ET DE SES COLLABORATEURS
Le choix du nouvean personnel gouvernemental confirma la Russie et l'Europe dans les sentiments que l'annonce des intentions du Tsar avait éveillés. Libérfttres aveugles, anglomanes et germanophiles furent radicalement écartés ; h leur place, surgirent des collaborateurs désignés par la notoriété de leur dévoûment au pouvoir aristocratique et à l'idée slave. A l'intérieur, ce fut le comte Nicolas Ignatieff, remplacé lui-même un an plus tard par le comte Dmitri Tolstoï, qui unissait à une fermeté k toute épreuve des qualités d'administrateur de premier ordre. A la guerre, la nomination du général Vannousky donna une place méritée à cet organisateur de la victoire dont le Tsar avait pu vérifier par lui-même la compétence et la valeur, l'ayant eu pour chef d'étatmajor à Roustchouk. Le ministère de la cour échut à un ami sûr, le général aide de camp comte Woronlzof-Dashkoff; celui des finances fut confié à M. de Bunge, la science dans l'intégrité, un Colbert russe travaillant avec acliar-
nement aux seules lueurs de cet idéal : la gloire du souverain et la prospérité nationale. Élevé plus tard au poste suprême de président du Conseil des ministres, son portefeuille passa aux mains proverbialement habiles de M. Vichnégradsky qui a présidé aux grandes opérations financières de 1 887 à 1 891 . Le ministère de l'instruction publique fut donné au comte Délianoiî, administrateur habile autant que lettré délicat. Seul, celui des cultes ou de grand procureur du Saint-Synode, resta confié à M. PobodonozelT, le Tsar connaissant de longue date et appréciant à leur valeur les mérites de ce titulaire.
Nous aurons à parler tout à l'heure du portefeuille des affaires étrangères, si important a cette heure d'évolution dans l'orientation de la politique impériale ; mais, avant d'arriver h ce point capital, constatons que, dans le choix de ses collaborateurs, Alexandre III fît passer, et il ne s'est jamais départi de ce principe, les intérêts de l'Empire avant ses sympathies personnelles : avec lui, le règne des favoris avait pris fin. Dictées exclusivement par ce souci, quelques-unes de ces nominations purent dès l'abord étonner : ainsi, celle du comte Dmitri Tolstoï, ministre de l'intérieur, qui,
chargé de l'instruction publique sous Alexandre II, n'avait pas en les sympathies du Tsarévitch. L'Empereur inclina ses préférences personnetles devant les qualités gouvernementales de ce collaborateur et il a été largement récompensé de sa sagesse : la loyauté du comte Tolstoï et sa fermeté à suivre la ligne droite tracée par le souverain, ont fait de lui le ministre de prédilection d'Alexandre III. La môme remarque s'impose pour le général Gourko qui ne fut pas des amis du Tsarévitch et h qui l'empereur a confié les pouvoirs les plus étendus avec le poste de gouverneur de Varsovie.
Dans un seul cas, l'empereur parut écouter les préférences du Tsarévitch, mais il y aurait une flagrante mauvaise foi & découvrir le moindre esprit de favoritisme dans cet acte de pure justice : nous voulons parler du général Baranof qui fut nommé préfet de Saint-Pétersbourg, puis chargé du gouvernement de Nijni-Novgorod, siège de la grande foire européenne. Sous le règne d'Alexandre II, Baranof, lieutenant de marine, avait été ouvertement le protégé du Tsarévitch ; protection raisonnée et méritée autant qu'était injuste la disgrâce infligée & l'officier de marine en punition des critiques sincères dirigées par le jeune lieutenant de
vaisseau contre le système des cuirassés, type Popofka, préconisé par le grand-duc Constantin, frère d'Alexandre II et grand amiral de la flotte russe.
Arrivons au ministère des affaires étrangères. Le titulaire de ce portefeuille était, à l'avènement d'Alexandre III, M. de Giers, celui-là même qui le détient encore à l'heure actuelle.
