‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 14 sur 23 · POLICE INTÉHIEURE. — LE NIHILISME · texte numérisé non relu

POLICE INTÉHIEURE. — LE NIHILISME

Les circonstances cruelles dans lesquelles Alexandre III eut à recueillir la succession de son père ont été suffisamment soulignées, mais il convient de les rappeler ici comme point de départ de l'œuvre que nous avons à étudier et pour prendre, selon une expression vulgaire mais topique, l'ouvrier au pied du mur.

Tsarévitch, Alexandre III avait toujours accusé des tendances réelles au libéralisme prêché d'exemple par son père et d'accord avec le mouvement européen. Qu'allait faire l'Empereur? A l'heure où, prenant possession du pouvoir, il aurait à passer de la théorie à la pratique, Alexandre III resterait-il fidèle aux doctrines libérales adoptées par le Tsarévitch? Nos lecteurs peuvent répondre. Ils ont vu quelle réponse fit l'Empereur aux sollicitations

des conseillers de son père le pressant de promulguer, comme une panacée universelle aux maux déchaînés sur ta Russie, la coostitution élaborée par Loris-MélikofF et approuvée par la malheureuse victime des nihilistes. Ils savent quelles considérations pesèrent sur la décision d'Alexandre III et le déterminèrent à enterrer ce projet de constitution pour proclamer le retour aux traditions gouvernementales dont l'abandon avait amené la Russie à la situation critique du moment. Par son ukase du 12 mai, le Tsar déclara compter sur sa foi dans la force et la vérité de son pouvoir autocratique pour rétablir l'ordre et conduire l'Empire à la réalisation de ses hautes destinées. En même temps, par le canal du nouveau ministre de l'intérieur, le général IgnatieEf, Alexandre III faisait appel à toutes les forces du pays pour l'aider à triompherde l'insurrection morale qui secouait l'Empire et à faire l'union de la patrie dans le respect de la religion de ses pères et le culte des principes traditionnels.

Cette affirmation solennelle constituait un acte de réel courage. La mort d'Alexandre II et le trouble qui l'avait suivie n'avaient fait qu'ajouter à l'audace du nihilisme et accroître sa force d'expansion. Dès le 24 mars, traitant

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de puissance à puissance, le comité directeur des nihilistes avait adressé à Alexandre lU une proclamation posant les conditions de la paix: tout d'abord, l'amnistie pleine et entière pour tous les condamnés politiques; puis, la promulgation d'une constitution plus libérale encore que celle dont le général Loris-Mélikoff avait élaboré le projet, une constitution représentative donnant à toutes les classes de la société la faculté de participer, par leurs représentants élus, au gouvernement du pays ; enfin la liberté de la presse et le droit illimité de réunion.

Les nihilistes se doutaient bien que le Tsar jugerait ces conditions inacceptables, mais ils comptaient sur la peur pour l'amènera se soumettre, et leur propagande n'épargna rien pour lui donner la conscience des dangers qu'il courait. Menaces vaines : inaccessible h la peur, prêt, d'ailleurs, à se sacrifier pour le triomphe de ce qu'il considérait comme la vérité gouvernementale, Alexandre III resta calme et inaugura, avec une fermeté qui ne laissait aucun doute sur la constance de ses résolutions, la politique d'autorité qu'il devait à son peuple. En même temps que des ordres étaient donnés pour la surveillance et l'étoufFement du parti

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nihiliste, les meurtriers d'Alexandre II étaient déférés à la justice, condamnés à mort et exécutés. Deux femmes se trouvaient au nombre des accusés : Sophie Pelrouskaja et Jessa HefTmann. Diverses considérations disputaient ces deux têtes au supplice. Sophie Petrouskaja étaitnoble et la sentence prononcée contre elle relevait de la confirmation de l'Empereur ; cette sentence fut confirmée. Alexandre III laissa la justice suivre son cours. Pour Jessa Heffmann, qui était enceinte, la piété filiale et la fermeté gouvernementale qui inspiraient le Tsar se laissèrent fléchir : la condamnée obtint un sursis, et son exécution, renvoyée aux lendemains de son accouchement, n'eut jamais lieu. Le Tsar lui fît plus tard grâce de la vie.

