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CHAPITRE VI

LE VOYAGE D ALEXANDRE II A PARIS l'abandon DE LA CRÈTE

Alexandre II cà Paris. — Napoléon III se dérobe à un entretien avec lui. — Banalité de sa conversation avec Gortchakoff. — Il interrompt l'entretien de IMoustier avec Alexandre IL — Conversation de Gortchakoff avec Monstier. — Mécontentement de Gortchakoff. — Eésnltat négatif du voyage. — Déception des Russes. — Manifestations de sympathies polonaises. — Attentat de Berezowski. — Attitude du tsar et de la cour envers TallejTand. — Abdul Aziz et Fuad à Paris. — Inquiétude de Gortchakoff. — La question de Crète. — Moustier rassure la Russie sur les conséquences de la visite du sultan à Paris. — Intervention de Gortchakoff auprès de Bismarck sur la question du Sleswig. — Opinion de Moustier sur les dispositions de la Russie. — Le procès Berezowski. — Impression à Pétersbourg. — Exposé de la situation par Talleyrand. — Négociations et divergences sur l'affciii-e de Crète.

— Fuad Pacha à Livadia. — La Turquie repousse les suggestions des puissances.

— La Russie veut clôturer l'action diplomatique et dégager sa responsabilité. — La déclaration collective. — Récrimmations entre Français et Russes. — La France et l'Autriche : entrevue de Salzbourg. — Échec de la tentative d'entente francorusse. — Scission des deux politiques en Orient. — Attitude éventuelle de la Russie en Occident. — Rapports avec la Prusse.

Entre temps avait été définitivement arrêtée et officiellement annoncée la prochaine visite du tsar à Paris. La nouvelle en fut donnée au gouvernement français aussitôt que parut assuré le règlement pacifique du conflit franco-prussien. Une contrariété vint cependant tempérer la satisfaction qu'il en éprouva. Lorsque au dél3ut d'avrille bruit s'était répandu qu'Alexandre II viendrait peut-être rendre visite à Napoléon III, on avait appris en même temps qu'il ferait coïncider sa présence à Paris avec celle du roi de Prusse. Napoléon III et Moustier avaient aussitôt vu d'un mauvais œil cette coïncidence voulue, dont l'intention et la signification ne leur échappaient pas (1). Même quand la tension diplomatique entre Paris et Beriin eût commencé à diminuer, il restait en France assez d'aigreur contre la Prusse pour qu'on s'offusquât de vok

(1) Moustier, 8 avrU 1867.

le tsar afficher, jusque chez nous, son intimité avec le roi Guillaume. Le billet autographe suivant de l'empereur à son ministre fait foi de cette impression fâcheuse : « Je vois par la dépêche de ce soir que l'empereur de Russie doit venir à Paris avec le roi de Prusse. H faut tâcher d'éviter que ces deux souverains viennent ensemble, si on ne peut empêcher complètement le voyage du roi de Prusse. Je vous prie de ne pas perdre un instant pour dire à M, de Budberg qu'autant l'empereur de Russie sera bien reçu en France s'il y vient seul, autant son arrivée avec le roi de Prusse fera mauvais effet ; que d'ailleurs cela nous gênerait beaucoup de les recevoir en même temps. Tâchez qu'il écrive immédiatement par le télégraphe à Saint-Pétersbourg. Tâchez enfin de fah'e de la diplomatie pour atteindre le but que je désire (1). » Il était alors trop tard pour obtenir un résultat aussi complet que l'eût désiré l'empereur, à supposer que ce fût possible plus tôt. Le départ d'Alexandre II était en effet fixé au 28 mai de notre style (2). Napoléon III dut se contenter d'obtenir (3) que le tsar et le roi de Prusse n'arrivassent pas ensemble à Paris, où ils se retrouveraient, et que, « pour donner à sa visite un caractère de plus grande cordialité », Alexandre II ne descendît pas à l'ambassade de Russie, mais acceptât l'hospitalité que l'empereur désirait lui offrir. Ce fut même Gortchakoff qui choisit le palais où résiderait son souverain, en laissant entendre à Talleyrand que « l'Elysée serait pour l'empereur Alexandi-e une résidence fort agréable ». Peu soucieux d'être à l'ambassade l'hôte de son rival Budberg, le vice-chancelier alla jusqu'à demander « qu'il y eût une chambre pour lui à l'Elysée ». H en fut fait en tout selon ses vœux.

Napoléon III était, dit-on, « rayonnant » (4), tandis qu'il conduisait Alexandre II de la gare à l'Elysée. A la joie qu'il éprouvait de cette visite, à l'extrême désir qu'il avait montré de la recevoir, il semble s'en être promis, non seulement une satisfaction d'amour-propre, mais un résultat politique important. On s'attend donc à le voir, ainsi que Moustier, rechercher, provoquer les occasions de causer avec le tsar, avec Gortchakoff et de développer, dans des entretiens dont l'obligatoire succession de fêtes laisse cependant le loisir, les germes d'entente si laborieusement semés entre la France et la Russie.

(1) Napoléon III, 11 mai 1867.

(2) Talleyrand, 3 mai 1867.

(3) Ces conditions étaient déjà arrêtées à la date du 3 mai, à laquelle Talleyrand en fait part à Moustier.

(4) E. Ollivier, Empire libéral, t. IX, p. 441.

Or il en advient tout autrement. Au lieu que ce soit Napoléon III et Moustier qui cherchent à attirer leurs hôtes sur le terrain politique, c'est Alexandre II et Gortchakoff qui font les avances et leurs interlocuteurs qui se dérobent.

Au premier dîner qui lui est offert aux Tuileries, Alexandre II fait annoncer qu'il arrivera de bonne heure, pour pouvou- causer avec l'empereur : mais à peine a-t-il été introduit dans le cabinet de Napoléon III que l'impératrice y entre, et la conversation se porte sur des banalités (1). Le tsar se l'étant tenu pour dit et l'empereur n'ayant rien fait pour retrouver l'occasion perdue, les deux souverains se sépareront sans avoir échangé un mot de politique.

Dès son arrivée à la frontière française, Gortchakoff avait dit au général Lebœuf, attaché à la personne d'Alexandre II : « J'arrive avec une chancellerie pour faire des affaires » ; et il avait prié cet officier de lui ménag(^]' un entretien confidentiel avec l'empereur (2). Napoléon III ne pouvait fau'e moins que de le recevoir en audience privée; Gortchakoff, avec son emphase habituelle, entre en matière en affirmant que « ce voyage sera un événement » ; l'empereur en accepte l'augure, mais écoutant plus qu'il ne parle, ne fait rien pour que l'événement annoncé se précise et se réalise. H ne semble pas toutefois que cette entrevue ait laissé le vice-chancelier sous une mauvaise impression : « J'ai été très content de votre empereur, dit-il à Montebello qui était allé le voir (3). J'ai eu avec lui une conversation de trois quarts d'heure. Les premières assises de sa politique sont très bonnes. C'est un homme d'un esprit politique et pratique. Je lui ai demandé la permission d'être franc et sincère, ne fût-ce qu'à titre de nouveauté. Ses idées sont en grande partie conformes aux nôtres. )> Les termes mêmes de cet éloge prouvent cependant que Napoléon III s'était tenu dans un ordre d'idées très général.

C'est ensuite au tour de Moustier d'avoh son audience privée d'Alexandre IL Le tsar aborde immédiatement le sujet qui intéresse le plus la Russie : la question d'Orient (4). La Russie n'est guidée, affirmet-il, par aucune pensée d'ambition territoriale, ne poursuit aucun projet d'agrandissement. Son unique préoccupation est de faire servir son influence à l'amélioration du sort des clu-étiens et, en y consacrant ses

(1) E. Ollivier, Einpire libéral, t. IX, p. 443.

(2) IMcl, p. 442.

(8) Le 4 juin 1867. Compte rendu de Montebello. (4) Compte rendu de Moustier.

efforts, elle n'a nullement pour but d'affaiblir le pouvoii* du sultan dont elle désire au contraire raffermissement. La sollicitude des gouvernements doit se concentrer sur les chrétiens : il n'y a aucune raison d'étendre la tâche qui leur est dévolue. Il faut se borner à rechercher les combinaisons, les mesures dont l'appHcation pourrait être immédiate, pour résoudre les difficultés qui exigent en Orient l'intervention de l'Europe. Moustier, qui ne pouvait qu'applaudir aux assurances de désintéressement du tsar, aurait eu par contre « d'importantes réflexions » à lui soumettre sur sa préférence pom' des réformes limitées aux seuls chrétiens. H en fut empêché par l'arrivée inopinée de Napoléon III, venant rendre visite à son hôte ; la présence de l'empereur interrompit la conversation à peine commencée.

Elle fut reprise par Gortchakoff avec Moustier et c'est, en réalité, la seule fois qu'elle serra d'un peu près les questions politiques à l'ordre du jour. '.'. Les circonstances, dit Moustier (1), nous conviaient naturellement à un cordial échange d'idées sur l'ensemble des questions, qui, dans l'état de l'Europe, peuvent intéresser les deux cabinets. » Gortchakoff parle d'abord de l'Orient et, en premier lieu, de la Crète. Le gouvernement français ne jugeait-il pas le moment venu de donner suite au projet de communication identique à Constantinople, dont le principe avait été admis à la fin d'a'STil? Moustier répond que ses intentions n'ont pas changé, que le retard est dû aux lenteurs des autres cabinets consultés par lui et qu'au surplus il est décidé à ne pas différer la remise du document, ce qui fut fait. Mais que fera-t-on si la Porte passe outre au désir de la France et de la Russie? Gortchakoff propose d'envoyer, dans ce cas, des nawes de guerre dans les eaux Cretoises, poiu" recueillir vieillards, femmes et enfants. Moustier objecte qu'un tel moyen est peu propre à calmer l'agitation des esprits et, devant l'insistance de Gortchakoff, consent à prendre sur ce point les ordres de l'empereur (2). Gortchakoff alors ne cache pas que ses vœux sont pour la réunion de la Crète à la Grèce et qu'U ne croit à la possibilité d'aucun autre arrangement. La réponse de Moustier marque de sa part un mouvement de retraite très prononcé : « La force des choses tendait certainement à séparer ce pays de l'empire ottoman ; mais la manière de procéder à tous égards la plus sage était de laisser le fruit se détacher de

(1) Compte rendu de Moustier.