Nous avons déjà dit, et il est inutile d'y insister tant la vérité est aujourd'hui éclatante, que le nouveau Tsar arrivait au pouvoir avec des idées arrêtées, quant au changement de politique extérieure : les résultats du Congrès de Berlin lui avaient dessillé les yeux et fait voir l'alliance allemande sous son vrai jour de perpétuelle duperie : uniquement utile à l'Allemagne, funeste aux intérêts vitaux de la Russie. Le Tsarévitch s'était prononcé dès lors contre la politique suivie ou subie par son père ; le Tsar travailla immédiatement à la modifier. Cette évolution n'était pas faite pour surprendre l'homme qui présidait à la gestion des affaires en Allemagne : Bismarck l'attendait, et, dès 1879, il s'était préparé à y répondre en contractant avec l'Autriche un traité secret d'alliance offensive et défensive dirigé contre
la Russie. No perdons pas de \ue qu'à cette heure même la triple alliance comprenait la Russie et non l'Italie; le pacte des trois Empereurs tenait encore et rien n'en annonçait la rupture tant qu'Alexandre II vivrait. La conclusion de ce traité secret, dirigé par deux des alliés contre le troisième, est une des preuves les plus flagrantes de la brutale duplicité qui fait le fond du caractère de M. de Bismarck. A l'odieux de cet acte de trahison, le chancelier de fer devait, à la mort d'Alexandre II, ajouter celui d'une hypocrisie diplomatique sans exemple dans l'histoire. Si le mensonge et l'art de déguiser ses pensées et ses intentions constituent la supériorité diplomatique, M. de Bismarck est évidemment le premier des diplomates passés et à venir.
Pourvu de son traité avec l'Autriche et entraînant l'humiliée de 1866 dans le tourbillon de l'orgueil allemand, le chancelier ne se fit pas faute de chercher à tromper le nouveau Tsar et à lui river aux pieds le boulet traîné par Alexandre II : on se rappelle ses savantes et audacieuses manœuvres en vue du renouvellement de ce pacte des trois Empereurs déjà trahi, les entrevues de Skiernevitz et de Kremzine auxquelles, par respect pour la mémoire
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de son père et pour les liens de famille qu^it n'entrait pas dans son caractère de répudier, Alexandre II parut se prêter de bonne grâce.
Tout fut mis en œuvre pour imposer au nouveau Tsar la continuation de la politique paternelle ; avec toutes les ressources d'un artiste consommé, Bismarck joua du passé et de l'avenir, s'appliqua à faire ressortir la grandeur de l'un et miroiter les promesses de l'autre... Alexandre III resta insensible aux avances, refusa catégoriquement son adhésion et réserva son entière liberté d'action .
Vainement M. de Bismarck essaya de la menace après avoir tenté la séduction ; vainement il jeta dans la balance européenne l'aveu cynique de l'alliance contractée avec l'Autriche, le Tsar ne revint pas, il n'est jamais revenu sur sa décision première ; bien plus, aux agissements du chancelier poursuivant son système comminatoire et préparant avec M. Crispi la triple alliance hier encore en pleine fleur, aujourd'hui légèrement défraîchie et atteinte en ses forces vives, Alexandre III se décida à répondre en sortant de sa réserve pour prendre une altitude indépendante dans la réorganisation de l'équilibre européen.
Dans cette évolution prudemment opérée de
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manière à écarter tout coDflit, toute rupture dangereuse il eut ua collaborateur habile :
