MORNY A PÉTERSBOURG ET A MOSCOU
Reprise officielle des relations diplomatiques et rétablissement des missions permanentes. • — Morny ambassadeur. — Gortchakoff ministre des affaires étrangères. — Déclarations de Gortcliakoff à Moustier, à Bourquene}', à Baudin. — La nouvelle politique russe. ■ — Portrait moral de Gortcliakoff. — Portée véritable de ses déclarations. — Dispositions et attitude d'Alexandi'e IL — Moniy à Wildbad. — Son arrivée à Pétersbourg. — Ses premiers entretiens avec Gortcliakoff, avec Alexandre IL — Accueil de la cour et de la société. — Attitude adoptée par Morny. — Sentiments d'Alexandi-e II et des Russes envers Napoléon III et la France. — Situation morale du gouvernement français en Russie. — But des démonstrations ilu gouvernement russe : insinuer à la France l'offre d'une entente proprement dite.
La conclusion définitive de la paix entraînait naturellement la reprise officielle des relations diplomatiques et le rétablissement des missions permanentes.
Orlofi ne quitta Paris qu'après avoir présidé lui-même à la première de CCS formalités, dont la banalité est relevée par un empressement et une cordialité inaccoutumés. Le 29 a\Til (1), il remet à Napoléon III, en audience solennelle, deux lettres autographes de son souverain, l'une lui notifiant l'avènement d'Alexandre II au trône, l'autre le félicitant de la naissance du prince impérial. Nulle pensée ne pouvait être plus délicate ni plus appréciée aux Tuileries que celle d'inaugurer les relations officiellement renouées, en associant l'empereur de Russie à la
(1) Moiiilcur du 30 avril.
joie dont venaient de battre les cœurs autour du berceau de l'enfant. Orloff en souligne habilement l'intention en présentant aussi à l'impératrice Eugénie les félicitations du tsar (1), tandis qu'à Pétersbourg de nombreux représentants de la cour et de la société russe assistent au Te Deum chanté, à cette occasion, dans l'église Sainte-Catherine (2).
Napoléon III n'attendit pas d'avou' un ambassadeur à la cour de Russie pour répondre au double message d'Alexandre II : il envoie en mission spéciale à Pétersbourg un officier général, attaché à son étatmajor particulier, le comte Edgard Ney, qui part de Paris dès le 8 mai (3). Ce n'est pas sans raison qu'on remarqua la promptitude de la réponse et le choix du messager.
Aussitôt rappelée à la vie, l'ambassade de Russie à Paris n'est pas immédiatement pourvue d'un titulahe définitif, qui, eût-il été désigné dès lors, n'aurait pu prendi'e possession de son poste avant un certain délai. Pour gagner du temps et s'assurer à Paris un représentant de plus d'autorité que ne le serait un simple chargé d'affaires, Alexandre II confie à Brunnoff (4) la direction temporaire de son ambassade en France. A défaut d' Orloff, que bien des Parisiens auraient désiré voir transformer en ambassadeur permanent, c'est son second plénipotentiahe, artisan de la même œuvre et agent de la même politique, que le tsar chargeait de le représenter provisoirement auprès de la cour des Tuileries.
Napoléon III procède au contraire, sans plus tarder, à la nomination d'un ambassadeur, à qui va incomber une double mission.
Les chconstances dans lesquelles Alexandre II était monté sur le trône avaient fait ajourner jusqu'au rétablissement de la paix la cérémonie de son couronnement. Comme tous les chefs d'État, l'empereur des Français avait été invité à se faire représenter à cette solennité, qui s'entom'e en Russie d'une pompe grandiose et de fêtes magnifiques. Une telle mission exigeait, pour être dignement remplie, un personnage occupant en France un rang assez élevé pour soutenu- le prestige de son pays, parmi les grands dignitahes, vohe même parmi les princes, que les souverains ont coutume de déléguer à ces cérémonies. Le choix de Napoléon III se porta sur le comte de Morny.
Éclat du rang, dons extérieurs, aisance et charme des manières, con-
(1) Le 3 mai 1856. Moniteur du 4 mai*
(2) Moniteur du 4 mai.
(3) lâi du 9 mai.
(4) Id. du 14 juin.
naissance approfondie du monde, art de plaire, finesse du goût, science de la représentation et du faste : Morny possédait, à un rare degré, toutes les qualités du rôle brillant et difficile qu'il allait avoii* à jouer.
L'apparat, la représentation n'étaient cependant que la moindre partie de ce rôle. A ce côté purement extérieur de la mission de Morny s'en ajoutait un autre, essentiellement politique et infiniment plus important. C'est à lui qu'il allait apjiartenir, en somme, de renouer, entre la France et la Russie, des relations régulières, normales et d'établir, entre leurs deux gouvernements, des rapports politiques conformes aux intentions et aux vues de Napoléon III. Or, personne, dans l'entourage de l'empereur, n'avait plus franchement pris position que Morny comme partisan de la paix et d'un rapprocliement avec la Russie. iVvant que la guerre n'éclatât, il s'était employé à la prévenir ; on sait avec quelle ardeur et quelle sincérité il avait ensuite travaillé à la faire cesser. Ses tendances et ses sympathies personnelles, sa participation officieuse à la réconciliation des deux cmpù-es donnaient à sa nomination une signification politique, et le choix dont il était l'objet devait constituer aux yeux des Russes, qui connaissaient les titres particuliers de Morny à leur gratitude, un gage des sentiments et des intentions de Napoléon III.
Les raisons pohtiques de ce choix, personne en Russie n'était mieux à même de les apprécier que le nouveau ministre récemment appelé par le tsar à diriger les affah'es étrangères. A une situation nouvelle, Alexandre II avait pensé qu'il fallait des hommes nouveaux. Nesseh'ode avait été le premier artisan du rapprochement de la France et de la Russie ; il avait vu l'intérêt de son pays à prendre appui sur la France, à une époque où il y avait quelque mérite à le vok et quelque audace à le tenter. Mais son nom restait indissolublement lié à celui de l'empereur Nicolas et au souvenu* des discordes passées. Le titre et la dignité de chancelier lui furent laissés ; mais il dut abandonner les fonctions de ministre des affaires étrangères, qui fm'ent confiées au prince i\.lexandi"e Gortchakoff.
