CHAPITRE VI
l'ultimatum autrichien
Esterhazy communique à Nesselrode l'ultimatum autrichien. — Efforts des alliés pour entraîner la Prusse. — Attitude de Frédéric-Guillaume et de Manteuffel. — L'ultimatum autrichien ÙTite la Saxe et la Bavière. — Seebach à Pétersbourg. — Contre-proposition de la Russie en réponse à l'ultimatum autrichien. — RépUque de Buol. — Hésitations en France. — Proposition d'entente directe de la Russie à la France. — Refus de Napoléon III. — Insistance de l'Angleterre auprès de la Prusse. — Lettre du roi à Alexandre IL — La Prusse se rapproche des alliés. — Gortchakoff conseille de repousser l'ultimatum et de persévérer dans la tentative d'entente dkecte avec la France. — Grand conseil du 15 janvier. — La Russie cède. — Irritation en Angleterre et efforts pour faire échouer la paix. — Protocole du 5 février. — Pourquoi la Russie a cédé.
Esterhazy arriva à Saint-Pétersbourg le 27 décembre et fit, le lendemain mémo, à Nesselrode la communication dont il était chargé. Le chancelier de Russie se borna, sans exprimer ses impressions personnelles, à répondre qu'il prendrait à cet égard les ordres de l'empereur son maître. A la suite L, de cette brève entrevue, H s'écoula une semaine pendant laquelle l'Europe attendit, dans une anxiété décuplée par une ignorance à peu près com- ' plète, le résultat des délibérations du cabinet de Pétersbom'g.
« A toute idée de contre-proposition, le comte Esterhazy avait opposé la nécessité où il serait de les considérer comme un refus. Le parti de la paix gagnait du terrain d'heure en heure. Les prévisions du comte Esterhazy n'excluaient pas la chance d'une acceptation pure et simple. » Ces indications sommaires, extraites d'une dépêche de Bourqueney (1) à Walewski, résument tout ce que l'on sut, à Paris, aussi bien qu'à Londres et à Vienne, jusqu'au jour où la Russie se décida à rompre le silence.
Tandis que tous les regards étaient tournés vers Pétersbourg, les diplomaties française, anglaise et autrichi{>nne r(>doublaient d'activité en Allemagne et surtout à Berlin. Le roi Frédéric-Guillaume n'avait laissé paraître aucune sm-prise, trahi aucune émotion en recevant des mains du
(1) 4 janvier 1856.
comte Georges Esterhazy, ministre d'Autriche à Berlin, la lettre autographe de l'empereur François-Joseph, Son accueil avait été aimable bien qu'empreint d'une certaine affectation ; dans ses paroles, on sentait le souci de peser tous ses mots. Il attendrait, avait-il dit, pour appuyer à Pétersbourg l'ultimatum de l'Autriche, que les puissances occidentales eussent répondu à de certaines propositions directes dont elles auraient été, selon lui, saisies par la Russie.
Ce calme apparent s'efforçait de cacher l'agitation la plus violente et le plus cruel embarras. Le premier ministre, baron de Manteuffel, était absent. Autour du roi, partagé entre son attachement à la Russie et sa crainte de déplaire aux cours alliées, les partisans de l'intervention et ceux de l'abstention se livraient une bataille acharnée. H fallait cependant répondre à la lettre de l'empereur François-Joseph ; celui qui devait porter cette réponse était déjà désigné et avait été mandé de la campagne : c'était le colonel de Manteuffel, cousin du ministre des affaires étrangères. Quant au fond même de la lettre, nul ne savait encore ce qu'il serait. « On en est au septième projet, écrivait Moustier le 25 décembre, et l'on n'a pas encore fait un choix, » Les ministres de France et d'Angleterre, chargés d'appuyer auprès du gouvernement prussien la démarche de leur collègue d'Autriche, ne recevaient pour toute réponse que des promesses évasives : le cabinet de Vienne serait bientôt informé des résolutions de celui de Berlin et il n'aïu-ait pas lieu d'en être mécontent. En réalité, on désirait, avant de se décider, connaître d'une manière positive l'impression produite à Pétersbourg par les propositions de l'Autriche.