(2) L'empereur répondit qu'il convenait d'attendre, avant d'aller plus loin, l'effet de la note adressée à la Turquie pour demander qu'elle arrêtât l'effusion du sang et Crète.

l'arbre de lui-même en quelque sorte et sans y porter la main. » L'annexion de la Crète à la Grèce risquerait de provoquer d'autres prétentions de la part de la Grèce au nord de ses frontières, et, bien que Gortchakoff se fît fort d'y tenir tête, Moustier déclara ne pas se soucier de les susciter. Si l'on songe que lui-même avait proposé, en janvier 1867, de donner à la Grèce, non seulement la Crète, mais l'Êpire et la Thessalie, on est bien obligé de convenir que sa réponse constituait une rétractation. Gortchakoff ne s'attarde pas à le lui faire observer et, abordant le sujet des réformes à opérer en Turquie, soutient que ces réformes ne devront s'appliquer qu'aux chrétiens, à l'exclusion des musulmans. Là non plus il ne réussit pas à convaincre Moustier et. de guerre lasse, il le prie de rédiger un programme, sur lequel ils essayeront ensuite de s'entendre. Ainsi, ni sur la question de Crète, ni sur celle des réformes, la Russie n'obtient de la France ce qu'elle désire : pas de campagne diplomatique limitée aux chrétiens ; pas d'annexion de Candie à la Grèce.

Ce n'était pas fait poiu" disposer Gortchakoff à promettre ses services en Occident. Aussi bien Moustier ne les lui demande-t-il pas et, sur ce chapitre, leur conversation se borne à un échange académique d'idées et d'impressions. Celles de Gortchakoff sont empreintes d'un optimisme trop paradoxal pour ne pas être affecté : « La France tenait dans sa main la paix ou la guerre, il dépendait d'elle, en inclinant dans un sens ou dans l'autre, de décider de la direction que prendraient les idées et les événements à cet égard, » Il n'est pas possible d'imaginer une plus impudente interversion des rôles dévolus à la France et à la Prusse. « J'ai répliqué, écrit Moustier, que si nous aidons en effet le pouvoir de régler l'avenir, nous ne l'emploierions certainement que pour affermir la tranquillité générale ; mais qu'en réalité le maintien de la paix dépendait beaucoup moins de nous que de la Prusse. Nous n'avons pas le désir de contester à cette puissance le droit de s'organiser et de se consolider dans les frontières que nous avons admises nous-mêmes à Mkolsbourg et qui ont été définitivement consacrées à Prague. Mais il nous serait difficile de rester indifférents aux efforts que ferait la Prusse pour étendre ses annexions au delà de ses limites, soit en cherchant à annexer à la Confédération du Nord de nouveaux territoires, soit en faisant valoir des prétentions à l'occupation des anciennes forteresses fédérales d'Ulm et de Rastadt (1). » Rien n'était, selon Gortchakoff, plus loin

(1) Compte rendu de Moustier.

de la pensée du gouveruemcnt prussien : il ne songeait nullement à absorber l'Allemagne du Sud; l'union douanière même n'était encore qu'à l'état de projet et l'opposition de la Bavière pouvait la faire échouer. Gortcliakoff « avait toute raison de croire la Prusse animée d'un sincère désir d'éviter tout ce qui pourrait devenir une cause de froissement » entre elle et la France ; il s'attachait à « dissiper toute inquiétude de notre part sur les aspirations de la Prusse ». Moustier prit acte de ces assurances creuses, sans même pressentir Gortchakoff sur ce que nous pourrions attendre de la Eussie, au cas où ses prévisions seraient démenties par les faits. Il lui fournit ensuite l'occasion d'émettre un aphorisme sur l'Autriche (1), à qui Gortchakoff se défendit de vouloh- du mal, et revint de lui-même à l'Orient, où tous deux achevèrent leur tour d'Em'ope par la Bosnie, l'Herzégovme et la Serbie.

« J'ai la persuasion, écrivait Moustier, que le ministre des affaires étrangères de l'empereur Alexandre a, comme moi, remporté une impression favorable de cet entretien. » Il ne pouvait pas se tromper plus lourdement. A quelque temps de là, Gortchakoff recevait en effet la visite de Montebello et le dialogue suivant s'engageait entre eux (2) : « Il ne devrait plus y avoir de diplomates, les souverams devraient faire les grandes affakes entre eux. — Vous ne voudriez cependant pas supprimer les ministres des affaires étrangères.^ — Non, pas encore pour ceux-là. Mais il me semble que, pour le moment, c'est ce qui vous manque un peu. Votre ministre aime à pérorer ; mais il ne conclut pas. J'aime les hommes d'action. » Et, tout en se défendant de venu- à Paris pour changer le ministre des affakes étrangères, il s'enquérait auprès de Montebello de ce que valait La ïom- d'Auvergne.

Qu'il eût tort ou raison d'en rendre Moustier responsable, Gortchakoff était, à coup sûr, en droit de trouver peu concluant l'échange de vues auquel tous deux s'étaient livrés. « J'ai été longtemps contrake au voyage de l'emperem-, avouait-il à Montebello. Si les voyages des souverains ne servent pas éclairer et à arranger les questions, ils feraient mieux de rester chez eux. J'espère qu'il n'en sera pas ainsi. » Sans doute comptait-il encore sm- la fin du séjoiu: d'Alexandi'e II à Paris pour* réa-

(1) « Le cabinet de Saiiit-Pétersbourg n'est animé d'aucun sentiment de mauvais vouloir à l'égard de la cour de Viemie... Il regarde d'ailleurs la conservation de l'Autriche comme une des conditions de l'équilibre européen et ne peut par conséquent nourrir à l'égard de cette puissance aucun projet hostile. »

(2) Compte rendu de Montebello, 4 juin 1867.

iiser cet espoir. Mais l'heure du départ sonna sans que souverains ni ministres se fussent entretenus de nouveau.

La chancellerie de campagne du prince Gortchakoff dut être en peine d'établir le bilan diplomatique du voyage pour lequel il l'avait mobilisée. Aussi bien avait-il espéré th'er meilleur parti de sa présence à Paris. Puisque c'est avec un diplomate reth'é du service qu'il en fut réduit à causer le plus à cœur ouvert, c'est dans ses confidences à Montebello qu'il faut chercher l'indication de ce dont il s'était flatté : « Ce que nous voulons peut s'avouer hautement. Vous connaissez ma façon de penser sur le traité de 1856. Eh bien, nous n'en parlerons pas. Si on en prend l'initiative, nous dirons : « Le traité de 1856? Nous nous rappe- « Ions bien quelque chose qui a ce nom ; mais c'est un document avec « lequel on a pris tant de libertés que nous ne savons plus ce qui en reste.» Mais, je vous le répète, nous n'en prononcerons le nom que si l'on nous y provoque. » Gortchakoff s'était donc attendu à ce que, du côté français, on fît allusion au traité de Paris et lui fournît l'occasion de dire sa façon de penser, peut-être d'entendre une parole d'espoir. A tout le moins, il s'était promis de faire exaucer ses vœux en Orient et apprécier ses bonnes intentions en Occident : « Ce que nous voulons proposer aux puissances chrétiennes, c'est d'assurer le sort des chrétiens de l'empire ottoman, sans détruire la puissance du sultan. J'espère que cela peut s'avouer. Nous voulons encore autre chose. On a replâtré la paix (1) tant bien que mal. Nous convions les puissances à chercher à l'assurer sur des bases solides. Cela peut-il s'avouer encore? Voilà toute notre politicue. On a bien fait quelques fautes à notre égard. Mais tout passe, il n'y a pas de rancune éternelle. Il faut s'entendre. La question d'Orient est soulevée. Elle est là. Ce n'est pas nous qui l'avons posée; elle s'est posée d'elle-même. Nous proposons des moyens pratiques pour la résoudre. La paix a été replâtrée. Il faut voir par quels moyens on peut la consolider. » L'impatience de toucher en Orient le prix d'une entente avec la France et le désir d'apparaître en Occident comme l'ange de la paix sont les deux tendances qu'accusent ces paroles de Gortchakoff, Il s'était flatté de récolter, en Orient, le fruit d'un an d'activité diplomatique et de mettre à sérieuse contribution, sur ce terrain, la bonne volonté à laquelle il s'attendait de la part de Napoléon IIL D'autre part, tout glorieux encore du rôle de médiateur qu'il venait de jouer en Occident, il avait espéré prolonger la durée de ce rôle et conserver,

(1) C'est de la paix en Occident qne Gortchakoff veut parler ici.

à peu de frais, le bénéfice moral d'une sorte de mission conciliatrice.

H repartait de Paris sans avoir procuré à la Kussie les satisfactions d'intérêt et de prestige qu'il avait ambitionnées pour elle. Soit par nonchalance, soit à dessein, pour ne pas donner ombrage à l'Angleterre, Napoléon III et Moustier avaient fait la sourde oreille, réduisant la visite d'Alexandre II et de Gortcliakoff aux proportions d'une simple démonstration officielle. Peut-être considéraient-ils comme un résultat politique suffisant de cimenter et de resserrer, grâce à la cordialité et au faste de lem* hospitalité, à la sympathie de l'accueil populau'c, les bonnes relations renouées avec la cour de Kussie. Mais si tels furent leur intention et leur espoh", c'est à eux, cette fois, qu'était réservée la déception.

Dès l'arrivée d'Alexandre II à Paris (1), sur le parcours de la gare aux Tuileries, retenth-ent quelques cris de : Vive la Pologne, trop rares peut-être pour être entendus par le tsar. Mais la froideur du public, massé pour le voir passer, ne put pas ne pas être remarquée par lui. Le 5 juin, lors de sa visite au Palais de Justice, le même cri, murmuré plutôt que poussé, assez fort cependant pour qu'il l'entendît, sortit d'un groupe d'avocats. Le lendemain 6 juin, revenant avec l'empereur, en calèche découverte, d'une revue militaire à Longchamp, Alexandre II essuya deux coups de feu, tù'és sm- lui par un Polonais nommé Berezowski. Le danger couru le laissa indifférent, mais la haine dont il se sentait poursuivi l'impressionna vivement (2) : de grave qu'il avait été depuis son arrivée, il devint réservé et hautain et ni les ovations, ni les témoignages de sympathie, ni les attentions courtoises dont il fut l'objet (3) depuis le fatal attentat ne purent avoir raison de son humeur sombre et chagrine. Sans rendre le gouvernement ni le peuple français responsables de l'acte criminel de Berezowski, Alexandre II semble bien leur avoir tenu rigueur de leurs sympathies persistantes pour la cause qui avait armé contre lui l'assassin. Entre la France et la Russie s'était, une fois de plus, dressée l'ombre de la Pologne. Ainsi, au lieu de contribuer à effacer les souvenks d'une animosité encore récente, le voyage du tsar à Paris n'avait servi qu'à les aviver.

(1) Cf. Emile Ollivier, Empire libéral, t. IX, p. 441,

(2) Il avait déjà été, en Russie, l'objet d'un attentat de la part d'un nommé Karakassof.

(3) Aux bals qui fuient offerts à l'ambassade de Russie, à l'hôtel de ville, aux Tuileries.