Comme Morny, son correspondant d'autrefois, Gortchakoff avait travaillé à ramener la paix et à réveiller la sympathie entre son pays et le nôtre. Lem' réconciliation n'avait pas eu de plus chaud partisan : il aimait à s'en due ouvrier de la première heure. Ses propos laissaient deviner les tendances françaises qui s'affii-maient naguère dans sa correspondance secrète avec Morny. Aussi son élévation au ministère donnait-eUe à penser que ses tendances connues et avouées l'avaient,
sinon désigné, au moins recommandé au choix de l'empereur ; et si la nomination de Morny était, aux yeux des Russes, un gage de la bonne volonté de Napoléon III, ceEe de Gortchakoff en était un, pour les Français, des dispositions d'Alexandre IL
Tandis que se dispersent les plénipotentiaii'es au congrès de Paris, toutes les mesures qui émanent de l'initiative personnelle des deux souverains expriment donc leur satisfaction de la réconciliation opérée et leur mutuel désir de bonne intelligence.
Gortchakolï ne tarde pas à manifester le désir de quelque chose de plus. A peine a-t-il pris possession de ses nouvelles fonctions qu'il multiplie, à l'adresse de la France, les précautions, les indications, les confidences, les professions de foi.
A la fin de mai, il est à Berlin, où il a accompagné son souverain, venu rendre \àsite à la cour de Prusse. Ce tribut payé à une amitié de vieille date, le tsar a regagné sa capitale. Resté seul après le départ de son maître, Gortchakoff revient sans plus tarder aux soins qu'e:dge une amitié plus récente. Étant allé voir Moustier, il l'entretient « de son désir d'établh- entre son pays et le nôtre de bons et solides rapports qui eussent dû régner depuis longtemps, sans des causes qui n'existaient plus et des fautes regrettables. H n'avait jamais caché ses idées à cet égard et c'était le rêve de sa vie. C'est aussi, ajouta-t-il, le vœu de l'empereur Alexandre, qui a été si sensible à l'accueil qu'a reçu le comte Orloff et surtout à la manière dont l'empereur des Français s'est exprimé sur l'empereur Nicolas : ce sont là des choses qu'un cœur comme celui de l'empereiu- Alexandre n'oublie pas. » Gortchakoff parle ensuite à Moustier du comte Ts^ey, dont il lui fait un grand éloge ; de la mission de Morny, qu'il voit avec satisfaction et dont il attend de grands résultats. Il s'excuse du retard apporté au choix d'un titulaire pour l'ambassade de Russie à Paris, tenant beaucoup à ce qu'on sache que ce retard n'a d'autre cause que le désfi- de choisir un ambassadeur agréable au gouvernement français, en même temps qu'à la hauteur de sa tâche (1). Il a donc suffi que la \àsite d'Alexandre II à Berlin pût éveiller à
(1) Moustier, juin 1856.
Paris certaines susceptibilités pour que Gortchakoff s'empressât de les apaiser. La fidélité de la Russie à son amitié avec la Prusse pouvait faire craindre de sa part un retour aux traditions du précédent règne : c'était assez pour que Gortchakoff, en confessant au premier agent français qu'il rencontrât sur sa route son désir de rapports cordiaux avec la France, opposât à ce soupçon un démenti immédiat et prît déjà le contre-pied de ces traditions.
Jugea-t-il superflu de se répéter à quelques jours d'intervalle ou audessous de lui de dévoiler sa pensée à un agent de second plan? Toujours est-il qu'il s'abstient de toute confidence en faveur du ministre de France à Dresde, où il s'arrête ensuite. Mais il prend sa revanche avec l'ambassadeur de France à Vienne.
Le souvenir des luttes diplomatiques qui les avaient naguère mis aux prises, l'état de mutuelle défiance des gouvernements français et autrichien, étaient autant de raisons pour qu'il recherchât l'occasion d'un entretien avec Bourqueney. S'étant rencontrés dans les jardins de Schœnbrumi (1), tous deux con\àennent d'un rendez-vous pour le lendemain. L'entrevue est des plus cordiales. « Vous m'avez battu sur le terrain de Vienne, dit Gortchakoff ; mais aussi j'y suis venu trop tard... Mais laissons là le passé : la Russie a tourné le feuillet. » Le passé lui est toutefois plus facile à oublier lorsqu'il s'agit de la France que lorsque l'Autriche est en cause. A l'Autriche, il se défend seulement de tenir riguem- et de vouloù-, quant à lui, rendre le mal pour le mal ; encore ne répond-il pas de fak-e partager par le peuple russe la même longanimité. A la France, il ne reproche rien et peu s'en faut qu'il ne se loue d'elle. n se plaît à rappeler les titres que Napoléon III s'est acquis à la reconnaissance des plénipotentiahes russes : « Nous lui devons la paix », dit-il à Bom-queney. Il a toujours protesté contre l'isolement où a été jadis tenue la France et c'est à Paris que doit être, selon lui, le pivot de la politique russe. Exempt de toute arrière-pensée, il n'est entré au mmistère que pour fahe accepter à son pays la paix du 30 mars. La Russie se doit, pour le moment, tout entière, au développement de son organisation intérieure; quant aux questions em'opéennes, « elle regarde et elle attend (2) ».
Cette attente serait-elle aussi impassible que Gortchakoff voulait bien le dhe? Bom-queney en doutait (3) : « Il y a de par le monde, con-
(1) Le 16 juin 1856.
(2) Bourqueney, 22 juin 1856.
(3) M, 25 juin 1856.
cluait-il, des questions sur lesquelles ne se maintiendra peut-être pas toujours l'accord cjui a constitué le faisceau des nouvelles alliances. Sur les Principautés, l'Italie, j'ai trouvé le langage du prince Gortchakoff pesé avec un soin qui ne lui est pas naturel, comme pour se réserver la liberté d'aggraver les dissentiments que l'avenir peut lui fournir. »
Quittant Vienne, après un adieu plein de courtoisie à Bourqueney, Gortchakoff se met en route pour Pétersbourg, par Dresde, Berlin et Stettin. La série de ses épancliements diplomatiques paraît devoir être close, lorsque le hasard place sur son chemin un interlocuteur inattendu. Il prend passage, à Stettin, sur le même paquebot que Baudin, qui va gérer l'ambassade de France à Pétersbourg, en attendant l'arrivée de Morny. Les deux passagers causent beaucoup pendant les trois jours que dure la traversée et, d'emblée, avec un empressement et une confiance peu communes entre personnes qui se rencontrent pour la première fois, Gortchakoff se met à développer à Baudin le programme de sa politique (1).
Il n'a pas souhaité la guerre, il a même cherché à l'éviter. La guerre déclarée, il a été du parti de la résistance à outrance. H a blâmé les conditions de la paix du 30 mars. Mais maintenant, la paix conclue, il est résolu à en exécuter scrupuleusement toutes les clauses. Cette paix doit être à ses yeux « le point de départ d'une politique nouvelle », à laquelle il a eu soin d'obtenk l'assentiment de l'empereur avant d'accepter le pouvoir'. Il arrive donc au ministère avec un programme bien défini, élaboré par lui et adopté par le parti dont il est le représentant.
