FORCES MILITAIRES
L'ARHËG RUSSE
Nous avons annoncé plus haut ce chapitre spécialement consacré aux forces militaires de la Russie. Il ne se passe pas de semaine que les journaux, tant ceux de l'étranger que les nôtres, ne nous offrent, sous l'empire d'une menace de conflit plus ou moins fondée, le tableau des forces respectives des grandes puissances appelées à figurer dans ta lutte. Ici, et sans subir les mêmespréoccupations, c'est plus qu'un tableau de l'armée russe que nous offrons à nos lecteurs ; c'est l'étude scrupuleuse et complète qu'appelle notre ouvrage, étude due à la plume d'un spécialiste, d'un maître en la matière, le regretté général Thoumas. Cet important et remarquable travail date de 1891 ; son éminent auteur s'y appuya sur des notes quasi officielles, ducs qu'elles étaient à l'obli-
geance du savant attaché militaire de Russie à Paris, le général Frédéricks, dont nous avons dit ailleurs les mérites et la place qu'il s'est faite dans les sympathies parisiennes et dans l'estime des chefs de notre armée.
La puissance militaire d'une nation dépend de son mode de recrutement, de l'effectif de ses combattants, de l'organisation de son armée, de la valeur de ses cadres à tous les degrés de la hiérarchie, de l'instruction de ses troupes et par-dessus tout de la force morale de ses soldats. Il n'est pas un pays dont le système de recrutement n'ait subi dans ces dernières années des modifications radicales, il n'en est pas un où l'effectif des combattants h mettre en ligne n'ait été augmenté dans une énorme proportion, pas un où l'organisation de l'armée n'ait été, à la suite d'études approfondies, l'objet d'une transformation complète, pas un enfin où les perfectionnements apportés à l'armement n'aient eu pour conséquence des progrès considérables dans l'instruction des troupes. Quant à la force morale d'une armée, elle est intimement liée à la force morale de la nation elle-même; les mœurs militaires sont la résultante d'influences nombreuses et souvent contradictoires; et le môme effet, suivant le milieu où il se produit,
SON ŒUVIIE 195
peut être dû à des causes très diverses. A cet égard certaines armées sont restées fidèles à leur passé; d'autres, s'il est permis de s'exprimer ainsi, ont fait peau neuve et, sans perdre absolument leur caractère personnel, en sont venues à manifester sous des formes nouvelles leurs qualités distinctives.
Telle n'est pasl'armée russe, resiée croyante, soumise à Dieu et à l'Empereur, disciplinée de naissance et d'habitude. La Russie, protégée contre les atteintes d'un Charles XII et d'un Napoléon par l'immensité de son territoire et la rigueur de son climat, a depuis longtemps pesé par la force des armes sur les destinées de l'Europe, mais sans proportionner toutefois sa puissance militaire à l'étendue do son territoire et au chiffre de sa population. Ses armées, instruments redoutables dans la main énergique d'un Souvarov ou sous la direction patiente d'un Kutusov, ont souvent péché par !e nombre et l'éloignement. Avertie par l'expérience et par l'histoire, admirablement guidée par l'énergie de son souverain, servie comme à souhait par une élite incomparable d'hommes de guerre et d'administrateurs, la Russie, depuis le jour oùIes événements de 1870-1871 ont détruit l'ancien équilibre de l'Europe, s'est
196 ALEXANDnE III
résolument mise à l'œuvre pour élever sa puissance matérielle à la hauteur de sa force morale. Tout d'abord elleest entrée par les lois du 1" janvier 1874- et du H novembre 1876 dans la voie du service obligatoire à durée réduite en temps de paix. Antérieurement à ces lois, le service militaire durait vingt-cinq ans. Chaque commune dans sa circonscription, chaque seigneur dans ses domaines, désignait arbitrairement, d'aprèsleschiffresfîxéspar l'autorité supérieure, les jeunesgensde vingt ans appelésàôtre soldats. Naturellement ce choix ne portait ni sur les meilleurs sujets, ni sur les ouvriers les plus habiles. Il fallait à une armée recrutée de la sorte une discipline impitoyable.
Aujourd'hui, et d'après les dispositions les plus récemment édictées, le service est obligatoire pour tout sujet russe, depuis l'àge de vingt ans jusqu'à celui de quarante-trois ans révolus. Sont dispensés de droit les membres du clergé des différentes confessions chrétiennes; la loi, très large, étend cette dispense pour le temps de paix à de nombreuses catégories. Tous les jeunes gens âgés de vingt ans accomplis, non dispensés et reconnus aptes au service militaire, concourent par un tirage au sort à former dans Tordre des numéros et dans la proportion fixée
chaque année par le gouvernement, la liste du contingent : les volontaires engagés avant le tirage au sort et soumis à un régime spécial sont compris sur cette liste, en dehors de laquelle comptent les hommes affectés à la marine.
Les jeunes soldats n'étant appelés que dans le courant de l'année où ils atteignent Tâge de de vingt et un ans, la durée du service, pour le contingent, est effectivement de cinq ans dans l'armée active, treize ans dans la réserve et quatre ans dans la milice, mais les renvois dans la réserve après quatre, trois, deux et même un an de service sont, comme nous le verrons, très fréquents pour les hommes ayant fait preuve d'une certaine instruction. L'instruction est également la condition nécessaire pour être admis au nombre des volontaires, parmi lesquels se recrutent presque tous les sousofficiers et la plus grande partie des officiers. Tous les hommes libérés du service actif soit par anticipation, soit à l'expiration de leurs cinq années, sont classés dans la réserve ; les uns et les autres, lorsqu'ils ont accompli leur dix-huitième année de service, passent dans la milice ou opoltchénié. L'opoltchénié comprend, en outre, tous les hommes qui n'ont pas été
compris dans les contingents annuels et qui sont aptes au service militaire. Les hommes de la milice, à quelque catégorie qu'ilsappartiennent, prennent le nom de ratniks. Ils sont partagés en deux bans. Le premier ban comprend tous les hommes provenant de l'armée active et ceux des dispensés qui, n'étant pas soutiens indispensables de famille, sont reconnus absolument propres au service. Il sert à renforcer et à ravitailler en temps de guerre les troupes de l'armée active et à former certains corps de milice; le deuxième ban n'est employé qu'à former des corps spéciaux de milice; il comprend les soutiens de famille et les hommes qui ne sont pas physiquement dans l'impossibilité absolue de servir.
La loi de 1874 ne devait avoir reçu son exécution complète qu'en 1894 : l'effectif total des hommes susceptibles de faire partie de l'armée russe devait atteindre, dans les conditions posées par cette loi, le chiffre de 9 millions. Les mesures adoptées depuis lors porteront ce chiffre à plus de 11 millions, mais dans le total figurent un très grand nombre d'hommes n'ayant reçu aucune instruction militaire (près de 8 millions). Pour remédier à cet état de choses et combiner les exigences de l'instruc-
SON ŒUVRE laa
tion miUtaire avec celles du budget, on fait, comme nous l'avons dit, un large emploi des renvois anticipés. L'effectif budgétaire est de 740.000 hommes, non compris les officiers ; le contingent annuel s'élève depuis quelques années à plus de 2S0.000 hommes ; le total de cinq classes s'élève donc à près de 1.300.000 hommes y compris les engagés et les Cosaques. Pour faire disparaître l'excédent, on libère les contingents après quatre ans de service au lieu de cinq, et on renvoie après un an de service les soldats les plus instruits. 11 est même sérieusement question de réduire à deux ans la durée du service actif. On a du reste adopté pour la réserve et pour la milice le système des exercices périodiques. Déjà, en 1890, 80.000 miliciens du premier ban ont été ainsi exercés. Les obligations militaires des Cosaques, qui représentent une population d'environ 27 millions d'âmes, sont réglées par une loi particulière datant de 1875. Tous les hommes valides doivent le service militaire de dix-huità trentehuit ans : ils s'habillent, s'équipent et se montent à leurs frais. La durée totale du service est partagée en trois périodes : savoir trois années de préparation, douze d'activité et cinq de réserve. La période d'activité est elle-même
sou ALEXANDRE III
partagée en trois tours, de quatre ans chacun. Tous les Cosaques du premier tour sont présents sous les drapeaux ; les Cosaques du second tour, rentrés dans leurs foyers, doivent avoir au complet leurs effets et leurs chevaux. Ceux du troisième tour n'ont pas de chevaux.
