CULTES
Aucune nation, je crois, ne réunit, sur le sol du continent européen, des sectateurs d'un plus grand nombre de cultes différents. Toutes les religions sont professées dans l'empire moscovite, du chamanisme à l'islamisme, de l'orthodoxie grecque au luthéranisme, du catholicisme au boudhisme. Toutes y coexistent en liberté. Il suffit de remonter la Perspective Newski des quais de la Néwa jusqu'au palais d'Été pour constater, par la multiplicité des églises et des temples qui y sont publiquement ouverts et la diversité des cultes qui sont pratiqués dans ces édifices, que la tolérance religieuse est depuis longtemps enracinée en Russie.
Il est difficile de retenir un sourire quand on entend certains politiciens ou certains publicistes ignorants se récrier à la pensée de con-
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tracter une alliance avec une puissance qui ne sait pas respecter chez elle la tolérance en matière religieuse. Si on leur demandait d'accorder aux cultes reconnus en France, au culte catholique par exemple, la moitié des libertés, notamment en matière économique, que lesorthodoxes accordent aux cultes dissidents, ils se récrieraient encore davantage et opposeraient un refus catégorique en se retranchant derrière le danger de laisser se reconstituer les biens de main-morte. Chacune de ces églises, en eflfet, catholiques ou autres, chacun de ces temples, évangéliques ou luthériens, est propriétaire de vastes îlots de maisons attenant à l'édifice religieux et constituant au profit du culte qui y est pratiqué un revenu considérable. Les Russes, en effet, précisément parce qu'ils ont une foi ardente et profonde, sont très respectueux des autres cultes, pourvu que les adhérents de ces cultes montrent à l'égard de leur religion une égale déférence et qu'ils ne les inquiètent pas dans leurs croyances par un prosélytisme indiscret.
Mais les questions confessionnelles sont rarement des questions simples; lorsqu'elles donnent lieu à des difficultés avec le pouvoir civil, c'est presque toujours qu'elles se compliquent
de questions politiques et plus souvent encore de questions de nationalité. Lorsqu'un peuple est soumis à la domination d'un autre peuple qui, au moins dans sa majorité, ne pratique pas la même confession religieuse, l'exercice du culte devient pour le vaincu comme une manifestation qui ne peut être supprimée de son ancienne individualité ; les temples sont un lieu de ralliement, les pratiques extérieures un signe de reconnaissance, les prédications du prêtre une exhortation à la conservation fidèle du souvenir du passé et de l'espoir dans l'avenir. Dès lors, les rapports entre les représentants de la puissance civile et les autorités spirituelles deviennent aisément tendus, facilement ils s'aigrissent et souvent des conflits s'élèvent très funestes et malaisés à apaiser. Les vaincus ne manquent pas alors de crier à la persécution religieuse. Ils sont dans leur rôle et de bonne foi peut-être, mais, en réalité, les mesures prises par le gouvernement, quelque rigoureuses qu'elles puissent être ou paraître, n'ont souvent pour but que de sauvegarder les droits de la Puissance civile.
Alexandre III a eu fréquemment de ces conflits à apaiser, de ces diiTicuUés à régler et les décisions qu'il a dû prendre ne lui ont certes été
dictées que par le sentiment réfléchi de ce qu'il devait à son peuple et à la sauvegarde du pouvoir suprême créé pour sa défense ; elles n'en ont pas moins été présentées par certains publicistes comme des empiétements sur les droits sacrés de la religion et sur la liberté de conscience.
La Pologne est certainement la terre la mieux préparée qui se puisse rencontrer pour l'éclosion de ce genre de conflits. Aussi y ontiïs été de tout temps très fréquents et souvent terribles et sanglants. La Pologne, en effet, a nourri longtemps l'espoir de constituer une grande puissance slave catholique en opposition avec la grande puissance slave orthodoxe, pour la contenir d'abord et l'asservir ensuite. Le sort a trahi son courage et c'est elle qui, après des alternatives de fortune, a subi les rigueurs de la défaite et l'horreur du partage. Néanmoins les ordres réguliers militants ont avec peine renoncé à en faire le boulevard de leurs tentatives de retour offensif contre l'orthodoxie. Dans toutes les tentatives de soulèvement de la Pologne, dans toutes ces luttes qui ont ensanglanté son beau territoire, si bien fait pour refleurir par les travaux de paix, il est impossible de ne pas apercevoir leur main, et ils ont souvent entraîné tout ou partie du
otergé séculier avec eux. De là, une situation extrêmement délicate et tendue et qui exige de constants ménagements.
Alexandre III a mis une grande habileté en môme temps qu'un grand esprit de concorde et de modération à détendre ces rapports entre le pouvoir civil el le haut clergé polonais en môme temps qu'avec les ordres religieux.