Or, par où ce programme différe-t-il de la politique de Nicolas F^? Avant tout, par les rapports que la Russie se propose d'entretenir avec la France : Gortchakoff les veut aussi confiants et aussi amicaux que possible. A l'en croire, ce désir n'eût pas été chez lui l'effet d'un concours fortuit de circonstances, mais d'une sympathie ancienne et d'une conviction raisonnée. H a toujours éprouvé de la sympathie pour la France. H considère « l'aUiance des deux gouvernements com.me la plus désirable pour les deux peuples » et pense qu'unis l'un à l'autre, « ils seraient arbitres souverains de l'Europe ». Le conflit qui les a divisés et mis aux prises ne peut être attribué, selon lui, qu'à un « malentendu cpii s'était glissé entre l'empereur Napoléon et l'empereur Nicolas ».
Aux protestations de sympathie pour la France succèdent, comme un complément naturel, comme un corollah'e nécessah-e, les professions de
(1) Premiers jours de juillet 1856.
foi les plus nettes d'antipathie envers rAutriche. Pour les justifier, Gortchakoff ne s'abrite plus, comme à Vienne, derrière le sentiment national : il parle en son nom et pour son compte. H ne se défend plus de partager les impressions de ses compatriotes et, sans revenir sur le désaveu qu'il a donné, à Vienne, à « la politique de ressentiment », il s'abstient cependant de le renouveler.
Les États allemands ne verront plus la Russie s'ingérer dans leurs affaires. La politique intérieure prendra, d'ailleurs, le pas à Pétersbourg sur la politique étrangère. Les soins du gouvernement se porteront moins sur les intérêts extérieurs que sur le développement économique du pays et la réforme de l'administration. Peut-être même sera-t-il procédé à un examen extrêmement prudent des problèmes qui se rattachent à la transformation du servage.
« Une moins grande préoccupation des questions extérieures, une ingérence moins marquée, un moindre abus d'influence vis-à-vis des États allemands, une tendance à se rapprocher de la France et surtout une méfiance profonde de l'Autriche » : tels parurent être à Baudin les traits saillants du programme que Gortchakoff lui avait tracé de sa politique.
De ce monologue poursuivi trois jours durant se dégage, mieux peutêtre que le scénario de la pièce, la physionomie de l'acteur. Causeur agréable, Gortchakoff se classe d'emblée parmi les ministres les plus prodigues de leurs discours. La responsabilité ne tarit pas sa faconde et, connu pour l'abondance non moins que pour la facilité de sa parole, il ne dément pas, dans sa nouvelle charge, la réputation qu'il a acquise au cours de ses missions extérieures. Ce ministre d'un autocrate ferait très bonne figure à la tribune d'un parlement. Beau parleur, il aime à exposer ses idées, à développer ses vues, moins à discuter qu'à discourir. Conscient de son mérite et quelque peu satisfait de lui, il s'écoute volontiers parler, de même qu'il aimera aussi à écrire, par divertissement d'artiste et par vanité d'auteur. Le naturel, dont il s'est si volontiers fait gloire, est à peu près totalement étranger à son caractère. Il ne perd jamais de vue l'intérêt à satisfaire ou l'effet à produke. La franchise et l'abandon même ne sont pour lui que des moyens d'atteindre son but ou de produii'e son effet. S'il feint de ne pas attacher d'importance à ce qu'il dit, de bavarder à bâtons rompus, c'est alors qu'il s'étudie le plus, n y a en lui de l'orateur et du comédien. Sa pensée dévie rarement du but qui est par excellence celui de l'orateur : fake impression. Il sait au besoin faire appel aux circonstances extérieures, au décor, pour
frapper rimagination de son auditeur. C'est en entrant dans Saint-Pétersbourg par la Neva, c'est en montrant avec orgueil à Baudin « les quais de granit, les somptueux palais, les coupoles étoilées, les flèches dorées de cette immense ville «, qu'il lui déclare s'être prononcé autrefois pour la continuation de la guerre, dût-on sacrifier la capitale, et, en l'écoutant évoquer ce souvenir, Baudin croyait entendre, dans ce fier langage, « comme un écho lointain de 1812 et de Moscou ». Qu'il ne lui suffise plus de frapper l'imagination, Gortchakoff saura l'égarer, et le comédien sera aussi habile à travestk sa pensée que l'orateur à la présenter. Moins dissimulé cependant qu'imaginatif, il est enclin à se payer de mots. Théoricien dans l'âme, il se plaît à dogmatiser, à revêtir son empirisme des apparences de la préméditation. Faire rentrer ses actes dans le cadre d'un système a priori, d'une théorie politique, est un besoin pour lui : c'est un besoin aussi que de gagner de prime abord la confiance de ceux avec qui il traite en leur prodiguant les confidences, les indications, les aperçus de tous genres, sans se rendre compte que cet excès même d'empressement les met en garde contre sa propre sincérité et contre ses intentions.
Ne faUait-il donc voir dans les propos de Gortchakoff, comme il le demanda lui-même à Baudin, que « des conversations de bateau à vapeur »? H est é\àdent que, si le hasard était le seul auteur de la rencontre, il n'était pour rien dans le tour qu'avait pris la conversation et le choix des sujets qui l'avaient défrayée. La volonté de Gortchakoff avait seule transformé cette rencontre en entretien politique et, seule encore, fixé les limites de cet entretien, ou plutôt de ce monologue : car Gortchakoff n'a rien dit que ce qu'il voulait dire et l'a dit pour que cela parvînt aux oreUles de Napoléon III. Aussi eût-il été le premier à déplorer qu'on n'eût pas attribué à ses paroles une tout autre portée que celle qu'il consentait officiellement à leur accorder.
Rapprochées les unes des autres, les indications de Gortchakoff à Moustier et à Bourqueney, ses déclarations à Baudin apparaissent comme une succession d'invites adressées à la France en vue d'une entente politique, que tout, dans ses paroles, concourt à présenter comme avantageuse, facile et naturelle.
Tel est, en définitive, le but de ces confidences réitérées. Elles font mieux que de défini, elles inaugurent déjà cette politique à laquelle Gortchakoff affirmait avoir obtenu l'assentiment d'Alexandre IL Mais dans quelle mesure convenait-il d'ajouter foi à cette affirmation? Le tsar était-il réellement d'accord avec son ministre pour fau-e de l'en-
LA MISSION MOUNY 417
tente avec la France l'objectif immédiat, sinon exclusif, de sa politique?
