‹ Alexandre II, Gortchakoff et Napoléon IIIChapitre 20 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'ixSURRECTION de CRÈTE ET l'iNCIDENT DU LUXEMBOURG

Insurrection crétoisc et complications orientales. — La Russie prend l'initiative d'un rapprochement avec la France. — Invites de Gortchakoff à Talleyrand. — Moustier mmistre des affaires étrangères. — Intérêt de la France à un rapprochement avec la Russie. — ■ Attitude expectantc du gouvernement français. • — Déclarations d'Alexandre IL — Ouvertures de Gortchakoff à Talleyivind et de Budberg à Napoléon III. — Réponse de Moustier. — Réciprocité de services en Orient et en Occident. — Satisfaction à Pétersbourg. — Solutions proposées par Moustier pour les conflits orientaux. — Conditions qu'il y met. — Gortchakoff demande à, connaître les projets de la France en Occident. — Entretien avec Talleyrand. — Moustier ne veut pas découvrir- son jeu en Occident. — Question posée à Gortchakoff. — Déclarations de Budberg à I\Ioustier. — Instructions données <à Talleyrand. — Explications de Moustier sur les réformes proposées en Turquie. — Divergence de vues avec le gouvernement russe. — Réserve de Gortchakoff. — Entretien de Gortchakoff avec Talleyrand sur la politique française en Occident. — Conclusions de Talleyrand sur les engagements internationaux de la Russie. — Négociations du gouvernement français au sujet du Luxembourg. — Efforts de Moustier pour réaliser un accord avec la Russie sur la question de Crète. — La négociation du Luxembourg s'éternise à Pétersbourg. — Conflit franco-prussien. — Communication de Moustier à Gortchakoff. — Reproches et critiques de Gortchakoff. — Insistance de Moustier. — Ses illusions sur les dispositions de la Russie, sa perplexité quant à l'entente russo-prussienne. — La France renonce à acquérir le Luxembourg. — Tendances plus favorables du gouvernement russe. — Il acquiert la certitude que la Prusse désire un accommodement. — Gortchakoff s'entremet pour clore l'incident du Luxembour<r.

L'équilibre oriental, déjà ébranlé par l'installation du prince Charles de Hohenzollern en Roumanie, acheva d'être compromis, dans l'été de 1866, par un conflit turco-serbe et par une insurrection en Crète, laquelle éveilla en Grèce d'activés sympathies. L'agitation simultanée des éléments hellène et slave et les diiRcultés auxquelles la Turquie était en butte faisaient naître pour la Russie une occasion de reprendre son rôle traditionnel, de restam-er son prestige et son influence auprès des populations chrétiennes d'Orient et d'affirmer, sur le terrain où elle voyait ses plus grands intérêts, l'activité de sa politique. Alexandre II et Gortchakoff résolurent de mettre cette occasion à profit.

La question d'Orient n'intéressait encore que médiocrement la Prusse, d'ailleurs à peine sortie de son conflit avec l'Autriche, Sa bonne volonté et son concoiu's ne pouvaient guère avoir de valeur pour la Russie que dans une éventualité*, exceptionnellement intéressante sans doute, mais aussi déterminée quant à sa nature qu'imprécise quant à son échéance : l'abrogation des clauses humiliantes du traité de Paris. La bonne volonté et le concours de la Fi'ance étaient au contraù-c, pour la Russie, d'une utilité constante en Orient, parce que la Fi'ance y jouait un rôle de premier plan et que son opposition pouvait tenir le gouvernement russe en échec, non seulement le jour où il voudrait se libérer des engagements de 1856, mais à toute heure et dans toutes les circonstances.

Telle est la raison pour laquelle Alexandre II et Gortchakoff décidèrent de chercher, dans la question d'Orient, l'occasion d'un rapprochement avec la France. Leur étroite intimité avec la cour de Prusse ne semblait pas devok y mettre obstacle : car, bien qu'une sourde rivalité, faite de jalousie de la part des Français et de défiance de la pai't des Prussiens, fît dès lors peser sur l'avenir la menace d'un conflit, les rapports officiels des deux gouvernements restaient encore exempts de tension. Des relations diplomatiques très actives, des négociations d'un caractère extrêmement confidentiel attestaient même, de la part du gouvernement français, le désir de ne se procurer que d'accord avec Berlin la compensation territoriale réclamée par l'opinion publique et semblaient indiquer, de la part du gouvernement prussien, l'intention de se prêter à ce désir.

Rien ne s'opposant donc, de son côté, à une entente avec la France sur les affaires d'Orient, la Russie prit l'initiative des avances. Le 30 août 1866, causant avec Tallejrrand du conflit turco-crétois, Gortchakoff émit l'idée que les cabinets de Paris, de Pétersbourg et de Londres concertassent leur action pour rappeler le gouvernement ottoman au respect des engagements qu'il avait pris envers les puissances, en matière de réformes et d'administration intérieure. Le général Ignatieff, ambassadeur à Constantinople, avait reçu l'ordre de conseiller à la Porte une extrême modération ; un naviie russe serait envoyé dans les eaux de Candie. Pour inciter le gouvernement français à lier partie avec lui, Gortchakoff cherchait à éveiller sa défiance envers l'Angleterre : « Il ne saurait convenir à vous pas plus qu'à nous que l'Angleterre accaparât l'île de Crète. Le duc de WelHngton l'.ipp^lait avec raison la clof du Bosphore (I). «

[ (1) TalIeyrand,30aoûtl8G6.

Cette première invite fut bientôt suivie d'une seconde : le 4 septembre, Budberg remit à Drouyn de Lhuys copie d'une dépêche de Gortchakoff (1), exposant la situation de Candie et les dangers qui en résultaient ; l'intérêt comme le devoir' des grandes puissances leur commandant d 'intervenir', la France, la Russie et l'Angleterre devaient s'entendre pour exercer une action collective à Constantinople.

Drouyn de Lhuys, qui venait de remettre sa démission à l'empereur, n'était plus chai'gé des affaii-es étrangères qu'à titre provisoire. Soit pour cette raison, soit pour une autre, il accueillit froidement les avances de Gortchakoff : le sultan venait d'envoyer en Crète un nouveau gouvernem' ; il convenait d'attendre le résultat de cette mesure ; s'il ne s'ensuivait aucun apaisement, la France s'entendrait alors avec la Russie (2). Ainsi répondit Drouyn de Lhuys à Budberg et à M. de Frézals, à qui Talleyraud, partant en congé, venait de remettre la gérance de notre ambassade à Pétersbourg.

Entre temps, Gortchakoff avait accentué ses invites. Étant allé le voh' avant de parth en congé, Talleyi'and l'avait trouvé soucieux et inquiet de la situation générale de l'Europe : « L'état de choses actuel ne saurait être que provisoh'e, écrivait Tallejrrand, et c'est en se plaçant dans cet ordre d'idées qu'U m'a exprimé de nouveau l'espoir d'une entente entre la France et la Russie. « Il nous faut, m'a-t-il dit, des bases et une « occasion. — Trouvons les bases, lui ai- je répondu, l'occasion viendra à « nous (3). »

Le marquis de Moustier, ambassadeur à Constantinople, fut, sur ces entrefaites, désigné pour succéder à Drouyn de Lhuys. Le choix du nouveau ministre produisit mauvaise impression à Pétersbourg, où U était considéré comme un adversaire de la politique russe. S'U avait pu, comme ambassadem', justifier cette appréciation, son arrivée aux affaires devait modifier ses dispositions. Il trouvait en effet la diplomatie impériale engagée, depuis plusieurs mois, dans une politique qui avait pour but d'obtenir, avec le concours ou tout au moins l'assentiment de Berlin, une compensation aux récents agrandissements de la Prusse. Cette politique, qui avait d'abord cherché sur le Rhin la compensation désh'ée et qui, déçue de ce côté, la poursuivait maintenant en Belgique ou dans le Luxembourg, avait déjà réservé des mécomptes à la France et courait grand risque de se terminer en piteuse déconvenue. Pour

' (1) En date du 20 août/ler septembre 18GG.

(2) Drouyn de Lhuys, fi septombro 18GC.

(3) TaUeyrand, 21 août 18GG.

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influencer la Prusse ou, en cas de succès de la négociation, pour en faire accepter le résultat par l'Europe, il importait de se ménager des concours diplomatiques et, en premier lieu, celui de la Russie. Cette préoccupation se fait jour à Paris dès l'arrivée de Moustier aux affaires. Talleyrand, sans doute mis au courant, pendant son congé, des projets du gouvernement impérial en Occident, devient, aussitôt de retour à son poste, très attentif aux dispositions de la Russie ; le 7 octobre, il écrit personnellement à Moustier :

« Si j'en crois ce qui me revient de plusieurs parts, les dispositions du gouvernement russe à notre égard am'aient subi un refroidissement prononcé et les velléités d'entente et de rapprochement dont je vous avais entretenu n'entreraient plus dans les calculs du prince Gortchakoff, qui tourne exclusivement vers la Prusse ses désirs et ses avances. Il paraît que les propos les plus malveillants, les hypothèses les plus sombres sur la santé de l'empereur et sur les circonstances qui pomraient en découler ont eu libre cours pendant quelque temps : poiu* tout dire, on s'est vu à la veille de graves événements dans cette France qu'on ménage en proportion de la crainte qu'elle inspire. Je tiens à bien établir qu'en disant on, je ne désigne en aucune façon l'empereur Alexandre ni le prince Gortchakoff, mais l'essaim de gens en sous-ordre qui gravitent autour d'eux. Je n'accuse le vice-chancelier que de rancune et de soupçon. Cet état de choses m'a porté, lorsque j'ai vu le ministre des affaii'cs étrangères, à rester vis-à-vis de lui dans les bornes d'une politesse exacte mais froide. Vous ne m'aviez chargé de rien de particulier; j'ai donc pu me maintenu- sur le terrain des généralités, dans toutes les questions qu'il a effleurées, A moins d'incident, j'attendrai pour le revou" la fin des fêtes officielles du mariage (1). Je provoquerai alors un entretien, pour lui offrir l'occasion de s'expliquer vis-à-\ds de nous, si l'envie lui en prend. »

A cette époque, c'est-à-dh"e au début d'octobre, Talleyrand paraît donc n'avoir d'autre instruction que celle d'être aux aguets et de chercher à savok ce qu'il en est des intentions du gouvernement russe. Faute d'être fixé à cet égard, le gouvernement français ne veut risquer aucune initiative précipitée, témoigner aucun empressement prématuré. Il pousse même ce souci trop loin au gré de Talleyrand, qui, voyant son collègue d'Angleterre offrir un bal à l'occasion du mariage du grandduc héritier, son collègue d'Autriche remettre au prince le grand cordon

'' (1) Il s'agit ici du mariage\iu grand-duc héritier avec la princesse de Danemark.

de Saint-Étionne, sollicite rautorisation de donner une fête et écrit : « Notre abstention fait presque événement, y^ Mais, soit qu'il hésite encore à faire bonne mine à la Russie, soit qu'il jnî!;e plus politique de la laisser venir à nous, Moustier ne répond d'abord pas à la requête de l'ambassadeur. Ce n'est qu'à l'annonce de la prochaine visite du prince royal de Prusse à la cour de Russie qu'il autorise (1) Talleyrand à donner un bal, auquel le tsar accepte d'assister.