Il a obtenu d'importants résultats que le temps ne va pas tarder à consolider et à compléter. II a été puissamment aidé, dans cette œuvre également bienfaisante et pour l'Égli-se et pour l'État, par le génie avisé et conciliant de Léon XIII. Les relations entre le Saint-Siège et la cour impériale de Russie à la suite des derniers mouvements de la Pologne où l'archevêque de Varsovie s'était compromis, avaient été interrompues. Elles ont été renouées, elles ont même été rétablies sur un pied de rapprochement et d'intimité plus grand que par le passé. La Russie a pour la première fois placé auprès du Saint-Siège un envoyé diplomatique à litre permanent; ce diplomate n'exerce encore, il est vrai, qu'une mission oflîcieuse, mais très importante, et qui a déjà donné des résultats appréciables et heureux, (iràce à l'habile intervention de M. Iswolski, toutes les difficultés
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pendantes ont été aplanies et rapaisement religieux a hâté et facilité Textinction progressive des troubles locaux qui agitaient périodiquement les populations catholiques. L'amnistie a été accordée aux évêques polonais, l'archevêque de Varsovie a été autorisé-à remonter sur son siège; enfin, le Tsar a, pour !a première fois, octroyé à ses sujets la permission de quitter l'Eglise grecque pour entrer dans l'Eglise romaine.
Nous ne voulons pas aborder ici l'idée qui préoccupe certains penseurs, en Russie comme à Rome, d'une fusion possible entre l'Eglise orthodoxe grecque et l'Eglise catholique romaine. Parties de la même origine, professant essentiellement les mêmes dogmes, séparées par des questions de discipline ecclésiastique, des nécessités de politique temporelle, ces deux grandes Eglises sont-elles destinées à rentrer un jour dans le même giron? Nous l'ignorons ; mais ce que nous savons, c'est combien la politique française en Orient, et même dans le monde entier, est intéressée à ce qu'elles marchent, autant que possible, d'accord et qu'unies, car elles ne le peuvent plus déjà séparées, elles fassent face à l'absorption du monde entier par l'hégémonie protestante
dont les forces s'accroissent sans cesse par les conquêtes de t'Âllemagne, par les usurpations de l'Angleterre et par le développement prodigieux, et en richesse et en force de la grande républicaine américaine.
Il faut avoir la cécité profonde des honorables députés qui demandent chaque année, avec une persévérance nullement digne d'un meilleur sort, la suppression de l'ambassade de France auprès du Vatican, pour croire que, parce qu'un certain nombre de nos circonscriptions électorales, urbaines ou môme rurales si l'on veut, ont envoyé siéger au Parlement français des représentants se proclamant librespenseurs ou athées, la question religieuse a cessé d'être un des agents dont l'influence est la plus perjnanente et la plus puissante sur le caractère et la nature des rapports inlernalionaux, tant en Afrique et en Asie que dans l'Europe elle-même, tant dans le nouveau monde que dans l'ancien. Il faut une grande ignorance de ce qui se passe hors de France, pour supposer qu'il est sans intérêt pour la conservation et le développement de notre influence séculaire dans l'Orient méditerranéen, que, pour la protection des intérêts tant spirituels que temporels dont nous avons la sauvegarde tradition-
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nelle, i! nous soit iodifférent d'avoir contre laction évangélique et protestante chaque jour plus envahissante, dominatrice et exclusive, le concours de l'orthodoxie, ou si nous devons voir cette force se joindre à celles qui tendent à nous éliminer.
Pas plus contre Tune des nombreuses sectes protestantes qui existent ou qui peuvent s'implanter sur toute l'étendue de son vaste empire, que contre ta religion catholique, Alexandre III ne nourrit aucun sentiment d'animosité. 11 ne demande pas mieux que d'accorder à tous ces cultes le bienfait d'une égale protection. Mais dans les provinces baltiques, la question luthérienne est, comme en Pologne la question catholique, sortie du domaine purement spirituel pour entrer dans le domaine de la politique. Comme nous avons eu l'occasion de le dire dans l'exposé historique qui précède ce travail, !e peuple et la petite bourgeoisie de ces provinces sont d'origine finnoise ou slave et rattachés de cœur à l'empire russe, mais l'aristocratie, !a haute bourgeoisie, les dignitaires du clergé luthérien, sont d'origine germanique. Leurs traditions, leurs goûts, leurs sympathies mal dissimulées les portent vers rAUemagne.