II ne faudrait pas prendre texte de cette inexorabilité dans la répression pour s'ouvrir aux calomnies nihilistes adoptées par les reptiles allemands, qui ont présenté Alexandre III comme un fou furieux cherchant dans les supplices l'oubli de ses terreurs. Ce fou est un modèle de calme, il pousse l'égalité et la tranquillité d'humeur aux extrêmes limites; au point de vue de l'esprit de justice, l'Europe aujourd'hui édifiée sur le compte d'Alexandre III s'incline devant la rectitude de cette conscience

d'honnête homme et d'empereur. En frappant les meurtriers de son père, en réprimant sans faiblesse le mouvement nihiliste, Alexandre III était uniquement soutenu et guidé par la conviction du devoir à accomplir : de là cette apparence d'inexorabilité que les mal intentionnés ont pu perfidement transformer en sauvagerie.

Sauvagerie ! la suile du règne d'Alexandre III, la douceur du Tsar alliée à une fermeté nécessaire, sa clémence ouverte à tous les repentirs prouveront assez que l'humanité a en lui un disciple et un défenseur convaincu.

Nous avons déjà parlé de la cérémonie du sacre à Moscou impatiemment attendue par le peuple russe et de ses heureux effets sur les sujets d'Alexandre III. Pour montrer les progrès accomplis en deux ans d'un gouvernement fort nous devons constater l'absence de toute manifestation nihiliste autour de la solennité. Les menaces n'avaient pas fait défaut; chaque jour, Alexandre III s'était vu mettre au défi de quitter le palais de la Gatchina, où on le représentait en proie h la terreur, pour se rendre à Moscou. On était au lendemain d'un nouveau procès des nihilistes. A la suite de l'assassinat du colonel Soudarkine, chef de la police secrète, premier acte de la déclaration de guerre

adressée par les nihilistes à Alexandre III, guerre qui serait poursuivie sans merci jusqu'à la promulgation de la constitution réclamée par eux, quatre-vingts affiliés de la secte venaient de passer en jugement ; loin de se laisser intimider, le gouvernement redoublait de rigueur et semblait, à son tour, défier le fanatisme nihiliste.

Alexandre III, quelque semées de périls que fussent les circonstances, ne songea pas un instant à se dérober à l'accomplissement du devoir qu'il s'était assigné et dont il avait choisi l'heure . A cette heure même, il quitta Saint-Pétersbourg et partit pour Moscou ; il y entra le 22 mai, et le 27, fut couronné dans la cathédrale de l'Assomption. Il n'eut à recueillir que des témoignages non équivoques de confiance et de fidélité ; son peuple tout entier s'associa avec enthousiasme àce couronnement: Alexandre III rentra à Saint-Pétersbourg, deux fois sacré, par l'onction traditionnelle et par l'amour de ses sujets.

ADMINISTRATION ET Fl.NANCKS

Alexandre III crut que pour étouffer le fléau qui avait causé la mort tragique de son père, il ne suflîsait pas de se montrer ferme dans la répression, rigoureux, inflexible dans l'application des châtiments aux coupables. Il était nécessaire d'appliquer au mal qui menaçait d'entraîner à sa ruine la société russe tout entière une médication préventive aussi prompte, aussi énergique que le remède répressif.

Il comprit immédiatement toute l'étendue du mal qui menaçait l'œuvre encore mal assise de Pierre le Grand; il résolut de vouer tout son temps, tous ses efforts, toutes ses pensées au salut de l'Empire sur le point de crouler dans le plus épouvantable des cataclysmes. Jusqu'à ce qu'il eut atteint ce premier résultat, qu'il eut détourné de la tète de son peuple l'imminence

de ce péril suprême, il n'a pas dévié de celte résolution et il a su tout subordonner à la réalisation de ce but de salut public.