L'effectif des troupes cosaques sur le pied de paix estd'environ 53.000 hommeset 2.000 officiers : il s'élèverait sur le pied de guerre à 254.000 soldats, tous complètement instruits, dont 154.000 environ encadrés dans les régiments des 1*', 2^ et 3' tours.
La Finlande, formant sous la souveraineté de TEmpereur un État distinct, a ses obligations militaires spéciales, réglées par une loi du 1" juin i881 à vingt-trois ans de service, dont trois ans d'activité, cinq de réserve, et quinze de milice.
Ce qui caractérise l'organisation militaire de la Russie, c'est : i° la coexistence de troupes régulières et de troupes irrégulières ; 2° la distinction nettement établie entre les troupes actives et les troupes de réserve; 3' la constitution d'une armée dite d'Europe, indépendante des forces destinéesà garder les immenses territoires de la Russie d'Asie et leurs vastes frontières.
Dans cetordre d'idées l'infanterie comprend : des troupes actives régulières, des troupes de réserve, des troupes irrégulières, des troupes de dépôt, des troupes de frontière et locales.
L'infanterie régulière comprend elle-même sur le pied de paix : 12 régiments de la garde, 16 régiments de grenadiers, 165 régiments d'infanterie et 78 bataillons de chasseurs à pied, dont 4 de ta garde.
Les 12 régiments d'infanterie de la garde, désignés par des noms qui sont restés célèbres dans l'histoire militaire de la Russie, ont pour chefs titulaires des princes de la famille impériale ou des souverains étrangers. L'Empereur est le chef de six de ces régiments. Les deux plus anciens, Préobi-ajenski (Transfiguration) çtiSéménovski^ remontentà l'année 1683. Préobrajenski a le privilège de monter la garde à la porte de la chambre du Tsar ; pour ce motif, les Juifs sont rigoureusement exclus de ses rangs. Viennent ensuite : Ismaïlovski (1730); le régiment de chasseurs; le régiment de Moscou; le régiment de grenadiers, Pavlovski, portant encore en grande tenue la coiffure en forme de mitre qui lui a été donnée par Paul I" ; les régiments de Finlande, de Lithuanie, de Volhynie, des grenadiers de Keksholm, des
202 ALEXANDHE [Il
grenadiers de Saint-Pétersbourg. Ces trois derniers forment la jeune garde ; les autres appartiennent à la vieille garde.
Les régiments de grenadiers sont numérotés de 1 à 16 et portent, en outre, des noms de villes et de provinces n'ayant aucun rapport avec les noms de leurs garnisons actuelles ou de leurs circonscriptions de recrutement. La plupart de ces régiments ont pour chefs titulaires des princes russes et étrangers ou des généraux illustres, tels que Souvarov, Barclay de Tolly, Tolleben. L'Empereur est chef du premier régiment (d'Ekaterinoslav).
Les régiments d'infanterie sont numérotés de 1 à 165 (le 165° est de création récente): ils sont, en outre, désignés par des noms, comme les régiments de grenadiers : on voit figurer parmi leurs chefs titulaires l'Empereur, pour les 52' et 145' régiments (Sofia et Novo- Tcherkask), le grand-duc héritier et ses frères, les grands-ducs frères, oncles et cousins de l'Empereur, la grande-duchesse Marie Pavlovna, belle-sœur de l'Empereur, la grande-duchesse Viéra, sa cousine, le roi des Hellènes, l'archiduc Louis-Victor et l'archiduc Albert d'Autriche, les généraux Voronsov, Gortchakov, PaskieviLch, Bariatinski, etc. Tons les régi-
menls d'infanterie, y compris la garde et les grenadiers, sont à 4 bataillons ; chaque bataillon est de 4 compagnies.
Les 78 bataillons de chasseurs à pied forment 12 brigades, dont 1 de la garde, à 4 bataillons; 5 de la ligne, comprenant chacune 4 régiments de 2 bataillons chaque ; 1 du Caucase ; i du Turkestan ; 2 de !a Transcaspienne, chacune à 4 bataillons; 2 de !a Sibérie orientale, à 5 bataillons. 8 bataillons finnois restes indépendants ; enfin il existe en Crimée une compagnie de chasseurs.
En résumé, l'infanterie active compte, sur le pied de paix à la date du l^juin 1891, 48 bataillons de la garde, 64 de grenadiers, 660 d'infanterie de l'armée et 78 de chasseurs ; soit, en tout, 850 bataillons, plus 1 compagnie. Chaque régiment comprend, outre ses 4 bataillons, un groupe de Oii hommes, appelés chasseurs francs, et réservés pour les missions pénibles ou dangereuses. L'effectif d'un bataillon d'infanterie, sur le pied de paix, est de 447 hommes, dont 18 officiers; celui d'un bataillon de chasseurs est de 625 hommes, dont 19 ofBciers. L'effectif total de l'infanterie active et régulière, sur le pied de paix, est d'environ 17.500 officiers et fonctionnaires
,,Googlc :
classés OU assimilés (aumôniers, médecins, vétérinaires, etc.), et de 412.000 sous-officiers et soldats.
Il n'existe pas de troupes de dépôt sur le pied de paix.
Les troupes de réserve, qui sont une des institutions caractéristiques de l'armée russe, comprennent, sur le pied de paix :
1* Dans la Russie d'Europe : 12 régimentscadres, à 2 bataillons chaque, portant les n"166, 167, 168, etc., à la suite des régiments actifs, ce qui présage évidemment une transformation prochaine; 24 bataillons-cadres, à 6 compagnies, et 45 bataillons-cadres, à 5 compagnies, soit 93 bataillons ou 465 compagnies.
2° Dans le Caucase : 6 régiments à 2 bataillons et 12 bataillons indépendants.
3° Dans la Russie d'Asie : 7 bataillons indépendants.
Soit, en tout, 124 bataillons de réserve, d'un efifectif total d'environ 3.500 officiers et fonctionnaires et 63.000 soldats.
Les troupes frontière comprennent, sur le pied de paix, 35 bataillons, dont 20 du Turkestan, 8 de la Sibérie occidentale, 9 de la Sibérie orientale : les troupes locales ne consistent plus qu'en simples détachements. Le tout com-
prend 800 officiers et 26.000 sous-officiers et soldats; à quoi il faut encore ajouter environ 6.000 hommes de troupes irrégulières et cosaques. Ce qui donne, en chiffres ronds et approximatifs, pour l'effectif de paix de l'infanterie russe, 22.000 officiers et fonctionnaires classés et 516.000 sous-officiers et soldats. Dans ce total n'est pas comprise l'infanterie de forteresse qui compte un régiment-cadre de 2 bataillons de 5 compagnies et 26 bataillonscadres de 5 compagnies.
En passant sur le pied de guerre, les troupes de l'armée active ne subissent d'autre changement qu'une augmentation d'effectif, par suite du versement des réservistes. Toutefois, la compagnie de chasseurs de Crimée se transforme en un bataillon, ce qui porte le nombre des bataillons à 851, d'un effectif de 1.000 hommes chacun.
Au moment de la mobilisation il est formé, pour chacun des régiments d'infanterie de la garde, des grenadiers et de l'armée, ainsi que pour chaque brigade de chasseurs à l'exception de celles du Turkestan, de la Sibérie orientale et de la Transcaspienne, un bataillon de dépôt, à l'effectif de 1.000 hommes.
Ces bataillons sont organisés avec des cadres
empruntés en partie aux bataillons de l'armée active, en partie aux troupes locales et à la réserve.
Les troupes de réserve subissent au même moment une transformation complète. Chaque régiment-cadre forme un régiment à 4 bataillons : chaque bataillon-cadre à 6 compagnies forme un régiment de 4 bataillons et 2 bataillons indépendants. Chaque bataillon-cadre à 5 compagnies forme un régiment de 4 bataillons et i bataillon indépendant : toutefois le régiment formé par le bataillon d'Arkhangel n'a que 2 bataillons. C'est donc un total de 80 régiments à 2 bataillons, 1 régiment à 2 bataillons et 93 bataillons indépendants, soit 415 bataillons. Les troupes de réserve du Caucase fournissent 20 régiments à 4 bataillons et 22 bataillons indépendants, soit 102 bataillons; enfin la Russie d'Asie porte à 2o le nombre de ses bataillons de réserve.
