TIN ET CONSÉQUENCES DE LA CAMPAGNE DIPLOMATIQUE
Le gouvernement français persévère dans sa politique. — Les six points. — Notes du 17 juin. — La Russie résignée à la guerre. — Réponse de la Russie aux notes des puissances. — Répression en Pologne. — Emportements de l'opinion et irritation du gouvernement en France. — Proposition de Drouyn de Lhuys à Londres,
— Mouvement de recul de l'Angleterre. — Réplique de Drou3'n de Lhuys à la note russe. — Proposition d'Alexandre II au roi de Prusse. — Retraite de MontebeUo.
— Dernier entretien avec Alexandre IL — Suprême appel à Napoléon III. — Récriminations de Drouyn de Lhuys à Londres et Vienne. — Défection de l'Autriche et de l'Angleterre. — La France fera-t-elle la guerre? — Proposition de congrès, lettre de Napoléon III et discours du trône. — Échec de la proposition de congrès.
— Débat sur l'adresse au Corps législatif. — Changement dans l'attitude de la Russie envers la France. — Cinquantenaire de 1814. — Dispositions d'Alexancke II, de Gortchakoff. — Entrevue de Kissmgen. — Retentissement en France et en Angleterre. — Version de Gortchakoff. — Talleyrand, ambassadeur à Pétersbourg. — Conséquences de la crise de 1863.
Parfaitement renseignés par MontebeUo sur l'effet produit en Russie par l'intervention collective, Napoléon III et Drouyn de Lhuys ne se résignent ni à abandonner la partie ni à transformer leurs remontrances en ultimatum. Persévérant dans la pire des attitudes, ils poursuivent, en compagnie de leurs dangereux associés, une campagne également pernicieuse à la Pologne et à la France. Du jour où ils ont accepté de lier partie avec l'Angleterre, la suite des événements se développe avec une rigueur fatale ; une à une en découlent toutes les conséquences qu'entraîne après elle la politique de protestation platonique : les trompeuses négociations avec les tierces puissances, les stériles discussions avec un gouvernement traqué qui cherche à gagner du temps, le débat porté devant l'opinion publique, les blessantes mises en demeure, les fins de non-recevoir brutales.
Le 17 juin partent de Paris, de Londres et de Vienne trois nouvelles dépêches résumant en six points (1) les garanties que réclament les trois
(1) 1° Amnistie complète et générale ;
2° Représentation nationale avec des pouvoirs semblables à ceux qui sont déterminés par la charte du 15 /27 novembre 1815 ;
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gouvernements eu faveiu- de la Pologne, et proposant à la Russie d'examiner ces six points dans des conférences spéciales, auxquelles prendraient part les huit puissances signataires des traités de 1815. Pendant ces négociations, un armistice serait établi entre les insurgés et les Russes.
Deux mois de lutte acharnée contre l'insurrection, sous la menace constante de l'intervention de trois puissances, n'avaient pas ébranlé la fermeté du gouvernement russe. L'opinion, unanimement opposée à une humiliante reculade devant l'étranger, était faite à l'idée de la guerre et soutenait le courage du gouvernement. « On croit partout à la guerre, écrivait Montebello. On la voit s'approcher avec douleur, mais on s'y prépare et on n'hésitera pas à l'accepter plutôt que de souffrn une atteinte véritable à ce qu'on regarde comme l'honneur de la patrie... Tous ceux qui ont vu la Russie en 1854 sont fi'appés de la différence entre son attitude d'alors et son attitude d'aujourd'hui. L'outrecuidance de cette époque a fait place à un sentiment plus sérieux et plus vrai. On sent que la Russie n'a jamais eu plus besoin de la paix ; que la guerre, si elle a lieu, la surprendra dans une de ces transitions qui affaiblissent poiu- un temps les nations dont elles préparent la grandeur future ; on a la plus haute idée de l'ennemi redoutable auquel on aurait affake ; on s'attend donc à de mauvais jours, à une longue lutte, à de grands sacrifices, mais on y est résigné. Je ne puis mieux exprimer la situation des esprits que par ces deux mots : on est cahne mais résolu (1). »
Cette guerre qu'elle est résignée à accepter, la Russie est-elle en état de la soutenu-? Sur ce point non plus, Montebello ne laisse aucune illusion au gouvernement français. « Je suis convaincu, écrit-il, qu'une fois la lutte engagée, elle serait opiniâtre de la part d'un peuple qui, s'il a beaucoup de vices, possède cependant quelques-unes des grandes vertus qui fondent et maintiennent les empires, et qui ont manqué à ses voisins (2). »
Décidés à tenk tête même à une coalition, les Russes ne s'attendent pourtant pas à devoir y faire face. La guerre qui leur paraît probable est une guerre avec la France, mais avec la France seule. Plus clairvoyante qu'elle, ils ne croient pas à la fidélité de ses associés, dont ils ne mettent pas en doute la défection à l'heure du danger. L'Angleterre
3» Nomination de Polonais aux fonctions publiques administratives ; 40 Liberté de conscience pleine et entière et suppression des restrictions à l'exercice du culte catholique ; 50 Usage exclusif de la langue polonaise comme langue officielle ; 6° Établissement d'un système de reci-utement régulier et légal.
(1) Montebello, 3 juin 18G3.
(2) Ibid.
POLOGNE. — SADOWA. — CKÈTlv — LUXEMBOURG 351
surtout leur inspire, à cet égard, toute sécurité. Lord Napier ayant laissé entendre à Gortchakoff qu'elle nïrait pas au delà de l'action diplomatique, lord Russel lui avait enjoint de revenir sur cette assurance. Mais Gortchakoff avait affecté de n'attacher aucune importance à ce démenti. «■ Nous désirons le maintien de la paix, avait-il répondu ; mais nous ne voulons pas croire que vous ne le désirez pas autant que nous (1). »
Ces dispositions décidaient du sort réservé aux propositions des trois puissances. Bien que résolu à n'en pas tenir compte, Alexandre II soumit la question à un conseil solennel, qui conclut à une fin de non-recevoir. Gortchakoff se chargea de notifier cette réponse à Paris, Londi-es et Vienne (2). En s'adressant à l'Autriche et à l'Angleterre, il se borna à motiver le refus de son gouvernement. A la note française, il riposta en outre par un reproche : celui de tolérer à Paris une émigration polonaise qui mettait tout en œuvi'e pour égarer l'opinion publique en Fi'anee et entretenu- l'insurrection en Pologne par l'espok d'une intervention étrangère. Le reproche était mérité ; il n'en reste pas moins que, des trois obstinées grondeuses, la plus rudement éconduite était la France. Jusqu'alors Gortchakoff avait eu le verbe haut avec l'Angleterre, concihant avec la France ; désormais, les proportions sont interverties.