Alexandre II n'eut pas le mauvais goût de méconnaître la bonne grâce de l'hospitalité et l'éclat de la réception qui lui avaient été réservées à Paris ; mais il ne se crut pas non plus tenu à exagérer l'expression de sa gratitude. La seule fois qu'il reçut le corps diplomatique après son retour à Pétersbourg, il chargea Talleyrand de remercier Napoléon III de sa part. Aucune voix ne fit écho, dans l'entourage impérial, à ces remerciements officiels de stricte rigueur. Pas une des personnes de la cour ne parla à Talleyi-and du voyage en France, « autrement que pour satisfau-e, écrit l'ambassadeur, à la plus oiseuse et à la plus futile curiosité (1) ».

Parce qu'il y vit l'intérêt de la politique russe, Gortchakoff fut le seul à faire bonne mine à mauvais jeu. Le sultan avait en effet répondu, lui aussi, à l'invitation de Napoléon III et sa présence à Paris, au moment où Alexandre II s'en éloignait, n'était pas sans alarmer Gortchakoff. L'habileté du ministre Fuad Pacha, qui accompagnait Abdul-Aziz, n'achèverait-elle pas de détacher la France de la Kussie en Orient? Les efforts combinés de la Turquie et de l'Angleterre ne décideraient-Us pas Napoléon III et Moustier à abandonner la Crète à son sort? Aussi Gortchakoff, pour ne pas laisser le champ libre aux influences turques et anglaises, jugea-t-il politique d'afiBrmer pour l'alliance française un zèle invariable, encore réchauffé par la cordialité d'une entrevue dont il affectait de ne pas mettre en doute l'heureux effet. Après avoir entrepris Talleyrand sur la question de Crète, qui lui tenait plus que jamais à cœur, il aborda « le sujet plus général d'un rapprochement entre la France et la Russie sur toutes les autres questions européennes. » « Il m'a répété, écrit Talleyrand (2), qu'il avait été, dès son entrée aux affahes, le promoteur, l'instigateur de l'alliance qui avait uni les deux empu-es jusqu'aux derniers événements de Pologne. Ses goûts pohtiques n'ont pas varié et son voyage à Paris n'a pu d'ailleurs que les fortifier. Mais il ne faut pas se dissimuler que la tendance seule d'un rapprochement entre la France et la Russie excite déjà des susceptibihtés et qu'on cherchera probablement à troubler un accord préparé par l'entrevue des

(1) Talleyrand, 2 août 1867.

(2) Id., 1er juillet 1867.

deux souverains. Il est donc fort à désii'er qu'il ne puisse rester dans l'âme de l'un et de l'autre aucun doute sur le désù" de traduh'e en faits les pai-oles amicales qu'ils ont échangées entre eux. » Ces paroles passablement évasives en réalité, Gortchakoff s'en autorisait néanmoins pour compter sur la fidélité du gouvernement français et faire appel à sa loyauté : la Russie, déclarait-il, considérerait l'accueil fait par la France aux avances du sultan comme « la pierre de touche )> des dispositions manifestées au tsar à Paris (1).

L'éternelle question de Crète était la cause principale de l'inquiétude que le voyage du sultan éveillait chez Gortchakoff. A la dernière note collective réclamant la suspension des hostilités, la Porte avait répondu par un refus déguisé et envoyé des renforts à Candie. Sa résistance se faisait plus opiniâtre à mesm-e qu'elle sentait faiblk l'énergie de ses adversakes diplomatiques et qu'elle voyait la France incliner par lassitude à fausser compagnie à la Russie. L'ardeur de Gortchakoff était au contraire stimulée par la crahite de voir un échec, dès lors probable, terminer la longue campagne commune des gouvernements russe et français. Quand le chargé d'affanes de Turquie à Pétersbourg était venu lui notifier la réponse de son gouvernement, il l'avait sèchement congédié, en mterprétant cette réponse comme une fin de non-recevon et en réservant la décision ultériem'e de la Russie et de ses associées. Puis, il s'était aussitôt retourné vers la France, s'efforçant de lui faire partager sa colère, et, tandis qu'il la mettait en garde contre la tentation de fane des concessions au sultan, hôte de Napoléon III, il la pressait encore d'exiger la cession de Candie à la Grèce, seul remède, disait-il, à la situation actuelle (2).

Mais ce remède semblait décidément à Moustier pire que le mal, qu'il ne tenait d'ailleurs pas pom* aussi désespéré que l'affiimait Gortchakoff. Il n'interprétait pas la dernière réplique de la Porte comme une fin de non-recevoir catégorique et, de plus en plus indifférent au sort de la Crète, il s'estimait hem'eux de disposer d'un certain délai pour préparer et pallier, par quelques nouveaux ergotages, son inévitable retraite diplomatique. Par contre, s'il ne se souciait pas de faire payer au sultan, au prix d'une province, l'hospitalité des Tuileries, il voulait bien promettre de ne rien lui offrir en sus. L'empereur, manda-t-il à Talleyraud, lui avait recommandé d'éviter tout ce qui pourrait être considéré comme impliquant l'abandon de la ligne de conduite suivie par la France en

(1) TaUeyrand,3jumetl867.

(2) llid.

Orient, depuis les communications confidentielles entre Paris et Pétersbourg. Dans le voyage du sultan à Paris, le gouvernement impérial n'avait vu « qu'une occasion inespérée de faire prévaloir avec plus d'autorité et de succès les pensées de rénovation, qui sont le but de sa politique (1). »

Cette assurance ne donnait pas à Gortchakoff ce qu'il souhaitait, mais le garantissait tout au moins contre ce qu'il craignait. Moustier avait du reste mis Budberg au courant de ses conversations avec Fuad Pacha et le voyage du sultan ne semblait pas comporter de résultats politiques plus sérieux que ceux des visites impériales ou royales qui l'avaient précédé. Gortchakoff exprima à Talleyrand (2) sa satisfaction de l'attitude de Napoléon III envers son hôte et des assurances de Moustier à la Russie : il déclara y voir la constatation de l'entente franco-russe, avouant ainsi implicitement quelques doutes préalables sm la réalité de cette entente.

Afin de détourner la France de rompre l'entente en Orient, il cherche à lui en prouver l'utilité en Occident. Parmi les questions effleurées à Paris, entre souverains et ministres français, russes et prussiens, celle du Sleswig avait été du nombre. L'article 5 du traité de Prague avait imposé à la Prusse l'obligation de consulter sur leur sort les populations des districts septentrionaux du Sleswig et de respecter leur vote, si elles exprimaient le désir d'appartenir au Danemark. Cet article était resté lettre morte. Il fallait que le gouvernement français fût bien à court de succès diplomatiques et bien en peine d'en obtenu- un, pour l'aller chercher dans cette minime question, dépourvue du moindre intérêt pour lui. Il n'en avait pas moins, une fois déjà, tenté la chance et, éconduit, persévérait dans ses intentions. Gortchakoff saisit avec empressement l'occasion de lui venu- en aide. Le 9 juillet, il écrit à Bismarck : « Ayant aperçu un écueil dans les eaux où nous naviguons en commun, je ne peux pas me dispenser de le signaler au pilote habile qui en a tourné tant d'autres. J'aime à croire que, comme moi, vous avez emporté de Paris l'impression que l'empereur Napoléon désire sincèrement la paix, mais qu'il reconnaît la difficulté de la maintenu- durablement, au milieu des passions qui s'agitent autour de lui et qu'il compte sur votre concours pour faciliter cette tâche... Vous vous rappelez que deux questions nous ont été signalées comme celles que les esprits ardents pourraient exploiter pour sm-exciter les passions : la question d'Allemagne et

(1) Moustier, juiUet 1867.

(2) TaUeyrand, 16 juillet 1867.

celle du Sleswig. Quant à la première, la lettre que j'ai adressée, d'ordre de l'empereur, au baron de Budberg, le 25 juin, et dont copie doit être entre vos mains, vous aura rendu compte de nos efforts pour rassurer sous ce rapport. Ils n'auront pas été infructueux, je l'espère. Mais la question danoise reste en souffrance et je ne vois pas d'issue dans la voie où l'on est entré... Si je suis bien informé, le cabinet des Tuileries s'est abstenu jusqu'à présent de toute insistance prématurée auprès de vous sur la question du Sleswig pour ne pas blesser votre susceptibilité par une pression. Mais je sais que l'empereur Napoléon en est sérieusement préoccupé, surtout en vue de l'influence que la solution est appelée à exercer sur ses rapports avec la Prusse. Il désire que ces rapports conservent le caractère d'une bonne intelligence, mais il craint que, si le statu quo d'incertitude actuelle se prolongeait, une surexcitation de ro])inion publique en France ne le mette dans un cruel embarras. Il nous l'a franchement confessé. Il nous semble qu'il serait grandement temps de venir à son secours pour l'aider à accomplir la noble tâche d'une pais durable... Quoi qu'il en soit, une solution prompte serait le meilleur moyen pour resserrer vos bonnes relations avec la France. Et si vous croyez que la paix est nécessaire à l'achèvement de la grande œuvi'e que vous avez entreprise, cette dernière considération aura certainement à vos yeux toute la valem* qu'elle doit avoir (1). »

En même temps que cette lettre pai'ticulière à Bismarck, Gortchakoff écrivit à Mohrenheim, ministre de Russie à Berlin, une dépêche officielle dont copie devait être laissée au ministre du roi Guillaume. Rappelant qu'à son passage à Berlin il avait causé avec Bismarck des questions du moment, il insistait sur celle du Sleswig, invoquait les paroles conciliantes échangées à Paris entre les trois souverains de France, de Prusse et de Russie et terminait par un appel grandiloquent à la magnanimité du gouvernement prussien : « La Prusse a accompli avec tant d'éclat et de succès une si grande entreprise, elle a tellement développé son prestige moral et sa puissance effective, que nous comprendrions à peine les susceptibilités qui pourraient entraver sa justice et même sa générosité envers un état faible (2), auquel l'Eiu-ope s'intéresse et qui ne saurait porter ombrage à personne (3). »

Lettre à Bismarck et dépêche à Mohrenheim furent, par ordre de Gortchakoff, communiquées in extenso par Budberg à Moustier, afin que

(1) GortchakoS, 9 juillet 1867.

(2) Le Danemark.