Quant aux troupes locales et de frontière, elles ne subissent qu'une légère augmentation. L'infanterie de forteresse donne à la mobilisation 27 régiments de 2 bataillons, dont 2 pour le Caucase. En tenant compte des troupes d'escorte et des formations de la milice, l'infanterie russe, sur le pied de guerre, compte, en
SON CEUVBE 201
chiffres ronds : 40.000 officiers et fonctionnaires et 2. 100. 000 sous-officiers et soldats. Toute celte infanterie a le même armement. C'est encore le fusil Berdan, modèle 1870, du calibre de 10",60, avec baïonnette triangulaire. La Russie s'est montrée longtemps rebelle à l'adoption d'un fusil de petit calibre à. répétition. Un modèle a été enfin adopté et la fabrication est commencée. Un crédit de 42 millions était inscrit à cet effet au budget de 1890; un autre crédit de 80 millions figure au budget de 1891. La production de la poudre sans fumée a été installée sous la direction d'un ingénieur des poudres et salpêtres, mis à la disposition de la direction de l'artillerie russe par le gouvernement français.
Les régiments d'infanterie active sont embrigadés et endivisionnés dès le temps de paix. Les 12 régiments de la garde forment 3 divisions dans la composition desquelles ils entrent par ordre d'ancienneté : les 16 régiments de grenadiers forment de même, dans l'ordre des numéros, 4 divisions, dont la quatrième (13", 14*, 15' et 16' régiments) fait partie de l'armée du Caucase; les 164 premiers régiments d'infanterie de l'armée, ou de ligne, sont groupés en 41 divisions, dans les mômes conditions;
208 ALEXANDBE IH
le i&o' a été récemment ajouté à la 2' brigade delà H* division. Dans chaque division, !es deux premiers régiments forment la première brigade, les deux autres la deuxième brigade. Les chasseurs à pied restent en dehors de Torgauisation divisionnaire.
L'infanterie russe possède deux propriétés en apparence contradictoires, dont l'une, du moins, semble parfois faite pour nuire à i'autre. Cette infanterie est à la fois inébranlable dans la défense et pleine d'élan dans l'attaque. C'est d'elle qu'un adversaire illustre (est-ce Frédéric II ou Napoléon I" ?) a pu dire qu'il fallait deux coups de fusil pour abattre un Russe, le premier pour le tuer, le second pour le mettre à terre. Leipzig, Sébastopol, Schipka ont démontré superlativement cette indomptable ténacité du fantassin russe. Quelle troupe dépassa jamais en héroïque opiniâtreté les grenadiers de Rajeski foudroyés à Wachau par la mitraille de l'artillerie de la garde de Napoléon, ou les braves qui défendirent Malakof lors de l'assaut du 8 septembre 1855, si ce n'est peut-être les soldats de Skolietov à la passe de Schipka du 21 au 24 août 1877? Pendant trois jours les régiments d'Orel et de Rriansk (celui-ci survenu pendant le combat)
SON CEUVRE 209
et cinq bataillons bulgares résistèrent aux attaques furieuses et incessantes de 40.000 Turcs commandés par Suleyman Pacha, marchant à la mort avec une persévérance indomptable et sans cesse relevés par des troupes fraîches. Les dernières réserves de la petite troupe russe étaient engagées, ses munitions étaient consommées, les soldats ne luttaient plus qu'à coups de pierre, les officiers, le désespoir dans le cœur, voyaient venir le moment de battre en retraite, quand soudain parut, le 23 au soir, Radetski avec un détachement de chasseurs amenés sur les chevaux des Cosaques : les défenseurs de Schipka étaient sauvés. Le lendemain matin arrivait la brigade des 13', 14*, 15* et 16' bataillons de chasseurs, puis les régiments de Jitomir et de Podolie conduits par Dragomirov : les Russes purent alors prendre Toffensive, pour dégager la position, mais dans cette terrible lutte la brigade Skoliétov avait perdu 2.000 hommes, près de la moitié de son eiFectif : depuis trois jours elle n'avait pas eu un instant de repos. A peine les soldats avaient-ils pu manger, et l'eau leur manquait pour boire. La perte des Turcs fut évaluée à 5 ou 6.000 hommes.
Voil;"! l'infanterie russe dans la défense : qui
ne connatt, d'autre part, l'héroïsme déployé par Skobelev et ses troupes à l'attaque des Montagnes- Vertes, alors que les régiments de Vladimir et de Souzdal, les 9° et 10* bataillons de chasseurs, s'avançaient musique et tambours en tête, enseignes déployées, sous une pluie d'obus, de mitraille et de balles ! Les Turcs, postés derrière des retranchements, armés de carabines Winchester à répétition, avaient à côté d'eux, à portée de la main, de petites caisses en fer-blanc, contenant chacune 200 cartouches et dans lesquelles ils puisaient à volonté. Sous le feu roulant des Winchester, les Russes devaient descendre les revers boisés en face des redoutes, traverser la vallée et gravir la pente rapide. La violence du feu les arrêta au fond de la vallée ; le régiment de Revel d'abord, puis celui de Liebau, puis les H» et 12' bataillons de chasseurs vinrent soutenir les premiers assaillants et Skobelev, le regard enflammé, entraînant du geste et de la voix tout ce qui l'approchait, communiquant aux colonnes d'assaut un irrésistible élan, pénétra enfin dans la redoute de Grivitza.
Deux écoles se sont formées en Europe pour la tactique de l'infanterie : l'une ne semble connaître que l'attaque à l'arme blanche ; le
,,GoogIc
perfectionnement des armes k feu parait devoir donner raison à l'école opposée qui préconise l'action du tir et qu'on pourrait appeler l'école allemande. L'infanterie russe est restée fidèle à ses traditions : dans toutes ses attaques elle s'est rappelé la vieille maxime de Souvarov : « La balle est folle et la baïonnette est sage. » Souvarov est toujours son dieu, un dieu dont le général Dragomirov s'est fait le prophète. En 1880, c'est-à-dire après l'expérience de la guerre de 1877 et les assauts meurtriers de Plevna, le héros des Montagnes- Vertes, Skobelev disait dans un ordre du jour : « Il faut exprimer de l'artillerie tout ce qu'elle peut donner, mais bien mauvaise est la préparation d'une entreprise militaire qui n'a pas tenu compte de la nécessité de remplacer à la fin des fins le boulet et la balle par la baïonnette. 11 ne faudrait pas cependant exagérer la doctrine de Souvarov qui lui-môme a dit : « Tire peu, mais tire juste. » Peut-être le général Zukov, dans son Histoire de la guerre de 1877, a-t-il donné la note juste en posant comme règle pour la tactique de l'infanterie russe H une fusillade bien ajustée, puis un travail ardent & la baïonnette ».
Ce n'est pas seulement la lactique de com-
bat de l'infanterie qui donne lieu à des discussions animées. Le rôle de la cavalerie est l'objet de controverses au moins aussi vives. Et, chose singulière! ta majorité des généraux russes semble professer au sujet de ce rôle une opinion opposée à celle qui prévaut chez eux pour l'infanterie et préconiser Taction du feu. Du moins il s'est manifesté depuis quelque temps en Russie une tendance à transformer l'action de la cavalerie, tendance absolument évidente, puisqu'elle a été traduite pratiquement par le remaniement complet auquel a été soumise l'organisation de l'arme. Avant 1882, la cavalerie régulière comprenait, outre 4 régiments de la garde cuirassés, des hussards, des uhians et des dragons. Les uhlans étaient armés de la lance, que portaient également les Cosaques. L'organisation de 1882 a supprimé dans la cavalerie de la ligne tes hussards, les uhlans et la lance; il n'y a plus que des dragons armés du sabre et du fusil à baïonnette. Le nombre des régiments de dragons est de 47 à 6 escadrons chacun, ce qui donne 282 escadrons. La garde comprend 4 régiments cuirassés à 4 escadrons et 6 autres régiments à 6 escadrons, soit en tout 52 escadrons qui, joints à ceux de la cavalerie de la
,,Googlc
SON ŒDVBE 213
ligne, forment un total de 334 escadrons réguliers auxquels il faut ajouter une division de 2 escadrons des Tatars de Crimée et 2 soinias ou escadrons du littoral {circonscription de l'Amour), soit en tout 338 escadrons. Les 4 régiments portant cuirasse sont : 1^ le régiment des chevaliers-gardes de Sa Majesté V Impératrice, créé en 1799; 2° le régiment des gardes à cheval, dont l'Empereur est chef titulaire, créé en 1721 ; 3° le régiment des cuirassiers de la garde de Sa Majesté l'Empereur, créé en 1702; 4" le régiment des cuirassiers de la garde de Sa Majesté Plmpératrice, créé en 1704. Les 6 autres régiments sont les uhlans de la garde, dont le chef titulaire était hier encore le grand-duc Nicolas Nicolaievitch, qui vient de mourir ; les uhlans de t Empereur; les grenadiers à cheval, ayant pour chef le grand-duc Michel Nicolaievitch; les dragons de la garde, commandés par le grand-duc Wladimir, frère de l'Empereur, les hussards de rEnipereur et les hussards de Grodno, ayant pour chef le grand-duc Paul Alesandrovitch. Les cuirassiers et les uhians portent la lance au premier rang, mais seulement dans les parades de garnison; les cuirassiers portent le sabre et le revolver ; les uhlans ont le sabre et
su ALEXANDRE III
une carabine courte; les grenadiers, dragons et hussards ont te sabre et le fusil de dragon avec baïonnette.