Cette guerre de notes ne distrait pas le gouvernement russe de la vraie guerre qu'il soutient contre ses sujets polonais. Dès le mois de juin, l'insurrection ne se soutenait plus que par la terreur que faisait régner le gouvernement occulte et par l'espérance d'une diversion extérieure. « E y a dans le royaume, écrivait Montebello, autant de traîtres que d'employés polonais, grands ou petits. On prétend que le général Berg, qui s'était vanté de décou^TÙ• en quelques semaines le gouvernement occulte, disait il y a quelque temps au grand-duc Constantin : « Tout ce que j'ai découvert, c'est que je n'en suis pas»; puis, après une pause : « Ni vous non plus, monseignem ! » En attendant, le gouvernement occulte est le seul obéi et domine tout le pays par la terreur (3) ». Wielopolski ne conservait plus, depuis longtemps, dans le gouvernement qu'un rôle nominal ; la poHtique dont il avait été l'apôtre n'était plus compatible avec les cùrconstances. Il se retha en juillet 1863. L'opinion publique russe, très surexcitée, réclamait en outre le rappel du grand-duc Constantin à qui elle reprochait sa faiblesse. Mandé par le tsar à Pétersbourg, le grand-du.c fut cependant renvoyé à Varso%ie.
(1) Montebello, juin 1863.
(2) Le 13 juillet 1863.
(3) MontebeUo, juin 1863,
33â ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON IH
L'influence du général Berg prit de plus en plus le dessus et la méthode appliquée dans le royaume de Pologne se rapprocha de celle qu'employait le général Mouraview en Lithuanie, où l'insurrection, combattue sans miséricorde, s'éteignait rapidement.
La sévérité de cette répression accrut encore, en Europe et surtout en France, l'indignation de l'opinion pubhque, trompée par les exagérations volontahes que répandait l'émigration polonaise. C'est en vain que Montebello s'efforçait de réagir contre ces emportements : « On représente les Russes, écrivait-il, comme des barbares sanguinaires : c'est au contraire un peuple fort doux et Votre Excellence serait étonnée, si elle était ici, de voir combien peu d'hritation il y a contre les Polonais. Cependant, il est certain que, dans l'exaspération de la lutte, les soldats ont dû, plus d'une fois, méconnaître la voix de leurs officiers... Mais, quant au gouvernement russe, je suis convaincu qu'un jour l'histoire impartiale l'accusera de faiblesse et non de barbarie (1). »
En même temps qu'il imprimait en Pologne une vigoureuse impulsion à la répression, Alexandre II, pour affirmer sa fidélité à ses principes libéraux, poursuivait en Russie son œu\Te réformatrice. Les maréchaux de noblesse et les maires de Pétersbom-g et de Moscou étaient appelés à siéger dans un comité du conseil de l'Emphe, chargé d'élaborer un système d'institutions provinciales. Les nouveaux conseils provinciaux devaient rappeler nos conseils généraux, le système électoral devait être très large. Ces mesures venaient à propos pour dégager la responsabilité de l'empereur des rigueurs exercées en Pologne et en atténuer l'impression sur l'Europe (2).
n ne lui en fut tenu aucun compte à Paris, oii la réponse de Gortchakoff avait accru l'ÙTitation du gouvernement. Avant même d'avoir reçu cette réponse, Drouyn de Lhuys, prévoyant ce qu'elle serait, avait proposé à Londres de signer une convention par laquelle les puissances déclareraient unir leurs efforts pour pacifier la Pologne, se réservant de se concerter de nouveau si la Russie ne se pHait pas de bonne grâce à leurs volontés. Cette proposition fut repoiissée. C'était la confirmation du jugement que Gortchakoff avait porté sur les dispositions de l'Angleterre et la démonstration du double jeu de cette puissance. Après la remise de la note russe, Drouyn de Lhuys reprit la proposition, beaucoup plus anodine, d'une réponse collective identique. Cela parut encore trop au gouvernement anglais. La France et la Russie brouillées, son
(1) MontebeUo, juillet 1863.
(2) Id., juin-juillet 1863.
but était atteint et il n'aspirait plus qu'à tirer son épingle du jeu. Si les ministres ne le disaient pas, l'opinion publique le laissait clairement entendre et se prononçait catégoriquement en faveur d'une retraite en bon ordre. De leur côté, les Russes, satisfaits de voir leurs pronostics réalisés, triomphaient avec une discrète ironie. « On est rassuré, écrivait Montebello, par la certitude que l'on a des dispositions pacifiques de l'Angleterre, dont on ne s'étonne pas. car depuis longtemps on est convaincu que son seul but était de nous brouiller avec la Russie, et qu'une fois ce grand résultat obtenu, elle se refroidirait beaucoup pour la cause polonaise. Je n'ai pas rapporté à Votre Excellence ces sup])ositions qui m'ont toujours paru suspectes, mais auxquelles l'événement semble donner quelque poids (1). »
Averti du piège où il était tombé, le gouvernement français s'y enfonce de plus belle. Étant données la défection de l'Angleterre et la tiédeur de l'Autriche, envenimer le conflit n'avait de raison d'être que si l'on était décidé à pousser les choses à bout, dût-on rester seul en lice. C'est pourtant ce que fait Drouyn de Lhuys. Des trois dépêches répondant à celle de Gortchakoff, la plus amère, la plus irritée fut la sienne. Presque provocante par endroits, elle reproduisait, sous une forme à peine atténuée, les récriminations, naguère désavouées, du prince Napoléon. Au refus de la Russie de discuter avec l'Europe la question polonaise, elle répondait en revendiquant pour la France une entière liberté d'action, dont elle se bornait pour le moment à prendre acte (2).
« Ce langage sentait la poudre. Si la Russie répondait sur le même ton, la guerre devenait inévitable (3). » L'opinion publique poussait Alexandi'e II à en courk la chance. La résignation du peuple s'était transformée en enthousiasme. Les adresses de félicitations et de dévouement se multipliaient, la plupart destinées au tsar, quelques-unes au chancelier. La popularité venait à Gortchakoff, depuis qu'il résistait à l'Europe. Lui dont la personnalité n'avait pas toujours été également sympathique à tous, il recevait de divers endroits, notamment de Moscou, des témoignages de satisfaction. L'armée, renforcée d'une levée de cent cinquante mille hommes, inspirait une entière confiance.
Alexandre II eut un instant la tentation de céder à cet enthousiasme belliqueux. Mais il était moins sûr de la neutralité de l'x^utriche que de celle de l'Angleterre. Aussi jugea-t-il nécessaire, avant de couper les
(1) ]\[ontebello, 5 août 1863.
(2) 31 août 1863. Cf. Emile OLm'iER, t. VI, chap. x.
(3) Emile Ollivier, o]i. cil.