M. de Giers, avons-nous dit, avait conservé le portefeuille des affaires étrangères.
M. de Giers est l'élève et le continuateur du prince Gorstchakof. C'est un homme de carrière dans toute la force du terme. Rédacteur émérite, il manie la langue française avec une dextérité exceptionnelle. Froid et sagace, fin observateur, avisé, patient et réservé, il n'a jamais compromis, il n'a jamais laissé compromettre par ses subordonnés la politique de ses maîtres : nul diplomate n^a jamais été de rapports plus sûrs et de parole plus loyale, it ne s'avance pas facilement, mais il ne recule pas et ne revient jamais sur ce qu'il a dit. On a essayé de le représenter en France comme inféodé à l'Allemagne, comme un disciple, un protégé de M. de Bismarck, comme un ennemi en un mot de notre pays. Rien n'est plus faux. M. de Giers n'a jamais témoigné à notre pays que des sentiments de haute estime et de sympathie profonde; dans maintes circonstances, il s'est attaché avec un dévouement modeste et silencieux, mais sincère, à aplanir les difOcultés, à faire disparaître les causes de malentendu et les semences de conflits. Mais M. de Giers n'est
pas un homme politique, il n'a pas de politique à lui : comme tous les ministres russes, il n'est qu'un simple fonctionnaire ; il exécute les ordres de son maître. Tant qu'il a servi sous les ordres d'Alexandre II qui se croyait engagé à suivre une politique d'entente aussi intime que possible avec l'Allemagne, il a dû marcher dans cette voie. Mais alors même, et ta publication de la correspondance diplomatique de cette époque, si elle est jamais faite, le démontrera, M. de Giers n'a jamais cessé de travailler à entre^ tenir et à faire tout ce qui dépendait de lui pour resserrer les liens entre son pays et le nôtre ; il a toujours professé que la perte de l'amitié de la France serait pour la Russie un malheur irréparable et que l'amoindrissement de la France était pour sa patrie une cause d'affaiblissement. Mais, nous le répétons, il n'a jamais été qu'un instrument docile, habile et dévoué.
Ce qui a donné naissance parmi nous à ces bruits défavorables à M. de Giers, ce sont les démêlés qu'il a eus avec Katkoff. L'éloquent directeur de la Gazette de Moscou, intime confident du Tsarévitch et resté l'ami de l'Empereur, éclairé par un patriotisme ardent, entraîné par un génie précurseur de l'avenir, poussait à outrance à la rupture avec l'Allemagne dont il
dénonçait les agissements traîtres et perfides. M. de Giers résistait : cette résistance était-elle dictée par certaines sympathies pour l'Aliemagne, par les ordres de son maître, par le sentiment des dangers d'une rupture précipitée? Nous ne sommes pas assez renseigné sur les secrets de la politique russe à cette époque pour pouvoir trancher ta question. Ce qu'il y a de certain, c'est que les liens qu'il s'était eiForcé de ne pas laisser rompre brusquement, M. de Giers a travaillé consciencieusement à les dénouer sans retour.
Aussi bien personne en France ne veut-il se rendre compte de ce qu'est actuellement le rôle exact d'un ministre dans le gouvernement de la Russie. Nous sommes tellement habitués à voir les ministres personnifier ta politique du pays, que nous ne voulons pas admettre qu'en Russie ils ne sont que de simples commis exécutant strictement les ordres de leur maître. Oui, nous dit-on, théoriquement, c'est entendu, le ministre n'est rien, il ne fait qu'exécuter les ordres de son maître, mais, en réalité, il est tout, au moins dans le ressort de son département ministériel, et l'Empereur ne fait que signer la décision préparée et arrêtée par le ministre. Tout au plus, entre deux parties de chasse, d'une
oreille distraite en entend-il un résumé sommaire et écourté. — Non, quoi qu'on en puisse dire, les choses ne se passent pas de la sorte. Ainsi, pour prendre comme exemple te département des affaires étrangères, l'Empereur se fait remettre exactement et sans en distraire aucune pièce, toute la correspondance diplomatique, tous les rapports des ambassadeurs.
Ces rapports, il les lit intégralement et les annote au crayon de couleur de sa main ; au bas il écrit la décision à prendre, les instructions à donner, il reçoit au moins une fois la semaine M. de Giers, écoute attentivement son exposé et lui donne ses ordres.
