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CHAPITRE IV

VERS LA PAIX PAR UNE ENTENTE DIRECTE OU PAR UNE INTERVENTION AUTRICHIENNE

Rentrée en scène de rAutriclic. — Ouvertures de Buol à Bourqueney. — Voyage de Bourqueney à Paris, entretiens avec Hubuer et Walewski. — Accord sur les conditions de paix à imposer à la Russie. — Assentiment de l'Angleterre. — Retour de Bourqueney à Vienne. — Offres de service des premiers ministres saxon et bavarois, comme intermédiaires officieux entre la France et la Russie. — Voyage de Beust et de von der Pfordten à Paris. — Communications faites par eux à Pétersbourg. — Le premier ministre de Wurtemberg se met de la partie. — Nesselrode averti par la Prusse des dispositions pacifiques de Napoléon III. — Intervention de Morny. — Sa correspondance secrète avec Gortcliakoff.

Entre la guerre reprise au printemps et généralisée, solution qui déplaisait à îsapoléon III, et la paix par une entente dù-ecte, rendue impossible par le silence de la Russie, il y avait place pour une troisième solution : une intervention de l'Autriche, contraignant la Russie à la paix par la menace d'une participation effective à la guerre. C'est la ressoiu-ce à laquelle se trouva ramené Napoléon III. De son côté, l'Autriche avait trop d'intérêt à prévenir une entente directe entre la France et la Russie, pour ne pas chercher à rentrer en scène et à se tailler un succès diplomatique, en imposant une paix dictée par elle.

La tension qui s'était produite entre les cours de France et d'Autriche, à la suite de la rupture des conférences de Vienne, persistait encore lorsque sur\int la prise de Sébastopol. Elle se manifesta alors d'une façon flagrante par le retard cpie mit l'empereur François-Joseph à féliciter Napoléon III, son allié, de l'éclatante ^dctoire remportée par l'ai-mée de Crmiée. Un mois après, il ne s'était pas encore acquitté de ce soin.

Au commencement d'octobre, le gouvernement autrichien parut cependant comprendre l'intérêt qu'il avait à sortir de cette attitude et à renouer des relations plus cordiales avec la France. Dans les premiers jours de ce mois, Hiibner reçut eu effet une dépêche de Buol, le char-

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géant d'exprimer à l'empereui- des Français les félicitations tardives de son souverain. Il sollicita aussitôt de Napoléon III, par l'intermédiaire de Waleswki, une audience privée. Le 15 octobre, il n'avait pas encore été reçu, et, comme il s'en étonnait, Walewski lui avoua que l'empereur avait vivement ressenti le silence gardé par François-Joseph, à l'occasion d'un événement si heureux pour la France et pour son chef. « Cela donne, écrit Hiibner, une idée de la nature des relations entre les deux cours alliées. » Ce n'est que le 18 octobre, non pas en audience privée, mais au cours d'une réception donnée à Saint-Cloud, que le ministre d'Autriche put exprimer « très sobrement » à Napoléon III les félicitations de l'empereur François-Joseph.

Mais, s'il avait voulu fake sentir- à l'Autriche l'incorrection de son procédé, l'empereur Napoléon n'avait pas été jusqu'à repousser ses avances lorsqu'elles avaient pris un caractère plus sérieux.

En même temps qu'il chargeait Hiibner de réparer l'omission de son souverain, Buol faisait part en effet à Bourqueney des conditions sur lesquelles il était disposé à s'entendre avec le gouvernement français, en vue de les imposer ensuite à la Russie. Dans les premiers jours d'octobre, Bourqueney se rendit en congé à Paris ; il transmit à Walewski les ouvertures de Buol. Walewski se déclara enchanté de ce que lui rapportait Bourqueney. De son côté, Hiibner communiqua à Walewski des dépêches de Buol, confirmant ces propositions ; elles furent accueillies avec empressement. Notre mmistre des affahes étrangères exprima l'espou- que la France et l'Autriche s'entendraient pour la paix et pour la guerre, sur les concessions à exiger de la Russie. Bourqueney en était convamcu : Buol, rapportait-il, était revenu d'Ischl extrêmement satisfait des dispositions dans lesquelles il avait trouvé l'empereur François- Joseph.