Alexandre II paraît bien n'avoir eu, dans le succès même de cette politique, qu'une confiance assez restreinte. Quel fond pouvait-on faire sur les dispositions de Napoléon III? Quelle garantie pouvait-on avoir de leur sincérité et de leur durée? Combien de temps serait-il possible de conserver les bonnes grâces d'un souverain qui paraissait prendre un si vif intérêt au sort de la Pologne? Pouvait-on savoir jusqu'où l'entraînerait sa sympathie pour la cause italienne? Les doutes, les soupçons d'Alexandre II à cet égard se révèlent dans cette annotation écrite de sa main en marge du rapport où Orloff lui rendait compte de son audience de congé : « Tout cela est très bon, si seulement cela est sincère ! »
H faut rendre cette justice à Alexandre II que ces doutes sont restés sans influence appréciable sur sa conduite. Il s'est associé franchement, sans restriction, à la politique de son ministre, dont il a secondé les efforts de tout son pouvoir. Dans l'œuvre commune, il semble s'être donné pour tâche particulière de resserrer ses liens personnels avec Napoléon III. Il lui confère l'ordi-e de Saint-André et lui en fait porter les insignes par un de ses aides de camp, le colonel Albedinsky, chargé, dit le Moniteur (1), d'un « message verbal » de son souverain. Quelques jours après (2), le comte Levascheff, officier d'ordonnance du grand-duc Michel, vient remettre à Napoléon III un modèle de canon exécuté d'après des plans dont l'empereur des Français est l'auteur et lui annoncer que ce modèle va être mis en usage par l'artillerie russe. L'ambassade de Russie à Paris est alors pourvue d'un titulaire : la nomination du comte Kisseleff, familier de Nicolas P^, ancien combattant d'Eylau, de Friedland et de la Moskowa, arrivé au faîte de la hiérarchie militaire, appelé aux postes les plus élevés de l'administration civile, est donnée pour preuve de l'intérêt qu'attache le tsar à être représenté, auprès de la cour des Tuileries, par un homme investi de toute sa confiance. Rien ne pouvait être plus sensible à Napoléon III que ces témoignages de déférence auxquels Nicolas F^ l'avait si peu habitué.
Aux prévenances, voire même aux flatteries à l'adresse de l'empereur, viennent s'ajouter les égards pour son représentant. Lorsque Baudin prend la dh-ection de l'ambassade de France à Pétersbourg, le tsar lui fait un honneur qui n'est généralement pas accordé aux chargés d'affaires, en le recevant à Péterhoff, avec les marquis de Pienne et de Sayve, attachés a sa mission.
(1) 14 juin 1856.
(2) Le 19 juin 1866.
Arrivé à Pétersbourg, Baudin ne recueille, de la part de tous les Russes qu'il rencontre, fonctionnaires ou particuliers, qu'expressions de sympathie pour la France ou souhaits de l)onne entente avec elle. « Tendance réelle ou mot d'ordre, conviction sincère ou consigne rigoureuse? » se demandait-il en présence d'une telle unanimité. Consciemment ou non, souverain, ministre et sujets concourent à une œuvi'e commune, dans laquelle chacun a son rôle propre et sa mission déterminée. Prévenances personnelles d'Alexandre II pour Napoléon III, professions de foi réitérées de Gortchakoff, accueil fait à Baudin par la société de Pétersbourg, ne sont en définitive que des applications distinctes d'un même système, des moyens différents d'atteindre un même but : une entente proprement dite avec la France.
Pendant que Baudin entre en contact à Pétersbourg avec la Russie du nouveau règne, Morny, ses préparatifs de départ achevés, fait connaissance à Wildbad avec la Russie du règne précédent. L'impératrice douahière s'était rendue avec son plus jeune fils, le grand-duc IVIichel, dans cette petite viUe d'Allemagne, où le prétexte d'une cure d'eau, à laquelle la diplomatie avait plus de ])art que la médecine, fournit à Morny l'occasion de la rencontrer (1).
La veuve de Nicolas P^" se mit en frais d'amabilités pour l'ambassadeur qu'envoyait auprès de son fils le vainqueur de Sébastopol. Mais, à je ne sais quoi de contraint dans la bonne grâce même de la souveraine et de son entourage, à quelques mots saisis par hasard ou rapportés par des personnes étrangères à sa suite, Morny s'aperçut que, sous cette cordialité de commande, se dissimulaient des préventions et des amertumes dont il fut plus frappé que surpris. Après tout, l'impératrice mère, comme Prussienne et comme Russe, avait-elle jamais pu aimer la France? Pouvait-on s'attendre à ce que la dernière guerre, si doulomeuse à son cœur d'épouse, eût dissipé, ni même atténué en eUe, une antipathie qui
(1) Une partie de la correspondance de Morny a été publiée par ses héritiers sous le titre : Extrait des Mémoires du duc de Morny ; Une ambassade en Russie. Une partie an moins a'îssi considérable de sa correspondance dipL'inatique n'a pas encore été publiée. Nous avons emprunté n ;s renseignements et nos citations tantôt à la partie publiée, tantôt à la partie inédite, qui se complètent ainsi l'une l'autre.
était, en quelque sorte, un héritage de son mari. Sœur de Frédéric-Guillaume m et du prince héritier Guillaume, Frédérique-Louise-Charlotte- Wilhelmine de Prusse, impératrice de Russie sous le nom d'Alexandra Feodorovna, incarnait en outre, aux yeux de Morny, profondément imbu des anciennes traditions de la politique française, l'influence prussienne, rivale, par définition, de l'influence française à Pétersbourg. Comme, à tort ou à raison, on prêtait à la mère d'Alexandre II un certain ascendant sur son fils, Morny, concluant du particulier au général, emporta de sa reconnaissance à Wildbad l'impression « que les bons rapports avec nous étaient une espèce de convention, de mot d'ordre, auquel il fallait se fier médiocrement ; que les affinités allemandes étaient, au fond, aussi fortes que par le passé et qu'on ne tarderait pas, si nous y fournissions le moindre prétexte, à chercher à renouer tous les fils de la vieille politique, rompus par les derniers événements ».