Il agit de la même façon vis-à-vis des autres ministres. Il ne les réunit jamais en conseil ; mais il les fait travailler avec lui chacun séparément, au jour et à l'heure qu'il leur a fixés. Jamais il ne prend de décision sur un simple rapport oral, mais il exige d'eux un exposé écrit de l'historique de l'affaire, de leurs conclusions et des motifs qui la justifient. Sur ce rapport il écrit de sa propre main sa décision, que les ministres n'ont plus qu'à libeller. Quand une affaire intéresse deux départements ministériels , il entend simultanément les deux ministres qu'elle concerne et prononce ensuite
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sur leurs conclusions écrites. Dans certains cas, il fait appeler les hommes spéciaux que désignent leurs fonctions ou leur réputation, et s'éclaire de leurs lumières. Quand il le juge opportun, il réunit le conseil de l'Empire, mais ce conseil n'est pas le conseil des ministres, n'a pas de séances régulières; il comprend avec certains membres de la famille impériale de hauts dignitaires, il n'a qu'un rôle consultatif. L'Empereur s'attache beaucoup à ces collaborateurs, il veille avec une sollicitude paternelle sur eux et sur leur famille. II ne s'en sépare que par nécessité absolue. Ce n'est pas lui qui quitte ses ministres, ce sont eux qui le quittent, ou plutôt c'est la mort ou la maladie incurable qui les lui enlève, et dans ce cas il choisit de préférence l'homme qu'ils lui ont désigné ou qu'ils ont placé auprès d'eux pour recueillir leur succession. C'est ainsi que M. Wichnegradsky, quand la maladie impitoyable est venue l'arracher au poste qu'il avait occupé avec tant d'éclat, a désigné lui-même M. Vitté pour le remplacer, et c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de ce jeune financier d'une activité et d'une fécondité de ressources remarquables. C'est ainsi que le comte Durnovo a été choisi pour succéder au comte
Tolstoï. L'Empereur aime ainsi à assurer l'esprit de continuité qui seul peut arriver à de grands résultats dans la direction des affaires publiques. Lorsqu'un ministre tombe malade, tant qu'il y a quelque chance de guérison, l'Empereur aime mieux attendre que de changer de collaborateur. Il ménage beaucoup la susceptibilité de ses ministres, évite soigneusement tout ce qui pourrait leur faire de la peine, en trahissant de sa part l'apparence même d'un manque de conGance à leur égard.
II les reçoit, le matin, dans un petit cabinet de travail situé dans l'aile droite du palais de Gatchina, fort simple, où il n'y a qu'un bureau et quelques sièges et pour tout ornement un lustre et des bras en cuivre acheté par Sa Majesté à l'Exposition française de Moscou et que l'Kmpereur a voulu avoir toujours sous les yeux en souvenir de l'effort fait par le commerce et l'industrie française pour entrer en rapport avec la Russie.
Alexandre III ne donne pas sa confiance à la légère; mais, une fois qu'il l'a donnée, on voit qu'il lui coûterait beaucoup de la retirer et qu'il ne !e ferait qu'après avoir acquis la certitude que celui qui en a été l'objet a cessé de la mériter. Il s'exprime parfaitement et sans
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aucuD embarras en français et parle notre langue avec une correction irréprochable, mais avec un débit un peu lent. Doué d'une mémoire prodigieuse, iï se rappelle tous ceux qu'il a TUS même une seule fois dans sa vie, ce qu'ils ont fait ou dit et ne perd aucun détail de ce qui les concerne. Il n'y a pas besoin de lui rappeler ni un encouragement donné, ni une promesse. 11 vous prouve immédiatement qu'il n'a rien oublié, il s'enquiert avec bonté de ce qu'il sait vous intéresser, de votre pays, deceux qui vous sont chers, des projets que vous poursuivez. De son côté, il vous parle des siens, des objets qui préoccupent son cœur et son esprit, avec simplicité et cordial abandon. Il comprend vite toutes les questions, saisit avec perspicacité le côté faible des choses et avec une grande sûreté de vues, aperçoit et indique le remède. Mais, direz-vous, comment l'activité d'un seul homme peut-elle suffire à un si énorme travail ? Comment un seul cerveau peut-il contenir à la fois tant d'idées si diverses? Comment une .seule mémoire peut-elle conserver tant de faits ? I! y a là, en effet, quelque chose de prodigieux qui vous étonne dès l'abord et vous laisse incrédule. Il semble que l'on est victime d'une erreur, d'une illusion et l'on n'admet la
vérité tout entière que lorsque Ton a constaté par soi-même l'exactitude absolue et complète de l'exposé que je viens de présenter.