Ces tendances se sont surtout accentuées lors
de l'application des lois d^Âlcxandre H por-i tant émancipation des classes laborieuses des campagnes et abolition des derniers vestiges du servage antique. Ces lois ont rencontré de la part des représentants de l'ancienne féodalité allemande sur les rives de la Baltique, plus de résistance que dans toutes les autres provinces de l'Empire. Il a fallu apporter à leur application des atermoiements et des atténuations dont le besoin ne s'est pas fait sentir ailleurs. Un sourd mécontentement s'est manifesté, qui a pris d'autant plus d'importance et d'audace que l'Allemagne devenait plus puissante et plus arrogante dans ses triomphes. Bientôt, sous différents prétextes industriels ou agricoles, de véritables colonies allemandes sont venues s'implanter sur la frontière occidentale de l'empire russe. On y affectait de ne plus faire usage que de la langue allemande, on y affichait des doctrines séparatistes et les jeunes gens appartenant aux classes de la réserve de l'armée allemande, y faisaient, sur le territoire russe, l'exercice sous la direction d'officiers instructeurs de l'armée allemande. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg fut obligé de sortir de sa longanimité. Des lois furent édictées pour empêcher les étrangers de semparer du sol
russe sur les conDns occidentaux de l'empire, et d'opérer, en pleine paix, le démembrement de ses provinces. C'était une mesure de sécurité nationale, à laquelle il semblait que les gouvernements voisins, si leurs intentions avaient été pures, sincères et loyales, n'avaient qu'à applaudir, sauf à prendre de leur côté, s'ils avaient éprouvé les mêmes appréhensions, des mesures analogues. Tout au contraire, le gouvernement allemand s'est attaché à paralyser l'elTet des mesures de préservation adoptées par le gouvernement russe, en permettant à ses sujets de les éluder. La nouvelle loi russe portait que, pour acquérir et conserver dans certains territoires spéciflés des biens immeubles, pour exercer certaines industries, certains commerces déterminés, il fallait être ou se faire naturaliser Russe. M. de Bismark s'empressa d'édicter une loi, aux termes de laquelle l'Allemand qui se serait fait naturaliser sujet russe dans !e but d'acquérir ou de posséder des immeubles, d'exercer un commerce ou une industrie sur le territoire moscovite, conserverait, nonobstant cette naturalisation, l'intégralité de ses droits de citoyen allemand, et ne serait tenu à l'exécution des obligations qui naissent de la qualité de sujet germanique,
notamment en ce qui concerne le service militaire, que dans la mesure où l'application de la législation nouvellement promulguée dans l'empire voisin lui en laisserait la liberté. Il n'était pas possible d'avouer plus cyniquement que les prétendus colons n'étaient que les éclaireurs de l'armée allemande et que la possession du sol en leurs mains n'avait pour but que de préparer l'envahissement et le morcellement de la patrie moscovite.
Dans ces conditions, une mesure de salut public s'imposait au gouvernement russe : procéder à une assimilation plus complète des provinces baltiques, jusqu'alors plus ou moins réfractaires au sentiment national, y disperser et y éteindre tous les foyers de germanisme.
Le clergé luthérien se constitua un des appuis de la résistance à ce mouvement et engagea le conflit où il perdit quelques-unes de ses prérogatives antérieures, qui, dans un pays comme le nôtre, ami de l'égalité, auraient depuis longtemps été supprimées comme inacceptables et abusives. Immédiatement, il se mit à crier à la persécution; c'est l'usage invariablement suivi en pareille occurrence. Ce qui nous a surpris et ce qui a été vraiment extraordinaire et anormal, c'est que ces clameurs intéressées aient
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trouvé un certain écho jusqu'en France. A nous autres Français, il doit nous être parfaitement égal que les sujets du Tsar aillent au prêche ou à la messe, mais il ne saurait être indifTérent à un Français qui a au cœur l'amour de la patrie, que la Russie soit dépossédée des rives de la mer Baltique au profit de l'Allemagne, et rejetée vers l'ouest pour n'être, suivant le vœu de M. de Bismark, qu'un empire asiatique.
Ces considérations nous amènent à aborder une question dont on a aussi voulu faire une question confessionnelle, quoiqu'elle n'eût en réalité aucun rapport avec la religion. Nous avons assisté au spectacle, certes attristant et pénible, de l'exode d'un certain nombre de Juifs qui ont quitté leur pays d'origine pour aller cherclier fortune sur d'autres rivages. Des voix intéressées se sont élevées immédiatement pour crier h la persécution des Juifs. Il suffit pourtant de voyager en Russie, de traverser notamment les gares des provinces de la Pologne et de celles qui y confinent pour constater que les Juifs n'y sont nullement molestés et qu'ils continuent, en toute quiétude, à y exercer leur petit mais lucratif négoce et à justifier le proverbe russe : << Le chrétien exploite la terre et le Juif exploite le chrétien. » Exposons la réalité
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