Averti lui-même des rumeurs tendancieuses qui étaient parvenues aux oreilles de Talleyrand, Alexandre II prend bientôt soin de les démentir. Rencontrant l'ambassadeur (2), au cours d'une fête donnée par le grand-duc Constantin, il s'en explique nettement avec lui : « J'espère bien qu'à Paris on ne tiendra nul compte des bruits qui reviennent de Saint-Pétersbourg sur des dispositions malveillantes que je repousse, pour ma part et celle de mon gouvernement. H est possible que certains esprits se laissent entraîner par l'irritation que leur cause le langage des joiu-naux français, dont le parti pris de dénigrement ne peut manquer à la longue de blesser le sentiment public. Mais, quant à moi, je veux continuer comme par le passé à entretenir avec vous de bonnes relations. Elles nous sont mutuellement nécessaires, dans ce moment surtout où la question d'Oriont semble devoir s'ou\Tir d'un moment à l'autre. Je n'ai aucune convoitise, personne ne pourra m'en accuser, et je prie l'empereur de bien vouloir se rappeler nos entretiens à Stuttgart à ce sujet ; mes idées sont restées les mêmes, y- Le tsar continua en rendant hommage à l'esprit de conciliation de Napoléon III et en protestant de ses sentiments personnels de sympathie, dont Budberg allait être chargé de porter l'assurance à Compiègne. Ces sentiments, lui répondit Talleyrand, trouveraient de l'écho chez l'empereur, qui, dernièrement encore, lui avait exprimé le désir d'entretenir de bonnes relations avec la Russie.

L'allusion d'Alexandre II à la question d'Orient et aux entretiens de Stuttgart indiquait déjà qu'il désirait voir les « bonnes relations « de la France et de la Russie se manifester sans retard dans le domaine des faits. Cette indication ne tarde pas à être con filmée par Gortchakoff, qui donne un commentaire précis aux propos encore vagues de son souverain. Le 9 décembre, il se décide à faire à Talleyrand l'ouverture positive attendue par l'ambassadeur, c Nous nous sommes mutuellement témoigné le désir de nous entendre, sans aller au delà de l'expression

(1) 7 novembre 186G.

(2) Le 28 novembre 1866.

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d'un bon vouloir platonique ; j'avais estimé que, pour ce qui concerne rOrient, l'initiative des ouvertures devait venir de votre côté, puisque vous passez pour plus désintéressés que nous et n'êtes pas suspectés des mêmes convoitises. Jusqu'à présent, rien ne nous a été proposé. M. le marquis de Moustier m'a bien fait exprimer des idées générales auxquelles je me rallie de grand cœur ; mais elles sont, à mon sens, Insuffisantes pour parer aux éventualités qui menacent. Vous me dites que vous ne voulez pas voir surgir d'autres complications dans l'Empire ottoman, et je vous réponds que nous désirons qu'on adopte une ligne de conduite capable de prévenii- ces catastrophes, que, pas plus que vous, nous ne sommes désireux d'affronter. Ne nous faisons pas d'illusions : la révolte d'^ Candie n'est pas apaisée et l'incendie peut éclater d'un jour à l'autre dans les provinces du continent... Puisque la Russie en particulier ne poursuit aucune augmentation de territoire, ne pourrions-nous pas nous entendre sur la conduite à tenir pour sauvegarder les intérêts chi-étiens en souffrance et prévenir de plus grands troubles comme de plus grands désordres? C'est en se plaçant sur ce terrain que le baron de Budberg a reçu l'ordi-e, pendant son séjour à Compiègne, d'entretenir l'empereur îs'apoléon et de lui faii'e des ouvertures. J'ai autorisé l'ambassadem- à montrer à Sa Majesté une dépêche récemment écrite par moi à ce sujet, et, si je ne vous en donne pas connaissance, c'est que, les pourparlers prenant un caractère d'échanges d'idées personnelles entre souverains, il appartient à votre cour de vous faire parvenir les informations qu'elle jugera convenable de vous donner (1). »

Moustier fait en effet parvenir à Talleyrand, peu de jours après (2), une analyse du document que Budberg était venu soumettre à Napoléon III, à Compiègne. La Russie était disposée à établir une entente avec la France sur les affakes d'Orient ; en présence des passions surexcitées et du sang répandu, de simples conseOs de modération ne pouvaient suffire ; il valait mieux régler, à mesure qu'ils se présentaient, les conflits partiels que poser dans son ensemble le problème oriental ; mais il fallait sortir des généralités pour établk une entente précise. L'annexion de Candie à la Grèce serait la solution la meilleure ; le gouvernement russe reconnaissait pourtant ce qu'elle pouvait avoir de trop radical : il proposait la constitution de la Crète en État autonome sur le modèle des prmcipautés unies. Quant aux populations chrétiennes d'Orient, elles n'étaient pas mûres pour une complète indépendance;

(1) Talleyrand, 11 décembre 1866.

(2) Moustier, 24 décembre 1866.

d'autre part l'Europe n'était pas prête à aborder l'étude d'une solution définitive ; il n'en importait pas moins de ne pas se laisser surprendre par les événements et, à cet effet, la Kussie proposait à la France de s'entendre avec elle pour imposer à la Turquie le principe de non-intervention, c'est-à-dire pour l'empêcher d'entraver, à l'avenir, le libre développement des nationalités roumaine, serbe, bulgare ou hellène.

Ces idées n'avaient, par elles-mêmes, rien qui pût séduire Moustier, qui, pendant son ambassade à Constantinople, avait secondé la résistance de la Turquie au panslavisme et au panhellénisme. Elles répondaient mieux, il est vrai, aux principes de Napoléon III en matière de nationalités. Mais empereur et ministre les considérèrent moins en ellesmêmes que comme une occasion de gagner les bonnes grâces de la Kussie. Le premier soin de Moustier, après avoir reçu la communication de Budberg, fut de s'enquéru' des dispositions du gouvernement russe à seconder les vues de la France en Occident : " J'ai dit au baron de Budberg que notre adhésion à cette entente (sur les affaires d'Orient) supposait avant tout l'adhésion préalable du cabinet de Pétersbourg à la politique que les circonstances pourraient nous amener à suivi'o en Occident. L'ambassadeur de Russie a paru disposé à admettre ce point de départ et n'a pas fait d'objections à un accord favorable à nos vues ultérieures en Occident, quand nous serions en mesure de les formuler (1). >, Appui de la Russie à la France en Occident, telle est donc la condition mise à l'appui que la Russie sollicite de la France en Orient.

Ce point acquis, ou du moins considéré comme tel, Moustier ne se refuse pas à s'engager dans la voie où Gortchakoff l'invite à entrer. H reconnaît que « l'état de la Turquie exige que l'on entre dès à présent dans un échange d'idées plus spéciales et plus pratiques « ; il considère la communication de Budberg comme a un premier pas dans la voie de la confiance entre les deux cabinets » et souhaite que cette confiance ft puisse s'accroître encore par des explications ultérieures (2) ». Parmi les principes énoncés par l'ambassadeur de Russie, il en est trois sur lesquels Moustier est d'ores et déjà d'accord avec lui : les populations

(1) Moustier,^24 décembreJ186G.

(2) Ibid.

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chrétiennes ne sont pas mûi'es pour une complète indépendance ; un progrès graduel est, pour ces populations comme pour le gouvernement turc, préférable à toute solution violente ; il importe de régler pratiquement les conflits partiels. Faisant de ce dernier principe une application immédiate, il convient que les conflits turco-serbe et turco-crétois exigent une solution et conseillerait volontiers à la Porte de se réconcilier, à quelque prix que ce fût, avec ses adversaires, dût-elle abandonner à la Serbie la citadelle de Belgrade et accorder à la Crète un gouvernement semi-indépendant. H avait déjà fait parvenir ces conseils au sultan ; s'ils demeuraient sans effet, il y aurait lieu pour la France et la Russie de les renouveler séparément, mais simultanément ; enfin, si cela ne suffisait pas encore, les deux puissances délibéreraient sur une pression à exercer en commun. Ce plan d'action restait toutefois subordonné aux garanties qui seraient données, pour la sécurité de l'Empire ottoman, par les Serbes, Cretois, Grecs et par la Russie elle-même ; il importait notamment que la non-intervention fût sérieusement imposée à la Serbie, à la Grèce et à la Roumanie.

En transmettant à Talleyrand ces indications, qui résumaient la teneur de sa propre réponse à Budberg, Moustier ajoutait : « Vous ferez entendre avec toute la prudence désirable au vice-chancelier que l'accord, tout en reposant aujourd'hui sur l'adoption d'une politique sagement conservatrice à l'égard de la Turquie, ne saurait être complet si le gouvernement russe ne nous faisait connaître ses idées sur ce qui pourrait succéder en Turquie à l'état de choses actuel, dans le cas où les efforts sincères que nous voulons faire pour prolonger sa durée se trouveraient déjoués par la force des choses ou des événements imprévus (1). » Ainsi, après s'être tenu plutôt en deçà des limites tracées par la Russie à une action commune, il la conviait tout à coup à élargir démesurément le cadre de l'entente ; après lui avoir demandé des garanties pour la sécurité de l'Empire ottoman, il l'iavitait à prévoir la chute de cet emph-e. A-t-il simplement voidu lui tendi-e un piège et l'amener à dévoUer, si elle en avait, ses convoitises territoriales? S'est-il proposé de l'entraîner à un accord plus intime, susceptible de comporter pour la France en Occident des stipidations d'ordre aussi positif que pour la Russie en Orient? Les deux hypothèses sont plausibles.

En tout cas, la Russie s'en tint à élùniner du champ des conjectures toute possibilité d'agrandissement territorial pour elle-même. Budberg

(1) Moustier, 24 décembre 1866.

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le posa en principe, dès les premiers mots risqués par Moustier sur ce sujet scabreux et, sans attendre la réponse de Talleyrand à la même question, Moustier constata, dans un billet adressé par lui à l'empereur, les deux points essentiels qui lui semblaient acquis par ses entretiens avec Budberg : « J'ai demandé à M. de Budberg ce qu'il adviendrait en cas de quelque catastrophe ou de dissolution de l'Empire ottoman. Je l'ai mis sur la voie de me faire des ouvertui'es sur les vues de la Russie sur l'Orient. M. de Budberg s'est placé dans l'hypothèse d'un désintéressement complet de la Russie, qui ne veut rien du territoire turc. Quant à notre politique en Occident, on attendra que nous soyons en mesure de la définir ; mais on a le j)lus grand désir d'en suivre une qui nous soit agréable (1). »

Quand par\ànrent à Pétersbourg les premiers rapports de Budberg sur les conversations qu'il avait eues, à Compiègne, avec Napoléon III et avec Moustier, la satisfaction fut très vive. Alexandre II et Gortchakoff se félicitèrent de voir leurs avances accueillies et la France se déclarer prête à adopter en Orient une politique conforme à leurs vœux Gortehakoff fit officiellement part à Talleyrand du plaisir qu'avait causé à liu-même et au tsar cette heureuse constatation et laissa vob une certaine hâte d'en tirer les conséquences logiques. « Le vice-chaneelier m'a dit, écrit Talleyrand à Moustier (2), que, comme toujours, l'empereur Napoléon s'était placé au point de vue le plus élevé pour juger les questions orientales et qu'il ne doutait pas qu'une entente ne fût facile à établir entre la France et la Russie, tant sur le but à atteindre que sur les moyens à employer pour y parvenir. Il a ajouté que, probablement, je serais chargé sous peu de lui faire d'importantes communications, en réponse à celles transmises par M. de Budberg, Je vous mande ceci povu" que vous sachiez que l'on espère ici voir les entretiens de Compiègne se poursui"VTe activement entre Paris et Pétersbourg. »

Sans attendi'e les « hnportantcs communications » amioncées par Gortehakoff, le gouvernement français prit lui-même le parti d'accélérer les pourpaiiers et de combler, en allant très au delà de ses premières concessions, tous les vœux de la Russie. Budberg, à Compiègiu', avait causé

(1) 26 décembre 18GG.