Hiibner et Bourqueney se concertèrent en grand mystère sur la nature de ces conditions de paix : garantie collective à accorder aux principautés, navigation du Danube, Imiitation des forces navales russes dans la mer Noire, indemnité à payer à la Porte, rétrocession à la Russie des territoires ocupés par les alliés, cession par les Russes d'une partie de la Bessarabie. Cette dernière condition était une aggravation apportée par l'Autriche au texte prhnitif des quatre garanties. Mais en cas de refus de la Russie, l'Autriche thera-t-elle l'épée? Sur ce point, Bourqueney en convenait, le langage de Buol restait encore évasif. Il l'interprétait cependant comme une promesse de participation de l'Autriche à la guerre. Hiibner se montrait plus sceptique.

Le 18 octobre au matin, Hubner eut un nouvel entretien avec Walewski. Le gouvernement français était en pourparlers avec le cabinet britannique, en vue de s'approprier les conditions de paix apportées de Vienne par Bourqueney. Le soir, à Saint-Cloud, l'empereur dit au ministre d'Autriche : « Si ce que M. de Bourqueney dit est vrai, nous nous entendrons. »

La difficulté était d'obtenir l'assentiment de l'Angleterre à cette négociation. Avant même que Sébastopol eût succombé, lord Palmerston avait prévu l'embarras où l'intervention de l'Autriche placerait un jour le gouvernement anglais et exprimé cette appréhension sous une forme saisissante : « La chute de Sébastopol est proche, écrivait-il à son frère, le 25 août 1855. Alors surgira un danger, daîiger de la paix, non de la guerre. L'Autriche tentera de fake prévalok une paix insuffisante. » La prévision de Palmerston s'était réalisée. Toute paix est insuffisante pour un gouvernement qui veut la guerre, et c'est ce que voulait le gouvernement anglais. Il lui était pourtant difficile de se refuser même à examiner les conditions qui lui étaient communiquées par la France. Si les ch'constances permettaient d'obtenu' dès maintenant les résultats en vue desquels la guerre avait été entreprise, l'Angleterre pouvait-eUe s'opposer à ce qu'on le tentât? EUe se résigna donc à reconnaître que « l'inébranlable résolution des deux cabinets d'obtenu' par la guerre une paix qui répondît au but de cette guerre n'excluait ni l'examen, ni l'acceptation des conditions qui réaliseraient dès aujourd'hui l'objet de leur alliance ». En ce qui concerne ces conditions, eUe se borna à déclarer « dignes d'être sérieusement examinées » celles qui lui étaient soumises par la France et exigea d'ores et déjà l'adjonction d'une clause aggravante : c'est que les puissances belligérantes se réserveraient le droit de produire, au cours des négociations de paix, des conditions particulières, en sus des quatre garanties. Avec l'adjonction déjà due à l'initiative de l'Autriche, ceUe-ci portait à deux le nombre des clauses aggravantes introduites dans le texte primitif de ces garanties ; et la dernière, par son caractère vague, était susceptible des interprétations les plus malveillantes. On voit donc que la Russie allait avoir à se prononcer sur des conditions singulièrement plus onéreuses que lors des conférences de Vienne. Dans l'espoh* d'en finir plus tôt, le gouvernement français n'hésita pas cependant à admettre la prétention du cabùiet britannique.

Les 24 et 25 octobre, Bourqueney retourna voir Hiibner. Conformément à une entente établie entre Paris et Londres, H devait proposer

à Buol de débattre avec lui les conditions de paix sur lesquelles les gouvernements français et anglais s'étaient sommairement rais d'accord. L'Autriche, espérait-il, s'engagerait sur la base de ces conditions, jusques et y compris le rappel de sa mission à Saint-Pétersbourg. Hiibner restait toujours moins optimiste que son collègue français, dont il ne parvenait pas, d'aillem-s, à entamer la confiance.

