‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 13 sur 23 · POLITIQUE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

POLITIQUE INTÉRIEURE

Les deux premières années du règne d'Alexandre m, les plus, les seules difficiles, car, à l'intérieur, la popularité et la confiance vinrent tout de suite et, à l'extérieur, l'autorité de la Russie marcha d'un pas rapide, ces deux premières années furent tout entières consacrées à établir le nouvel Empire sur ces bases qui ne devaient plus varier : l'ordre matériel et moral par le triomphe du pouvoir autocratique, et le nationalisme, par l'extinction lente mais sûre de l'influence allemande et le rapprochement franco-russe, première et solide garantie de la paix européenne nécessaire au développement du programme intérieur que s'est tracé le Tsar.

Après ces deux ans d'un labeur ardu et constant, les fruits commençant à mûrir de cette œuvre bienfaisante et grandiose, Alexandre III se décida à se faire sacrer à Moscou, la ville sainte, qui attendait encore la venue du nouvel empereur.

La cérémonie, imposée par les traditions et ardemment appelée par le peuple russe, eut

lieu le 15 mai 1883. Qu'on ne nous demande pas de raconter ici la pompe du sacre ni la splendeur des fêtes qui encadrèrent la cérémonie et en lesquelles c'était la Russie tout entière, la vieille Russie régénérée, rendue à l'ordre et à ses traditions nationales, qui triomphait dans la puissance de ses nouveaux souverains. Alexandre III et son auguste épouse, la compagne dévouée de sa vie, la collaboratrice bieu inspirée de ses travaux, trouvèrent à Moscou la première et éclatante récompense du bien qu'ils venaient d'accomplir. Un fait est à noter, il complète la lumière à faire autour de la figure d'Alexandre III, il donne une note particulière, cette note de démophilie qui restera celle de son règne.

Les représentants de toutes les classes de la société russe avaient été convoqués à Moscou pour assister au sacre, afin que la Russie tout entière entourât ses souverains à l'heure de la consécration de leurs pouvoirs. Les villages avaient envoyé leurs maires, un millier environ de paysans, fils immédiats delà terre nationale. Le Tsar voulut communiquer directement et s'entretenir avec eux de leurs besoins et de leurs devoirs : à l'autre bout de l'Europe, sur le sol de la démocratie triomphante et régnante,

le premier magistrat de la République française n'en agit pas autrement avec les délégués du suffrage universel que ne se complut à le faire le souverain autocrate avec les plus modestes représentants des campagnes. Il se les fit présenter et le discours qu'il leur adressa, clair, précis, plein de sollicitude et de décision, à la fois d'un père et d'un maître, produisit plus d'effet sur ces âmes simples et honnêtes, que ne l'eftt jamais fait le bruyant étalage de la toute- puissance. Le Tsar avait écouté sa conscience et son cœur : les larmes de reconnaissance et de tendresse que sa condescendance fit alors couler lui témoignèrent d'une façon touchante qu'il avait pris le chemin le plus droit pour arriver au cœur et à la conscience de son peuple.

Depuis ce jour dix ans se sont écoulés, et le moment est venu d'établir le bilan de la politique inaugurée par Alexandre III et appliquée par ce souverain avec une rectitude, une sagesse et une énergie de volonté qui n'ont pas un seul instant faibli.

Le chiffre de la population russe a été porté à cent seize millions, en augmentation de seize millions sur celui de l'empire d'A lexandre II. Les revenus de l'Etat ont suivi la

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même marche ascendante : de six cent quatrevingt millions de roubles, ils se sont élevés à plus de neuf cent millions, soit une augmentation d'environ 30 p. 100. En même temps, ou plutôt tout d'abord, car la cause doit précéder l'effet, Tordre et la régularité sont rentrés dans l'administration des finances russes ; ces dernières ont retrouvé sur le marché européen le rang honorable qui leur convient.