La patience des alliés commençait à se lasser. Le comte G. Esterhazy reçut l'ordre de « presser énergiquement le gouvernement prussien et de lui dire que l'abstention ou le mauvais vouloir de la cour de Potsdam n'arrêteraient en rien la politique autrichienne ». De leur côté, Moustier et le ministre d'Angleterre, lord Bloomfield, redoublèrent d'insistance. Sous cette pression, la Prusse se décida à faire un pas. Le 29 décembre, le colonel de Manteuffel vint annoncer à Moustier qu'il partirait le lendemain pour Vienne avec la réponse du roi à l'empereur. Moustier se rendit aussitôt chez le ministre des affaires étrangères et lui exprima sa satisfaction de ce qu'il considérait comme « un commencement de solution ». « Oui, répliqua le ministre, le mot est juste ; c'est un commencement de solution. — Et cette solution sera-t-elle bonne? — Oui, je la crois satisfaisante et c'est tout ce que la Prusse peut faire.,. Il m'est permis de vous dke seulement que nous allons faii'e à Pétersbourg une communication conçue dans le même esprit. Elle partii-a probablement
demain, après que j'aurai pris les ordres du roi (1). » Quant à la lettre même de Frédéric-Guillaume à l'empereur François-Joseph, voici, d'après les renseignements que put se procm-er Moustier, quelle en était la substance : « On remercie des communications. On se plaint d'ignorer les m.otifs des différentes conditions, pour en apprécier la nécessité. On eût voulu connaître l'origine des propositions et la discussion du concert. Toutefois, on appuiera dans leur généralité les démarches de l'Autriche, et l'on insistera énergiquement auprès de la cour de Russie en lui faisant^ sentk la responsabilité qu'elle assumerait en refusant d'entrer en négocia- ^t tion. »
En quoi consistait cette « insistance énergique auprès de la cour de Russie » que promettait la lettre du roi Frédéric-Guillaume? Moustier ne le savait pas encore ; il l'apprit plus tard (2) et connut qu'il n'avait pas eu tort de se montrer sceptique. « Ces démarches, écrit-il, se sont bornées à deux lettres du roi, la dernière «très énergique, m'a dit M. de Manteuffel, et sortant du ton dans lequel nous avons l'habitude de nous renfermer ». Je lui ai demandé si le mmistère des affah-es étrangères avait écrit quelque chose, ce qui aurait eu plus d'effet sur la cour de Russie qu'une de ces lettres que le roi a tant prodiguées. H m'a répondu qu'il avait cru devoirse tenu- dans l'abstention la plus absolue et laisser le roi agir seul. Le baron de Werther (3) a reçu seulement par le télégraphe l'ordre de parler dans le sens de la conciliation et il l'a fait avec assez de fermeté. Il n'y a eu en résumé que deux lettres de bon conseil d'oncle à neveu et le gouvernement prussien est resté en dehors de tout. » Ainsi, malgré tous les efforts de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche, l'action de la Prusse à Pétersbourg n'était pas sortie des limites d'une intervention personnelle, privée, de souverain à souveram, intervention molle, hésitante et, par là même, dépourvue de toute efficacité.
Si, à Berlin, la communication de l'ultimatum autrichien avait mis le gouvernement dans un cruel embarras, elle avait provoqué, à Dresde et à Munich, une véritable explosion de colère. On connaît les espérances / dont on s'était bercé, dans les deux cours, et le rôle que les premiers L ministres de Saxe et de Bavière se flattaient de jouer dans les prochaines / négociations. Lorsqu'on apprit que l'Autriche, par une intervention décisive, venait de couper court à toutes ces espérances, c'en fut fait, en un instant, de toutes les bonnes intentions et de toutes les promesses de
(1) Moustier, 29 décembre 1855.
(2) En ian\aer 1856.
(3) Ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg.
70 ALEXANDRE II, GORÏCHAKOFF ET NAPOLÉON IIl
concours et l'on assista à « une complète défaillance de nos amitiés nouvelles en Allemagne. » Toutes les petites susceptibilités fédérales, toutes les prétentions déçues des hommes d'État de Dresde et de Munich repaiiirent et s'exhalèrent dans les paroles de MM. de Beust et von der Pfordten.
Le 30 décembre, le ministre d'Autriche à Dresde était venu donner lecture à Beust de l'ultimatum autrichien et lui demander d'appuyer officiellement ces propositions à Saint-Pétersbom"g. Beust s'y refusa de la manière la plus formelle, prétendant que les conditions contenues dans cet ultimatum s'écartaient trop des quatre garanties admises par la confédération germanique. E voulut bien cependant assm'er à notre ministre que M. de Seebach qui venait d'arriver à Dresde, après un arrêt de quelques jours à Berlin, continuerait à faù'e auprès d'Alexandre II et de Nesselrode tous ses efforts en faveur de la paix. Quant à une démarche officielle, il ne consentit pas à en donner l'ordre. Dans ces conditions, la mission de M. de Seebach à Saint-Pétersbourg perdait beaucoup de son efficacité et il n'y avait pas grand résultat à attendre de ses conseils, démentis en quelque sorte par le silence du reiDrésentant officiel de la Saxe en Russie.
