LA PRISE DE SÉBASTOPOL
Les alliés redoublent d'efforts devant Sébastopol. — Napoléon III renonce à se rendre en Crimée. — Plan d'opérations porté en Crimée par le commandant Favé. — Renforts. — Pélissier remplace Canrobert à la tête de l'armée française. — Plan d'attacpe de Pélissier. — Progrès des assiégeants. — Échec de l'assaut du 18 juin.
— Situation des assiégés. — Sympathies réciproques des Français et des Russes au cours des opérations. — Sacrifices financiers demandés au Corps législatif par Napoléon III. — Mécontentement contre l'Autriche. — Défaite des Russes cà Traktir. — Prise de Sébastopol. — Impression en France. — Tendances pacifiques.
— Réaction de l'empereur et de son gouvernement contre ces tendances. — Attitude résolue mais épuisement des Russes. — Dispositions et plan de Nesselrode en vue d'une entente dii-ecte avec la France. — Impression produite en Angleterre par la prise de Sébastopol. — Tendances belliqueuses de l'opinion et du gouvernement. — Dispositions de Pélissier et de ses troupes. — Le projet d'une campagne d'automne est compromis. — Napoléon III et la Pologne : opposition du gouvemement anglais à ses vues. — Napoléon III incline à la paix.
E ne restait aux adversaires de la Russie d'autre ressource que la victoire. Nous les avons vus, avant même que les négociations fussent rompues, se préparer à un nouvel effort pour se l'assurer. A partir du mois de mai 1855, l'attaque de Sébastopol est poussée avec une extrême énergie.
Napoléon III a définitivement renoncé à se rendre en Crimée. Le 28 avi-il, comme il remontait à cheval les Champs-Elysées, un Italien nommé Pianori a tké sur lui, sans l'atteindre, deux coups de pistolet. Son entourage, presque unanimement hostile à son projet de voyage, a profité de cet attentat pour lui représenter les dangers auxquels resteraient exposés, pendant son absence, son gouvernement et sa dynastie. L'empereur a cédé. Mais cette résolution ne signifie nullement qu'il renonce à pousser les opérations avec plus de vigueur.
Un de ses officiers d'ordonnance, le commandant Favé, porte en Crimée le plan de campagne élaboré à Paris. Un corps de réserve de \àngt-deux mille hommes se forme à Constantinople, pour venir en aide à l'armée assiégeante. L'effectif des forces alliées se trouve porté à deux cent dix-
neuf mille hommes, dont cent quinze mille de troupes françaises. Le 16 mai le général Canrobert, ne se sentant plus de force à porter le fardeau du commandement en chef, le dépose et le passe au général Pélissier. Malgré un dissentiment latent et, par moments, très aigu entre l'empereur et le nouveau commandant en chef, l'énergie indomptable et l'activité infatigable de ce général communiquent aux opérations une allure plus rapide. Obstinément fidèle à son plan, « attaquer la place corps à corps et en conquérir pièce à pièce la partie sud à tout prix », Pélissier enlève aux Russes leurs travaux de contre-approche et les refoule dans les défenses de la ville (22 et 23 mai), les force à abandonner la rive droite de la Tchernaia et s'établit sur la rive gauche (24 mai). Pendant ce temps un petit corps cxpéditionnake s'en va occuper Kertch et lenikalé. Cette satisfaction donnée aux idées de l'empereur, qui ne cesse de réclamer l'investissement complet de la place par de vastes manœuvi-es extérieures, Pélissier revient à son programme d'attaque « cori)s à corps » et, après un bombardement énergique, chasse les Russes de deux ouvrages avancés, tandis que les Anglais leur en enlèvent un troisième (17 juin). Les ou\Tages conquis sont armés contre la place. Encouragés par ces succès, Pélissier et lord Raglan croient alors pouvou' donner l'assaut. Le 18 juin, après un bombardement qui s'est prolongé toute la Journée de la veille, ils lancent leurs colonnes d'assaut contre Malakoff, le grand et le petit Redan. Elles sont repoussées et regagnent leurs positions.