La veille de son départ pour Vienne, le 29 octobre, Bourqueney vint prendre congé du ministre d'Autriche à Paris. « Si nous acceptons les idées très modérées dont il est porteur, écrivit celui-ci dans son journal à la suite de cet entretien, ce sera l'union avec la France et l'Angleterre pour la paix et pom* la guerre. Sinon, on déclarera le traité de décembre nul et non avenu, et ce sera l'isolement de l'Autriche. » Le même jour Hiibner adressa à Buol une dépêche officielle, dans laquelle il résumait ainsi la situation : « Le baron de Bom-queney a beaucoup vu l'empereur Napoléon et semble fort instruit des dispositions de son maître. J'ai le pressentiment que la fin de la crise approche, cette crise qui a commencé par le rejet de nos propositions, et qui se terminera par une entente parfaite, claii-e et sincère, ou par un refroidissement et une sépai-ation. » Le lendemain, le baron de Bonrqueney quitta Paris pour retourner à son poste.

Cette négociation était donc assez avancée et déjà en très bonne voie quand le gouvernement français fut l'objet d'ouvertm-es tendant à une entente directe entre le gouvernement russe et M.

Nombre de personnages politiques en Europe n'attendaient que les premiers symptômes de dispositions favorables de part et d'autre, pour s'entremettre entre la France et la Russie et faciliter lem- rapprochement. Ce rôle d'intermédiaii-e officieux tentait particulièrement les gouvernements des États secondaires d'Allemagne. A la tête du cabinet de Dresde se trouvait alors un homme qui a, depuis, donné sa mesm-e sur une scène plus en vue et se sentait à l'étroit dans ses attributions de premier mmistre saxon : M. de Beust aspirait à jouer un rôle dans la politique em'opéenne. Le premier mmistre de Bavière, M. von der Pfordten, était atteint de la même ambition. Le représentant du roi de Ba^dère à Samt-Pétersbourg, le comte de Bray, avait été chargé, pendant la guerre, des intérêts français en Russie, comme celui du roi de Saxe à Paris, M. de Seebach, des intérêts russes en France.

Les deux premiers ministres bavarois et saxon avaient donc les mêmes titres à élever la voix dans le débat et les mêmes facilités pour se faire entendre : tous deux vh-ent dans les cù-constances une occasion de

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grandir leur situation personnelle, en offrant leurs ser^dces à la France et à la Kussie. Us avaient déjà la quasi-certitude de les voir acceptés à Saint-Pétersbourg; lorsqu'ils apprirent, par les rapports de leurs représentants à Paris, que Napoléon III commençait à montrer moins d'enthousiasme pour la guerre, ils n'hésitèrent plus à se présenter.

Dans le courant d'octobre, ]\OI. de Beust et von der Pfordten se ren- |^ dirent à Paris sous le prétexte apparent de visiter l'Exposition universelle, en réalité pour se rendre compte par eux-mêmes des dispositions du gouvernement français. L'accueil que lem* firent l'empereur et le comte Walewski facilita beaucoup l'accomplissement de leur tâche. Napoléon III saisit, non sans habileté, l'occasion de se ménager dans la personne des premiers ministres allemands, non seulement deux iiiterraédiah'es, mais deux avocats auprès de la corn* de Ptussie, en flattant leur vanité et en augmentant leur importance à lem's propres yeux. Il les reçut donc en hôtes de marque, leur accorda des audiences, leur fit des confidences. Ils eurent de longs entretiens politiques avec Walewski, on leur fit voir la situation telle qu'on désh-ait qu'ils la décrivissent à Saint- Pétersbom-g ; car, sans les charger expressément d'aucune mission, on leur laissa clairement comprendre qu'on les verrait sans regret se faire, auprès de la Russie, les interprètes de ce qu'ils avaient vu et entendu. Ils n'en demandaient pas davantage et regagnèrent leiu"s capitales, enchantés de l'accueil qu'ils avaient reçu, conquis par le charme de l'emperem", par l'affabilité de son ministre, mais surtout imbus de leur importance et de celle de la mission cju'ils s'étaient arrogée.