A Munich, le roi MaximUien avait reçu de l'empereur d'Autriche luimême communication de l'ultimatum que François-Joseph le priait d'appuyer à Saint-Pétersbourg. M. von der Pfordten prit prétexte de cette démarche, pourtant courtoise, de souverain à souverain, pour affecter de n'être, constitutionnellement, informé de rien. Il consentit de mauvaise grâce à recommander les propositions d'Esterhazy à l'acceptation de la Russie, mais en ajoutant dans la même dépêche « qu'il n'était pas en mesm-e de dh-e en quoi ces propositions consistaient ». Quant au roi lui-même, peu sensible à la politesse dont il avait été l'objet de la part de l'empereur d'Autriche, il « prit feu pour l'honnem- » d'Alexandi*e II et, dans un concert de la corn*, déclara catégoriquement au comte Apponyi « qu'U trouvait les propositions du cabinet de Vienne inacceptables pour la Russie ; que, pour son compte, il les repousserait et qu'il ne pouvait conseiller au tsar d'y souscrire ».
Au lieu de l'appui énergique qu'elles pouvaient espérer, la France et l'Autriche ne trouvaient donc en Allemagne qu'approbation hésitante ou mauvaise volonté manifeste. Si les décisions d'Alexandi'e II et de Nesseh'ode pouvaient en être influencées, ce n'était certainement pas dans le sens que l'on désù-ait à Paris et à Vienne. D'Allemagne lem* revenaient aussi d'autres bruits qui les engageaient à ne pas céder aux injonctions
d'Esterhazy avant d'avoir tenté une dernière ressource. La France et l'Angleterre n'avaient pas, disait-on, une manière de voir absolument identique sur toutes les conditions de l'ultimatum. Animé de dispositions plus conciliantes que ses deux alliées, l'empereur Napoléon ne tenait pas beaucoup à la nouvelle délimitation de la Bessarabie imaginée par / l'Autriche dans son intérêt exclusif et appuyée par le cabinet de Londi'es,Y dans un esprit de malveillance contre la Russie. M. de Seebach serait chargé par le gouvernement français de le laisser entendre à Saint-Pétersboiîrg^t son voyage aurait le caractère d'une sorte de mission parallèle à celle du comte Esterhazy. Les propos du ministre de Saxe n'avaient pas entièrement démenti ces rumem's. Sans doute, il avait représenté au gouvernement russe la nécessité de céder sur tous les points de l'ultimatum, même sur la rectification de frontières de la Bessarabie. Mais il n'avait pu dissimuler que l'empereur Napoléon et le comte Walewsld / ne lui avaient paru tenir à cette condition que par égard pour leau désii's de leurs alliés. C'en était assez pour ranimer, chez Alexandre II et chez Nesselrode, l'espoh- de séparer la France de l'Angleterre et de l'Autriche. S'ils répondaient aux propositions du cabinet de Vienne en cédant sur les points essentiels de son ultimatum, le gouvernement français hésiterait sans doute à fake dépendre la paix d'une condition secondaire qui ne lui tenait nullement à cœur et que, dans son for intérieur, il ne pouvait pas approuver.