(3) Gortchakoff, 9 juillet 1867.

la France n'ignorât pas avec quel zèle la Russie, agent de concorde et de paix, travaillait à lui procm-er la satisfaction morale dont eUe était en quête. Cette communication était plus nécessaire encore que ne le pensait Gortchakoff pour convaincre Moustier des intentions bienveillantes de la Russie ; car, malgré la visite d'Alexandre II et de Gortchakoff, il inclinait à croire lem'S sympathies beaucoup plus acquises à la Prusse qu'à la France. Sur la foi de renseignements venus de Berlin, il avait cru remarquer, ultériem-ement à ce voyage, un rapprochement de plus en plus étroit entre les com's de Prusse et de Russie, « Le cabinet de Pétersbourg, qui, mandait-il à La Tour d'Auvergne (1), n'avait pas jusqu'ici accepté les changements territoriaux que la gueiTe a amenés en Allemagne, am'ait, d'après M. de Bismarck, à la suite des conversations du tsar et du roi de Prusse, modifié son attitude dans un sens tout à fait favorable à la Prusse. »

Singulière entente, que celle où chacun des associés soupçonne l'autre de pactiser avec ses adversah-es 1

Alors qu'une mutuelle défiance attestait déjà le caractère précaire de cette entente, l'atteinte qui, dans l'esprit des Russes, lui avait été portée par l'attentat de Berezowski, par l'écho discordant de certames sympathies polonaises, par- l'extrême réserve diplomatique de Napoléon III et de Moustier, fut encore aggravée par des incidents qui em-ent pom- théâtre, en France, la cour d'assises et le corps législatif.

L'inévitable publicité des poursuites intentées contre Berezowski, de l'interrogatoire, de la défense confiée à Emmanuel Ai'ago, inspka d'emblée à Gortchakoff des inquiétudes, encore accrues par la crainte d'une défaillance de la part de l'accusation et du juiy. « L'affah-e Berezowski, écrit Talleyrand (2), lui cause d'assez graves soucis. On s'attend de la part de M. Aiago aux plus vii'ulentes attaques politiques et l'on craint qu'elles ne restent sans réponse de la part de notre magistrature. » Ces prévisions ne se réalisèrent malheureusement que trop. La défense d'Arago fut un \àrulent réquisitoke contre la rigueur de la répression russe en Pologne. Le procm-eur général se défendit de justifier cette répression, tout en requérant la peine capitale contre l'assassin. Le verdict admit les chxonstances atténuantes et Berezowski, obtenant la vie sauve, ne fut condamné qu'aux travaux forcés. Au Corps législatif, un débat sur la politique extérieure avait fourni à Jules Favi-e le prétexte à de nouvelles attaques contre la Russie, à de nouvelles lamentations

(1) Moustier, 23 juin 1867.

(2) TaUeyrand, 16 juillet 1867.

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sur le sort do la Pologne, au duc de Marmicr et à M. Pelletan l'occasion d'allusions déplacées aux faits et gestes d'Alexandre II pendant son séjour à Paris, lui faisant un grief d'avoir été assister à la représentation de la Grande-Duchesse de GeroJstein aux Variétés !

Alexandre II était alors absent de Pétersbourg. Peu après son retour de Paris, il était parti pour la Crimée, afin d'y soigner par le repos une fatigue dont on faisait remonter l'origine à l'ébranlement moral causé par deux attentats consécutifs. Son état d'esprit et de santé devait le rendre d'autant plus sensible à tout nouveau témoignage d'injustice ou d'antipathie. Pour la même raison, ses familiers, ses serviteurs, ses sujets étaient d'autant plus susceptibles pour leur souverain qu'ils le savaient plus éprouvé.

Gortchakoff (1) jugea avec raison que le silence était l'attitude officielle la plus digne en pareil cas : il ne fit entendre à Talleyrand aucune récrimination ; son entourage immédiat suivit son exemple. Mais l'opinion publique laissa s'exhaler le mécontentement commun à toutes les classes de la société russe. Elle avait vu, dans la clémence du jury envers Berezowski, dans l'acharnement des attaques parlementaires contre la Russie, la confirmation, la preuve de la responsabilité morale que, de prime abord, elle avait attribuée au gouvernement et à la nation française dans l'attentat du 6 juin. La presse se fit l'interprète de l'irritation et de l'indignation unanimes provoquées par le verdict de la cour d'assises : la Gazette de Moscou, le Goïos se signalèrent par leur violence ; l'officieux Journal de Saint-Pétershourg chercha à expliquer, mais sans la justifier, l'admission des circonstances atténuantes.

Cette irritation rétroagit, pour ainsi dire, sur le voyage du tsar à Paris. Critiques, récriminations, blâmes s'abattirent sur cette malheureuse visite, cause de tout le mal, dans laquelle les initiés discernaient en outre un échec diplomatique.

« Tout ce qui se dit actuellement, écrit Talleyrand (2), tout ce qui se pense ici, n'est, pour ainsi dire, que le commentaire du voyage de l'empereur à Paris, objet de tant de controverses, avant même qu'il ne s'exécutât. Ceux qui l'avaient déconseillé triomphent, il faut en convenir. Us avaient blâmé l'avance faite à un pays peu disposé à l'apprécier. Us avaient prédit que le résultat politique du voyage serait nul, que l'on allait bénévolement au-devant d'inévitables démonstrations d'hostilité, peut-être même d'un attentat. Leur perspicacité n'a malheureusement

(1) Talleyrand, 22 juillet 1867.

(2) Id., 2 août 1867.

pas été mise en défaut et ceux qui ne partageaient pas de semblables appréhensions se voient réduits à un silence, aveu de leur échec. »

Vient ensuite l'énumération des faits qui avaient, après coup, comblé la mesure et fait déborder l'amertume de tous les cœurs : « La marche du procès Berezowslri, l'arrêt du jury, la mollesse de la poursuite du procureur général, l'incomplète réponse de M. Rouher aux attaques de M. J. Favre, les allusions peu courtoises de M. Pelletan et du duc de Marmier à la présence de l'empereur Alexandre au théâtre des Variétés, les mots maladroits échappés aux journaux officieux avaient confirmé les rancunes et éveillé les susceptibilités là où elles dormaient encore. »

A ces circonstances imputables aux Français, Talleyrand en joint une autre, plus indépendante de leur volonté, encore qu'un léger effort leur eût permis d'en épargner aux Russes la sensation désagréable : « Un sentiment dont nous sommes bien innocents, mais que je comprends, et qui n'a pas peu contribué à donner ici de l'humeur, c'est l'opinion répandue et fondée, je le crains, que l'empereur Alexandre n'a eu personnellement aucun succès, qu'il a été jugé sévèrement et trouvé hautain, froid et taciturne. Je sais trop ce que l'empereur cache de sentiments élevés, d'aspirations droites et vives, de réelle modestie sous la raideur de son apparence et la rigidité de sa physionomie, pour ne pas regretter, chaque fois que j'ai à le constater, l'impression que laisse son apparition et sa manière d'être. Les Russes conviennent eux-mêmes qu'il s'est opéré un grand et regrettable changement chez Sa Majesté, dont l'humeur est moins égale et tourne souvent à la mélancolie. Les traits sont th'és et amaigris, l'expression en est sévère et préoccupée. Je suis porté à croire que, lors de l'attentat de Karakasoff, qui a du reste mis en lumière l'intrépidité de l'empereur, sa nature morale a subi un ébranlement dont une âme aussi concentrée que la sienne doit avoir quelque peine à se relever. »

C'est cependant sur l'esprit d'équité, de mesure, d'observation et sur le sens politique d'Alexandre II que Talleyrand comptait d'abord pour remettre, si l'on peut dke, les choses au point et compenser, au moins en partie, l'influence des sentiments qui tendaient à éloigner de nous le gouvernement et le peuple russes. « Le tableau que je viens de vous faire, disait-il, serait inexact, si je n'appuyais que sur les côtés sombres. Aussi je m'empresse de constater la vive impression qu'a produite sur l'empereur la réception magnifique qui l'attendait aux Tuileries et à la ville et l'étonnement que lui ont causé les splendeurs de Paris et le bien-être de sa population... Je sais à quel point l'ont touché les démonstrations

populaires qui ont sui^â et stigmatisé la tentative de Berezowsld et je suis convaincu que l'empereur en est resté reconnaissant à l'ensemble de la nation. Enfin il est incontestable que les relations personnelles intervenues entre les deux souverains ont laisse gravées les traces les })lus heureuses dans l'esprit de l'empereur Alexandi-e... Les intentions pacifiques du souverain de la France ne semblent plus soulever de doutes. Ses désirs d'écarter toute complication européenne, l'impartialité et la loyauté de sa politique dans les affaii'es d'Orient sont hautement reconnues et on n'assigne d'autres limites à sa bonne volonté que le soin de la conservation de notre alliance avec l'Angleterre. «

En même temps que ces facteurs, dont quelques-uns lui apparaissaient peut-être à travers un certain optimisme, Talleyrand faisait également entrer en ligne de compte l'intérêt politique, le besoin qu'avait la Russie de notre concours. « Si le prince Gortchakoff, disait-il, a pu se flatter un moment de rapporter de Paris la cession de l'île de Candie, il est trop homme d'État pour n'avoir pas compris et apprécié les sérieux obstacles qui s'opposaient à une solution aussi promjite et aussi radicale. Peut-être n'en désespère-t-il pas ; du moins il ne nous accuse pas d'y jenoncer et Je suis sûr qu'il nous tient compte de notre persévérance, dans le besoin où il se trouve, vis-à-vis de son pays et de ses coreligionnaires d'Orient, d'obtenir un avantage diplomatique dans la question de Crète. Après le bruit qui s'est fait autour d'elle, après l'activité qu'ont déployée les agents russes, après les souscriptions ouvertes dans tout l'Empire et les assurances qu'on a fait parvenir, dans le but, je veux l'admettre, de prévenir de nouveaux soulèvements, il faut avouer que la retraite serait difficile au prince Gortchakoff... Il ne lui échappe pas, d'ailleurs, que, malgré notre entente avec la Russie sm la question en elle-même et sur la solution qu'elle aurait dû recevoh", nous ne sommes pas atteints comme elle par les refus réitérés de la Porte aux demandes des puissances protectrices. Nous aurions été de moitié dans le succès, mais nous ne le serons pas dans la défaite. »

Talleyrand pensait que les difficultés de sa situation détourneraient la Russie de se séparer complètement de la France ; mais soucieux de ne pas inspirer à son gouvernement des espérances excessives, il le dissuadait de s'exagérer les services qu'U pouvait attendre d'elle : « A cause de ces embarras mêmes, le prince Gortchakoff continuera à tenir avec nous en Orient et dans de certaines limites en Occident, et s'emploiera, par sagesse et juste appréciation des besoins de la Russie, à l'apaisement des difficultés européennes où nous serons mêlés. Ne nous attendons pas

à plus de lui ; ne lui demandons pas davantage, de crainte de désappointement, »

Tout bien pesé, le pour comme le contre, Talleyrand concluait en constatant que la visite du tsar en France n'avait pas, directement, fait le bien qu'elle aurait pu faire et avait, indirectement, fait du mal. Elle n'avait pas resserré les liens entre les deux gouvernements : voilà pour le manque à gagner. Elle avait été la cause fortuite d'incidents qui avaient blessé le sentiment national russe : voilà pour le passif ; passif temporaire qui, pensait Talleyrand, pouvait être vite éteint.