En quoi consistait exactement cette mission? A amener le gouverne- , ment russe à faire des propositions de paix, en lui représentant la France / comme actuellement désh'euse de s'entendre avec lui, mais d'autant ^ plus décidée à pousser la guerre avec une extrême vigueur, si la paix n'était pas conclue avant le printemps suivant. « M. de Beust, écrivait au comte Walewski le ministre de France à Dresde (1), est revenu de Paris tout à fait converti... Il n'a pas cherché à dissimuler son enthousiasme pour la personne de notre auguste souverain. Il l'a proclamé très haut ei en le motivant. Sa conviction est que Sa Majesté Impériale, sans se laisser entraîner par les incessants triomphes de ses armes, veut franchement la paix; que son gouvernement et la France la veulent avec lui... M. de Beust pense qu'on doit em^aloyer l'hiver à amener la Russie / à fake des propositions de paix, parce que, le printemps arrivé, la France ' '

(1) M. Fortli -Rouen, 19 novembre 1855.

est résolue à pousser la guerre avec une extrême vigueur et à mettre en ligne des forces considérables. JQ est surtout revenu très flatté de la bonne opinion que l'on a de lui à Paris et de l'importance qu'on lui suppose en Allemagne et, tout en niant avec modestie la portée de cette importance, il consent cependant à l'employer pour amener la Kussie à demander la paix, et il croit que personne en Allemagne, par ses relations avec la Russie, par sa conduite toujours franche et loyale vis-à-vis du cabinet de Saint-Pétersbourg pendant le conflit oriental, n'est plus propre que lui à accomplir heureusement cette mission qu'A, s'est donnée ou qu'il a acceptée... M.- de Beust n'a pas la prétention de servù- d'intermédiaire entre les belligérants ; il croit qu'à Paris comme à Saint-Pétersbourg on a le désir de s'entendre directement : mais il est disposé à aider de tous ses moyens pour atteindi-e ce but. » j A peine Beust était-il de retour à Dresde que le ministre de Russie '' près la cour de Saxe, M. Schroeder, vint le trouver et lui demanda de lui faire part très franchement de ce qu'il avait vu à Paris et des idées qu'il en rapportait. Le premier ministre saxon répondit « que le moment était venu ou jamais pom* la Russie de traiter de la paix, qu'il était urgent qu'elle se prononçât, mais de manière à ne laisser aucun doute sur ses intentions et que, quant à trouver un allié en Allemagne, il était nécessaire de ne conserver aucune illusion à ce sujet ». Ce qu'il dit au ministre de Russie à Dresde, Beust l'écrivit et le fit écrire à Saint- Pétersbourg et le répéta aux nombreux agents russes qui circulaient alors en Allemagne.

Quant à von der Pfordten, U trouva à Munich le comte de Bray, ministre de Bavière à Saint-Pétersbourg, qui se préparait à rejoindre son poste, après un congé de quelques mois. Ce fut pour lui l'occasion d'adresser au gouvernement russe, par l'intermédiahe de ce diplomate, les conseils qui lui avaient été inspirés par sou récent séjour à Paris. « Je me suis inspiré, dit M. von der Pfordten à notre ministre à Munich (1), des paroles qu'il m'a été permis de recueUlk de la bouche même de votre empereur et des entretiens que M. le comte Walewski m'a fait l'honneur de m'accorder. Je ne crois pas avoir abusé de la confiance dont ils m'ont honoré tous deux, car tout ce que j'ai vu et entendu récemment à Paris ne tend qu'à relever la puissance et la modération de l'emperem*. »

La communication que le comte de Bray fut chargé de faire à Saint-

(1) H. de Mène val, 18 novembre 1855.

Pétersbourg peut se résumer ainsi : « Le renouvellement de la guerre au printemps entraînera nécessairement dans l'attitude et la politique des puissances européennes des changements qui ne seront certainement pas favorables aux intérêts de la Russie ; il sera bien difficile à l'Autriche de se soustraire aux conséquences de l'alliance qu'elle a contractée le 2 décembre et, dans ce cas, le cabinet de Munich ne peut s'empêcher de déclarer nettement que ses traditions, ses intérêts et ses devoirs l'appelleront iné\dtablement dans le camp de l'Autriche, » Ce langage était plus comminatoire que celui de Beust. Celui-ci s'était contenté de mettre la Russie en garde contre l'espérance de trouver des alliés en Allemagne. Von der Pfordten lui laissait entendre qu'elle pourrait bien y trouver des ennemis. Il avait confiance dans l'influence de ses conseils sur les résolutions du gouvernement russe : « S'il m'est permis, disait-il à M. de Méneval (1), de juger des dispositions de l'empereur Alexandre par le langage de son ministre à Munich et par les informations qui me parviennent de Pétersbourg, je ne suis pas sans espérance que la Russie se décidera à la démarche dont vous faites la condition préalable de toute négociation. »