Indifférent aux attaques personnelles, dédaigneux des calomnies intéressées de ses nombreux adversaires tant au dedans qu'au dehors, il a poursuivi en silence la solution de ce grand problème, envisageant le mal de face, scrutant avec une rare sagacité ses causes les plus profondes et les plus secrètes etPattaquant, l'extirpant jusque dans ses racines avec une énergie et une ténacité invincibles.

Au moment de la mort de son père, on craignait une conflagration européenne; il comprit que la paix lui était indispensable pour mener à bien sa grandiose entreprise, qu'une guerre même heureuse était la ruine de son pays.

Pour donner des gages aux méfiances sans cesse en éveil de l'Allemagne, et contraint par l'impérieux besoin de la paix, il consentit à entrer dans la triple alliance ; mais c'était pour paralyser ses intentions agressives et perfides.

Il sentit que le mécontentement général était la vraie cause qui engendrait le nihilisme et favorisait ses développements.

La situation financière de l'Empire était des

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plus critiques. Les biens du domaine de l'Etat qui, en Russie, constituent une partie importante de la fortune publique, étaient mal gérés et rendaient très peu.

r.cux du domaine de la famille impériale, non moins considérables, étaient dilapidés et ne rapportaient rien.

L'industrie, le commerce étaient entre les mains d'étrangers, presque exclusivement d'Allemands, qui accaparaient toutes les commandes, toutes les faveurs oflicielles.

Les Russes, qui avaient essayéde lutter contre cette concurrence ennemie, patronnée dans leur propre pays par leur propre gouvernement, succombaient sous l'effort et s'effondraient successivement dans la ruine.

L'agriculture n'était pas moins malheureuse.

La loi émancipatrice de 1861, qui supprimait les derniers vestiges du servage antique, avait donné aux paysans la liberté individuelle ; elle leur avait donné la propriété foncière ; mais, en môme temps, elle leur avait imposé des charges de rachat, sous le poids desquelles ils succombaient. Du servage du seigneur moscovite ils étaient tombés sous le servage mille fois plus dur de l'usurier juif.

L'ordre de la noblesse était aussi profondé-

ment atteint que Tordre des marchands ou celui des paysans.

Jusqu'alors détenteur exclusif du sol et habitué à dépenser chaque année la totalité d'un revenu dont le capital ne pouvait lui échapper^ le seigneur s'était vu subitement, par l'effet du rachat des terres, à la tête de gros capitaux mobiliers; inhabile à s'en servir, persuadé qu'il n'en verrait pas la fin, il était devenu, Ini aussi, la proie des exploiteurs israélites; it était, lui aussi, tombé dans la misère dont il souffrait plus cruellement que le paysan, parce qu'il y était moins habitué.

De là un découragement profond, un virus de décomposition sociale sévissant dans tout l'Empire, dans les campagnes comme dans les villes, dans l'aristocratie comme dans la bourgeoisie et dans la plèbe.

Aucun pays n'a peut-être traversé une période de crise économique, sociale, morale aussi intense.

Alexandre III a su y substituer l'état de prospérité et de calme profond dont jouit actuellement la Russie.

Pierre le Grand a fondé la Russie politique, Alexandre III a fondé la Russie économique.

L'Empereur s'attacha d'abord à rétablir

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Féquilibre dans les finances et il comprit que cet équilibre ne pouvait être obtenu que par une stricte économie. Pour faire accepter l'appUcalion de ce remède nouveau et jusqu'alors si peu enfaveur à la cour et dans legouvernement russes, il sentit qu'il lui fallait prêcher d'exemple.

Il s'occupa donc de l'administration du domaine privé de la couronne et des apanages impériaux. Il établit l'ordre dans la gestion de ce patrimoine et lui fit produire bientôt des revenus assez importants pour pouvoir consentir, au profit du trésor public encore obéré, sur le montant de la liste civile payée à ses prédécesseurs, une réduction de 18 millions de roubles.