(2) 25 décembre 1SG6.

406 ALEXANDilE II, GO lîTC II A KOFF ET NAPOLÉON III

avec l'empereur et les idées d'émancipation nationale qu'il avait émises au profit des Serbes et des Grecs avaient séduit Napoléon III, qui n'était pas partisan des demi-mesures. Si les revendications de ces populations et l'intérêt même de l'Empire ottoman nécessitaient des concessions de la part des Tm"cs, une solution radicale n'était-eUe pas préférable à une solution partielle et provisoire? Au surplus, si la France voulait obtenir de la Russie un concours efficace en Occident, ne fallait-il pas lui accorder en Orient une réelle et complète satisfaction? Ces considérations portèrent Napoléon III à prescrire à Moustier d'accentuer très notablement son adhésion aux vues de la politique russe. Abandonnant donc ses précédentes conclusions, Moustier invite TaUeyrand à soumettre à Gortchakoff une solution radicale des conflits qui divisent Tmx'S, Serbes, Cretois et Grecs. « Si la Tm'quie veut conserver une \dtalité suffisante, il faut qu'elle concentre ses forces au lieu de les disperser ; il faut qu'elle sacrifie résolument des provinces dont la possession lui suscitera éternellement des dangers sans compensations. En donnant satisfaction aux Grecs et aux Serbes, elle assurera son repos et pourra se livrer avec sécurité aux réformes et aux améliorations que ses sujets attendent. Mais ce but ne saurait être atteint, si cette satisfaction n'est pas complète. Après une mûre réfiexion, l'empereur m'ordonne de faire à la Russie ]a proposition d'agir à Constantinople dans le sens de l'abandon aux Serbes des forteresses de la Serbie et de la constitution du royaume de Grèce suivant ses frontières natmeUes qu'on a eu le tort de ne pas lui donner autrefois. L'île de Candie lui serait également annexée. Nous ne nous dissimiûons pas l'étendue des sacrifices que nous imposons ainsi à la Turquie et la nécessité absolue de lui assm'er une sérieuse compensation. Nous ne doutons pas que le cabinet de Saint- Pétersboiu-g, dans les vues duquel nous entrons si largement, ne s'entende avec nous pour offrir- et garantir- au gouvernement ottoman toutes les conditions de sécm-ité et de vitalité qui lui sont indispensables. Notre intention en effet n'est pas de rouvrir la question d'Orient, mais de la fermer résolument de concert avec la Russie (1). »

Aussitôt saisi de ces propositions, Gortchakoff les accueille avec empressement et annonce à TaUeyrand qu'il les appuiera à Constantmople. Mais, tout en prenant ce qu'on lui donne, il demande, non sans raison, des éclah-cissements siu- Ja nature des garanties et des compensations qui devraient, dans l'esprit de Moustier, être accordées à la Tm-quie en

(1) Moustier, 23 janvier 1867.

échange des sacrifices exigés d'elle (1). En répondant à cette question, Moustier profite de l'occasion pour rappeler aussi à quelle condition la France trouvera son compte à un accord avec la Russie : v Les sacrifices que nous demandons à la Turquie n'ont pas pour but de commencer son démembrement, mais d'en arrêter résolument le progrès. L'accord établi avec la Russie sur ces concessions importantes a pour corollaire indispensable dans notre pensée : l^ une attitude franchement sympathique vis-à-vis de nos intérêts en Occident ; 2'^ une entente dans le but de fermer la question d'Orient, de donner au gouvernement ottoman de sérieuses garanties de sécurité et de le pousser vers les améliorations morales et matérielles qui seront reconnues nécessaires pour assurer sa vitalité. A ces conseils devi-aient se joindre un encom'agement et un appui sérieux pour le sortir de ses embarras financiers (2). » Pression sur la Tm-quie pour la déterminer à sacrifier au profit des Grecs la Crète, rÉpire et la Thessalie, au profit des Serbes le dernier vestige de sa suzeraineté ; en retour de cette concession décisive aux vœux de la Russie, appui de sa part à la politique française en Occident et entente mutuelle pour sauvegarder et rénover ce qui restera de l'Empke ottoman après ces amputations : tel est le cadi'e tracé par Napoléon III et Moustier au rapprochement franco-russe. Ainsi se trouve définitivement établi le parallélisme entre les affaires d'Occident et celles d'Orient.

Ce parallélisme, Gortchakoff, comme avant lui Budberg, ne fait pas de difficultés à en admettre le principe : mais il objecte mimédiatement l'ignorance absolue où la France le laisse des projets qu'elle désire voir seconder par la Russie. Or peut-il engager la parole de son souverain, sans savoir à quoi tend la politique de Napoléon III? « Vous me demandez, dit-il à Talleyiand (3), une attitude franchement sympr.tliique vis-à-vis de vos intérêts en Occident, soit. Cette attitude exist.'. et, en thèse générale, vous pouvez compter sur elle. L'empereur Napoléon, je le dis hautement, partagerait une erreur que je ne saurais trop regretter s'il supposait chez nous le moindre mauvais vouloh-. Nous

(1) TaUeyraiid, 29 janvier 1867.

(2) Moustier, 30 janvier 1867.

(3) Talleyrand, l'^'' février 18G7.

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avons passé l'éponge siu' les froissements qu'a pu nous causer votre politique lors de l'insurrection polonaise. Peut-être vous était-elle imposée par des nécessités que je ne veux pas approfondir, mais dont je conteste encore la valeur déterminante. Souvenez-vous des paroles qu'à Stuttgart l'empereiu: Alexandre a adressées à votre souverain (' Je n'entrerai jamais dans une coalition contre Votre Majesté et, sans « moi, pas de coalition possible en Europe. » Je sais que l'empereur Napoléon a pleine et entière confiance dans la parole de l'empereur Alexandre et il a grandement raison. Mais, plus je suis convaincu de la sincérité de mon souverain, plus je dois être soigneux de ne pas engager imprudemment sa responsabilité. Vous parlez de vos intérêts en Occident; dites-moi en quoi ils consistent, quels sont les désii-s et les projets de votre empereur. Plus d'une fois cette question s'est trouvée posée et il ne nous a jamais été fait de réponse catégorique. — Si le silence a été gardé, réplique Talleyrand, c'est que probablement l'empereur n'a point encore aiTêté ses vues, et sa réserve s'explique bien mieux ainsi que par des suppositions qui ne peuvent qu'égarer. Quoi de plus natm-el que, dans l'état de réorganisation où se trouve l'Europe entière, Sa Majesté ne puisse pas dii-e dès à présent où pourra tendre sa politique? L'emperem- ne fait-il pas acte de sincérité en demandant à la Russie ses sympathies, sans lui dissimuler qu'il aimerait à compter sur elles en vue même d'un avenir- incertain? — Si i'emperem- désir-e, reprend Gortcliakoff, que ses propositions, ses projets, lorsqu'ils viendront au jour, soient examinés à Pétersbom'g dans un esprit amical et bienveillant, il peut être assuré qu'il en sera ainsi. Mais puis-je aller plus loin dans l'obscurité où je me trouve? Je ne le crois pas. Reniai-quez qu'on ne saurait établir- une analogie complète entre votre politique en Occident, qui ne peut être que française, et notre politique en Orient, qui, par suite des circonstances où nous nous trouvons, ne peut être qu'em'opéenne. — Pom- le moment peut-être, rectifie Talleyrand ; mais il est certains côtés des questions orientales que vous ne pouvez traiter qu'au point de vue de votre politique nationale. ~ Oli ! la mer Noir-e... s'empresse d'ajouter Gortchakofl. Ce sont là plutôt des questions d'amour-propre, et vous me rendi-ez la justice de convenir que vous n'avez jamais entendu sortir- de ma bouche un mot qui eût trait à la revision du traité de 1856. » Sans doute Talleyrand avait-il compté sm- cette allusion à la mer Kone, à l'uritante servitude qui limitait les forces navales de la Russie sm- cette mer, pour avoh raison de la légitime réserve de Gortchakofï. Mais même cet argument ne pouvait prévaloir contre l'impossibilité

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de s'engager sans savoir à quoi. Faute d'indications précises, qu'il invite le gouvernement français à lui fournir, Gorlchakoff ne peut donc promettre plus qu'une bonne volonté platonique, un désii' sincère, mais conditionnel, de rendre service pour service.

Même incertitude, même perplexité en présence de la seconde condition mise par Moustier aux concessions qu'il est disposé à faire. Sur ce point, la réponse de Moustier à la demande d'éclaircissements de GortchakofE est bien loin de dissiper toute obscurité : c'est une fin que précise cette réponse, ce ne sont pas des moyens. Quant à la fin, aucune objection de la part de Gortehakofi", qui affirme n'en avoir jamais poursuivi d'autre : « La Russie, loin de pousser à la perte de l'Empire ottoman, lui avait toujours adressé les conseils les plus aptes à conjurer les dangers qui le menacent. Personne n'avait fait autant qu'elle pour calmer l'effervescence des populations chrétiennes. Il pouvait citer maintes occasions où la Russie avait donné à la Turquie les preuves d'une amitié, si ce n'est plus sincère, peut-être du moins plus clairvoyante que l'Angleterre et même que la France. Il ne niait pas la convenance d'engager la Porte à entrer largement dans la voie des améliorations morales et matérielles et s'y emploierait de bon cœur. Mais pourrait-on trouver là des garanties suffisantes de vitalité (1)? » Gortchakoff en doutait et ne croyait l'Empii-e ottoman susceptible de trouver une tranquillité, même alors précaii-e, qu'en octroyant à tous ses sujets chrétiens une administration autonome. « L'Empire ottoman ne peut, dit-il, obtenir qu'un répit, et ce répit encore n'est possible, j'en conviens, qu'avec une bonne administration de ses sujets chrétiens. Or nous ne pouvons nous contenter dorénavant de vaines promesses, ni d'une feuille de papier comme le hatt-humayour. Ce ne serait ni sage, ni habile, si nous voulons fermer la question d'Orient, ou, du moins, l'empêcher d'éclater avec toute sa violence. Pour arriver à un résultat sérieux, il faudrait que la Porte accordât aux populations clu-étiennes une sorte d'administration autonome ; qu'elle séparât résolument deux races qui ne peuvent vivi'e sous la même loi, et que l'arrangement à intervenir fût garanti par les grandes puissances. En dehors de cela, je ne vois pas d'issue. Quant à offrir à la Turquie un encouragement, un appui financier, je ne sais pas en vérité comment nous pourrions le faire, nous autres Russes, qui serions trop hem'eux si quelqu'un venait nous rendre le même service. Certes nos. financiers n'kont pas porter leurs capitaux en Orient (2). »

(1) TaUeyrand, !<'' îévrer 18G7.