Les lauriers de ]\IM. de Beust et von der Pfordten empêchaient tous les premiers ministres allemands de dormii*. Un nouveau ministre des affaires étrangères, le baron de Hiigel, venait précisément d'arriver au pouvoir en Wurtemberg. En se rendant de Vienne, où il représentait son souverain, à Stuttgart, M. de Hiigel passa par Dresde. Il y reçut les confidences de Beust, qui parut attendre de lui une utile collaboration. Son premier soin fut en effet de la promettre à notre ministre à Stuttgart (2), aussitôt qu'il entra en rapports avec lui. « Si notre rôle, lui dit-il, n'est pas de th'er le canon contre les Russes, nous devons du moins peser sur eux de toute la force de notre avis et de nos remontrances, pour les amener à rendre la paix possible par des concessions raisonnables. Je sais que M. de Beust fait aujourd'hui dans ce sens des démarches très énergiques... Je vous promets de ne pas être moins pressant ni moins actif. » Les liens de famille qui unissaient la cour de Wurtemberg à celle de Russie permettaient d'espérer quelque influence de ses conseils amicaux. S'il fallait en croire Hiigel, la princesse royale, sœur d'Alexandre II, et la légation de Russie à Stuttgart n'eussent pas caché leurs espérances de voh- pe terminer cette guerre et la joie qu'elles en ressentaient.

(1) Min'stre de France à Munich.

(2) Le marquis de Ferrière, novembre 1855.

De Dresde, de Munich et de Stuttgart arrivèrent donc à Saint-Pétersbourg, vers la fin de novembre 1855, des avis informant le gouvernement russe des dispositions pacifiques de la France et l'engageant vivement à en profiter pour s'entendre avec elle sur les conditions de la paix.

Ces a\is ne firent que confirmer ce que Nessebode savait déjà.

Dès le mois d'octobre, il avait été prévenu par la cour de Prusse de l'évolution qui s'était accomplie à Paris et dont eUe avait saisi les premiers symptômes. M. de Malaret, chargé d'affaires de France à Berlin, avait en effet demandé « avec une certaine \àvacité » au baron de Manteuffel « s'il n'avait pas reçu de Saint-Pétersbourg quelques ouvertures de conciliation, ajoutant qu'il serait regrettable que personne ne voulût fake le premier pas ».

Manteuffel se borna à répondre que, si quelqu'un pouvait prendre cette initiative, ce n'était pas la Russie sous le coup d'un échec, mais bien la France qui venait de remporter un succès décisif. Il s'empressa cependant de mettre le cabinet de Saint-Pétersbourg au courant de cette conversation. Toujours prêt à rendre service à son neveu, le roi de Prusse renvoya à Paris le comte de Hatzfeld, avec mission de pressentir adroitement Napoléon III au sujet d'un accord avec la Russie.

Presque en même temps arrivèrent à Samt-Pétersbourg des témoignages plus explicites et plus précis des tendances pacifiques de la France. Ils provenaient de Paris même et émanaient d'un personnage politique français placé par sa situation très près du trône, plus près encore par sa naissance : le comte de Morny.

Préoccupé de l'avenh* d'une dynastie qu'il avait tant contribué à ramener, Morny voyait l'empereur approcher d'un tournant décisif de sa politique. La guerre de Crimée n'était, dans le programme général de l'emphe, qu'un brillant prologue, dont les circonstances avaient en grande partie fourni le thème. Le corps du programme, Morny le connaissait et le redoutait avec juste raison. Mais voici que l'occasion s'offrait de modifier, dans un sens très heureux pour la France, le corps même du programme, et cette occasion, c'est le prologue lui-même qui l'avait fait naître. Les cù'constances de la lutte entre la France et la Russie avaient été telles qu'elles n'interdisaient pas l'espoir de fonder, sur la paix prochaine, une étroite et solide alliance entre les deux pays. Et une fois cette alliance conclue, c'était une ère de politique conservatrice qui s'ou\Tait devant Napoléon III, au lieu de la politique d'aventures qu'il rêvait de poursuivre, avec l'appui de l'Angleterre et du Piémont. Voilà pourquoi Morny tenait tant à procm'er au jeune empire

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français les bienfaits de ralliance russe. Mais pour que ce rêve fût réalisable, il fallait que la paix fût rétablie entre les deux gouvernements pendant que leurs sentiments se prêtaient encore à la conclusion d'une alliance et avant que de nouveaux désastres eussent mis entre eux Tobstacle d'une haine implacable.

