‹ Alexandre II, Gortchakoff et Napoléon IIIChapitre 5 sur 47 · LE PROTOCOLE DU 14 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE PROTOCOLE DU 14 NOVEMBRE

Nesselrode se décide à faire le premier pas et à pressentir la France sur ses conditions de paix. — M. de Seebach intermédiaire officieux. — Napoléon III accepte la conversation. — Pourparlers de Seebach avec Walewsld. — Momy continue sa correspondance secrète avec Gortchakoff. — Nesselrode incline à accepter les conditions à lui transmises par ces deux voies. — Alexandre II élève des objections. — Accueil reçu à Pétersbourg par les communications des premiers ministres allemands. — Progrès de la négociation entre Paris et Vienne. — Protocole du 14 novembre. — Le gonveniement autricliien définit minutieusement ses obliga tions. — L'Angleterre est invitée à adhérer au protocole. — La Russie soupçonne l'accord franco-autrichien. — Napoléon III prolonge la négociation directe avec la Russie jusqu'au moment où l'accord définitif est établi entre Londres, Vienne et Paris. — ]\Iission de Valentin Esterhazy à Pétersbourg. — Déclarations de Buol à Gortchakoff. — Conversation de Napoléon III avec Seebach.

Depuis la prise de Sébastopol, Nesselrode s'était tenu sur l'expectative, suivant attentivement la situation, mais s'abstenant d'y intervenir'. Quand, de Berlin d'abord, de Paris ensuite, de Munich et de Stuttgart enfin lui par^inrent les symptômes de dispositions plus favorables de la part de Napoléon III, il se décida à faire un pas. Il s'était convaincu de cette vérité « que l'initiative d'ouvertures formelles devait venir de la Russie, la France étant liée à l'Angleterre, qui ne voulait pas entendre parler de paix ». Pour justifier ses espérances dans le succès d'une entente directe, il se disait, non sans raison, qu'à Paris comme à Pétersbourg, « on était fatigué de l'ingérence de l'Autriche, et qu'on serait charmé do s'en passer en transportant ailleurs le centre des négociations (1) ».

Bien des incertitudes subsistaient encore sur la nature et l'importance des prétentions que la France se proposait d'élever. Pour les dissiper, Nesselrode choisit les voies de la diplomatie secrète. « La tâche de résoudi'e ces questions n'appartenait pas, pensait-il, à la diplomatie officielle. Elle eût rencontré sur sa route trop d'engagements formels, qui eussent entravé la liberté d'action des cabinets. C'est donc en dehors

(1) Cf. ouvrage anonyme de Jomini.

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de la diplomatie et dans des voies confidentielles qu'on pouvait espérer de développer les germes d'une entente. » Ces voies confide7itielles étaient toutes tracées : l'une venait de s'ouvrir, grâce à l'initiative du comte de Morny ; l'autre était celle dont Napoléon III et Nesselrode lui-même avaient déjà usé pour correspondre, après la moit de Nicolas P^.

M. de Seebach était toujours prêt à servir- aux deux gouvernements d'intermédiaire officieux et l'attitude que venait de prendre la cour do Saxe le rendait d'autant plus apte à remplir ce rôle. Il fut invité par son beau-frère, le comte de Nessekode, à entrer en pourparlers confidentiels avec le comte Walewski, sur les conditions éventuelles de la paix. Bien qu'il ITit déjà eu négociation avec l'Autriche sur le même objet et qu'un accord prochain parût probable, Napoléon III n'hésita pas à accepter la conversation à laquelle le conviait Nesselrode. Peut-être, comme le pensait ce dernier, n'eût-il pas été fâché de substituer à l'ingérence de l'Autriche une entente directe avec la Kussie. Peut-être se dit-il qu'après tout deux ressources valaient mieux qu'une et que, l'une venant à lui manquer, il lui resterait toujours l'autre. Toujours est-il que deux négociations parallèles se trouvèrent, de ce fait, engagées, la première entre la France et l'Autriche, sur les conditions d'un ultimatum à poser au gouvernement russe, la seconde entre la France et la Russie, en vue d'une entente sm* ces mêmes conditions.

Les pourparlers qui s'ouvrirent entre M. de Seebach et le comte Walewski ne mirent pas fin hnmédiate à la correspondance secrète entretenue par le prince Gortchakoff et le comte de Morny : en sorte que l'échange de vues qui s'établit entre Paris et Pétersbomg se poursuivit sùnultanément au moyen de deux négociations. La première présentait toutes les garanties possibles d'autorité et de véracité : elle se traitait par correspondance et les lettres que Walewski adi'essait à Seebach passaient, avant de lui être envoyées, sous les yeux de Napoléon III. La seconde avait un caractère moins officiel et, par cela même, une autorité plus contestable, mais un intérêt propre et une utilité pailiculière : ce que ne pouvait écrii'e le ministre des affakes étrangères, Morny n'avait pas les mêmes raisons pour le tahe et sa correspondance pouvait, dans certams cas, servk de complément et de commentaire à la première.