Il aiTecta cette somme au soulagement des classes les plus nécessiteuses; car les économies d'Alexandre III, ce n'est pas à la caisse de l'Empereur qu'elles profitent, ni par des favoris qu'elles sont dilapidées, c'est aux pauvres qu'elles sont distribuées.

Puis, en 1888, les revenus du domaine de la couronne augmentant toujours, il fît abandon du tiers de ce domaine à des colons appelés des provinces où un excès de population faisait craindre la disette. a

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Il a pu ainsi, grâce à sa bonne administra^ tion,allotir cent quatre-vingt-dix mille familles, en leur distribuant 1.250.000 déciatines du domaine impérial.

Conduites avec la môme habileté, les finances publiques passent rapidement de l'état de crise à une prospérité jusqu'alors inconnue. Le déficit est éteint, des conversions nécessaires réduisent l'intérêt de la dette publique, et cependant l'armée voit doubler ses effectifs, perfectionner l'instruction et améliorer le sort du soldat.

Pendant l'automne 1888, après quelques hésitations, quelques craintes provoquées par les représailles imaginaires dont les grandes banques de Berlin faisaient miroiter le spectre devant les yeux du ministère des finances de Saint-Pétersbourg, l'Empereur a pris la décision virile, et qui sera une des gloires de son règne, de libérer enfin les finances russes du servage allemand. II donna l'ordre à M. Vychnégradsky d'entrer en pourparlers avec le syndicat des établissements de crédit de Paris pour réaliser la conversion de l'emprunt 5 p. 100 de 1877, émis pendant la guerre d'Orient.

Le contrat pour l'émission de l'emprunt dit 4 p. 100 de 1889, a été signé en novembre 1888 et l'émission a eu lieu le 10 décembre.

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C'était une grande victoire financière pour la France et pour la Russie et une défaite éclatante pour rAllemagne. Les financiers allemands, aidés et encouragés par leur gouvernement, ont eu recours à tous les moyens pour faire manquer la souscription. Non seulement toute la presse reptilienne est partie en campagne pour faire avorter rémission, mais les premières, les plus sérieuses maisons de banque de Berlin ont avec éclat vendu des dizaines de millions de roubles de l'emprunt russe de 4 p. 100 1889, à un prix inférieur à la souscription, dans le perfide espoir de faire fléchir les cours et d'amener une débâcle. Le syndicat des banques de Paris qui avait pris à sa charge l'émission, sans effort au moins apparent et avec une adresse consommée, a déjoué toutes ces combinaisons et culbuté l'édifice péniblement élevé de toutes ces perfidies. Les finances françaises sont sorties victorieuses de la lutte, enlevant les cours des fonds russes, inspirant l'admiration de leur puissance irrésistible au monde financier européen et montrant le patriotique entrain avec lequel l'épargne française s'ouvrait sans hésitation à tout ce que dictaient le patriotisme et le sentiment de la grandeur extérieure du pays.

C'était un premier et considérable triomphe de l'entente franco-russe, c'était un nouveau et puissant lien entre les deux peuples amis.

C'était pour l'Empereur un succès important et cher à son cœur, car il lui permettait de mettre enfin un terme à la recherche de nouveaux impôts que, depuis son avènement, les ministres des fmances avaient dû multiplier avec une ingéniosité et une fertilité d'invention consommées, mais dont la création répugnait toujours à son cœur de père.

Le flot toujours croissant des nouveaux impôts se trouva par l'heureux eff'et de cette conversion , au moins momentanément, endigué et, simultanément par un résultat naturel, le produit des anciens impôts augmenta rapidement.

Par là, s'est trouvée confirmée une vérité que les ignorants en matière financière méconnaissent trop souvent, c'est que, presque chaque fois que l'on crée un impôt nouveau, le produit en est en partie prélevé sur le rendement des impôts anciens, surtout si la situation financière générale du pays se trouve plus ou moins embarrassée.