35i ALEXANDRE H, GOUTGHAKOFF ET NAPOLÉON III
ponts derrière lui, de s'assurer la coopération de la Prusse. H écrivit au roi Guillaume une lettre personnelle, ]ui proposant une alliance offensive contre la Fi'ance et T Autriche. Las des chicanes des cours de Paris et de Vienne, décidé à tirer Tépée pour en finir, il faisait appel à l'amitié et aux intérêts de son oncle et l'in^àtait à élargù- la convention Alvensleben. Cette lettre parvint à Guillaume I^^ pendant qu'il était à Gastein, avec Bismarck. Elle arrivait mal à propos, au beau milieu d'une partie décisive qui se jouait en Allemagne, entre l'Autriche et la Prusse, et en Prusse même, entre Bismarck, le prince royal et une fraction de la cour. Provoquer Napoléon III, qui était précisément en coquetterie avec la cour de Berlin, eût été, dans de telles conditions, tout à fait impolitique. Aussi Bismarck ne se souciait-il nullement d'une guerre dans laquelle la Prusse aurait essuyé les mauvais coups, tandis que la Russie, plus éloignée du théâtre des opérations, en eût beaucoup moins souffert. En cas de \àctoire, il n'était pas sûr du tout de s'entendre avec elle sur les conditions de la paix, car la politique de Gortchakofr ne lui inspirait qu'une confiance très limitée. Bien qu'embarrassé pour répondre par un refus sans blesser un proche parent et ami intime du roi, il n'hésita pas sur le sens de la réponse et Guillaume en fut quitte pour dorer la pilule à son neveu (1).
Assagi par cette réponse, Alexandre II se résolut dès lors à ne pas brusquer les choses avec la France. La réplique de Gortchakoff à la note française n'aggrava point, par d'inutiles vivacités, la sécheresse d'un refus par lui-même assez rigoureux (2). Mais ce fut surtout le tsar qui, lui-même, dans un dernier et intime entretien avec Montebello, prit soin de ménager l'amour-propre du gouvernement français, en adressant un suprême appel au bon sens et à l'équité de Napoléon III.
En septembre 1863, il reçut en audience de congé Montebello, qui quittait définitivement Pétersbourg. Sentant qu'il n'était plus écouté à Paris, ne voulant pas servir plus longtemps une politique qu'il désapprouvait, ne pouvant d'ailleurs s'accommoder d'une situation forcément diminuée, Montebello s'était en effet résolu à la retraite. Avec le diplomate qui avait si judicieusement prédit et prévu le triste dénouement
(1) Voir Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. II, p. 74.
(2) « Nous croyons aller au-devant des vœux de M. le Ministre des affaires étrangères de France en nous abstenant de prolonger une discussion qui n'atteindrait pas le but de conciliation que nous poursuivons, si elle n'avait d'autre résidtat que de confirmer chacun des deux gouveniements dans ses opinions, sur une question ovi nous regrettons vivement de ne point nous trouver d'accord avec le gouvernement des Tuileries. » 7 septembre 1863. — Cf. Emile Ollivier, t. VI, chap. xii.
de cette lamentable aventure, qui s'était courageusement employé et avait compromis son crédit à la prévenir, Alexandre II se sentit naturellement en confiance et n'éprouva aucune gêne à aborder, sans réticences ni précautions, le douloureux sujet de la Pologne. Son vœu le plus cher était de la rendre heureuse, prospère et, autant qu'il dépendrait de lui, satisfaite ; mais il ne fallait pas lui demander l'impossible ; avant tout il était nécessaire de rétablir l'ordre :
« Je n'ai rien retiré des institutions que j'avais données, mais comment veut-on que je les fasse fonctionner au milieu de l'anarchie et de la terreur? Si je pouvais parler à l'empereur Napoléon comme je vous parle, je suis sûr que son grand sens et son génie du gouvernement me donneraient raison. J'accepte les six points en principe. Mais peut-on attendre de moi que je les mette immédiatement en pratique? Je veux arriver à donner à la Pologne une administration autonome ; les faits sont là pour prouver avec quelle sincérité et quelle persévérance je l'ai voulu. C'est pour- la réaliser que j'ai envoyé mon frère à Varsovie, que j'ai confié le gouvernement civil à un Polonais, le marquis Wiclopolski. Toute l'administration est devenue polonaise et qu'en est-il advenu? que j'ai été trahi de tous les côtés. Aujourd'hui, l'administration civile est entièrement désorganisée : c'est un triste aveu à vous faire, mais je vous le fais. Peut-on exiger de moi que je recommence cette déplorable épreuve, que je recompose de toutes pièces un personnel administratif dans un pays où, il faut bien le dire, on ne sert que le gouvernement occulte, parce que c'est le seul que l'on craigne? Avant tout, il faut que je rétablisse en Pologne mon autorité. L'autonomie que je veux et que je puis donner consiste à gouverner le pays par ses propres lois, avec une administration séparée, mais je ne puis m'engager à n'employer qu'un personnel pm'ement polonais. E me faudra, pendant je ne sais combien de temps, quelques hauts fonctionnaires russes. Ce n'est que sous une bonne et forte direction qu'on pourra faire marcher cette armée administrative, toujoiu-s prête à servir le plus fort et qui fera comme en 1831 où, après avoh" servi l'insurrection, elle est passée au pouvoir légitime. C'est une tâche difficile que de pacifier et gouverner la Pologne ; avec l'aide de Dieu, je ne reculerai pas devant elle, si on ne complique pas encore mes difficultés. Si je le pouvais, je rendrais au royaume son indépendance, mais je ne le puis. Si cela avait été possible, mon père l'aurait fait. Combien de fois lui ai- je entendu dire : « Pourquoi ne pouvons-nous pas nous débarrasser de la Pologne, garder le cours de la Vistulc et abandonner le reste? » L'indépendance est une question pratiquement impos-
sible ; la Pologne ne peut viwe dans ses limites ; la question serait seulement déplacée et transportée dans les provinces occidentales de l'empii-e. Les Polonais d'aUleiirs n'en font pas mystère. Ce qu'ils veulent, c'est leurs frontières de 1772, c'est-à-dire le démembrement de la Russie. C'est ce que m'avouait avec une grande franchise le comte ZamoysM. Je demande à l'empereur d'entrer dans ma position. Dites-lui, mon cher duc, combien je déplore un malentendu qui est venu jeter du trouble dans des relations de bonne amitié qui m'étaient si précieuses et que mon désir serait de voir se renouer (1). »
Napoléon III resta som-d à ce suprême appel, pourtant méritoire de la part d'un souverain dont la dignité avait été mise à une rude épreuve. Le tsar, remarque MontebeUo, s'était exprimé sans ressentiment ni amertume, bien qu'avec une émotion visible. Mais l'empereur et Drouyn de Lhuys lui en voulaient plus de sa calme fermeté que lui-même ne leur gardait rancune de lem* obsédante insistance. Les loyaux et pathétiques épanchements d'Alexandi-e II avec Montebello n'effacèrent pas l'impression produite à Paris par le refus du gouvernement russe de continuer la conversation. Napoléon III et son ministre ressentirent ce refus comme un camouflet. Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes d'une déconvenue dont ils finissaient par se rendre compte. Us s'en prirent à leurs alliés. Drouyn de Lhuys écrivit à Londres et à Vienne : « L'empereur Alexandre ne relève que de Dieu et de sa conscience pour l'accomplissement de ses devoh's à l'égard des peuples soumis à sa domination et il n'a à rendre à l'Europe aucun compte de l'exercice qu'il fait de ses droits souverains. Tel est le déclinatoire final adressé en termes identiques aux trois cours qui, au nom des intérêts généraux et en vertu d'un titre conventionnel écrit, s'étaient crues fondées à réclamer une participation aux règlements des affaires de Pologne. Nous persistons à penser qu'il est regrettable qu'une entente ne se soit pas établie entre nous en vue de ce refus probable de la Russie. Nous ne pouvons désormais qu'attendre les communications que nos alliés jugeraient utile de nous faire. Nous déplorons que trois puissances ne soient pas parvenues à donner à leurs démarches toute l'efficacité désirable, et iï n'a pas tenu à nous d'assurer à leur opinion l'irrésistible autorité d'une résolution collective (2). »
Ce reproche était fondé, mais n'am'ait pas dû suffire à justifier à ses propres yeux la conduite du gouvernement français. Car ce qui avait incontestablement tenu à lui, c'était de ne pas s'engager à fond dans une
(1) MontebeUo, septembre 1863.