En dépit de l'éclat et du retentissement que les Russes cherchent à donner à ce succès, leur situation dans Sébastopol n'en est pas plus brillante. Chaque attaque repoussée, chaque bastion disputé à l'ennemi leur coûtent des milliers d'hommes. Us ont perdu leurs meilleurs officiers, leurs chefs les plus habiles. L'amhal Korniloff a été tué dès le début du siège. Légèrement blessé à la tête pendant l'action du 18 juin, l'ingénieur Todleben, l'âme de la résistance, a, deux jours après, la jambe broyée par un boulet. Le 10 juillet, c'est le tour de ranikal Nakliimoff, le camarade et l'émule de Korniloff ; il a la tête traversée par une baUe. Les bombardements successifs ont transformé la ^dlle en un amas de décombres. Les hommes encore valides sont exténués de fatigue ; les vivres commencent à manquer. L'effectif de la garnison, joint à celui de l'armée du prince Gortchakoff rassemblée au camp de Mackenzie, ne forme pas un total de plus de cent mille Russes pour toute la Crimée.
Malgré l'acharnement de la lutte et l'amertume des pertes, l'espèce de sympathie ciui, dès le début, s'était manifestée entre Français et
Russes, ne se dément pas nn seul instant. Elle saisit toutes les occasions de se traduire en actes et donne à cette guerre exempte d'animosité un caractère chevaleresque. Le 24 mars, le drapeau blanc est arboré, en signe de trêve, pour permettre aux deux armées de relever leurs morts et leurs blessés. « Tandis que, sous la direction des infirmiers, des corvées de soldats reconnaissent les victimes et les emportent, les officiers français et russes, attirés par une sympathie mutuelle, s'abordent courtoisement, causent de bonne grâce, échangent des observations sur les combats où ils ont dû se rencontrer, des réflexions sur les chances de paix, des nouvelles non militaires de Paris et de Saint-Pétersbourg, des compliments et des cigares. A trois heures et demie, les brancardiers ayant achevé leur funèbre travail, on se serre la main avec un dernier salut et un dernier sourire, on traverse rapidement le sol ensanglanté, sillonné par les boulets, semé de fer, d'éclats d'obus, d'armes brisées, d'outils rompus. Chacun rentre dans ses lignes ; les visages reprennent leur expression de guerre, les drapeaux sont abattus, le canon tonne, et les balles sifflent à travers l'espace où tout à l'heure s'entre-croisaient des conversations pacifiques. » « Entre le Russe et le Français, écrit M. Camille Rousset (1), il y avait des rapports de caractère et comme une sympathie d'instinct. Dans les suspensions d'armes, ce n'étaient pas seulement les officiers qui s'abordaient volontiers et s'entretenaient courtoisement ensemble, les soldats fraternisaient aussi à leur manière ; on comparait par échange le cognac à la vodka et, lorsque venait le moment de se quitter, on voyait quelquefois partir le tirailleur russe coiffé d'un képi, le chasseur français d'une casquette. »
L'échec du 18 juin avait obligé Napoléon III à. demander de nouveaux sacrifices au pays : il réunit le Corps législatif en session extraordinaire (2 juillet). Tout le monde en France comprenait la nécessité d'en finir, au prix d'un dernier effort. Le Corps législatif accorda à l'unanimité tout ce que le gouvernement demandait : un emprunt de 750 millions, le maintien du contingent à cent quarante mille hommes, l'augmentation de quelques impôts, la garantie d'un nouvel emprunt à contracter par la Turquie.
Les sacrifices mêmes qu'imposait la continuation de la lutte renforcèrent chez l'empereur l'amertume contre l'Autriche et le désir de la faire sortir de son abstention. Ces sentiments percent dans deux discours qu'il prononça à cette époque. Devant le Corps législatif, le 2 juillet.
(1) Histoire de la guerre de Crimée.
FIN DR LA GUERRE DE CRIMEE ET CONfiRES DE PARIS 31
il reproche amèrement sa conduite au cabinet de Vienne : « Nous en sommes encore, dit-il, à attendre que l'Autriche exécute ses engagements, qui consistaient à rendre notre traité offensif et défensif, si les négociations n'aboutissaient pas. » A quelque temps de là, en ouvrant l'Exposition universelle, il s'exprime en ces termes : « H faut que l'Europe se prononce ; en définitive, c'est à l'opinion publique qu'appartient le dernier mot. » Ces paroles furent interprétées par toute l'Europe comme une sommation adressée aux neutres, et spécialement à l'Autriche, d'avoir à se prononcer contre la Russie. Mais l'Autriche, plus que jamais décidée à ne pas se compromettre avant l'heure, attendait l'issue du gigantesque duel qui se livrait sous les murs de Sébastopol, pour se ranger du côté du vainqueur.
