerait la France à recourir aux armes comme l'ultimatum autrichien envers le Piémont en 1859. Si cela est, comment obtenir ce résultat? La Russie est prudente et ne fera rien aujourd'hui contre la Suède avant d'avoir tué la Pologne. Un acte pouiTait peut-être l'irriter beaucoup et la porter à attaquer la Suède. Ce serait si l'empereur nommait son cousin, le prince Napoléon, ambassadeur en Suède aujourd'hui. Le prince accepterait avec empressement. Il aurait pour instructions de pousser la Suède à

(1) Voir Emile Ollivier, Empire UiéraJ, t. VI, chap. vi.

forcer la Russie à Tattaquer sans sortir, elle, des limites du droit des gens. La Suède, attaquée, demandera le secours de la France qui. préparée dès aujourd'hui, lui donnera son aide. Si l'empereur approuvait l'idée de ce projet, le prince le développerait à Sa Majesté. »

L'empereur gardait encore assez de sang-froid et de bon sens pour ne pas s'arrêter à un aussi chimérique dessein. H ne se souciait nullement de se lancer dans une pareille aventure. Au lieu d'une invitation à passer aux Tuileries, le prince Napoléon reçut (1) une affectueuse mais sévère semonce, à laquelle il répliqua (2) par une assez misérable justification et parla demande d'un commandement, si les choses tournaient à la guerre.

Peut-être y avait-il plus de logique dans l'obstination du prince Napoléon à prévoir la guerre que dans la persistance du gouvernement à en écarter l'hypothèse. Toujours est-il que Napoléon III et Drouyn de Lhuys, tout entiers à leurs négociations avec Londres, Berlin et Vienne, s'en tenaient pour le moment aux moyens diplomatiques. L'idée, émise par l'Angleterre, d'une démonstration collective des puissances à Pétersbourg, n'avait pas été aussi bien accueillie par la Prusse et par l'Autriche que par la France. A Berlin, Bismarck s'y était déclaré nettement opposé. A Vienne, Rechberg avait soulevé des difficultés. La chance que cette résistance inespérée fait naître en sa faveur, Napoléon III la laisse encore échapper. Obstiné à commettre la faute que le sort veut lui épargner, c'est lui-même qui s'emploie à convertn l'Autriche à l'action collective. Ayant toujours en réserve une combinaison et croyant toujours les autres prêts, comme lui, à remanier la carte, il fait proposer (3) à François-Joseph de constituer une Pologne indépendante accrue de la Galicie et gouvernée par un archiduc, de céder la Vénétie au Piémont, en échange d'une lai'ge compensation sur le littoral adriatique ou le Danube, enfin d'établir sur ces bases une alliance franco-autrichienne qui remplacerait l'alliance franco-russe. La prudence de l'Autriche a aussitôt fait justice de ce grandiose et aventureux projet. Mais les instances combinées de Napoléon III et du gouvernement anglais la décident pourtant à une action diplomatique simultanée à Pétersbourg. Au lieu d'une note collective et identique, à laquelle elle ne veut pas copsentir, les trois puissances s'entendent poiu: remettre en même temps au gouvernement russe trois notes distinctes, qu'elles se seront communiquées à l'avance.

(1) 29 mars 1863.

(2) 31 mars 1863.

(8) 14 mars 1863.

Une nouvelle étape est franchie, sur le chemin qui, de la position d'amie, conduit la Franco à celle d'adversaire diplomatique de la Russie. D'étape en étape, elle s'achemine presque insensiblement vers le moment fatal, maintenant imminent, où elle-même portera le coup de grâce à l'entente franco-russe. Le principe de l'intervention adopté, l'accord établi avec Vienne et Londres, la procédure de l'action collective arrêtée, les actes suivent de peu. Le TO avril, Drouyn de Lhuys avertit Montebello de la décision prise par l'Angleterre, l'Autriche et la France. Le 17, Montebello, Napier et Thun viennent, à une heure d'intervalle, donner lecture à Gortchakoff des notes de leurs gouvernements. Celle de l'Angleterre rappelle le gouvernement russe à l'observation de ses engagements de 1815; celle de la France invoque, pour justifier notre intervention, l'intérêt général de l'Europe et réclame, en faveur de la Pologne, une organisation nouvelle qu'elle n'indique pas ; celle de l'Autriche demande à la Russie de replacer la Pologne dans les conditions d'une paix durable. Gortchakoff écoute sans broncher ces trois communications, se bornant à répondi*e qu'il prendra les ordres de l'empereur.

La Russie n'était pas en situation oe le prendre de haut. La diatribe anth'usse du prince Napoléon, les allusions de Billault aux négociations diplomatiques, l'annonce d'une prochaine intervention collective avaient stimulé l'ardem' des insurgés. D'abord limitée au grand-duché de Varsovie, l'insurrection s'était étendue à la Lithuanie et à la Russie Blanche. Elle avait englobé la minorité dissidente de la noblesse, qui ne s'y était pas tout de suite ralliée. Le comité occulte avait imposé son pouvoir par la terreur. Le \ide s'était fait autour du gouvernement officiel, de plus en plus désemparé. Wielopolski s'était vu abandonner par tous. Le grand-duc lui-même avait cessé de lui être favorable. Investi du commandement en chef de l'armée, en plus de ses pouvoirs de viceroi, le grand-duc Constantin avait reçu pour coadjuteur le général de Berg, dont les idées s'accordaient encore plus mal avec celles de Wielopolski. En Lithuanie, où la Russie n'avait de compte à rendre à personnC; la mission de rétablir l'ordre avait été confiée au général Mourawiew, qui ne péchait pas par excès de douceur.