(2) Drouyii de Lhuys, 22 septembre 1863,
procédure dont l'inefficacité et le terme fatal lui étaient, au dire même de Drouyn de Lhuys, apparus de prime abord. Si vraiment il a compris, avant d'en avoir fait la fâcheuse expérience, l'insuffisance d'une action diplomatique sans caractère collectif ni sanction coercitive, il perd le bénéfice de sa seule excuse, l'imprévoyance, et ses oiseuses récriminations ne font que souligner une inconséquence à laquelle elles avaient bien peu de chances de remédier.
Car elles étaient évidemment destinées à secouer l'inertie de l'Angleterre et de l'Autriche, et c'est pour les entraîner que Drouyn de Lhuys les gom-mandait. Peine perdue, L'Angleterre, de plus en plus décidée à tirer son épingle du jeu, déclarait ouvertement que ni ses obligations ni sou honneur n'exigeaient qu'elle fît la guerre pour la Pologne et, se séparant davantage des deux autres puissances, répondait isolément à Pétersbourg qu'elle ne désirait pas prolonger la correspondance pour le simple plaish de la controverse. L'Autriche, également résolue à la paix et n'hésitant que siu' le moyen de clore le débat, sortait d'embarras en ne répondant pas du tout.
Ainsi la France, abandonnée à l'hem-e du danger par ses deux alliées, en était réduite, soit à accepter le déclinatoire qui la déboutait de ses demandes, soit à en poursuivre seule, par les armes, la satisfaction. Alors seulement. Napoléon III se posa la question de savoh s'il ferait la guerre. Plus logiques que lui, les fervents de la cause polonaise n'avaient pas attendu ce moment pour se mettre en présence du dilemme auquel devait fatalement aboutir l'action diplomatique et pour opter en faveur de la seconde alternative, la guerre, dont ils avaient depuis longtemps accepté l'éventuaUté, étudié les conditions. Des projets de campagne sm" terre et sur mer avaient été, sous l'inspiration du prince Napoléon, élaborés par des personnes de son entom'age. Un plan retrouvé dans les papiers de l'amhal La Roncière Le Nom-y et daté du 2 avril 1863 prévoit, dans tous les détails, la constitution et les opérations des escadres destinées à la Baltique (1). Une lettre de Chasseloup-Laubat à La Roncière, datée du 23 septembre 1863, prouve qu'à cette époque on n'avait pas encore renoncé à un projet auquel l'abstention de l'Angleterre créait toutefois un sérieux obstacle : « Je crains, écrivait Chasseloup, que malgré le voyage du prince (Napoléon), on n'obtienne rien de l'Angleterre pour la Pologne. Ils ne veulent pas, de l'autre côté du détroit, que nous grandissions, ni au moral, ni au matériel. Si ou faisait à trois une campagne
(1) Commumqué par M. Germain Bapst.
358 ALEXANDRE II, GORÏCHAKOFF ET NAPOLÉON Ili
en Pologne, qui assurerait le repos international de l'Europe, ce serait une bien grande et belle page pour l'empereur et poiu: la France (1). » Le gouvernement semble bien, en ce qui le concerne, être resté étranger à ces projets belliqueux, qui paraissent devoii' être portés au compte de la coterie du prince Napoléon, L'emperem', lui, s'était laissé conduire jusqu'au seuil de la guerre, sans avoir jamais songé sérieusement à la faire sans alliés. Il y songea, par contre, lorsqu'il eût été acculé à la reculade ou à la guerre. Mais s'il n'eut pas alors le mérite de la logique, du moins eut-il celui du bon sens et, tenant tête aux vociférations de la presse et de l'opinion, presque unanimes à réclamer qu'il relevât le défi, il prit le parti de laisser son épée au fom-reau.
Que ne prit-il aussi celui de laisser sa plume en repos ! Mais un échec était chose difficile à accepter, pour- un souverain habitué au succès, et l'opinion publique, m'éductible dans son zèle en faveur de la Pologne, le sommait impérieusement d'agii". L'idée d'un congi'ès général, de vastes assises européennes, devant lesquelles seraient portées les principales questions à l'ordre du jour, avait toujours été une de ses idées favorites, un de ses rêves préférés. C'est en eUe que Napoléon III chercha, et le moyen de sortir honorablement de l'impasse où il s'était mis, et accessoù-ement la solution même de la question polonaise. Le 4 novembre 1863, il adressa à tous les souverains d'Em-ope une belle et éloquente lettre, où il proposait la réunion d'un congi'ès qui s'assemblerait à Paris (2).
(1) Communiqué par M. Germain Bapst.