« Le cabinet français, écrit Jomini, n'entra qu'avec une certaine timidité dans cette voie pacifique. » Il ne voiûut pas marquer un empressement qui pût être mterprété comme im aveu do faiblesse. Ses premières communications furent calculées de manière à témoigner à la Russie

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un sincère désii- de rapprochement, mais à ne lui laisser en même temps aucune illusion sm* la solidité de l'alliance anglo-française, ni sur la puissance de ses moyens. Walewski prit bien soin d'établir que les circonstances faisaient de la paix un mérite pom- la France, mais non une nécessité. Ce n'était donc pas à eUe, mais bien à la Russie qu'il appartenait de formuler des propositions de paix. Il fallait que ces propositions fussent satisfaisantes, explicites et pratiques, et tinssent compte de l'état des choses, afin de permettre au gouvernement français de vaincre l'opposition qu'U prévoyait de la part du cabinet de Londres. Walewski indiquait, en termes généraux, la nature de ces propositions. La plus importante restait toujours celle qu'on appelait comamment a la troisième garantie ». Le ministre français donnait le choix à la Russie entre deux solutions : limitation des forces navales russes dans la mer Koù-e par une entente dh'ecte avec la Porte, ou neutralisation de la mer Isoii-e. Il ne cachait pas sa préférence pour la première, « plus sùnple et allant di"oit au but ». Toutefois, si la dignité du gouvernement russe lui défendait de l'accepter, la deuxième étabhiait entre la Turquie et lui une certaine égalité, en lui laissant le di'oit d'avoh des vaisseaux de guerre dans la mer d'Azoff, comme les Tmcs pourraient en avoh dans la mer de Marmara.

Morny offrait, comme Walewski, le choix à la Russie entre la limitation et la neutralisation. Mais pour converth son correspondant à l'une de ces deux solutions, il se montrait plus exphcite. Il hasardait des allusions au caractère précahe de telles stipulations et observait que souvent la nation elle-même qui a imposé à l'autre une condition limitative de ses di'oits est la première à en réclamer l'abrogation. Ce cas pouvait bien se présenter entre deux puissances qui, avant même d'avoir déposé les armes et encore dans l'ardeur de la lutte, se sentaient dépomvues l'une pour l'autre de toute animosité et portées l'une vers l'autre par une sympathie instinctive. Morny insistait sur ces sentiments, présages d'une entente futm'e dont il ne parlait pas, mais dont le désir perçait à travers les lignes de ses lettres.

Nesseh'ode inclinait à accepter sans plus tai'der ces conditions, les plus favorables que la Russie pût espérer obtenir. Il considérait comme un avantage inappréciable le fait de détacher la France de ses aUiés, de l'Autriche, et de régler les conditions de la paix par une entente directe avec elle. Ce résultat lui semblait de nature à compenser en partie les sacrifices au prix desquels la paix serait achetée. « L'occasion, écrit Jommi, demandait à être saisie au vol. »

Au moment où ces propositions parvinrent à Pétersbourg, Alexandre II se trouvait à Nicolaïeff. La cliaucellerie insista très vivement auprès de lui poiu: qu'il y donnât son assentiment. Elle fit valoir la modération du gouvernement français, qui s'en tenait aux quatre points, malgré son récent succès ; l'intérêt qu'il y avait à prévenir une intervention imminente de l' Autriche. Elle ne savait pas dii'e si juste. Alexandre II laissa échapper l'occasion. « Sa Majesté, écrit Jomini, s'était imprégnée du sentiment de notre honneur militahe en séjournant au miUeu de ses armées. » Au lieu de se décider sur l'heure, comme le lui demandait Nessekode, il remit la décision à son retom de Nicolaïeff.

Rentré à Sahit-Pétersbom-g, le tsar chargea Nesselrode de transmettre à Walewski une réponse qui, sans repousser formellement les conditions françaises, était cependant loin d'être une acceptation pm:e et sùnple. Elle excluait la hmitation des forces, comme humiliante, et soulevait des objections contre la neutraUsation de la mer Noù-e, principe d'une application difficile et qui demandait à être précisé. Pour ne pas nuke à la négociation que poui'suivait à Paris le baron de Seebach, Gortchakoff fut mvité à suspendi-e sa correspondance secrète avec Morny. Ce dernier avait offert de se rencontrer avec Gortchakoff soit à Dresde, soit à Vienne même. Il ne put pas profiter de cette proposition, dont il y avait cependant, poiu: la Russie, beaucoup à espérer.