C'est sous cette impression que Morny se met en route pour Pétersbourg. « On ne parlait hier, écrivait à Thouvenel la comtesse de Damrémont, que des nombreuses demandes des plus grands noms de France, qui sollicitent d'accompagner le grand personnage qui va en mission extraordinaire en Russie. » Telles furent les compétitions suscitées, dans les rangs de l'aristocratie, de la diplomatie et de l'armée, par la composition d'une ambassade qui promettait d'être très brillante, que la suite de l'ambassadeur eût pris les proportions d'une expédition, si l'on avait accueilli les demandes de tous ceux qui aspiraient à en faire partie. Réduite aux proportions qu'on lui donna, elle resta encore respectable Outre Baudin, le marquis de Pienne et le marquis de Sayve, qui avaient précédé Morny à Pétersbourg, le personnel diplomatique de la mission comprenait le vicomte de l'Espine et le vicomte Siméon. A ces diplomates de profession, faisaient cortège quelques personnages étrangers à la carrière, diplomates par occasion, qui formaient l'ambassade extraordinaire : c'étaient le comte Joachim Murât, député, le comte de Lavalette, le duc de Gramont-Caderousse, le marquis de Courtavel, le baron d'Hunolstein, le marquis de Maussabré. Le second Empire avait tenu à prouver à l'autocratique Russie que la vieille noblesse française ne le boudait pas. Enfin, à côté de l'élément civil, l'armée devait être repré scntée par une mission militaire composée des généraux Lcbœuf, Frossard, Dumon, du colonel Reille, du capitaine Piquemal, du prince de Bauffrcmont, du marquis de Galliffet et du comte d'Espeuilles, Ci s officiers, pris dans toutes les armes, artillerie, génie, état-major, infanterio et cavalerie, avaient été choisis h dessein pai'mi les combattants
de Crimée, l'empereur s'étant proposé de rendre par là un délicat hommasre à la valeur de leurs anciens adversaires.
Ce brillant et nombreux cortège n'escorta pas tout entier Morny de Paris à Pétersbourg. Seuls, le comte Murât, MM. de FEspine, Siméon et de La Valette le rejoignh'ent à Berlin, d'où il devait s'acheminer vers son poste, par Kœnigsberg et Kowno. Le chemin de for s'arrêtait alors à Kœnigsberg. A partir de là, le voyage s'effectuait en voiture. Morny et ses compagnons l'accomplhent en quatre jours, précédés d'un « feldjager », ou courrier de cabinet, qui avait reçu mission de les piloter depuis la frontière russe et courait la poste dans une sorte de chariot sans ressorts, préparant leurs gîtes à l'étape où ils devaient coucher chaque soir. C'est après avoir traversé dans ces conditions les gouvernements de Kowiio, Vitebsk, Pskoff et Pétersbourg que, dans la nuit du 4 au 5 août, ils firent leur entrée dans la capitale de la Russie et arrivèrent au pahiis Woronzoff-Dackkoff, où était installée l'ambassade de France (1).
Pétersbourg semblait fahe fête à Morny quand elle lui apparut, le lendemain matin, des fenêtres de cette somptueuse demeure. Le plus beau soleil brillait sur les façades des palais, les coupoles et les flèches des éghses et faisait miroiter la Neva qui, large en cet endroit comme un bras de mer, roule majestueusement ses eaux entre deux quais de granit couronnés d'imposants édifices. Morny n'en restait pas moins sous l'impression de sa "^dsite à Wildbad quand, s'arrachant à ce magnifique spectacle, il quitta le palais de l'ambassade pour aller, selon l'usage, se présenter chez le ministre des affaires étrangères.
Ses préventions étaient déjà fortement ébranlées, lorsqu'il sortit de chez Gortchakoff. Au lieu d'une bonne grâce de commande, il avait trouvé dans le langage du ministre une netteté d'expression, une sincérité d'accent auxquelles il ne s'attendait pas. Dans ce premier accueil, dont dépend si souvent l'impression qu'on garde d'un homme, Gortchakoff a su mettre ce qu'il fallait pour éveiUer la sympathie de Morny et jeter entre eux les germes d'une confiance réciproque. Pohtiquement parlant, ses déclarations ne sont que la réédition de ce qu'il a déjà dit à Baudin : favorable par principe à une politique d'entente avec la France, U n'avait consenti à se charger des affahes étrangères que parce que les vues de l'empereur Alexandre concordaient entièrement avec les
(1) Le cjmte Murât a rac n'.é ce v yage, le séj )iir de la m'ssicn à Péî^ersbDurg et les fêles du cour innement de ]\I ;sc )u dans un ouvrage intitulé : Le couronnement de VEmpereur Alexandre II ; Souvenirs intimes de Tamlassade de France, Paris, 1883.
siennes. Mais à cette déclaration d'ordre purement politique, il on ajoute deux autres, faites pour aller droit au cœur de Morny : « Il profosse pour l'empereur des Français une grande admii'ation et un goût personnel ; il conserve de la reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle la l'oine Hortenso l'a autrefois traité. « Ces sentiments, Gortchakoff le savait, no flattaient pas sonlomont Morny dans ses convictions d}mastiques, mais dans ses aiïoctions do famille les plus chères.
Plusieurs jours, quelquefois davantage, s'écoulent généralement entre l'arrivée d'un ambassadeur et la remise solennelle à rempereur do ses lettres de créance. Cette attente fut abrégée pour Morny. Amvé à Pétersbourg lo 5 août, il fut informé le 6 que son audience était fixée au lendemain. Cet empressement inusité avait, dans la cii'constance, une valeur jiarticulioro. La préséance entre les divers ambassadeurs dépend on effet do la date à laquelle ils ont remis leurs lettres. Or, ayant précédé Morny à Pétersbourg de quarante-huit heures, l'ambassadeur extraordinaire d'Autriche, le prince Esterhazy, aurait dû être officiellement reçu par l'empereur avant lui, si, au moment de demander son audience, il ne s'était aperçu que ses lettres étaient restées à Vienne. Admis à présenter les siennes avant qu'Esterhazy eût pu réparer cette omission, Morny prenait nocossairomont rang avant tous les ambassadeurs et devenait ainsi doyen du corps diplomatique.
Au jour dit, des calèches attelées en poste vinrent prendre, à l'ambassade de France, Morny et lo personnel de sa mission et les conduisirent, en moins d'une heure, à Péterhof, résidence d'été de la cour de Russie. Des appartements avaient été préparés pour eux au palais anglais, sorte d'annexé de la demeure impériale, affectée aux hôtes de passage. Un protocole prévoyant leur avait ménagé une courte halte dans cette habitation où, après une savoureuse collation, dos carrosses de gala vinrent les chercher, pour les mener, en pompeux cortège, à l'audience impériale. Reçu avec lo cérémonial imposant qui s'est conservé intact à la cour des tsars, Morny fut introduit seul auprès d'Alexandre II, pendant que SCS compagnons, attendant le moment d'être présentés à leur tour, trompaient leur impatience en contemplant les deux splendides nègres qui se tenaient immobiles, en costume oriental, des deux côtés de la porte du cabinet de l'empereur.