(2) « En présence des événements qui, chaque jour, surgissent et se pressent, je crois iudispensable de dire toute ma pensée aux souverains auxquels est confiée la destinée des peuples. Toutes les fois que de profondes secousses ont ébranlé les bases et déplacé la limite des États, il est survenu des transactions solennelles, pour coordonner les éléments nouveaux et consacrer, en les revisant, les transformations accomplies. Tel a été l'objet du traité de Westphalie au dix-septième siècle et des négociations de Vienne en 1815. C'est sur ce dernier fondement que repose aujourd'hui l'édifice politique de l'Europe ; et cependant, Votre Majesté ne l'ignore pas, il s'écroule de toutes parts. Si l'on considère attentivement la situation des divers pays, il est impossible de ne pas reconnaître que, sur presque tous les pomts, les traités de Viemie sont détruits, modifiés, mécoimus ou menacés. De là des devoirs sans règle, des droits sans titres et des prétentions sans frein. Péril d'autant plus redoutable que les perfectionnements amenés par la civilisation, qui a lié les peuples entre eux par la solidarité des intérêts matériels, rendraient la guerre plus destructive encore. C'est là un sujet de graves méditations. N'attendons pas pour prendre un parti que des événements soudains, irrésistibles, troublent notre jugement et nous entraînent, malgré nous, dans des directions contraires. Je viens donc proposer à Votre Majesté de régler le présent et d'assurer l'avenir dans un congrès. Appelé au trône par la Providence et par la volonté du peuple français, mais élevé à l'école de l'adversité, il m'est peutêtre moins permis qu'à un autre d'ignorer et les droits des souverams et les légitimes
Le nom de la Pologne n'était pas prononcé dans cette lettre, mais le lendemain, en dévoilant au Corps législatif, dans le discours du trône, la proposition qu'il venait de faii-e aux souverains, il la rattacha aux événements de Pologne, dégagea nettement l'alternative à laquelle l'avait acculé la campagne diplomatique et constata en passant, par un aveu catégorique, l'état d'extrême tension des relations franco-russes. « Quand éclata rinsunection de Pologne, les gouvernements de Kussie et de France étaient, dit Napoléon III (1), dans les meilleures relations ; depuis la paix, les gTandes questions européennes les avaient trouvés d'accord et, je n'hésite pas à le déclarer, pendant la guerre d'Italie, comme lors de l'annexion du comté de Mce et de la Savoie, l'empereur Alexandre m'a prêté l'appui le plus sincère et le ^dIus cordial. Ce bon accord exigeait des ménagements et U m'a fallu crohe la cause polonaise bien populaire en France pour ne pas hésiter à compromettre une des premières alliances du continent et à élever la voix en faveur d'une nation rebelle aux yeux de la Russie, mais aux nôtres héritière d'un droit inscrit dans l'histoire et dans les traités. L'insurrection polonaise, à laquelle sa durée imprimait un caractère national, réveilla partout des sympathies, et le but de la diplomatie fut d'attirer à cette cause le plus d'adhésions possible afin de peser sur la Russie de tout le poids de l'opinion de l'Europe. Ce concours de vœux presque unanime nous semblait le moyen le plus propre à opérer la persuasion sur le cabinet de Saint-Pétersbourg. Malheureusement, nos conseils désintéressés ont été interprétés comme une intimidation, et les démarches de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France, au lieu d'arrêter la lutte, n'ont fait que l'envenimer. Que reste-t-il donc à faire? Sommes-nous réduits à la seule alternative de la guerre ou au sUence? » Non, répondait l'empereur, et U indiquait le congi'ès comme une issue possible à ce dilemme.
aspirations des peuples. Aussi je suis prêt, sans système préconçu, à porter dans un conseil international l'esprit de modération et de justice, partage ordinaire de ceux qui ont subi tant d'épreuves diverses. Si je prends l'initiative d'une semblable ouverture, je ne cède pas à un mouvement de vanité ; mais comme je suis le souverain auquel on a prêté le plus de projets ambitieux, j'ai à cœur de prouver, par cette démarche franche et loyale, que mon but unique est d'arriver sans secousse à la pacification de l'Europe. Si cette proposition est accueillie, je prie Votre Majesté d'accepter Paris comme lieu de réunion. Dans le cas oîi les alliés ou amis de la France jugeraient convenable de rehausser par leur présence l'autorité des délibérations, je serais fier de leur offrir une cordiale hospitahté. L'Europe verrait peut-être quelque avantage à ce que la capitale d'où est parti tant de fois le signal des bouleversements devînt le siège des conférences destinées à jeter les bases d'une pacification générale. » — Cité par E. Ollivier, Empire libéral, t. VI, chap. xv.
(1) Cité par E. Ollivier, Empire libéral, t. VI, chap. xv.
360 ALEXANDRE II, f.O RTCII A KOFF ET NAPOLÉON III
La proposition de Napoléon III changeait les termes de la question, qui n'était plus posée seulement entre un groupe de puissances et la Russie, mais entre la France et l'Europe entière, ni restreinte à la seule affaii-e polonaise, mais étendue à tous les problèmes européens. Interpellée comme tous les gouvernements, la Russie n'en avait pas moins à lépondre, et, plus immédiatement visée que toute autre, elle était partant plus intéressée à l'échec de la combinaison.
Pour connaître d'avance le sort réservé à sa proposition. Napoléon III n'aurait eu, encore une fois, qu'à s'en remettre aux avis de Montebello. Car, si soudaine que fût l'initiative de l'empereur, l'idée d'un congrès avait déjà fait son apparition dans la correspondance ofi&cielle. Connaissant bien le caractère de son souverain, Montebello avait eu soin de le mettre, de prime abord, en garde contre la tentation de recourir à cet expédient. « Je ne suis pas même éloigné de croii'e, avait-il écrit dès le mois de juin (1), que si l'empereur Alexandre trouvait un moyen de rendre le royaume de Pologne à lui-même, moyennant quelque grande compensation et avec des garanties, s'il est possible d'en imaginer, la Russie lui en serait très reconnaissante ; mais ce n'est que d'un congrès général que quelque combinaison de ce genre pourrait sortir, et ce congi'ès me paraîtrait bien dangereux, s'il était possible, et bien propre à soulever des questions redoutables plutôt qu'à les résoudre. » L'idée émise et tout aussitôt repoussée par Montebello, Gortchakoïï la reprit très habilement quelque temps après, lorsque la Russie, poiu- échapper à des conférences spéciales sur la Pologne, avait besoin de gagner du temps. Il avait alors laissé entendre au marquis Pepoli, ministre d'Italie, qui, dans un intérêt italien facile à comprendre, travaillait à la réunion d'un congrès, que la Russie n'était pas a priori opposée à cette solution. Puis, à mesure que la situation s'était améliorée pour les Russes, il était devenu de plus en plus évasif sur la question du congrès. Montebello avait senti la nécessite de prémunir son gouvernement contre toute illusion sur les chances de succès d'une telle proposition, et il avait fait part à Drouyn de Lhuy-s de l'opinion émise à cet égard par l'ambassadeur de Russie à Londres. Le baron de Brunnow, avait-il écrit, & y voit des avantages pour la Russie, dont un congrès sauverait la dignité et qui pourrait y faire naître d'utiles diversions. Mais il ne croit pas que l'Angleterre y consente jamais : elle craindrait que la Russie n'y soulevât la question d'Orient et celle de la neutralité de la mer Noke, et que la
(1) Montebellu, juin 1863.
Fi'ance ne saisît cette occasion pour arriver à la réalisation de son idée favorite, un grand remaniement de la carte d'Europe et du monde (1). » Non content de signaler à Paris l'opposition certaine de l'Angleterre, Montebello avait démenti les prévisions volontairement optimistes de Pepoli sur les dispositions de la Kussie. « Le cabinet de Saint-Pétersbourg voit, disait-il, qu'il a devant lui un temps de répit. Il en profitera pour tâcher de rétablir l'ordi-e dans le royaume de Pologne et pour réaliser, aussi largement que les circonstances et le concours des Polonais le lui permettront, les intentions de l'empereur à l'égard de ce royaume. Ses intentions sont sérieuses et sincères : personne de ceux qui connaissent l'empereur Alexandre ne peut élever de doute à cet égard (2). » Mais rien n'était plus éloigné de l'esprit d'Alexandre II que l'idée d'accepter la proposition d'un congrès et de soumettre à l'Europe le problème polonais, alors même que les apparences eussent été sauvées par l'adjonction au programme de trois ou quatre autres questions.