Toute cette cavalerie régulière est considérablement renforcée par l'adjonction de la cavalerie cosaque régularisée , qui compte 287 sotnias (escadrons), groupées en 50 régiments, savoir : 19 du Don (17 de la ligne et 2 de la garde), 15 du Caucase (11 du Kouban et 4 du Terek), 6 d'Orenboui^, 3 de l'Oural, 1 d'Astrakan, 6 de la Russie d'Asie ; à quoi il faut joindre 5 escadrons d'escorte pour l'Empereur, le gouverneur de Pologne et l'Ataman général des Cosaques (grand-duc héritier), plus A sotnias indépendantes de l'Oural, d'Orenbourg et d'Oussouri. Le nombre des escadrons d'un régiment de Cosaques varie d'une région à l'autre : le nombre des escadrons de Cosaques irréguliers est de 27, En somme, il y a sur le pied de paix 652 escadrons, tant de cavalerie régulière que de Cosaques régularisés et irréguliers. L'effectif d'un escadron est de 150 cavaliers. Chaque régiment compte en outre un groupe de cavaliers d'élite dits chasseurs éclaireurs.
L'armement des Cosaques est variable : les Cosaques du Don et, en général, presque tous
SON CeUVRE SIS
les Cosaques, ont la lance pour tes homines du i" rang, le fusil sans baïonnette et le sabre pour les deux rangs : les Cosaques du Caucase. ne portent pas la lance ; ils ont, avec le sabre, un pistolet et un poignard.
La cavalerie est, comme l'infanterie, endivisionnée dès le temps de paix : la cavalerie de la garde forme alors 2 divisions de 3 brigades chacune, les deux régiments de Cosaques du Don étant compris dans la division des régiments cuirassés. Les 42 premiers régiments de dragons, renforcés par 14 régiments de Cosaques, forment, dans Tordre de leurs numéros, 14 divisions dont la première brigade est composée de 2 régiments de dragons, tandis que la deuxième comprend 1 régiment de dragons et 1 régiment de Cosaques. Les 43', 44', 4o° et 46' régiments de dragons forment la division de dragons du Caucase ; le 47', qui n'a pas de numéro et qui porte le nom de dragons de Finlande, reste indépendant. En outre, il est formé 1 division de Cosaques du Don, 1 division mixte de Cosaques et 2 divisions de Cosaques du Caucase, 3 brigades restent indépendantes et 14 régiments ne sont pas embrigadés.
A rencontre de l'infanterie, les troupes de
cavalerie oat des dépôts, mais ces dépôts n'appartiennent pas aux régiments. Il existe
3 dépôts pour la garde, réunis en 1 brigade, a dépôts pour les 14 divisions de la ligne et i dépôt pour les dragons du Caucase. L'effectif de paix des dépôts est de 3 ou 400 hommes, suivant qu'ils correspondent à 3 ou à 4 régiments.
L'effectif total de la cavalerie russe sur le pied de paix est en nombres ronds de 4.1)00 officiers et fonctionnaires, 118. 000 cavaliers et 104,000 chevaux. Sur le pied de guerre la cavalerie de la garde forme 3 divisions de
4 régiments. Savoir : la division de cuirassiers; la 1" division comprenant les grenadiers à cheval, les uhlans de la garde, les hussards de l'Empereur et les Cosaques de l'Empereur; la 2' division comprenant les dragons de la garde et les uhlans de l'Empereur, les hussards de Grodno et les Cosaques de l'Ataman. Les dépôts forment pour chacun des régiments qu'ils sont chargés d'alimenter 2 ou 3 escadrons à l'effectif de 180 hommes, soit en tout 168 escadrons. Les Cosaques du 2* et du 3' tour mettent sur pied un total de 588 sotnitts dont 552 sont réparties entre 95 régiments nouvellement créés et 36 restent indépen-
dantes ou complètent des formations déjà existantes. De plus, la division de Tatars de Crimée se transforme en un régiment h 6 escadrons. La cavalerie russe comprend donc sur le pied de guerre : i .244 escadrons, ou sotnias, de campagne et 168 de dépôt dont 56 à pied, donnant l'effectif énorme d'environ 220.000 cavaliers et 225.000 chevaux, non compris la milice qui peut encore fournir 10.000 cavaliers et 10.000 chevaux.
Les tendances qui ont abouti à la nouvelle organisation de la cavalerie russe ont évidemment leur origine dans le rôle joué par les Cosaques pendant les guerres soutenues par la Russie, tant au delà de ses frontières que sur son propre territoire. Eclaireurs sans pareils, n'ayant de rivaux dans, aucune cavalerie légère pour harceler une armée et la ruiner sans combattre, tenant l'adversaire sur un perpétuel qui-vive, apparaissant tour à tour sur tous les points pour disparaître avec la même rapidité, a donnant toujours des coups, dit le général de Brack, et n'en recevant que bien peu» — « s'acharnant sur les flancs de la Grande Armée, dit le général Morand à propos de la campagne de 1812, comme les abeilles en fureur qui tourmentent et épuisent un lion
St8 ALEXANDRE III
rugissant de leurs innombrables piqûres », réduisant à rien, en i83i, la superbe cavalerie polonaise sans jamais croiser le fer avec elle, obligeant à des sorties continuelles pendant la guerre de Crimée, la garnison d'Eupatorîa, impuissante à les atteindre, on les a revus en 1877, pendant la guerre contre la Turquie, combattre à pied comme à cheval, ainsi qu'ils l'avaient fait du temps de Souvarow, alors que 10.000 Cosaques donnaient l'assaut à Ismaïl.
C'est une sotnia du 30" régiment du Don qui arrive la première au sommet des Balkans, dans la nuit du 16 juillet 1877 ; elle se joint à l'infanterie pour marcher sur les retranchements ennemis. Devant Plevna, le 9* régiment du Don, dans les deux assauts du 20 et du 30 juillet, emporte trois étages successifs de défenses : menacé sur ses flancs, it remonte rapidement à cheval, tombe sur l'ennemi et le force à la retraite. Le 23 août, à la défense de la passe de Schipka, les 1" et 2* sotnias du 23 régiment du Don mettent pied à terre pour renvoyer leurs chevaux à Gabrovo, afin de ramener les chasseurs à pied, se déploient en tirailleurs et arrêtent le mouvement de l'ennemi, etc.