Les conseils pacifiques des mmistres de Saxe, de Bavière et de Wm'temberg n'avaient pas rencontré auprès d'Alexandre II un accueil plus favorable. Les diplomates allemands avaient, en rentrant à leur poste, trouvé le nombre des partisans de la paix considérablement accru. Nesselrode lui-même ne leur avait pas caché l'approbation que lem's observations et leurs conseils rencontraient de sa part. Mais l'acte qu'ils demandaient à l'empereur Alexandi-e répugnait extrêmement à son amour-propre, et il ne voulait pas encore s'y résigner. « Espérons que l'hiver sera comme la nuit et qu'il portera conseil », avait dit Nessebode au comte de Bray. L'msuccès de leur démarche amena natm-ellement les mmistres allemands à renouveler lems conseils, en les accentuant. M. von der Pfordten se montrait particuUèrement mécontent et se proposait de tenu- au ministre de Russie à Munich le langage suivant (1) : « Le roi de Bavière a donné depuis plus de deux ans au cabinet de Sahit- Pétersbourg assez de témoignages de son bon vouloh: et de sa déférence pour avok le di'oit de penser qu'il voudra bien à son tour avoh- quelque

(ij Méneval, 13 décembre 1855.

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égard pour les vœux et pour les intérêts de rAUemagne. Si l'empereur Alexandre persistait dans le refus qu'il vient d'opposer à nos instances, si sa politique continuait à s'inspùer exclusivement de passions ou de calculs égoïstes, U nous indiquerait lui-même la voie que nous aurions à suivr-e et nous aflTancliù-ait des égards que nous ont longtemps commandés les services et la mémoire de l'emperem* JNicolas. »

Beust ne se laissa arrêter, lui aussi, ni i)ar le contraste d'un tel langage avec son attitude passée, ni par les railleries et les reproches que lui attirait ce contraste. « On m'accuse d'inconséquence, disait-il à notre ministre (1) ; mais je ne mérite pas ce reproche. J'ai, il est vrai, été autrefois de ra\is qu'une puissance aussi grande que la Russie ne pouvait se soumettre avant d'avon tenté la fortune des armes. Mais, alors comme aujourd'hui, j'entendais que, si la chance se prononçiiit contre la Russie, elle amait à faire à ses adversaires la concession légitime résiûtant de leur succès. La victohe a prononcé. Il faut tenh compte des faits accom- 2)lis. »

Cette attitude nouvelle des petites puissances germaniques taspira assez d'inquiétudes à la Russie et aux rares amis qu'elle conservait en Allemagne, pom- que la Prusse entreprît d'y remédier. Dans la première quinzaine de décembre 1855, M. de Bismarck se rendit à Munich, Dresde et Stuttgart, L'objet avoué de sa mission était de régler certaines affakes commerciales en discussion entre l'Autriche et les États du Zollverein. En réahté, il avait été chargé par le roi Frédéric-GuiUaLmie de détruhe, dans l'esprit de von der Pfordten, de Beust et de Hiigel, l'mipression rapportée par les deux premiers de lem* voyage à Paris et par le troisième de sou séjour à Dresde. Bismarck eut de lougs entretiens avec les trois ministres. Il regagna Francfort, sans avoù' réussi à modifier leurs dispositions (2).

Tandis que les pourparlers officieux poursuivis en vue d'une entente directe entre la France et la Russie subissaient les retards imposés par les hésitations et les lenteurs d'Alexandi'e II, la négociation engagée entre Paris et Vienne avançait au contrahe rapidement. Aussitôt de retour à son poste, Bourqueney reprit avec Buol la conversation commencée avant son départ pour Paris, sur les conditions de la paix f utiu"e. Le ministre autrichien fit quelque difficulté à admettre la prétention, élevée par le gouvernement anglais, d'autoriser les puissances belligérantes à produhe des « conditions particulières » en sus des quatre

(1) Forch-llouen, 14 décembre 1855.

(2) Ferrière, 22 décembre 1855.

garanties. Du moins voidut-il obteuii* Tassui-ance que ces conditions n'offi-ii-aient pas un obstacle insurmontable au rétablissement de la paix, et, sous réserve de cet espoir, il consentit à l'insertion de la clause dans le projet d'ultimatum. Ce projet fut adressé, avec un rapport rendant compte des négociations, à l'emperem' François-Joseph, qui se trouvait dors à Trieste. Les deux négociateurs n'attendaient plus que la réponse télégraphique de l'empereur pour procéder au paraphe do l'ultimatum et du mémorandum résumant la substance des pom-parlers qui en avaient précédé la rédaction. François-Joseph, abrégeant le temps présumé de son séjour à Trieste, rentra le 13 novembre dans sa capitale. Inmiédiatement appelé à la Hoiburg, Buol remit à l'empereur le texte sur lequel l'accord s'était étabU. L'empereur l'examma scrupuleusement et se réserva encore vmgt-quatre heures de réflexion avant d'autoriser son ministre à procéder aux dernières formahtés. Le 14 novembre au matm, Buol annonça au ministre de France que François- Joseph avait accepté le projet d'iiltmiatum, sous réserve de deux ou trois modifications de détail, contre lesquelles Bom-queney n'avait aucune objection. Dans l'après-midi du même jour, les deux négociateurs procédèrent au paraphe du document, qui fut inunédiatement expédié à Pai-is pour recevok l'approbation définitive du gouvernement français.

