SADOWA
Rapports de la Russie et de la Prusse au lendemain de la crise polonaise. — Partialité russe en faveur de la Prusse dans l'affaii-e des duchés. — Indulgence de Napoléon III pour la politique prussienne. — Relations languissantes entre Paris et Pétersbourg. — Crise allemande de 1866. — Émotion d'Alexandre II et Gortchakoff en présence du projet prussien de réforme fédérale. — Lettres du tsar au roi de Prusse et à l'empereur d'Autriche. — Proposition française : arbitrage exercé par un congrès. — Dérobade de Gortchakoff. — Contre-proposition anglaise. — Attitude de la Russie. — Nouvelle proposition française : la Vénétie à l'Italie contre compensation à l'Autriche. — Opposition déclarée de Gortchakoff. — Raisons de cette opposition. — Accord anglo-français. — Adhésion de la Russie, de la Prusse.
— Refus de l'Autriche. — Espoir de Gortchakoff quant à une mtervention ultérieure. — Attitude de la Russie pendant la première phase de la guerre. — Promptitude des succès de la Prusse. — Invite de Gortchakoff à la France. — Sadowa.
— Remise de la Vénétie à Napoléon III. — Drouyn de Lhuys décline l'invite de Gortchakoff et lui pose une question. — Impression produite en Russie par Sadowa, puis par la cession de la Vénétie. — Réponse de Gortchakoff à la question de Drouyn de Lhuys. — Récriminations de TaUejTand. — Mission de Schweinitz à Pétersbourg. — Nickolsbourg. — La Russie et le projet d'un congrès. — Reproches à la Prusse. — Mission de Manteuffel à Pétersbourg. — La demande française de compensations : fâcheuse impression en Russie. — Crainte d'engagement secret entre la Russie et la Prusse. — Portée véritable de la mission Manteuffel. — TaUeyrand et la question des rapports russo-prussiens.
Eu détruisant de ses propres mains l'entente franco-russe, Napoléon III a scellé le pacte de la Prusse et de la Russie. Non pas qu'un traité en bonne et due forme, une alliance positive, ni même un accord précis et concret soit intervenu entre elles. Après comme avant 1863, les liens qui les ont unies sont restés de nature purement officieuse : mais, déjà garantis par les traditions politiques des deux cours et l'affection personnelle des deux souverains, ces liens l'ont encore été dorénavant par l'état d'isolement de la Russie.
La conscience de cet isolement, la crainte d'y retomber, sont certainement les sentiments dominants que les événements de Pologne inspirèrent à Alexandre II et à Gortchakoff. En conflit avec'la France,' l'Au-
triche et l'Angleterre, aux prises avecles Polonais, ils n'avaient rencontré d'appui, tout au moins moral, que de la part de la Prusse. La crise passée, le danger disparu, la situation restait la même : de l'Autriche, les éloignait une défiance invétérée; de l'Angleterre, un antagonisme persistant ; de la France, une déception cruelle et encore toute récente. La Prusse était la seule puissance sur l'amitié de laquelle ils pussent compter. La nécessité de veiller sur cette amitié devait s'imposer h leur esprit avec l'évidence d'une loi ; ce fut en quelque sorte la leçon, la morale qu'ils tii'êrent des événements de 1863.
Sans s'inféoder à la Prusse, sans souscrire d'avance à tous ses désirs, ils devinrent encore plus attentifs que par le passé à ne pas compromettre imprudemment la garantie essentielle que représentait pour eux sa bonne volonté. Leur vigilant attachement, spontané dans son principe, rendu nécessaire par les circonstances, se trouva par instants mis à l'épreuve par les formidables appétits et les rapides progrès de la monarchie prussienne. Mais jamais appétits ni progrès n'éveillèrent chez eux la crainte d'un danger immédiat et dkect poiu* la sécmité de la Kussie, et toujours le sentiment de son isolement politique eut raison des velléités d'indépendance qui leur furent inspirées par des intérêts secondaires, considérations d'amour-propre ou questions de principe. A peine est-il besoin de dire que l'hypothèse d'une opposition violente, d'un recours aux armes, resta constamment exclue de ces timides velléités.
Tant que le Danemark et les duchés de l'Elbe furent seuls en cause, la Russie n'eut aucune violence à se faire pour que sa partialité en faveur de la Prusse ne se démentît pas. La cause était, depuis longtemps, jugée à Pétersbom-g. La seiûe concession que Gortchakoff fit à la pudeur fut de s'efforcer, sans succès d'ailleurs, à rendi'e son parti pris le moins apparent possible. Dès le début de 1864, on tenait pour impossible à Londres de décider le gouvernement russe à faire des représentations à Berlin. La conduite que Gortchakoff recommandait au Danemark touchait en effet au ridicule : il lui conseillait de considérer l'invasion des troupes austro-prussiennes dans les duchés comme une simple occupation, afin de sauvegarder jusqu'au bout les apparences de la paix. Aussi, lorsque au retom* de l'entrevue de Kissingen il se vanta d'avoii-, par ses démarches auprès de Bismarck et de Rechberg, empêché que le Danemark ne subît des conditions de paix encore plus dm-es, ses d éclarations furent-elles accueillies par le corps diplomatique de Samt-Pétersbourg avec le plus complet scepticisme (1).
(1) Massignac.^juin 1864.
Mais, en Fi-ance, le gouvernement ne songeait pas plus à s'alarmer des complaisances de la Eussie pour la Prusse, qu'il ne pensait à s'en étonner. L'indulgence pour la politique de Bismarck n'était guère moindre aux Tuileries qu'à Pétersbourg et Napoléon III, qui avait, lui aussi, laissé dépouiller le Danemark sans protester, voyait sans appréhension, et même avec une secrète sympathie, les ambitions prussiennes présager un remaniement de l'Allemagne. Rien n'était plus éloigné de sa pensée que l'hypothèse d'un conflit avec la Prusse et, dès lors, il lui importait peu que la Russie, utile pour l'arrêter et la contenir, parût peu disposée à s'y prêter.
Aussi n'avait-il rien fait pour renouer les liens rompus avec Pétersbourg et imprimer plus d'activité aux relations languissantes des deux gouvernements ; car on ne peut attribuer de caractère politique à l'initiative qu'il prit d'aller saluer, à Lyon, Alexandre II, qui revenait d'assister aux funérailles de son fils, le tsarévitch Nicolas, mort à Nice (1). Cette démarche de simple convenance laissa les rapports diplomatiques au même point qu'auparavant.
La diplomatie impériale ne cessa de traiter la Russie en quantité négligeable que lorsque la crise allemande de 1866 approchait déjà de son dénouement. Alors seulement Drouyn de Lhuys se mit en quête de savoir ce que pensait le tsar, en présence de l'incertitude qui pesait sur l'avenii'.
Quand la Prusse, après plusieurs chicanes qui étaient autant de provocations adressées à l'Autriche, mit en avant le projet d'une réforme fédérale allemande, Alexandre II et Gortchakoff s'émurent. Alexandre II s'émut surtout de l'éventualité d'une guerre et de ses conséquences, Gortchakoff surtout des principes subversifs dont s'inspirait le projet de Bismarck.
Le général de Richter et le colonel de Schweinitz quittèrent simultanément Pétersbourg, porteurs de lettres autographes du tsar à François- Joseph et à Guillaume. Ces lettres insistaient en faveur de la conciliation ; mais comme elles ne faisaient, il convient de le noter, aucune allusion à la situation que la Russie pourrait être amenée à prendre, la pression exercée était toute morale. Alexandre II lui-même ne semblait pas se faire grande illusion sm* l'efficacité de son action pacificatrice : il manifestait une profonde tristesse chaque fois qu'on l'entretenait des
(1) Le tsarévitch Nicolas mourut à Nice le 25 avril 1865. Le tsar et le nouvel héritier (lu trône, le futur Alexandre III, assistèrent aux funérailles le 28. Napoléon III eut avec Alexandre II une entrevue de quelques minutes à la gare de Perrache, à Lyon.
affaires d'Allemagne. Gortcliakoff, lui, montrait une franche mauvaise humem* de la politique suivie à Berlin, au mépris de ses conseils ; son orthodoxie politique s'indignait du projet de réforme fédérale : « C'est, disait-il, un projet qui ne peut aboutk qu'avec l'aide et au profit de la démocratie. Est-ce donc la tâche d'un ministre conservateur de travailler à son triomphe ? »
Mais il apparaissait déjà que tristesse ni mauvaise humeur n'entraîneraient le gouvernement russe à des mesures coercitives. L'état financier et moral du pays, disait-on à Pétersbourg, ne permettait pas de faire franchir les frontières à l'armée ; on devait se borner à empêcher le feu de se communiquer aux provinces baltiques. Un corps d'armée serait massé à proxmiité des frontières prussiennes et autrichiennes, et ce serait tout (1).
