LE CONGRÈS DE PARIS ET LE TRAITE DU 30 MARS
Tâche du congrès de Paris. — Intérêt essentiel de ce congrès. — Tactique adoptée par la Russie. — Espérances fondées sur la France. — Instructions des plénipotentiaires russes. — Le comte Orloff. — L'Autriche et l'Angleten-e soupçonnent la France de complaisances envers la Russie. — Dispositions de Napoléon III. — Premier entretien d'Orloff et Napoléon III. — Accueil de Paris à Orloff. — Son attitude et son succès. — Ouverture du congrès. — Exigences élevées par les Anglais et les Autrichiens. — Situation critique des Russes. — Appel d'Orloff à Napoléon III. — Intervention de Napoléon III. — Effets de cette intervention. — Question de Bessarabie. — Question des Principautés. — Nouveau recours d'Orloff à Napoléon III. — Intervention de l'empereur. — Question des chrétiens de Turquie. — Napoléon III résiste aux vœux d'Orloff. — Question des Lieux saints. — Les Anglais et les Autrichiens mécontents du traité, inités contre les Français. — Les Russes se louent de la France. — Contraste apparu au congrès entre les rapports des Russes avec les Anglais et les Autrichiens d'une part, les Français de l'autre. — Conclusion qu'en tire le public. — Discussions sur l'alliance anglaise et l'alliance russe. — Intérêt de Napoléon III à se concilier la Russie. — Ses dispositions envers la Prusse, l'Italie, la Pologne. — Séance du 8 avril au congrès. — Inquiétude de l'Autriche. — Traité du 15 avril. — Audience de congé d'Orloff. — Nature des rapports établis entre la France et la Russie.
Le congrès qui devait s'ouvilr à Paris allait avoir à convertir en traité de paix définitif les principes posés par les préliminaires du 5 février. Chacun de ces principes, même les mieux définis, pouvait, en passant de la théorie à la pratique, donner lieu à des discussions où les intérêts et les passions s'entre-choqueraient de nouveau. L'un d'eux, surtout, laissait une vaste part à l'imprévu : c'était celui qui réservait aux puissances belligérantes le droit de présenter des « conditions parti- I culières », dont le nombre et la nature restaient totalement indéterminées. Sur ce point, tout était à faire et des difficultés devaient fatalement s"^ever, qui pouvaient mettre en péril l'existence précaire de la paix.
Là cependant n'était pas le seul, nous serions tenté de dire le principal intérêt du congrès. Quand les plénipotentiaires de sept puissances qui forment, politiquement parlant, la presque totalité de l'Europe, se réunissent pour rétablir la paix entre plusieurs d'entre elles, mille ques-
tions se posent, indépendamment de celles qu'ils ont pour mission expresse de trancher. Quelles affinités, quelles antipathies vont se faire jour entre les États représentés autour du tapis vert? Quels intérêts vont se reconnaître et s'associer, quelles passions s'entre-choquer, quelles intrigues se nouer? Les alliances existantes vont-elles sortir intactes de ces assises européennes ou de nouveaux groupements vont-ils se dessiner et remplacer les anciens?
La France avait, en somme, au cours des négociations préliminaires, plutôt déçu que justifié les espérances fondées sur elle par Alexandre II et Nesselrode. Ceux-ci n'en résolurent pas moins de persister, pendant le congrès, dans la tactique qui consistait à faire delà France le^vot de leurs combinaisons politiques. Loin de cesser d'être en faveur, ce plan se précise et s'affirme au contraire dans les instructions données aux plénipotentiaires russes, le comte Orloff et le baron Brunnow.
Des diverses puissances appelées à participer au congrès, la France était la seule dont la Russie pût espérer quelque appui. La Prusse, réduite à en demander l'entrée comme une faveur, y serait sans autorité. La malveillance et l'arrogance de l'Autriche, l'hostilité de l'Angleterre ne faisaient pas doute ; le concours de la Turquie était d'avance acquis aux solutions les plus rigoureuses pour la Russie ; le Piémont n'entrait pas en ligne de compte. Restait la France qui n'était animée envers la Russie d'aucun sentiment d'animosité ni de rancune, ne lui voulait point de mal, jugeait suffisants les sacrifices obtenus d'elle et désh'ait même se rapprocher de son ancienne adversaire. Sans doute aussi ne voulait-elle à aucun prix se brouiller avec son alliée, l'Angleterre. Tout ce qu'on pouvait attendre d'elle était « des dispositions conciliantes et un vote personnel favorable » ; mais sur cela, du moins, on semblait pouvok compter. Aussi les instructions d'Orloff lui prescrivaient-eUes de s'appuyer, autant que possible, sur les bonnes dispositions de Napoléon III, pour réduire au minimum les sacrifices imposés à la Russie. Afin de se le rendre favorable et de s'associer son appui, Orloff devait, de son côté, « lui témoigner des sentiments d'amitié, confier les intérêts russes entre ses mains et lui créer une position d'arbitre ».
C'étaient les grandes lignes d'un plan de séduction que ces instructions traçaient aux plénipotentiaires russes. Rs auraient à s'insinuer dans les bonnes grâces de Napoléon III, à gagner sa confiance, sa sympathie, à faire appel à son impartialité, à sa magnanimité, de manière à faire de lui, non pas l'allié, mais le confident et l'avocat de la Russie. Celui des deux plénipotentiaii'es à qui mcombait plus spécialement cette
délicate mission était admirablement approprié à son rôle. Le comte Orloff incarnait l'ancienne Eussie, celle du temps de Nicolas P^, en tout ce qu'elle avait de majestueux, d'imposant et de puissant. La taille et la carrure d'un géant, la figure osseuse, les traits accusés, la chevelure épaisse, les moustaches drues et grisonnantes, les yeux enfoncés sous des sourcils broussailleux, resté robuste et droit malgré ses soixante-dix ans passés, serré dans son uniforme ou ses habits à haut col, à la mode de 1815, Orloff en imposait par ce physique oiî la force avait résisté aux atteintes de l'âge. Toute une race et toute une époque se personnifiaient dans ce colosse du Nord, dans ce vétéran des guerres du premier Empire, qui avait campé sur les hauteurs de Montmartre et pénétré dans Paris à la suite d'Alexandre P^. Auprès de la Russie vaincue qu'il venait représenter au congrès, Orloff évoquerait la Russie victorieuse de 1814 et de 1815. Mais sa finesse et son habileté consommée de Slave, dissimulées sous les dehors d'une rudesse et d'une brusquerie toutes militaires, sauraient enlever à cette évocation tout ce qu'elle pourrait avoir de pénible pour des Français. Secondé, pour la partie technique de sa mission, par / le baron Brunnow, diplomate de carrière, qui avait été quinze ans ambas- '' sadeur à Londres, connaissait bien l'Angleterre et entretenait des relations familières avec lord Clarcndon, Orloff était homme à entrer, sans difficulté, dans l'esprit de son rôle et à le jouer sans défaillance.
On prévoyait à Londres et à Vienne la tactique du gouvernement russe et l'on craignait fort que la France lui en facilitât par trop l'exécution. Napoléon III saurait-il résister aux flatteries et aux avances des Russes? Ne se laisserait-il pas entraîner à des concessions que ses aUiés ne pourraient accepter? Le cabinet anglais ne se faisait pas faute de dh-e que « nous allions conclure une paix honteuse ». Quant à l'Autriche, que n'avait-elle pas à craindi'e d'un rapprochement entre la Russie, dont eUe avait encouru la haine, et la France dont les desseins l'inquiétaient?
« La Russie, disait Hiibner à Napoléon III, vous fera. Sire, toutes sortes d'avances, de bassesses même pour vous détacher de l'Autriche et de l'Angleterre. »
Dans toute l'Europe, l'opinion publique, vaguement consciente de ces appréhensions, guettait pour les dénoncer les moindres symptômes d'un rapprochement franco-russe et, au besoin, les inventait de toutes pièces. Le 13 février, le baron Brunnow, devançant de quelques jours ses collègues du congrès, arrive à Paris et « descend du train à la gare de l'Est à dix heures du soir, sur un quai désert ; un valet de pied seul
l'attend pour le conduire à la voiture de M. de Seebach, qui stationne dans la nuit. Son arrivée dans la solitude et le silence se transforme dans la presse belge en réception enthousiaste : « La foule l'a attendu sur les quais et à sa descente de wagon on lui a présenté un bouquet. » Les journaux anglais s'emparent du canard belge et en font grand bruit : « Avant de rompre avec l'Angleterre, la France s'allie déjà avec son ennemi de la veille. »
Napoléon III était au courant de ces appréhensions et se préoccupait peu de les apaiser. H n'entendait ni repousser les avances des Russes, ni se laisser entraîner par elles à des concessions qu'il pût regretter. Indépendamment des devoirs d'hospitalité que lui imposait sa situation envers tous les membres du congrès, à quelque nationalité qu'ils appartinssent, il était résolu à se montrer vainqueur généreux et même bienveillant. H ne lui déplaisait pas d'entrer en coquetterie avec la Russie et de se prociu*er, à peu de frais en somme, sa complaisance. Aussi désirait-il que le congrès fournît aux deux pays l'occasion de rétablir entre eux non seulement la paix, mais aussi, comme le dit la formule le plus souvent trompeuse des traités, l'amitié. Quant à dépasser cette limite, à jeter les bases d'une entente plus étroite, en y sacrifiant l'un ou l'autre des résultats acquis par la guerre, Napoléon III n'y songeait nullement.