Au moment de pai'apher avec Bourqueney le protocole du 14 novembre 1855, Buol crut devok, afin d'éviter toute équivoque, compléter les dispositions écrites de cet acte en développant verbalement les obligations qui incomberaient à l'Autriche, dans le cas où la Russie rejetterait l'ulthnatum de cette puissance. Pour donner, de son côté, à ces définitions toute l'authenticité désu-able, Bom-queney les consigna textuellement dans une dépêche (1) qu'il communiqua à Buol, avant de l'expédier à Paris, en même temps que le protocole dont elle précisait le sens.

Après avoh rappelé les chconstances que nous venons de retracer, ce protocole définissait les conditions de l'ulthnatum que l'Autriche s'engageait à soumettre à la Russie. Ces conditions consistaient d'abord dans les quatre garanties ; la solution adoptée pour la troisième était la neutralisation de la mer Noire, où ne pom-raient être entretenus ni force navale, ni arsenal maritime, à l'exception de quelques bâtiments légers, destmés à la sm-veillance du commerce et des côtes et sur le nombre desquels les riverams devraient s'entendre, sous réserve de

(1) 1-4 novembre 1855.

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l'approbation des puissances. Venaient ensuite les deux clauses ajoutées, la première à la demande de l'Autriche, la seconde à la demande de l'Angleterre : cession à la Moldavie d'une partie de la Bessarabie, et droit réservé aux puissances belligérantes de présenter des conditions particulières, en sus des quatre garanties. A la suite de cet ultimatum, le protocole du 14 novembre déterminait la conduite que tiendrait l'Autriche en cas de refus de la part du gouvernement russe. La cour de Vienne accorderait à celle de Pétersbourg un délai de trois semaines pour fane connaître sa réponse. Ce délai expiré sans acceptation, il y aurait rupture des relations diplomatiques et retrait des deux missions. Le refus du cabinet de Pétersbourg attestant au monde que le rétablissement de la paix serait devenu impossible par la faute de la Russie, les puissances alliées se concerteraient sans retard sur les moyens de l'y contraindi-e, en s'assurant autant que possible le concours général de l'Europe. Au moment où l'iûthnatum serait transmis à Pétersbourg, la Prusse serait invitée par l'Autriche à en appuyer les conditions. Le degré d'appui que la cour de Berlin prêterait aux puissances alliées déciderait de la place qui lui serait attribuée dans les négociations générales. Un nouveau traité d'aUiance devait enfin, aux termes du protocole, être signé entre la France, la Grande-Bretagne et l'Autriche, pour garantir l'ùidépendance de l'emph-e ottoman et établir en casus ielli toute infraction de la Russie aux stipulations de la paix future.

Les explications verbales de Buol précisaient, en les développant, la partie des obligations assumées par l'Autriche. La rupture des relations diplomatiques devrait être « immédiate et complète » ; immédiate en ce qu'elle suivrait ifso facto le rejet de l'ultmiatum en tout ou en partiescomplète en ce qu'elle entraînerait le retrait en totalité des deux missions respectives. Cette rupture imphquerait l'adoption par l'Autriche de certames mesures défensives, mais non pas l'entrée immédiate de ses troupes en campagne. Buol repoussait en effet l'éventuaUté d'une déclaration de guerre, suivant immédiatement la rupture diplomatique avec la Russie : il se disait guidé en cela par l'mtérêt même de la cause commune. L'examen en commun des moyens propres à contraindre la Russie à la paix exclurait donc cette hypothèse, tout eu attribuant à l'Autriche une part effective et un rôle détermmé dans l'action générale. Les troupes autrichiennes maintiendraient l'occupation des Prùicipautés et assureraient de la même manière la défense effective de toute la frontière danubienne de l'emphe ottoman jusqu'à la mer. Les efforts combinés des trois cours alliées en vue de rallier à leur cause tous les États

eiu-opéeus étaient enfin considérés par Buol comme le moyen le plus efficace de hâter le rétablissement de la paix. « La Russie, persistant dans une aveugle résistance, devait être mise au ban de l'Eiu'ope. »

Bom-queney avait tenu le chai'gé d'affaires d'Angleterre, M. Elliot, « heure par hem*e au courant » des communications échangées entre Buol et lui. Le plus profond secret avait été observé au contraire sur toute cette négociation, à Fégard de Gortchakoff. « Jamais négociation, écrivait Boiu-queney (1), n'a été tenue plus secrète. Non seulement personne ne sait rien de ce qui s'est passé, mais tout le monde est convaincu que rien n'a pu se passer. Les Russes se reposent dans une quiétude diplomatique parfaite. Les entretiens du prince Gortchakoff avec le comte Buol ne roulent, depuis trois semaines, que sur des généralités sans applications, et, bien qu'il se dise toujours l'homme de la paix, il n'est pas encore sorti de sa bouche un mot qui révèle la résignation aux véritables sacrifices qui la rendraient possible. Toujours disposé aux illusions, il croit à la persistance de l'Autriche dans un rôle ambigu qui a compromis les relations du cabinet de Vienne avec la France et l'Angleterre. Quand la vérité sorth'a du nuage, pom* le prince Gortchakoff, ce sera la foudre. Espérons qu'à Pétersbom'g, ce sera la lumière. »