« Le voyage de l'empereur Alexandre à Paris, qui pouvait marquer une ère nouvelle dans l'état de nos rapports avec la Russie, les a peu modifiés. H y a eu rapprochement entre les deux souverains et leurs relations personnelles se sont améliorées, ce qui est un grand bien. Mais malheureusement l'événement du bois de Boulogne et les incidents regrettables que je vous ai signalés ont jeté, ailleurs que dans l'âme de l'empereur Alexandre, une amertume que révèle l'état de l'opinion publique à notre égard en ce moment. Comme il y a beaucoup d'injustice au fond de ce sentiment, parce qu'il est très national, je ne doute pas que toutes ces susceptibilités, qui ne s'adressent pas à l'empereur Napoléon et qui ne touchent qu'indirectement son gouvernement, ne s'apaisent bientôt et je me plais à espérer que, dans deux mois, au retour de l'empereur Alexandre, je pourrai vous annoncer que je n'en trouve plus trace autour de moi. »

Sans s'associer autrement que par son silence aux doléances de ses compatriotes, Gortchakoff ne modifiait pas l'orientation de sa politique. Bouder la France eiit été se priver de ses services, et il ne pensait pas que les torts de la France envers la Russie fussent une raison pour lui de retrancher cette carte de son jeu. La partie Cretoise l'obligeait toujours à jouer serré. La réception du sultan à Londres et Vienne lui donnait de l'humeur et cette tournée d'Abd-ul-Aziz dans les capitales européennes renouvelait ses alarmes. Ce n'était donc pas le moment pour lui de cesser, comme disait Talleyrand, de « tenir avec nous en Orient », où il s'agissait d'ailleurs beaucoup moins de tenir avec la Fi'ance que de la tenir avec lui.

L'espoû- problématique de bons ofiSces timidement mesurés en Occi-

dent constituait pour la France une assez maigre compensation à ses ser\'ices effectifs en Orient. Mais, à défaut d'une exacte réciprocité, une autre raison, qu'indiquait Talleyrand, devait dissuader Moustier de se désintéresser de la question Cretoise : « J'estime, poiu- ma part, écrit Talleyi-and (1), qu'il est fort désh'able que nous maintenions notre entente générale avec la Kussie, ne serait-ce que pour l'obliger à ne pas abandonner, dans les affah-es d'Orient, le terrain officiel de l'intervention collective et diplomatique. Nous avons, il est vrai, comme garantie contre l'éventualité de son action secrète et dissolvante de l'empii'e ottoman, les déclarations formelles de l'empereur Alexandre et de son ministre. Mais ne sont-elles pas subordonnées à l'efficacité de nos communs efforts en faveur des chrétieus, et sommes-nous assurés qu'en cas d'insuccès on ne reprendra pas, avec l'aide de l'élément panslaviste, un travail souvent dénoncé et qui ne correspond que trop au sentiment de la nation russe tout entière? »

Sans attendre cet avis, Moustier s'était remis à la recherche d'une solution honorable de l'affaire crétoise. H avait pensé la trouver dans une enquête em'opéenne en Crète, Pendant le séjour du sultan à Paris, il en avait parlé au ministre Fuad, qui avait fait la sourde oreille. A la ffii de juillet, il revint à la charge, à Constantinople cette fois, par l'intermédiane de notre ambassade. Puis, comme les Turcs, non seulement se dérobaient à l'enquête proposée, mais redoublaient de rigueur à Candie, Moustier, cédant à un mouvement d'impatience, déclara que « la question d'humanité se posait dé&iitivemcnt (2) », et fit décider l'envoi sur les côtes de Crète de deux bâtiments chargés de rccueUlh- femmes, enfants et ^deUlards.

Gortchakoff applaudit des deux mains à ces dispositions qui lui rendh'ent confiance. Il se félicita de constater encore « la parfaite harmonie » qui régnait entre les deux gouvernements et, pensant bien que la Porte ne céderait pas facilement, il prêcha l'énergie, la vigueur (3). Trois jours après, il apprenait, en effet, que la Turquie posait une question préalable : avant de parler enquête, elle exigeait que la cession de la Crète à la Grèce fût formellement écartée. Très impatient de savoir ce que ferait la France, Gortchakoff ne croyait pas qu'on pût accepter une pareille fin de non-recevoir (4).

(1) Talleyrand, 2 août 1867.

(2) Moustier, 29 juillet 1867.

(3) Tallovrand, 9 août 1867.

(4) Id., 13 août 1867.

Alors rharmonie dont il se louait quelques Jours auparavant recommença à ne plus être aussi parfaite. Pour Moustier, enquête n'était pas, comme pour Gortchakolï, synonyme de cession à la Grèce. Il reprocha au gouvernement russe de compromettre le succès de ses efforts en accréditant à Constantinople l'opinion que l'enquête et l'abandon de l'île étaient tout un : le général Ignatieff, disait-il, s'obstinait à présenter aux ministres du sultan « l'annexion comme la conséquence inévitable de l'enquête et la seule solution qui fût de natm'e à satisfaire son gouvernement (1) ». C'était là « un langage regrettable » et, quant à lui, il avait répondu à Constantinople en faisant justice de l'argument tiré des paroles d'Ignatieff. H persistait à demander au sultan l'enquête et la suspension des hostilités, mais rien au delà. Gortchakoff se déclara eucore satisfait (2), mais en termes cette fois beaucoup plus sobres.

Les demandes de Moustier excédaient encore de beaucoup la limite des concessions purement illusoires que la Porte était disposée à faire aux puissances sur la question de Crète. Le rusé ministre d'Abd-ul-Aziz savait d'ailleurs fort bien que la France n'insistait guère sur ses demandes que par considération pour la Russie et que seul le gouvernement russe prenait encore un véritable intérêt à la cause des Cretois. Résolu à lui tenu" tête, il n'entrait pas dans ses intentions de le braver, de l'humilier inutilement, mais plutôt de l'endormir, d'atténuer la riguem^ du refus qu'il était décidé à lui opposer et de l'aider à sauver la face. C'est pourquoi Fuad Pacha, peut-être à l'instigation de la France, se rendit en mission officielle aujDrès d'Alexandre II, à Livadia, en Crimée. L'hommage fut Aàvement goûté du tsar et de Gortchakoff, dont Fuad s'était habilement concilié les bonnes grâces, en exprimant son regret de ne pas rencontrer, auprès du souverain, le « ministre éminent » qui dirigeait la chancellerie russe. La personne de l'envoyé ne fut pas moins appréciée par Alexandi'e II, qui traita avec lui toutes les questions posées par l'insiurrection de Crète, insistant en faveur des propositions soumises à la Turquie. Sans sorth des généralités qu'à Paris il avait déjà opposées à Moustier, promesses de réformes pour les chrétiens en général et pour les Créiois en particulier, Fuad Pacha réussit à se fahe bien venu" et à inspker confiance : « Il a su, écrit Talleyrand (3), si habilement et si éloquemment fahc ressorth- les dispositions favorables du sultan et son désk d'entretenu" avec la Russie de meilleures relations,

(1) Moustier, 17 août 1867.

(2) TaUeyrand, 26 août 1867.

(3) Talleyrand, l'^'' septembre 1867.

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il a témoigné poiir lui-même d'un si grand zèle à cet égard et d'une si profonde déférence pour le prince auquel il s'adressait, qu'en somme l'empereur Alexandre s'est montré satisfait de l'ambassadeur qui lui avait été envoyé. » Fuad fut, en quittant Livadia, décoré de la grand'croix de l'ordre d'Alexandre-NewsM et Gortchakoff lui-même, subissant le charme à distance, déclara, après avoir lu le compte rendu des entretiens du tsar avec le ministre du sultan : « Nous avons reçu des promesses et des assurances de Fuad ; nous en attendons maintenant les conséquences. »

A peine conçues, les illusions de Gortchakoff subirent un premier démenti : avant la fin d'août, la Porte avait catégoriquement décliné la proposition d'une enquête em'opéenne et, le 30 du même mois, Moustier chargeait Talleyrand de demander au gouvernement russe son opinion sm' l'attitude qu'il convenait d'adopter, en présence de « la phase nouvelle oii le refus de la Porte avait fait entrer la question de Crète (1). » Comme la décision des ministres du sultan avait été prise avant le retour de Fuad à Constantinople, Gortchakoff fut, cette fois, d'avis d'attendre le résidtat des délibérations qui devaient suivie la rentrée de Fuad.

Le 10 septembre, Ignatieff arrivait à Saint-Pétersbourg, apportant la teneur des résolutions du gouvernement turc. Gortchakoff les résume dans une lettre qu'il adresse, peu après (2), à Budberg : « Si, en dehors des assm'ances qui nous ont été données quant aux bonnes intentions du sultan, on extrait la substance pratique des décisions finales de la Porte, on y trouve : refus positif de la cession de Candie et de toute enquête eiu*opéenne sur le terrain politique ; proclamation d'une amnistie à terme avec expulsion des volontaires, autorisation aux indigènes de s'expatrier en aliénant leurs biens, maintien du blocus et des positions militakes, c'est-à-dh'e une invitation aux Cretois de se livrer, désarmés et privés de leurs auxiliaires volontaires, à la merci des Turcs ; aucune garantie, ni pour leur sécurité présente, ni pour leui' avenir ; sous ce dernier rapport, rien de précis, des assurances vagues ; enfin, quant aux réformes organiques générales pour le reste des chrétiens, on les dit encore à l'étude. »

x\près ce qui s'était passé en Crète, après l'activité diplomatique qu'avaient dépensée la Russie et la France, un tel résultat était peu glorieux. Gortchakoff le constate sans ambage. User de contrainte est

(1) Moustier, 30 août 1867.

(2) Gortchakoff, 21 septembre 1867.

une solution qu'il ne perd pas son temps à proposer, sachant bien qu'elle ne sera acceptée ni à Paris, ni à plus forte raison dans les autres capitales.