(2j Ibid,

Désireux de satisfaire au double vœu de la France, mais empêché de conclure par robscm'ité qui enveloppe et les projets de Napoléon III en Occident et le système de garanties dont il rêve pour l'Empire ottoman, Gortcliakoff craint cependant que sa réserve forcée ne remette en question les concessions françaises ou, du moins, n'en ajourne l'exécution. Aussi presse-t-U Talleyi'and de dissiper cette obscurité : « Je vous en prie, demandez au marquis de Moustier de vouloir bien sur ces points tous pratiques me développer sa pensée. Je sais qu'un télégramme ne permet d'indiquer que des généralités, mais pour procéder à l'action, nous devons nous placer le plus tôt possible sur le terrain des faits. Or le temps presse. Il est une remarque que je veux encore vous faire. Vous avez posé ce qui, selon vous, devait être le coroUaii'e indispensable de vos importantes concessions sur les affaires de Crète, de Grèce et de Serbie. Indispensable veut dire que vous n'agirez pas à Constantinople avant que je ne vous aie fait connaître que l'empereur Alexandre adopte les vues de l'empereur Napoléon. Mettez-moi à même de répondre. J'ai grand désir de le faii'e et de travailler sans plus de retard au but que nous nous proposons en commun (1), »

En rapportant ces paroles, Talleyrand ajoutait que, si la satisfaction du vice-chancelier avait été complète à l'annonce des propositions françaises concernant la Crète, la Grèce et la Serbie, elle s'était promptement mitigée de désappointement de ne pas en apprendi'e plus long sur les intérêts de la France en Occident. Et comme ces intérêts dirigeaient aussitôt la pensée de l'ambassadeur vers la Prusse, dont Gortchakoff lui avait parlé hicidemment il ajoutait : « Il faut nous attendre à bien des égards pour ce voisin-là. Je ne crois pas que cela puisse aller plus loin (2). »

A moins de laisser tomber la conversation, ce qui ne lui convenait pas, Moustier était bien forcé de prendre la parole que Gortchakoff lui passait : et pourtant la légitime curiosité du vice-chancelier lui parut, sinon indiscrète, au moms souverainement embarrassante. Pour justifier son FÏÎonce sur les projets de Napoléon III en Occident, Talleyrand avait allégué que peut-être bien ces projets n'étaient pas définiti-

(1) TaUevrand, 1^^ février 1867.

(2) lUd^

vement formés. Si étrange qu'il fût de s'avouer incapable de préciser des projets pour lesquels on demandait le concours d'une tierce puissance, cette excuse contenait une pai't de vérité. Au début de février 1867, le gouvernement français n'avait pas définitivement arrêté son choix entre les diverses proies dans lesquelles il voyait une compensation possible. La rive gauche du Khin étant écartée, H hésitait encore entre la Belgique et le Luxembourg. Faute de pouvoir dhe auquel de ces deux pays il donnerait la préférence, il am'ait pu du moins indiquer à la Russie qu'il convoitait l'un ou l'autre. Mais cet aveu, Napoléon III ni Moustier ne voulaient le fake, car, la question faisant l'objet de pourparlers entre Paiis et Berlin, Os croyaient un profond secret nécessaire au succès de cette négociation scabreuse. Force était donc de trouver une réponse qui ne fût ni une franche confession, ni un refus de causer. Moustier crut la trouver dans un artifice assez puéril : la Russie lui avait passé parole, il la lui repassa ; elle lui demandait : indiquez ce que vous avez en vue ; il lui répondit : indiquez vous-même ce à quoi nous pouvons prétendi'e sans objection de votre part, a Nous sommes satisfaits, écrit-U à TaUeyrand (1), des assurances que le prince Gortchakoff nous donne. Nous comprenons qu'il nous demande des confidences. Mais ne pourrait-il pas nous aider un peu à les lui fake, en nous disant quels sont au juste les engagements de la Russie et quelles objections Jes diverses hypothèses qui poiu-raient se présenter seraient de nature à soulever de sa part? Tâchez, dans l'ordre d'idées que je vous indique, de le faire causer un peu plus à fond.

« Que pense-t-il de la situation générale du continent, telle que l'ont faite les derniers événements? Quelles sont ses dispositions ou ses engagements, soit à l'égard de la Prusse, soit à l'égard de l'Autriche? La situation de l'Allemagne est-eUe de nature à rapprocher la Russie de la France et doit-elle être envisagée de même par les deux puissances? M. de Budberg, sans y être provoqué, me l'a dit l'autre jour d'une manière très afîii"mative.

« Les rapports de la Russie et de l'Autriche n'ont pas l'air très intimes. Cependant le prince Gortchakoff semble penser comme nous qu'il convient de l'associer fi-anchement à nos vues sur la question d'Orient, sans tirer autrement à conséquence sur d'autres questions. Si on en juge par les apparences, il y a, d'autre part, passablement d'intmiité entre Berlin et Samt-Pétersbom-g. On parle même d'un accord assez formel. Qu'y

(1) Moustier, 9 février 1867. Lettre particulière.

412 AI.EXANDRK II, GOKTC H AK O F F ET NAPOLÉON JII

a-t-il de réel au fond de tout cela? La Prusse s'est empressée de nous fake savoir qu'elle adhérait aux propositions que nous avons faites au cabinet de Pétersbourg. Elle nous fait valoir cet empressement; mais certains symptômes sembleraient prouver qu'elle a en en cela le dé-,ir d'être agréable à la Eussie au moins autant qu'à nous. »

Après ce questionnaire, vient l'unique indication que Moustier a consenti à donner sur l'orientation de la politique française en Occident : (' Je ne vous pose pas ces questions en prévision d'une situation tendue, encore moins d'un conflit entre la Prusse et nous. Nous désirons sincèrement entretenir avec elle les meillem's rapports. Pour peu qu'elle s'y prête, nous ne négligerons rien pour cela. Si les conseils du cabinet de Saint-Pétersbourg sont écoutés à la cour du roi Guillaume, il y aurait de sa part sagesse et bonne grâce à encourager les dispositions bienveillantes et conciliantes à notre égard, qui, nous n'en doutons pas, sont celles du roi et de son ministre. Quant à nos vues, elles ne seraient Jamais inconciliables avec une bonne entente entre la Prusse et nous, puisque, à supposer qu'eUes allassent jusqu'à un agrandissement de territoii-e qui, si l'on veut maintenir un juste équilibre, pourrait à toute rigueur rester convenable, cet agrandissement ne saurait, dans aucune des hypothèses auxquelles nous pourrions nous livrer, s'effectuer au détriment de territoires que les Allemands auraient le droit de considérer comme leurs. Voilà, mon cher baron, un thème de conversation que vous saurez développer habilement, sans mettre en jeu trop directement l'empereur et son gouvernement. Tâchez avec cela d'amener le prmce Gortehakoff à une confession générale. Si elle est franche, la nôtre le sera aussi. »■

Jamais ministre ne s'est appliqué avec autant de soin à ne pas dù*e ce cpi'U désirait qu'on lût entre ses lignes, à ne pas nomm.^r ce qu'il voulait fake deviner à son eoiTespondant. Pareil jeu d'esprit est, croyonsnous, sans exemple dans l'histoii-e diplomatique, et tel était le modèle auquel Talleyrand devait conformer sou langage. A vrai dire, la devinette qu'il avait à poser à Gortchakoff n'exigeait pas grande perspicacité de la part du vice-chancelier : car, dès l'instant que la compensation désirée par la France ne devait pas être prise aux dépens de l'Allemagne, elle ne pouvait l'être qu'à ceux de la Belgique ou du Luxembourg. Aussi bien le luxe de précautions et de réticences déployé par Moustier avait-iî moins pour but de dissimuler ces objectifs que do contraindre Gortchakoff à les démasquer. En devinant, en nommant eUe-mêmo notre proie, la Russie nous la désignerait, nous l'offrirait en quelque sorte et, si la chance voulait qu'elle indiquât la Belgique, peut-être pourrions-nous en faire

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état pour nous adjuger ce beau pays, au lieu de revendiquer le minuscule Luxembourg, dont nous nous résignions difficilement à nous contenter.

En même temps que cette ruse tant soit peu enfantine, la lettre de Moustier révèle aussi quelques aspects intéressants de son état d'esprit : d'abord un sincère désir de viwe en bonne intelligence avec la Prusse, d'obtenir avec son aveu une compensation qui ne puisse ni lui porter ombrage, ni éveiller ses susceptibilités ; ensuite un doute, une crainte de ne pas réussir à s'entendi'e avec elle, à éviter une tension ou un conflit qu'il déplorerait ; enfin une incertitude, une défiance justifiée à l'égard des rapports de la Russie avec la Prusse.

Le temps est passé où l'on considérait, à Paris, d'un œil indifférent l'intimité des cours de Berlin et de Pétersbourg. Maintenant, les esprits sont obsédés par la menace d'une guerre avec l'Allemagne, ralliée autour du Holienzollern victorieux, et le désir même de conjui'er cette fatalité n'est qu'une des formes de l'appréhension croissante. Dès lors les liens mystérieux, mal définis et pomtant manifestes, indéniables, qui unissent les souverains et les gouvernements de Prusse et de Russie cessent de paraître insignifiants, négligeables et deviennent un sujet de tardive inquiétude, de troublante perplexité. La crainte d'engagements précis, contractés entre eux, détourne Moustier de laisser supposer à Pétersbourg que des nuages puissent s'élever entre Paris et Berlin, et cependant un sourd pressentiment, qu'il hésite encore à s'avouer, le pousse à s'enquérir de la mesure oii la Russie possède sa liberté d'action.

Avant que Talleyrand eût tenté d'obtenii- de Gortchakoff la confession générale qui lui était demandée, Moustier, à Paris, recueillit de la bouche de Budberg quelques indications de bon augure. « Que pouvez-vous attendre de nous, lui dit l'ambassadem-? Que nous n'entrions dans aucune coalition contre vous? C'est ce que nous sommes disposés à vous promettre. Vous devez désirer de plus que, si une coalition tendait à se former contre vous, nous appliquions tous nos efforts à la dissoudre. C'est ce que nous ferions volontiers. Ainsi vous pomiiez suivre votre politique en Occident avec une complète sécurité. » C'était déjà plus que n'avait^^consenti à promettre Gortchakoff. Encouragé par cette entrée

en matière, Moustier affirma alors que nos intérêts ne nous porteraient en aucun cas à porter préjudice à la Prusse ou à l'Allemagne, dont nous désirions ne pas violer le tenitoire. « La Russie, répliqua Budberg, n'a pas eu à tant se louer de l'Allemagne qu'elle eût à se préoccuper de ce qui pourrait lui déplaire. Quant à la Belgique, si vous avez en\ie de la prendre, c'est une aSaire seulement entre l'Angleterre et vous (1). )> La conversation s'étant ensuite portée sur la question d'Orient, oii ce fut au tour de Moustier de montrer sa bonne volonté, Budberg proposa de constater les bases de l'accord par l'échange d'une double note, l'une secrète, l'autre ostensible. « Je suis aussi de cet avis », écrivait Moustier à Talleyrand.