II a été question d'enlever la lance aux
Cosaques : on l'a conservée pour la plupart et en particulier pour les Cosaques du Don (n'est-ce pas leur arme traditionnelle?), mais seulement pour les hommes du i" rang, en posant ce principe : « La lance pour le choc, le sabre pour la mêlée. »
En mêlant, dans les divisions de cavalerie, les Cosaques aux dragons, on a voulu évidemment donner aux dragons les qualités qui ont fait dans le passé la force des Cosaques et communiquer à ces derniers la solidité des troupes régulières. Jusqu'à quel point a-t-on réussi ! C'est ce que l'expérience démontrera. En donnant aux dragons le fusil à baïonnette, a-t-on prétendu, comme on le dit, faire de la cavalerie une sorte d'infanterie, susceptible de se transporter rapidement sur un point essentiel à occuper et pour laquelle le cheval n'est plus qu'un moyen de transport ? 11 y a dans une telle interprétation une exagération évidente et probablement plus qu'une exagération, c'est-àdire une erreur. Une troupe de cavalerie ne peut agir seule à de grandes distances comme le comportent plus que jamais les nécessités de la guerre moderne, qu'à la condition d'être armée de manière à se passer de l'infanterie, sans quoi on est obligé de lui adjoindre de
l'infanterie qui alourdit sa marche et devient une gêne en cas de retraite. Mais de là à poser comme règle pour la cavalerie l'emploi dominant du combat à pied, il y a loin. Il ne semble pas d'ailleurs que ce soit là Tidée qui ait présidé à la nouvelle organisation de la cavalerie russe. Pendant les grandes manœuvres qui ont eu lieu l'automne dernier en Volhynie, pas une seule fois la cavalerie de l'une ou l'autre des deux armées en présence n'a fait usage du combat à pied, quoique dans certaines circonstances cet usage fût tout indiqué.
L'armée russe a toujours été signalée pour sa forte proportion d'artillerie. Depuis qu'elle a été suivie dans cette voie par les autres puissances, sa proportion d'artillerie est à peu près celle qui se trouve dans toutes les armées d'Europe, un peu moins de 4 bouches à feu par 1.000 hommes.
L'artillerie de campagne comprend des batteries à cheval, des batteries montées légères et lourdes^ des batteries de montagne et des batteries de mortiers. Les batteries à cheval sont armées de canons de 9 centimètres (calibre exact 87 millimètres), les batteries montées légères de canons de même calibre,
SON CEUVBE 221
mais d'un modèle ud peu plus puissant, les batteries montées lourdes de canons de 10 centimètres (calibre exact 105 millimètres) ; les batteries de montagne servent un canon de 6 centimètres (calibre exact 63", 5), les batteries de mortiers servent le mortier de campagne du calibre de 15", 25.
Il existe sur le pied de paix 51 batteries à cheval, de chacune 6 pièces : sur ces 51 batteries, 28 régulières et 16 de Cosaques sont attachées aux divisions de cavalerie de la garde et de la ligne à raison de % par division : 7 batteries de Cosaques à cheval, dont 2 de montagne, restent indépendantes.
Les batteries montées forment 48 groupes, dont 3 de la garde, attachés aux 48 divisions d'infanterie. Chaque groupe se compose en général de 6 batteries, dont % lourdes et 4 légères, mais cette composition varie pour certains groupes ; il en est même qui comprennent des batteries de montagne. Il existe en outre un groupe indépendant de 3 batteries de montagne, 3 groupes mixtes indépendants pour le Turkestan et les deux Sibéries, et 3 régiments de mortiers de 4 batteries chaque.
En résumé, l'artillerie de campagne se compose de 368 batteries, dont 98 lourdes, 191 légères.
ttS ALEXANDRE III
16 de montagne, 51 à cheval et 12 de mortiers. Les batteries montées sont à 4 ou à 8 pièces (les batteries de 8 pièces, au nombre de 72, sont généralement stationnées dans des circonscriptions voisines de la frontière occidentale). L'artillerie de campagne n'a que 2 batteries de dépôt, mais il existe 33 batteries montées de réserve, dont quelques-unes comprennent une section à cheval.
Lors de la mobilisation, toutes les batteries de l'armée active sont portées au complet de guerre par le versement des réservistes : les batteries montées attellent 8 pièces. Les 33 batteries de réserve forment 33 groupes de i batteries ; enfin les Cosaques mettent sur pied 18 nouvelles batteries à cheval. Le total général des pièces attelées et servies par l'artillerie sur le pied de guerre est alors de 3.814, dont 486 d'artillerie à cheval. Outre les batteries, l'artillerie attelle sur le pied de paix un parc yo/an^ par division. Ce parc est transformé pour la guerre en une brigade volante de 2 parcs d'artillerie et 2 parcs d'infanterie. Des parcs mobiles, au nombre de 56, remplissent le double objet de ravitailler les parcs de division et de fournir des parcs volants aux divisions de réserve dont nous parlerons plus bas.
L'effectif de l'artillerie de campagne sur le pied de guerre dépasse 280.000 hommes, 105.000 chevaux et 25.000 voitures.
L'artillerie de forteresse est entièrement distincte de l'artillerie de campagne et compte parmi les troupes locales ; elle comprend au total 209 compagnies à pied formant 51 bataillons. Il existe en outre 5 batteries dites de sortie qui, sur le pied de guerre, se dédoublent pour en donner 16 affectées au service des places fortes.
L'artillerie russe a un passé des plus glorieux, dont elle s'est montrée digne pendant la guerre de 1877. Son adresse, son sang-froid, son intrépidité, son dévouement se sont gravés pour ainsi dire à chaque page de l'histoire de cette guerre. Après la terrible attaque dirigée contre les retranchements de Schipka par l'armée de Suleyman Pacha, le général Radetski, parcourant pendant ia nuit le théâtre de la lutte, arrive près d'une batterie du Mont Saint-Nicolas.
Dix-sept artilleurs y étaient allongés à côté de leurs pièces : seul un officier veillait, appuyé contre un canon. — « Que font-ils là? demande le générai en étendant le bras vers les soldats : ils dorment! — Non! Votre Excellence, mes camarades sont tués. — Mais alors, que faites-
!» ALEXANDRE IIl
Yous ici tout seul ? — J'attends mon tour, »
répond tranquillement l'ofiScier.
Les troupes du génie comprennent, sur le pied de paix, pour la Russie et le Caucase, 17 bataillons de sapeurs, dont 1 de la garde, à 5 compagnies chacun, et 5 compagnies indépendantes pour le Turkestan et la Russie d'Asie : en tout 91 compagnies de sapeurs, 17 compagnies de pontonniers, dont 16 formants bataillons pour la Russie d'Europe ; 6 bataillons de chemin de fer, dont 2 pour la Transcapienne, 17 compagnies de télégraphes, 1 compagnie galvanique, sorte d'école pratique pour les mises de feu par l'électricité, et 8 compagnies de torpilleurs stationnées dans diverses places maritimes. En cas de guerre, les troupes de campagne du génie donnent 73 compagnies actives et 34 compagnies de réserve de sapeurs, 17 compagnies de pontonuiers, 24 de chemins de fer. L'effectif général est d'environ 50.000 hommes, 12.000 chevaux, 3.500 voitures. Il n'y a pas en Russie de train des équipages. Chaque régiment d'infanterie et de cavalerie ou de chasseurs , chaque groupe d'artillerie attelle lui-même ses convois et équipages ainsi que les convois divisionnaires : 5 bataillons-cadres du train ont été créés en 1888 pour les convois de seconde ligne.
La hiérarchie des grades comprend en Russie:
i° 4 grades d'officiers généraux : feld-maréckal , général de l'infanterie, de la cavalerie, de l'artillerie ou du génie, suivant l'arme d'origine, général-lieutenant (général de division) e;i général-major (général de brigade) ; 2° 7 grades d'officiers : colonel lieutenant-colonel (commandant de bataillon), capitaine ou rothmister, suivant l'arme, capitaine ou rothmister en second, suivant l'arme, lieutenant ou eorne/fe, suivant l'arme, sous -enseigne ou étendard younker^ suivant l'arme ; 3" 3 grades de sousofficiers : feldvebel ou vachmister (sergent-major, ou maréchal des logis chef) suivant l'arme, sous-officier de 1" classe ou ancien (sergent ou maréchal des logis), sous-officier de 2* classe ou jeune (caporal ou brigadier). Le grade de général n'a pas d'analogue dans l'armée française : ceux qui en sont revêtus commandent d'ordinaire les grandes circonscriptions militaires ou sont investis de hautes fonctions (ministre de la guerre, chef de l'état-major, etc.) ; les commandants de corps d'armée sont presque toujours des généraux-lieutenants.
Les troupes actives sont en Russie indépendantes du commandement local. La plus forte
unité constituée d'avance est le corps d'armée. L'armée russe compte 20 corps d'armée, dont i de la garde, 1 de grenadiers, 1 du Caucase et 17 corps de la ligne numérotés de 1 à 17.