« Le bon sens et la fermeté de l'empereur sont à l'abri de toute atteinte, écrivait M. Benedeiti(l) qui venait d'être désigné pour remplir les fonctions de secrétaii'e du congrès. J'ai été à portée de connaître sa manière de voir sur l'ensemble des négociations. C'est la raison même, sans exagération ni faiblesse d'aucun genre, et le ministre est tellement dans l'esprit de ces directions, que le danger des défaillances n'est pas plus à craindre que celui des coups de tête. »
Orloff inaugura ses relations avec Napoléon III par un de ces mots qui firent sa réputation et assurèrent sa faveur. « Eh bien ! lui dit l'empereur, nous accorderez-vous la paix? — Sire, répondit-il, je viens vous la demander. » Ainsi engagée sur cette réplique heureuse, la conversation se poursuivit sur un ton de bienveillante confiance de la part de Napoléon III, de prudente réserve de la part d'Orloff, et sortit immédiatement du cadre des questions inscrites à l'ordre du jour du congrès. Elle se porta tour à tour sur les traités de 1815, au sujet desquels l'empereur désirait connaître l'opinion de son interlocuteur, sur l'Italie, à laquelle il eût souhaité l'intéresser, sur la Pologne, enfin, en faveur de laquelle
(1) A Thuuvenel, alurs ambassadeur à Constantinople.
il Fit appt'l à la miséricorde d'Alexandre IL Sur les autres points, OrlolT s'était borné à écouter l'empereur en évitant la discussion ; mais sur le dernier, il crut nécessaii'e d'opposer une réponse ferme et catégorique. C'était par sa propre faute que la Pologne souffrait ; on lui avait donné tous les moyens de prospérité, dont elle n'avait pas su se servir ; les Polonais avaient perdu leurs droits politiques parce qu'ils avaient violé leur serment ; quant à la liberté de conscience, elle leur était assurée ; l'empereur, le jour de son avènement, avait surpassé les espérances qu'on plaçait dans sa bonté et, bien qu'il ne fût pas permis à Orloff de parler des desseins de son maître, il pensait qu'au jour de son com'onnement, celui-ci octroierait de nouvelles grâces aux Polonais. Napoléon III renonça à insister davantage et Orloff sortit de cet entretien satisfait de l'accueil qu'il avait reçu de l'empereur en même temps qu'éclairé sur l'appui qu'il pouvait attendre de lui. Il était bien trop avisé pour s'être trompé au caractère de causerie à bâtons rompus et sans conséquence que Napoléon III avait donné à leur entretien. H comprit que ces propos, qualifiés par l'empereur lui-même de simple « conversation », n'étaient rien moins que les calculs d'avenir que ce dernier rattachait à un rap-^ procliement politique avec la Russie.
Sans doute, un nom avait été prononcé qui a, entre tous, le don d'éveiller les défiances des Russes et c'était un mauvais présage que, dès sa première rencontre avec le représentant d'Alexandre II, ce nom se fût trouvé sur les lèvres de l'empereur.
Mais, pom- le moment, on avait autant d'intérêt d'un côté que de l'autre à laisser dormir les questions épineuses. Sauf sur la Pologne, où aucune concession n'était possible, Orloff avait suffisamment laissé comprendre à Napoléon III qu'aucune opposition n'était à craindre, du fait ;' de la Russie, à l'exécution de ses plans ; et, d'autre part, la hâte que l'empereur avait mise, dès leur première entrevue, à pressentu' Orloff sur les questions qui le préoccupaient, était la meilleure garantie de l'intérêt qu'il attachait à la complaisance des Russes et du som qu'il apporterait à se l'assurer.
Accueilli avec bienveillance par l'empereur, Orloff le fut avec une sympathie plus marquée encore par la société et le public. Si singulier que cela puisse paraître, son premier titre à la faveur du monde et de la population de Paris était d'être Russe. Même au plus fort de la guerre, les Français n'avaient jamais éprouvé contre les Russes de haine proprement dite. La lutte terminée, l'excitation factice qui en était la conséquence tomba d'elle-même et la nation tout entière se prit à considérer
: ses anciens adversaires, non seulement avec admiration, mais avec symh pathie. La victoire rend le pardon facile et la gloire a vite fait d'effacer, surtout en France, le souvenii' des sacrifices qu'elle a coûtés. Or, le peuple français ne pouvait rêver pour lui-même gloire plus pure ni triomphe plus complet. Pour trouver l'exemple d'une prospérité égale, U fallait remonter jusqu'à la paix d'Amiens. La puissance de l'Empu'e et de la France était à son apogée. La nation retrouvait avec joie des émotions patriotiques dont elle avait longtemps été privée. Secondé par la fortune, le gouvernement impérial les lui prodiguait. Après la jomnée de Sébastopol, c'avait été la journée de la paix, puis cette inoubliable matinée du 29 décembre 1855 où les troupes de Crimée avaient fait leur rentrée à Paris, au mUieu d'un peuple en délii'e, saluant de ses acclamations généraux et soldats ; entre temps, les fêtes splendides de l'Exposition universelle, cette distribution solennelle des récompenses où l'impératrice était apparue dans tout l'éclat de sa beauté ; les voyages en France de la reine d'Angleterre, du roi de Piémont, du duc de Brabant, de l'archiduc Maximilien d'Autriche, attestant les égards des anciennes familles régnantes pour la jeune dynastie impériale ; enfin l'ouverture, à Paris, du congrès chargé de rétablir la paix, hommage mérité rendu au rôle de la France dans la guerre ; un peu plus tard, ce serait la naissance du prince impérial et la signature de la paix. Comment, au milieu des sentiments éveillés dans la nation par le spectacle de toute cette gioke, un sentiment d'amertume ou de rancune contre les Russes aurait-il pu trouver place? Il faut, pour comprendre l'accueil fait à Orloïï en France, replacer son séjour à Paris parmi les circonstances qui l'ont accompagné et qui ont fait de ces quelques semaines une espèce d'apothéose du second Empire.
Orloff n'était pas encore l'hôte de Paris que déjà Paris s'occupait de lui. Mille anecdotes contées sur sa personne, mille détails donnés sm* sa carrière politique et militaire, ses exploits, sa faveur auprès de l'empereur régnant et des deux derniers tsars avaient fait sa réputation et préparé son succès. A peine fut-il arrivé qu'il devint l'objet de la curiosité universelle. « Ses daguerréotypes étaient aux devantures des papetiers ; chaque jom' un groupe de flâneurs se formait devant l'ambassade de Russie pour guetter ses sorties. C'était à qui l'aurait vu et raconterait quelque chose de lui. Dans le monde, chaque maîtresse de maison le promettait à ses invités ; une réception où il n'avait pas été annoncé était considérée comme peu élégante (1). » Partout où il paraissait, que ce
(1) Germain Bapst, op. cit.
FliN DE LA GUEIUU-: DE CKIMÉE ET CONGRÈS DE PARIS 87
fût à rOpérca ou dans l'une des nombreuses fêtes auxquelles étaient conviés les membres du congrès, sa haute taille et son uniforme faisaient de lui le point de mh-e de tous les regards. On se montrait sur sa tunique vert sombre les portraits entourés de diamants des empereurs Alexandi-e I^r, Nicolas 1^^ et Alexandre II, et la foule s'émerveillait à ce signe, nouveau pour elle, de la situation élevée qu'il avait occupée sous trois règnes et de la faveur dont il jouissait. En un mot, Orloff était « à la mode » ; il avait la vogue, dans ce Paris en beUe humeur, dont le congrès était l'événement, dans cette société brillante, qui s'enivi-ait avec délices, avec frénésie, de la gloire acquise et s'en donnait à cœur joie du plaisir recouvré.
Au bout de peu de jom's, tout Paris pensait de lui ce qu'écrivait à ïhouvenel la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie : « Vue, revue ^,, et corrigée, je trouve que la Kussie est encore superbe dans son comte ' ' ' Orloff. C'est bien le digne représentant des restes du grand empereur Nicolas. »
Ce succès personnel était d'aillem-s justifié par le soin qu'Orloff avait mis à plaue et l'habileté qu'il y apporta. Il sut rester naturel, sans perdre un instant de vue l'objectif qu'il s'était donné d'être agréable. Il se montra « empressé et caressant », sans affectation, fit « une certaine quantité de mots calculés pom: plaire et qui se répétaient ». Parmi les plénipotentiakes étrangers, l'empereur n'avait pas d'adnùrateur plus enthousiaste que le comte Orloff qui le déclarait « le diplomate le plus f fort de l'Europe »; « les cartes brouillées à plusieurs reprises, disait-il, *" l'empereiu- Napoléon avait tout arrangé ». Il témoignait aux vamqueurs de Sébastopol une admkation exempte de toute rancune et connaissait les gestes qui vont au cœm- du public français. Au bout de huit joms, il n'avait pas de meilleur ami que le général Cam'obert, qu'il gratifiait V pubhquement d'une rigoureuse accolade, le jour où l'ancien commandant en chef de l'armée de Crimée avait été élevé à la dignité de maréchal. Orloff savait aussi les attentions auxquelles est sensible un gouvernement encore combattu par les partis politiques et il lui arriva de refuser une invitation au faubourg Sauit-Germam « pour ne pas se trouver dans une société hostile au gouvernement de l'empereur ». Dans le congrès, son attitude ne fut pas moins habile que dans le monde et à la cour. Pour y être le représentant d'un souverain vamcu, il ne se crut pas obligé d'y fane figure de victime. Loin d'y apporter un visage triste, une humeur chagrine, un amour-propre blessé et ombrageux, il s'y montra enjoué l sans affectation, d'humeur cordiale et joyeuse. Pendant les suspensions V
de séance, au moment où les plénipotentiaires se répandent, en fumani, et en causant, dans les salons ou les jardins du quai d'Orsay, sa verve et son entrain dérident tous ses collègues. Dans les discussions même, il a souvent le mot pour rii'e. On avait proposé de fixer au 1^^ avril le terme de l'armistice : « Voulez-vous donc, demande Orloff, qu'on prenne la paix pour un poisson d'avi'il? » Cette belle contenance sauvegardait la dignité de la Kussie mieux que ne l'eût fait une attitude contrainte et maussade. Elle n'empêchait d'aUleurs pas Orloff de défendi^e résolument les intérêts de son pays et de faire front aux attaques avec une constance et une énergie auxquelles ses adversaii'es même ont rendu hommage. Laissant volontiers parler Brunnow, à qui la discussion est plus familière, il ne prend généralement la parole que pour formuler son assenthnent ou son refus. Mais qu'un plénipotentiaire, dans le feu du débat, laisse échapper un propos blessant pom" l'amom'-propre russe, Orloff sort de son silence et, d'une réponse prompte et rude comme un coup de bouton*, fait repentir l'insolent de son imprudence. Mal en prit à certains de ses adversaires de s'être, intentionnellement ou non, exposés à ses représailles.