L'instruction publique, objet de la sollicitude d'Alexandre II, a fait sous Alexandre III des progrès dont la contemplation doit ravir l'ombre du Tsar libéral : l'enseignement supérieur et l'enseignement moyen ont été organisés sur de nouvelles bases qui les rendent accessibles au plus grand nombre ; c'est par milliers qu'il faut compter les écoles primaires créées et confiées à un personnel enseignant soigneusement recruté parmi des maîtres d'une réelle valeur morale. Aujourd'hui, l'enseignement primaire est offert à tous les enfants des paysans russes, sans distinction ni réserve. On aura une idée du développement acquis en examinant les chiffres du budget de l'Instruction publique, porté actuellement de trente-deux à quarante-six millions de roubles.

La même impulsion fructueuse a été donnée

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au commerce. Des efforts considérables et couronnés de succès ont été dépensés pour encourager et protéger la production nationale. Ce rôve de l'économiste de tous les pays : la diminution de rimporlation au bénéfice de l'exportation, a été ici réalisé dans une remarquable mesure. Grâce à la large protection accordée à l'agriculture et à l'industrie nationale et par l'établissement d'un système douanier en accord avec les intérêts du pays, le chiffre de l'importation a pu tomber de 625 millions de roubles à 430 millions, tandis que, se relevant d'autre part et par un effet naturel, celui de l'exportation montait de 500 millionsà775 millions de roubles.

Il ne nous est pas possible de faire une place à l'exposé des méthodes industrielles ou agricoles nouvellement implantées en Russie, pas plus qu'à celui du nouveau système douanier ; ce sont, eu égard à la tâche que nous nous sommes imposée, questions de second ordre relevant d'une étude spéciale des ressources de la Russie ; mais nous ne saurions passer sons silence le développement des voies ferrées, premier et puissant instrument de civilisation et de commerce.

De 1881 à l'heure actuelle, il a été construit

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S.Al. LE GRAND DUC MICHEL

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iO, 000 kilomètres de chemins de fer, et dans ce chiffre ne figurent ni les travaux du chemin de fer transcaucasien dont le prolongement jusqu'aux confins du Thibet est en pleine voie d'exécution, ni ceux du chemin de fer transsibérien actuellement en construction, colossale entreprise dont la portée politique et civilisatrice, stratégique et économique, donne à rêver au monde entier.

Nous sommes loin de l'époque où, consulté par les ingénieurs sur le tracé de la ligne de Saint-Pétersbourg à Moscou, le Tsar d'alors, s'emparant d'une règle et d'un crayon et tirant une ligne droite de l'une à l'autre des deux capitales de son Empire, disait simplement aux ingénieurs effarés : « Le voici, votre tracé ! » La Russie a marché ; sous le rapport du génie qui préside aux grands travaux, comme sous tant d'autres, elle peut aujourd'hui rivaliser avec n'importe quelle nation de l'Europe, et son Tsar, ouvert à tous les progrès et les suivant attentivement, sait être le prolecteur éclairé des grandes entreprises, quand il n'en est pas le promoteur. Les deux voies dont nous venons de parler doivent être comptées parmi les plus grands travaux du siècle, tant par leur importance matérielle et celle des difficultés vaincues,

que par les effets à attendre de leur exécution ; par elles, en effet, c'est l'Asie centrale et ses immenses territoires à peine connus, qui sont ouverts à la Russie, à l'Europe et aux bienfaits de la civilisation.

L'armée, cette base fondamentale d'un Empire essentiellement militaire, s'est vue réorganisée et considérablement accrue. Les forces de terre peuvent être, sur le pied de guerre, évaluées à quatre millions et demi de combattants pourvus d'armes perfectionnées dernier système. La flotte s'est également augmentée de plusieurs navires cuirassés d'une très grande puissance.

Nous consacrerons, plus loin, un chapitre spécial à cette question de la puissance militaire de la Russie.