Si incertame que fût cette chance, Alexandi'e II et Nesselrode se déci- / dèrent à la tenter. Leur réponse à l'ultimatum de l'Autriche fut adressée le 5 janvier à Vienne, non par l'intermédiaire d'Esterhazy, mais par celui de Gortchakoff. Elle donnait satisfaction à peu près complète sm* toutes les conditions de l'ultimatunn, à l'exception de deux : la cession teiTitoriale et la réserve concernant les « conditions particulières ». Sur | ces deux points, la Russie maintenait un refus catégorique. L'Autriche avait exclu d'avance toute réponse qui ne fût pas une acceptation pm-e et simple ; la communication de Gortchakoff ne pouvant être considérée comme telle, Buol lui signifia, par ordre de l'empereur, « que ses passeports lui seraient envoyés le 18 courant si, jusque-là, sa cour n'avait pas modifié sa résolution. »
Une dépêche de Bourqueney apporta à Paris, le 12 janvier, la subs- , tance de la réponse du tsar. En France, même autom* du gouvernement, '^ le désir de la paix était tel que les contre-propositions russes parurent acceptables. « Ne pensez-vous pas, écrivait M. Benedetti à Thouvenel, qu'il y aurait lieu de se demander si l'ultimatum, tel qu'il a été remanié
par la Russie, ne contient pas des concessions déjà suffisantes pour considérer l'objet de la guerre comme complètement atteint? » L'empereur lui-même se montra très satisfait que la Russie eût accepté, même conditionnellement, les propositions autrichiennes. On pomTait, pensaitil, reprendi-e en sous-œuwe les contre-propositions russes, après la rupture des relations diplomatiques entre Vienne et Saint-Pétersbourg. L'attitude de l'Angleterre, qui feignait de considérer la réponse de la Russie comme une provocation et déclarait ne voir d'autre issue à la situation que la guerre, causait à Paris beaucoup d'inquiétude et de soucis. L'empereur s'en plaignit à Hiibner dans l'audience qu'il lui accorda le 13 janvier et Walewski, que l'ambassadeur d'Autriche \dt ensuite, se montra extrêmement irrité contre les Anglais. A Londres, Persigny (1) employait toute son éloquence à convaincre Clarendon de la nécessité de faire la paix, « les contre-propositions de la Russie ne nous donnant aucune raison ni prétexte de continuer la guerre ». ; Alexandre II et Nesselrode ne s'étaient donc pas trompés en comptant sur les contre-propositions pour jeter le dissentiment entre les alliés de décembre. Us n'avaient pas renoncé, d'ailleurs, à atteindre ce but par des moyens plus positifs, car au moment même où ils chargeaient Gortchakoff de transmettre leur réponse à Vienne, ils avaient fait porter à Paris, :^ par M. de Seebach, des propositions particulières. Des plénipotentiaires se réunh'aient à Paris sans acceptation préalable d'un ultimatum ; ils auraient pour mission de discuter et de signer, dans le plus bref délai possible, les préliminaires de paix. En ce qui concerne les conditions de cet acte, M. de Seebach était autorisé à déclarer que le gouvernement russe ne repoussait pas absolument l'hypothèse d'une rectification de ( frontières et que ses plénipotentiaires auraient sur ce point des pouvoirs suffisants pour fau'e toutes les concessions que l'empereur Alexandre jugerait possibles. Les prélimmah'es engloberaient aussi les « conditions particulières ». Ainsi, tel était le désu* du gouvernement russe de séparer la France de l'Autriche et de l'Angleterre, qu'il lui sacrifiait en secret ' ce qu'au même instant il refusait formellement de condéder au cabinet de Vienne,
La réponse si prompte et si catégorique de l'Autriche mettait, en quelque sorte, la France en demeure de repousser ces ouvertures. De Londres, d'ailleurs, on exhortait Napoléon à la fermeté. A la passion que ce débat déchaînait de l'autre côté de la Manche, l'empereur comprit
(1) Ambassadeur de France à Londres,
que, s'il cédait, c'en était fait de l'alliance anglaise. Du rapprochement ^ avec la Russie auquel il était favorable, et de l'alliance anglaise à laquelle il tenait par-dessus tout, ce fut la seconde qui l'emporta. Le gouvernement français ne se laissa pas séduire par les offres de M. de Seebacli et demeura scrupuleusement fidèle à son entente avec l'Autriche et l'Angleterre.
Les contre-propositions rejetées, la Russie se retrouva en face de l'ulti- n matum autrichien, sans autre alternative qu'une acceptation pure et simple ou une fin de non-recevoir absolue, qui entraînait la rupture diplomatique et, vraisemblablement, la guerre avec l'Autriche.
Dans cette situation quasi désespérée, la Russie ne pouvait même plus compter sur l'abstention de la Prusse. Le 3 janvier 1856, le ministre (^ d'Angleterre à Berlin avait reçu de Londres de nouvelles instructions et s'était rendu, le jour même, chez Manteuffel. Il lui avait parlé d'une manière très énergique, tant sur la contrebande de guerre, que l'on reprochait à la Prusse de ne pas prohiber assez sévèrement, que sur l'attitude même du gouvernement prussien. Sans articuler le mot de blo- U eus, il lui avait fait entendre que de grandes opérations militaires auraient lieu dans la Baltique et que la politique qui avait pu être bonne en 1855 \ ne le serait certainement plus en 1856. Très ému de ces déclarations, ' Manteuffel était aussitôt accouru chez Moustier.