Ainsi j'emprunte au savant ouvrage de M. Skalkovsky, les Ministres des finances delà Russie 1882-1890, le tableau des revenus de l'Étatdans ses chapitres principaux, pour l'année

qui a précédé l'année de la conversion et pour celle qui l'a suivie :

Impôts directs

Impôts indirects

Droits réguliers {poste, télégraphe, rede-

vaoces des mines, monnaies)

DomaiDed de l'État

Payement du rachat des terres des paysans.

Total des impAts ordinaires. .

Ce qui donne, pour ta comparaison de ces deux années quantaux impôtsordinaires seulement, une plus-value de 97 millions de roubles.

L'Empereur faisait, en même temps, procéder avec la plus grande activité à l'amortissement, même avant terme, des emprunts amortissables et des bons du Trésor, et le budget qui, enl887, se soldait encore avec un déficit, insignifiant, il est vrai, de 6 millions de roubles, se soldait en 1889 avec un excédent de 69 millions de roubles.

La hausse constante des fonds publics et la faveur indiscutée que les valeurs russes avaient obtenue dans toutes les classesde la société française encouragèrent l'Empereur, en 1889 et en 1890, à continuer la conversion de la dette

publique que ses prédécesseurs lui avaient léguée et donl !e taux, explicable par les circonstances difficiles où les emprunts avaient été contractés, pesait si lourdement sur le budget russe.

En 1890, pour amortir les emprunts anglohollandais de 1864-1866 et le sixième emprunt extérieur 5 p. 100 de 1855, dit Seglitz, fut lancée par le même syndicat français qui avait exécuté la première émission une somme de 90 millions de roubles de 4 p. 100 or, deuxième émission, soit 360 millions de francs-

L'émigration des bourses de Londres et de Berlin à la bourse de Paris, des emprunts russes et l'emploi de l'épargne française k l'acquisition des fonds russes est certes un des événements les plus importants et les plus significatifs de ces dernières années, une des conséquences les plus heureuses pour les deux peuples du rapprochement cordial qui s'est établi entre eux et de la politique inaugurée par Alexandre III.

La progression des sympathies françaises à l'égard des valeurs russes a toujours été en se développant. Elle résulte de la manière la plus éclatante des données suivantes. L'emprunt du 10 décembre 1888, qui s'élevait à un millioa

d'obligations, représentant une somme de 500 millions de francs, avait été émis k 86 et demi p. 100 ou 432 fr. 75 ; il fut couvert deux fois etdemie. L'emprunt du 29 mars 1889 pour une somme de 700 raillions de francs, représentés par 1,400.000 obligations et qui, était émis à 443 fr. l'o fut couvert huit fois, de sorte que les nouveaux souscripteurs à cet emprunt ne reçurent à la répartition que 1 et demi p. 100 des sommes souscrites.

L'empruntdu24mail889pourl. 241. 492.000 francs divisés en 2.984 obligations émises à 4o7 fr. 50 fut également couvert huit fois et les nouveaux souscripteurs ne reçurent à la répartition que 5 et demi p. 100 des sommes souscrites.

L'emprunt de 360 millions, émis le 1" février 1890, malgré un taux d'émission encore plus élevé, s'est effectué dans des conditions encore plus avantageuses. Les porteurs des obligations des anciens emprunts en présentèrent, pour en obtenir l'échange contre des valeurs 4 p. 100, pour une somme de 240 millions de francs, de telle sorte que pour satisfaire tous les nouveaux souscripteurs, il ne restait à peu près que 80 millions à répartir, ce qui représentait 160.000 obligations de 500 francs.

Cette fois, la souscription atteignit des pro-

no ALEXANDRE III

portions colossales en France'. Paris seul demanda 5.175.364 obligations de 500 francs, autrement dit pour une somme dépassant deux milliards et demi de francs, et chose plus significative encore, le nombre des souscripteurs atteignit le chiffre de 173. 70o.