En Russie l'opinion publique s'impatientait de l'inaction gardée par l'armée de secours du prince Michel Gortchakoff. Sentant que la résistance de Sébastopol faiblissait, elle ne voulait pas que la place tombât entre les mains des alliés avant qu'un suprême effort eût été tenté pom* la délivrer. Justement, trois divisions d'activé et une de réserve venaient d'être envoyées au prince Gortchakoff. Ce qu'on ne disait pas, c'est que tels étaient les vides creusés dans l'armée du prince, par le feu et par la maladie, que l'effectif allait se trouver porté, par l'arrivée de ce renfort, à un chiffre à peine supérieur à celui qu'il atteignait un mois auparavant.
Se soumettant à des ordres venus de Pétersbourg et à l'avis d'un conseil de guerre, le prince M. Gortchakoff se décida à exécuter da.ns la nuit du 15 au 16 août le mouvement qui lui avait été prescrit. Il fut complètement repoussé (bataille de Traktir).
Quand, trois jours après cette bataille, la reine d'Angleterre arriva à Paris (1), où elle venait rendre à l'empereur et à l'impératrice la visite que ceux-ci lui avaient faite à Osborne, les souverains alhés purent jouir par avance du triomphe final de leurs armes. Chacun sentait en effet que la fin du drame approchait et que l'héroïque résistance de Sébastopol ne pouvait se prolonger plus longtemps.
Un feu d'artillerie extrêmement /violent fut ouvert contre la place et maintenu presque sans relâche, depuis le 17 août. Le 3 septembre un conseil de guerre réuni chez le général Pélissier fixe au 5 la date du bombardement, au 8 celle de l'assaut. Au jour dit s'ouvre le dernier « bombardement infernal », comme l'a quahfié le prince Gortchakoff. Le 8 septembre à midi, les canons se taisent brusquement et les Français
(1) Elle séjouma"à Saint-Cloud du 18 au 27 août 1855.
32 ALEXANDRE 11, GOlî TCll A KOFF ET NAPOLÉON III
se lancent à l'assaut de Malakoff, les Anglais à l'attaque du gi'and Redan. Le soii", Malakoff était au pouvoir de nos troupes ; les Anglais, moins heureux, avaient échoué dans leur attaque. La position n'en devenait pas moins intenable aux assiégés et, dans la nuit du 8 au 9 septembre, le prince Gortchakoff donna l'ordre d'évacuer Sébastopol.
Le 9 septembre aniva au ministère de la guerre, à Paris, un télégramme du général Pélissier annonçant la prise de Malakoff. « Les conséquences seront immenses », se bornait à dh-e le général en chef en rendant compte de son succès. Les espérances les mieux fondées avaient été tant de fois déçues, qu'on était devenu circonspect, dans rétat-major français. On n'osa encore tirer du télégramme de Pélissier les conséquences qu'U faisait pressentir. Le lendemain, vers le soir, une nouvelle dépêche fit connaître en termes précis la natm'e et l'étendue de ces conséquences : « L'ennemi, voyant notre solide occupation à Malakoff, s'est déterminé à évacuer la place, après en avoh ruiné et fait sauter par la mine presque toutes les défenses. « Quelques instants après, le canon des Invalides retentissait, invitant les Français à célébrer la victoire si ardemment souhaitée et si longtemps attendue. Mais, dans la masse elle-même, la crainte des déceptions avait rendu les esprits prudents et quelque peu incrédules, et cet appel ne fut ]ias entendu tout de suite. Cependant, à partir du 10 septembre, les télégrammes se multi- ])lient, confirmant tous la nouvelle du succès sans réserve remporté par les alliés : dépêches anglaises, dépêches sardes, dépêche de l'amhal Bruat, du général Pélissier, du ]u-ince Gortchakoff lui-même. « Alors, mais alors seulement, l'allégresse éclate, grande, spontanée, \ibrante(l). »
Dans la soirée du 10 les édifices publics et les maisons particulières s'illuminent et se pavoisent. Une immense affluence envahit les boulevards, achetant les éditions spéciales des journaux qui publient les nouvelles, s'arrêtant devant les affiches apposées par les autorités. Les marchands de lanternes et de lampions sont assiégés au point qu'ils doivent faire leur vente sur la chaussée. L'hôtel de ville resplendit d'un triple cordon lumineux, au milieu duquel se détachent les chiffres V. N. E. A., entourés de lauriers. Les boulevards, les quais, la rue de Rivoli ne sont qu'une traînée de feu. De mémoke de Parisien, jamais on n'a vu semblables réjouissances ni allégresse aussi universelle. Toutes les divisions de partis se sont effacées, devant le triomphe de nos armes : le faubourg Saint-Germain lui-même a pavoisé et illuminé. Cette émo-