Il parut à Moustier que les déclarations de Budberg avaient v fait faii'c un pas considérable à la question » : le mot de Belgique était sorti de la bouche de l'ambassadeur de Russie ; la Prusse et l'Allemagne ne semblaient pas devoir compter, de la part du gouvernement russe, sur des ménagements exagérés. Mais Budberg n'était pas Gortchakoff ; on savait même qu'une certaine rivalité existait entre eux. Rien ne fut donc changé aux instructions de TallejTand, que Moustier s'empressa de mettre au courant de son entretien avec Budberg. Notre ambassadeur resta chargé de poser à Gortchakoff une question dont le cai'actère insolite ressort mieux encore dans la dépêche officielle oii elle est répétée, sans les commentaires qui l'enveloppent dans la lettre particulière de Moustier à Talleyrand : « Après avok examiné spontanément et avec une bienveillante attention la situation de l'Europe en général et celle de ]a France en particidier, quels sont les projets qu'on pourrait supposer à cette dernière l'intention de nom;rir et auxquels le gouvernement de l'empereur Alexandre se verrait dans l'impossibilité de s'associer d'une manière aussi complète que nous pourrions le désker? L'aveu sincère des limites que sa bonne volonté aurait quelque difficulté à dépasser est plus aisé pour lui à faire que pour nous l'aveu prématuré de projets éventuels qui ne sont nullement formés quant à présent. En procédant ainsi par élimination, nous pom'rions serrer les questions de plus près et j'ai bon espoir que nous arriverions sans peine à un rapprochement d'idées également désiré des deux côtés (2). »

Comme il n'était pas possible de subordonner à l'accueil que ferait la Russie à des projets « nullement formés » l'adoption d'une ligne de conduite commune en Orient, Moustier renonce en même temps à main- Ci) Moustier, 18 février .1867.

(2) Ibid.

tenii' entre les deux questions une rigoureuse corrélation. La négociation sera poursuivie sur les affaires d'Orient sans attendre une entente définitive sur celles d'Occident : « C'est immédiatement que l'entente sur les affaii'cs d'Orient doit se réaliser ; ce n'est pas immédiatement que nous pouvons apprécier d'une manière définitive ce que nos intérêts en Occident exigeraient (1). »

Effectivement, Moustier ne met pas le moindre retard à s'expliquer avec Gortchakoff sur les moyens d'assurer la vitalité de l'Empire ottoman. Dès le 24 féviier, il adresse à nos ambassadeurs à Vienne et Pétersbourg un long travail, exposant les réformes à réaliser en Turquie : admission sérieuse des chrétiens aux fonctions de l'État et système militaire reposant sm* la participation de tous au service ; organisation d'un système d'instruction publique, consistant dans des secours aux établissements fondés par des races non musulmanes, fondation d'établissements musulmans d'instruction secondaii'e, d'une université où seraient admis chrétiens et musulmans ; extension du système admmistratif et judiciake déjà introduit dans quelques provinces par suite de l'organisation des vOayets en 1866 ; introduction dans les tribunaux d'une publicité réelle et admission du témoignage des chrétiens ; développement des tribunaux de commerce ; admission des étrangers à la propriété ; suppression des douanes intérieiu^es ; institution d'un budget..., etc., etc. (2). Combien parmi ces projets attendent encore leur réalisation !

L'esprit dont s'inspirait ce vaste programme de réformes différait sensiblement de celui qui animait la politique russe en Orient. Sans suspecter la sincérité des protestations de désintéressement d'Alexandre II et de Gortchakoff, on doit cependant constater que leur intérêt pour l'Empire ottoman n'allait pas jusqu'à souhaiter pour lui une réforme aussi générale ni une rénovation aussi complète. Leur sollicitude se limitait aux sujets chrétiens du sidtan, à ceux, il est vrai, de toutes les parties de la Turquie. Le tsar le dit à Talleyrand avant même de connaître l'ensemble des propositions de Moustier : « Je ne veux pas plus que vous du démembrement de l'Empù'e ottoman ; c'est pour écarter une catastrophe, que nous redoutons autant que vous, que nous désirons étendre le cercle de nos conseils et en faii'e profiter tous les sujets chrétiens de la Porte indistinctement. Une bonne administration seule peut offrh à la Turquie sécurité et garantie (3). « Talleyrand lui répondit que

(1) Moustier, 18 février 1867.

(2) Id., 22 février 18G7.

(3) Talleyrand, 25 février 1867.

nous allions même plus loin que lui, puisque nous voulions étendre aux musulmans le bénéfice des réformes. Or ! il y avait précisément là le principe d'une divergence qui s'accentua dès que la question fut serrée de plus près.

Elle apparut dès que Talleyrand, avant d'avoir communiqué à Gortcliakoff le méraoii'e de Moustier, en aborda le sujet avec lui. « Oh ! quant à moi, lui répondit le vice-chancelier, je ne m'occupe que des chrétiens (1). )> Telle fut en effet l'objection qu'il développa, lorsqu'il eut pris connaissance du mémoire et en eut fait un rapport au tsar : c'était compliquer la tâche des puissances que de vouloir faii'e porter la réforme sur l'ensemble de la loi qui régissait l'Empire ottoman, musulmans compris ; il était préférable de ne s'occuper que des chrétiens ; il était d'avis de demander à tous les cabinets un programme de réformes ayant pour base l'amélioration du sort des chrétiens et avait prié Ignatieff (2) de lui en fournir les matériaux (3).

Au surplus, Gortchakoff montrait soudainement une réserve dont cette divergence de vues n'était certainement pas la seule cause. La hâte du gouvernement français à échanger des actes écrits, avant même de s'être clairement expliqué sur ses vues en Occident, l'avait mis en défiance et il était beaucoup moins porté que Budberg à se prêter à ce désir. Quand Moustier lui parle d'un échange de notes, suggéré par Budberg, il prétend ne rien connaître de cette proposition, à laquelle il objecte : « Pourquoi cet échange de notes? Nous sommes d'accord sur le but, soit ; nous le sommes également pom- conseiller à la Porte les plus amples réformes administratives. Mais quant au mode et à la nature de ces réformes, nous n'avons encore rien spécifié... Pourquoi donc une note secrète et l'autre ostensible? La politique que nous faisons est au grand joiu' et l'Europe ne peut qu'applaudir à nos intentions (4). » Gortchakoff n'est pas plus pressé de réaliser les remaniements temtoriaux proposés par la France au profit de la Grèce et détourne la conversation que Talleyrand cherche à amener sur « les questions de géographie politique )\ « Une chose me frappe, écrit Talleyrand : c'est le silence qui s'établit sur des questions qui, U y a peu de jours encore, soulevaient la sympathie générale. On ne parle que peu des Cretois et pas du tout des Hellènes. Quant aux Grecs de la Tm*quie, on ne les désigne plus à l'in-

(1) Talleyrand, 26 février 1867.

(2) Le général Ignatieff était ambassadeur de Russie à Constantin-pie.

(3) TaUeyrand, 4 mars 1867.

(4) Id., 26 février 1867.

térêt public que comme des chrétiens orthodoxes, qui, à ce titre, ont droit, après les Slaves, aux bons offices de la Russie (1). » Notre ambassadeur attribuait à la prédominance du panslavisme ce changement, sensible à la fois dans l'opinion publique et dans la politique du gouvernement.

Un ensemble de causes, les unes locales, les autres extérieures, contribuait donc à limiter à deux les objectifs immédiats de la politique russe : campagne en faveur des sujets chrétiens de la Porte, sans distinction de races ; solution du conflit tiu-co-crétois. Quant à ce conflit, l'annexion de Candie à la Grèce restait la solution préférée. Le gouvernement français s'était assez avancé pour qu'il ne fût pas trop témérah-e, de la part de Gortchakoff, d'espérer le fake concourir à ces deux fins, sans prendi-e envers lui d'engagement positif pour l'Occident.

L'étrange et vaine finasserie de Moustier fait la partie belle à Gortchakoff pour se dérober. Quand Talleyi-and \deiit répondi'c à sa question par une question : « Eh quoi, s'écrie Gortchakoff, vous me demandez ce que je pense de projets qui, vous me le déclarez, ne sont pas arrêtés dans l'esprit de votre comM Vous me demandez de procéder par voie de supposition et de vous dénoncer celles auxquelles, malgré votre bonne volonté, nous ne pourrions nous associer! Franchement, c'est voulok' renverser les rôles, et ce n'est pas à moi qu'il appartient d'entrer dans le domaine des hypothèses. Je covuTais, entre autres risques, celui de vous inspu-er des idées ou des projets que peut-être vous n'avez pas conçus. Mettez-vous à ma place, puis-je répondre autrement (2)? » En vain Talleyi-and réplique-t-il qu'il « n'accepte pas le changement de fauteuil proposé » : il lui faut bien revenu- à la logique et renoncer à l'espok chimérique de fau'e jouer son propre rôle par Gortchakoff. Fidèle à sa consigne, il s'évertue à ne pas dù-e ce qu'il doit laisser deviner et observe scrupuleusement les règles du petit jeu de société auquel Moustier lui a prescrit de se li\Ter. La récente conversation de Budbcrg avec Moustier lui fom'nit son entrée en matière, et, comme Gortchakoff prétend ne pas l'avoir bien présente à la mémoire, il en reproduit approxi-

(1) TaUeyiand, 26 février 1867.

(2) M, 27 février 1867.

mativement les termes, Gortchakofi: donne alors son assentiment aux assurances de Budberg concernant l'éventualité d'une coalition. Mais sa mémoire, toujours en défaut, ne lui rappcUe pas la suite de l'entretien et Talleyrand doit poursuivre en laissant entendre, comme l'a fait Moustier, qu'une politique expansive de notre part ne portera atteinte ni à la Prusse, ni à l'Allemagne. Gortchakoff, qui semble avoir oublié jusqu'à la géographie, ne veut toujours pas comprendre et se passe le malin plaisir de persifler son interlocuteur : « Mais il me semble alors, interromptil en souriant, que vous êtes bien avec tout le monde. Vous respectez le territoire allemand ; je ne pense pas que vous songiez à la Suisse ; l'Italie vous a donné ce que vous pouviez exiger d'elle ; est-ce dont l'Ibérie qui vous attire? — Non, répliqua Talleyrand obligé de se découvrir, les Pyi'énées sont une bonne frontière. Mais que diriez-vous de revendicacations du côté de Luxembourg ou dans les enwons? — Oh, si c'est cela que vous voulez, expliquez-vous ! Voyons, dites-moi ce que vous désù'ez et, croyez-moi, je vous répondi'ai amicalement et, si je le puis, affirmativement ; sinon, je vous prierai, avec cordialité et en confidence, de laisser tomber l'entretien (1), » Ainsi, impénétrable jusqu'à la fin, Gortchakoff s'est refusé à considérer comme une demande positive l'allusion de Talleyrand à des revendications « du côté du Luxembourg ou dans les envù'ons », et s'est borné, encore une fois, à renvoyer la balle à Moustier. Clairement indiquée par l'omission même dont elle a été l'objet de la part de Talleyi'and, la Belgique n'a pas été nommée par Gortchakoff. « Le mot de Belgique, écrit Talleyrand, n'a pas été prononcé. Il était sorti de la bouche de M. de Budberg : j'ai donc pensé que c'était au prince Gortchakoff et non à moi à le nommer en premier. J'ai trouvé d'ailleurs qu'il était d'autant plus à propos pour moi de m'abstenir que cet État avait été suffisamment désigné par l'unique lacune de la promenade géographique qu'en ma compagnie le vice-chancelier venait de faire autour de la France (2). »

On était loin de la confession générale espérée par Moustier : Talleyrand avertit son chef de ne pas compter sur cette confession avant d'avoir lui-même fait la sienne et de renoncer à jouer au plus fin avec Gortchakoff. « Il n'est pas aisé d'attirer le prince Gortchakoff sur le terrain des épanchements. Quoique abondant de paroles et bienveillant de dispositions et de manières, il est avare de confidences et peu porté aux engagements à longue échéance. H demande avant tout la lumière et je suis

(1) TaUeyrand. 27 février 1867.