« Vous avez écrit quelque chose, lui dit Moustier. — Oui, le courrier est parti il y a trois jours. — Mais vous n'avez pas écrit grand'chose? Du moins j'en ai le pressentiment. — Votre pressentiment pourrait vous tromper. Je crois que nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Au surplus, Werther s'est très bien conduit. Il a appuyé immédiatement les propositions autrichiennes et le comte Esterhazy s'en loue beaucoup. Je sais qu'à Vienne on en est fort satisfait. — Et que dit-on à Pétersbourg? — On y est assez disposé à entrer en arrangement pour la neutralisation de la mer Noire, mais la cession du territoire paraît bien difficile à concéder. — Mais, néanmoins, on hésite, on délibère? — Oui ; cependant, si vous voulez que je vous parle avec une entière franchise et entre nous, je crois que tout cela n'aboutira à rien. » Cette conversation fut pour Moustier l'occasion d'entretenir chez Manteuffel l'inquiétude provoquée par les menaces de lord Bloomfield. Tout cela, d it-il au ministre prussien, /• pourrait aboutir à quelque chose, si la Prusse 'e décidait à peser de tout son poids sur la Russie. Il y a en Occident une grande propension à rendre le gouvernement prussien responsable de la guerre. C'était faire trop d'honneur à la Prusse, répliqua Manteuffel qui affecta de prendre la chose en plaisantant. En réalité, il sortit de chez Moustier très alarmé
et son inquiétude alla croissant pendant les jours qui suivirent.
Le 5, il était de nouveau chez Moustier. Le roi venait d'écrire à son neveu Alexandre II une lettre dont Manteuiïel donna connaissance à notre ministre. « Je tremble, mon bon et cher Alexandre, disait cette lettre, quand je mesure l'étendue de la responsabilité qui pèse sur nous deux : sur moi, si je ne réussis pas, à l'aide de cette lettre, à vous inspirer le désir de mettre fin à la situation présente ; sur vous, cher et bon Alexandre, si vous fermez les yeux devant la menace de tous les gouvernements réguliers de l'Europe, Que Dieu inspire, cher et bon Alexandre, votre résolution et qu'il rende bientôt les bienfaits d'une paix universelle ! »
La communication de cette lettre venait à peine d'être donnée à Moustier, lorsqu'on apprit, à Berlin, l'envoi des contre-propositions russes. On se rendit compte tout aussitôt que celles-ci seraient jugées insuffisantes. Moustier, Bloomfield et G. Esterhazy profitèrent de cette impression pour démontrer au cabinet prussien que ses démarches étaient jusqu'alors restées trop hésitantes. Le roi Frédéric-Guillaume n'en persévéra pas moins dans son attitude jusqu'au rejet par l'Autriche des contre-propositions russes. Ce n'est qu'après la notification de ce refus qu'il comprit la nécessité de faire un pas de notre côté. Hatzfeldt, f ministre de Prusse à Paris, fut chargé de pressentii" le gouvernement français sur la possibilité et les conditions d'un rapprochement entre la politique de la Prusse et celle des puissances occidentales. Le 15 janvier, le comte G. Esterhazy vint lire à Manteuffel une dépêche des plus vives et des plus menaçantes de Buol : « En montrant l'isolement qui attendait la Prusse et les dangers que lui ferait courir la prochaine campagne dans la Baltique, on lui indiquait clairement que l'appui moral de l'Autriche lui ferait entièrement défaut. » Le jour même, par ordi-e du roi, Manteuffel avait télégi'aphié à Werther de laisser pressentir à Pétersbom'g que, si la Russie ne cédait pas, le ministre de Prusse ne pourrait vraisemblablement pas prolonger son séjour à son poste.
« J'ai toujours pensé, écrivait Moustier (1), que l'on n'obtiendrait rien du gouvernement prussien que par la peur, mais par une peur sérieuse, qu'une attitude bien décidée de l'Autriche pomTait seide rendre suffisante. )) Cett3 peur avait eu raison des hésitations de la Prusse et l'avait déterminée à donner à la Russie « le coup de pied de l'âne ».