Vers la mi-avril, le général de Richter rapporta à Alexandi'e II la réponse de Fi-ançois-Joseph. L'empereur d'Autriche protestait natiurellement de ses dispositions pacifiques et accusait la Prusse de vouloù* et de chercher la guerre. Talleyrand ne sut pas ce que contenait la réponse de Guillaume rapportée par le colonel de Schweinitz : sans doute d'hypocrites assm'ances de modération et des récriminations contre l'Autriche. Eu tout cas, le tsar ne dut pas se sentir rassuré par ces deux réponses, car Gortchakoff eut, peu après, une explication avec le ministre de Prusse, Redern, et simidtanément l'ambassadem' de Russie à Berhn, d'OubrO, fut chargé d'exprimer officiellement la pénible impression produite à Pétersbourg par les propositions de Bismarck à la diète de Francfort. Enfin, transformé en véritable courrier, Schweinitz repartit pour Berlin, portem- de lettres d'Alexandre II pom' son oncle (2).
Le gouvernement russe s'en remettait donc à l'efficacité de conseils amicaux et d'instances platoniques, quand, le 3 mai, TaUeyrand fut invité à le pressentir sur la proposition d'un arbitrage exercé par un congrès. Devant l'imminence d'une guerre à la veille d'éclater, une intervention officielle, positive et collective des neutres était évidemment la seule action diplomatique qui eût chance de prévenir l'ouverture des hostilités et de résoudre pacifiquement les questions en Utige. Malheureusement, la forme adoptée par Napoléon III, ce congrès dont le rêve le pom'suivait, donnait beau jeu à un interlocutem en quête de critiques. Le fait est qu'elles se présentent en foule à l'esprit de Gortchakoff, dès l'instant que Talleyrand a émis l'idée devant lui : « L'arbitrage
(1) Talleyrand, 10 avrU 1866.
(2) U., 14 avril et 3 mai 1866.
serait une grosse difficulté ; pour qu'il soit efficace, il faudrait l'appuyer par des forces armées, et puis que feraient les puissances vis-à-vis des contradictions de la politique austro-prussienne dans les duchés de l'Elbe?.., Sur la question de la réforme fédérale, les grandes puissances sont-elles plus d'accord ou mieux éclairées? Savent-elles positivement quelles sont les propositions prussiennes? Pourraient-elles émettre un avis avant que, de part et d'autre, les projets leur fussent bien clairement soumis (1)? »
Ces objections étaient sensées et s'expliquent d'elles-mêmes. Renfermaient-elles pom'tant toute la pensée de Gortcliakoff ? Il ne le semble pas, à en juger par certains des propos qu'il tint à Talleyrand : L'opinion publique, dit-il, ne lui épargnait pas les attaques, lui reprochant déjà d'intervenir di'plomaliquement dans une querelle qui, en somme, ne concerne et ne lèse aucun intérêt russe (2) ; lui-même était d'avis que les bons offices et les conseils répondraient mieux qu'une proposition d'arbitrage à la situation de chacun ; l'empereur Alexandre v prenait la question du point de vue plus élevé de l'humanité » : point de vue évidemment bien préférable à ceux du droit ou de l'intérêt, lorsqu'on ne veut pas pousser les choses à l'extrême et qu'on désire s'en tenir à des généralités ; Sa Majesté tentait, en ce moment même, de nouveaux efforts auprès des souverains de Prusse et d'Autriche. C'était l'aveu implicite d'une répugnance qui ne s'adressait pas seulement au mode d'intervention proposé par Napoléon III, mais au principe même d'une intervention collective et officielle, à laquelle Gortchakoff préférait une action isolée et amicale.
Talleyrand répliqua à Gortchakoff en constatant qu'il se dérobait et que ce n'était pas la première fois : interrogé sur ce qu'il pensait des projets de la Prusse, il avait déjà argué de son ignorance pour différer de répondre ; la faute n'en était donc pas à la France si un échange de vues, qu'elle avait cherché, ne s'était pas établi plus tôt. Sans se défendre, Gortchakoff protesta platoniquement de son désir « d'entrer en matière, aussitôt que l'on pourrait échanger quelque parole positive )>.
Entrer en matière était m'gent, alors que la Prusse et l'Autriche mobUisaieut et que l'Italie, dont l'alliance avec Berlin était conclue, armait de son côté; et se renfermer dans l'expectative, en attendant une parole positive, mais sans en prononcer aucune ni formuler la moindre contre-proposition, n'était pas fah*e preuve d'une grande hâte à réunir
(1) Talleyrand, 3 mai 1866.
2) M., 3 mai 1866.
les efforts de la Russie à ceux de la Fi'ance. Ainsi en jugea Talleyrand, qui crut trouver la raison de cette extrême réserve dans un reste d'illusions sur l'efficacité de l'action isolée d'Alexandre II : c H est évident pour moi, écrivait-il (1), que le prince Gortchakolï a encore quelque confiance dans l'influence personnelle que l'empereur Alexandre peut exercer tant à Vienne qu'à Berlin et qu'il voudi-ait lui réserver aussi longtemps que possible le rôle de médiateur officieux et prépondérant. Une fois cette illusion dissipée, peut-être prendra-t-U plus résolument son parti d'abandonner à d'autres ou de partager avec eux le soin de prévenir la guerre et ses incalculables conséquences. » Gortchakolï n'était pas homme à s'aveugler sur l'influence personnelle d'Alexandi'e II au point de le croire en situation de pacifier l'Em-ope et de vouloir lui réserver ce rôle. H le savait par contre très peu enclin à prendre une initiative risquée, une attitude tranchée, quand l'intérêt de la Prusse était en jeu. Il comprenait enfin que, la Prusse ne pouvant être désarmée que par de larges concessions en Allemagne et l'Italie par la cession de la Vénétie, l'Autriche ne pouvait l'être aussi que par des compensations qu'il n'était possible de trouver que siu: le Danube. Le souci de ne pas se brûler les doigts à Berlin et celui d'éviter un dédommagement de l'Autriche aux dépens de l'Orient paraissent avoir été les seuls fils conductem's d'Alexandre II et de Gortchakoff, au milieu de complications dans lesquelles ils n'ont été guidés par aucune autre idée précise, aucun autre intérêt majeur.
Cependant l'Angleterre, saisie par la France de la même proposition que la Russie, avait répondu par une contre-proposition. Elle suggérait de faire une démarche commune à Vienne, Berlin et Florence, pour exhorter à désarmer et à régler le différend à l'amiable. Réduite à ces termes, la démarche paraissait au gouvernement français devoir être inefficace. La seule besogne utile consistait, selon lui, à rechercher ensemble les bases d'un règlement des trois questions pendantes : duchés de l'Elbe, réforme fédérale, Vénétie. Avant de répondre à Londres, il voulait connaître le sentiment du gouvernement russe (2).
« Vous venez me parler de congrès », dit Gortchakoff à TaUejrrand, dès qu'Q le vit entrer dans son cabinet, le 6 mai. « Non, prince, lui répondit TaUeyi-and ; je ne suis pas chargé de prononcer un aussi gros mot. Nous l'avons fait une fois sans succès ; c'est aux puissances maintenant à revenir d'elles-mêmes aux moyens que nous avions proposés. Cependant,
(1) Talleyiand, 3 mai 1866.
(2) Drouyn de Lliuys, 6 mai 1866.
comme on semble vouloir s'en rapprocher, je suis autorisé à vous dire ce que nous pensons d'une proposition que nous fait l'Angleterre et à vous demander votre avis siu: la manière de résoudre les difficultés présentes (1). '' Et il fit part à Gortchakoff de la suggestion de Clarendon, en même temps que des objections de Drouyn de Lhuys.
Gortcbakoff était informé de la première. Il connaissait aussi l'impression produite à Londi'es par la proposition de congTès du gouvernement français. Clarendon, avait télégraphié Brunnow, n'était pas opposé à la réunion d'un congrès, mais à la condition que les sujets à traiter fussent spécifiés d'avance et qu'il n'y fût question ni de la cession de la Vénétie à l'Italie, ni de l'annexion des duchés de l'Elbe à la Prusse ni d'une augmentation du pouvoir de cette puissance par suite de la réforme fédérale. Clarendon avait-il été aussi catégorique et aussi explicite dans ses éliminations? En tout cas, Gortchakoff se plut à l'affii-mer à Talleyrand, pour fortifier par avance la réserve sur laquelle lui-même se tint encore une fois. Il prendi'ait les ordres du tsar, qu'il ne croyait pas défavorable à l'idée d'un congrès. Quant au programme des délibérations, sur lequel il s'abstenait d'émettre un avis positif, sans doute Clarendon prétendait-il le restreindre à l'excès ; mais peut-être aussi la France, en y comprenant les trois objets énumérés par eUe, avait-elle été au delà des nécessités du moment. Avant tout, il importait d'obtenu- des parties en cause qu'elles désarmassent simultanément ; c'était à réaliser cette condition préalable de toute négociation ultérieure que la Russie s'employait, et elle serait enchantée que la France en fît autant, (f Nous tâchons en ce moment d'exercer à Florence et à Vienne surtout, car pour Berlin nous avons épuisé tous les moyens, une action pacifique à laquelle nous serions hem-eux de vous voir associés et nous désirons continuer les instances qui tendent, comme le propose l'Angleterre, au désarmement simultané. Ce désarmement est, en tout cas, indispensable et la condition préalablt- du délai qui nous serait accordé pour négocier sur la solution des difficidtés pendantes ; j'espère donc que vous insisterez avec nous, surtout à Florence, et pour ma part je suis prêt à appuyer comme post-scripimu la réunion du congrès. Les mêmes conseils partkaient ainsi des bords de la Seine et de ceux de la Neva (2). »
Déclarer que la Russie avait épuisé à Berlin tous les moyens en son pouvou', c'était avouer qu'elle n'entendait pas aller au delà des conseils
(1) TaUeyrand, 6 mai 1866.