! ^^ Relégué au second plan par la personnalité même de son collègue plus encore que par sa situation, Brunnow acceptait cet effacement avec beaucoup de bonne grâce et de spirituelle résignation. Souvent interrompu, dans le cours de ses développements, par un mot en langue russe, parfois arrêté par un simple signe du maître, il supportait sans impatience apparente ce joug tant soit peu despotique, attendant le départ d'Orloff pour « redevenir Brunnow ».
Ce n'était pas tout d'être le plus fêté, le plus choyé, le mieux en cour des plénipotentiaires. Il fallait encore faire tourner cette faveur au profit des intérêts russes. Ce n'est pas des succès de salon qu'Orloff était venu chercher à Paris et c'est sur le terrain politique qu'il entendait recueillir les fruits de son amabilité.
!]^ Le congrès n'était pas ouvert depuis \1ngt-quatre heures qu'une contradiction absolue était apparue entre plénipotentiaires anglais et russes. L'offre de la présidence à Walewski, l'échange traditionnel de compliments entre le président et ses collègues, la transformation du jprotocole de Vienne en préliminaires formels de paix et la conclusion d'un armistice qui devait expirer le 31 mars, occupèrent la première séance, qui fut tenue le 25 février. Ces formalités accomplies, le congrès s'ajourna au 28, sans doute pour laisser à ses membres le loisk de se pressenth les uns les autres avant d'entamer la discussion en commun. Quoi qu'il en v soit, une conférence réunit, le lendemain 26, chez Walewski, Clarendou,
Cowley, Orloff et Brunnow. Anglais et Eusses ne sont pas plus tôt en présence qu'ils commencent à se quereller. Les troupes russes occupent Kars, qu'elles ont conquis sur les ïiu-cs ; l'Angleterre ne veut pas admettre cpie la rétrocession de cette place puisse être mise en question ; pour elle, • Tévacuation de Kars doit résulter de plein droit de la cessation des hos- J^ tilités. La Kussie, au contraii'e, prétend se réserver cette concession comme un élément d'échange, un moyen de pression forçant les alliés à réduire leurs exigences ; s'ils veulent que la Tui-quie rentre en possession de Kars, qu'ils renoncent à lem' projet de cession territoriale en Bessarabie ; donnant, donnant. C'est, avec l'engagement de ne pas relever les fortifications de Bomarsund et des îles d'Aland, la seule ressource, la seule sauvegarde de la Russie contre la redoutable inconnue qu'est pour elle le cinquième point des préKminah-es. « Donc, disait Clarendon en sortant de la réunion qui avait eu lieu chez Walewski, nous sommes , tombés d'accord... que nous ne pouvons pas nous mettre d'accord. Nous ^ voilà au fossé. »
C'est dans ces conditions que les plénipotentiaires abordèrent, en séance du congrès, « l'examen rapide » des différents articles des préliminaires. Les quatre premiers furent terminés en une séance. Le cinquième, celui qu'on désignait sous le nom de « conditions particulières », vint en discussion le 1^^ mars. Orloff donne son consentement immédiat à l'engagement de ne reconstruire ni créer aucun établissement naval ou / miïitahe dans les îles d'Aland. Passant à une seconde condition, Walewski annonce alors que « les puissances alliées demandent de soumettre à un examen spécial l'état des territoires situés à l'est de la mer Noire ». Devant cette prétention qui, sous son apparence bénigne, ne tendait à rien moins qu'à remettre en question les possessions transcaucasiennes de la Russie, les plénipotentiaires russes se rebiffent. Brunnow rappelle les circonstances politiques qui ont placé ces territoh'es sous la domination du tsar ; il invoque l'assurance donnée par l'Autriche à la Russie, que les conditions particulières n'impliqueront aucune nouvelle cession territoriale. Buol et Clarendon gardent le silence. Aali Pacha soutient l'utilité de la proposition. Walewski met toutes les parties d'accord en suggérant d'ajourner la solution à la prochaine réunion. Mais cet ajournement ne suspend pas la séance, dont la suite est employée à l'examen d'une dernière condition. La Russie avait élevé sur la côte orientale de la mer Noke des forts, dont elle-même avait fait sauter une partie. « Il // y am-a lieu de s'entendi-e à cet égard », se borne à dire Walewski, après avoir rappelé cette ckconstance. Clarendon se hâte d'apporter aux paroles
90 ALEXANDUE II, GOKTGHAKOFF ET NAPOLÉON III
de son collègue français un commentaii'e précis : il devra être Interdit à / la Russie de reconstruire ces forts ; ceux qui restent debout devront "même être détruits. Cette exigence n'est, d'après lui, qu'une application particulière du principe de la neutralisation de la mer Noii'e. Nouveau refus formel des Russes, qui n'ont pas de peine à réfuter l'argumentation de Clarendon : des forts ne sont point des arsenaux militaiiTS ni maritimes. Une fois encore, l'obstination des deux parties ne laisse à WalewsM d'autre ressource que l'ajournement de la solution.
Avant de lever la séance, il demande aux Russes la restitution de Kars à la Turquie. Clarendon soutient et développe l'opinion d'après laquelle l'évacuation de cette place résulte de plein droit de la cessation des hostilités. Les plénipotentiaires russes avaient pu se rendi'e compte de l'opposition unanime que la thèse opposée rencontrait dans le congrès. En refusant d'accéder à la demande de Walewski, ils risquaient de compromettre, au lieu de servh-, les intérêts généraux de lem* cause ; mieux valait assurément céder immédiatement sur ce point, quitte à se prévaloh" de la modération dont on aurait fait preuve, pour réclamer des adoucissements sm' les points dont la solution restait encore en suspens. C'est ce que comprkent Orloff et Brunnow : aussi déclarèrent-ils admettre le principe de la restitution de Kars, en exprimant le vœu qu'il leur fût tenu compte de cette concession lorsqu'on reprendrait la discussion des questions non résolues.
Malgré l'accueil courtois fait à ce vœu par Walewsld et le témoignage rendu par lui aux dispositions conciliantes des plénipotentitih-es russes, la situation de ceux-ci restait des plus précau-es. Dans cette mémorable séance du 1^^ mars où tant de questions épineuses ont été soulevées, deux dangers auxquels ils ne s'attendaient pas se sont di'essés devant eux. Leur résistance opiniâtre a réussi à en fake ajoiu:ner la menace, non pêis à l'écarter. L'abandon de Kars les laisse complètement désarmés en présence de leurs adversanes. Si les Anglais persistent dans leurs exigences et que personne ne les combatte, les Russes, faute de pouvoir reprendre la guerre, seront forcés de se soumettre.
C'est pour Orloff l'occasion de mettre à l'épreuve la tactique que lui suggèrent ses instructions. Les fêtes officielles qui se succèdent presque sans interruption en l'honneur des plénipotentiaù-es lui fournissent un moyen facile d'approcher l'empereur sans avoir à solliciter d'audience spéciale. Il y a eu concert aux Tuileries le 24 février, réception chez Walewski le 25, petit spectacle à la cour le 28, et chaque fois on a vu Napoléon III prenant à part tantôt Clarendon, tantôt Orloff, Buol ou
Aali Pacha, échanger avec eux des impressions et s'entretenir des questions traitées la veille ou le jour même. Mieux que par les rapports quotidiens de Walewski, l'empereur est ainsi tenu au courant des intentions respectives de chacun et peut exercer une influence directe sur la négociation. Un(3 de ces réceptions, où l'utile vient se joindre à l'agréable, a lieu aux Tuileries le 2 mars. Orloft" en profite pour demander formellenu^it ;<à Napoléon III ses bons offices, afin d'amener les Anglais à se départir des prétentions qu'ils ont élevées la veUle.
L'empereiu: était tout porté à accepter le rôle de médiateur et d'arbitre qu'Orloff venait lui proposer. Aux avantages moraux qu'il avait déjà retii'és de la guerre, il avait résolu d'en ajouter un nouveau : rallier / la Eussie à sa politique.