L'événement justifia à la lettre les prédictions de Montebello. Le premier mouvement du tsar, en recevant la proposition de Napoléon III, fut de l'impatience, presque de l'indignation. « Le coup est cependant trop fort », s'écria-t-il. Sa réponse ne traduisit pourtant pas ces sentiments : c'eût été prendre une peine inutile que de formuler un refus qui ne pouvait manquer de venir d'aillem-s et auquel il n'était du reste pas nécessaire de recourir pour écarter l'éventualité du congrès. Ne suffisaitil pas pom' cela de demander à Napoléon III de préciser et les questions qui seraient portées devant l'Eui'ope et les solutions qu'il entendait y donner? C'est en effet par cette interrogation qu'Alexandre II répondit (3) à son correspondant. Au surplus, il n'attendit pas longtemps le refus catégorique sui* lequel il avait compté pom* lui épargner cette extrémité. Ce refus vint du gouvernement même de qui Montebello avait, d'après Brunnow, prédit qu'il viendrait, c'est-à-dire de l'Angleterre. Moins soucieux que le gouvernement d'Alexandre II de ménager la susceptibilité de Napoléon III, celui de la reine Victoria commença aussi par interroger (4), mais avec plus de précision : « De quelle natui'e sont les propositions de l'empereur? A quoi tendraient-eUes? Si elles sont adoptées à la majorité, seront-elles imposées par les armes? » Et, comme la réponse de l'empereur avait fait apparaître la multiplicité et l'impor-
(1) MontèbeUo, août 1863.
(2) Ibid.
(3) 8 novembre 1863.
(4) 12 novembre 1863.
tance des questions à débattre, le gouvernement anglais répliqua (1) en déclinant pui-ement (;t simplement son invitation.
L'Autriche, dès qu'elle avait su que la Vénétie et la Galicie seraient mises en cause au congrès, n'avait pas été moins empressée que l'Angleterre à en repousser l'idée. Seule la Russie avait charitablement masqué son refus sous la proposition d'un échange de vues préalable entre les gouvernements. Ce fut la ressource à laquelle recoururent à leur tour Napoléon III et Drouyn de Lhuys pour dissimuler tant bien que mal leur échec : l'annonce fallacieuse de pourparlers, décorés du nom de congrès restreint, servit à faire avaler au public français la piliûe du congi'ès manqué.
Malheureusement, au moment même ori le gouvernement, à bout de fautes, se résignait tardivement à la sagesse, la Chambre s'offrait le luxe d'une ultime et stérile manifestation. Ce n'est pas qu'une certaine lassitude ne se fît sentk dans l'opinion, ni même que le clan des députés libéraux ne commençât à se rendre compte de l'im-puissance du gouvernement. Mais tout au plus la conscience d'un danger immédiat peut-elle empêcher une assemblée de s'accorder la satisfaction d'une manifestation, même platonique : bien rares étaient alors les esprits clakvoyants qui discernaient le danger, lointain quoique trop réel, des déclamations contre la Russie. Les libéraux pensèrent qu'ils devaient à leurs principes de proposer l'insertion dans le projet d'adresse d'une motion demandant que la France rompît les relations diplomatiques avec une puissance qui « foiûait aux pieds les traités et les règles éternelles de l'humanité (2) ». Telle est la force des liens parlementak-es que M. Emile Ollivier, qui désapprouvait cette initiative, semble bien avoir signé tout de même le texte rédigé par J. Favie et s'être tenu pour satisfait d'y avoir fait ajouter une incidente, qui en atténuait légèrement la portée. Heureusement, Morny veillait et fut assez habile pour faùre adopter par la commission de l'adresse une rédaction tout opposée. Après un coiu't rappel des sympathies fi-ançaises pour la Pologne et un regret donné à l'échec de l'action diplomatique : « Nous ne pouvons pas non plus, disait ce texte, méconnaître que l'appui sincère et cordial de la Russie a été utile à la France dans une occasion ùnportante. Nous espérons que l'esprit de conciliation qui anime les deux souverains parviendi'a à écarter tout ce qui pourrait faii-e obstacle aux bonnes relations entre les deux puissances. » Quand vint l'heure de la discussion publique (3), Morny des-
(1) 25 novembre 1863.
(2) Cf. Emile Ollivier, Empire libéral, t. VI, p. 469.
(3) Séances des 28 et 29 janvier 1864.
ceudit du fauteuil de la présidence poiu- détendre lui-même à la tribune le texte de sa composition : H sut trouver pour la personne d'Alexandre II et pour son gouvernement des paroles aussi justes que délicates, et ce ne fut pas son moindre mérite que d'avoir fait écouter et même applaudirpar ses auditeurs des vérités naguère encore considérées comme des blasphèmes (1). La conclusion fut que, l'hypothèse de la guerre ne pouvant être raisonnablement examinée, pour une cause où n'étaient engagés ni l'honneur ni les intérêts français, il fallait se garder des protestations platoniques, dont le seul effet était d'encourager l'insurrection. Ces protestations furent pourtant, tout de suite après, portées à la tribune par Guéroult d'abord, par Jules Fa^^.•e ensuite, qui, sans se prononcer pour la guerre, attaqua avec violence le tsar, ses ministres, et conclut ainsi : « M paix ni guerre, affirmation du droit. La Kussie est déchue de toute espèce d'autorité légithne sur la Pologne, car elle a violé les traités ; les traités sont le di'oit, et, quand nous aurons affirmé le droit, nous nous retii'erons de celui qui l'a violé. » Mais le gouvernement était guéri de la maladie de donner des coups d'épée dans l'eau et la Chambre même comprenait que la question était épuisée. Une réplique de Kouher, pompeuse paraphrase de l'allocution de Morny, agrémentée de quelques développements faciles et creux sur ie dénouement pacifique des grands problèmes internationaux, précéda le vote de la rédaction de Morny. La question polonaise était close pour la France.
Nous détournerons nos yeux de l'insurrection qui s'éteint en Pologne, sous le coup de mesures militaires et administratives, pour observer l'effet produit sur les relations de la France et de la Russie par la stérile et piteuse campagne diplomatique à laquelle s'était laissé entraîner le gouvernement mipérial.
Au début de cette campagne, un diplomate français demandait à son collègue d'Angleterre ce que voulait le gouvernement britannique en prenant moralement parti pour la Pologne : « Nous voulons, lui répondit l'Anglais, vous amener à ce que vous ne vous entendiez pas si bien avec la Russie (2). » Le cabinet de Londi'es vit ses vœux exaucés dès l'intervention officielle de la France à Pétersbourg. Tenu à une grande prudence, dans la situation précaire où il se trouvait, le gouvernement russe n'en changea pas moins le caractère de ses relations avec Napo-
(1) a Le tsax est un souverain bon, honnête, libéral, et son pays le plus démocratique peut-être de l'Europe. »
(2) Cité par M. E. Ollivier, d'après un discours de M. de La Rochejaquelein au Sénat.
léon III. Quand parvint à Pétersbourg la nouvelle de la prise de Puebla, la plupart des représentants étrangers vinrent en féliciter notre ambassadeur : « Je n'ai pas été surpris, écrit alors MontebcUo, de ne pas recevoir les félicitations du prince Gortchakoff, qui, il n'y a pas encore longtemps, n'aurait pas été un des derniers à me les offrir (1). » Tant que Montebello représenta la France en Russie, la faveur et la confiance personnelles dont jouissait l'ambassadeur empêchèrent que le refroidissement ne fût trop apparent. Après sa retraite, l'ambassade fut longtemps gérée par un simple chargé d'affakes, M. de Massignac. Délivrés des embarras qui, jusqu'à la fin de 1863, les avaient rendus conciliants et cù'conspects, Alexandre II et Gortchakoff se renfermèrent dès lors, à l'égard de la France, dans une froide correction, sans préjudice de manifestations d'un ressentiment moins négatif.