Evidemment les dons d'une nature exceptionnelle sont indispensables pour atteindre un résultat aussi extraordinaire. Maïs aussi la parfaite régularité et l'ordonnancement méthodique de la vie quotidienne rendent seuls possible l'accomplissement régulier d'une telle somme de travail. L'Empereur se lève de très bonne heure et aussitôt levé, il est au travail, qu'il ne quitte qu'à midi pour déjeuner. Puis il sacrifie une heure ou deux à se récréer dans les douces joies de la famille, fait ensuite une longue promenade en plein air où certes, si ses mains sont inactives, son cerveau travaille assidûment; s'essaye à quelques exercices en plein air pour dépenser un peu de sa force physique extraordinaire, d!ne de très bonne heure, puis se remet au travail, qu'il ne quitte la nuit qu'après avoir terminé l'examen de tontes les affaires que ses ministres lui ont soumises le matin. Les heures données aux fêtes, aux solennités publiques sont calculées h l'avance et strictement limitées. Aucun instant n'est perdu, aucun n'est livré au hasard.
Nous avons présenté M. de Giers à nos lec-
teurs : ceux de France ont droit au portrait d'un autre personnage qui représente immédiatement la Russie devant eax et dans l'attitude duquel ils se complaisent à chercher l'écho des sentiments de Saint-Pétersbourg. Ce personnage, c'est l'ambassadeur de Russie, à Paris, M. le baron de Mohrenheim.
Pour le rôle de M. de Mohrenheim nous ferons la même remarque que pour celui de M. de Giers : comme le ministre, l'ambassadeur est purement et simplement un instrument dans la main toute-puissante du Tsar. Son initiative est très Hmitée, pour ne pas dire nulle; lui aussi obéit à des ordres précis, suit une ligne tracée. L'unique foyer de la politique russe est à Saint-Pétersbourg, plus exactement à Gatchina, dans le cabinet du Tsar : l'ambassade de Paris, comme celle des autres capitales de l'Europe, n'est qu'un reflet fidèle de ce foyer;
Tel quel, le rôle joué parmi nous par M. le baron de Mohrenheim garde une réelle impor-" tance; la façon dont l'ambassadeur de Russie a compris et rempli sa mission de seconde main est faite pour justifier les hautes et unanimes sympathies dont il est entouré en France.
Représentant du Tsar, il a su entrer sans hésitation dans la pensée de son maître et en faci-
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liter la réalisation par l'aplaDissement des difficultés dont il était le témoin immédiat. Si l'on songe que, chargé des rapports établis entre les deux pays, du contrôle de notre attitude et de nos sentiments à l'égard de la Russie, il pouvait, par une interprétation erronée, aigrir ces rapports et, pour le moins, refroidir les sympathies de son maître pour la République française, on conviendra qu'il a eu au moins le mérite de voir juste et puis celui, non moins précieux, de voir en ami, de présenter toujours les choses sur leur jour le plus favorable, le .plus propre à ménager les susceptibilités, à désarmer la méûance et à faire naître l'harmonie. Issu d'une famille originaire de Courlande, M. le baron de Mohrenheim n'est pas né en France, n'y a pas fait son éducation, et pourtant il est attaché à notre pays par un de ces liens puissants qui ne se forment qu'à cet âge heureux de l'enfance et de l'adolescence où l'âme tendre encore reçoit des impressions qui restent ineffaçables. Elevé dans la religion catholique, il a fait son éducation à Moscou, au sein de la vieille colonie française qui se perpétue dans cette grande cité. Uni à cette colonie française par la communauté de la foi, il a reçu les sacrements de l'Église catholique à
Saint-Louis des Français, des mains d'un prêtre français.
Moscou n'est plus la capitale, mais elle est toujours le cœur et le cerveau de la Russie.