L'occasion lui paraissait bonne de s'attacher ce pays au prix de quelques services, et cela sans rien compromettre des résultats acquis par la guerre. La limite de ces résultats était, à ses yeux, tracée par les préliminaires : au delà de cette limite, il était disposé à laisser agir sa bonne volonté envers la Russie ; en deçà, il lui mterdisait de s'exercer. C'est donc de ses aUiés que dépendaient, en dernière analyse, le nombre et l'importance des services que leur commune adversake obtiendrait de lui. Plus ils élèveraient de prétentions au delà des préliminaires, plus ils multiplieraient les occasions oiî la Russie pouvait attendre de lui autre chose qu'un intérêt platonique.
Aussi à la demande d'OrloS Napoléon III n'hésite-t-il pas à répondre • • en traçant « la limite précise des concessions qu'il recommande aux ' Russes, en vue de la paix, et au delà desquelles il refuse de s'associer aux exigences de l'Angleterre ». H promet de s'en expliquer aussi franchement avec Clarendon et tient parole le soir même.
Quand les plénipotentiaires se retrouvent en présence, deux jours après, l'intervention de Napoléon III auprès de Clarendon a déterminé ' • " les Anglais à l'abandon presque total de leurs exigences.
L' « examen spécial des territoires situés à l'est de la mer Noh'e » se réduit à une vérification des frontières turco-russes en Asie par les soins d'une coimnission mixte ; encore est-il bien stipulé que cette revision devra se faire « sans préjudice pour les parties » et ne pourra « constituer une cession gratuite ou superflue de territoke ». Des forts à démolk sur j ^ ia rive orientale de la mer Noire, il n'est même pas fait mention. Ainsi se trouve limité à l'engagement de ne pas relever les fortifications des îles d'Aland ce redoutable « cinquième point » tant appréhendé par les Russes.
Ce point réglé, le congrès, selon un ordre arrêté d'avance, revint au troisième article des préliminaires, la neutralisation de la mer Noire. Là encore, la méfiance des Anglais réserve aux plénipotentiaires russes de nouveaux sujets d'inquiétude. L'Angleterre désirerait étendre à la
^^ mer d'Azolï et à Klierson le principe de la neutralisation de la mer Noire et contraindi'e la Russie à détruire, ou du moins à réduire dans de notables proportions les chantiers de construction maritime qu'elle
■ possède à Nicolaïeff sur le Bug. Bien qu'aucune allusion officielle n'ait été faite à cette proposition humiliante pour la Russie, ses représentants au congrès s'en savent menacés et la redoutent fort. De fait, lorsque le congrès s'ouvi-e, Clarendon n'a pas renoncé à l'en saisu*. Mais, dissuadé par Napoléon III et par les Autrichiens eux-mêmes, assuré de n'être pas soutenu par l'un et mollement par les autres, il consent à se montrer moins exigeant. Le maintien de l'arsenal de Nicolaïeff est, dit-il, en contradiction absolue avec le principe admis par le congrès : non pas que la Russie soit tenue de le détruke ; mais l'opinion publique ne s'expliquerait pas qu'elle lui conservât la même importance que par le passé. A cette question, manifestement posée pour provoquer de sa part une déclaration satisfaisante, Orloff répond en réfutant avec beaucoup de I fermeté la prétention du gouvernement anglais d'étendi'e à l'intérieur
(/des terres le principe appliqué à la mer Noù'e et termine en affirmant, au nom de son maître, l'intention de ne permettre à Nicolaïeff que la construction des navires autorisés par le traité. Tous les plénipotentiaires, Clarendon le premier, se contentent de cette assurance, dont Orloff souligne la sincérité en sollicitant, pour les deux seuls vaisseaux de ligne qui se trouvent encore à Nicolaïeff et doivent rallier la Baltique, le libre passage du Bosphore et des Dardanelles. A la séance suivante, sur une nouvelle question de Clarendon, Orloff déclare que l'assurance donnée par lui la veille s'applique aussi à Klierson et à la mer d'Azoff et cette réponse clôt définitivement le débat.
La navigation du Danube n'occupe qu'une séance et, dans la suivante, le 8 mars, le congrès aborde la question de la « vérification de frontières entre les provinces danubiennes et le territohe russe ». Si les articles précédents intéressaient surtout les Anglais, celui-ci intéresse surtout les Autrichiens. C'est d'eux que les Russes doivent attendre l'opposition la plus acharnée à leurs vues. Car les plénipotentiahes russes n'ont pas
j renoncé à l'espoir de diminuer l'étendue des sacrifices précédemment consentis par leur gouvernement et d'amener le congrès à revenu-, partiellement au moins, sur les dispositions contenues à cet égard dans le
protocole de Vienne. Aussi Brunnow propose-t-il au congrès un tracé différent de celui qu'indiquent les préliminaires : mais ce tracé s'écarte ' si sensiblement des données prises pour base de la discussion que Walewski doit refuser même de le mettre en délibération. Brunnow offre alors de comprendre, dans le territoire cédé par la Russie, quelques kilomètres carrés de plus. Mais Clarendon, Walewski, Buol, Hiibncr déclarent unanimement que cette concession n'est pas suffisante, qu'il n'est pas possible de s'écarter à ce point des préliminaires, de laisser remettre en question des conditions acceptées par la Russie elle-même. Devant une opposition aussi unanime, les plénipotentiaires russes renoncent à leur tracé et se déclarent prêts à examiner toute proposition qui leur sera soumise. Walewski présente alors un tracé qui, tenant ' compte, dans une certaine mesure, des observations faites par les Russes, constitue un moyen terme acceptable. Une vive discussion s'engage sur cette proposition qui, après quelques modifications, va être adoptée par tout le monde, quand les Russes demandent le renvoi de la solution à la séance suivante : ils désii'ent, disent-ils, pouvoir se rendre compte de la situation qui se trouvera faite à certaines colonies de Bulgares et de Russes établies dans cette partie de la Bessarabie. Entendez : ils veident se ménager la possibilité de recourir à l'intervention de Napoléon III en [^ favem- d'une rectification qui laisse ces colonies en dehors du territoire ' cédé par la Russie.
L'ordre adopté par le congrès appelle en discussion les propositions relatives à l'organisation des Principautés. Les préliminaires de paix ont déclaré aboli le protectorat de fait que la Russie exerçait sur la Moldavie et la Valachie. H faut maintenant compléter cette disposition négative en donnant un statut organique à ces deux provinces. Seront-elles réunies en une seule unité administrative? Les laissera-t-on au contraire subsister à l'état de provinces distinctes et séparées? Walewski pose la l question nettement dans ces termes et se prononce tout aussitôt en faveur de l'union des Principautés. Clarendon soutient la même opinion. L Aali Pacha la combat avec énergie et Buol, venant à la rescousse, discute >^> longuement avec Walewsld l'opportunité de l'union et le vœu des populations. Orloff n'hésite pas et, quand arrive son tour de se prononcer, appuie l'opinion de Walewski. La Russie n'a, il le sait, aucun avantage /' à voir se former, sm* sa frontière méridionale, un État compact et unifié qui lui barre la route de Constantinople. Mais peu lui importe. Le gouvernement français. Napoléon III en particulier, désire ardemment"^ voir triompher, chez ce petit peuple des Balkans, le principe des natio-
nalités. La Turquie et l'Autriche paraissent au contraire éprouver une vive répugnance pour cette solution. Jamais occasion plus belle ne s'est offerte à Orloff de se faire bien voir de la France, en élargissant du même coup la divergence d'opinion qui la sépare de deux de ses confédérées. La Eussie et deux des alliées de Crimée dans le même camp, contre la Tiu:quie et l'Autriche dans le camp opposé : c'est la négation même et le premier présage de dissolution des alliances conclues au cours des deux années précédentes.
Devant la résistance d'Aali Pacha, déclarant que ses instructions ne l'autorisent pas à discuter l'imion des Prmcipautés, la séance du 8 mars prend fin sans qu'aucune des questions abordées ait reçu sa solution. > Le lendemain est un dimanche et un spectacle a lieu à la cour. Orloff s'y "rend, s'entretient avec Napoléon III de la discussion de la veiUe et, profitant de la faveur que lui assure son attitude dans la question des Principautés, expose à l'empereur la rectification qu'il désire voir apporter au tracé proposé pom- la nouvelle frontière de Bessarabie. , Napoléon III consent à en parler, lo soir même, à Clarendon et à Buol et fait si bien qu'U obtient d'eux la promesse de n'y pas mettre opposition. Aussi Brnnnofi n'a-t-il le lendemain qu'à présenter son amendement poiu le voir accueilli par l'unanimité du congrès et, après une dernière échauffourée à propos des fortifications du bas Danube, cette question est enfin réglée par l'adoption d'un tracé définitif. Eeste la question des Principautés, laissée, comme la précédente, en suspens à l'issue de la dernière séance. Sur la proposition de Walewski, on décide de n'y pas subordonner la conclusion de la paix. L'acte final du congrès se bornera à énoncer, en termes généraux, les bases du régime politique f . et administratif qui régira désormais la Moldavie et la Valachie. Une ,■ convention spéciale réglera ultérieurement le statut organique de ces deux provinces. Hubner pouvait, en sortant de cette séance, écrire sur ' son joiunal : « La paix est faite ! »
L'accord établi sur toutes les questions de fait, il reste encore à s'entendre sur une question de principe. Quatre seulement des cinq articles des préliminaires ont été soumis aux délibérations des plénipotentianes : le cinquième, le premier, le deuxième et le troisième. Pendant qu'une commission s'occupe à transformer leurs décisions en articles de traité, le congrès entame la discussion du quatrième point, qui consacre les droits des sujets chrétiens de la Porte et atteste l'intérêt que l'Europe prend à leur sort. Ici, les rôles sont intervertis et c'est à la Turquie à se tenu siu ses gardes. D'une interprétation malveillante ou simplement
maladroite de cette garantie peuvent résulter une véritable restriction à la souveraineté du sultan, une atteinte à son indépendance, un droit pom- les puissances à s'ingérer dans ses affaii-es. Aussi, pour parer le coup, le gouvernement turc a-t-il pris les devants et, par un hatti-cliérif rendu quelque temps auparavant et communiqué à toutes les puissances, il a confirmé les privilèges religieux octroyés aux « raias » et édicté des réformes applicables à tous les Ottomans, sans distinction de religion. Le congrès, dans sa seconde séance, a décidé de prendre acte de cette , mesure et d'en fake mention dans le traité général, sans que cette men- f tion pût constituer un droit quelconque d'immixtion dans les rapports du sultan avec ses sujets. Tel est le principe qu'il s'agit maintenant de convertir en texte définitif.