Un beau jour, Massignac apprend qu'il se préparait pour le 31 mars 1864, cinquantième anniversaii'e de l'entrée des alliés à Paris, une grande cérémonie niilitake. Placé sous l'arc de triomphe qui s'élève en face du Palais d'Hiver et entouré de cent quatorze vétérans de la campagne de France, Alexandre II ferait défiler devant lui les troupes de la garde, conférerait au comte Pahlen, commandant l'avant-garde de l'armée alliée en 1814, le titre de prince de Montmartre et donnerait à l'arc de triomphe sous lequel il se serait tenu pendant le défilé le nom d'arc de Paris. Grand émoi dans notre ambassade, à la nouvelle de cette manifestation ; Drouyn do Lhuys prescrivit à Massignac de ne pas paraître à la revue et de se tenii' coi. Cependant Gortchakoff, qui n'approuvait pas le projet, s'efforçait d'en détom'ner son maître ; celui-ci, ne voulant pas assumer seul la responsabilité d'un contre-ordre, convoquait un conseil restreint, formé de son entourage intime, et lui soumettait la question. Finalement, la revue eut lieu, suivie d'un banquet au Palais pour les vétérans de 1814 ; mais Alexandre II enleva à la manifestation son sens blessant, en renonçant à ses deux autres projets. C'est ainsi que l'intervention de Gortchakoff coûta au comte Pahlen et à sa postérité le titre de prince de Montmartre et empêcha la célèbre butte de devenir l'apanage d'une famille russe.
Le fait en lui-même n'est que plaisant, mais les dispositions qu'il atteste chez Alexandi'e II ne sont pas sans importance. Les affaires de Pologne ont eu pom- conséquence de le rejeter dans le passé, de le rendre aux traditions, aux souvenirs des règnes précédents, souvenirs qui sont
(1) Montebello, juiu 1863.
tous des souvenirs de lutte contre la France. Ne se croyant pas tenu à lui témoigner plus d'égards qu'elle n'en avait eu pour lui, Alexandre II cesse de contenir ces souvenirs qui remontaient d'eux-mêmes à sa mémoire et que des anniversaires historiques lui fournissaient périodiquement l'occasion d'évoquer : annniversaires de victoires généralement communes à ses armées et à celles de la Prusse, sa fidèle alliée, et toujours remportées sur le même ennemi, le Français. L'intimité nouvellement resserrée avec la Prusse donne un regain d'actualité à ces souvenirs encore vivants des campagnes de France et d'Allemagne, de 1813, de 1814 et de 1815, douloureux pour tous les Français, plus particulièrement pénibles aux Bonaparte. Ceux-ci pouvaient d'abord se dii-e, avec Gortchakoff, que ces manifestations « s'adressaient à un passé de cinquante ans, passé glorieux, suivi d'alternatives si diverses qu'il était bien permis au chef d'une grande puissance miHtaue de l'évoquer » sans blesser personne. Mais plus la Prusse prendra position contre la France, plus il deviendra difficile de se payer de ce raisonnement ; et quand, le 9 décembre 1869, envoyant au roi Guillaume le grand cordon de l'ordre militaire de Saint-Georges, Alexandre II rappellera « cette grande époque où les armées réunies de la Russie et de la Prusse combattaient pour une cause sacrée qui leur était commune », chacun comprendra en France que ces réminiscences naissaient d'une certaine analogie entre le passé et le présent.
Mais, pour le moment. Napoléon III était en coquetterie avec la Prusse, seule puissance dont l'alliance lui parût possible, étant donnés sa brouUle avec la Russie, le rôle de dupe que lui avait fait jouer l'Angleterre et l'obstacle que la Vénétie mettait entre l'Autriche et lui. Aussi ne devait-on pas, à Paris, attacher grande importance à l'évocation que venait de faire Alexancke II des souvenirs de 1814. D'ailleurs, Gortchakoff fit son possible pour apaiser les susceptibilités françaises. Non content de rapporter lui-même ta Massignac le rôle modérateur qu'il avait joué, il saisit l'occasion d'un banquet offert, le lendemain de la cérémonie, au club anglais, pour déclarer, devant tout le corps diplomatique, que la revue de la veille n'avait eu aucun caractère malveillant contre la France ni contre son souverain. Gortchakoff semble bien en effet avoir fait preuve envers la France de plus de mansuétude qu'Alexandre II. Apôtre et surtout théoricien de l'alHance française, il ne pouvait pas, ne fût-ce que par coquetterie, passer, sans se démentir, à l'extrême o])posé. Quoi qu'il en soit, il avait, au plus fort de la tension diplomatique, protesté de sa fidélité au principe de cette alliance qu'il qualifiait de natu-
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relie. En septembre 1863, il exprimait au ministre d'Italie à Pétersbourg son désir de la voir renaître et sa conviction qu'elle renaîtrait. La crise passée, certains de ses actes font croire à la sincérité de ses vœux. Peu de temps avant la manifestation militaire du 31 mars 1864, il fit venir Massignac dans son cabinet, pour lui signaler les oukases du 19 février- 2 mars sur la Pologne et les lui présenter comme une satisfaction donnée à l'opinion française et la base possible d'une nouvelle entente. « J'ai tout lieu de croire, lui dit-il (1), que l'on apprécie chez vous la valeur des relations qui existaient entre les deux empù-es avant notre malhem-eux dissentiment sm- les affau-es de Pologne. » Il témoignait qu'il en appréciait, pour sa part, la valeur et laissait même entendre qu'il les verrait avec plaisir se renouer.
Malheureusement, ce ne pouvait être l'œuvre d'un jour et il fallait bien que la Kussie se prémunît contre l'isolement. Pendant l'été de 1864, le tsar, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse résolurent de se rencontrer. Bismarck aurait voulu, s'il faut l'en croire, que Guillaume pr invitât Napoléon III à se joindre aux deux autres souverains et leur offrît à tous l'hospitalité au château de Stolzenfels. Le roi hésitait, sous prétexte qu'il n'y disposait d'aucune troupe : « Nos hôtes, lui aurait réphqué Bismarck, en ont assez chez eux pour s'en passer chez nous. » Mais avant de réunir les trois empereurs, il fallait s'assurer de lem- assentiment : f( Or Alexandre, cédant aux instances de Gortchakoff, refusa à cause du récent souvenir des affaires de Pologne. >> Telle est la confidence que M. de Bismarck fit au duc de Gramont (2), très peu de temps après la date où se serait ])assé ce fait. Il avait alors trop d'intérêt à entretenula défiance entre la France et la Russie pour que son témoignage ne soit pas sujet à caution. Quoi qu'il en soit, l'entrevue projetée eut lieu, dans une viUe d'eaux au lieu d'un château et à l'exclusion de Napoléon III. Le grand-duc héritier entreprit un voyage en Allemagne, où l'on espérait le marier. L'impératrice alla prendre les eaux de Kissingen, où l'empereur la rejoignit avec Gortchakoff et eut une entrevue avec le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, accompagnés de Bismarck et de Rechberg, leurs ministres.