Chaque corps d'armée comprend généralement 2 divisions d'infanterie et i division de cavalerie avec l'artillerie correspondante. Toutefois le corps de la garde, le corps de grenadiers et le 1 " corps de la ligne ont 3 divisions d'infanterie : la garde a 2 divisions de cavalerie (3 sur le pied de guerre). Les 1", 13*, 10* et 17' corps n'ont pas de division de cavalerie. Le corps du Caucase compte 3 divisions d'infanterie, dont 1 de grenadiers et 2 divisions de cavalerie. Les numéros des divisions d'infanterie n'ont aucun rapport avec les corps d'armée dont elles font partie ; les divisions de cavalerie portent ordinairement le môme numéro que leur corps d'armée.
Restent en dehors des corps d'armée ; tous les chasseurs, les 20*, 21*, 24' et 40' divisions d'infanterie, les régiments des dragons de Finlande et des Tatars de Crimée, la division de Cosaques du Don, la division mixte des Cosaques, la division de dragons du Caucase, 2 brigades et 2 régiments indépendants de Cosaques. Sur le pied de guerre, les corps d'armée
ne font que compléter leurs états-majors, leurs elTeclifs et leurs équipages, mais on regarde comme probable qu'en cas de guerre tous les corps d'armée recevraient une composition identique (sauf la garde), de 3 divisions d'infanterie et 1 de cavalerie. Cette transformation importante se ferait à l'aide des troupes de réserve, susceptibles de former 23 divisions, ayant chacune un groupe de 4 batteries d'artillerie ; 17 de ces divisions seraient affectées aux iC corps d'armée qui n'en ont que 2 sur le pied de paix ; les 4 corps qui n'ont pas de division de cavalerie recevraient chacun une division de Cosaques ; les autres divisions de réserve jointes aux divisions actives indépendantes formeraient trois nouveaux corps d'armée. On arriverait ainsi à donnera tous lescorps d'armée la composition uniforme de 48 bataillons, 24 escadrons, 1 8 batteries d'artillerie, soit un effectif de 16.000 officiers, 60.000 hommes, 20.000 chevaux, 3.090 voitures, autrement dit 42.000 fusils, 3.600 sabres, 140 pièces d'artillerie. En outre on est en droit de supposer que les Cosaques des 2* et 3^ tours fourniraient à chaque division d'infanterie un régiment de cavalerie, de sorte que les divisions actuellement existantes joueraient le rôle de cavalerie indépendante. Les
chasseurs à pied, les pontonniers et sapeurs resteraient en dehors des corps d'armée, du moins comme organisation permanente, et seraient dans la main des commandants d'armée .
Il y a dans l'exposé que nous venons de donner une assez large part faite à l'hypothèse, mais on peut regarder les chiffres comme positirs dans leur approximation et admettre comme certain qu'en cas de cas de guerre européenne, sans distraire un homme des troupes affectées à la garde du Caucase et des frontières d'Asie, la Russie pourrait mettre immédiatement en première ligne 1. 500.000 hommes, ayant en seconde ligne une division active et 7 de réserve, 246 bataillons de réserve et de réserve et de dépôt et environ 400.000 hommes de milice, soit en tout 1.100.000 hommes.
Une machine aussi vaste et aussi compliquée que l'arméerusse exige évidemmentun moteur puissant : aussi le commandement à tous les degrés est-il solidement constitué. Au sommet de la hiérarchie est l'Empereur, chef suprême de toutes les forces militaires de la Russie. Immédiatement au-dessous de lui, le ministre de la guerre, organe de sa volonté, concentre, pour être soumises au Souverain, toutes les affaires concernantrarmée, reçoit ses décisions,
les transmet et en dirige l'exécution. Ce ministre dispose d'un personnel considérable et haut placé. Le ministère de la guerre embrasse: i* la maison militaire de fEmpereur, qui comprend 87 aides de camp généraux du grade de général ou de général- lieutenant, 44 générauxmajors à la suite de Sa Majesté, 92 aides de camp et une chancellerie destinée à accompagner le Souverain dans ses déplacements en temps de paix comme en temps de guerre; 2° le Conseil supérieur de la guerre, placé sous la dépendance Immédiate de l'Empereur et présidé par le. ministre, qui est tenu de faire exécuter toutes ses décisions ; 3° la Cour suprême dej'usiice, sorte de Cour de cassation, à laquelle viennent aboutir en dernier ressort toutes les affaires judiciaires; 4° la Chancellerie, chargée de centraliser et de traiter d'une manière définitive les questions étudiées par les diverses directions du ministère : 5' VEtai-ma- . jor général, dont le chef, du grade de général ou général-lieutenant, est le principal personnage de l'armée après le ministre et qui est chargé, non seulement des questions relatives à l'organisation, à l'instruction, aux mouvements des troupes, mais encore de tout ce qui concerne leur administration et leur personnel ;
il est assisté par plusieurs comités ; G" h Direction générale de r/nlendance, qui a pour attributions les services de la solde, de rhabillemcnt et des vivres ; 7° la Direction générale de fArtillerie, placée sous les ordres du Grand maître de rartillerie, qui préside le Comité de l'artillerie; à cette direction sont annexées les Inspections de l'artillerie de forteresse, des manufactures d'armes et cartoucheries, des arsenaux locaux, des poudreries, des commissions de réception, toutes confiées à des officiers généraux ; 8° la Direction générale du génie avec le Comité du génie ; 0' la Direction générale du service de santé avec le Comité scientifique de médecine militaire, présidé par l'Inspecteur général du service de santé ; 10" la Direction générale des écoles militaires ei le Comité pédagogique présidé par le directeur général, du grade de général ou de générHl-lieutenant ; i 1° la Direction de la Justice militaire, à la tète de laquelle est le Procureur général militaire ; ir V Inspection générale du tir; 13" le comilé Alexandre, chargé de venir en aide aux officiers et-aux soldats blessés ainsi qu^à leurs familles. Ainsi, dans ce pays autocratiquement gouverné, l'autorité du ministre est tempérée en môme temps que guidée par des directions et
SON OEUVRE 23i
des comités fortement constitués, et l'unité d'action est assurée par l'autorité suprême de l'Empereur.
L'immensité du territoire de la Russie exigeait pour la prompte expédition des affaires une décentralisation que permettait la forte organisation du pouvoir central. Cette décentralisation a été obtenue par la division du territoire en 14 grandes circonscriptions militaires, savoir : 1° Saint-Pétersbourg, 2° Finlande (cheflieu Helsingfors), 3* Vilna, 4° Varsovie, 5° Kiev, 6° Odessa, 7° Moscou, S'Hasan, 9" le Caucase (chef-lieu Tiflis) avec la province Transcaspienne (chef-lieu Askhabad) indépendante, iO" le Turkestan (chef-lieu Tachkent), iV Omsk, iT Irkoutsk, 13' l'Amour (chef-lieu Khabarovka), 14° le Territoire des Cosaques du Don (chef-lieu Novotcherkask).
Le commandement de chacune deces circonscriptions est un ministère au petit pied, pourvu à un degré inférieur des mêmes institutions que le ministère central : conseil de la guerre, état-major de circonscription, direction de l'intendance, direction de l'artillerie, etc., le tout constitué de manière à former en cas de guerre l'état-major général d'une armée. Un officier général ou exceptionnellement du grade de
,,GoogIc
général-lieutenant, placé à la tète des forces militaires de la circonscription, a sous ses ordres toutes les troupes actives, de réserve, locales, stationnées sur le territoire de celte région, ainsi que les établissements et les places. Ce haut commandement s'exerce par l'intermédiaire d'une double hiérarchie, que représentent d'une part les états-majors do corps d'armée, de division et de brigade, n'exerçant aucune attribution qui concerne le territoire, et d'autre part les commandements de brigades localet, qui sont au nombre de 26, et les commandements militaires de districts qui en dépendent. L'attribution la plus importante des commandants de brigades locales consiste dans la préparation et l'exécution des mesures relatives à la mobilisation des troupes de réserve et de dépôt, le commandement de ces troupes jusqu'à ce qu'elles entrent dans les formations de guerre, l'organisation et la mise en route des détachements dirigés des dépôts sur l'armée active... Les commandants militaires de district, outre qu'ils sont chargés de l'administration et du contrôle des troupes de réserve et de dépôt, ont dans leurs attributions la préparation des contingents annuels, la conservation des réserves d'habillement, d'armement,
SON ŒUVRE 23a
d'équipement et de matériel destinés à la formation des dépôts. Cette organisation générale s'applique surtout aux circonscriptions militaires de la Russie d'Europe : elle varie pour le Caucase, le Turkeslan, les deux Sibéries et l'Amour,
Les troupes de l'armée active sont très inégalement réparties sur le territoire de la Russie d'Europe. L'énormitô des dislances à parcourir et l'infériorité évidente de la Russie au point de vue des voies ferrées ont motivé la réunion de forces considérables dans les régions attenant aux frontières occidentales. Les trois circonscriptions de Vilna, de Varsovie et de Kiev contiennent 12 corps d'armée sur les 19 dont se compose l'armée. En ajoutant à ces 12 corps d'armée les divisions et brigades indépendantes, ainsi que les chasseurs, on trouve dans l'ensemble des trois circonscriptions dont il s'agit : 25 divisions d'infanterie, dont 1 de la garde, 13 divisions et 1 brigade (garde) de cavalerie, 4 brigades de chasseurs, 27 batteries d'artillerie à cheval, 50 batteries montées, 3 batteries de montagne, 12 batteries de mortiers, soit, sur le pied de paix, plus de 350.000 hommes, 60.000 chevaux et 982 pièces attelées.