Cette énorme machine est tout entière dans les mains d'Alexandre III ; elle y est docile et dévouée jusqu'à la mort. Régie par une discipline sévère que rend facile le véritable culte dont elle est animée pour la personne de son chef suprême, elle obéit comme un seul homme, et pratique héroïquement la devise dont un de nos auteurs populaires a quelque peu abusé dans une étude romanesque des mœurs russes :

Pour Dieu ! Pour le Tsar ! Pour la Patrie !

C'est surtout pour l'armée que le Tsar se montre jaloux de son autorité. Toutes les décisions intéressant l'armée émanent de lui seul : le ministre de la guerre, aide de camp général, est, comme les autres ministres, un exécuteur des volontés du maître. C'est au général Vannouski que ce poste est actuellement confié.

A la tête de l'état-major général est un homme de grande valeur, le général ObroutcheET que ses exploits sur le Danube, pendant la guerre de 1877, ont mis en lumière. On sait quels services il rendit alors à l'armée russe et de quel poids son épée pesa dans la balance.

Soldat modeste et volontiers elTacé autant qu'honnête homme et conseiller vertueux, le général Obroutcheff jouit d'une grande estime auprès de son souverain. Marié à une Française, nous avons en lui un ami sûr et dévoué. Lorsque, en 1875, à la nouvelle de l'agression dont l'Allemagne nous menaçait, il fut question de mobiliser l'armée russe pour appuyer au besoin les généreuses remontrances d'Alexandre H, le général Obroutcheff fut désigné pour remplir le rôle capital de chef d'état-major de cette armée auprès de son généralissime l'empereur actuel.

Un des plus distingués collaborateurs du

général Obroutcheff, c'est le général Kouropatkine, l'ancien chef d'état-major de Skobeleff, le conseiller intime et peut-être un peu le maître de ce héros.

La liste des généraux sur les lumières et le dévoûment desquels le Tsar et la Patrie russe . ont le droit de compter serait longue à publier : la guerre de 1877 surtout en a mis un grand nombre en lumière, en a fait surgir d'autres, tous dignes de la réputation de science stratégique et d'héroïsme que leur ont léguée leurs devanciers. Nous nous bornerons à citer quelques noms, les plus connus, déjà illustres : les généraux Gourko, DragomirofT, Tchernaïeff, Mouni ne-Pouchkine, DanilofF, Ignalieffll, Kossytch, Chakovskoi, Léonoff, Moïkovitch, etc.. Nous avons vu que l'Empereur, alors qu'il n'était encore que le Tsarévitch, s'était intéressé d'une façon toute spéciale au bon état et à l'accroissement des forces navales de son pays ; nous l'avons vu prendre parti contre le grandamiral de la flotte, le grand-duc Constantin, son oncle, pour le simple lieutenant Baranoffqui, en critiquant !e système des gros cuirassés, traduisait l'opinion du Tsarévitch. Cet intérêt très évident et cette opinion personnelle très réfléchie, renforcée de l'expérience acquise

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au cours de la guerre de 1877, il les affirma publiquement, en 1878, par la publication d'une étude de la question de torpilleurs et de croiseurs opposés aux grands cuirassés : même en écartant l'argument déjà concluant des économies à réaliser dans les dépenses de construction de la flotte et ne s'en tenant qu'à l'examen des qualités naturelles du soldat russe, leTsarévilch condamnait l'emploi exclusif des cuirassés pour proclamer la supériorité des navires légers, instruments d'offensive merveilleusement propres à la mise en valeur de l'héroïsme russe fait pour l'abordage sur mer, pour l'assaut et le combat à la baïonnette sur terre.