(2) Ibid.
amicaux, puisqu'elle s'était jusqu'alors bornée à ce moyen-là. La Prusse faisant la sourde oreille, en prendre aisément son parti, prêcher à l'Autriche menacée un désarmement qui l'eût mise à la discrétion de l'agresseur, c'était vraiment trop compter sur sa naïveté. Présenter enfin le désarmement préalable comme la condition nécessaire de toute négociation ultérieure, c'était jouer sur les mots, car il était évident que la volonté nettement exprimée par les neutres de s'entremettre et d'évoquer le différend était le seul moyen de contraindi-e les parties à désarmer,
Alexandre II n'en agit pas moins conformément à ce simulacre de plan. Sans repousser l'idée du congrès, à laquelle il dit n'être « pas contrah-e )\ il déclara accorder la préférence à la proposition de l'Angleterre. Cette proposition devant être mise sans retard à exécution « pour prévenir les hostilités et donner aux puissances le temps de négocier », il priait Napoléon III « de bien vouloir exercer à Florence une influence qui ne pouvait manquer d'être prépondérante v. En même temps partaient de Pétersbourg des courriers portant à Florence et à Vienne le conseil de désarmer. Quant à Berlin, aucun com-rier russe n'en reprit alors la route : de la proposition anglaise, à laquelle il prétendait se conformer, le tsar ne prenait donc que ce qui lui convenait. Au succès de ces conseils, dont restait excepté le gouvernement qui en avait le plus besoin, était subordonné le congres, dont Gortchakoff se bornait pour le moment à définir académiquement le but : « Se concerter sur les moyens d'aplanir, dans l'intérêt de la paix, les différends qui ont siu'gi entre la Prusse et l'Autriche, ainsi que l'Italie (1). »
Mais pris d'un zèle louable, Drouyn de Lhuys ne respecta pas les lentem's calculées d'Alexandre II et de Gortchakoff. Dès le lendemain, donnant sur l'un des points une base précise aux pourparlers, U leur fit proposer par TaUeyrand d'établir un accord entre la France, la Russie et l'Angleterre sur la cession de la Vénétie à l'Italie moyennant compensation pour l'Autriche. « Voilà, déclare aussitôt Gortchakoff, un point qui ne sera positivement pas accepté par l'Angleterre, ni par l'Autriche, ni probablement par nous. » Le seul mot de compensation a, par une naturelle association d'idées, immédiatement dhigé sa pensée vers l'Orient et le bas Danube. Aussi affirme-t-il, d'après des informations de Brunnow, que Clarendon est formellyraent résolu à n'entrer en congrès que sous les trois conditions énoncées par lui, plus une quatrième : pas de démembrement de l'emph'e ottoman. Interrogé à cet égard par
(1) TaUeyrand, 7 mai 1866.
la cour de Londres, Gortchakofî avait bien été obligé de répondre que tels étaient aussi les principes du gouvernement russe. Dès lors, où prendre les dédommagements cherchés? « Eu Allemagne? La Prusse ne voudra pas en entendre paiier. Dans les Principautés danubiennes? Inadmissible, ce serait la guerre avec nous. Croyez-moi, mettre en avant la cession de la Vénétie, c'est fermer les portes du congrès avant de les avoir ouvertes, puisque trois puissances au moins refuseront de conférer sur une base qui, dès le début, frapperait les délibérations de stérilité. » Et c'est dans l'intérêt même de ce congrès, auquel il n'a cessé de se dérober, que Gortchakoff adjure le gouvernement français de renoncer à poser la question de la Vénétie : « Cette question me paraît être la vraie pierre d'achoppement, car je pense que, sur les trois autres (1), l'entente ne sera pas difficile à établir entre vous, l'Angleterre et nous. L'agrandissement de la Prusse ne convient à personne, moins encore à vous qu'à nous. Quant au démembrement de l'empire ottoman, puisque nous avons signé des traités pour le prévenir, je pense que nous serons unanimes à en repousser la proposition, si elle venait à se produii'e (2). »
Ce que craignait Gortchakoff était moins en effet la proposition de dédommager l'Autriche avec un lambeau de Turquie, que celle de lui attribuer les Principautés danubiennes en échange de la Vénétie. En regard de ce danger, celui d'un accroissement de puissance de la Prusse en Allemagne lui paraissait secondaire pour la Russie, plus indifférente à cette menace que ne devait, selon lui, l'être la France. Mieux valait donc laisser le conflit aboutir à la guerre, soit que, vaincue, l'Autriche s'effaçât devant la Prusse en Allemagne, mais perdît la Vénétie sans compensation, soit que, \dctorieuse, elle gardât la Vénétie et sa part d'influence allemande. D'autant que l'Autriche semblait de taille à opposer une résistance dont la Prusse, même avec l'Italie, ne viendrait pas à bout sans peine.
Gortchakoff paraît bien avoh fait fond sur cette illusion pour préférer à une intervention immédiate des neutres, en vue de prévenir la guerre, une intervention ultérieure, facilitée par les circonstances mêmes de la guerre.
Préoccupé de ne pas encourir le ressentiment du gouvernement français en assumant la responsabilité d'avoir fait échouer le congres, Gortchakoff avait toujours eu soin de s'abriter derrière l'Angleterre et les
(1) Il s'agit là des trois autres conditions énoncées par Clarendon relativement aux duchés de i'Elbe, à la réforme fédérale allemande et à l'intégrité de l'empii'e ottoman,
(2) Talleyrand, 8 mai 1866.
POLOGNE. — SADOWA — CRKTE. — LUXKMMOURG 379
fameuses conditions éliminatoires de lord Clarendon. Aussi dut-il être passablement désappointé, eu entendant Talleyiaud lui annoncer, le 12 mai, que l'accord était établi entre Paris et Londres. Lord Cowley avait été autorisé à se réunii' eu conférence avec l'ambassadeur de Kussie à Paris et avec Drouyn de Llmys, pour prendre en considération les trois questions qui menaçaient la paix de l'Europe, L'assentiment de l'Angleterre faisant tomber la principale objection du gouvernement russe, Drouyn de Lhuys espérait qu'il consentii'ait à s'associer à cet effort.
Aucune échappatoii'e n'était plus possible : mis au pied du mur, Alexandre II et Gortchakoff devaient dire oui ou non. Dii-e oui était, à tout prendre, moins risqué que de dire non. Car il n'était pas certain que l'abstention de la Russie mît obstacle à des pourparlers limités à la France et à l'Angleterre. Restât-elle seule, la France pouvait d'ailleurs ne pas demeurer inactive et quel usage ferait-elle alors de sa liberté d'action? Le mystère qui planait sur les intentions de Napoléon III autorisait toutes les conjectures et la ténacité même qu'il mettait à provoquer une intervention des neutres ne semblait pas laisser supposer qu'il se résignât au rôle de spectateur. En acceptant au contraire l'invitation qu'il lui adressait, la Russie se réservait la possibilité d'influer sur les événements et de contrecarrer les solutions qui ne lui conviendraient point. C'était le meilleur moyen de veiller au grain, du côté des Principautés. Quant à la Prusse, pour irrité et contrarié que fût Bismarck du congrès en perspective, et il l'était au suprême degré, elle ne pourrait en vouloir à la Russie d'accéder, bonne dernière, à une proposition qu'elle-même allait se voir bientôt réduite à accepter. Au surplus, il semble bien qu'Alexandre II prit soin de s'en expliquer par la suite avec ses amis de Berlin (1) et de se faù'e pardonner sa résolution. Celle-ci ne se fit pas longtemps attendre ; dès le 13 mai furent adressées à Budberg des instructions analogues à celles de Cowley : entrer en conférence à trois, prendre connaissance des vues du gouvernement français, en référer à sa cour.