(1) P. DE La Gorce, Il istoire du second Empire, f-, T^'", Paris, PI "ils
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tion ne s'est pas arrêtée aux portes de Paris : elle s'est communiquée à la France entière. Des voyageurs arrivés par le chemin de fer de Lyon racontent que, sur tout le parcours, ils n'ont vu que villes et villages, châteaux et chaumières illuminés, ce qui, dans la nuit, présentait un coup d'œil inoubliable. Mais le jour où l'on peut dire que la France entière communia dans le même élan do joie et de fierté patriotiques, c'est le jeudi l^'" septembre. Ce jour-là, par ordre de l'empereur, des Te Deum sont célébrés dans les églises, d'un bout à l'autre de la France, Le clergé se fait un devoh' de répondre à cet appel et quelques évêques provoquent, par leurs mandements, une émotion partagée par tous. Le Te Deum chanté à Notre-Dame de Paris donne lieu à l'une de ces cérémonies à grand spectacle comme l'on n'en avait plus vu depuis le règne de Napoléon P^. L'armée et la garde nationale sont sous les armes, échelonnées sur tout le parcours que doit sui^Te le cortège ; la gendarmerie et la garde impériale font la haie depuis le parvis Notre-Dame jusqu'au porche de la cathédrale. Tout Paris s'est porté sur le passage du cortège et quand apparaît la voiture de gala, attelée de huit chevaux conduits en mains par des piqueurs à pied, dans laquelle a pris place Napoléon III, en uniforme de général, c'est dans la foule une immense clameur de : « Vive l'empereur, vive l'armée (1) ! )>
Ce qui donnait l'essor à cette joie, ce n'était pas seulement l'ivresse du triomphe, l'orgueil légitime de la gloire acquise et du but atteint, c'étaient aussi l'espoir et le désir de la paix. La nation s'était jetée dans cette guerre avec entrain, par amour des lauriers et désir de | reprendre le rang qui lui avait été enlevé à Waterloo. Mais le but poli- ^ tique lui en échappait presque complètement et l'intérêt proprement dit lui en paraissait secondaire. Lorsque Sébastopol eut succombé, il lui sembla que l'honneur de nos armes était suffisamment vengé, le but j^ de la guerre atteint. EUe se prit donc à souhaiter la paix avec d'autant plus d'ardeur qu'elle avait plus de di'oits d'aspirer au repos. Les charges de la guerre commençaient en effet à peser lourdement sur elle. Dans toutes les classes de la population, se manifestait une certaine lassitude, qui, dans quelques-unes, pouvait dégénérer en mécontentement et en opposition ouverte.
« On semble croire à Paris, écrivait l'empereur, que tout est fini parce que Sébastopol est tombé, » Telle n'était pas l'opinion de Napoléon III. A l'heure où son peuple s'abandonne presque unanimement à la joie
(1) Cf. La Gorce, Camille Rousset et Germain Bapst, op. cit.
du triomphe et à l'espoir de la paix, nous le voyons au contraire assailli
de préoccupations militaires. Loin de considérer la chute de Sébas-
[, topol comme le dernier acte de la lutte, il croit à la nécessité d'une
- ' campagne d'automne pour venh à bout de la résistance des Russes.
Cette opinion était partagée par le plus écouté de ses conseillers militaires. « Je crois qu'on se fait un peu illusion sur l'état des Russes, écrivait le 25 septembre le maréchal Vaillant ; ils ont reçu un coup réel mais ne seront que difficilement abattus. Si le mois d'octobre n'amène pas pour eux de grandes pertes, nous les retrouverons au printemps là où ils sont aujourd'hui. » Aussi pressait-on Péhssier de poursuivre le cours de ses succès. « Que font les Russes? Que faites-vous? » lui télégraphie, dès le 13 septembre, le ministre de la guerre. Et, en attendant que le général fasse connaître ses plans, l'empereiu: expose les siens dans une lettre adressée, le lendemain, à son ministre des affaires étrangères. Menacer les derrières de l'armée russe, afin de la forcer à abandonner sans combat ses fortes positions de Mackenzie et du fort du Nord ; la repousser dans les steppes qui s'étendent, au nord, jusqu'à Perekop ; s'établir dans Sébastopol et le garder comme un gage jusqu'à la paix : tel est le plan pour lequel l'empereur demande, le 14 septembre, l'agrément du gouvernement anglais et qu'il esquisse à grands traits dans une lettre adressée à Pélissier, datée du 21.