« Je me réjouis de vous voir ici, dit Alexandre II à Morny en s'avançant au-devant de lui et lui tendant la main. Votre présence marque la fin d'une situation heureusement terminée et qui no doit plus se renouveler. Je suis très reconnaissant à l'empereur Napoléon et je n'oublierai
jamais l'influence bienveillante qu'il a exercée à notre égard sur l'ensemble des négociations. » Après cette entrée en matière d'une si cordiale bonne grâce, le tsar poursuit en associant Walewski à Napoléon III dans l'expression de sa gratitude ; en se louant de l'accueil qu'ont rencontré à Paris le comte Orloff, revenu « complètement sous le charme », et plus récemment les divers officiers russes qui s'y sont rendus en mission ; en se faisant l'écho de la satisfaction éprouvée par son frère, le grand-duc Michel, à propos d'une lettre que l'empereur a fait remettre à ce prince avec un modèle du canon français de 12. « Je ne puis assez vous répéter, conclut Alexandre II, combien je suis heureux de toutes ces marques de rapprochement. » Après un délicat hommage au choix que Napoléon III a fait de Morny comme ambassadeur et à l'amitié que lui-même porte à Kisselef, il insiste sur son désir sincère de bonne intelligence avec la France. Sans désavouer la politique de son père, que sa piété filiale l'empêche de réprouver, du moins cherche-t-il à l'expliquer, à la justifier, ce qui est la meilleure preuve qu'il la condamne. Vivre en bons termes avec la France était, au fond, « la politique et le but » de Nicolas F^. La guerre de Crimée n'était que le résultat d'un « malentendu qui s'était glissé » entre lui et nous et C|u'Alexandre II avait, pour sa part, sincèrement regretté. « Quant à moi, dit-il cà Morny en le congédiant, vous pouvez compter, je vous en donne ma parole d'honneur, sm' la loyauté et la sincérité de mes intentions ; et si jamais, monsieur le comte, quelque doute s'élève dans votre esprit, adressez-vous directement à moi, vous me trouverez toujours prêt à m'entendre et à m'expliquer franchement avec vous. »
L'accueil d'Alexandre II acheva ce qu'avait commencé celui de Gortchakoff : rien ne subsistait de l'impression rapportée par Morny de Wildbad, lorsqu'il repassa le seuil du cabinet de l'empereur. Ses derniers doutes, ses dernières préventions s'étaient dissipés, évanouis, envolés en fumée au contact de cette main loyalement tendue, au son de cette voix d'un charme si étrange qui prononçait, avec une mâle assurance, des paroles simples, clanes, tout empreintes de cordiahté, à l'aspect de ce souverain au port noble et aisé, dont l'âme honnête et bonne transparaissait dans le regard limpide et doux, dans l'accent de franchise, dans l'expression de calme grandeur, et qui n'hésitait pas à garantir sur son honneur la loyauté et la sincérité de ses intentions. La confiance, la sympathie et le respect de Morny étaient, d'ores et déjà, acquis à Alexandre II à la suite de cette première entrevue, de même que son opinion était faite sur les dispositions réelles du tsar et de son
ministre à l'égard de la France. C'était une vieille cour qu'il avait vue à Wildbad, « et une cour qui était encore sous l'impression de souvenirs douloureux et respectables ». « Hommes nouveaux, politique nouvelle » : voilà ce qu'il a trouvé à Pétersbourg.
La jeune cour lui ajjparaît, de prime abord, comme animée à notre égard des mêmes sentiments que le maître. Une faveur spéciale permet à Morny d'entrer en rapports immédiats avec la plupart des personnes qui la composaient. H vient en effet de présenter ses hommages à l'impératrice, dont l'accueil a été particulièrement gracieux, lorsqu'il lui est annoncé que l'empereur l'invite à assister le lendemain, avec tout le personnel de sa mission, à un service religieux et à un bal intime, en l'honneur du jour de naissance de cette souveraine. Les membres de la famille impériale, réunis à Péterhoff pour cette fête domestique, tiennent à faii'e exception à la règle d'étiquette qui eût obligé l'ambassadeur à leur demander à chacun audience dans leurs habitations respectives.
Tous rivalisent envers lui d'amabilité et de bienveillance et, modelant leur attitude sur celle des princes et princesses, tous les hauts dignitaires, grands-officiers de la couronne, aides de camp généraux, ministres, maîtres des cérémonies, chambellans, s'empressent à suivre l'exemple qui leur vient de si haut. De l'ambassadeur au dernier des attachés, les Français demeurent surpris et charmés de l'accueil de cette cour qui se met pour eux en frais d'amabilité, les admet d'emblée dans son intimité, prend plaisir à leur fahe admirer le luxe pittoresque de ses uniformes, la pompe archaïque de son cérémonial, la belle ordonnance de ses offices religieux, ne déguise pas la satisfaction qu'elle éprouve de la déconvenue arrivée au prince Esterhazy, grâce à laquelle Morny prend le pas sur tous ses collègues, leur témoigne enfin la préférence la plus exempte d'affectation et de contrainte.
Us ne cessèrent d'être traités comme ils avaient été accueillis. L'exceptionnelle bonne grâce de l'accueil se prolongea pour ainsi dire dans les rapports qui s'établirent entre les Russes et la mission française. La distinction de l'ambassadeur et des membres de son personnel civil et militahe, la courtoisie avec laquelle ils répondaient aux prévenances et aux égards, voire même la belle apparence extérieure de cette brillante phalange et jusqu'à « la bonne mine » de son équipage accrurent encore la faveur dont avaient joui d'emblée Morny et ses collaborateurs de tout rang. Les occasions de la leur manifester ne ralenthent pas l'ardeur des Russes à leur fahe fête, non plus qu'à associer Napoléon III et la France aux hommages rendus à leurs représentants. Au Te Deum
qu'il fait célébrer le 15 août 1856, Morny trouve dans l'église, outre « un nombreux public russe », l'adjoint du ministre des affaires étrangères, spécialement chargé par le tsar de le représenter à la cérémonie, encore qu'Alexandre II ait pris soin d'envoyer auparavant un de ses aides de camp généraux porter à l'ambassade ses félicitations et ses vœux. Les mots de sympathie, d'admiration pour la France résonnent sans cesse aux oreilles de Morny, au point, dit-il, de lui prendre sur les nerfs. Aux premiers rangs de ceux qui se signalent par leur enthousiasme est Gortchakoff : « 11 ne tarit pas sur ce sujet, il en parle ouvertement ; il dit que sa politique de trente ans triomphe, que c'est l'alliance avec la France qu'il a toujours considérée comme la plus naturelle et la plus avantageuse pour la Russie, la France, dit-il, non pas comète révolutionnaiiT, mais planète réglée dans sa course par une main ferme et habile. » On voit que sa logique n'excluait pas le lyrisme. Sous des formes moins poétiques et surtout moins prétentieuses, le même langage est, assure Morny, « tenu par tout le monde et à nous tous, à tous les étages ».