Cette publication eut un grand retentissement ; on chercha le nom de son auteur sous le voile de l'anonymat dont il s'élait enve-, loppé, on découvrit celui du Tsarévitch et, le gouvernement et la marine officielle tenant bon pour les doctrines en cours, on vit ce spectacle singulier et suggestif d'un peuple prenant sur lui de fournir au promoteur des doctrines adverses les moyens de réaliser ses idées, L'ne souscription publique fut organisée; c'est sur les fonds qu'elle produisit que furent achetés les premiers navires de la flotte volontaire de la mer Noire.

L'Empereur est resté fidèle aux idées du

Tsarévitch. Les forces navales ont été considérablement développées, le rêve de Pierre le Grand marche à sa réalisation : la Russie va être une grande puissance navale.

Chef suprême des forces de mer comme de celles de terre, Alexandre III a pour premiers collaborateurs son frère le grand-duc Alexis, de qui nous avons déjà souligné le rôle très actif, et l'amiral Tchikhalscheff, un administrateur de haut mérite. Le chef d'état-major de la marine est l'amiral Kremer.

En suivant le développement des forces de la Russie, nous arrivons h un point délicat, à cette force morale que nous appelons en France le quatrième pouvoir : la presse. Quel est le sort fait à ce pouvoir par un Empereur soucieux de faire respecter le principe autocratique dont il est le gardien sévère? La réponse n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas le caractère d'Alexandre III et qui ont pris à la légère notre affirmation déjà émise, à savoir que le Tsar a fait sienne la conscience de son peuple, et que cette conscience, il est à toute heure et en toute circonstance, prêt à en écouter les manifestations. Organe de cette conscience, la presse russe a eu en Alexandre III un véritable protecteur : quelques-uns de ses membres, Katkow

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par exemple, le champion honnête et convaincu du panslavisme et de l'union franco-russe, ont été honorés de son amitié. Particularité à noter, en laquelle éclatent encore une fois la profonde honnêteté d'Alexandre III et la rectitude loyale de son gouvernement : il n'y a pas de reptiles dans la presse russe ; on n'y connaEt pas de ces journaux entretenus, de ces feuilles à tout faire dans les colonnes desquelles la cynique duplicité d'un chancelier dépose le mensonge à exploiter et sème le trouble européen à la faveur duquel sera tenté le coup longuement prémédité. Très écoutés et fructueusement consultés, les grands organes de l'opinion publique en Russie jouissent d'une autorité justifiée dans le concert des opinions de l'Europe : leur voix a cette double autorité tirée de l'importance de l'opinion qu'ils représentent et de l'honnêleté scrupuleuse avec laquelle ils s'appliquent à traduire cette opinion sous le contrôle de cette autre honnêteté insoupçonnée qui s'appelle Alexandre III.

Avant de passer au récit des grandes manifestations du règne d'Alexandre III, aux faits éclatants par lesquels s'est accentuée la politique de ce souverain, récapitulons en ses grandes lignes les résultats de cette politique :

A l'intérieur, l'autorité restaurée, l'ordre social rétabli, l'administration régularisée et fortifiée, la prospérité acquise aux finances, à l'industrie et au commerce ; les forces matérielles portées à un degré de puissance redoutable, les forces intellectuelles et morales développées dans le sens le plus large du progrès moderne : la Russie, enfin, débarrassée de l'influence étrangère et du cauchemar nihiliste, rendue à elle-même, vivant de sa vie nationale et résolument poussée dans la voie progressive tracée par l'esprit contemporain.

A l'extérieur, la puissance de la Russie reconnue et acceptée; par elle, l'équilibre européen et la paix garantis sur les bases des intérêts respectifs des peuples et de leurs droits imprescriptibles; l'éternelle question d'Orient placée sous son vrai jour, circonscrite et soumise au seul principe des nationalités ; et enfin, du côté de l'Asie, de cette immensité mystérieuse qui reste une menace perpétuelle pour la vieille Europe, la pénétration civilisatrice assurée et, en toute occurrence, la défense de l'Europe garantie.

Nous allons successivement et à grands traits passer en revue les grands points de cette œuvre accomplie par Alexandre III.

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