Tel était le désir de Morny de voir s'accomplir ce rapprochement qu'il n'avait pas hésité à entrer, sous sa propre responsabilité, par une voie détournée, en correspondance secrète avec le prince Alexandre Gortchakoff.

Les honneurs et les soucis de son rang n'empêchaient pas Morny de consacrer une partie de son temps aux affaires, où il conservait quelques intérêts et beaucoup de relations. C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de rencontrer à l'hôtel du Crédit mobilier, dirigé par les frères Péreire, un homme d'affaires autrichien, le baron Eskeles, chef de l'une des principales maisons de banque de Vienne. Ce financier faisait de fréquents séjours à Paris depuis que les chemins de fer autrichiens, rachetés avec le concours du Crédit mobilier, avaient été constitués en société privée d'exploitation, dont lui-même et un autre banquier viennois, le baron Sina, avaient été choisis pour administrateurs. Ce sont ces deux hommes d'affaires qui servirent d'intermédiaires à la correspondance secrète de Morny et de Gortchakoff. Toutes les communications d'ordre confidentiel émanant de Morny sont adressées, soit à Eskeles directement s'il est à Vienne, soit, par son entremise, à Sina, si Eskeles est à Paris. Elles sont contenues, pour égarer les soupçons, dans des enveloppes à en-tête commercial. Eskeles ou, à son défaut, Sina transmettent à Morny les réponses de Gortchakoff, quelquefois désigné, pour plus de sûreté, sous le nom de M. Dupuis (1).

A qui appartient l'initiative de cette mystérieuse correspondance? n semble que ce soit à Gortchakoff et que les premières ouvertures soient venues de lui, par le canal de Sina et d'Eskeles. Kien de plus naturel en tout cas, de la part du ministre de Russie à Vienne, que de songer à Morny, pour faciliter un rapprochement entre son pays et la France. Ce n'est pas la première fois que Morny intervenait officieusement dans les relations politiques des deux cabinets. Avant la guerre, il s'était déjà employé à empêcher une rupture, et ses efforts, connus de Nesselrode, lui avaient valu les remerciements du chancelier de Russie. Aussi est-ce avec empressement qu'il devait consentir à mettre une fois de

(1) Cf. Germain Bapst, le Maréchal Canroleii, t. III, Paris, Pion, 1904, et Revue Bleue des 6, 13 eb 20 décembre 1902.

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plus son influence au service de la paix et travailler à faire cesser la guerre qu'il n'avait pu prévenir.