Prolonger l'action diplomatique lui paraît inopportun. La clôturer au contraire par une déclaration catégorique de réprobation et de mécontentement, se retirer en claquant les portes, lui semble le meilleur moyen de sauver la face, de réserver l'avenir et d'éviter l'acceptation silencieuse de l'échec subi. « Nous sommes arrivés, dit-il (1), à la conviction que les efforts de persuasion morale de la diplomatie sont épuisés. Les puissances se trouvent dans l'alternative ou d'une acceptation de cette fin de non-recevoir, ou de l'emploi de mesures de coercition. La première est incompatible avec leur dignité ; la seconde a été exclue de leurs prévisions. H ne lem' reste donc plus qu'à prendre une attitude qui dégage leur responsabilité. Les cabinets pourraient adresser à la Porte une déclaration conçue dans cet esprit. Si le gouvernement français adhère à cette proposition, les autres gouvernements pourraient être invités à s'y associer, »

Moustier ne pouvait être complètement indifférent à l'insuccès de la campagne diplomatique à Constantinople. Mais la satisfaction d'en finir l'emporta chez lui sur le déplaisir d'être battu. Quand Budberg vint l'interroger de la part de Gortchakoff (2), il déclina toute initiative, alléguant qu'après l'entrevue de Livadia, c'était à la Kussie à jouer le rôle de chef de file. Au rôle qu'il lui attribuait, il mit immédiatement une restriction : que la ligne de conduite tracée par elle fût susceptible d'être adoptée par tous les gouvernements, sans en excepter l'Autriche. Il rejeta ensuite la responsabilité de l'échec sur Ignatieff, qu'il prit longuement à parti pour son langage imprudent. Ce qu'il en disait n'était d'aillem's pas pom excuser les Turcs, auxquels il avait spontanément exprimé son regret de les voh marchander si chichement leur bon vouloir aux Cretois comme aux puissances. Mais, en dépit de cette observation, d'ailleurs timide, l'extrême lassitude de Moustier se marque nettement dans le post-scriptum suivant, ajouté par lui à la dépêche où il rapporte à Talleyrand son entretien avec Budberg : « En ce qui concerne l'affaire de Crète, il me semble par votre correspondance que la Russie est assez disposée à ne pas troubler la période d'apaisement oii entre en ce moment l'affaire de Crète {sic). Au fond, nous désirons la voir se calmer et, sans trop le laisser voir, dhigez-vous dans ce sens. »

Talleyrand ne devait pas avoir beaucoup de peine à se donner pour

(1) Gortchakoff, 21 septembre 1867.

(2) Moustier, 2 octobre 1867.

l'OLOGNE. — SADOWA. — CUHTE. — LUXEM lU) UltG 4?)3

faire comprcndi'e et agréer par Gortchakoft' le désii" inavoué de Moiistier. Car, dans l'intérêt même de sa politique future, Gortchakoff limitait ses propres désirs à la déclaration collective dont il avait déjà suggéré l'idée. Une sortie tapageuse faciliterait mieux, ultérieurement, une rentrée en scène que la continuation d'une campagne diplomatique désormais condamnée. Aux yeux de ses clients orientaux, Cretois et chrétiens en général, il justifierait aisément sa retraite momentanée, en rejetant la faute sur son associée, la France. Déjà, il ne s'en privait pas : (( Je n'ignore pas, disait-il (1) au comte Metaxa, la méfiance que nous inspii'ons et les arrière-pensées que, malgré nos déclarations, on continue à nous prêter en France. Comment accepter, dans de semblables conditions, de prendre systématiquement l'initiative d'une action commune? Qu'on nous fasse des propositions et l'on reconnaîtra, je l'espère, notre loyauté, à la manière dont nous les examinerons et discuterons. » El comme Metaxa lui demandait ce qu'il ferait, si on ne lui proposait rien : « Que voulez- vous? reprit-il, il ne nous restera qu'à retirer notre épingle du jeu, en maintenant nos convictions personnelles. »

Gortchakoff était alors déjà résolu à s'en tenir- là. Prenant la parole que Moustier lui avait passée, il rédigea un projet de déclaration, qu'il envoya à Budberg et lut à Talleyrand, en accentuant encore le ton emphatique du document : « Quelque valeur qu'il cherchât à prêter à ses paroles, elles ne pouvaient, écrit Talleyrand (2), qu'imparfaitement déguiser la retraite qu'opère en ce moment la politique russe, et c'est ce dont il est convenu lui-même implicitement, en me disant : « Vous « voyez qu'au fond ce n'est pas bien méchant. » Ainsi en fut-il jugé à Paris, oii le texte fut adopté après quelques retouches (3). Voici quel en était le passage essentiel : les cabinets « croient avoir épuisé les efforts de la conciliation et les conseils de la prévoyance. Dès lors, sans renoncer à la mission généreuse que leur conscience leur impose, il ne leur reste plus qu'à dégager leur responsabilité en abandonnant la Porte aux conséquences de ses actes ».

Ce texte fut adopté sans difficulté à Berlin et à Florence ; mais il fut trouvé à Londres et à Vienne beaucoup moins anodin qu'à Paris. L'Angleterre se renferma dans une abstention que Gortchakoff qualifia sévèrement de « nihilisme politique (4) ». L'Autriche demanda des modi-

(1) Tiilleyrand, septembre 1867.

(2) Ici, 12 octobre 1867.

(3) Moustier, 16 octobre 1867.

(4) TaUeyrand, 22 octobre 1867.

fications de fond et mit son adhésion à ce prix. Le gouvernement français multipliant alors les ménagements envers la cour de Vienne, avec laquelle il venait de resserrer notablement ses relations, l'émotion de Gortcliakoff fut très vive et fit ressortir l'importance qu'il attachait à sa déclaration. Ayant fait mander Talleyrand chez lui, il lui parla avec une extrême chaleur, en son nom personnel et au nom d'Alexandre II. La France, disait-il (1), ne pouvait se rétracter ; il y avait eu commencement d'exécution et la loyauté de Napoléon III était engagée : « Pourquoi s'arrêter devant l'opposition de M. de Beust? Pourquoi ces hésitations qui troublent notre confiance dans l'assentiment que vous avez donné à notre proposition? Je suis, je l'avoue, indigné contre le chancelier d'Autriche... Malgré tout l'esprit que je reconnais à M. de Beust, je le tiens en politique pour un vrai caméléon... Veuillez ne pas laisser ignorer l'impression que l'empereur Alexandre reçoit de tout ceci et son désii* que nos rapports actuels ne soient pas troublés par un incident de nature à ébranler la confiance qui règne entre les deux pays... Le temps d'arrêt dont souffre notre action commune m'est d'autant plus pénible qu'il constitue ici pour moi un échec personnel. Vous savez contre quelles attaques j'ai à me défendre et quel est mon isolement, lorsque je plaide en faveur d'une entente politique sérieuse avec la France sur la question d'Orient. )■>

Moustier ne voulut pas ébranler davantage une entente dont l'impuissance constatée en Orient n'était pas faite pom* consolider les liens. L'ordi'e fut donné à Bourée de fah'e sans retard à Constantinople la déclaration projetée et Budberg fut chargé (2) d'en avertk sa cour. Gortchakoff en témoigna une vive satisfaction et Alexandre II lui-même dit à Talleyrand : « Je suis fort hem'eux de la bonne nouvelle venue de Paris. Depuis longtemps, rien ne m'a fait autant de plaisir. Veuillez le mander à l'emperem- Napoléon en l'assurant de mes sentiments. »

Malgré cette satisfaction de la dernière heure, l'issue de la campagne diplomatique ne pouvait laisser le gouvernement russe sous une impression bien favorable et la tendance, à Pétersbourg, était de faire porter

(1) TaUeyrand, 26 octobre 1867.

(2) Le 29 octobre 1867.

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à la France la responsabilité de l'échec commun. Cette tendance se manifesta d'une manière assez sensible pour ne pas passer inaperçue à Paris. Incriminé, le gouvernement français se défendit en incriminant à son tour la Russie et en rejetant sur Ignatieff la responsabilité qu'on voulait lui imputer. Ainsi s'engagea, entre les deux associées battues de conserve, une sorte de polémique courtoise et à une collaboration malheureuse succédèrent des récrimmations.

Moustier est le premier à les porter sur le terram officiel II a remarqué, dit-il (1), tout « un ensemble de symptômes qui pourraient faire supposer que le cabinet de Saint-Pétersbom-g ne rend pas une justice suffisante à notre politique et laisserait même entendi'e qu'elle a dévié du but que nous avons poursuis en commun en Orient ». Pour repousser une telle interprétation, il reprend l'exposé des faits, rappolle les bases sur lesquelles l'entente s'est établie, les buts immédiats qui ont été plus spécialement désignés aux efforts des puissances : réformes générales et solution de la question Cretoise. Le gouvernement français, affii-me-t-il, a loyalement collaboré avec la Russie afin d'atteindre ces deux buts. S'ils n'ont pas été atteints, la faute en est au laugage imprudent tenu par l'ambassadeur russe à Constantinople. Et, sa justification achevée, Moustier en explique ainsi la raison : « Je tiens uniquement à constater combien nous avons fait d'efforts pour que les affaires de Turquie fussent entre le gouvernement russe et nous une cause de rapprochement et non un sujet de division. » N'était-ce pas constater implicitement combien le résultat de ses efforts avait été peu conforme à ses vœux?

« Notre désir est encore le même », conclut Moustier, qui se défend d'avoh- changé de sentiment, ni à l'égard de la Russie, ni à l'égard de la Turquie. Les conditions auxquelles les affahes turques pourront être une cause de rapprochement entre Français et Russes demeurent les mêmes qu'auparavant : sauvegarder l'autorité du sultan, donner une puissante impulsion aux améhorations attendues par les clu'étiens, maintenir la question d'Orient sur le terrain pacifique du concert européen. Quant à la Crète, Moustier n'en parlait pas, ce qui donnait à penser qu'il l'avait définitivement passée par profits et pertes.

Sa défense, présentée par TaHeyrand successivement au tsar et à Gortchakoff, appelle de leur part des ripostes, qui prolongent la discussion. Moustier s'en étant pris à Ignatieff, Alexandre II s'en prend à Bom'ée : « Je conviens, dit-il, que les instructions données par M. le

(1) Moustier, 7 janvier 1868.

marquis de Moustier ont toujours été satisfaisantes, mais je vous ai déjà dit une fois que je regrettais de les voir atténuées par les interprétations privées de l'ambassadeur de France à Constantinople. Les Turcs ont vu naturellement dans son langage une déviation de la politique que nous poursuivions ensemble. » A son tour, Gortchakofl' réédite le même grief, mais en l'étendant à l'ensemble de notre représentation diplomatique et consulaire en Turquie : s'il n'a rien eu à reprocher à la « théorie » de notre politique, il a beaucoup à redire à la « pratique » qui en a été faite à Constantinople et dans tout l'Orient ; il y aurait eu de la part de nos agents « un manque de discipline ». Allant plus loin, U s'en prend, non plus à l'application, mais au fond même de la politique de Moustier, qu'il raille discrètement : son plan de rénovation de la Turquie est « vaste et élevé », seulement il est à craindi'e qu'il ne faUle une cinquantaine d'années avant qu'on n'en ressente les bienfaisants effets. Enfin Ignatieff lui-même, alors en séjoiu: à Pétersbourg, se met de la partie et prend en main sa propre défense. D proteste hautement contre la responsabilité, qu'on veut lui faire porter, d'avoir fait échouer l'enquête sur Candie et la rejette, non sur Bourée, mais sur un autre de ses collègues, l'internonce d'Autriche. Ce serait M. de Prokesch qui, selon lui, aurait dit à Aali Pacha : « Cédez la Crète à la Grèce, ou bien on vous la prendra de force. » Entré chez le ministre au moment où Prokesch en sortait, Ignatieff se serait borné à répondre à Aali Pacha, qui l'interrogeait : « Venez-vous aussi me demander le démembrement de l'empire ottoman? — Je viens simplement vous dire quelles sont les trois alternatives que vous offrent les puissances : autonomie, enquête, cession. » Et Gortchakoff de rapporter complaisamment à Talleyrand la version d' Ignatieff (1).