Le 20 mars, au coms d'une séance de commission à laquelle assistent Buol et Orloff, Bourqueney donne lecture d'une rédaction qu'il a préparée de concert avec Aali Pacha. Orloff la rejette et, à la rédaction de Bourqueney, en oppose aussitôt une autre qu'il tenait toute prête et qu'Hiibncr qualifie d' « inadmissible ». Le texte agréé par le grand vizhétait dicté par le souci d'exclm-e toute possibilité d'intervention collective ou séparée dans les affaires intérieures de la Turquie, beaucoup plus que par celui d'améliorer le sort des sujets chrétiens du sultan : le texte d' Orloff combine les deux mêmes éléments, mais dans une proportion inverse. C'est assez pour qu'il soit déclaré inacceptable par l'unanimité des plénipotentiaù-es présents. « Tout le monde est agacé, note Hubner ; il est temps de signer. »
Aussi bien Orloff ne s'attendait-il pas à voir son texte accueilli autrement par les Anglais, les Autrichiens et les Turcs. C'est comme toujours sur les Français qu'il comptait pour vaincre l'opposition de ses adver- fl sah-es. Sous cette querelle de mots se dissimulait un intérêt qu'il ne pouvait ni ne devait sacrifier sans combat. Toutes les questions de fait réglées aux meilleures conditions possibles, sa tâche n'était pas terminée. La Russie n'avait pas encore consormné son sacrifice qu'elle songeait déjà à le réparer. Résignée aux conditions que sa défaite avait rendues inévitables, elle n'avait pas renoncé à l'espoir d'en atténuer la portée, en réservant à son influence en Orient les moyens d'action qui, de tout temps, ont été les siens. C'est un de ces moyens qu'il s'agissait pour elle de se ménager, sous la forme d'un article de traité insidieux ou équivoque, qui pût, au besom, constituer un titre à s'ingérer dans la politique intérieure de l'empire ottoman.
Demander à Napoléon III de s'associer à cette tentative, c'était beau-
coup compter ou sur sa naïveté ou sur sa complaisance. Mais l'expérience même qu'il avait faite de son crédit pouvait bien avoir fait perdre à Orloff l'exacte notion de ce qu'il était en droit d'attendre de l'empereur. Son devoir lui commandait d'ailleurs de tout mettre en œuvre pour arriver à ses fins, et n'eût-il eu qu'une chance de convertir Napoléon III à sa cause, qu'il aurait dû la tenter. Une trêve de trois joiu-s lui procm'a le loisir nécessaire pour en référer à l'empereur et faire appel à son concours : mais, pour la première fois, l'appel d' Orloff ne fut pas entendu.
Lorsque, le 24 mars, la question est portée devant le congrès, Walewski donne lecture d'une rédaction qui reproduit à peu près textuellement celle de Bourqueney. Malgré l'échec de leur intervention auprès de Napoléon III, les Russes essayent de gagner du temps en faisant renvoyer le texte à l'examen d'une commission : combattue par les Anglais et les Français, leur proposition est repoussée ; on décide de statuer le lendemain en congrès. Le lendemain, Brunnow, dans un long discours, déclare renoncer à la rédaction dont « l'intérêt particulier que la Russie porte aux chrétiens de Turquie » l'avait déterminé à proposer l'adoption. Cowley relève vertement cette phrase tendant à faire croire que la Russie porte aux chrétiens de Turquie un intérêt supérieur à celui des autres puissances. Walewski et Clarendon demandent aux Russes de ne pas insister pour l'adoption d'une nouvelle formule, lue par Brunnoff, et s'éloignant peu, en somme, de celle qui réunit l'assentiment de tous les autres plénipotentiaires. Enfin Orloff renonce à son obstruction et se rallie à la rédaction de Walewski.
L'intention à peine dissimulée sous cette tentative des plénipotentiaires russes est encore attestée par une négociation dont les protocoles du congrès n'ont pas gardé la trace, parce qu'elle s'est passée, pour ainsi \/ dire, dans la coulisse, entre les seuls Russes et Français. Les préliminaires de paix avaient laissé en dehors des délibérations du congrès une question que la Russie avait réussi, avant la guerre de Crimée, à *^'1 \^K faire régler à son profit : la question des Lieux saints. Au cours d'une mission dont le retentissement avait été immense, le prince Menschikoff avait arraché au sultan des firmans définissant les privilèges reconnus, dans les Lieux saints, aux chrétiens de rite orthodoxe. Ces firmans, délivi-és au patriarche grec de Constantinople, devaient, aux termes d'un arrangement intervenu alors, être officiellement communiqués au gouvernement russe, qui se fût trouvé de ce fait investi d'un droit direct et exclusif de protection sur les intérêts de la religion grecque en Pales-
tine. La guerre avait suspendu l'effet de ces concessions, devenues lettres , mortes : la Russie n'avait pas cependant renoncé à l'espoir de les faii-e i \ revivre. Orloiî remit à Walewsld, le 16 mars 1856, un projet confidentiel de note ou de protocole, fixant les conditions d'une entente directe entre la Turquie et la Russie. Les deux gouvernements se fussent mis d'accord pour confirmer, avec toutes leurs conséquences, les firmans concédés, en 1852, au prince Menschikoff. Cette fois-ci l'ambition ne prend plus la peine de se déguiser et la franchise même de l'aveu dit les illusions conçues au sujet des dispositions de la France. Walewsld dut faii'e comprendre à Orloff que Napoléon III ne se souciait nullement de lui prêter, en faveur des prétentions de la Russie, l'appui qu'il lui avait accordé contre certaines exigences des Anglais et des Autrichiens. Il répondit, ^ le 19 mars, par une note où U représentait aux Russes combien leur ) projet était inopportun et contraire à l'esprit général du traité qui se préparait.
Ce traité n'est pas encore signé que déjà Anglais et Autrichiens s'emportent, contre ses dispositions, en récriminations et en critiques. La Russie n'a pas à leur gré été assez sévèrement traitée ; et à qui est-eUe redevable de ces ménagements, de ces satisfactions d'intérêt ou d'amourpropre? A la France, leur confédérée à tous deux. Aussi ne cachent-ils ni leur regret des conditions épargnées à la Russie, ni leur ÙTitation de l'intervention, deux fois renouvelée, qui l'en a préservée. Si Orloff trouve grâce à leurs yeux, s'ils rendent hommage à ses mérites, à son aménité, à sa finesse ; si Brumioff a sa part de leurs éloges, ils s'en prennent, par contre, avec une extrême aigreur, au premier plénipotentiaù-e français. / Hiibner le déclare « plus Russe qu'Orloff « ; il n'a pas assez de railleries ^ pour Walewski, dont il tourne en ridicule la vanité, l'ignorance et la maladresse. Clarendon demande une audience à l'empereur pour se plaindi'e de lui ; il déplore « sa nullité, son ineptie et sa mauvaise foi ». l\ Cowley se repent de s'être prononcé contre le choix de Vienne, comme lieu de réunion du congrès, et regrette le choix de Paris. Cette animosité ne reste pas toujours tacite et éclate plus d'une fois en explications fort aigres entre les représentants de la France et ceux de ses alliées.
Tandis qu'Anglais et Autrichiens exhalent à l'envi leur dépit contre r leur allié, les Russes rendent hommage à la bienveillance de l'hôte qui, la veille encore, était leur ennemi. « L'empereur, écrit Orloff, s'est personnellement activement et habilement entremis, aussi bien pour réprimer | les prétentions exagérées de l'Angleterre que pour contenir dans une l juste mesure les revendications de l'Autriche. En cela, son but n'a pas
1)8 ALKXANDKK 11, (i 0 KTCll A KOFF ET NAPOLÉON III
été seulement de rétablir la paix, mais aussi de donner satisfaction à
nos intérêts directs. » Walewski a, lui aussi, la part qu'il mérite dans la
reconnaissance et les éloges d'Orloff : il a compris la pensée de l'empereur
et a su la traduire avec tact et intelligence ; U a toujours conservé dans
ses rapports avec les plénipotentiaires russes une attitude bienveillante,
i même amicale ; il ne s'est pas placé dans la situation d'un ennemi, mais
:. dans celle d'un auxiliaire. Quelle différence avec les appréciations de
Hiibner et de Clarendon sur le même Walewski et qui croirait, en lisant
hs unes et les autres, que les premières émanent des ministres de deux
États liés au gouvernement français par des alliances officielles,
les secondes du représentant d'un pays la veille encore en guerre avec
' la France?