Quand d'aventure le gouvernement français n'a pas eu, pour l'amourpropre russe, autant de ménagements qu'on aurait pu le souhaiter en Russie, chacun a fait taire ses susceptibilités et s'est appliqué à n'en rien laisser voh- à Morny. I.e 14 août, un télégramme de Walcwski lui apprend que l'empereur vient de conférer au maréchal Péiissier le titre de duc de Malakoff : le ministre s'attend si bien à ce que l'évocation de leur défaite soit pénible aux Russes qu'il exprime en même temps le vœu qu'on n'en soit pas offusqué à Pétersbourg. Morny partage, lui aussi, la crainte qui se dissimule sous ce souhait et en fait part à Walewski, non sans une certaine mauvaise humeur. Nonobstant, il se met en quête des arguments les plus propres à faire, comme il dit, (( avaler cette pilule au gouvernement russe », et il finit par se résoudi'e à présenter, en cas de besoin, le choix de ce titre « comme une attention délicate », en alléguant que le nom de Sébastopol, plus grand, plus logique, plus glorieux, a été écarté comme étant plus blessant pour la Russie et celui de Malakoff adopté, parce que Malakoff n'existait plus, n'était qu'un point et ne rappelait qu'une action d'éclat. Ai-mé de ces arguments, il attend pour s'en servir que quelqu'un fasse une allusion au fait : mais personne ne lui en parle et « c'est ainsi, conclut-il ironiquement, que j'ai conduit avec un succès complet cette épineuse négociation ».
Accueilli et traité avec tant d'aimable empressement et de franche sympathie, Morny composa son attitude d'après les sentiments qu'on lui témoignait. Mais laissons-lui le soin de nous exposer lui-même, avec
cette délicatesse d'expression qui lui est propre, les principes sur lesquels il régla ce qu'il appelle « sa manière d'être » à l'égard de l'empereur Alexandre et du prince Gortchakoff. « Si j'avais eu affaire, écrit-il, à un souverain impérieux comme feu l'empereur Nicolas, je me serais montré froid et hautain. J'ai trouvé un jeune empereur doux et modéré, ayant pris la couronne au milieu d'embarras énormes, dans des circonstances critiques, j'ai cru de mon devoir de lui témoigner d'autant plus de respect et d'autant moins de raideur. » On comprend sans peine qu'inspirés par des principes d'une si exquise et si noble délicatesse, les relations de Morny avec Alexandre II et Gortchakoff aient promptement pris un caractère d'intimité et de confiance réciproques. Au bout de peu de temps, Morny était, de leur part, l'objet de sentiments qui ne s'adressaient plus à l'ambassadeur, mais bien à l'homme et répondaient exactement à ceux qu'il éprouvait pour eux. « Le prince Gortchakoff et moi, écrira-t-H bientôt, nous ne nous traitons plus comme un ambassadeur et un ministre, mais comme deux amis, confiants dans la bonne foi et la loyauté réciproque des deux souverains et des deux intermédiaires. » On en pourrait presque dire autant des rapports de Morny avec Alexandre II, et aujourd'hui encore sa correspondance doit une bonne part de son intérêt et de son charme au ton d'abandon de ces causeries où apparaît, entre le souverain et l'ambassadeur, une amitié dont l'histoire diplomatique offre peu d'exemples. N'est-ce pas la main d'un ami qui a tracé pour Napoléon III ce portrait, délicatement élogieux, d'Alexandre II : « D. est impossible, entre nous, d'être plus aimable que ce souverain. Tout ce que j'apprends de lui, de ses rapports de famille, de ses relations d'amitié et, je dois dire, de ses actes de gouvernement intérieur, est empreint d'un caractère de loyauté, de justice, même d'esprit chevaleresque. Il ne conserve aucune rancune, est plein de respect pour les vieux serviteurs de son père, de sa famiUe, même quand ceux-là l'ont médiocrement servi. H ne blesse personne, est très fidèle à sa parole, essentiellement bon ; il est impossible de ne pas prendre de l'amitié pour lui... »
Morny a eu raison de juger des sentiments d'Alexandre II et de Gortchakoff à son égard d'après ceux qu'il a éprouvés pour eux. Il a eu raison
de croire, sans forfanterie, mais aussi sans fausse modestie, à son influence personnelle sur eux, à la confiance qu'il leur a inspirée. Mais faut-il l'approuver d'avoir cru, avec autant de bonne foi, à la sincérité des sentiments dont ils ont fait montre, non plus envers lui, mais envers la France et envers Napoléon III?
Admettre qu'un souverain, fût-il d'âme aussi élevée qu'Alexandre II, qu'un ministre, fût-il d'imagination aussi vive que Gortchakoff, aient pu être incités à agir et à parler comme ils l'ont fait par des considérations de goût, de prédilection, d'inclination, ce serait faire preuve d'une singulière naïveté, dont Morny ne saurait être accusé. Certes, il ne faut pas chercher ailleurs que dans un intérêt politique l'origine de tendances, dont tous les actes et toutes les paroles d'Alexandre II comme de Gortchakoff ont eu pour but d'affii'mer l'existence aux yeux du gouvernement français.
Le moins qu'on puisse déduire de cette préméditation même est toutefois qu'ils n'ont eu, contre la France et son souverain, ni parti pris ni prévention d'aucun genre. Or, toute négative qu'elle est, cette constatation est cependant loin d'être négligeable : peu lorsqu'on la considère, elle est beaucoup lorsqu'on la compare. Quand les dispositions réelles d'Alexandre II et de Gortchakoff n'eussent autorisé que cette conclusion, elles eussent déjà marqué un progrès inappréciable sur celles de leurs prédécesseurs.
Nicolas F^ s'était considéré comme le gardien des formes traditionnelles et le champion du droit monarchique : tel avait été le secret de son antipathie contre la France et, tour à tour, contre la monarchie de Juillet et le second Emphe. Alexandre II et Gortchakoff ont réagi contre cette prétention et se sont même formellement défendus de l'avoir conservée. Gortchakoff prend un soin manifeste d'établh son indépendance à l'égard des principes et des traditions du précédent règne, dont la critique perce sous tous les articles de son propre programme. Ne nous attendons pas à trouver, sur les lèvres d'Alexandi'e II, une critique positive de la politique de Nicolas I^r. « Il ne m'appartient pas d'accuser mon père », dira-t-il plus tard à Morny, comme jiour s'excuser d'ajouter seulement : « Il se croyait trop, peut-être, le dépositahe des formes traditionnelles. » Et le fils de plaider aussitôt pour son père les circonstances atténuantes : Nicolas I^'' a été incité, encouragé à assumer ce rôle ; l'Europe entière a fait assaut de flatteries autour de lui. A deux reprises, Alexandre II revient sur cette justification ; on voit qu'il lui tient à cœur de faire table rase du passé.