(2) im.

convaincu que nous n'obtiendi'ons de lui rien de sérieux, tant que nous ne lui montrerons pas claii'ement le but vers lequel nous tendons (!). »

Mais à quoi bon montrer ce but à la Kussie s'il ne dépend pas d'elle do nous aider à l'atteindre, si elle n'est plus maîtresse de sa liberté d'action? Succédant aux in^àtes de Gortchakoff, sa réserve faisait planer sur les engagements de la Russie une incertitude, un doute que Talleyrand s'efforce de dissiper en formulant et en motivant son opinion : « Impossible de supposer que la Russie ait pris des engagements réels avec l'Autriche sur aucune des questions pendantes. Le comte Goluchowski et les provinces slaves de la Turquie sont un sérieux obstacle à tout rapprochement smcère ; d'ailleurs, la confiance fait défaut, ici du moins, où l'on croit médiocrement au succès de M. de Beust (2) et où l'on considère son activité comme souvent intempestive. Le comte de Stackelberg (3) nous est arrivé plein de sombres appréciations sur l'état de choses en Autriche, le discrédit où est tombé l'empereur François-Joseph, et les embarras que le dualisme va faire naître. Il dit à qui veut l'entendi'e que « l'Au- « triche et la Russie sont deux vieilles maisons accotées qui craquent et « ne se soutiennent que l'une par l'autre». Dans ces conditions, les rapports entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne ne peuvent être que ce qu'ils sont, c'est-à-dû-e convenables ; toute idée d'intimité doit être exclue et si le prince Gortchakoff associe franchement l'Autriche à nos vues communes siu: la question d'Orient, c'est surtout pom* qu'elle ne reste pas isolée vis-à-vis du slavisme et pour pouvou* resti'eindre ses aspirations de ce côté.

« Je passe à la Prusse. Entre elle et la Russie, s'il rCy a pas, comme je le crois, d'engagements positifs, il doit du mojns en exister de moraux, qui, à un moment donné, renoueront facilement des liens traditionnels plutôt relâchés que rompus. Ce qui m'empêche de croire aux engagements formels, c'est l'inquiétude, la jalousie qu'excite ici le moindre symptôme d'un rapprochement intime entre Paris et Berlin. B suffit d'un ai'ticle de journal, de dépêches télégraphiques échangées entre M. Benedetti et moi pour provoquer des questions, des insinuations qui dénotent qu'on n'est pas sûr de la Prusse et qu'on lui reconnaît la faculté de se porter, à son gi'é, aussi bien à l'Occident qu'à l'Orient. Le prince Gortchakoff lui-même se défend mal du sentiment de jalousie que je vous

(1) TaUeyrand, 28 février 1867, particulière.

(2) Premier ministre autrichien, après avoir été à la tête du gouvernement en Saxe.

(3j Ambassadeur de Russie à Vienne.

420 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON IIl

signale quand je fais sonner im peu haut nos bons rapports avec Berlin. J'ai remarqué qu'il avait souvent à son service un mot piquant sur les dispositions de M. de Bismarck ou sm* le crédit de M. de Goltz. Voilà pourquoi je me suis tu siu- la sagesse qu'il y aurait pour la Russie à encourager les dispositions bienveillantes à notre égard que nous supposons au roi Guillaume et à son ministère.

« Les engagements moraux qui doivent exister entre la Prusse et la Russie puisent évidemment leur force dans les sympathies de souverain à souverain ou dans les nécessités politiques. Sur ce dernier point, votre haute connaissance de ce qui se passe en Europe ne me laisse rien à dhe. Sur le premier, je ferai observer que, quoique les derniers événements d'Allemagne aient éveillé dans la famille impériale des rancunes qui touchent à la haine chez quelques-uns de ses membres, les sympathies pour la Prusse sont persistantes, parce qu'elles appartiennent à V empereur et qu'elles rencontrent V assentiment du prince Gortchakoff, des principaux ministres et des officiers généraux. Le vice-chanceUer entre autres, qui veut à tout prix bien vi\Te à Berlin, s'applique en toute occasion à faire croire à une intimité plus grande que ne l'admet la légation du roi Guillaume à Saint- Pétersbourg. Dieu merci, la Russie n'ayant pas à opter entre la France et la Prusse, je ne vois pas d'opposition absolue à nos projets, s'ils se maintiennent dans les limites que vous avez indiquées et qui ont déjà été reconnues à Berlin comme celles où notre action pom-rait s'exercer sans encombre.

« Pom- me résumer, je crois la Russie libre d'engagements positifs vis-à-vis de toutes les puissances. Je la crois disposée, résignée si l'on veut, à ne pas entraver des mouvements contre lesquels rAllemagne n'aurait pas à réagir, et j'estime que nos bons rapports avec la Prusse seront, pour longtemps encore, la meilleure garantie de nos bonnes relations avec la Russie.

« Vous demandez si la situation de l'Allemagne n'est pas faite pour rapprocher la Russie de la France. Je ne pense pas que le moment soit venu d'en tirer cette conséquence. Quelques déplaisirs qu'aient pu causer au prince Gortchakofi les événements de l'été dernier, il paraît plus résolu que jamais à les dissimuler. Même la flotte allemande de la Baltique ne lui arrache pas une plainte. Ne pas prendre ombrage de la Prusse et ne pas lui donner ombrage résument toute sa politique allemande (1). »

(1) TallejTand, 28 février 1867,

Il ne pouvait donc y avoir de rapprochement franco-russe qu'autant qu'il serait compatible avec l'intimité russo-prussienne, à laquelle la Kussie restait, malgré le bouleversement de l'Allemagne, encore plus fermement attachée que la Prusse.

Certes, il était moins aisé que semblait le croire Talleyrand de maintenir longtemps entre la France et la Prusse ces bons rapports, condition sine gua non d'une entente franco-russe. Mais tous les efforts du gouvernement français tendaient précisément à réaliser cette condition ; elle pouvait alors passer pom* réalisée, et inviter le tsar à s'entendre avec la France, n'était pas le mettre dans le cas d'opter entre elle et la Prusse.

De plus en plus impatients d'un agTandissement territorial, Napoléon III et Moustier ne désespéraient pas de le faire, au préalable, accepter de bonne grâce à Berlin. Renonçant à étendre la main sur la Belgique, ils se sont, dès la fin de féwier, décidés à tenter immédiatement l'acquisition du Luxembourg. Comme précédemment pour la rive gauche du Rhin et pour la Belgique, leur premier soin a été de s'adresser à Bismarck. Ils lui ont demandé de no pas s'opposer à ce que le roi de Hollande, propriétah'e du grand-duché, le cède à l'empereur des Français et de consentir à retirer, après cette cession, la garnison prussienne qui, depuis un an, occupe la citadelle de Luxembourg. Tout ce qu'ils ont pu obtenir de lui est une promesse évasive de reconnaître le fait accompli, pourvu qu'il ne fût pas appelé à se prononcer avant que la cession fût devenue définitive : s'il en était autrement, il ne répondrait plus de rien. A tort ou à raison, Napoléon III et Moustier avaient jugé cette assurance suf&sante pour leur* permettre de donner suite à leur projet, mais pas pour les dispenser de cultiver les faveurs de la Russie.

Aussi Moustier a-t-il hâte de faù'e sortir de la question d'Orient un accord, dont la constatation écrite marque un commencement d'entente entre Paris et Pétersbourg. Gortchakoff lui ayant fait demander, le 4 mars, que des démarches immédiates fussent faites à Constantinople pour la cession de Candie, il répond que la Russie « devrait se hâter de constater notre accord, avant de nous pousser dans les voies d'exécution (1) », et il prescrit à Talleyrand d'en parler sérieusement à Gortchakoff. Luimême gradue savamment ses concessions au désir des Russes, pour les rendi'e plus dociles au sien : Bourée (2) vient d'être chai"gé de laisser prévoir au sultan le sentiment du gouvernement français sur l'abandon de Candie ; pour le moment, la question sera renfermée dans ces termes. A moitié

(1) Moiistier, 10 mars 1867.

(2) Bourée avait succédé à Muustier comme ambassadeur à Constantinople.

422 7VLEXANDKE II, GOUTCHAKOFF ET NAPOLÉON HI

satisfait seulement par ce qu'il appelle une démarche préliminaire, Gortchakofï essaye pourtant de se dérober à un échange de notes ; il insiste pour y associer les grandes puissances : mieux vaut, lui réplique Talleyrand, ne se présenter à elles qu'après accord établi et constaté. Gortchakoff consent alors à échanger une note ostensible, que rédigera Moustier, mais repousse toujours l'idée d'une note secrète (1). A cette concession, Talleyrand répond en lui communiquant de nouvelles instructions envoyées par Moustier à Bourée : engager la Porte à faire juges de leur sort les populations Cretoises. Ces instructions obtiennent l'assentiment de Gortchakolï, qui en adi'esse de semblables à Ignaiieff. Mais Moustier n'eut même pas la satisfaction illusoire de constater par écrit l'accord établi en Orient au profit exclusif de la Russie, car, avant qu'il en eût le loisir, l'affaii'e du Luxembourg avait mis l'Allemagne et la France aux prises en Occident.

En dépit des efforts du gouvernement français, les négociations poursui\'ies en double partie avec le roi de Hollande et avec Bismarck ne tardèrent pas à s'ébruiter ; des échos en parvinrent à Pétersbourg avant la fin de mars 1867. Aussitôt connue, la nouvelle y fut considérée comme le présage de prochaines difficultés entre Paris et Berlin : il parut de prime abord miprobable, poiu' ne pas dire impossible, que les choses n'en vinssent pas là. Simultanément se répandirent des rumeurs pessimistes s m- la situation intérieure de la France : la santé du prince impérial inspirait des inquiétudes ; à la Chambre des députés, la politique extériem-e du gouvernement avait été violemment attaquée. Alexandre II et Gortchakoff en conclurent que Napoléon III choisissait mal son heure pour aller audevant d'une crise qu'U eût dépendu de lui de conjurer.

TaUejn-and ne recueillit que des témoignages indhects de lem* fâcheuse impression. Il attendit en vain une allusion de leur part aux négociations de La Haye et de Berlm : Gortchakoff s'en abstint soigneusement (2), trop avisé pour rompre un silence qui prouvait qu'en cette affaire la Russie était libre de toute solidarité avec la France.

(1) Talleyrand, 11 mars 1867.