D'autant plus complaisamment même qu'une insinuation contre l'Autriche répond à merveUle à ses préoccupations du moment. Car, à la mollesse, réelle ou supposée, de la politique française en Orient est venu s'ajouter un autre grief à la charge de la France, aux récriminations motivées par les affaires de Turquie, un autre sujet de division. En août 1867, Napoléon III était allé rendre visite à François-Joseph à Salzbom-g. Bien que le motif officiel de l'entrevue dût laisser la Russie parfaitement indifférente, — Napoléon avait voulu présenter ses condoléances à l'empereur d'Autriche à l'occasion de la mort tragique de son frère, Maximilien, emperem* du Mexique, — la rencontre des deux souve-

(1) Talleyrand, IG et 17 janvier 1868.

raiiis, au lendemain de la guerre austro-prussienne, en pleine crise orientale, avait immédiatement mis les imaginations en mouvement à Pétersbourg, comme d'ailleurs dans le reste de TEurope. Qu'il eût été (|uestion de politique à Salzbourg, entre les empereurs et leurs ministres qui les accompagnaient, ce n'était pas beaucoup s'aventurer que de le présumer. Que l'initiative de cette entrevue, venue de France, et l'empressement de l'Autriche à l'accepter fussent la preuve d'un mutuel désir de rapprochement, c'était l'évidence même. De là à supposer qu'on avait jeté à Salzbourg les bases d'une alliance ou du moins d'un accord étroit, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi en Russie, où l'Autriche était, malgré l'œuvre du temps, restée l'objet d'une antipathie assez générale et surtout de défiances entretenues par un antagonisme déclaré sur le terrain oriental. Aussi les susceptibilités s'étaientelles immédiatement réveillées à Pétersbourg et Moustier n'avait-il pas tardé à recueillir l'écho des reproches d'inconstance adressés à la Finance.

Cette fois encore, il s'en explique spontanément avec la Russie. Rien de plus naturel ni de plus simple, affirme-t-il, que les rapports de la France et de l'Autriche : rapports cordiaux sans doute, mais qui n'impliquent de notre part « nulle envie de traiter les affakes d'Orient avec le baron de Beust dans un sens opposé aux principes suivis jusqu'alors (1) )). Mais c'était déjà trop, au gré de la Russie, que le gouvernement français traitât les affah-es d'Orient avec M. de Beust, ce dont Moustier venait de convenir implicitement. Aussi sa déclaration n'eutelle pas raison des susceptibilités russes, qui, pour s'exprimer officiellement, prkent texte des vantardises oii se complaisait le premier ministre d'Autriche. Quand Talleyrand engagea le tsar à ne pas prendre ombrage des relations franco-autrichiennes, Alexandre II lui objecta : « Mais M. de Beust dit à tout propos que votre entente avec l'Autriche est si complète qu'elle fait taii-e toutes celles que vous avez pu établir- précédemment. » La réponse de Talleyrand ne fut pas heureuse et donna à entendre que la France ne se laisserait pas plus forcer la main par l'Autriche qu'elle ne se l'était laissé forcer par la Russie : « Ce que je puis affirmer à Votre Majesté, c'est que nous n'avons pas franchi à Vienne les limites que nous nous étions imposées à Saint-Pétersbourg... et l'empereur nous rendra la justice que, pour nous maintenir sur ce terrain, il nous a fallu faire preuve de quelque esprit de résistance. »

Gortchakoff se montra encore moins disposé qu'Alexandre II à accepter

(1) Moustier, 7 janvier 1868.

458 ALEXANDRE H, fiORTCII AKOFF ET NAPOLÉON III

de partager avec l'Autriche les bonnes grâces de la France ; et ses observations eurent toute la valeur d'un avertissement. Incriminant nettement les relations de la France avec l'Autriche et se refusant à y voir un simple manège de coquetterie, il se plaignit amèrement de « l'ostentation théâtrale avec laquelle M. de Beust s'en prévalait en toute occasion ». Il regretta de trouver dans l'orientation générale de notre diplomatie une confirmation des propos du ministre autrichien : partout oii étaient réunis un consul de France et un consul d'Autriche, telle était la conformité de leur langage et de leur action qu'ils semblaient obéh' à un mot d'ordre. « Vous relevez avec raison, continua Talleyi'and, que l'empereur Alexandre a déclaré qu'il n'entrerait jamais dans une coalition contre la France. Cela est vrai : il l'a dit à Stuttgart, ici, à Paris. Prenez garde que les paroles de M. de Beust ne vous donnent l'apparence d'être entré dans une coalition contre nous. Je sais qu'il n'en est rien. Mais enfin la croyance s'en établit dans tout l'empire d'Autriche, gagne les provinces ottomanes. Si vous ne désirez pas qu'elle persiste, c'est à vous et non pas à nous qu'il appartient de la démentir. En vérité, les symptômes qui nous ont été signalés, les rapprochements que nos agents ont été à même de fake se sont présentés, un moment, sous un jour si défavorable au maintien d'une entente entre nous, qu'il a fallu à l'empereur Alexandre toute sa confiance dans la loyauté de l'empereur Napoléon pour ne pas se sentir ébranlé (1). »

Peut-on vi-aiment donner le nom d'entente aux relations qui divisent alors plus qu'elles n'unissent la France et la Russie? H semble, à la vérité, que ce nom ne leur fût plus donné de part et d'autre que par habitude, complaisance ou scrupule, et pom' ne pas aggraver, par le mutuel aveu d'un échec, l'insuccès d'une tentative de rapprochement dont on ne voulait pas encore complètement désespérer. Car, à l'en croire, Gortchakoff au moins n'en désespérait pas et, au moment même oii n déclarait douter de la réciprocité des sentiments français, il protestait encore de sa propre constance : « Avant de nous séparer, écrit Talleyrand (2), le chancelier m'a rappelé qu'en entrant aux afrakes, il avait mauguré une politique nouvelle basée sur l'alliance française et qu'il y était resté fidèle jusqu'à la révolution de Pologne, où il nous avait rencontrés à la tête des adversaires de la Russie. Il y a un an, on avait commencé à reprendre des relations plus confiantes. Quelques incidents sont venus depuis les troubler légèrement.. Le prince m'a donné à entendre que,

(1) TaUeyrand, 17 janvier 1868.

(2) IMd.

POLOGNE. — SADOWA. — CRKTE. — LU X EM lîolj llC 459

quoi qu'il en fût, H n'abandonnait pas ses idées premières sur les liens qui doivent unir les deux pays et qu'en somme nous pouvions compter encore aujourd'hui sur son bon vouloii*. »

Cette sorte d'appel à l'avenir, cette persévérance même dans l'effort impliquaient bien la constatation mélancolique d'un état de choses qui laissait beaucoup à désker, d'un résultat qui répondait moins que jamais aux vœux de rapprochement et n'y avait même jamais complètement répondu. Le mot quelque peu ambitieux d' « entente » faisait place à nue définition plus modeste du résultat un instant obtenu et déjà en voie de disparition : « On avait commencé à reprendre des relations plus confiantes. »

L'insuffisance de ce résultat pratique semble avou* laissé le gouvernement français plus résigné que le gouvernement russe. C'est qu'en effet il avait fait presque seul les frais de la tentative, ayant en somme donné en Orient beaucoup plus qu'il n'avait reçu en Occident, oii par surcroît Talleyrand le mettait en garde contre des espérances exagérées. Aussi, plutôt que d'accroître les frais de l'expérience, préférait-il renoncer à en améliorer l'issue finale. Toujours est-il que Moustier apparaît alors résolument opposé à toute nouvelle concession. Contre son opposition \àent, dans le courant de féviier, se briser une tentative d'Ignatieff pour rou\Tir la question de Crète. Resté à Pétersbourg, le fougueux ambassadeur avait pensé que le retour d'Aali Pacha à Constaiitinople, revenant de Crète sans avoh' pu y calmer l'agitation, pom'rait fom'nir le prétexte d'une nouvelle intervention des puissances, et, ralliant à sa cause le baron de Budberg, alors en congé, il avait décidé le tsar à passer outre aux objections de Gortchakoff. A peine saisi de cette proposition, Moustier répond à Talleyrand : « H ne me paraît pas qu'il y ait lieu de recommencer une nouvelle campagne sur la Crète et rien ne me semble moins opportun que l'idée du général Ignatieff, qui cache un piège évident. Ne détom^nez donc pas le prince Gortchakoff de la sage abstention dans laquelle U paraît vouloh" se renfermer. Écoutez-le ; mais soyez très réservé dans votre réponse (1). » Et, confirmé par la réflexion dans la pensée qu'Ignatieff et Budberg avaient voulu lui tendre « un piège des plus dangereux », il ne tarde pas à smenchérh- sur ses premières instructions : « La question Cretoise est close de l'assentunent même du gouvernement russe ; nous ne voulons sous aucun prétexte la rouvrir. Faites donc la sourde oreille à toutes les suggestions qui pourraient être

Cl) Moustier, 7 février 1868.

essayées auprès de vous (1), » Le gouvernement français entendait s'en tenir strictement aux conséquences de la déclaration faite à Constantinopie, de concert avec la Russie, c'est-à-dire à encourager la Turquie dans l'intention qu'au dii-e de Moustier elle manifestait d'entrer dans la voie des réformes.

Mais sur le sens même de cette déclaration, les deux gouvernements ne sont plus d'accord. Peu soucieux de remplii' à l'égard de l'empire ottoman un devoii' de charité, Gortchakoff avait espéré tirer de son échec même un moyen de prendre sa revanche : en dégageant sa responsabilité des fautes de la Turquie, il avait entendu se réserver la possibilité de les exploiter plus tard. Aussi prétendait-il étendre à l'ensemble de la question d'Orient la déclaration de non-intervention que la France, elle, entendait au contraire limiter à l'affaù-e de Crète. En tout autre matière, réformes admmistratives, garanties d'ordi'e intérieiu-, etc., Moustier niait s'être départi du droit de conseiller et de guider les Tmcs, ne voulant pas plus ici fane le jeu de la Russie par omission qu'il ne voulait ailleurs le fake par action. Talleyrand fut chargé de ne pas le laisser ignorer à Gortchakoff et, qui plus est, c'est à l'instigation de l'Autriche que ces explications furent données à Pétersbourg.