Orloff aurait eu certes mauvaise grâce à ne pas rendre justice aux intentions et aux actes de Napoléon III et de Walewski. Mais, de ce que la France avait mérité la reconnaissance de son ancienne adversaire, s'ensuit-il nécessairement qu'elle eût encouru le blâme de ses alliées? Si la Russie en avait été quitte aux conditions des préliminaires, c'est à Napoléon III qu'elle le devait et, à coup sûr, ce n'était là ni un résultat négligeable, ni un service secondaire. Mais le regret de quelques mesmes vexatoires ou humiliantes pouvait-il faii-e oublier aux Anglais et aux Autrichiens la consécration de tant de résultats positifs et concrets : la ■ perte par la Russie de sa prépondérance dans la mer Noire, la renonciation à ses prérogatives séculahes dans les Principautés, la cession d'une partie de son territou-e et le recul de sa frontière au nord du Danube? La Russie n'avait pas, selon l'expression de M. Emile Ollivier, « été soustraite aux conséquences de sa défaite » et, lorsqu'on examine sans parti [ pris ce que furent ces conséquences, on est obligé de convenir que l'intervention de Napoléon III s'est exercée équitableinent et n'a épargné aux Russes que les vexations sans objet et les hurniiiati ous { inutiles.
Aussi, ce qui irrite le plus Autrichiens et Anglais, ce n'est pas tant le résultat que le fait même de cette intervention.
Si injustifiables, si ai)usives qu^iièûtpû' être leurs prétentions, il n'en reste pas moins qu'ils ont voulu imposer à la Russie des conditions auxquelles Napoléon lit a refusé de s'associer et les a contraints de renoncer. Or, ce fait seul suffit à établu* qu'il existe, entre leurs dispositions et les siennes envers la Russie, une divergence moins absolue jieut- ' être qu'on ne pourrait le conclure de leurs récriminations, mais tout de /\raême réelle, appréciable, sensible.
Il n'est pour ainsi dire pas de jour où les débats du congrès, les rapports officiels ou privés des plénipotentiaires n'apportent quelque preuve tangible, quelque manifestation extérieure de cette divergence.
Au congrès, c'est Buol, c'est Clarendon qui, à tour de rôle, mènent ~ ^ l'attaque contre la Russie. Buol surtout se signale par une acrimonie et une malveillance, dont son irascibilité naturelle, sa raideur voulue, son ton cassant accentuent encore le caractère agressif. En regard de cette attitude, celle de Walewski n'a qu'à rester impartiale, courtoise / et modérée pour paraître bienveillante : par la rigueur de leurs exigences, » ]iar l'âpreté de leurs revendications, ses collègues d'Angleterre et d'Autriche se chargent du soin de faire sentir et apprécier aux Russes le prix de sa modération.
Naturellement Orloff rend coup pour coup et politesse pour politesse. Il est trop habUe pour ne pas témoigner à Napoléon III toute la reconnaissance qu'U lui doit, et même un peu plus. « Les représentants de la Russie, écrit Hiibncr, sont vis-à-vis de l'empereur d'une déférence, on pourrait dire d'une platitude inimaginable. » Empressé, confiant, prévenant avec les Français, Orloff est correct avec les Anglais, amer et dédaigneux avec les Autrichiens. Il décoche à Buol de cinglantes ripostes : « L'Autriche peut avoù- pris l'habitude de traiter sur des défaites, mais la Russie n'est pas dans ce cas... Vous parlez comme si vous axiez pris Sébastopol ! »
Ainsi, à un échange de bons procédés entre Français et Russes, vient / correspondre un échange de mauvais procédés entre Russes d'une part, /; Anglais et Autrichiens de l'autre. v
Ce contraste fait le jeu des Russes : il est donc natm^el qu'Orloff le souligne et l'accentue. Par contre, il serait logique pour Buol et Clarendon de chercher à l'atténuer. Loin de là ; le dépit qu'Us en éprouvent ne les rend que plus intransigeants, plus rigoureux envers la Russie, plus amers et plus injustes envers Napoléon III.
Récrùninations des Anglais et des Autrichiens contre les Français ; bonne volonté mutuelle des Français et des Russes ; auimosité réciproque des Russes pour les Anglais et les Autrichiens : tout concourt à I prouver que les sentiments de la France pour son ancienne adversaire \ ont cessé d'être en harmonie avec ceux de ses aUiées.
Le public n'est pas long à tirer la morale de ces symptômes et va d'era-/ ^ /) blée aux conclusions les plus absolues. Uc^P
Le secret que les plénipotentiaires s'étaient engagés à garder sur leurs V délibérations n'empêchait pas l'écho de leurs dissensions de franchh*
quelquefois les murs de la salle des séances, A l'affût des moindres bruits, l'opinion attentive et intéressée trompait sa propre impatience en dissertant des alliances existantes et futures, des groupements qui pouvaient se dissoudre ou se former. Or, l'hypothèse qui, en France, fait le fond et le thème de la plupart de ces discussions est celle d'une
V alliance franco-russe. Que ce soit pour l'écarter ou la recommander, tous l'examinent comme une éventuahté possible, sinon probable. Les efforts et les arguments mêmes de ceux qui en repoussent l'idée attestent combien elle rencontre, dans la population française, de crédit et de sympathie. «Renonçons, disent-ils (1), à nous persuader que nous sommes aimés, chéris, adorés partout : c'est une niaiserie et rien de plus... A plus forte raison ne faut-il pas nous laisser prendre aux démonstrations de sympathie extérieure qui pourront nous venir de ceux qu'on appelle quelquefois avec affectation les Français du Nord. Il n'y a pas qu'un peuple qui s'appelle ainsi et j'en pourrais citer qui ont certainement plus de goût pour nous que les Russes. » Les dévots de l'alliance anglaise, esprits sages, réfléchis, un peu timorés, s'effrayent pour leur idole de la popularité croissante dont jouit, auprès de la masse toujours romanesque du public français, l'idée do ce mariage d'inclination que serait l'alliance russe.
Le sentiment, qui fait plus souvent la loi en France que le bon sens, l'emporte facilement, chez le plus grand nombre, sur les avis de ces raisonneurs qui prônent le mariage de raison, et, à leurs doctes disserta- / tions, la voix publique oppose l'affinité de caractère, l'estime réciproque I née de la guerre, la gratitude que nous témoignent les Russes, leur désir l de s'unir à nous. Une analogie plus apparente que réelle avec les événements de 1807 et de 1809 donne un regain d'actualité aux souvenirs de Tilsitt et d'Erfiu't. Ces souvenirs remontc^nt d'autant ])lus aisément à la mémoire que plusieurs des témoins de cette époque sont encore vivants. A la réception qui a lieu, le 6 mars, chez le prince Jérôme, et à laquelle assistent Orloff et Brunnoff, le prince porte le grand cordon de Saint- André, dont les insignes lui ont été données en 1807 par Alexandre I^^, et le Moniteur du lendemain n'a garde d'omettre ce détail. I Si, en France, on disserte d'un rapprochement franco-russe, à l'étranger
V l'on s'en préoccupe et Ton s'en alarme. La presse allemande en déiionce déjà la réalisation comme un fait accompli et s'étend complaisammeDt sur les chances d'un nouveau TLlsitt...En Angleterre, en Autriche, c'est un
(1) Xavier Raymond « La g terre et la conférence de Paris », Revue des Deux 3Iondcs du 15 mars 1856.
lieu commun que le reproche adressé à la France de s'être laissé débaucher par la Russie,
Dans quel intérêt, en vue de quel projet Napoléon III voulait-il se I ^ concilier la Russie? Plusieurs raisons pouvaient l'y déterminer, selon la v -^.z nature de ses vues d'avenir. Ce pouvait être en prévision d'une guerre avec la Prusse, s'il songeait à reprendre la politique conquérante du premier Empire, à rendre aux Français la frontière du Rhui,
L'intervention tardive, mais pressante de la Prusse auprès d'Alexandre II n'avait pas porté atteinte aux relations d'étroite intimité depuis longtemps établies entre les cours de Pétersbourg et de Berlin.
« Je sais de bonne source, écrivait Moustier à quelque temps de là (1), que le roi vient de recevoir de son neveu une réponse des plus affectueuses aux deux lettres que Sa Majesté lui avait écrites pour le supplier d'accepter purement et simplement, les propositions autrichiennes. L'empereur Alexandre, loin de faire entendre des reproches, auxquels on s'attendait sans doute, se plaît au contrah'e à rendre justice aux bonnes intentions du roi. Il dit n'avou- cédé qu'à ses instances qu'il savait insph'ées par les meilleures intentions et une sincère amitié. S'il regrette que la force des circonstances ait imposé au roi une démarche de cette nature, il ne saurait oublier pour cela les services que la Prusse a rendus à son pays pendant ces dernières années par son attitude sympathique. » Si, donc. Napoléon III avait eu l'intention d'entreprendre quelque chose contre la Prusse, les relations de cette cour avec celle de Pétersbourg eussent I , constitué un obstacle sérieux, et le premier soin de l'empereur aurait dû , consister en effet à s'assurer, sinon l'assentiment, au moins la neutralité 1 1 de la Russie. ,.