Malgré l'isolement auquel la Russie se trouvait réduite, le rejet de
(1) 16 janvier 1856.
r ultimatum conservait encore des partisans. Le plus influent et le plus ,/ en vue était le prince Gortchakoiï. Non pas qûTr souhaitât la continuation des hostiliîeT^ontre les alliés renforcés de rAutriche. Mais il espérait, par ce moyen, arriver à la conclusion d'une paix moins oné- [ reuse, en établissant avec la France cette entente directe que le gou- , vernement russe n'avait jamais cessé de rechercher. « Le prince Gort- ^ ehakoff avait puisé, écrit Jomini, dans son expérience politique et dans sa correspondance secrète avec M. de Morny, la conviction que l'emperem' Napoléon, irrité contre l'Autriche, ayant déjà les yeux sur l'Italie et désu'aut un rapprochement avec nous, am-ait saisi avec empressement l'occasion de négocier par-dessus la tête de l'Autriche, de lui enlever le rôle d'arbitre de la paix, que la conduite de cette puissance ne lui avait certainement pas' mérité, et de conclure la paix sans elle. » Aussi, dès qu'il avait connu le rejet des contre-propositions russes, avait-il télégraphié à Saint-Pétersbourg pour conseiller de ne pas céder et de s'adi-esser dù'ectement à Napoléon III avec des propositions acceptables. (^ Mais Nessehode avait perdu tout espoir- dans un recours dh-ect à la France; il considérait la situation comme n'ayant désormais d'autre issue qu'une soumission pleine et entière. « Il était, écrit encore Jomini, si frappé de la nécessité de la paix, si impressionné par les nombreuses occasions que nous avions manquées par nos concessions trop tardives, qu'il ne voulut point couru' encore ce risque dans un moment aussi décisif. C'est pour ainsi dire les yeux fermés qu'il était décidé à signer la paix. »
Alexandre II avait résolu de convoquer, pour délibérer sur la décision à prendi-e, un conseil extraordhiaire composé de mmistres et des conseillers les plus écoutés de son père. Le 15 janvier s'assemblèrent, au Palais d'Hiver, le grand-duc Constantin, frère de l'empereur et président du conseil de l'empù-e ; le comte de Nesselrode, chancelier ; le prince Dolgoroukofî, ministre de la guerre ; le comte Kisselef, ministre des domaines ; les comtes Orloff et Woronsoff, aides de camp généraux ; le baron Meyendorff, ambassadeur, et le comte Bloudow, sous-secrétaire d'État. Après que l'emperem* eut exposé en quelques mots l'objet de la déli- ' bération, Nessekode demanda la parole et lut un mémoii'e qui concluait à l'acceptation de l'ultimatum. Il s'efforça de dégager les conséquences de l'alternative qui s'offrait à la Kussie : d'une part, la reprise des hosti- J lités dans des conditions défavorables, contre un ennemi déjà supérieur en forces, encore grossi de l'Autriche, maître de la Baltique et de la mer Noire, en mesure d'atteindi-e son adversake siu- des points et dans des
intérêts vitaux, d'établir le blocus autour des côtes russes, tandis que la Russie, obligée de disséminer ses forces, ne pourrait porter à ses agresseurs que des coups peu sensibles et nullement décisifs ; d'autre part, la signature immédiate de préliminaires de paix, à des conditions pénibles sans doute, mais dont la majorité étaient, depuis longtemps, admises par la Russie ; la dissolution de cette coalition composée d'éléments hétérogènes, séparés les uns des autres par des antipathies et des dissentiments que la paix ne manquerait pas de développer. C'est là la partie la plus intéressante et la plus originale de l'argumentation de Nesselrode.
« La France, dit-il, se montrait sympathique envers nous. L'empereur Napoléon hésitait à poursuivre la voie politique où cette guerre l'avait jeté. Il en avait épuisé, dépassé même les profits ; il le sentait et voulait s'arrêter. Un refus de notre part le mettait, pour toujours peut-être, dans les bras de l'Angleterre. Notre acceptation, en dégageant son amour-propre, le rendait l'arbitre de la paix, qui permettrait à la Russie comme à la France, éclairées toutes deux par l'expérience de cette crise, d'imprimer à leur politique une direction nouvelle, où leurs intérêts et leurs tendances trouveraient des éléments plus favorables. » Amsi l'espoir de détacher la France de la coalition et d'établir une entente entre elle qui permît de réparer les maux de la guerre entrait pour une part importante dans l'opinion ex[Drimée par Nesselrode. Que l'on se prononçât pour ou contre le rejet de l'ultimatum autrichien, avec Gortchakoff ou avec Nesselrode, c'était toujours à la France que l'on songeait, toujours elle dont on escomptait les services.