(2) Talleyrand, 29 mars 1867. « Nous venons de passer d'assez tristes jours. La violence des discussions à notre Chambre des députés, la maladie du prince impérial, les bruits qui courent sur le Luxembourg avaient jeté beaucoup d'inquiétude et de sombres pressentiments. Je n'en ai du reste été informé qu'indirectement, car on s'est tenu vis-à-vis de moi dans une grande réserve. Sur les deux premiers points, les impressions se sont sérieusement modifiées. Quant au troisième point, on contiime à se montrer silencieux. Comme je n'ai pas à provoquer de confidences, j'attends que le prince Gortchakoff touche ce sujet avec moi, s'il est en effet à l'ordi-e du jour, ce que j'ignore. »

POLOGNE. — SADOWA. — CRÈTE. — LUXEMBOURCx 423

Bientôt se produit la crise à laquelle il s'attendait. Il ne manquait plus que la signature du roi de Hollande au traité par lequel ce souverain cédait le Luxembourg à la France, lorsqu'une interpellation au Reichstag mit le feu aux poudi-es. Sommé de s'opposer à la cession, Bismarck préféra affronter la colère de Napoléon III plutôt que de braver celle de l'opinion allemande. Il pria simultanément le roi de HoUande et l'empereur de surseoir à la conclusion du marché jusqu'à la séparation du Reichstag. Le roi, pris de peur, n'osa pas passer outre. L'empereur se vit dans l'alternative ou de céder aussi, ou de couru' le risque d'une guerre avec la Prusse, en exigeant du roi qu'il tînt son engagement. C'est vers ce second parti qu'il pencha tout d'abord.

Sans perdre un instant, Moustier, anxieux, se hâte de sonder les dispositions de la Russie. Le jour même de l'interpellation au Reichstag, le 1er avril, il télégraphie à Talleyrand de confii-mer à Gortchakoff le projet de cession du Luxembourg et de lui annoncer que la France accepte, sans s'en dissimuler la gravité, les conséquences pouvant résulter des susceptibilités allemandes. H n'hésite pas à affirmer qu'elle ne peut plus reculer et que c'est à la Prusse à faire les concessions nécessakes pour éviter la guerre. Visiblement désireux de gagner la Russie à la cause française, il ne néglige rien de ce qui peut démontrer l'inanité des objections prussiennes, contestant le caractère allemand du grandduché, rappelant toutes les dominations sous lesquelles a vécu le Luxembourg : maisons de Bourgogne, d'Espagne, de Habsbourg, de Lorraine, de Fi-ance, etc., etc. (1). Sans demander à la Russie ni abstention loyale en cas de guerre, ni intervention amicale pom* maintenir la paix, il fait en sorte que cette double demande soit sous-entendue.

Talleyrand trouve Gortchakoff (2) nettement prévenu contre nous. Informé par Budberg des dispositions du gouvernement français, le vice-chancelier ne les approuve ni ne les blâme, mais insiste à dessein sur le danger d'une guerre, dont la perspective l'émeut très vivement. « Je ne puis vous cacher, dit-il, que j'éprouve les plus sérieuses inquiétudes pour le maintien de la paix. L'inilation à Berlin est grande et

(1) Moustier, 1» avril 1867.

(2) Le 2 avril.

424 ALEXANDRE II, C 0 RTCll A KOFF ET NAPOLÉON III

générale ; elle se propagera, croyez-le bien, dans toute FAllemagne et rAutriche ne pourra pas se mettre de votre côté. M. de Bismarck se trouvera placé dans la terrible extrémité de voir sa popularité et son œuvre crouler devant une condescendance de sa part, ou abandonnées à la merci d'une guerre formidable. » Politiques ou historiques, les arguments de Moustier restent sans effet sur l'opinion de Gortchakoff, dont le siège est fait. La France, selon lui, a eu tort de poser la question du Luxembourg, et il regrette qu'elle en ait pris l'initiative. Le Luxembourg est, à son avis, un territoire bien minime pom' courir les risques d'une grande guerre, si minime qu'on peut même soupçonner la France de l'avoii- revendiqué pour provoquer cette guerre. « Est-ce un prétexte que vous cherchez? demande-t-il. — Non, répond Talleyi'and, nous ne cherchons qu'à donner une satisfaction légitime au sentiment populaire. » Accentuant le blâme, Gortchakoff accuse alors la politique française de contradiction : « Je regrette, reprend-il, qu'après la bataille de Sadowa, votre souverain ne se soit pas joint aux instances de l'empereur Alexandre en faveur des dynasties déracinées. On am^ait pu alors empêcher ces annexions qui, aujourd'hui, causent de tels embarras. J'am-ais compris que la France dit à la Prusse : au delà de certaines limites, votre agrandissement ne saurait me convenir et je m'y opposerai. Mais il n'en a pas été ainsi. La circulah-e de M. de Lavalette a donné raison à M. de Bismarck et c'est six mois après que vous revenez sur l'approbation que vous lui avez octroyée ! Permettez-moi de vous le dire, il y a là contradiction (1). »

Ces critiques, en partie méritées, avaient pom- but de prévenir une demande de bons ofi&ces, dont Gortchakoff s'empresse d'enlever l'espoir à la France. Certes il se gardera de souffler sur le feu : quant à l'éteindre, il ne le tentera pas. Ce serait en pure perte que le tsar donnerait en un tel moment des conseils pacifiques à Berlin. A plus forte raison ne se souciaitil pas d'une intervention officielle. Invoquer le traité de 1839, qui avait réglé la situation du Luxembourg, serait mettre la Russie dans l'embarras, car, à Paris, il n'avait pas été tenu grand compte de cet acte. « Eh, mon Dieu, ajoutait malicieusement Gortchakoff, dites-nous que tous les anciens traités n'existent plus ! Je serai le premier à m'en réjouir, car mon gouvernement n'aura pas à regretter semblable déclaration. Mais pourquoi deux poids et deux mesures? »

Sur quelles présomptions Talleyrand, en dépit d'apparences aussi

(1) Talleyrand, 3 avril 18G7.

probantes, se fondait-il pour laisser espérer à Moustier que « les conseils de la Russie se feraient entendre à Berlin sous une forme privée et confidentielle et qu'ils y recommanderaient l'apaisement et, s'il est possible, l'accommodement pacifique de ]a difficulté présente (1) »? C'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. L'accueil fait par Gortchakoff à la communication de Moustier prouve au contraire claiiement que le gouvernement russe était résolu à ne pas sortir d'une stricte abstention, tant que la France persévérerait dans une intransigeance qui rendait certaine une guerre entre elle et la Prusse. Compter sur lui pour conseiller à Berlin une concession à laquelle la Prusse préférait la guerre, c'était beaucoup trop attendre de lui. C'est pourtant à quoi Moustier persiste à prétendiT. Sommaii'ement renseigné, par un télégramme de Talleyrand, sur l'effet négatif de son premier appel, Moustier revient en effet à la charge. Pénétré de son bon di'oit, il s'obstine à vouloir en faire partager la conviction par Gortchakoff : le roi de Hollande a contracté envers l'empereur un engagement personnel ; l'empereur seul peut l'en relever ; la Prusse recourt à l'intimidation poui' empêcher le roi de tenir son engagement ; l'affahe n'a été conclue qu'à la suite d'une négociation confidentielle avec Bismarck, négociation qui insphait à Paris « la plus parfaite sécmité »; ce n'est que depuis quatre jours que la Prusse a changé de ton. Ce nouveau plaidoyer se termine par l'expression d'une confiance, malheureusement bien peu justifiée : « Je ne doute pas que le cabinet de Pétersbourg ne comprenne les ménagements auxquels a droit un pays comme la Fi'ance et ce que peut réclamer l'intérêt de la paix em'opéenne, que nous n'avons certes pas le désir de vok troubler (2). »

On s'explique ces illusions, lorsqu'on constate que Moustier ne se rendait pas exactement compte de la déférence à laquelle la Russie se croyait tenue envers la Prusse. Il lui était revenu qu'Alexandre II se proposait de venir à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle qui s'y organisait. Aussitôt, le jour même où avait éclaté le conflit diplomatique avec Berlin, il avait télégraphié (3) à Talleyrand de faire savoir au tsar que l'empereur serait extrêmement heureux de recevoir sa \âsite. Talleyrand avait cru pouvok ajourner l'invitation, sachant que les projets d'Alexandre II se trouvaient mis en question par les préoccupations que causait l'affaire du Luxembourg : « Je réserve donc, écrivit- Il) TaUeyrand, 3 avril 1867.

(2) Moustier, 4 avril 1867.

(3) Id., 1" avrU 1867.

il (1), le message dont je suis chargé pour des jours meilleurs. » Vivement contrarié, Moustier répondit à Talleyrand par une lettre (2), qui révèle de sa part une surprenante incertitude siu- le degré d'indépendance que laissait à la cour de Pétcrsbourg son intimité avec celle de Berlin : « Je regrette un peu que vous n'ayez pas accompli dans toutes les hypothèses la démarche que l'empereur déskait vous voir faire auprès de l'empereur Alexandre. Il voulait avant tout témoigner de l'empressement. Cela aurait eu l'avantage en outre de vous mettre en rapports avec ce monarque dans des circonstances où chaque mot de sa bouche eût été une indication précieuse de ses sentiments et de ses vues. Les rapports de la Russie avec la Prusse, dont chaque jour témoigne davantage l'existence, sont pour nous un naturel sujet de préoccupations... Il serait encore bien intéressant de remonter à leur origine, de les sui\Te dans leur développement et d'en mesurer la portée. Le prince Gortchakoff, en nous proposant de nous entendre sur la question d'Orient, savait bien la nature du prix que nous mettions à notre concom's. Je vous ai invité plusieurs fois à lui rappeler nos conditions et à lui demander ses intentions. Je ne vois pas que jusqu'ici vous vous soyez suffisamment expliqué avec le vice-chancelier. On nous a promis une attitude franchement sympathique pour nos intérêts en Occident. Cela s'accorde peu avec l'attitude apparente du cabinet de Saint-Pétersbourg. Dans ces derniers jours, il semble en effet plus près de donner raison à la Prusse qu'à nous, et cela avant même de connaître complètement ce dont il s'agit. Pétersbourg est pour nous un point bien important. Aucune précaution, aucune investigation, aucune explication ne saurait être superflue. »

Rien de plus natm-el, de la part de Moustier, que la contrariété de senth- l'intimité des rapports russo-prussiens, la partialité russe en faveur de Berlin; mais peut-on ne pas s'étonner de son étonnement, de sa perplexité, de son impatience d'être fixé? Il semblerait que la lettre si complète et si judicieuse que Talleyrand lui avait adressée le 28 février eût dû suffii'e à éclairer son jugement et à former son opinion, si tant est que les faits ne fussent pas assez éloquents par eux-mêmes.

Car, au moment où Moustier faisait part à Talleyrand de cette déconcertante perplexité, il connaissait l'accueil, aussi peu encourageant que possible, réservé par la Russie aux manifestations de son humeur contre la Prusse. Cet accueil contribua certainement à le ramener ainsi que

(1) TaUeyrand, 3 avril 1867.

(2) Moustier, 8 avril 1967.