Ces préoccupations semblaient justifiées par l'attitude des Russes.
Après la prise des forts du Sud, la garnison de Sébastopol avait évacué la place, mais ne s'était pas retirée bien loin. Elle s'était arrêtée « derrière cette ligne de rochers qui, d'Inkermann, s'étend au delà de Simféropol ». C'est dans cette position, stratégiquement bonne, que l'armée du prmce M. Gortchakoiï s'était établie, en faisant garder par un détachement ses communications avec Pérekop. Avec les renforts qu'elle venait de recevoir, — deux divisions de grenadiers et plusieurs cohortes de milices, — cette armée atteignait l'effectif de cent cinquante mille hommes, qui paraissaient résolus à disputer le reste de la Crimée aux deux cent trente mille alliés, échelonnés le long de la Tchernaïa et sur le plateau de Chersonèse.
A Saint-Pétersbourg, la prise de Sébastopol avait produit l'effet d'un dénouement profondément malheureux sans doute, mais depuis longtemps prévu. Devant cette catastrophe, le gouvernement s'était efforcé de faire bonne contenance et de donner à tous, au dedans et au dehors, l'impression qu'il ne considérait pas la partie comme perdue. Les défenseurs de Sébastopol reçurent des félicitations, des remercîments et l'assu-
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rance que cette terre de Chersonèse, « où Vladimir a reçu le baptême », ne serait jamais abandonnée. Alexandre II se rendit en personne à Mcolaïeff, affn de relever par sa présence le moral de ses troupes et de juger par lui-même de leurs moyens de résistance. Le prince M. Gortchakoff \dnt l'y retrouver et là, dans des conférences tenues entre les principaux chefs militaires, il fut décidé de se maintenir à tout prix en Crimée et d'attendre l'ennemi dans la position que l'armée du prince Gortchakoff occupait à Sébastopol. Quittant Nicolaïeff au commencement de novembre, Alexandre II se transporta alors en Crimée, au milieu même des troupes qui avaient défendu Sébastopol et disputaient encore aux aUiés la péninsule tam'ique. Au moment de reprendre la route de Pétersboiu-g, il adressa au prince Gortchakoff un rescrit où il le félicitait de la belle tenue de ses soldats, de leur « ak martial et joyeux», de leur discipline et de leur « excellent état ».
Si les alHés avaient pu regarder sous cet appareil guerrier, ils auraient envisagé l'avenu- avec plus de calme. La Russie voulait paraître en état de contmuer la lutte : en réalité eUe ne l'était pas. On en était réduit à mobiliser, sous le nom de cohortes, des bataillons de milices, dépom-vues d'instruction et d'esprit militake. Ces nouvelles recrues, trop jeunes, manquant d'entraînement, n'étaient pas encore capables d'entrer en campagne. La position de l'armée russe après la chute de Sébastopol avait paru assez précaire pour que l'évacuation de la Crimée fût discutée en présence d'Alexandre II et ce n'est que sous la pression du prince M. Gortchakoff que le projet avait été écarté. Encore ce général comptait-il siu-tout, pour permettre à ses troupes de se mamtenir, sur l'inaction de ses adversah-es. « En poussant les opérations avec vigueur et habileté avant l'hiver, les alliés pouvaient, a dit un Russe (1), se rendi'e maîtres de la Crimée. » Les dépenses de toute sorte nécessitées par la guerre grevaient les finances de charges très lourdes qui, jointes au déficit présenté par les recettes, menaçaient de conduu'e l'État à la banqueroute. La situation intérieure de l'empu-e n'était pas non plus sans inspirer quelque inquiétude : la masse de la population soupirait après la paix; elle y voyait la fin, non seulement de ses misères, mais aussi du régime d'oppression que Nicolas P^ avait fait peser sur elle, et contre lequel se dessinait une réaction très vive.
L'attitude résolue de la Russie n'était, en somme, qu'un « bluff », destmé à masquer le besoin et le désir qu'elle avait de la paix. Ce désir
(1) JOMINI, 01p. cil.
n'allait pas sans donte jusqu'à lui faire oublier sa dignité, qui lui interdisait de demander la paix : mais il domine dès ce moment toutes les pensées de son gouvernement.