Mais rien ne permettait de suspecter les intentions de Napoléon III envers la Prusse, pour- laquelle il se montrait, au contrahe, animé de , 'meilleures dispositions que la plupart des souverams d'Europe. Aussitôt que la soumission de la Russie à l'ultimatum autrichien avait été connue, des négociations s'étaient engagées entre Paris et Berlin sur l'admission de la Prusse aux conférences. Le gouvernement prussien y tenait beau- \/ coup ; l'Angleterre y mettait opposition ; la France y consentait sous certaines conditions. A mesure qu'approchait la date à laquelle les plénipotentiah'es devaient se réunh à Paris, la Prusse s'était fait de plus en plus pressante afin de se faire ouvrh- les portes du congrès. Elle avait, multiplié les promesses de bons offices, les protestations de dévouement ■
(1) Le 8 février 1866.
d02 ALEXANDRE II, GORTCHAKOFF ET NAPOLÉON HT
envers la France ; elle ne voulait tenir son admission que de l'empereur des Français, pour lequel Manteuffel, le roi lui-même, affectaient la plus grande admii'ation. Sans se laisser prendre à ces flatteries, Napoléon III n'avait pas cependant refusé son assistance aux Prussiens et, de fait, il avait plaidé lem* cause à Londres. Voyant ses efforts aboutir dans une certaine mesure, le roi avait été plus loin encore dans ses avances et, en février 1856, U avait suggéré l'idée d'un congrès de souverains à Aix-la- Chapelle, ajoutant que, si l'empereur accédait à cette proposition, luimême se rendi'ait à Paris. Cette étrange suggestion n'avait pas eu de suite et Napoléon III était resté aussi indifférent à l'honneur d'avoir Frédéric-Guillaume comme hôte qu'aux charmes d'une réunion de souverains sur les bords du Rhin. Mais il n'en avait pas mohis persévéré dans son attitude amicale. H n'avait pas tenu à lui que le gouvernement prussien ne fût invité à se îniie représenter au congrès, dès l'ouverture des séances. C'est encore sur sa demande qu'il avait été décidé, le 28 fé\Tier, de faire cesser cette exclusion quand viendrait en discussion le renouvellement de la convention des détroits. Si donc, le 18 mars, les plénipoten- ,tiaires prussiens avaient été introduits dans la saUe du congrès, c'était I son influence qui leur en avait ouvert les portes. Ils étaient d'aiUeurs les premiers à en convenir et à lui en témoigner leur gratitude.
Ce n'est donc pas pour avoir les mains libres contre la Prusse que Napoléon III cherchait à se ménager l'appui de la Russie.
Si les vues de Napoléon III ne se portaient pas sur le Rhin, vers quelles régions pouvaient-elles donc être dirigées? Son alliance avec le Piémont, le voyage du roi Victor-Emmanuel à Paris quelques mois auparavant (novembre 1855), l'admission des plénipotentiaù'es piémontais au congrès sur le même pied que les représentants des grandes puissances, étaient autant d'indications sur l'orientation politique de l'empereur. Le Piémont était en effet l'espoir de tous ceux qui faisaient des vœux pour l'indépendance et l'unité de l'Itahe ; il était le champion traditionnel et désigné de leurs revendications : Napoléon III avait-il résolu de soutenir ces revendications devant l'Europe? Si telle était son intention, et ce dessein commençait à apparaître aux membres du congrès, l'appui ou tout au mohis la bonne volonté de la Russie lui était absolument nécessah;e.
De l'entretien qu'il avait eu avec Orloff au coms de leur première
entrevue, Napoléon III avait emporté l'impression qu'il trouverait la
■Russie disposée, sinon à seconder, au moins à ne pas empêcher la réali-
^sation de ses désirs en faveiu- de l'Italie. Ces dispositions, si elles étaient
réelles, ne pouvaient qu'avok été confomées par l'attitudo des plénipotentiaires français pendant le congrès et par celle de l'empereur luimême. Des relations amicales, empreintes même d'une sympathie réciproqLue, s'étaient, en outre, nouées entre les représentants de la Russie et ceux du Piémont. Cavour s'était mis en frais d'amabilité pour plaire à Orloff et il y avait réussi. Son concours avait toujours été acquis d'avance aux solutions les moins rigoureuses pour les vaincus et Orloff convenait lui-même qu'il avait eu beaucoup à se louer de ses collègues piémontais. Enfin l'antipathie et l'hostilité qui avaient éclaté entre plénipotentiaires russes et autrichiens ne pouvaient aussi contribuer qu'à prédisposer les premiers en faveur de tout ce qui pourrait être agréable au Piémont et mal vu de l'Autriche.
Tout concourait donc à rendre la Russie favorable aux projets de Napoléon III, spécialement en ce qui concerne l'Italie. Mais ce pays n'avait pas, on s'en souvient, le monopole de l'intérêt et des bienfaits de l'empereur ; la Pologne en avait aussi sa part. Sans doute, la façon dont Orloff avait, une première fois, accueilli des ouvertures touchant la question polonaise n'était pas pour encourager Napoléon III à recommencer. Mais, depuis lors, la France s'était acquis plus d'un titre k la reconnaissance des Russes. La paix venait d'être signée (elle le fut le 30 mars) et, tandis que l'empereur, Walewski, Clarendon lui-même la décîâi'aient à l'envi « honorable pour tous et humiliante pour personne », I Orloff ne pouvait se disshnuler que, sans la généreuse intervention de l'un des vainqueitrs, cette paix n'eilt certainement pas été aussi honorable Uour son pays. Aussi, plutôt par acquit de conscience que par illusion, Napoléon III ne voulait-il pas se résigner à l'ajournement de la question polonaise, sans être revenu à la charge auprès d'Orloff. Quelques points j de détail retenaient encore les plénipotentiaires à Paris et les obligeaient p à tenu- une ou deux séances. Ne pourrait-on profiter de cette occasion pour saisir l'Europe de quelques-unes des questions internationales les p1ïïs"generales et les plus actuelles : la situation de l'Italie, l'occupation de la Grèce, la condition de la Pologne? Comme auparavant, Orloff se 1 / montra conciliant sur les deux premiers points, intraitable sur le troi- [1 sième. « Le bien-être et la prospérité de la Pologne, dit-il, inspù'aient à l'empereur Alexandre autant de sollicitude que ceux du reste de l'empu-e, mais à lui seul appartenait de décider et de prendre l'initiative en pareille matière. Une ingérence étrangère quelconque aggraverait la situation au lieu de l'améliorer. » H fallait renoncer h obtenu- d'Orloff, à ,^ cet égard, si peu que ce fiit ; toute concession da sa part eût d'ailleurs été
104 ALEXANDUK II, GOUTCIIAKOFF ET NAPOLÉON III
] désavouée par Alexandre IT, qui approuvait au contraire sans réserve ^^ la fermeté de son représentant.
\ Napoléon III se résigna donc à faire à sa récente amitié avec la Russie |f le sacrifice provisoire de ses sympathies en faveur des Polonais; il ^'^ s'apprêta d'autant plus à tirer parti de cette amitié au jirofit de ses autres projets. Bourqueney fut chargé de préparer les plénipotentiaires autrichiens à la surprise que leur ménageait la fin du congrès. Le 7 a\Til, il a une longue conversation avec Hiibner. On veut, lui dit-il, causer, dans la séance du lendemain, de roccupation de la Grèce, de celle des États du I pape et toucher même à l'organisation de la Pologne. C'est, d'après lui, I une concession faite aux Anglais. Hiibner se récrie, objecte que le congrès j, n'a mission de traiter que des affaires d'Orient, que cette initiative n'aura d'autre résultat que de brouiller l'Autriche avec ses alliées. Rien n'y fait ; à l'attitude de Bourqueney, Hiibner comprend que c'est un parti pris. Dès le lenderaam, en effet, Walewsld provoque « un échange d'idées « sur l'évacuation de la Grèce et celle des États pontificaux, sur L la situation du royaume de Naples, la licence et les excès de la presse de ^ Belgique et l'abolition de la course sur mer. De la Pologne, il n'est pas V dit un mot, quoîqïïêTia veille encore, Bourqueney énumércât la question polonaise au nombre de celles dont on devait « causer » le lendemain ; si bien qu'Orloff put, en sortant de cette séance, écrke à son souverain : « J'ai eu la complète satisfaction de n'avoir pas entendu le nom de la Pologne prononcé devant les représentants des grandes puissances. » Les plénipotentiakes russes prirent assez peu de part à la discussion qui suivit la communication, passablement étrange et en tout cas très complexe, de Walewski. Leurs pouvoirs, allégua Orloff, avaient pour I unique objet la conclusion de la paix ; la Russie, ajouta Brunuoff, était j prête à s'associer à toutes les mesures qui pourraient améliorer l'état de I choses en Grèce. Aussi bien n'était-ce pas une approbation explicite .de ses principes et de sa politique que Napoléon III attendait d'eux, mais plutôt une complaisance tacite, qui sufiisait pour le moment à assurer le succès de ses plans. Or l'attitude des plénipotentiaires russes répondit, sur ce point, à ses espérances et quand Walewski, abandonnant la proposition d'un vœu à émettre par le congi-ès, insista pour que « l'échange d'idées » fût consigné au protocole de la séance, personne n'éleva la voix * pour s'y opposer et les représentants de l'Autriche, placés dan? l'alterl^ native de s'y résigner ou de se retù-er de la conférence, durent, la rage au cœur, opter pour la première solution. Ce débat et la mention qui en fut faite au procès-verbal du congrès
sont 1p premier résiiltat du rapprochement que nous avons vu s'ébaucher entre la France; et la Rui?sio ; et ce résultat en éclah'e déjà la portée et le but. C'est contre l' Autriche, obstacle inévitable aux vues de Napoléon HI • et objet du ressentiment d'Alexandi'e II, que les deux souverains réconciliés de la veille s'apprêtent déjà à se prêter main-forte. Ainsi se vérifiait la prédiction que l'impératrice avait, peu de temps auparavant, faite au baron de Hiibner : « Vo3'0]is, qu'avez-vous gagné par votre politique? Vous ne vous êtes pas concilié la Russie, vous n'avez pas repris votre ascendant en Allemagne et vous ne pourrez pas com])ter sur la reconnaissance de la France et de l'Angleterre. » (Le 21 octobre 1855.) Les Autrichiens reconnaissaient un peu tard ce que cette appréciation avait d'exact. « L'empereur (1). écrivait le 11 avril ce même Hiibner, l'empereur est ])réoccupé de la situation de l'Autriche après la paix, comprend que la Russie est implacable, devient méfiant, regarde du côté de la Prusse et de l'Allemagne. » A Paris, Buol, témoin des rapports qui s'établissaient entre Français et Russes, était encore plus alarmé et plus pessimiste. (( On prétend, écrivait-on à ïliouvenel dès le 5 avi'il, que le premier ministre d'Autriche est surtout jiréoccupé de la position que le comte Orloff s'est faite à Paris... Il paraît tenu- à ne pas quitter Paris sans avoir resserré / autant que possible les liens créés par le traité du 2 décembre 1854. » '^ / C'est une des singularités du congrès de Paris que l'existence simultanée, entre les gouvernements, de liens anciens et de liens nouveaux ;?*'#<'^ qui se mêlent, s'entrelacent et s'entre-croisent ; et c'est par là que ces quelques semaines sont réellement une époque de transition. Bien que déjà plus que réconcilié avec la Russie, Napoléon n'en est pas moins l'allié de l'Autriche et, comme tel, soumis aux obligations d'une alliance dont la résistance à la Russie a été le mobile et la raison d'être. C'est 7 une de ces obligations, désormais contrane à ses sentiments intimes, que / lui réservaient les derniers jours du congrès de Paris.