Il nous reste à voir quelle est la valeur
morale de l'armée russe. Dans le passé, cette valeur est attestée par l'histoire. Pour ce qui est du présent, il y a lieu de se demander si soldats, sous-officiers, officiers et généraux ont conservé leurs qualités d'autrefois et s'ils en ont acquis de nouvelles. Le soldat russe , comme l'ont démontré depuis la guerre contre la Turquie, les campagnes de Skobelev et de Kourotpatkine dans l'Asie centrale, est toujours dur à la fatigue et aux misères. Opiniâtre dans l'attaque et inébranlable dans la défense, il est encore soutenu par le sentiment religieux, comme aux jours où les images saintes, sous les abris blindés de Sébastopol, l'invitaient aux prières du matin et du soir ; il est toujours porté à l'obéissance et an sacrifice par sa vénération pour le Tsar, mais le service obligatoire a peuplé les rangs d'hommes plus instruits, plus intelligents, plus adroits, plus sobres; mieux traité par ses chefs, parce que la discipline a pu devenir moins dure, le soldat répond à ces meilleurs traitements par une soumission plus aiFectueuse. Plus que dans le passé et plus que dans toute autre armée, l'éducation du soldat russe est l'objet de soins raisonnes et constants. N'est-ce pas un de ses généraux qui a écrit il y a déjà bien des années, ces paroles
SON ŒUVUE 233
saisissantes : « Les gens qui n'ont pas médité sur cette terrible partie, dont l'enjeu se chiffre par des mille et des dizaines de mille d'existences humaines, se figurent que sur les champs de bataille on ne lance que des obus, des balles et de la mitraille ! Non ! non ! on lance aussi des projectiles vivants, c'est-à-dire des masses humaines, et celui-là seul l'emporte auquel il a été donné de savoir fabriquer ces projectiles vivants, de les fondre en une masse solide et de les lancer avec une force irrésistible sur l'adversaire comme des boulets. » (Général Dragomirov.)
La réduction de la durée du service a eu, dans l'armée russe pour la composition du cadre dessous-oflîciers, les mêmes conséquences que dans les autres armées. Aux anciens serviteurs, rompus à toutes les routines du métier, ont succédé des jeunes gens qui ne font, comme les soldats eux-mêmes, que passer par le régiment. Dans ces conditions, les organisateurs de l'armée russe ont cherché surtout la garantie de l'instruction. Le recrutement des sousofflciers s'opère par une double source : les uns sont fournis par les volontaires, les autres sortent des rangs des appelés. Les volontaires reconnus comme possédant une instruction
S3ft ALEXANDRE III
supérieure ont le droit d'être admis, sur la proposition de leur chef de corps, mais sans condilion de grade ni de service effectif, dans une des écoles instituées pour former des officiers. Ceux qui n'ont qu'une instruction dedegré inférieur ne sont admis dans les mêmes écoles qu'après avoir accompli un an de service effectif et avoir obtenu le grade de sous-officier. Les appelés ne peuvent être nommés sous-officîers qu'au bout de deux ans de service etaprèsavoir suivi des cours ad hoc, soit dans leurs régiments, soit à l'école de sous-ofliciers de Riga; ils ne sont proposés pour le grade d'officier qu'après cinq ans de service. Encore ne sontils généralement places que dans des corps sédentaires occupant des garnisons lointaines : il est fait cependant exception en faveur des hommes qui ont fourni la preuve d'une instruction supérieure et qui peuvent être admis dans des écoles d'officiers. En réalité, il y a dans l'armée russe deux catégories bien distinctes de sous-officiers : les uns aspirent au grade d'officier, les autres rentrent dans leurs foyers lors du renvoi de leur classe ou se rengagent comme sous-officiers. EnRussiecomme ailleurs, ces derniers font la force de l'armée : aussi at-on cherché par des mesures rationnelles à en
augmenter le nombre et à en améliorer la qualité. Le décret impérial du 21 juillet 1890 semble avoir résolu le problème d'une manière satisraisante. Les mesures consacrées par ce décret consistent, comme dans l'armée fran<çaise, en hautes payes, pensions de retraite, emplois dans les administrations, mais en dehors de ces dispositions communes le règlesment russe en contient de toutes nouvelles, et qui semblent heureuses, telles que classement des sous-officiers en trois catégories pour lesquelles les avantages sont gradués d'après les services rendus, limitation de la durée du réengagement à un an, distinctions honorifiques dont le sous-officier réengagé continue à jouir après qu'il a quitté le service pour rentrer dans la vie civile.
Quant aux officiers russes, leurs preuves sont faites comme dévouement, courage et accomplissement religieux du devoir professionnel. Généralement peu fortunés, à l'exception des officiers de la garde, résignés à une vie modeste, il n'est pas rare de trouver parmi eux des serviteurs modèles commandant pendant dix années et plus des compagnies qui deviennent pour eux une véritable famille militaire ; on en trouve même, dit le général Kourotpatkine,
S38 ALEXANOnE III
qui refusent le grade supérieur pour ne pas quitter leurs hommes. Toutefois la composition du personnel des officiers est en ce moment l'objet d'une transformation notable : le même esprit qui a porté le gouvernement de l'Empereur à encourager l'instruction par la réduction de la durée du service et à la poser comme la condition essentielle pour devenir sous-officier, a dicté les dispositions actuellement en vigueur pour le recrutement du cadre d'officiers. La source principale de ce recrutement réside dans les écoles de younkers, dans lesquelles les volontaires et les appelés sont admis suivant les règles que nous avons indiquées plus haut pour y passer deux ans et être classés à la sortie comme sous-enseignes dans l'infanterie ou comme étendards younkers dans la cavalerie^ A un degré au-dessus des écoles de younkers sont les écoles militaires d'armes, au nombre de f), dont 3 pour l'infanterie, 1 pour la cavalerie, 1 pour l'artillerie et 1 pour le génie. Les jeunes gens y sont admis à partir de l'âge de seize ans : la durée des études y est de deux ans pour l'infanterie et la cavalerie , trois ans pour l'artillerie et le génie ; les sous-offîclers et même les soldats peuvent y ôtre admis dans certaines condi-^
SON CEUVBE 239
lions. Les élèves sont nommés à leur sortie, suivant le classement, sous-lieutenants ou sousenseignes (cornettes ou étendards younkers dans la cavalerie). Les pages de T Empereur sont nommés oflîeiers dans les mêmes conditions que les élèves des écoles militaires.
Enfin, les officiers appelés à faire ie service d'élat-major forment un corps spécial exclusivement recruté parmi les élèves de l'académie d'état-major de Saint-Pétersbourg [Académie Nicolas)^ à la suite de concours annuels ouverts aux officiers de toutes armes ayant servi trois ans au moins comme officiers dans les corps de troupe. La durée des cours est de deux ans et demi, avec dispense de la première année pour les candidats les plus distingués. Le nombre des officiers admis chaque année est de 70 à 80, dont 60 environ sortent à la fin des cours comme officiers d'état-major. L'avancement se fait ensuite dans le corps spécial, mais avec l'obligation de l'exercice d'un commandement effectif de troupes dans chaque grade.