Deux jours après, Drouyn de Lhuys et les deux ambassadeurs arrêtaient ensemble les termes d'une dépêche à envoyer par les trois gouvernements à Berlin, Vienne, Florence et Francfort, pour inviter la Prusse, l'Autriche, l'Italie et la Confédération germanique à soumettre à des délibérations communes, qui auraient lieu à Paris, la question des
(1) Cf. Émilo Ollivier, t. VIII, p. 155. « Le tsar avertissait de se défier que denicrc leur dos il y avait des pourparlers engagés avec d'autres cabinets. »
380 ALEXANDRE II, GOllTGHAKOFF ET NAPOLÉON III
duchés de l'Elbe, celle de la Vénétie, enfin celle des réformes à apporter au pacte fédéral allemand, en tant que ces réformes pouvaient intéresser l'équilibre européen. Soumise à Gortchakoff, cette rédaction ne donna lieu de sa part qu'à une seule objection : il demanda que le nom de Vénétie fût biffé et remplacé par les mots « le différend italien «, voulant, disait-il, éviter de froisser l'Autriche. Comme il se déclarait, d'autre part, prêt à discuter sur la cession de la Vénétie, l'euphémisme de sa façon était sans conséquence et il en fut fait ainsi qu'il déskait. « L'accord est complet, télégraphiait Talleyrand le 24 mai ; les lettres d'invitation de la Russie partù'ont vendredi pour Berlin, Vienne, Francfort et Florence. » Ce même Jour étaient parties celles de la France. Clarendon ayant été désigné pour se rendi-e à Paris, Drouyn de Lhuys invita alors la Russie à se fake représenter par Gortchakoff. Le tsar confia le 31 mai cette mission à son ministre, qui, ses pleins pouvoh-s signés, fixa au 9 juin la date de son départ.
Lem' adhésion donnée, Alexandi-e II et Gortchakoff n'avaient donc rien fait pour en retarder les conséquences. Toutes leurs dispositions étaient prises pour faire participer la Russie à des conférences qui s'annonçaient, il est vrai, laborieuses et sm' l'issue desquelles il leur était permis d'être sceptiques, Bismarck lui-même avait consenti à s'y rendi-e, bien résolu toutefois à en faire sortii- la guerre. Le refus vint du côté d'où on ne l'attendait pas. Plus intransigeante ou simplement plus franche, l'Autriche déclara n'accepter l'invitation des neutres qu'à condition d'exchu-e toute combinaison donnant à l'un des États invités un agrandissement territorial ou un accroissement de puissance. Connue de Gortchakoff le l^r juin, la réponse de l'Autriche fut aussitôt interprétée par lui comme rendant les conférences inutiles. « Devant cette attitude de l'Autriche, télégraphiait Talleyrand ce joui-là, le prince Gortchakoff demande quel peut être le résultat pratique d'une conférence. » L'appréciation du ministre russe concordait avec celle de son collègue français. Drouyn de Lhuys télégraphiait en effet le même jour à Pétersbourg qu'il considérait la réponse du cabinet de Vienne comme un refus déguisé et l'avait fait savoir à l'ambassadem' d'Autriche. C'était lui qui demandait maintenant à Gortchakoff d'abandonner la partie en prenant acte de ce refus, comme lui-même et Clarendon l'avaient déjà fait. Aussi bien l'Autriche, interprétant également sa réponse comme une fin de non-recevoù-, concentrait-elle 370 000 hommes sur sa frontière méridionale. Des diplomates, la main passait aux mihtah-es. Gortchakoff manifesta de l'échec du congrès des regrets décents ;
l'empereur Alexandre, qui s'était, dit-il, chaleureusement associé à cette tentative, avait été très désappointé de la voir avorter. Par contre, il se défendit, pour sa part, d'en avoir été surpris. « Je ne puis dire, ajoutait-il en effet, que mes espérances aient jamais été bien vives. Outre les difficultés qui résultaient des différends eux-mêmes, nous avions encore à lutter contre les dispositions des parties litigantes. C'est en vain que j'ai cherché en Autriche, en Prusse, en Italie, des sentiments de conciliation. Je n'ai rencontré que des atermoiements ou des réticences qui n'avaient d'autre but qu'un gain de temps nécessaire pour compléter les armements. Aujourd'hui qu'un chacun se croit prêt, les dispositions vraies se démasquent et l'impossibilité de négocier est clairement mise au jour (1). )' Conscience du désaccord des neutres sur les questions en litige, de l'intransigeance et de la duplicité des adversaires : telle aurait donc été la disposition d'esprit dans laquelle Gortchakoff aurait adhéré à la proposition de Napoléon III. Autrement dit, il y aurait adhéré avec la conviction qu'elle aboutirait à un échec. Cela n'est pas sans enlever quelque valeur à son adhésion.
La guerre devenue inévitable, il en prenait d'ailleurs facilement son parti, tout en espérant que les événements feraient naître pour les neutres une occasion de s'interposer et d'exercer leur influence sur le règlement de comptes final. « Puisqu'il faut que la guerre éclate, espérons qu'elle sera de compte durée, et conservons avec soin le fil diplomatique qui lie entre elles la France, l'Angleterre et la Kussie. L'empereur Alexandre désire vivement qu'il en soit ainsi, dans l'espoir que l'occasion se présentera bientôt pour les trois puissances d'exercer leur intervention amicale au profit du rétablissement de la paix et de la solution des difficultés qui ont amené les hostilités (2). >■
Cet espoir, qui paraît avoir été sincère (3), reposait sur l'opinion, partagée par la majorité des Eusses comme des Français, que la lutte serait âpre, la victoire disputée.
Tandis que le combat s'engageait, le seul souci du gouvernement russe fut de conserver à ses relations avec les belligérants le même caractère qu'auparavant. Certains eiïorts indirects de l'Autriche en vue d'un rapprochement demeurèrent vains. Le bruit s'étant répandu qu'ils n'avaient pas été infructueux, Gortchakoff fit insérer un démenti formel dans le Journal de Saint-Péterslourg. Pendant un séjour qu'elle avait
(1) Talleyrand, 5 juin 1866.
(2) Ibid.
(3) Gortchakoff l'exprima à plusieurs reprises successives. Tallej'rand, 13 juin.
fait à la cour de Russie, la reine de Wurtemberg, sœur d'Alexandre II, avait cherché à éveiller chez son frère des dispositions hostiles à Bismarck, dont les ambitions l'inquiétaient. Elle n'avait réussi à provoquer de sa part que des mouvements d'impatience et d'humeur. Gortchakoff n'en avait pas moins blâmé l'intervention de la reine et son retour par Vienne (1). Quant à l'opinion publique, elle se prononçait nettement en Russie contre l'Autriche. Les sympathies du peuple comme celles du gouvernement restaient donc acquises à la Prusse.
Sauf pour démentir les espérances et contrecarrer les influences autrichiennes, Gortchakoff se renferme dans un silence dont les premières opérations militaires ne le font pas sortir, c Si neutralité veut dire discrétion, écrit Talleyrand, l'impartialité du vice-chancelier est à l'abri du reproche (2). » Aux représentants de la Prusse, de l'Autriche et de l'Italie, lorsqu'ils venaient plaider leur cause, il se bornait à répondre : « Le moment de raisonner et d'apprécier n'est pas encore venu (3). » Il espérait donc bien que la Russie serait appelée à « raisonner et à apprécier », quand viendi-ait l'hem-e de conclure la paix, dont il prévoyait les conditions « contraires aux principes de politique extérieure » de son gouvernement. Mais, comme il estimait, non sans raison, la France beaucoup plus intéressée dans la question, qui mettait en jeu poiu: elle autre chose que des principes, il comptait sur elle pour attacher le grelot (4). Quant à recourir à la force, il en écartait l'idée en tout état de cause et la Russie n'avait pris aucune mesure militaire pouvant faire supposer l'intention de sortir d'une neutralité expectante.
La rapidité inattendue avec laquelle la Prusse mena les hostilités fit pourtant bientôt craindi'e à GortchakoH de se trouver en présence de faits accomplis. Le Hanovre, la Hesse et la Saxe envahies ; leurs troupes réduites à l'impuissance ; les deux armées du prince Frédéric-Charles et du prince royal de Prusse concentrées en Bohême, après une série de brillants succès sm* celles du prince de Saxe et de Benedek : le sort de la partie, déjà compromise pour l'Autriche, devait se jouer incessamment. Du 16 au 29 juin, moins de quinze jours avaient suffi à la Prusse pour mettre son adversaire en état flagrant d'infériorité et conduire les opérations jusqu'à cette phase décisive. A moins qu'une défaite improbable
(1) TaUeyrand, 13 juin 1866.
(2) Ici, 28 juin 1866.
(3) lUd.
(4) « Son attitude restera subordonnée à celle que prendra la France. « Talleyrand, 28 juin 1866.
vînt le lui enlever, l'enjeu de la lutte, l'Allemagne, était en fait au pouvoir de la Prusse. Si les neutres prétendaient l'empêcher d'en disposer h son gré, il était temps pour eux de le poser en principe. Gortchakoff s'attendait à ce que la France en prît l'initiative et, comme elle se taisait, il se risque à lui insinuer d'élever la voix. « Le prince Gortchakoff, écrit Talleyrand à Drouyn de Lhuys le l^r juillet, s'est décidé à rompre lo silence que je vous signalais hier dans ma dépêche officielle. Voici l'analyse, aussi sèche que fidèle, de l'entretien qu'il m'a demandé. Le vice-chancelier m'a d'abord rappelé que M. de Bismarck avait notifié par une pièce diplomatique passée à Paris, Londres et Saint-Pétersbourg, la sortie de la Prusse de la Confédération germanique et la dissolution de la Diète. Il ignorait quelle avait été votre réponse ; l'Angleterre s'était bornée à accuser simplement réception de la communication ; quant à lui, après avok écouté silencieusement le comte de Redern, il avait changé de conversation. Le mutisme, dans le cas présent, couvre-t-il suffisamment la dignité des grandes puissances neutres et les intérêts d'ordre européen dont elles ont la sauvegarde? Le prince Gortchakoff ne le croit pas. Selon lui, il serait même fort à propos d'accuser plus nettement l'attitude des trois pays et de lui imprimer, s'il est possible, un caractère d'uniformité (1). » Gortchakoff suggérait donc la remise à I^erlin d'une note commune de la Fiance, de l'Angleterre et de la Russie, posant en principe que la Prusse n'avait le di'oit ni de déchirer seule le f^tatut de l'Allemagne, ni d'en imposer un nouveau, et il offrait à Drouyn de Lhuys de rédiger cette note.