Sa correspondance avec Gortchakofi commence au mois de novembre 1855 pour ne finir qu'à la veille même des préliminaires de paix, dans les derniers jours de décembre de la même année. Le but de Morny, la pensée qui inspire toutes ses lettres (1), est de convertir le gouvernement russe aux conditions que les puissances alliées mettent au rétablissement de la paix, de le déterminer aux concessions moyennant lesquelles la paix est possible. Ces conditions peuvent-elles être, après la prise de Sébastopol, moins rigoureuses qu'elles ne l'étaient avant? C'est déjà beaucoup qu'elles ne soient point aggravées. La limitation des forces russes dans la mer Noire ou, à la rigueur, la neutralité de cette mer, voilà donc à quoi devait se résigner la Eussie. Amener l'Angleterre à se contenter de cela sera déjà difficile ; faire la paix sans cela est absolument impossible. Que Gortcliakoff renonce une fois pour toutes à l'espoir de séparer la France de l'Angleterre : l'empereur Napoléon « est le plus honnête des hommes et le plus fidèle des alliés w. Qu'il ne s'imagine pas non plus que la France est hors d'état de continuer la guerre : quiconque a parcouru le pays récemment peut attester que jamais le travail n'a été plus actif, la population plus tranquille, les revenus publics plus élevés. Ainsi, pas de paix possil)le en dehors des conditions d'ores et déjà stipulées. Ces conditions sont-elles donc si humiliantes ou si onéreuses que la Eussie ne puisse pas y souscrire? Sans doute si l'empereur Alexandre était François I^r, il n'y souscrirait pas ; mais s'il était Charles- Quint, il les accepterait. Ce n'est pas la première fois qu'une clause limitant les droits d'une puissance est introduite dans un traité : combien de temps les stipulations de ce genre ont-elles été rigoureusement observées? Au bout de quelques années, les intérêts se sont déplacés, les haines se sont éteintes et la puissance vaincue a repris la plénitude de ses droits. « Souvent même, c'est la nation qui a imposé la condition de la Ihnitation des forces qui est la première à en demander la violation. » Que la Eussie ne s'alarme donc pas plus que de raison du sacrifice exigé d'elle : avant peu de temps, la France et l'Angleterre « seront bien étonnées du peu de souci qu'elles en prendront l'une ou l'autre». Qu'est-ce qu'une piqûre d'amour-propre, en regard des bienfaits de la paix? Or, les deux puissances auxquelles la paix profitera le plus sont précisément

(1) Les lettres de Morny à Gorfchakoff ont été publiées en tête de l'ouvrage intitidé : Extrait des Mémoires du duc de Morny ; Une amlassade en Russie. Paris, OUend)rf, 1892.

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la France et la Russie. De la guerre qui les a mises aux prises, il ne restera pour elles « qu'un sentiment d'estime réciproque fondé sur le souvenir d'une attaque formidable et d'une héroïque défense ».

Cette argumentation était bien faite pour convertir à la paix le prince j^ Gortchakoff. Laisser entendre à ce diplomate que l'engagement demandé à son pays pourrait bien être h cour^ terme et que la proposition de l'abroger pourrait, un jour, émaner deîaTrance elle-même, était-il un meilleur moyen de faire taire sa répugnance? Aussi Gortchakoff se montre-t-il satisfait des épanchements de Morny, surtout de « ce qu'il croit lire en blanc entre les lignes ». Ce qu'il croit y lire, c'est « qu'une bonne / entente entre les deux pays est pour tous deux une politique normale ; en L d'autres termes, qu'il s'agit pour les deux puissances de traverser avec ( honneur un mauvais défilé et, lorsqu'elles l'auront derrière elles, de se donner une forte et loyale étreinte ». E ne veut pas demeurer en reste de fi-anchise ; aux épanchements de Morny, il répondra par des épanchements semblables. Lui aussi ne désh-e rien tant qu'une paix prompte et honorable ; lui aussi pense qu'une alliance est dans les intérêts de la France et de la Russie et que le régime actuel, dans les deux pays, offre, sous ce rapport, plus de facilité et de garantie. L'impression d'Eskeles est qu'il déguise mal ses « sympathies napoléoniennes » et qu'un rapprochement franco-russe est son idée fondamentale en politique.

Que faut-il penser de ces protestations? Il ne faut sans doute pas les accepter comme paroles d'Ëvangile. Mais ce qui est certain, c'est que Gortchakoff a accueilli les ouvertures de Morny avec l'attention qu'elles méritaient. Il eût désiré se rencontrer avec le comte dans quelque ville d'Allemagne ; à défaut de cette entrevue, difficile à combiner, il insiste pour que Bourqueney soit autorisé à avoir avec lui un entretien direct et particulier. La rencontre aura lieu où Bourqueney voudra : chez lui, chez Gortchakoff, ou à la promenade. Il est manifeste que le prince craint qu'on ne s'entende entre Paris et Vienne sur les conditions de la paix, n transmet sans délai à Saint-Pétersbourg les notes de la main de Morny et les copies de ses propres réponses. Il no néglige rien pour que ces réponses soient la traduction exacte de sa pensée et en dicte quelquefois le contenu au baron Eskeles.

n ne dépendit pas de Gortchakoff qu'il ne vînt à bout de cette difficile négociation avec l'homme vers lequel l'entraînait, comme il le disait, un courant magnétique.

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