Tandis que les Russes se reposaient dans la quiétude diplomatique dont parle Bom'queney, le protocole du 14 novembre parvenait à Paris. Le mouvement pacifique que nous avons vu se dessiner après la prise de Sébastopol n'avait fait que s'accentuer et avait gagné progressivement la cour et le souverain lui-même. L'évolution qui s'était déclarée depuis quelque temps dans les dispositions de Napoléon III l'éloignait chaque jour de la guerre. « H y a huit jours, écrivait alors Thouvenel, l'empereur Napoléon disait à l'un de ses amis : « Je donnerais quatre « doigts de la main pom* signer la paix en ce moment. » C'est que le grand conseil en permanence aux Tuileries lui avait révélé les immenses difficultés de la prochaine campagne, dans une mer comme la Baltique, où l'on ne peut opérer que pendant trois mois, et sur des côtes hérissées de tant de défenses qu'U pai'aissait impossible de débarquer une armée quelque peu considérable. Les préparatifs en vue de cette campagne, les conférences entre généraux français et anglais n'en continuaient pas moins avec autant d'ardem* que si les vœux de l'empereur fussent restés les mêmes. En réaUté, la paix était son unique préoccupation. La diplomatie française poursuivait partout en Em'ope, à Copenhague,

(1) l-i novembre 1855.

à Stockholm, et jusqu'à Madrid, une véritable campagne d'embauchage, qui aboutit cui traité du 9/21 novembre entre la France et la Suède. Mais l'idée dh-ectrice de Napoléon III dans cette campagne diplomatique paraît avoir été bien moins de recruter de nouveaux alliés contre la Russie que de la forcer à la paix en faisant, pour ainsi dhe, le vide autour d'elle. Le 16 novembre 1855, en fermant l'Exposition universelle, l'empereur prononça un discours où l'on trouve l'écho de ces préoccupations ; d'abord l'assurance de dispositions bienveillantes : « La France n'a de haine contre personne ; » ensuite un appel à l'intervention des neutres : « Au milieu d'un grave conflit européen, l'indifférence est un mauvais calcul et le silence une en'em\ »

L'opinion, à l'époque, et les historiens, à sa suite, vk'ent dans ces paroles une nouvelle sommation à l'Autriche d'avok à sortu' de son abstention. Si l'on avait su que l'Autriche s'était, deux jours auparavant, engagée à en sortk et que Napoléon III était dès ce moment informé de sa résolution, on aurait remarqué surtout qu'il renonçait à l'idée d'une entente dii'ecte avec la Russie et revenait à celle d'une paix imposée par l'intervention de l'Autriche.

Cette puissance avait, depuis le début de la guerre, donné tant de preuves de son indécision et de son inconstance, qu'il faUait se hâter de profiter de ses bonnes dispositions. « L'Autriche, écrivait Bourqueney (1), vient de franclih- un abîme dont elle connaît, mais dont je ne voudrais pas lui voir, dans l'inaction, mesurer trop longtemps la profondem". » Le gouvernement français reconnut la justesse de cet avis et transmit, le 18 novembre, à son ambassadem- à Londi-es toute la dernière expédition de Bourqueney, eu prescrivant à Persigny de la placer sous les yeux de lord Clarendon. Il le chargea en même temps de donner au principal secrétaire d'État de la reine lecture d'une dépêche insistant très vivement en faveur de l'adoption du projet d'ultunatum rédigé à Vienne. Walewski commençait par faire ressortk l'avantage des solutions proposées pour chacune des quatre garanties. « Le problème de la troisième garantie résolu par la système auquel la Russie s'est montrée jusqu'à ce jour le plus contraire et dont le gouvernement britannique apprécie toute la portée, ainsi que nous-mêmes, permettrait certamement d'affirmer que la question qui a fait entreprendre la guerre est nettement résolue. » Le ministre de Napoléon III insistait ensuite pour décider le gouvernement britannique à accueillir les propositions de l'Autriche,

(1) 14 n vembro 1855.

sur ]e caractère à la fois avantageux et éphémère de Toccasion qui s'offrait aux puissances belligérantes. « L'empereur, écrivait-il, envisage l'offre qui nous est faite comme une chance heureuse et inespérée que nous devons saisir avec empressement, sans laisser le temps au cabinet de Vienne de revenir sur une ouvertm'e dont il n'a peut-être pas mesuré toute l'étendue, ni bien approfondi toutes les conséquences... L'opinion de Sa Majesté Lnpériale serait d'envoyer à Vienne une réponse prompte et l'empereur trouve que, dans ce but, aussi bien que pour ne pas nous lier d'une façon trop absolue au texte même des propositions de M. le comte Buol, il est désirable que nous acceptions l'offre du cabinet de Vienne, sans trop épiloguer sur le sens des mots et sans chercher à introduire des amendements ou des modifications dont la nécessité ne serait pas absolument démontrée (1). »