Quand la lettre de Talleyrand parvint à Paris, l'armée de Benedek avait subi la terrible défaite de Sadowa (2) et l'empereur d'Autriche, ayant remis la Vénétie à Napoléon III, qui l'avait rétrocédée aux Italiens, lui avait demandé sa médiation, aussitôt accordée et offerte à la Prusse et à l'Italie. Aucune réponse n'avait encore été faite par ces deux puissances à l'offre de cette médiation et à la proposition d'un armistice. ; Dans cette situation, télégraphia Drouyn de Lhuys à Talleyrand (3), nous ne pouvons pas signer à trois la note identique dont nous a parlé 1>> prince Gortchakoff. » On reviench-ait à ce moyen si la médiation était icpoussée ; mais, en prévision de ce cas, Drouyn de Lhuys voulait savoir jusqu'oiî pourrait aller l'action de la Russie, a Demandez au prince
(1) Talleyrand, V^^ juillet ISGG. Cité par d'IIarcourt, les Trois Ministères de M. Drouyn de Lhuys.
(2) 3 juiUet 1866.
(3) Drouyn de Lhuys, 6 juiUet 1866.
384 ALEXANDRE II, riOUTCHAKOFF ET NAPOLEON III
Gortcliakoff, prescrivit-il à Talleyrand, si, dans l'hypothèse où la Prusse maintiendrait ses prétentions, la Russie serait prête à soutenir par la force des armes les conclusions de la note dont il s'agit, ou bien si elle se renfermerait dans les limites d'une action purement diplomatique (1). » En faisant poser cette question à Gortchakoff, Drouyn de Lhuys avait surtout pour but de provoquer une réponse négative et de mettre ainsi son gouvernement, désormais engagé dans une action isolée, à l'abri des offres importunes du gouvernement russe.
L'idée d'user de violence ou de contrainte restait toujours aussi formellement exclue des conceptions d'Alexandre II et de Gortchakoff. Ce n'est pas que la journée de Sadowa ne leur eût donné sérieusement à réfléchir. La rapide et éclatante fortune de la Prusse allait décidément au delà de ce que leur sympathie avait souhaité pour elle. Ses prétentions, ses appétits menaçaient dans leur existence ou dans leur indépendance plusieurs des dynasties secondaires d'Allemagne. Alexandre II, qui n'admettait pas volontiers les violations du droit dynastique, ne laissait pas de s'en montrer ému : « Les dynasties qu'on va déposer, disait-il, régnent aussi bien que celle de Prusse par la grâce de Dieu (2). ^> Bon nombre des princes menacés dans leur souveraineté étaient alliés à lui par les liens du sang et imploraient le secours de leur puissant parent. Son influence même en Allemagne pouvait avoir à souffrir de leur dépossession ou de leur abaissement. D'autre part, les succès de Bismarck commençaient à donner ombrage à Gortchakoff, dont l'ironie protectrice satisfaisait médiocrement le besom de paraître supérieur, v Je souhaite, disait-il, que M. de Bismarck ne soit point un météore, mais une étoile fixe ; c'est pourquoi je lui recommande la modération (3). » Prévoyant ces alarmes, le roi de Prusse avait pris l'habile parti de ne pas paraître douter de la constance d'Alexandre II et, aussitôt après la victoire, il n'avait pas manqué d'en télégraphier la nouvelle à son neveu. Les félicitations du tsar furent accompagnées d'un chaleureux appel à la générosité du vamqueur (4). Gortchakoff, qui ne s'en remettait pas exclusivement à l'efficacité problématique de cet appel, continuait à souhaiter une entente des neutres sur les bases do la paix et en renouvelait le vœu à Talleyrand (5). H ne croyait pas d'ailleurs la lutte com-
(1) Drouyn de Lhuys, 6 juillet 1866.
(2) Cité par P. de La Gorce, Histoire du second Empire.
(3) lUd.
(4) Talleyrand, 14 juillet 1866.
(5) Id., 6'juiUet 1866.
plètement terminée, pensait que l'Autriche défendrait la route de sa capitale et s'attendait à une bataille sous Vienne (1).
Les événements diplomatiques des jours suivants modifièrent ces impressions dans un sens favorable aux intérêts de la Prusse. L'offre inattendue de la médiation et la cession de la Vénétie à Napoléon III causèrent à Pétersbourg une véritable stupéfaction et un \'if mécontentement. Gortchakoff s'en montra froissé, blessé. Il en voulut à l'Autriche d'avoh' fait appel à la France, à la France d'avoir répondu à cet appel, semblant faire aussi peu de cas l'une que l'autre de la Russie. L'intervention française éveilla en outre ses soupçons et son inquiétude. Sur quelles bases tendrait-elle à rétablh' la paix? Que signifiait cette cession de la Vénétie, consentie par l'Autriche victorieuse en Italie à un souverain qui n'avait pas pris part à la guerre? N'était-ce pas la preuve d'une entente préalable? Gortchakoff se doutait bien que, même vaincu, Victor-Emmanuel ne perdrait rien des acquisitions qu'U avait faites depuis 1859 et que Napoléon III avait pris ses sûretés à cet égard ; mais il était loin de supposer que la guerre, même favorable à l'Autriche en Italie, dût en tout état de cause rapporter la Vénétie au Piémont. La brusque révélation d'un tel accord devait fatalement faire craindre à Gortchakoff que Napoléon III ne se fût aussi engagé à procurer une compensation à l'Autriche. Quoi qu'il en soit, son attitude et son langage changèrent aussitôt de caractère. Lui qui avait, peu de jours auparavant, pris l'initiative d'une suggestion en somme peu bienveillante pour la Prusse, fit immédiatement « taire les craintes dont il paraissait agité (2) ». Lorsque Talleyrand vint lui demander d'appuyer la proposition d'armistice faite par la France aux rois de Prusse et d'Italie, il essuya un refus catégorique : le gouvernement russe s'abstiendrait, pour le moment, de tout conseil, tant à Berlin qu'à Florence ; il lui était impossible de joindre ses avis aux nôtres, ni de fahe une démarche quelconque, sans savoir où tendait notre intervention (3). Quant à la question posée par Drouyn de Lhuys, sur la sanction que la Russie serait disposée à donner à une note collective des neutres, la réponse fut telle qu'il l'avait prévue : le prince Gortchakoff " a éloigné, dit Talleyrand (4), l'idée d'un recours aux armes comme ne pouvant être utilement examinée en ce moment ».
(1) Talleyrand, 24 juiUefc 1866.
(2) M, 7 et 14 juillet 1866.
(3) Même réponse fut faite au comte Revcrtera, chargé d'affaires d'Autriche.
(4) TaUeyrand, 12 juillet 1866.
H n'eût pas répondu autrement avant le coup de théâtre qui l'avait si fort surpris et irrité. Jamais il n'avait cru la Kussie assez intéressée à contenir les convoitises de la Prusse pour jeter son épée dans la balance ; jamais il n'avait admis la possibilité d'aller au delà d'une action diplomatique, qui aurait, affirmait-U encore, été suffisante. Peu importait d'ailleurs au gouvernement français ce que la Russie am-ait fait dans une hypothèse désormais écartée. Talleyi'and n'en prit pas moins acte de la dérobade de Gortchakoff, mais seulement pour justifier la France d'avoir accepté le rôle de médiatrice et reprocher au gouvernement russe son refus d'appuyer à Berhn et à Florence l'offre d'un ai'mistice. « Je vous ai demandé, lui dit-il (1), d'associer vos conseils aux nôtres pour arrêter la marche des armées allemandes : vous vous y êtes refusé. Je désire savoh en ce moment si vous soutiendriez par les armes les conclusions d'une note proposée par vous, et vous ne pouvez m'en donner l'assurance. En un mot, quand nous parlons paix, vous répondez guerre, et quand nous parlons guerre, vous répondez paix. C'est un fait que je constate et que je regrette. «
Cette vigoureuse semonce n'était pas entièrement méritée. Car si la Russie était incontestablement mal venue, vu le peu de fond qu'il y avait à faire sur son propre concours, à témoigner de l'humeur de ce que la France intervînt seule, elle était non moins incontestablement fondée à refuser son appui diplomatique à une intervention dont elle ignorait totalement le but et les visées. Ce que mettent en lumière la mauvaise humeur de Gortchakoff et les récriminations de Talleyrand, c'est moins la justesse des griefs de l'un ou de l'autre, que l'absence complète d'entente, de concert, d'harmonie entre les deux gouvernements.