En même temps, un redoublement de vigilance à contenir les fauteurs de troubles, à isoler le foyer crétois, achevait de dénoter l'avènement, à Paris, d'une politique orientale résolument conservatrice et, sans doute aussi, d'une influence étrangère rivale de l'influence russe. C'est ainsi que Moustier (2) protestait contre l'hospitalité offerte par la Grèce aux réfugiés crétois et demandait à la Russie de s'unir à lui pour l'en blâmer. Trouvant avec raison que son mmistre allait trop loin, Talleyrand l'engageait à faire quelque crédit aux Russes et à tenh un plus grand compte des nécessités de leur situation : « Il m'a pai'u, disait-il (3), que le gouvernement russe recidait sm'tout devant un abandon officiel de la ligne de conduite qu'U a suivie jusqu'à ce jour. Je suis convaincu cj[u'en fait, il fera cesser peu à peu le transport des familles Cretoises... H serait superflu, je crois, de lui demander plus en ce moment : l'attitude de la presse, le mouvement de l'opinion publique ne lui permettent pas, il faut le reconnaître, de se désintéresser brusquement d'une question qui a si profondément ému les sympathies religieuses de la nation. »

(1) Moustier, 15 février 1868.

(2) Id., 14 avrU 1868.

(3) TaUevrand, 24 avril 1868.

Bien que masquée, aux yeux des tiers, par la retraite et l'inaction forcées de la Russie, la scission des deux politiques en Orient était nettement sentie à Pétersbourg. Recevant en juin 1868 Talleyrand, qui était rappelé à Paris par un deuil de famille, Alexandre II, après quelques paroles aimables à l'adresse de l'empereur et de l'impératrice, exprimait le vœu de voii* sa politique et celle de la France se rencontrer en Orient « et s'y montrer dans l'avenir plus unies qu'elles ne l'avaient été dernièrement (1) ». Six mois après Gortchakoff, le tsar constatait donc à son tour le caractère théorique d'une entente à laquelle ne répondait plus la réalité pratique.

Devenue, du fait de la France, théorique en Orient, cette entente nominale pouvait-elle être, du fait de la Russie, effective en Occident? Dans l'état de leurs relations, quels services le gouvernement français pouvait-il, sur ce terrain, attendre du gouvernement russe? Au début d'août 1867, Talleyrand, on s'en souvient, croyait pouvoir les définir ainsi par avance : « Le prince Gortchakoff continuera à tenir avec nous dans de certaines limites en Occident et s'emi)loiera à l'apaisement des difficultés européennes oii nous serons mêlés. » En janvier 1868, il avait déjà rabattu de son optimisme et ne laissait plus entrevoir à Paris qu'un espoir purement négatif : « Quoi qu'en dise la presse française et étrangère, écrivait-il (2), je persiste avec beaucoup de gens versés dans les affaires de ce pays, à croire au sincère désir de l'empereur et de son ministre de ne pas troubler la paix et de la voir maintenue partout. C'est là pom- la Russie un intérêt majeur. Je vais plus loin. J'estime qu'en cas de guerre dans le centre de l'Europe, le cabinet de Saint- Pétersbourg, à moins de bien graves éventualités, ne se départiiait pas d'une neutralité attentive. Un homme fort lié avec le prince Gorlchakoif, mais qui ne passe pas pour nous être sympathique, exprimait dernièrement la même idée : « Je ne doute pas, disait-il, qu'en cas de guerre « entre la France et la Prusse, nous ne restions neutres, car nous savons « que cette dernière puissance, si. elle ne nous gêne pas aujourd'hui, « sera pour nous l'ennemie du lendemain. » Si l'on extrait la substance pratique de ces lignes, on y trouve que la Russie ne souhaitait à coup sûr pas la guerre et qu'en cas de guerre elle resterait probablement neutre. C'était tout ce dont Talleyrand osait, non pas se porter garant, mais autoriser l'espérance.

Et c'était en effet le maximum de ce que permettaient d'espérer les

(1) TaUeyrand, 8 juin 1868.

l (2) Id., 17 janvier"l8G8.

relations de la Prusse et de la Russie. L'opinion qui faisait considérer la Prusse par certains Russes comme « l'ennemie du lendemain » n'était encore, pour ceux-là mêmes qui la professaient, qu'une appréhension, une prévision, un pronostic. Le lendemain qui verrait cette inimitié était un lendemain métaphorique, encore enveloppé dans les brumes d'un avenir imprécis. Pom- le présent, et même pour le lendemain au sens propre du mot, la Prusse demeurait au contrah'e la puissance amie par excellence, la seule avec laquelle la Russie fût et pût être en termes de véritable amitié politique. La fidélité de la Russie à leiu- étroite intimité continuait à lui être dictée, presque imposée, par la raison même qui avait empêché cette fidélité de se démcntk jamais sérieusement : l'isolement. Isolement d'autant plus complet que la tentative de rapprochement franco-russe n'avait abouti qu'à une entente ébauchée plutôt que réalisée, précau-e à l'époque même de son apogée et bientôt réduite à l'état de fiction.

La Russie aurait-elle pu être détachée de la Prusse s'il en était advenu autrement du rapprochement tenté entre elle et la France? Eût-il dépendu de la France de s'attacher la Russie en la garantissant positivement contre l'isolement? Eût-il suffi de supprimer la cause pour détruiï-e l'effet? C'est une question à laquelle il est impossible de répondre avec certitude, ni par oui, ni par non, parce qu'elle ne s'est jamais, à aucun moment des négociations, posée dans ces termes de rigoureuse précision. Il n'a pas été procédé à l'expérience qui seule eût permis d'y répondre. Jamais le gouvernement français n'a proposé d'alliance à la Russie; jamais il ne s'est offert à contracter un engagement exprès, comme de pom-sui\T:e la revision du traité de Paris, en échange d'un engagement corrélatif, tel que celui d'employer la force pour imposer à la Prusse la reconnaissance de la cession du Luxemboiu-g ou le respect du traité de Prague. Et s'il ne l'a pas fait, sans doute est-ce beaucoup par indécision, faute de bien savoir' ce qu'il voulait, plus encore par répugnance à admettre comme inévitable la menace d'un conflit armé avec la Prusse. Mais c'est aussi par juste appréciation des dispositions de la Russie, par conviction qu'il était inutile d'aller au-devant d'un refus, qu'aucun engagement en Orient n'eût fait de la Russie, en Occident, l'alliée effective de la France et l'adversah-e de la Prusse. Il semble donc bien en définitive que ce fût précisément parce que la Russie n'avait pas paru pouvoh' être détachée de la Prusse que le rapprochement franco-russe était resté- en chemin.

Quoi qu'il en soit, aiTÔté en chemin, ramené même quelque peu en

arrière, ce rapprochement demeure, jusqu'à la fin de 1869, stationnaire, maintenu au point mort par le consentement tacite des deux cours. L'année 1869 est, pour les relations franco-russes, une période de complète stagnation diplomatique. Pendant ce temps, le fait et la cause de l'intimité russo-prussienne s'imposent, avec une évidence croissante, à l'attention de notre ambassadeur. Les démêlés de Bismarck avec son Paiiement font-ils craindre ure crise ministérielle à Berlin, Talleyrand écrit (1) : « La vie politique de Berlin a une importance relative pour la Russie, qui n'échappe ici à personne. Si, à Saint-Pétersbourg-, on professe peu de sympathie pour l'Allemagne, si le développement de sa marine dans la Baltique insph-e de la crainte, chacun comprend cependant que l'alliance prussienne est une nécessité dont on ne saurait s'affranchh- actuellement, parce qu'elle est imposée par l'état des relations de la Russie avec les grandes puissances. Le danger de se trouver isolée en Europe lui conseille souvent la condescendance. Mais parfois elle aime aussi à rappeler à la Prusse ce qui adviendrait de la Confédération nouvelle, le joiu' où l'Allemagne se verrait abandonnée à ellemême. »

La Prusse dénonce-t-elle, contre le gré de la Russie, une convention de cartel visant l'extradition des déserteurs (2)? Se prend-on, à Paris, à espérer que le gouvernement russe en tiendra riguem' au gouvernement prussien? Behaine, de Berlin, et Talleyrand, de Pétersbourg, s'accordent à démentù- cet espoir. « Cet incident, tout diplomatique, n'a pu, écrit Talleyrand (3), altérer en rien les relations intimes des deux États. La longanimité du cabinet de Saint-Pétersbom-g est à l'épreuve du plus sérieux désappointement. Ne se méprenant point sm' la situation d'isolement politique où se trouverait la Russie le jom* où elle ne pourrait plus s'appuyer sur la Prusse, il est disposé à des complaisances que les rigueurs contre le Danemark, la création d'une flotte allemande dans la Baltique et la dénonciation du cartel n'ont point encore épuisées. Ce sentiment, il est vi-ai, est loin d'être partagé par la partie la plus ardente du public et de la presse qui, poussant à la complète russification des provinces annexées à l'empire, se montre presque aussi hostile en principe à l'élément allemand et à ses appuis natm'els qu'à l'élément

(1) TaUeyraud, 12 julUet 1869.

(2) Cette convention de cartel, conclue en 1816, investissait les autorités de police du droit de rechercher les déserteurs des deux pays dans un rayon de plusieurs lieues au delà des limites de l'État où le délit avait été commis.

(3) ïaUeyrand, 9 août 1869.

polonais. Mais quelque écouté que soit l'organe de M. Katkoff (1) et de ses adhérents, quelque S3^mpathie que leurs idées éveillent au sein même de la famille impériale, le temps n'est pas encore venu où les actes du cabinet prussien courent risque de rencontrer de sévères censeurs dans les ministres de l'empereur Alexandre. »

Soit indifférence, soit sentiment de son impuissance, le gouvernement français ne fait rien pour modifier à son avantage la situation que lui ont dépeinte les dépêches de Talleyrand. Tout au plus La Valette, quittant le ministère des affaires étrangères pour occuper à Londres le poste de La Tour d'Auvergne, qui lui-même le remplace au qnai d'Orsay, entretient-il à titre personnel son collègue russe Brunnow d'un désarmement simultané de la France et de la Prusse, en lui laissant entendre que la Kussie pourrait prendre l'initiative d'une proposition de ce genre à Berlin. Brunnow ayant rendu compte à Pétersbomg de sa conversation avec La Valette, le gérant du ministère des affaires étrangères, Westmann, en parle à Talleyrand et se montre disposé à soumettre la question au tsar, « J'ai cru, écrit Talleyrand (2), pouvoir lui répondre que, lorsque le moment indiqué par M. de La Valette serait arrivé, il me semblait qu'un rôle important pouvait incomber à la Russie, dont l'initiative serait tout à fait justifiée. » Mais sans doute la suggestion ne fut-elle pas du goût d'Alexandre II, car il n'en fut plus question par la suite et l'affaire en resta là.

Il faut arriver jusqu'au mois d'octobre 1869 pom* rencontrer une initiative qui dénote de la part du gouvernement français l'intention de tenter un nouvel effort, afin de soustraire la Russie à l'influence exclusive de la Prusse.

(1) La Gazette de Moscou.

(2) TaUeyrand, 24 août 1869,

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