On fut loin d'être satisfait à Londres, en recevant communication du protocole du 14 novembre. La paix y était toujours vue d'un aussi mauvais œil et les circonstances qui pouvaient aider à la rétablir causaient en Angleterre un dépit à peine dissimulé. C'est ainsi que les tendances pacifiques de l'opinion et du gouvernement français étaient jugées avec une sévérité sans pareille. « La- passion de la paix, écrivait le prince Albert, a infesté le marché français, « (19 novembre 1855.) En donnant son assentiment au principe des pourparlers entre Paris et Vienne, le gouvernement anglais n'avait pas renoncé à l'espoir de les voir échouer. Et voici qu'ils venaient d'aboutir. Il fallut, une fois encore, faire contre mauvaise fortune bon cœur et approuver l'ultimatum sorti de ces pourpailers, en se bornant à soulever quelques nouvelles difficultés. Les ministres anglais adoptèrent donc le protocole du 14 novembre, après une délibération qui dura six heures. Mais ils réclamèrent trois modifications : le principe de la neutralisation serait étendu à la mer d'Azoff ; il ne serait pas conclu d'accord direct entre la Porte et la Russie, sur le nombre des bâtiments légers autorisés dans la; mer Noù'e ; le cabinet de Vienne serait informé des conditions particulières que les puissances occidentales se proposaient de présenter.

Pendant qu'une discussion s'engageait, sur ces trois points, entre Paris, Londres et Vienne, les Russes pénétrèrent enfin le mystère des pourparlers dont on leur avait caché l'existence avec tant de soin. Fort de cette révélation, Nesselrode s'en servit pour décider son maître à quelques sacrifices et imprimer plus d'activité à la négociation officieuse

(1) 1 ■^ novembre 1855.

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avec Walewski. Seebach fut autorisé à proposer : 1° que les détroits fussent déclarés fermés ; 2° qu'aucun pa\Tllon militaire ne fût admis dans la mer Noii-e, à l'exception des bâtiments de guerre des puissances riveraines ; 3° que le nombre de ces bâtiments fût réglé par une entente directe entre la Porte et la Russie.

Ces concessions étaient loin d'être suffisantes pour être considérées par la France comme pouvant servir de bases à des préliminaires de paix. Walewski ne pouvait, d'autre part, en refusant de discuter avec les Russes, leur donner la confirmation tacite des bruits qu'ils avaient recueillis au sujet d'une entente prochaine entre la France, rAutriche et l'Angleterre. Aussi, à partir de ce moment, l'attitude du gouvernement français trahit-elle un certain embaiTas qui résulte des deux négociations parallèles dans lesquelles il est engagé et entre lesquelles il lui va falloir opter. Comme terme de la première, Napoléon III entrevoit un rapprochement avec la Russie, qu'il désire sans doute, mais qui risque de compromettre gravement son alliance avec l'Angleterre ; la seconde le conduit à la paix, à des conditions plus onéreuses pour la Russie, et par conséquent moins favorables à un rapprochement avec elle, mais sans le séparer de l'Angleterre et en lui procurant l'alliance de l'Autriche. Entre ces deux solutions, Napoléon III a déjà dans son for intérieur opté pour la seconde ; il ne peut ni ne veut cependant le laisser voir, aussi longtemps que l'accord définitif entre Paris, Londres et Vienne ne sera pas un fait accompli ; de là une gêne, un embarras qui furent sensibles pour les Russes eux-mêmes.

Tout en agissant en favem* d'une entente à Londres et à Vienne, Napoléon III continua donc à causer, par l'intermédiaire de Walewsld et de Seebach, avec Nesselrode. Informé des progrès que faisait la négociation engagée entre l'Autriche et les puissances occidentales, Nesselrode espéra prévenir l'éventualité imminente d'un accord en communiquant au cabinet de Vienne les conditions auxquelles la Russie était prête à souscrire et que Seebach avait été récemment autorisé à fake connaître à la, France. Le gouvernement français n'attendait qu'un prétexte pour sortir de la fausse situation où il se trouvait et rompre la négociation officieuse avec Pétersbourg. Il saisit celui-là. Walewski affecta de reprocher aux Russes leur communication inopportune à l'Autriche et déclara sa tâche terminée.

Si Napoléon III s'était montré aussi susceptible, c'est que l'accord entre Londres, Paris et Vienne était désormais un fait accompli, H avait été laborieux à établir. Le 26 novembre l'empereur avait écrit à la reine

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Victoria, pour lui recommander l'ultimatum proposé par l'Autrichp. WalewsM avait travaillé activement dans le même sens. Le 2 décembre Hûbner s'était rendu aux Tuileries : c Tout est arrangé », lui avait dit Napoléon ITI. Walewski attendait d'un moment à l'autre le télégramme de Persigny, apportant l'adhésion du gouvernement britannique. Le télégramme n'arriva pas. Le 4, Walewski avait transmis à Bourqueney le texte de l'ultimatum remanié à Londres et augmenté des amendements insérés à la demande de l'Angleterre. Bourqueney avait repris immédiatement les négociations avec Buol. « Chaque jour, écrit-il, le terrain de la discussion diminuait sous de mutuelles concessions. )^ Et, le 15 décembre au soir, Buol avait annoncé à Bourqueney que l'empereur François-Joseph, au retour de la chasse, venait d'accepter la dernière des modifications réclamées par le cabinet de Londres.