Surpris par la crise dans un état d'éloignement pohtiquo et de mutuelle défiance, qui ne laissait plus subsister entre eux que des rapports diplomatiques languissants ; n'ayant ni l'un ni l'autre de volonté arrêtée ni de plan nettement conçu ; ne se sentant pas portés l'un vers l'autre par un intérêt supérieur ; conservant l'un et l'autre des arrière-pensées qu'Us ne se confiaient pas, ils n'avaient jamais, au com-s de leurs fluctuations, voulu la même chose au même moment.
Fidèle à sa tactique, la Prusse, sans découvrh prématurément son jeu, se gardait bien d'abandonner la Russie à elle-même. Le colonel de Schweinitz venait en effet d'arriver, le 12 juillet, à Péterhof, i)orteur d'une lettre de son souverain (2). Sa mission intriguait quelque peu la
(1) Talleyrand, 14 jumet 18G6,
(2) Id., V2 juillet 186G,
diplomatie et, bien que le gouvernement français, engagé dans une négociation dii-ecte avec la Prusse, prît un médiocre intérêt aux relations russo-prussiennes, Talleyrand tachait, par habitude, par acquit de conscience, d'apprendre ce que contenait le message du roi Guillaume. Le fait ne méritait pas, selon Gortchakoff, la curiosité qu'il avait excitée, car la correspondance entre le tsar et son oncle ne s'était, au dire môme du vice-chancelier, jamais ralentie. Quant à la lettre que Schweinitz était venu apporter, c'était la réponse de Guillaume aux félicitations et aux conseils de son neveu après Sadowa ; elle ne contenait que « des généralités sur la paix et des données si élastiques quant à la reconstitution de l'Allemagne, qu'il était difficile d'en induire quelles pouvaient être les véritables intentions de la Prusse (1) );,
Sans doute, cette indécision n'était-elle pas sans causer quelque malaise à Pétersbourg ; mais, chez Alexandre II tout au moins, subsistait l'idée que la Russie avait plus à gagner à l'amoindrissement de l'Autriche qu'elle n'avait à perdre à l'accroissement de la Prusse. La grande-duchesse Marie, sœur du tsar, ayant lu h son frère une lettre qu'elle avait reçue de Napoléon III, fit en effet parvenir, le 13 juillet, à Talleyrand, le billet suivant, qui accompagnait sa réponse h l'empereur : c II serait fort à désh-er que l'empereur Napoléon écrivît directement à l'empereur Alexandre. Le temps presse. L'empereur Alexandre, qui a le sincère désir d'aUer d'accord avec la France, veut connaître clairement les idées de l'empereur des Français au sujet de la reconstitution de l'Allemagne. On trouve naturel que la Prusse victorieuse soit avantagée et, dans tous les cas, on préfère une Prusse puissaîite à une Autriche puissante. Il s'entend qu'il n'est pas désirable de voir disparaître les petits pays allemands (2), » Une Prusse puissante n'était donc pas pour effrayer Alexandre II, prêt à s'en accommoder aisément pour la Russie : ce n'était pas là un état d'esprit qui le portât à disputer au vainqueur le prix de la victoire. Son ambition se bornait à être appelé, même pas à fixer, mais à approuver ce prix, dont l'Allemague devait faire les frais : satisfaction d'amourpropre et de prmcipe, dont la privation, si sensible qu'elle pût être à Uii-même et à Gortchakoff, ne pouvait en aucun cas les entraîner à autre chose qu'à des mouvements d'humeur.
Tout en persistant à pom-suivre, en dehors d'eux, une négociation <|ui allait d'ailleurs bientôt dévier en demande de compensations, le gouvernement frauçais s'était pourtant décidé à ménager lem's suscepti-
(1) Talleyrand, 14 juiUet 1866.
(2) Ici., 13]juillet 1866.
bilités en échangeant avec eux des aperçus académiques sur la reconstitution de rAllcmagne. Ce fut l'objet d'une lettre personnelle de Napoléon III à Alexandre II, que Drouyn de Lhuys fit parvenir, le 16 juillet, à Talleyrand. La correspondance officielle est muette sur le contenu de cette lettre. Alexandre II y répondit et sa réponse, dont Talleyrand annonce le départ le 24, insistait encore sur les avantages qu'offrirait une entente des grandes puissances pour régler les difficultés pendantes (1). Mais, avant même que ce message parvînt à destination, la Prusse avait, de sa propre autorité, résolu la question et directement conclu la paix avec l'Autriche.
L'envoi au quartier général prussien des comtes Karolyi et Degenfeld et la signature d'un armistice causèrent de la surprise à Pétersbourg, où l'on s'attendait encore à ce que l'armée autrichienne, coupée de la route de Vienne, livi-ât une suprême bataille. On fut généralement satisfait de voir la paix se rétablir. Mais Gortchakoff crut alors possible la réunion d'un congrès et laissa même voir à Talleyrand une certaine hâte d'être appelé à y figurer. « Les grandes puissances neutres, dit-il, sont en devoir de revendiquer dès à présent une part dans les arrangements préluninakes qui doivent précéder la réunion d'un congrès (2). « Dépourvu d'instructions précises, Talleyrand l'assura à tout hasard des bonnes dispositions du gouvernement français, à qui il en référa : « Le prince Gortchakoff, écrivit-il (3), se montre de plus en plus disposé à s'entendre avec la France sur les questions pendantes. D'après ce qu'il m'a dit hier, je dois le croii'e sincèrement désù'eux de sortir de la réserve à laquelle il s'était condamné depuis le début des hostilités. « En effet, le ministre de Russie à Berlin fit une démarche ayant pour objet la réunion d'un congrès européen, et Budberg à Paris, Brunnow h Londres, parlèrent dans le même sens à Drouyn de Lhuys et à Stanley.
Le piteux échec de la médiation n'avait pas guéri le gouvernement français de sa préférence pour le tête-à-tête avec la Prusse. A l'objet initial de ses négociations, il venait au contraire d'en substituer un autre, qu'il ne se souciait pas d'ébruiter : c'est en effet le moment où la diplomatie imjjériale se laisse égarer par la Prusse h la recherche de compensations, rive gauche du Rhin, Belgique ou Luxembourg. Il va de soi que, pour traiter d'un jmreil sujet, Drouyn de Lhuys ne désirait pas beaucoup admettre des tiers entre Bismarck et lui. La réponse aux ouvertures de
(1) TaUevrand, 16 et 24 juillet 1866.
(2) Id., 24 iuiUet 1866.
(3) Ibid.
I'0L(3GNE. — SADOWA. — GUÈTE. — LUXEMBOUIU; 389
Gortchakoff, claire à force d'être ambiguë, enveloppa dans de bonnes paroles à l'adresse de la Russie le refus courtois de participer à un congrès : le gouvernement français avait toujours attaché de i'mtérêt à marcher d'accord avec tous les cabinets, notamment avec celui de Pétersbourg ; il avait toujours pensé que les contestations d'où la guerre était sortie relevaient de la compétence des grandes puissances ; s'il avait agi seul, c'était uniquement à raison de l'iu-gence des résolutions qu'exigeaient les circonstances ; sa manière de voir, quant à l'utilité d'un concert entre les gouvernements, n'avait pas changé, etc.. « Nous nous empresserons, concluait-il, de nous prêter à une entente avec le cabinet de Saint-Pétershourg toutes les fois qu'il s'agii-a de débattre les intérêts qui nous sont communs avec lui (1). »
Le jour même où Drouyn de Lhuys signait cette réponse, les préliminaires de Mckolsbourg étaient conclus. En possession de ce qu'elle convoitait, la Prusse repoussa purement et simplement la proposition d'un congrès. L'Angleterre avait déjà répondu par un refus ; l'Autriche et l'Italie laissèrent tomber la question. Éconduit par tout le monde, Gortchakoff ne tint pas à passer aux yeux du gouvernement prussien pour avoir seul voulu le citer à la barre de l'Europe. Quand le comte de Redern vint lui annoncer que la Prusse, ayant joué son existence dans la lutte, ne se souciait pas de soumettre aux neutres les conditions de la paix, il fit volte-face et renia sans vergogne sa malencontreuse suggestion : « Peu soucieux de ce qu'il avait dit dernièrement à mou collègue et à moi, écrit Talleyrand, le vice-chancelier n'a éprouvé aucun embarras à soutenir qu'il n'avait jamais souhaité le congrès, qu'il avait même toujours été contraire à sa réunion (2). » La vérité est qu'il l'avait surtout souhaité comme un moyen d'affirmer que la Russie n'était pas tenue à l'écart des affaires d' Allemagne. Sauvegarder ce principe, auquel était intéressé l'amour-propre national, telle était, au fond, la seule fin qu'il eût en vue, et plus cette satisfaction devait être illusoire, plus il tenait à n'en pas être frustré.