Quelle démonstration plus éclatante peut-on désirer du sentiment profond et unanime qui entraîne la nation française à un rapprochement chaque jour plus intime avec la Russie, et de la confiance inébranlable des capitalistes français dans l'avenir financier de ce grand pays !

Pour satisfaire les souscripteurs français, il fut délivré aux banques parisiennes 123.000 obligations, tandis que Londres, où la souscription fut tout à fait insignifiante, se contenta de 772 obligations. Ce qui prouve combien les sympathies ou les antipathies nationales jouent, en France, un rôle prépondérant, dans ces affaires mêmes de bourse, où il semble que chacun ne doive prendre en considération que ses intérêts personnels et que ses calculs financiers. Saint-Pétersbourg exigea 30.000 nouvelles obligations, mais pour les revendre à

' Voir pour le développemeat de ces importantes opérations l'ouvrage précité de M. Skaikovsky, auquel nous empruntons ces données si intéressantes.

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Paris. Le surplus de ces valeurs trouva un placement en Hollande.

Comme le nombre des souscripteurs français était de beaucoup supérieur au nombre des obligations qui avaient pu être attribuées aux banques parisiennes, ces dernières furent obligées de délivrer des certificats provisoires pour une demi-obligation à tous les souscripteurs d'une à quarante.

Ce succès de la politique financière d'Alexandre III contribua puissamment à la consolidation des fonds russes en France. Les emprunts russes 4 p. 100 ont atteint ou sont sur le point d'atteindre le pair. L'Empereur y a trouvé une première récompense des sympathies qu'i! avait témoignées à notre pays. Il a pu constater que le peuple français ne sait pas être ingrat; que s'il pratique toutes les indépendances, il en est une qu'il ignore, c'est celle du cœur; que les sentiments généreux trouvent toujours un puissant écho chez lui et que, laissant l'ingratitude aux nations basses et jalouses, il sait reconnaître les services rendus et les payer de retour sans hésiter et sans compter. Comme l'Empereur professe et pratique une égale générosité et que son cœur ne sait pas non plus oublier, on peut dire qu'entre le peuple fran-

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çais et le souverain de toutes les Russîes des liens se sont formés qu'il est au-dessus du pouvoir des intrigues de la triple alliance de rompre ou d'aflaiblir.

Une autre vérité non moins importante pour l'orientation générale de la politique européenne est rassortie de la facilité avec laquelle les capitalistes français, dans le court espace de deux années, ontabsorbé les emprunts russes, la Russie s'est affranchie de la tyrannie qu'elle avait dû subir dans des années malheureuses, mais qui lui était devenue chaque jour plus pesante, du marché de Berlin. En cas de complications internationales, désormais ce n'est plus à Berlin, c'est à Paris que la Russie devra s'adresser.

Arracher son pays aux serres des juifs allemands qui mettaient à chaque circonstance le pied sur la gorge du peuple russe pour lai extorquer ses emprunts à des conditions « presque incompatibles avec la dignité d'un peuple libre » sufDraii à constituer pour un prince un grand et beau titre à la reconnaissance de ses sujets.

Sous l'impulsion de l'initiative énergique et féconde d'Alexandre III, tous les éléments de la richesse nationale, toutes les classes de la société marchent rapidement dans la voie du progrès. L'agriculture redevient prospère.

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L'Empereur fonde, en 1883, les banques agraires des paysans. Grâce à l'intervention de ces banques, la dette contractée par les paysans ■vis-à-vis des seigneurs pour l'acquisition des terres, au moment de l'émancipation, s'éteint ou plutôt se transforme ; c'est l'État qui paye cette dette et devient le créancier indulgent et patient du paysan. Par cette habile conversion, la petite propriété foncière triple de valeur. Alexandre III mérite ainsi le beau surnom d'Empereur des paysans, queTinstinclpopulaire lui avait décerné dès son avènement au trône.

En !88o, Alexandre III crée la banque agraire de la noblesse et arrache ainsi l'aristocratie endettée aux mains des usuriers.