Aux termes d'un article du protocole signé à Vienne le 14 novembre J 1855, un nouveau traité d'alliance devait, aussitôt après la conclusion de la paix, être signé entre la France, l'Angleterre et l'Autriche pour garantir l'indépendance de l'Emph-e ottoman et établir en casus MU j toute infraction de la Russie aux conditions de la paix. Contracté à un \ moment oii les passions étaient excitées contre les Russes à Paris aussi bien qu'à Vienne, cet engagement ne répondait plus aux sentiments \J éveillés de part et d'autre par le congrès. La Russie ne serait-elle pas
(1) L'empereur dAiirriche.
autorisée à regarder comme une insulte gratuite la défiance qui lui serait ainsi témoignée et qu'elle n'avait pas méritée par son attitude pendant les négociations de paix? Certes s'il eût été libre d'agh' à sa guise, entre la crainte de mécontenter son alliée et celle de froisser une puissance à laquelle ne le liait cependant qu'une amitié encore toute fraîche, Napoléon III n'eût pas hésité longtemps et ce n'est pas la première qui l'eût emporté. Mais il y avait un engagement, auquel il ne pouvait se soustraire. Le lendemain même de la séance du 8 avril, ceUe où a été posée et discutée la "question italienne, commencent entre Walewski, Buol et Clarendon les pourparlers relatifs à la conclusion de ce traité. La chancellerie française y apporta peu d'empressement, moins, écrivait Benedetti, « pour nous réserver réellement notre liberté d'action, que pour rester fidèles à notre système de modération envers la Russie ». L'empereur ne chercha pas à cacher à ses confédérés la répugnance qu'il éprouvait à contracter ce nouvel engagement : (( L'empereur Napoléon, écrivait Hiibner, aimerait mieux que ce traité, prévu par le mémorandum du 14 novembre, ne fût pas conclu. » Il le fut cependant le 15 avril. Mais, bien qu'U dût rester secret et que Walewski l'eût laissé ignorer à Orloff, Napoléon en révéla l'existence aux plénipotentiaires russes, en leur expliquant les raisons qui l'avaient rendu inévitable. Rien ne dépeint mieux la situation que ce soin mis par les confédérés de la France à resserrer les liens de leur alliance avec elle, si ce n'est la répugnance même de la France à se laisser associer à un nouvel acte de défiance envers la Russie.
La contradiction de ce traité avec les véritables tendances de la politique française était trop flagrante pour qu'il pût porter atteinte à la cordialité des relations établies entre la France et la Russie. Si Orloff en éprouva quelque contrariété, du moins eut-U l'habUeté de n'en rien laisser paraître. Les plénipotentiaires se trouvant réunis le lendemain pour la dernière fois, il proposa à ses collègues des remerciements collectifs à Walewski, et c'est sur cet hommage public des vaincus à l'équité et à la modération de l'une des puissances victorieuses que le congrès se sépara.
Orloff réserva sa rancune pom* les autres signatau'es de l'acte du 15 avi'il, pour l'Autriche surtout. Il met moins de ménagement que jamais à la lui faire sentir. Hûbner étant aUé le voh- le 21 avril, Orloff s'en expliqua avec sa franchise coutumière et lui avoua brutalement, sans détour, l'antipathie de ses compatriotes pour la cour de Vienne : « H y aura pendant longtemps en Russie un profond ressentiment contre l'Autriche. » Un mois après, l'archiduc MaximUien étant venu rendre visite à l'empereur et à l'impératrice, seuls de tous les diplomates pré-
sents à Paris, Orloff et Brunnow no demandent même pas à présenter lem's hommages au prince et se tiennent à l'écart pendant toute la durée de son séjour.
Le désir de faii'e oublier le traité du 15 avril rendit Napoléon III ! mieux disposé encore à Tégard des Russes. D'amicale et de bienveillante^ qu'elle avait toujours été, son attitude envers Orloff devant franchement affectueuse et confiante. Dans l'audience de congé qu'il lui accorda, il ■•* se montra non seulement tout à fait expansif, mais encore beaucoup plus explicite que de coutume dans l'expression de ses vœux. Il le chargea, avec une sincérité dont Orloff n'hésitait pas à se porter garant, àe demander pour lui Vamitié de Vempereur Alexandre; il exprima l'espoir que les sympathies réciproques des deux nations vinssent donner plus de force encore à l'entente établie entre les deux souverains. « Tel est le désir de mon cœur, ajouta-t-il ému, avec des larmes dans les yeux. » H parla aussi de la Pologne, mais dans un langage complètement en harmonie cette fois / avec les vues du gouvernement russe. « Quoi qu'il arrive dans l'avenir, conclut Orloff, de cet entretien, il me semble que les paroles de l'empereur ont une véritable importance. » J^
Paris ne voyait pas sans regret se disperser cet aréopage européen qui, pendant des semaines inoubliables, avait été son orgueil et son point de niu-e. De tous ces hôtes pour lesquels il s'était mis en frais, aucun n'avait acquis droit de cité au même point qu'Orloff. L'approche du départ réchauffait encore les sympathies qu'il avait su s'assurer à la cour et dans la société. H n'en recueillit pas de plus touchant témoignage que l'émotion discrète et contenue de l'empereur en lui disant adieu : aucun cependant ne fut plus démonstratif que celui de la princesse Mathilde, qui se chargea d'interpréter les regrets unanimes en l'embrassant sur les deux joues, le jour où il vint prendi'e congé d'elle. « Visite officielle chez la princesse Mathilde, note Hiibner sur son journal le 26 mai. En sortant de chez elle, je rencontre Orloff venu pour prench-e congé. J'entends un gros baiser pendant que la porte se ferme sur moi. Cette bonne princesse est fort russe, quoique son mari le soit aussi. » Ce gros baiser, donné par la cousine de Napoléon au représentant d'Alexandre II et entendu par l'ambassadeur d'Autriche, témoin involontaire de ces effu- ( sions, c'est la morale en action du congrès.
De ce congrès, où elles étaient entrées ennemies de fait, sinon de senti- / ments, la France et la Russie sortaient donc, n'ayant pas seulement conclu -, la paix, mais établi entre eUes la bonne intelligence. Les dernières traces laissées dans leurs relations par l'état de guerre ne furent effacées que
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par h rétablissement des missions diplomatiques : mais il'y avait longtemps que ces traces avaient disparu de leurs sentiments intimes et même de leurs rapports extérieurs. A la grande revue passée, le 1^^ avril, à Paris, par Napoléon III, avaient assisté, dans l'état-major de l'empereur, Orloff et les officiers attachés à sa mission et, dans une circonstance identique, sur le théâtre même de leurs récents combats, en Crimée, on avait vu le général Luders et de nombreux officiers russes admirer,
t. le 17 avril, la belle tenue de nos troupes défilant devant le maréchal Pélissier. Rarement réconciliation fut plus spontanée, plus immédiate et plus complète. Elle est antérieure à la conclusion définitive de la paix, antérieure même à l'ouverture des négociations ; elle est décidée d'avance dans la pensée de chacun des deux adversahes et procède d'une volonté concordante, longtemps contrariée par les circonstances, mais qui a précédé de beaucoup le moment où elle a pu faire sentir son influence sur les événements. C'est pour cette raison que les représentants d'Alexandre II n'ont eu qu'à se trouver en présence de ceux de Napoléon III pour que leurs pensées se rencontrent, que leurs désirs^
' confondent et que leurs intérêts s'associent. Ceux-là seuls ont pu être étonnés de ce résultat qui n'en avaient pas discerné les symptômes et suivi la longue et patiente préparation.