Aussi Gortchakoff se plaint-il très vivement à Redern du silence gardé par la Prusse à l'égard de la Russie. « Je comprends, lui dit-il, que vous vous soyez entendus avec la Fi'ance. Mais n'avions-nous pas le droit de prétendre aux mêmes égards, nous qui n'avons cessé de vous donner les preuves de la plus sincère amitié! L'empereur, sachez-le, n'est nullement disposé à jouer le rôle de comparse et d'enregistreur de faits accomplis.
(1) Drouyn de Lhuys, 28 juillet 1866.
(2) Talleyrand, août 1866.
Il faut ime entente avec nous, si vous voulez que nous reconnaissions les changements qui se produisent en Allemagne (1). « C'est donc de la Prusse qu'au nom des services rendus, Gortchakoff réclame la satisfaction de principe et d'amour-propre sur laquelle la Russie est en droit de compter. Eedern ayant alors « parlé d'une lettre du roi comme devant probablement être adressée sous peu à l'empereur, le prince a répondu très vivement que cela ne pouvait sufBi'e et qu'il était désii'able que Sa Majesté Prussienne envoyât à Saint-Pétersbourg un personnage honoré de toute sa confiance et connaissant sa pensée intime pour établir une entente entre les deux souverains (2). » Comme Redern demandait enfin à Gortchakoff d'indiquer lui-même les bases de cette entente : (' Je ne fais pas de politique conjectm'ale )\ répliqua sèchement le vicechancelier ; « c'est à vous à proposer. »
L'irritation d'Alexandre II et de Gortchakoff n'était alors un secret pour personne ; elle était motivée par l'insuccès de leurs démarches auprès de chacun, par la constatation de leur isolement pohtique en Europe, par la crainte enfin de paraître en posture de simples spectatem's du remaniement de l'Allemagne. Mais ces mêmes raisons empêchaient leur irritation d'être inquiétante pour la Prusse et donnaient à cette puissance, dont leur isolement les rendait tributaù'es, le moyen de les apaiser à peu de frais. Pour peu qu'elle se prêtât à sauvegarder la fiction d'une entente préalable avec eux, Alexandre II et Gortchakoff, n'ayant d'appui à espérer que de Berlin, devaient se déclarer satisfaits. Talleyrand ne s'y trompa point et, pour la première fois, dégagea avec une parfaite netteté la raison qui enchaînait la Russie à la Prusse : « Jamais Visolement où se trouve la politique russe n'a été si clairement constaté et la difflcidté d'en sortir si lien démontrée. Que va fake le prince Gortchakoff pour amender une situation qui cause un sérieux mécontentement?.,. Sa conversation avec le comte de Redern témoigne qu'il en est encore aux récriminations, mais elle laisse entrevoh- qu'en sauvegardant les apparences, la Prusse aura facilement raison de cette mauvaise humeur. Il ne s'agit que de ménager la forme pour que le caUnet de Berlin Vemporte sur le fond (3). «
Le moyen de ménager la forme, Gortchakoff l'avait lui-même indiqué à Redern : c'était la mission à Pétersbourg d'une haute personnahté prussienne, témoignage public de pomparlers dont le mystère augmenterait
(1) TaUeyrand, août 1866.
(2) Ihid.
(3) Ibid.
encore le retentissement. Guillaume F' et Bismarck se rendirent de bonne grâce à ce désir : le général de Manteuffel fut envoyé auprès du tsar (1).
D'après les assurances de Bismarck et d'0ubril(2) à Benedetti, « Tenvoyé extraordinaire du roi Guillaume aurait été chargé uniquement de porter à l'empereur Alcxandi'e les explications de la cour de Berlin au sujet de la politique de la Prusse en Allemagne. » Comme il n'était pas douteux que la Prusse dût, bon gré mal gré, se contenter de ces explications, il n'y avait pas lieu de s'attendre à ce que la mission de Manteuffel modifiât les résultats de la guerre ni les conditions du nouvel état de choses allemand. Cette mission n'aurait donc pas suscité en son temps et depuis lors, l'attention particulière dont elle a été l'objet, si contemporains et historiens n'en avaient vu ailleurs la signification propre et le véritable intérêt. C'est qu'elle posait en effet, devant l'opinion contemporamc comme devant la postérité, la question des rapports présents et à venir de la Prusse et de la Kussie. En quel état de confiance et de sécmité réciproques ferait-elle apparaître les deux gouvernements? Quelle influence aurait-elle sur lem's relations futures? La Prusse ne profiteraitelle pas de l'occasion pom- fortifier, grâce à quelque ouverture, promesse ou confidence, l'intérêt qu'avait la Russie à lui rester fidèle? Des doutes furent conçus de prime abord sur la portée réelle de la mission de Manteuffel. Les nouvelles officieuses répandues à cet égard laissèrent la diplomatie étrangère, sinon incrédule, au moins méfiante et perplexe. Talleyrand fut des premiers sur ses gardes. Tout édifié qu'il fût sur l'origine de cette mission et sur l'improbabilité d'une opposition de la Russie aux désirs de la Prusse, il était trop circonspect et trop perspicace pour ne pas voir plus loin que le moment présent et la question en suspens. Tenu, comme tous ses collègues, strictement à l'écart des entretiens du général prussien avec Alexandi'e II et Gortchakoff, il recueillit avec conscience les impressions souvent contradictoires des témoins russes ou étrangers et indiqua à son gouvernement les diverses hypothèses qu'autorisait ce secret rigom'eux, qui ne lui permettait pas toutefois de se prononcer.
Le 14 août, il écrit à Drouyn de Lhuys : « Les récents pourparlers entre le prince Gortchakoff et le comte de Rederu ont abouti à la mission confidentielle donnée par le roi de Prusse au général de Manteuffel. L'envoyé du roi Guillaume s'est rendu dii'ectement à Péterhof, où l'empereur lui a offert l'hospitaUté. Jusqu'à présent, il n'a pas encore pai'u
(1) Il arriva à Péterhof le 9 août.
(2) Ambassadear de Russie à Berlin.
392 ALEXANDUE 11, (i 0 llTCIi A KO F K ET NAl'OLKON III
à Saint-Pétcrsboui-g-, même pour rendre visite au ministre cle Prusse. Les conférences se poursuivent donc dans le plus grand secret entre l'empereur Alexandre, le prince Gortchakoff et le général de Manteuiîel, qui correspond directement avec le roi en dehors de toute ingérence des ministres plénipotentiaires. Je sais qu'on se loue beaucoup de la déférence de la cour de Prusse pour les affections de famille de Leurs Majestés Impériales et que, dans les arrangements dont le général a donné connaissance, les intérêts des maisons de Wurtemberg et de Darmstadt ont été aussi bien sauvegardés que le permettaient les cii'constances actuelles. Aussi l'impératrice, bien que ressentant profondément les malheurs de sa famille, a-t-clle fait à M. de Manteuffel le gracieux accueil auquel il était en droit de prétendre. »
Après avoir émis quelques doutes sur l'accueil que le général recevrait de divers autres princes ou princesses, notamment des grandesduchesses Constantin et Catherine et du duc Georges de Mecklembourg, ïalleyrand exprimait ra\is que Manteuffel avait partie gagnée, quel fjii'en fût d'ailleurs l'enjeu précis, et signalait une circonstance susceptible d'augmenter considérablement les chances de succès du messager de Guillaume I^^ :
« Le général est homme à peu se préoccuper des petites difficultés de sa situation. Fort connu et estimé de l'empereur, il sait que le choix de sa personne a fait taire les susceptibilités d'amour-propre que j'avais signalées à Votre Excellence. Dans les dispositions où il a trouvé le prince Gortchakoff, le succès de sa mission ne saurait être douteux, quel que puisse être le lut qu'on lui a prescrit d'atteindre. Le séjour de M. de Manteuffel se prolonge plus qu'on ne le supposait d'abord. Sous prétexte de le faire assister aux manœuvres du camp de Krasnoë, on a pris évidemment le temps nécessaire pour recevoir les réponses du roi Guillaume aux premières communications de son envoyé confidentiel. Je crois aussi que la nouvelle, apportée par le télégraphe, d'une demande de rectification de frontières faite par la France à la Prusse contribue à le retenu- ici. Cet incident produit une vive anxiété. Quelques esprits chagrins veulent y voù- le pronostic d'une ruptm'c prochaine de la paix, et, dans ce cas, ce ne serait pas à tort qu'ils impliqueraient une importance exceptionnelle à la mission du général de Manteuffel. La Russie ne marchandera pas son bon vouloir à la puissance qui s'engagera à appuyer dans un futur congrès le rappel des stipulations du traité de Paris relatives à la mer Noire. C'est là le but principal de la vie diplomatique du prince Gortchakoff et je suis convaincu qu'il ne travaillera sincèrement à réunk le concert euro-
péen que le jour où il croira pouvoir atteindre ce grand objectif de la politique étrangère russe (1). »
C'est, en effet, quelques jours à peine avant l'arrivée de Manteuffel à l'éterhof que le gouvernement français, inaugurant ce qu'on a justement appelé ses aberrations, présenta à la Prusse une demande de cession de la rive gauche du Rhin avec Mayence. Le passage précédent de la correspondance de Talleyrand nous prouve que la nouvelle de cotte maladroite demande, aussitôt ébruitée par la Prusse, fut portée à la connaissance non seulement du gouvernement russe, mais du public tout entier, par les agences télégraphiques. Il n'est pas douteux que Manteuffel fut chargé d'en confirmer l'authenticité au tsar et au vice-chancelier, en leur annonçant la résolution du gouvernement prussien de s'opposer à une prétention que l'opinion publique russe avait d'ailleurs, d'elle-même, jugée inadmissible. L'éventuahté plus ou moins prochaine d'un conflit franco-prussien donna-t-elle lieu, dès lors, à l'espèce de pacte contre lequel Talleyrand mit son gouvernement en garde? Cela est peu vi'aisemblable. Ce qui est certain, c'est que la brusque révélation des convoitises françaises plaça Napoléon III en très fâcheuse posture à Pétersbourg, où s'établit la conviction, d'ailleurs injustifiée, de sa duplicité et de ses ambitions territoriales : il passa désormais pour n'avoir vu, dans la crise de 1866, qu'une occasion d'agrandk la France aux dépens de l'Allemagne. Comme on devait s'attendre à ce que, déçu dans ses espérances, il ne renonçât pas à les réaliser une autre fois, l'hypothèse d'une guerre entre la France et la Prusse prit rang parmi les probabilités avec lesquelles la politique russe avait à compter. La présence à Pétersbourg d'un envoyé confidentiel du roi Guillaume, au moment même où cette probabilité se dessinait pour la première fois, crée évidemment une forte présomption en faveur de l'opinion d'après laquelle Manteuffel aurait laissé entrevoir à la Russie le profit à retirer d'une attitude bienveillante.