L'entrevue de Kissingen eut un immense retentissement en France et plus encore en Angleterre ; on tint pom* certaine la reconstitution de la Sainte-Alhance et du « système du Nord v. Les Russes n'étaient pas seuls, comme on voit, à subir l'obsession des souvenhs du premier Empire.
(1) Massignac, mars 1864.
(2) Cf. La Gorce, Histoire du second Empire, t. IV, p. 545-546.
Alexandre II et Gortchakoiî s'efforcèrent, avec sincérité, semble-t-il, de réagir contre cette fâcheuse impression. '( C'est moi qui, à Vienne, ai déchiré la Sainte-Alliance, dit Gortchakoff à Massignac (1), Voulez-vous que je me prête à en rassembler les morceaux? Des trois puissances qui la formèrent, deux sont constitutionnelles ; quant à nous, l'empereur est un réformateur auquel on doit rendre justice et qui ne s'associerait à aucune Sainte-AUiance, sm'tout contre la France. J'ai longuement causé avec le roi de Prusse, avec l'empereur d'Autriche, M. de Bismarck et le comte de Rechberg, Je vous donne ma parole que pas une fois le mot de Pologne n'a été prononcé dans nos entretiens. Je veux que vous le croyiez, qu'on le sache à Paris, et écrivez ce détail à titre de curiosité. Il n'a pas été question à Kissingen, comme on l'a prétendu, ni de garantie réciproque de territoù'e, ni de promesses au sujet de la Vénétie. Je suis arrivé en Allemagne libre d'engagements et j'en suis revenu de même. J'ai toute ma liberté d'action, » Et tout aussitôt, Gortchakoff donna encore à entendre qu'il ne demandait qu'à profiter de sa liberté d'action pom* se rapprocher de nous : « Excepté dans l'affah-e de Pologne, où la force des choses nous a désunis momentanément, la Russie a toujours été, dans ces derniers temps, une alliée utile et fidèle à la Fi'ance. Nous avons de grands intérêts qui peuvent se concilier et nous serons toujours disposés à nous entendi'e avec vous. J'ai pour ma part, vous le savez, une grande admiration pour votre empereur ; je lui reconnais une grande élévation de vues et une profonde sagacité. Maintenant tout est expliqué ; je pense qu'il ne reste plus dans votre esprit aucun nuage sur les coalitions de Kissingen et les fameuses correspondances. »
Massignac pensa avec juste raison qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre ces belles protestations et ces évidentes flatteries. 11 convient en effet d'y faire la part de l'exagération dont Gortchakoff est coutumier : exagération dans les éloges, au moins étranges, décernés au souverain qui venait de blesser si cruellement le sentiment national russe, exagération aussi dans le compte rendu, par trop négatif, de l'entrevue de Kissingen. « Je veux bien admettre, écrivait Massignac, qu'il n'y ait eu aucun engagement sérieux sur les questions actuelles, mais il est difficile de croire que les souverains et les hommes d'État qui les accompagnaient n'aient pas échangé, au moins dans des conversations particulières, quelques idées sur les questions que des éventualités pourraient fake naître d'un moment à l'autre (2). » Alexandre II n'était pas du
(1) Massignac, 28 julUet 1864.
(2) Id., juUIet 1864.
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reste tombé dans la même exagération que son ministre et, en parlant à l'ambassadeur d'Angleterre, il s'était borné à l'assurer qu'il n'avait été question à Kissingen ni de Sainte-Alliance, ni de garantie de territoire. C'est à quoi se réduit ce dont on peut être certain : ni lui, ni Gortchakoff ne se souciaient évidemment de rassembler les morceaux de la Sainte- Alliance. La France se laissait, en cela, égarer par des souvenirs en quelque sorte classiques, s'alarmait d'un fantôme, d'un spectre, et ne prenait pas encore garde au péril imminent, réel, qui naissait de l'intimité resserrée entre la Prusse et la Eussie.
Peu de temps après, le gouvernement français résolut de nommer un ambassadeur à Pétersbourg. Pour remplacer le duc de Montebello, il porta son choix à dessein sur un agent d'une personnalité plus effacée, quoique d'un mérite éprouvé : le baron de Talleyrand-Périgord. Ministre de France à Berlin, le nouvel ambassadeur prévoyait le rôle ingrat qui l'attendait à la cour de Russie : il s'y rendit à son corps défendant. L'empereur et le vice-chancelier le reçurent et le traitèrent toujours avec une politesse parfaite : mais ils n'eurent pas pour lui, tout au moins au début de son ambassade, les attentions et les prévenances qu'avaient connues Montebello et Morny.
Même Gortchakoff demeurait nerveux et susceptible au moindre souvenir rappelant les douloureux incidents de 1863. Un jour de fé\Tier 1865, Talleyrand-Périgord sollicitait de lui la grâce de trois Français déportés en Sibérie pour avoir pris part à l'insm-rection de Pologne : « Les étrangers pris les armes à la main sont plus coupables que les Polonais euxmêmes, lui répondit Gortchakoff. Les trois individus que vous recommandez ont été régulièrement jugés et les sentences s'exécutent. » Et comme Talleyrand insistait, exprimant le vœu que l'empereur fît grâce : a Vous n'avez pas affake à un Néron », reprit sèchement Gortchakoff (1).
Sans attacher trop d'importance à des mouvements d'humeur ou à des vivacités de ton d'ailleurs fort rares, on peut affirmer que la crise de 1863 a laissé dans l'esprit d'Alexandre II et de Gortchakoff une trace profonde et durable. Leur légitime ressentiment, tempéré chez tous deux par le sens politique et chez le second peut-être par des sympathies ou des doctrines qui l'inclinaient vers la France, n'a nullement pris une forme agressive ou vindicative. Ils n'ont pas eu de désir de vengeance, d'esprit de représailles ; ils n'ont pas cherché à humilier la France, à lui susciter des ennemis, à reconstituer contre elle l'état de choses de 1815.
(1) Talleyrand, février 1865.
Mais ils ont été froissés, désabusés et mis sur leurs gardes. La France avait trompé leur confiance et leur attente : ce n'était pas assez pour qu'ils lui voulussent du mal, mais c'était assez pom* qu'ils ne fussent pas disposés à empêcher qu'on lui en fît.
Plus heureuse que la Russie, qui n'avait pas réussi, après la paix de Paris, à dissoudre l'alliance anglo-française, l'Angleterre n'avait eu que peu de chose à fah-e pour amener la France à détruke de ses propres mains l'entente franco-russe. H est vrai que, poiu- s'en consoler, la Russie pouvait du moins se dh-e que l'alliance anglo-française était morte du même coup.