Dès le lendemain, le comte Valentin Esterhazy, ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg, quittait Vienne où il se trouvait en congé, pour regagner son poste. « Je l'ai mis en voiture, écrivait Bourqueney, et J'ai le droit de le croire parfaitement pénétré de l'esprit de sa mission. » Quant à l'objet de cette mission, voici comment le définissait Bourqueney : « Le comte Esterhazy, à son arrivée, remettra copie de sa dépêche au comte de Nessebode. Il a la pleine liberté du choix des moyens qu'il croira les plus propres à amener l'acceptation des propositions dont il est porteur. Si, le dixième jour qui suivra sa communication, le comte Esterhazy n'a reçu aucune réponse qui lui fasse préjuger d'une manière certaine un succès définitif, il annoncera au comte Nesselrode qu'il n'a plus que onze jours à attendre une acceptation et que, le \ingt et unième expiré, ses instructions lui prescrivent formellement de se retirer avec tout le personnel de sa mission. H aura déjà établi que tout amendement ou toute réserve serait considéré comme un refus. Pour rester fidèle à la règle de conduite qu'elle s'est invariablement fixée, l'Autriche sépare pour ainsi dire la mission du comte Esterhazy en deux phases distinctes, la phase de la persuasion et celle de la menace (1). »

Valentin Esterhazy devait arriver à Varsovie le 17, y passer la nuit et décider, sur l'état des routes, s'il prendrait celle de Ko^tio ou celle de Moscou. H comptait être rendu à Saint-Pétersbourg le 24 au plus tôt et le 26 au plus tard.

En même temps qu'Esterhazy, deux courriers autrichiens quittaient

(1) 17 décembre 1855.

Vienne, Tuu pour Berlin, l'autre pour Municli. Us emportaient deux lettres autographes de l'empereur d'Autriche pour les rois de Prusse et de Bavière, les mettant au courant de la situation et leur demandant leur appui à Saint-Pétersbourg.

Ce même jour, à Paris, Hiibner dînait aux Tuileries. Pendant la sohée, l'empereur le conduisit à deux reprises causer seul à seul dans le cabinet de l'impératrice. « Il est plein de confiance dans l'Autriche, écrivait le ministre en sortant de cet entretien ; il se félicite d'avoir amené, non sans peine, le ministère anglais à accepter nos préliminaires de paix. H veut, il désire, il espère que ces préliminakes soient acceptés à Saint-Pétersbourg. Voilà pom-quoi il l'espère : si la Russie accepte, elle fera une paix sans sacrifices considérables de territoire. Sinon, la France et l'Angleterre lui porteront, dans la prochaine campagne, des coups tels qu'il ne lui sera plus possible d'acheter la paix autrement que par des concessions territoriales, fort considérables peut-être. Je lui dis : « She, vous « êtes bien grand maintenant, parce que le succès ne vous a pas aveuglé « ni eni\Té et parce que vous savez vous modérer dans le bonheur. » L'empereur répondit : « C'est vrai. » Nous sortîmes ensuite du cabinet de l'impératrice qui s'était rethée, pour entrer dans le salon, et l'empereur me présenta lui-même le général Niel. »

Le lendemain du jour où Esterhazy avait quitté Vienne, Buol se décida à rompre le silence qu'il avait jusqu'alors observé à l'égard de Gortchakoff. Mais il ne lui révéla encore qu'une partie de la vérité. Esterhazy « était porteur de propositions auxquelles il y avait lieu d'espérer que se rallierait l'adhésion des puissances belligérantes. » Quand Gortchakoff le pria de s'expliquer sur la nature de ces propositions, Buol s'y refusa, craignant d'exposer son envoyé à être devancé à Saint-Pétersbourg par des informations venues d'ailleurs. Le jour où, d'après ses calculs, il estima que le voyageur devait être arrivé à son poste, il fit de nouveau appeler Gortchakoff et lui donna connaissance des propositions dont Esterhazy était porteur. Gortchakoff s'abstint d'entrer en matière et Buol é\àta, de son côté, de donner prétexte à une discussion sur le fond de la question : il se borna à mettre à la disposition de son interlocuteur une copie du document qu'il venait de lui lire, en priant de le tenu: secret, ce que promit Gortchakoff. H réserva pour plus tard, car chacune de ces communications faisait partie d'un programme arrêté longtemps à l'avance, la divulgation de la dernière et de la plus décisive des chconstances de la mission confiée au comte Esterhazy. Ce diplomate devait, on s'en souvient, s'il n'avait pas reçu de réponse le dixième

joiu* qui suivrait son arrivée, signifier au gouvernement russe qu'il avait orch-e de rompre les relations diplomatiques, dans un délai de douze jours. C'est seulement lorsqu'il aurait appris par le télégraphe qu'Esterhazy s'était acquitté de cette démarche, que Buol se proposait d'en informer Gortchakoff. « Telle est, écrivait Bourqueney, la marche arrêtée envers le cabinet russe et son représentant à Vienne. Ces procédés sont corrects, mais l'intimidation perce trop sous les voiles dont elle se couvre pour qu'on apprécie beaucoup, à Pétersbourg, des ménagements bien plus calculés au fond pour le public européen que pour le gouvernement impérial lui-même. »