Il fait distribuer des semences de choix aux communes pauvres, établir des primes à l'élevage et au perfectionnement des races ; il introduit la culture de la soie, fait tripler les surfaces livrées au coton et à la betterave, développe les pêcheries, organise l'exploitation rationnelle des immenses richesses forestières de l'Empire, fait venir des instructeurs de l'étranger pour enseigner dans les familles russes l'économie domestique.

La culture de la vigne reçoit les plus puissants encouragements et, en quelques années,

la Russie devient un des pays grands producteurs de vins, de manière non seulement à suffire à son immense marché intérieur, mais encore à exporteret à fournir au consommateur, dans des conditions exceptionnelles, les similaires de presque toutes les qualités de vins connus. L'Empereur fait faire les essais de viticulture et de vinification sous ses yeux, dans des propriétés de Crimée.

Un des grands soucis d'Alexandre III dans l'administration de TEmpire, un des points sur lesquels se repose le plus volontiers sa sollicitude, c'est l'instruction publique. Ici cet autocrate fait preuve d'un libéralisme à donner pour modèle à beaucoup d'ardents démocrates.

Dès sa jeunesse, le futur Empereur s'était, à la suite de son père, montré partisan de la plus grande diffusion possible de l'instruction, et, quoique les circonstances de son avènement au pouvoir fussent peu faites pour l'encourager dans une voie au bout de laquelle son père n'avait trouvé que l'ingratitude et récolté que l'assassinat, l'Empereur n'a pas trahi 'les espérances qu'avait fait concevoir le Tsarévitch. En même temps qu'il prenait sous son haut patronage les écoles professionnelles et tenait la main à leur développement, le Tsar inau-

SON œuvRE ns

gurait, par la promulgation de la loi sur l'enseignement supérieur, la série des réformes qu'appelait l'instruction publique en Russie. Cette loi, datée du 23 août 1884, signée et promulguée par le Tsar en dépit du conseil de l'Empire qui y était opposé, constitue un progrès considérable dans le sens libéral : elle assure l'indépendance des professeurs et celle des étudiants, garantit aux premiers le droit d'enseigner librement et aux seconds leur pleine indépendance dans le choix des cours qu'il leur plaît de suivre.

Depuis ce jour, la réforme de l'instruction publique se poursuit, en descendant des hauteurs de l'enseignement supérieur à la diffusion des lumières dans le peuple, sous la direction et le contrôle incessant d'une volonté ferme, pénétrée des droits de ce peuple et attentive à tous ses besoins.

L'industrie n'est pas oubliée. Les primes à l'exportation . encouragent l'exploitation du pétrole, du naphte et de la houille. La ligne de Bakou à Batoum est établie : d'immenses voies ferrées rattachent au centre de l'Empire les provinces les plus éloignées. L'oasis de Merv, à peine conquise, est reliée à la mer Caspienne par un chemin de fer. Le réseau des postes et télé-

graphes est doublé, Tindustrie sent son expansion protégée dans toutes les branches par la sollicitude éclairée du gouvernement; l'enseignement de l'économie politique est rendu obligatoire dans les universités réformées et modernisées.

La sollicitude de l'Empereur s'est arrêtée d'une manière toute particulière sur la classe ouvrière. La législation qu'il a promulguée pour régler le travail des ouvriers dans les fabriques et dans les mines est une des plus progressives et des plus humanitaires du monde. Prévenant certains peuples qui se targuent volontiers d'être plus avancés que la Russie dans la voie du progrès social, dès 1890, il édictait une loi qui réglementait le travail des femmes et des enfants dans les fabriques, qui limitait les heures de travail et les réduisait dans une notable proportion. Ces nouveaux règlements étaient applicables à la petite comme à la grande industrie. Une législation, en rapport avec les dernières prescriptions de la science et de l'hygiène, a été promulguée concernant l'emploi des chaudières et des machines à vapeur.

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