Après que Nesselrode eut fini sa lecture, chacun des personnages appelés à ce conseil prit, à son tour, la parole et développa des considérations en faveur de son opinion. Woronsoff fit valoù: le danger de conditions plus onéreuses et plus humiliantes, si la continuation de la lutte entraînait de nouvelles défaites. Orloff se fit l'écho du sentiment populane ; Kisselef parla de la situation intérieure et des craintes que donnaient la Pologne, la Finlande, la Volhynie et la PodoHe ; Dolgoroukoff de la situation militaii-e ; Meyendorff de l'état des finances, Bloudow fut le seul qui développa des arguments contre la paix ; encore n'osa-t-il pas la repousser formellement et, les larmes aux yeux, il termina son discours par ces mots : « Je dnai comme Choiseul : puisque nous ne savons pas faire la guerre, faisons la paix. » A l'unanimité, les membres du conseil se prononcèrent en faveur de l'acceptation des propositions autrichiennes.
Nesscli-ode n'avait pas communiqué au conseil le télégramme de Gortchakoff, conseillant de repousser l'ultimatum et de nouer des négociations directes avec la France. Orloff affirma plus tard à Gortchakoff que, s'il avait eu connaissance de ce télégramme, il aurait voté dans le sens opposé au vote qu'il émit. Beaucoup de Russes, entre autres Jomini, ont déploré le silence que Nesselrode crut devoir observer sur cette circonstance. Us ont pensé que, connue du conseil, eUe eût été de nature à modifier le sens de sa consultation et que, d'autre part, en suivant la voie indiquée par Gortchakoff « on serait arrivé à la paix en évitant la clause de la délimitation de la Bessarabie ». H est toujours facile de refaii'e l'histoire à l'aide d'hyi)othèses. Des deux suppositions sur lesquelles s'étaye cette opinion, toutes deux sont contestables : car il n'est pas dit que, mis au courant du télégramme de Gortchakoff, la majorité du conseil et surtout l'empereur n'eussent point persévéré dans leur avis et, d'autre part, il n'est pas dit non plus que, sollicitée par la Russie de s'entendre avec elle, la France se fût laissé convaincre et séparer de ses alliés.
Le rôle du conseil extraordinaii'e convoqué par Alexandre II ne pouvait être toutefois que consultatif. En vertu même du principe autocratique, c'est à l'empereur, et à l'empereur seul, qu'il appartenait de se prononcer pour la paix ou pour la guerre. Si l'on en croit des informations recueillies à Berlm par Moustier, « c'est chez l'impératrice mère que la grande résolution aurait été prise, après une lutte passionnée avec le grand-duc Constantin, qui s'était déjà fortement opposé à l'envoi des contre-propositions, les jugeant incompatibles avec l'honnem" du pays. L'empereur Alexandre aurait invoqué l'attitude de la Prusse, qui menaçait de s'unir à l'Occident, les difficultés de recrutement et l'épuisement des ressources financières ».
Dans la nuit du 16 au 17 janvier, un télégramme de Vienne apprit à Hûbner que, le jour même, Nesselrode avait notifié par écrit à Esterhazy l'acceptation pure et simple de la Russie. Le lendemain matin, dès i l'aube, Hubner aUa lui-même en porter la nouvelle à Walewski. Un télégramme de Bourqueney confirma presque aussitôt l'information du mmistre d'Autriche.
La veille, l'incertitude la plus complète régnait encore à Paris sur l'état de la négociation engagée à Saint-Pétersbourg. L'immense majorité des Français croyaient à la continuation de la guerre. On s'attendait / à recevoir d'un instant à l'autre la nouvelle du rejet des propositions autrichiennes ; très peu de personnes osaient espérer que la Russie cédât.
Tel était l'état d'esprit du public lorsque, par ordre de l'empereur, l'avis suivant fut affiché à la Bourse de Paris :
« Communiqué de la Bourse
« Vendredi 18 janvier 1856,
« Ministre de France à Vienne à Affaires étrangères.
(( Le comte Esterhazy écrit de Saint-Pétersbom-g que M. de Nesselrode vient de lui notifier l'acceptation pure et simple des propositions contenues dans l'ultimatum, lesquelles propositions doivent servir de
préliminaires de paix.
(( Le commissaire de la Bourse. »
A cette nouvelle, une animation extraordinaire et une ardeur presque fébrile s'emparent du marché. Tout le monde achète ; les cours montent [/'- subitement de 5 à 6 francs. De la Bourse, la nouvelle se répand dans toute la ^àlle, apportant avec elle le soulagement et la joie. En province comme à Paris, c'est une réédition fidèle de la mémorable « soirée de Sébastopol ».