La violence de l'assaut, l'effort vigoureux qu'exigeait la résistance, obligeaient le gouvernement russe à des ménagements envers les trois puissances qui se mêlaient de ses affaires. Aussi ne leur témoigne-t-O nulle mauvaise humeur de leurs communications, auxquelles il répond même sans aigreur. Tout au plus se permet-il un innocent persiflage, en remerciant le gouvernement français de s'associer si amicalement à ses

propres préoccupations et en se déclarant curieux de connaître le moyen que Napoléon III a trouvé pour y mettre fin.

Adversaire avec laquelle il faut compter, la France n'en est pas moins, à dater de ce jour, une adversaii-e aux yeux d'Alexandre II et de Gortchakoff. Déjà, sous la menace d'une intervention diplomatique, ils ont pris les précautions qu'exigeait la situation. Dès le début d'avril, l'armée russe a été mise sur le pied de guerre, les hommes en congé ont été rappelés, les quatrièmes bataillons formés, le port de Cronstadtmis en état de défense. A la demande d'explications que Montebello a été chargé de présenter. Gortchakoff répond, sans forfanterie, mais aussi sans faiblesse, que « l'armée russe ayant reçu des réductions considérables, l'empereur a pensé qu'il était nécessaire de la compléter, vu l'aspect général des affaires et sans avoir du reste aucune intention agressive (1) )•'.

L'intervention diplomatique ne prend donc pas le gouvernement russe au dépourvu. Elle a pour effet de le confirmer dans ces prudentes et courageuses dispositions. Inquiets, alarmés, froissés, Alexandre II et Gortchakoff ne sont ni effrayés ni ébranlés. La menace ne fait que les rendre plus résolus et plus énergiques ; l'intimidation ne peut pas plus sur leur esprit que la persuasion. Toute concession leur est interdite, du joiu* oii ils auraient l'air de la faire sous la pression de l'étranger. La force seule pourrait les faire céder. Ils se sentent soutenus, encouragés, contraints même dans une certaine mesure, par le sentiment national. Pendant les fêtes de Pâques, Alexandre II est l'objet d'ovations enthousiastes à Saint-Pétersbourg ; des adresses lui sont envoyées des principales \illes de l'empire. Un manifeste, pubhé à cette époque et faisant preuve de sentiments bienveillants envers les Polonais, est accueilli par l'opinion en Russie comme un acte de faiblesse. Plus de concessions en Pologne, ni spontanées, ni arrachées par l'intervention étrangère ; faire bravement front au danger intérieur et extérieur : tel est le vœu du peuple russe.

Abandonnée par la France, acceptant d'avance toutes les conséquences d'un conflit avec elle, la Russie, peuple et gouvernement, se retourne vers ses aUiées d'autrefois. La faillite de l'entente franco-russe réveille naturellement les anciennes affinités. Restée seule absolument fidèle, la Prusse jouit de la sympathie et de la reconnaissance générales. L'Autriche s'est jointe à la Fi'ance et à l'Angleterre : mais son intérêt en faveur

(1) Montebello, 5 avril 1863.

des Polonais laisse les Eusses sceptiques et son intervention ne leur interdit pas l'espoir d'un rapprochement.

La force des choses semble travailler à la reconstitution des groupements politiques qui se partageaient l'Europe avant la guerre de Crimée. Les pensées se rencontrent, à Pétersbourg, Berlin et Vienne, dans une commune évolution rétrospective. « Je sais, écrit Montebello, que les trois cours du iVord sentent qu'elles ont fait une grande faute, en laissant s'altérer l'alliance qui, pendant si longtemps, a fait leur sûreté et les a rendues maîtresses du continent. Elles se disent que, si cette alliance avait été maintenue, tout ce qui est arrivé depuis n'aurait pas eu lieu. Elles sont effrayées de l'habileté avec laquelle la France a réussi à les battre séparément. La Prusse surtout sent que son tour n'est 'pas loin. Elles se disent qu'il y a dans le monde deux puissances révolutionnaires, et que la Révolution dominera bientôt l'Europe, s'il ne se forme pas contre elle une alliance conservatrice. L'Autriche, la Prusse et la Russie ont pour premier grand intérêt de se conserver, car elles sont menacées dans leur existence. H ne s'agit pas de reformer une Bainte alhance, mais d'opposer une alliance sagement libérale à une alliance révolutionnau-e (1). » IN'os rapports intimes avec la Russie étaient, disait Montebello, la seule raison qui rendît cette alliance impossible. Il était aisé d'en conclure ce qu'il n'ajoutait pas : c'est que notre intérêt eût été de ne pas nous laisser séparer de la Russie. ^.j^

(1) Montebello, avril 1863. L'Autriche compromit, en ce qui la concerne, le bénéfice des dispositions rétrogrades de la Russie. Elle crut ce courant d'opinion assez fort pour obliger Gortchakoft à faire place nette et se mit en devoir de renverser ce ministre, qu'elle considérait, non sans raison, comme lui étant personnellement hostile. Le comte Thim eut l'audace de déclarer à Alexandre II qu'il avait été chargé par l'empereur d'Autriche de lui porter des assurances d'affection personnelle, mais d'ajouter que son souverain ne professait pas les mêmes sentiments à l'égard du gouvernement du tsar. L'effet de cette communication fut diamétralement opposé à celui qu'en attendait la cour de Viemie. Alexandre II y répondit comme il convenait et n'en soutmt que plus fermement le ministre pris à parti. Consolidé par cette maladroite attaque, Gortchakoff demeura à son poste, tout en déclarant qu'il se retirerait le jour où il s'apercevrait qu'il était un obstacle personnel à certaines alliances.

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