C'est la ville sainte qui conserve pieusement dans son sein le berceau de la dynastie et dont les innombrables coupoles aux vives et changeantes couleurs attestent aux yeux de l'étranger émerveillé la foi profonde du peuple russe et son attachement inébranlable à l'orthodoxie. Moscou a mieux aimé s'incendier que de se livrer à la domination française. Hais, une fois libérée et victorieuse, elle a placé dans son Kremlin la statue équestre de Napoléon I" et, dans son cœur, le souvenir ineffaçable de la grande armée. Aucune cité russe n'est plus profondément sympathique à ta France, dans toutes les classes, depuis le simple moujick jusqu'à l'altesse sérénissime. C'est là, dans une société d'élite qui comptait à côté de publicistes éminents comme KatkofT, des généraux dont le patriotisme égalait le talent militaire, des diplomates fins etéruditscommele baron deBulher, des femmes grandes au.ssi par l'intelligence et le dévouement au nationalisme russe que Bismarck, au milieu môme de ses triomphes, a trouvé ses plus irréconciliables ennemis, ceux
qui ont commencé à battre en brèche sa gloire insolente, et à miner sa toute-puissance. A la manière dont il parle des revendications de la politique nationale et de la France, on reconnaît le Moscovite dans toute la Russie. C'est donc presque être élevé en France que d'être élevé à Moscou. Mais au sein même de cette grande cité, il y a comme nous le rappelions tout à l'heure, une colonie française qui se perpétue à travers les siècles , conservant intact au cœur l'amour de sa patrie. Cette colonie, qui ne demande au gouvernement français pour s'étendre et se développer qu'une seule chose, un établissement d'enseignement secondaire où elle puisse élever ses enfants, auprès d^elle, dans la langue et dans le génie scientifique et littéraire de la grande patrie qui ne s'oublie pas, est un puissant instrument de propagande pour les idées et les sentiments français. De son contact avec elle pendant les années de son éducation et de son instruction religieuse, le baron de Mohrenheim a conservé un sentiment de prédilection pour notre pays que, depuis lors, les années et les événements n'ont fait qu'accroître et développer.
Dans le cour de sa carrière diplomatique, le baron de Mohrenheim a été châtié d'une mission
délicate et importante sans doute plus que difficile, mais dont il a sa s'acquittera la satisfaction de ses maîtres et qui lui a conquis à perpétuité la sympathique protection du couple impérial. C'est lui qui a été chargé de préparer les fiançailles du Tsarévitch avec la princesse de Danemark, c'estlui qui a servi de messager discret et fidèle entre les deux futurs époux. Aussi, en souvenir reconnaissant du zèle qu'il a apporté à faciliter les préparatifs de l'union qui fait le bonheur de leur vie, Leurs Majestés ne parlent du baron Mohrcnhein, l'Impératrice, qu'avec une bienveillance attendrie et l'Empereur, qu'avec un sourire plein de bonhomie franche et gaie.
Quand il a voulu préparer l'union de la France et de la Russie, Alexandre III a choisi le diplomate qui avait travaillé avec tant d'ardeur à assurer son union avec l'Impératrice, dans l'espoir évident qu'il réussirait aussi bien et que la nouvelle union donnerait des fruits aussi boas et aussi beaux.
M. de Mohrenheim s'est acquitté de sa mission avec bonheur ; et si sa haute position l'a exposé à des calomnies et à des outrages il en est suffisamment vengé par les lémoignages de l'estime et de la reconnaissance françaises qui,
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par-dessus sa tête, s'en vont vers son maître et son pays. Il est entouré d'un personnel sympathique et apprécié. Le conseiller d'ambassade, M. de Giers, propre fils du ministre d'Alexandre III, continue dignement la tradition de son père. C'est un diplomate accompli. On peut en dire autant du premier secrétaire. M. Narisckine et de ses deux collaborateurs le baron Stakelberg et le baron Korf. Un rôle très actif et auquel les préoccupations infligées à l'Europe par l'Allemagne donnent une importance considérable , est dévolu au général baron Frédéricks, représentant militaire de la Russie à Paris : à le remplir avec science et conscience, le général recueille depuis des années l'estime hautement proclamée de notre monde militaire avec les sympathies de toute la société parisienne : son autorité est indiscutée.
Nous n'avons pas ici à nous occuper des autres ambassadesrussesen Europe; nous n'avons parlé de celle de Paris qu'à raison de l'intérêt capital qu'elle ofi"re à nos lecteurs français, à qui rien ne saurait rester étranger de ce qui les rapproche de la pensée d'Alexandre III. Pour le reste de la politique impériale, nous retournons directement au Tsar, à l'œuvre vaillamment entreprise en 1881, aujourd'hui en plein épanouissement.