Au bal qui eut lieu ce soh--là chez la princesse Mathilde, Hiibner remarqua la mme bouleversée de son collègue anglais, dont l'expression ' contrastait avec la satisfaction et le soulagement qui se peignaient sur tous les visages. C'est qu'en effet la nouvelle était loin de répondre aux vœux du peuple et du gouvernement anglais. On avait compté en Angleterre sur le refus de la Russie, et lorsqu'on connut sa soumission on fut ^^ très désappomté. Tandis qu'à Paris les journaux avaient été unanimes à ex[3rimer leur confiance dans la conclusion prochaine de la paix et leur espoh dans la modération des aïïiés, à Londres la presse se fit l'écho du dépit et de la contrariété générale. « La paix ne peut être bonne que lors- U qu'on aura contraint la Russie à la demander », écrit le Sun. Une nouvelle campagne serait plus avantageuse que la paix, pense le Times; les armements des aUiés, leurs préparatifs et leurs ressources leur permettent d'espérer « l'épuisement total et le renversement absohi » de l'emphe russe. Pas de paix sur les bases de l'ultimatum autrichien; que les alliés posent de nouvelles conditions à la Russie et, si elle les repousse, qu'ils redoublent contre elle d'énergie et de rigueur. Ce mouvement d'opposition à la paix prit d'assez grandes proportions poiu- impressionner l'opmion en France et provoquer une réaction contre les ten-
danccs optimistes des premiers jours. On craignit sérieusement que les dispositions belliqueuses de l'Angleterre ne missent obstacle au succès, encore problématique, des négociations de paix. Une baisse se produisit à la Bourse ; une véritable polémique s'engagea entre journaux français et anglais sur l'opportunité de la paix et les conditions de l'ultimatum autrichien.
Le gouvernement anglais lui-même ne crut pas pouvoir se soustraire complètement au vœu presque unanime de l'opinion publique. Mais comment, dans les conditions que l'on sait, empêcher la signature de préliminaires et la convocation d'un congrès? Il espéra y réussir en élevant inopinément la prétention d'obliger le gouvernement russe, avant l'échange des signatures, à souscrire aux « conditions particulières ». Mais la France entière avait éprouvé un sentiment de soulagement en apprenant la détermination d'Alexandre II. Napoléon III lui-même avait, pendant ces quelques semaines d'incertitude, partagé les angoisses de ses sujets : ses familiers avaient été témoins de son agitation et disaient ne l'avoir jamais vu aussi inquiet. La cause de cette anxiété disparue, j il se rendait compte que la France ne lui pardonnerait pas de ne pas^ fah'e la paix, après l'immense résultat obtenu. Il résista donc à la prétention de l'Angleterre. Walewski fut encore plus énergique et plus catégorique dans son refus. Il fit comprendre à Londres que, vouloir subordonner à une telle condition la signature d'un acte préliminaire, c'était en quelque sorte imposer à la Russie un second ultimatum, succédant à celui qu'elle venait d'accepter, v^ ^
Le 5 février fut enfin signé, à Vienne, le protocole qui constatait l'accord de la Russie et de ses adversaires sur les clauses de l'ultimatum autrichien. Des plénipotentiaires chargés d'arrêter les termes définitifs de la paix devaient se réunir à Paris avant le 20 février.
Après que la Russie se fut résignée aux sacrifices exigés d'elle, ce fut, en Europe, à qui s'attribuerait le mérite d'avoir triom])hé de ses dernières résistances. La Prusse, qui s'était si longtemps dérobée aux instances des alliés et ne s'était décidée qu'à la dernière extrémité à appuyer leurs propositions à Saint-Pétersbourg ; la Saxe, qui avait si maladroitement laissé éclater sa mauvaise humeur de l'ultimatum porté par Esterhazy, revendiquaient chacune une influence décisive sur la réso- ! lution d'Alexandre IL La prétention de la Saxe est trop plaisante pour mériter d'être prise au sérieux; pour être plus défendable, celle de la Prusse n'est pas plus justifiée. Ce n'est pas à une intervention extérieure, pas même à l'attitude hostile de quelques-uns des neutres qu'il
80 xVLEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON III
faut attribuer la détermination de la Russie, mais à l'impossibilité -Cûnstatée de détacher la France de la coalition, La paix était depuis longtemps une nécessité admise par Alexandi'e II et par Nesselrode et seuls les moyens de la rétablir, aux conditions les moins défavorables, restaient encore sujets à discussion. Si l'un ou l'autre avait aperçu une chance quelque peu sérieuse en faveur d'une entente directe avec la France, ils auraient repoussé l'ultimatum de l'Autriche. C'est parce qu'ils n'en aperçurent plus aucune, du moins digne d'être tentée, qu'ils se résignèrent à adopter le seul parti qu'il leur restât dès lors à prendre, c'est à-du-e à souscrire à l'ultimatum.