Napoléon III à des dispositions plus accommodantes. Dès l'instant qu'ils eurent renoncé h l'acquisition du Luxembourg et réduit leur ambition à sortir honorablement d'embarras, il devint beaucoup plus facile à la Russie de les aider discrètement, surtout s'ils persévéï-aient à se montrer complaisants pour elle en Orient. Cette évolution se dessine h partii- du 8 avril, date à laquelle Moustier a, du liant de la tribune, démenti le projet d'acquérii- le Luxembourg et fait appel à l'Em'ope pour régler le sort du grand-duché, c'est-à-dire son évacuation par les troupes prussiennes. Le même Jour, il écrit à Talleyi'and (1) : c H me paraît chaque jour plus nécessah'e do préciser notre entente avec la Russie sur toutes les questions, aussi bien occidentales qu'orientales. Nous lui avons donné des preuves suffisantes de notre disposition à agir avec elle en toute chose dans un concert cordial et loyal, et le cabinet de Pétersbourg doit trouver notre désir légitime. Il paraît du reste le partager. J'ai avec M. le baron de Budberg de fréquentes conversations, qui ont invariablement pour résultat d'éclah-cir toutes les questions douteuses et de nous convaincre de plus en plus de l'entière franchise de nos rapports mutuels. Traitez plus à fond que jamais toutes les questions avec le prince Gortchakoff et ne négligez pas de recueillir de la bouche de l'empereur Alexandre les indications précises qu'il voudrait bien vous donner sur ses vues. » Pour les amadouer, Moustier remet sur le tapis la question de Candie et charge Talleyrand de prendre auprès d'eux le mot d'ordre : que Gortchakoff formule ses vœux, trace un plan, prévoie toutes les hypothèses.

Gortchakoff ne cacha pas à Talleyi-and qu'il préférait infiniment le ton des plus récentes communications de Moustier à celui des précédentes : il lui demanda même de l'autoriser à les placer sous les yeux du tsar (2). Dans les limites restreintes oii se trouvait, dès lors, posée la question du Luxembourg, il se défendit d'avoir pris parti : son gouvernement n'avait même pas laissé préjuger à Berlin quelle serait son attitude. Quant à l'Orient, il accueillit avec empressement le nouveau témoignage du zèle de Moustier : l'effusion du sang en Crète devait être prévenue par une pressante démarche diplomatique à Constantinople.

Moustier prit acte aussitôt de la déclaration de Gortchakoff sur le Luxembourg, constatant que la Russie n'avait aucun engagement avec la Prusse sur cette question (3). Non seulement Gortchakoff ne protesta

(1) Moustier, 8 avril 1867.

(2) Talleyrand, 14 avril 1867.

(3) Moustier, 16 avril 1867.

pas contre cette interprétation, mais il renonvela (1), deux jours après, l'assurance qu'il avait donnée à Talleyraud. Pourtant, s'il ne désapprouve plus, s'il affirme une entière liberté d'appréciation et d'action, il n'use pas encore de cette liberté et continue à se réserver. L'Autriche ayant déjà pris l'initiative d'une proposition d'accommodement, il s'abstient de l'appuyer, voulant connaître, dit-il (2), l'accueil que cette proposition aura reçu à Paris et à Berlin. Il est bientôt fixé par Moustier à cet égard : la France a accueilli les bons offices autrichiens, mais en stipulant qu'elle borne exclusivement ses désh-s à l'évacuation de Luxembourg par les troupes prussiennes. Sans doute ne suffit-il pas à Gortchakoff d'être renseigné sur les intentions de la France et ne veut-U s'avancer qu'avec la certitude de ne pas déplah-e à Berlin ; car il invoque une nouvelle raison pour rester sur l'expectative : « On m'a demandé de Vienne d'appuyer cette proposition. J'ai fait répondre que je ne voulais pas enlever à M. de Beust la gloh'e du rôle de médiatem (3). » Et en effet, Gortchakoff persévère dans son abstention, tout en protestant de sa complète indépendance et en laissant espérer un concours amical : « Le vice-chancelier a reconnu qu'il était difficile de témoigner des sentiments plus pacifiques en termes plus courtois et m'a donné à entendre que l'empereur Alexandre s'emploierait volontiers à faciliter au besoin une solution équitable et de natm'e à offrir à la Fi'ance comme à la Prusse des bases acceptables d'accommodement. Quant à la question du Luxembomg en elle-même, le prince se croit tenu d'observer vis-à-vis des parties engagées une réserve qui, dit-il, lui est commandée tant que la question ne sera pas officiellement déférée aux puissances signataii'es du traité de 1839. Il m'a répété qu'interrogé par le prince Eeuss, il s'était refusé à laisser même pressentù- la manière dont le gouvernement russe envisagerait la cession du grand-duché et le droit d'occupation de la forteresse de Luxembourg que la Prusse ne manquerait pas d'invoquer. « En un mot, me disait-il, pour ce qui nous concerne, « vous êtes vis-à-vis d'une feuille de papier complètement blanche. Je « n'ai pas besoin de vous dii'e que nous faisons des vœux poiu: le maince tien de la paix et que nous sommes disposés à y contribuer, quand « le moment arrivera pour nous de nous prononcer (4). )i

(1) Talleyrand, 17 avril 1867. Le prince Gortchakoff affirme de nouveau « que la Prusse n'a obtenu de lui aucune manifestation d'opinion sur la question du Luxembourg ».

(2) Talleyrand, 17 avril 1867.

(3j M., 18 avrU 1867.

(4) lUd.

Ce moment arriva lors qu'Alexandre II et Gortchakoff surent pertinemment que le gouvernement prussien désirait aussi un accommodement pacifique et ne tenait pas à l'occupation militaire de Luxembourg. Ils durent en avoii- acquis la certitude vers le 20 avril. Antérieurement à cette date avait eu lieu, entre le tsar et son oncle, un échange de lettres (1), sur lequel Gortcliakoff s'était tu : probablement la lettre d'Alexandre II avait-elle eu pour but de le renseigner sur les vœux de la Prusse et la réponse de GuUlaume l'en instruisait-elle. En effet, du jour où cette réponse est parvenue à Pétersbourg date un changement dans l'attitude et le langage de Gortchakoff (2) : il ne doute plus de la sincérité du gouvernement français, quand ce gouvernement affirme ne pas voidoir la guerre ; il reconnaît la modération de Napoléon III, quand l'empereur insiste seulement sur l'évacuation de la forteresse et il admet que le droit d'occupation de la Prusse est contestable ; l'empereur Alexandre travaille chaleureusement à la solution pacifique du conflit ; le tsar « s'est adressé de tous côtés et accepte résolument le rôle de chef de file »; la Russie est favorable h la convocation d'une conférence européenne et juge que Londres serait le meillem' lieu de réunion possible. Ce changement d'attitude s'explique par l'arrivée de la réponse du roi Guillaume, réponse à une lettre dont Talleyrand avait jusqu'alors ignoré le départ. Cette réponse est, dit Gortchakoff, « de nature à nous laisser quelque espoir de réussite » ; lisez : elle montre le roi et Bismarck désireux de recouru- aux bons offices de la [Russie. Gortchakoff ajoute qu'il croit Bismarck « persuadé de la nécessité do faire un sacrifice au maintien de la paix » ; lisez : il le sait disposé à renoncer à l'occupation de Luxembourg et à accepter la convocation d'une conférence.

Une fois fixé sur ces points essentiels, Gortchakoff n'est pas seulement résolu à s'entremettre, mais impatient d'aboutir à un arrangement. La conférence devra, dans son esprit, se borner à résoudre la question générale et laisser à des commissions locales le soin de régler sur place les points de détail. Il désire que tout soit terminé avant le voyage que le tsar projette de faire en France. Car Alexandre II a, dès le 17 avril, fait savoir à Talleyrand qu'il se rendrait à Paris, si les circonstances politiques le permettent. La cour des Tuileries est extrêmement désireuse que cette visite ait lieu et Gortchakoff, qui ne l'ignore pas, joue de cette situation pour pousser le gouvernement français à hâter sa réconciliation avec la Prusse en Occident et à accentuer ses concessions

(1) TaUevrand, 20 avrU 1867.

{2yjd., 21>vrU^1867.

à la Russie en Orient. Pour rendre l'opinion russe favorable au voyage du tsar, il faut, prétend Gortcliakoff, accélérer l'action collective à Constantinople en faveur de l'émancipalion Cretoise. « Évidemment, écrit Talleyrand (1), le prince Gortcliakofi; se sert de notre désir de voir l'empereur Alexandre aller à Paris pour nous pousser à accentuer notre politique en Orient. «

Ce n'était pas le moment, pom- la France, de marchander ses ser\'ices à la Russie. Moustier enjoint aussitôt à Bourée de ne pas s'arrêter aux résistances de la Tm-quie et de renouveler, en les précisant, ses précédentes instances ; il en informe sans retard Gortchakoff. La Russie souhaitait associer les autres puissances à cette action diplomatique : Moustier n'y fait non plus aucune objection (2). Enfin, comme l'accord des cinq grandes puissances semblait devoh être difficile à réaliser, il propose de remettre immédiatement à Constantinople une note collective, demandant à la Porte d'arrêter l'effusion du sang en Crète (3).

De son côté, Gortchakoff se fait un titre, aux yeux de la France, de l'activité qu'il déploie pour clore l'incident du Luxembourg. Titre assez contestable, à la vérité, puisque son activité était vue d'un aussi bon œil à Berlin qu'à Paris ; on n'en doit pas moins convenir qu'il se consacre avec ardeur à son rôle de médiateur. Le 26 avril, il annonce à Talleyrand (4) le consentement de la Prusse à l'ouverture d'une conférence à Londres, sur la base de la neutralisation du Luxembourg placée sous la garantie de l'Europe : selon lui, l'évacuation de la forteresse s'ensuiwa nécessairement. Le lendemain, il a la satisfaction d'apprendre à l'Autriche, venue également offrir ses bons offices (5), qu'elle anive trop tard et s'attribue, dans cette circonstance, un langage assez ferme à l'égard de la Prusse : la Russie « avait proposé la réunion d'une conférence diplomatique à Londres ; elle avait dit nettement à Berlin que le droit de la Prusse d'occuper la forteresse de Luxembourg lui paraissait très contestable ; qu'il ne pouvait y avoh atteinte pour son honneur à déférer au conseil de l'évacuer, s'il lui était unanimement donné par les grandes puissances, et qu'enfin on lui avait fait en\'isager tous les inconvénients de la situation où elle se placerait, en refusant de souscrhe à un arrangement qui paraissait acceptable à chaque cabinet (6) ».

(1) Talleyrand, 21 avril 1807.

(2) Moustier, 21 avril ; Talleyrand, 22 avril 1867.

(3) Moustier, 27 avi-il 1867. "

(4) TaUeyrand, 26 avrU 1867.

(6) Moustier, 27 avrU 1867.

(6) TaUeyrand, 27 avril 1867.

La conférence réunie, deux jours avant la signature de l'acte final qui doit enfin clore l'affaii-e de Luxemboui-g, une dernière occasion s'offre à la Russie d'exercer son influence dans l'intérêt de la paix. H était revenu à Moustier que, malgré les preuves de notre modération et l'entente parfaite qui régnait, à Londres, entre plénipotentiaires français et prussiens, la Prusse se prétendait menacée et voulait mobiliser : « Ou argue de prétendus armements en France, qui n'existent que dans l'imagination d'officiers prussiens qui font du zèle. » N'était-ce pas plutôt à la France de se plaindre de l'organisation militaire allemande, qui dépassait de beaucoup les besoins défensifs? Et Moustier (1) prescrivait à Talleyrand d'en parler sérieusement à Gortchakoff, « pour qu'il fît parvenir quelques sages conseils » à la Prusse. Dès le lendemain, Talleyrand put faire savoir à Paris que Gortscliakoff avait télégraphié dans ce sens à Berlin (2).

(1) Moustier, 9 mai 1867.

(2) Talleyrand, 10 mai 1867.

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