Certaine réticence de Gortchakoff, subitement devenu très énigmatique, fit craindre à Talleyrand que les services réciproques attendus l'une de l'autre par la Prusse et la Russie en Occident et en Orient eussent pris la forme d'un engagement exprès, garanti par un pacte secret. Le 13 août, recevant la visite de l'ambassadeur de France, le vice-chancelier conclut par ces mots un long exposé de la politique russe au cours des récents événements : « Puisque nous n'avons pas été écoutés, il ne nous reste plus, sans nous désintéresser de ce qui se passe en Europe, qu'à nous
(1) Talleyrand, 14 août 1866.
394 ALEXANDRE II, GOilTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
renfermer dans une politique purement russe. » Talleyrand se demanda ce que Gortchakofl: avait voulu dire par là ; « ... Est-ce enfin une allusion aux avantages que lui offrirait une alliance conclue sur des bases nouvelles? Ce sont là des questions que je ne puis que poser sans les résoudi'e, mais aussi sans oublier que M. de Manteuffel compte déjà au moisis une convention secrète dans son passé diplomatique (1). » Tout porte à croire qu'il n'en comptait pas deux lorsqu'il quitta Pétersbourg. Mais sans doute Gortchakoff s'était-il rendu compte, soit de lui-même, soit avec le secours de Manteuffel, du parti que la Russie pouvait tirer de l'antagonisme franco-prussien ; et, sachant de quel prix la Prusse était disposée à payer les services russes, il désifait savoir si la France était prête, elle aussi, à les rétribuer.
Manteuffel repartit pour Berlin le 25 août, en compagnie de Redern.
En annonçant ce départ, Talleyrand interrogea une dernière fois l'énigme qu'était restée pour tous la mission du général ; il penchait, cette fois, pour une conjecture qui réduisait cette énigme aux proportions d'un simple hluff. « Le secret le plus profond a été gardé, dit-il (2), sur les entretiens que le général a eus avec l'empereur et le prince Gortchakoff. Des personnes généralement bien informées pensent que le mystère est d'autant plus profond et plus impénétrable qu'il n'a à couvrir que le néant. La mission confiée à M. de Manteuffel et provoquée par le prince Gortchakoff n'était pas sérieuse, me dit-on. Elle n'avait d'autre but que de dissimuler l'isolement auquel la Russie se trouvait condamnée pendant les négociations de paix. Les conditions modérées offertes au roi de Wurtemberg et au grand-duc de Hesse étaient résolues avant l'arrivée du général à Saint-Pétersbourg. Il n'a donc eu qu'à les annoncer à l'empereur, en témoignage des égards du roi son maître pour les affections de famille du souverain russe. Sans me porter garant de cette appréciation, je suis disposé à croire qu'elle ne manque pas d'exactitude. Tant au château de Péterhof qu'au camp de Ki'asnoïé-Sélo, M. de Manteuffel a eu beaucoup à se louer des bontés de l'empereur, qui l'a en outre décoré du cordon d'Alexandre- Ne wski, le deuxième ordre de Russie. » C'était par trop restreindi'e la portée de la mission de Manteuffel, après se l'être exagérée : simple formalité, en tant qu'épisode de la pacification allemande, dont les bases avaient été arrêtées auparavant; mais, du point de vue de la politique générale, manifestation significative, avertissement sérieux, ébauche peut-être d'une entente ultérieure.
(1) TaUeyrand, 14 août 18G6.
(2) Id., 27 août 1866.
Ainsi l'interpréta l'opinion européenno, à laquelle le moindre symptôme suffit désormais pour qu'elle dénonçât l'existence d'une alliance secrète entre la Prusse et la Kussie. Le bruit en courut quand le prince royal de Prusse vint, en novembre 1866, à Pétersbom*g, assister au mariage du grand-duc héritier avec la princesse Dagmar de Danemark. En Angleterre, lord Stanley en toucha quelques mots à Brunnow, qui démentit l'information tendancieuse. Bien que la menace d'une telle alliance l'inquiétât encore beaucoup moins que de raison, le gouvernement français n'y était plus cependant aussi indifférent que par le passé et, le 12 novembre 1866, Moustier interrogea confidentiellement Talleyrand à ce sujet. « Je ue puis admettre pom- ma part comme fondées, répondit Talleyrand (1), les rumeurs propagées par la presse sur une alliance proposée et conclue par le prince de Prusse. Que Son Altesse Royale se soit prêtée à un rapprochement très désiré par le cabinet de Saint- Pétersbourg, en consentant à venir assister au mariage de l'héritier, la chose est évidente. Mais je ne saurais attribuer à son arrivée une portée plus gi'ande. » Le prince royal, pensait avec raison Talleyi-and, n'était pas en assez bons rapports avec Bismarck pour avon été chargé d'une mission aussi importante. Mais, après avoir ainsi motivé son incrédulité parfaitement justifiée, l'ambassadeur de Napoléon III se laissait entraîner par un optimisme incompréhensible à des appréciations étranges : « S'il est aisé de voir, disait-il, où serait l'intérêt de la Russie dans un rapprochement intime avec la Prusse, il est moins facile de comprendre celui qu'aurait la Prusse à entraver derechef sa marche politique par des liens dont elle vient à peine de s'affi-anchk. » Examinant les deux cas d'une alliance offensive et d'une alliance défensive, il les écartait tous deux : selon lui, « une alliance entre les deux puissances ne pouvait plus être dorénavant qu'un mariage de raison, qu'on ne repousserait pas systématiquement, mais qui ne se conclurait qu'à la dernière extrémité. » H rapportait enfin, en manière de conclusion, les paroles prononcées par un personnage de la suite du prince royal : « Ce sont des adieux que nous avons faits à la Russie. L'emperem* Alexandre est évidemment le dernier de sa famille qui entretiendra avec notre maison royale ces liens traditionnels d'affection et de confiance qui unissaient autrefois les deux com'S. »
La prophétie de ce Prussien ne manquait pas de justesse ; seulement il prévoyait d'un peu loin la disparition, cependant prématurée,
(1) 20 novembre 1866.
396 ALEXANDRE 11, C O KTC II A KOFF E'ï iNAl>OLKON III
d'Alexandre IL Quinze années devaient se passer avant révénement tragique qui mit fin à son règne et moins de quatre ans s'écouler avant qu'une expérience, cruelle pour les Français, eût fait voir dans la Russie l'utiJe et fidèle auxiliaii'c de la Prusse. Le compagnon du prince royal se hâtait donc trop d'adresser ses adieux à la Russie satellite de la Prusse et de reléguer dans le passé ces liens traditionnels d'affection et do confiance qu'Alexandre II devait être en effet le dernier à entretenir avec les Holienzollern. Quant à Talleyi-and, momentanément égaré sans doute, soit par les velléités de rapprochement qui se manifestaient alors à Paris et à Pétersbourg, soit par la récente union du grand-duc héritier avec une princesse danoise, il perdait de vue ces liens, jamais rompus, toujours solides, qui tenaient lieu, entre la Prusse et la Russie, d'alliance contractuelle et rendaient facile la conclusion, à point nommé, d'un pacte formé en vue d'une éventualité déterminée. Il oubliait enfin que l'isolement, dont il avait le premier discerné et signalé l'influence sur la politique russe, persistait toujours et suffisait à maintenir, entre les cours de Pétersbourg et de Berlin, ce mariage de raison, dont une circonstance dès lors prévue pouvait fortifier l'intérêt réciproque.