Tandis que tous ses efforts paraissent concentrés sur la continuation de la guen'e, ils tendent secrètement à préparer la paix. Depuis le jour où Sébastopol eut succombé, le chancelier de Nesselrode n'a pas eu d'autre préoccupation. La Eussie, pense-t-il, a tout intérêt à faire la paix avant que de nouvelles défaites la contraignent à la demander et pendant que ses moyens d'action lui permettent encore d'en discuter les termes avec ses ennemis. H n'est pas moins urgent pour elle de prévenir l'ingérence de l'Autriche, qui, si elle intervient entre les deux partis, imposera une paix défavorable aux Russes. H importe donc d'agir sans retard. Parmi les adversaires de la Russie, il en est un qui n'a pas contre elle de haine implacable, qui n'a pas de raison de vouloir sa ruine : c'est la France. C'est d'elle que la Russie doit chercher à se rapprocher. AiTêter les termes de la paix par une entente dkecte avec la France et mettre les autres puissances, belligérantes ou neutres, en présence du fait accompli : ainsi peut se définir la tactique de Nesselrode.
La guerre avait laissé subsister entre les deux adversaires assez peu de ressentiment et de causes de conflit pour que ce plan fût susceptible de réussir. C'est le mérite du comte de Nesselrode de l'avoir compris et d'avoir conservé, au lendemain d'une lutte acharnée et d'une défaite cruelle, assez d'indépendance de jugement pour le reconnaître.
La principale difficulté pour la France à se rapprocher de la Russie résultait, non de ses propres dispositions, mais de celles de son alliée, l'Angleterre. En France, l'opinion publique souhaitait la paix ; si le gouvernement se préparait à continuer la guerre, c'était plutôt par nécessité que par inclination. En Angleterre, opinion publique et gouvernement voulaient la prolongation de la guerre.
Au même instant o\\ le canon des Invalides faisait tressaillir Paris de joie, celui de Saint-James et de la Tour annonçait aux habitants de Londres la prise de Sébastopol(l). Depuis plusiem's heures déjà, la nouvelle lancée par les journaux et répétée de bouche en bouche a mis la population en émoi. Une foule immense stationne devant la Bourse et devant Mansion House, attendant du lord maire, comme pour la bataille de l'Ahma, la proclamation officielle de la victoire. Mais le lord niauT, qui n'a pas encore reçu confurmation de la nouvelle, ne peut calmer l'impa-
(1) Cf. La Gorce, op. cit.
tience populaii-e. Enfin le canon et les cloches retentissent, bannissant toute espèce de doute. Le soii-, dans les théâtres, les acteurs donnent lecture des dépêches, saluées par des scènes analogues à celles qui ont accueilli la mort de Nicolas pr. Depuis lors, et pendant plusieurs jours, les façades pavoisées, les fenêtres illuminées, les feux de joie brûlant dans les carrefours et sur les places, l'animation extraordinaii'e des rues, des quais et des docks disent la satisfaction officielle et l'allégresse publique, le soulagement d'un lourd souci et le com-onnement d'un grand effort.
Cependant, si sincère qu'elle soit, la joie est moins vive, moins spontanée, moins complète surtout qu'à Paris. Tandis qu'en France la foule ne demande à la presse que les détails de la prise de Malakoff, tandis que les journaux ne cherchent qu'à satisfaire la curiosité publique, sans s'attarder aux conséquences d'un triomphe qu'on juge d'ailleurs définitif, en Angleterre la presse, tout en chantant victohe, pousse de nouveaux cris de guerre. Sébastopol pris, la guerre n'est pas finie ; il faut que la Russie soit atteinte dans d'autres parties de son territoire ; le théâtre de la lutte doit être rapproché du cœur de l'emph-e ; il faut que le tsar entende de Saint-Pétersbourg gronder le canon des alliés, qu'il en soit réduit à se prosterner à lem-s pieds et à écouter docilement les conditions qu'il leur plaira de lui dicter.
Pourquoi l'opinion publique se montrait-elle encore aussi ardente dans sa haine et son humem* belliqueuse? c'est qu'elle n'avait pas lieu d'être aussi heureuse ni aussi fière qu'en France.