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^ n a d'ailleurs été le premier à donner l'exemple de l'oubli. Le nom de Napoléon n'évoquait guère pour lui que des souvenii-s de tristesses et de ruines. Prétendre que ces souvenii-s n'aient laissé dans son cœur aucune trace, dans son amour-propre aucune blessure, ce serait aller trop loin.
Mais il n'en a eu que plus de mérite à dompter ces sentiments et à leur interdire toute influence sur sa politique. Son entourage hésitait, raconte Morny, à autoriser la publication, demandée par Napoléon III, de certaines lettres de Napoléon I^^, qui étaient tombées aux mains des Russes pendant la campagne de 1812 et contenaient des appréciations sévères sur la conduite d'Alexandre pr. « C'est de l'histoire », répliqua Alexandre II qui passa outre aux scrupules de ses conseillers. Il a étendu à tout le passé, au plus proche comme au plus lointain, la même sereine impartialité. Comme son ministre, comme son peuple tout entier, il a eu, à cet égard, l'esprit très large et le cœur très généreux.
Dès l'instant que la lutte eut pris fin, Alexandre II n'a plus donné à la France la moindre marque d'amertume au sujet du passé, et il sembla réellement que la guerre, comme il le dit lui-même, eût « eu un bon côté, c'est d'avoir montré combien les deux nations avaient de sympathie l'une pour l'autre, et les deux armées d'estime réciproque ». Aussi lorsque Napoléon III, voulant être agréable à son adversaire de la veille, choisit précisément, pour composer la mission extraordinake, des officiers ayant pris part à la campagne de Crimée, le tsar se montra-t-il, en effet, très sensible à ce choix.
« Nos officiers de Crimée ont un véritable succès », écrivait Morny, surpris lui-même de la sympathie que ceux-ci rencontraient à Pétersbourg. Présentés, dès leur arrivée, à l'empereur et à la famille impériale, ils sont, le jour même, retenus à dîner par Alexandre II, qui a encore pour eux, au cours de la soirée, les prévenances les plus gracieuses. Un aide de camp du ministre de la guerre est mis à leur disposition pour visiter les établissements militaires de la capitale. Le grand-duc Constantin les invite à Cronstadt, où il leur montre la forteresse. A la réception officielle que, deux jours durant, Morny tient à l'ambassade, ils ont vite fait de renouer avec les officiers russes une camaraderie commencée dans les tranchées mêmes de Sébastopol. Les attentions dont ils étaient l'objet attestaient assez qu'on ne leur tenait pas rigueur de leurs victoires. « J'arrive, disait Morny, à croire sincère ce qu'on appuie de bonnes raisons. On nous dit : vous avez été de rudes ennemis, mais généreux et humains ; vous ne nous avez jamais fait une guerre de sauvages et nous savons que c'est à la modération de l'empereur Napoléon que nous
devons que la paix ait été conclue. Nous n'en pouvons dire autant de vos alliés. Voilà ce que nous répètent Tofificier, le marchand, le peuple enfin ! » Fallait-U prendre au pied de la lettre ce que répétaient à Morny les Russes de toutes classes et de toutes conditions? N'entrait-il pas quelque exagération, quelque affectation dans la sympathie qu'ils lui témoignaient? Nous n'oserions pas en répondre. La société et le peuple russes excellent à se faire, sur un mot d'ordre parti d'en haut, les complices d'un plan de séduction. Mais pour que ce mot d'ordre fût donné, pour qu'il fût accepté avec cet enthousiasme, observé avec cette fidélité, pour qu'il finît par devenir, comme disait Morny, « un esprit public », encore fallait-il qu'il ne contrariât, ni chez le maître, ni chez les sujets, aucune inclination naturelle.
S'il en avait été autrement, jamais la France, avec son gouvernement fondé sur le principe populake et son cortège de souvenirs sanglants, n'aurait pu jouk, en Russie, de la situation morale qu'elle y a connue, au moment où Morny est venu prendre possession de son ambassade. Après l'impertinence et la hauteur dédaigneuse auxquelles Nicolas 1^'^ avait habitué Louis-Philippe, la déférence amicale qu'Alexandre II témoignait à Napoléon III, la confiance qu'il mettait en lui, l'espèce de protection qu'il paraissait en attendre, semblaient inespérées et presque incroyables. C'était au point qu'en causant avec Alexandre II, Morny se demandait « si c'était bien l'empereur de toutes les Russies qui parlait à l'ambassadeur de France, et alors quel changement dans les situations respectives ! » Ce changement, Morny en voyait la raison dans le prestige des armes françaises, le triomphe de la politique impériale et l'ascendant personnel de Napoléon III. Il a cru à cet ascendant, comme il a cru à sa propre influence, et en a attribué l'origine au respect inspiré par le caractère de l'empereur et, par-dessus tout, à « la réputation d'une grande modération d'esprit et d'une parfaite loyauté ». Il s'est plu à constater, avec une fierté bien naturelle, non seulement chez les Russes, mais chez tous les diplomates ordinaires et extraordinaires, attirés par le couronnement, « ce sentiment profond et utile qui domine tous les autres et que n'a jamais inspù'é l'empereur Napoléon F^dans le temps de sa plus grande puissance : celui d'une confiance absolue en sa sagesse, en sa modération ». Cette fois encore, nous n'affirmerions pas que Morny ne se fût pas tant soit peu laissé influencer par sa propre affection pour celui qu'il appelle, dans ses lettres, « mon bon, mon cher empereur ». Il faut cependant convenir que si jamais illusion a été possible sur la sagesse et la modération de Napoléon III, c'est bien après la paix de Paris, à cette époque
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unique de son règne où il a eu le choix de ses alliances, de sa politique, et où l'on ne savait encore laquelle il suivTait des voies divergentes qui s'ouvraient devant lui. Peu importe, d'ailleurs, que ce soit au caractère ou à la puissance de Napoléon III, à son sens politique ou à son éclatante fortune qu'ait été la considération d'Alexandre II et de Gortchakoff. Ce qui ne peut, en tout cas, être mis en doute, c'est le fait même de cette considération, c'est cette prodigieuse autorité, dont la constatation s'était, de prime abord, imposée à Morny. C'est donc à juste titre qu'il s'est défendu d'avoir été sous le charme. Un peu trop optimiste peutêtre, il n"a cependant pas été dupe d'une illusion, victime d'une crédulité habilement exploitée. Ni Alexandre II, ni Gortchakoff, ni la société russe n'ont cherché à lui donner le change sur la nature de leurs sentiments envers la France et l'empereur, de leurs dispositions à l'égard de la nation et du souverain, de leur opinion quant à la puissance de l'une et au prestige de l'autre. Multipliées à dessem, leurs manifestations, leurs démonstrations, leurs protestations n'ont pas caché un mensonge, mais seulement une intention : celle d'insinuer à la France l'offre d'une entente vivement désirée en Russie.