Pendant que Buol faisait à Gortchakoff ces révélations savamment graduées. Napoléon III recevait en audience de congé le ministre de Saxe. M. de Seebach se préparait à partir à la fin de décembre pour Dresde et de là pour Pétersbourg. Sa présence à la cour de Russie au moment où Esterhazy venait y porter les propositions dues à l'initiative de l'Autriche, pouvait être d'un grand secours aux partisans de la paix. Il pouvait y faire entendre des conseils salutaires, se faire l'écho de paroles recueillies à Paris et de nature à faciliter une entente qu'on désirait fort voir s'établir. Aussi importait-il de ne pas laisser échapper l'occasion offerte par son voyage, à l'idée duquel le cabinet des Tuileries n'était certainement pas étranger. Dans l'audience qu'on lui accorda, Napoléon développa longuement devant Seebach les raisons pour lesquelles la Russie devait, selon lui, accepter les conditions qui lui étaient offertes. On retrouve, dans le plaidoyer de l'empereur, cette modération et cette élévation de vues dont Hiibner l'avait félicité, avec juste raison, quelques jours auparavant. « Il y avait, dit-il, deux moyens de terminer une grande guerre : ou bien par l'épuisement con^plet de l'une des deux parties, ou bien par une égalité de position laissant l'honneur sauf. Ce dernier cas était, à son avis, celui qui se présentait. » Dressant ensuite avec beaucoup, d'impartialité et même de modestie, le bilan de la dernière campagne, Napoléon III faisait la part très large aux résultats acquis par ses adversaires. En ce qui concerne l'avenir, au contraire, toutes les chances eussent été, à l'en croire, en faveur des alliés. Dans ces conditions, désirant é\àter à la Russie des sacrifices plus considérables, il la pressait de se résigner à ceux qui étaient exigés d'elle.

« L'empereur Napoléon témoignait de son désir d'un ra])prochement durable avec la Russie ; mais il ajoutait que la Russie, étant sans alliés, devait faire des sacrifices. Les conditions qu'on lui posait étaient le minimum possible ; quelque pénibles qu'elles fussent, la raison d'État

conseillait de les accepter. Du moins, l'avenir n'était pas compromis (1). » n insistait très vivement sur les difficultés énormes qu'il avait rencontrées à Londres, sur les prétentions exorbitantes des Anglais, sur leur désir de voir rejeter par la Russie les propositions d'Esterhazy, afin de pouvoir reprendre la guerre et compléter la ruine de la puissance russe. Le baron de Seebach chercha à obtenir de Napoléon III quelque chose de plus que des conseils de sagesse et de résignation à l'adresse de la Russie, fussentils dictés par l'intérêt de cette puissance. H demanda à l'empereur « si ces conditions seraient absolues ». L'empereur se borna à répondre « qu'il désirait se rapprocher de nous et qu'il en donnerait des preuves dans le cours des discusions ».

Ces déclarations constituaient, pour les Russes, une assurance qui aurait pu, à juste titre, leur paraître précieuse, et qui, cependant, leur parut médiocre, en comparaison des espérances qu'ils avaient fondées sur les dispositions de Napoléon III. « C'était, écrit Jomini, une promesse de concours bienveillant, mais il était évident que nous de^dons renoncer à une assistance plus active. » Cette assistance plus active, sur laquelle les Russes avaient cru pouvoù* compter, c'était celle que Nesselrode s'était donné pour but de procurer à son pays, lorsqu'il avait cherché à s'entendre dhectement avec la France, en dehors des aUiés de cette puissance, l'Angleterre et l'Autriche. L'entretien de Napoléon III et de Seebach, succédant à la notification officielle de l'accord anglo-francoautrichien, marquait sous ce rapport l'échec définitif du plan de Nesselrode, et l'on s'explique l'impression de désappointement qu'il produisit à Saint-Pétersbourg lorsqu'il y fut connu. Il ne donnait cependant aux espérances du chancelier russe qu'un démenti partiel et attestait, chez Napoléon III, la réalité de ces dispositions bienveillantes, dont le seul tort de Nesselrode avait été d'attendre un concours trop actif. Ce n'était donc qu'un demi-échec, une déception qui laissait encore place à certaines espérances. A défaut d'un auxiliahe, la Russie pouvait trouver dans l'empereur des Français un intermédiaii-c officieux, prêt à intercéder en sa faveur dans le cours des discussions.

C'était peu, en regard de ce qu'avait espéré Nessebode ; mais c'était encore beaucoup, et c'est l'espoir auquel va désormais s'attacher la Russie.

(1) Jomini, op. cit.

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