L'attaque des troupes anglaises contre le grand Redan avait été repoussée et le général Simpson n'avait pas cherché à dissmiuler son échec, en regard du succès des Français. « Les Français ont pris Malakoff et s'y sont établis, avait-il télégTaphié ; nous avons attaqué le Redan, mais nous avons échoué. » Cette blessure d'amour-propre avait empêché les Anglais d'éprouver une satisfaction aussi complète et aussi vive que leurs heureux aUiés. Rs aspk-aient à prendre leur revanche dans une campagne où ils joueraient à leur tour le rôle le plus brillant. Or, si la guerre continuait, eUe devait fatalement être portée dans la Baltique et là, dans une expédition prmcipalement maritime, la supériorité appartiendrait sans conteste à l'Angleterre.
L'intérêt devait aussi trouver largement son compte à cette campagne. Quel avantage pour l'Angleterre, après avofi- détruit la puissance navale de la Russie dans la mer Noire, de la ruiner également dans la Baltique! Ces deux œuvres paraissaient se compléter l'une l'autre; la seconde semblait le corollaire de la première. Aussi le gouvernement
anglais s'était-il préparé de longue date à l'entreprendre, en réunissant tous les éléments d'une formidable force navale, destinée à opérer sur les côtes russes de la Baltique. La presse désignait à la nation ce nouvel objectif : « La prise de Sébastopol, déclarait le Times, n'est qu'une opération préliminaire. » « A Cronstadt maintenant ! « s'écriait le Morning Advertiser.
Mais, en attendant d'aller à Cronstadt, il importait d'agir* dans la presqu'île où les soldats des deux nations avaient si péniblement pris pied. Les projets de Napoléon III furent accueillis à Londres avec une extrême faveur et, des deux capitales, partirent en même temps à l'adresse des généraux en chef les exhortations les plus \dves et les recommandations les plus expresses, afin que les opérations fussent reprises avant le commencement de la mauvaise saison.
Après les fatigues endurées, les pertes éprouvées de part et d'autre, la prise de Sébastopol avait paru aux armées alliées aussi bien qu'aux Russes le terme de leurs efforts et le signal du repos. Telle avait été dans les deux camps la force de cette impression, chez les chefs comme chez les soldats, qu'une sorte de trêve, d'armistice spontané s'était établi entre les deux armées. Retirées dans leurs lignes, elles s'y retranchent, s'y fortifient, préparent lem's quartiers d'hiver ; on pousse quelques reconnaissances, on se fusille d'un avant-poste à l'autre, on se canonne à distance. A l'exception d'une expédition contre Khiburn, aucun engagement sérieux ne vient inten'ompre cette trêve spontanément établie.
A Paris et à Londres l'on s'impatiente et l'on s'mite de cette maction. « On est persuadé, télégraphie le 12 octobre le maréchal Vaillant au maréchal Pélissier, que vous et Simpson avez pris la résolution d'attendi'e sans agir et que vous êtes décidés par avance à passer l'iiiver dans vos positions, laissant les Russes dans les leurs. » Telles étaient bien, à peu de chose près, les intentions du maréchal PéUssier. Qu'avionsnous à conquérir en Crimée ou même en Russie méridionale? Des steppes, dont la possession nous serait d'un médiocre avantage. Et c'est pour un tel enjeu que nous risquerions la position matérielle et morale acquise, au prix de tant d'efforts, par la prise de Sébastopol? Car la conquête de la Crimée n'uait pas sans risques de notre part. Ce n'est que moyennant de grands sacrifices d'hommes et d'argent que nous parviendrions à déloger les Russes de lem's positions et à les refouler vers le nord. Pélissier n'était pas éloigné de considérer la prise de Sébastopol comme le terme naturel des opérations en Crimée.
La Chersonèse, Kinbiun et Kertch solidement occupées, et le sui'plus
des forces alliées ramenées eu France et en Angleterre ou employées à des diversions sm- les frontières de Perse et de Turquie d'Asie : telle lui paraissait être la solution rationnelle du problème.
Faire agu' le maréchal Pélissicr contre son gré ou le faii'e changer d'opmion étaient deux choses également difficiles. Telles étaient cependant les deux seules ressources qui s'offrissent au gouvernement français. Il écarta prudemment la première, comme incompatible avec les égards dus au vainqueur de Malakoff. « J'attaquerai, si vous Vordonnez », avait répondu Pélissier le 14 octobre, aux instances du ministre de la guerre. La responsabihté d'un pareil ordre parut sans doute lourde à l'empereur et au maréchal Vaillant ; l'ordre d'attaquer ne fut pas donné. Par contre, il fut envoyé de Paris de nouveaux plans, de nouvelles suggestions ; Pélissier trouve, pour les écarter, de nouveaux arguments, de nouvelles objections. L'automne s'avança ainsi, sans que rien de décisif eût été entrepris en Crimée.
Le programme primitif de Napoléon III, une campagne d'automne vigoureusement menée et contraignant les Russes à la paix, se trouvait dès lors gravement compromis, pour ne pas dne condamné. On ne pouvait plus se flatter de le mëîîre à exécution dans le court espace de temps qui séparait encore le moment présent de l'hiver. Il n'y avait plus de choix qu'entre deux partis : fah'e la paix tout de suite, ou attendre le priatemps suivant pour reprendre les opérations, porter à la Russie de nouveaux coups, étendre les hostilités à de nouveaux territoh-es, à de nouvelles mers. Napoléon III n'écartait ])a.s a priori ce second parti. Il ;l'avait considéré à plusieurs reprises et mdiqué même, croyons-nous, le premier au gouvernement anglais, longtemps avant la prise de Sébastopol. Seulement, il y mettait une condition qui représentait à ses yeux la compensation des sacrifices miposés à la France par la prolongation et l'extension de la guerre : c'est qu'une existence propre et une constitution autonome fussent rendues à la Pologne (1). Dès le 26 mars 1855, il avait fait écrue à Londres dans ce sens, par Drouyn de Lhuys. Lord Carendon avait répondu en traitant cette mitiative d'mipolitique et d'un- : praticable. Moins d'un mois après, pendant sa visite à Windsor, Napc- t léon III avait profité de ses entretiens quotidiens avec le prmce Albert pom exprimer le vœu qu'une Pologne fût reconstituée, si étroites que dussent être ses limites : il se contenterait de ressusciter le grand-duché de Varso\àe. Le prmce n'avait pas caché sa répulsion contre ce projet.
(1) Cf. Emile Ollivier, Empire libéral, t. III.
40 ALEXANDRE 11, GO llTCII AKOFF ET NAl'OLÉON IH
Sans se décourager, l'empereur fit renouvelerles mêmes ouvertures au cabinet de Londres, ai)rès la prise de Sébastopol. Par son ordre, Walewski (1) propose au gouvernement anglais de faii;e de la reconstitution du roj^aume (/^ de Pologne, tel qu'il avait été institué par le congrès de Vienne, une des conditions sine qiia non du rétablissement de la paix. Lord Clarendon
; refusa de nouveau, « craignant de perdre ra])i)ui de l'opinion publique »
^ si la paix était subordonnée à cette condition.
De ce fait disparut le seul intérêt, on pourrait presque dii'e le seul avantage personnel, que Napoléon III vît à la prolongation de la guerre. A l'exception de celui-là, tous les mobiles l'inclinaient au contraire vers la paix : le désir de donner satisfaction à l'opinion publique, dont les tendances pacifiques s'accusaient de jour en jour; celui de mettre u.n terme aux misères du peuple, aux souffrances du soldat ; la fatigue de la guerre ; le souci des difficultés financières ; le sentiment que le but de la guerre était atteint par la destruction des forces navales de la Eussie dans la mer Noire et que l'Angleterre seule avait intérêt à accomplii- la même œuvi'e dans la Baltique. Aussi l'ardeur guerrière qui, à la suite du 8 septembre, s'était emparée de Napoléon III, n'avait-eUe pas tardé à faire place à des sentiments plus pacifiques. Ouvertement, il continua à préparer la guerre, à élaborer des plans, à se concerter avec Londres sur lem- exécution. Ne fallait-il pas d'ailleurs être prêtàtoute éventualité? Mais secrètement, il se prit à désii'er la paix, à se préoccuper des moyens de la rétablit'. Si l'on pouvait se soustrah'e aux difficultés et aux charges de la prochaine campagne en concluant une paix immédiate? Si la Russie pouvait être amenée à souscrire, sincèrement et sans restriction, aux quatre garanties? Faudrait-il se refuser à saisir cette occasion? Napoléon III ne le pensait pas. Seulement, pas plus que la Russie, il ne voulait faire les premiers pas. Il estimait que c'était au gouvernement russe^ en sa quaUté de vaincu, à fah-e la première démarche.
(1) Successeur de Drouyn de Lliays au m'uistère des affaires étrangères.