Les officiers de réserve sont pris parmi des officiers de l'armée en congé pour plusieurs années, parmi d'anciens volontaires devenus sous-officiers et ayant passé avec succès un examen déterminé ou des sous-ofliciers ayant
fait un stage d'épreuve. Les officiers de la milice sont d'anciens officiers ayant terminé leur temps de réserve ou même des candidats étrangers à l'armée remplissant certaines conditions d'aptitude.
Les officiers et les soldats russes, si admirables pour l'abnégation avec laquelle ils bravent une mort presque certaine sans s'éloigner d'une semelle du poste de combat qui leur est assigné, si remarquables par la furie qui les anime quand ils se précipitent en avant, à travers un ouragan de projectiles, sur un sol joncbé des cadavres de ceux qui les ont précédés, ont su cependant se plier aux, exigences de la tactique moderne, mais sans rien abandonner de leurs qualités traditionnelles. S'il ne s'agit plus de courir à l'ennemi sans se préoccuper de la préparation par le feu et de l'appui que peut donner le terrain, il est encore moins admis que le souci de la conservation personnelle puisse être combiné avec les nécessités du combat. Qu'on lise, par exemple, la note adressée par le général Dragomirov, interprète de l'opinion générale de l'armée, aux troupes placées sous son commandement pour les grandes Inanœuvres de 1890. Quelle est la rec ommandation qu'il
SON ŒUVRE 2tl
adresse aux chefs de tous les échelons de soulien qui viennent successivement renforcer la chaîne? C'est de les conduire d'abri en abri sans trop se préoccuper de l'observation absolue des distances entre les diiFérentes fractions. Quelle est en même temps la règle qu'il pose pour les hommes de la chaîne? C'est de rester debout et de bien se pénétrer de l'idée que chacun d'eux fait partie d'un tout qui doit, coûte que coûte, marcher au but qui lui est assigné.
Quoi qu'il en soit du présent et de l'avenir, le rôle des généraux russes a été dans le passé d'une importance capitale. Aussi combien d'eux, parmi les morts, sont restés populaires! Combien, parmi les vivants, le sont à leur tour! Aux grands noms des Souvarov, des Bagration, des Miloradovilch, la guerre de 18îi4 est venue ajouter ceux de Kroulef, dont la statue s'élève au milieu de la ville dont il défendit si vaillamment les remparts; de Totleben qui, dans la défense comme dans l'attaque, à Sébastopol comme à Plevna, sut adapter si bien l'art de l'ingénieur au caractère du soldat russe. Depuis la guerre de 1877, il n'est pas en Russie une chaumière ou un cabaret où l'on ne trouve sur la muraille l'image plus ou moins grossière de
Skobelev monté sur son cheval blanc, Skobelev mort à trente-neuf ans, au moment où, par son admirable expédition dans l'Asie centrale, il venait de mettre le comble à la gloire acquise devant Plçvna. La Russie regrette aussi un antre héros de la guerre d'Orient, un vétéran celui-là, le vainqueur de Schipka, Radestski mort à soixante-huit ans dans toute sa vigueur. Â disparu également le général Drentein qui commandait, en 1868, la circonscription militaire de Kiev. Mais l'état-major général russe est encore riche d'illustrations.
Il est plus difficile de parler des vivants que des morts. Qui ne connaît cependant en Russie et partout ailleurs le chef militaire de la circonscription de Varsovie, le général Gourko, renommé pour son indomptable volonté, illustré par son fameux raid des Balkans au début de la guerre d'Orient, le héros d'Eski-Zagra et de Gorni-Dubniak, le vainqueur de Philippopoli? Qui ne connaît le commandant en chef des troupes de la circonscription militaire de Kiev, le général Dragomirov, dont le Manuel pour la préparation des troupes au combat est estimé partout comme un chef-d'œuvre ?
Celui-là ne se contente pas d'écrire des leçons, mais il les applique avec une persévérance
SON CEUVRE 2*3
infatigable à l'éducation des troupes placées sous son commandement. Il les avait lui-même mises en pratique au passage du Danube qu'il franchit le premier, avec sa division, le 27 juin 1877, alors qu'il était sous les ordres de Radetski et que Skobelev, momentanément en disgrâce, l'accompagnait comme volontaire, il fut blessé plus tard à la défense de Scfaipka? Il a dirigé pendant onze ans l'académie d'étatmajor de Saint-Pétersbourg, est âgé aujourd'hui de soixante ans et, comme Gourko, promet à la Russie un général en chef de premier ordre pour le cas où la guerre viendrait à éclater. Qui ne connaît encore le général Kouropatkine, aujourd'hui gouverneur militaire et commandant en chef des troupes de la Province transcaspienne, ancien chef d'état-major de la division Skobelev en 1877, grièvement blessé à Schipka, associé de nouveau à la gloire de Skobelev dans la grande expédition de l'Asie centrale, où la prise de Géok-Tepé fut précédée pour lui d'une marche merveilleuse de 800 kilomètres à travers le désert ? Il n'est âgé que de quarante-cinq ans.
Faut-il encore citer le général Annenkov, âgé de cinquante-six ans, créateur du chemin de fer transcaspien construit dans la steppe
depuis Mikhatlovsk sur la Caspienne jusqu'à l'Akkel-Tekké, puis jusqu'à Merv, Samarkand et Tachkent ? Jamais le talent de l'ingénieur ne fut mis au service d'une plus grande force de volonté. Comme cavalier, l'armée russe a le général Stroukov, âgé de cinquante et un ans, commandant aujourd'hui la 4* division de cavalerie. C'est lui qui, étant général de brigade, partit d'Eski-Zagra le 14 janvier 1878 à la tête de neuf escadrons, devançant l'infanterie de Skobelev, se lança au milieu des colonnes turques en retraite sans prendre souci de ses communications, s'empara en passant d'Andrinople, ville 120.000 âmes, défendue par 8.000 soldats réguliers, de nombreux bachi-bouzoucks et 60 pièces de canon, et ne fut arrêté, le 1" février, aux portes de Constantinople, que par la conclusion de l'armistice qui précéda la paix.
Comme officiers généraux de l'état-major, on nomme, parmi les plus capables, le général Pouzirevski, né en 1845, chef d'étatmajor de la circonscription militaire de Varsovie, auprès de Gourko, et, au-dessus de tous, le chef d'état-major général, Obroutchev, généra! de l'infanterie, qui, pendant la guerre d'Orient, prit la part la plus glorieuse à l'assaut
et à la prise de Kars au mois de janvier 1878. Placé à la tête de l'état-major depuis neuf années, il jouit dans toute l'armée d'une réputation et d'une autorité incontestées. Il a soixante ans. C'est également depuis neuf ans que le général Vannovsky, âgé de soixanteneuf ans, administrateur de premier ordre, est ministre de la guerre. Il était, en 1877-1878, chef de l'état-major de l'armée de l'Est qui, sous le commandement du Tsarévitch (aujourd'hui Sa Majesté Alexandre III), tint en échec l'armée turque du Lom.
Telle est, autant qu'on peut en donner l'idée par un court et rapide exposé, l'armée russe, appelée, si les circonstances l'exigeaient, à jouer un rôle capital dans les luttes européennes. Ainsi que l'a très hien dit un lieutenant-colonel français, auteur resté anonyme d'une étude très intéressante publiée en 1888, c'est une armée qui marche et progresse rapidement vers le but qu'elle s'est marqué. Mais, tout en marchant, elle reste fidèle à ses traditions. Stroukov, avant de partir d'Eskî-Zagra avec ses neuf escadrons de cavalerie pour courir sur Andrinople et Constantinople, disait à ses officiers : « Nous avons devant nous l'inconnu. Faisons le signe de la croix et en avant... »
Enfin, dans les ordres adressés aux troupes commandées par eux, après les grandes manœuvres de 1890, les généraux Gourko et Dragomirov exprimaient tous deux la même idée de dévouement absolu à la personne de l'Empereur. « Consacrez toutes les forces de votre intelligence et de votre caractère à marcher dans la voie qui nous est tracée par notre chef suprême. » (Gourko.) ■ — « En père afiFectueux et par cela même indulgent, il s^est réjoui de ce que nous savons faire et a fermé les yeux sur nos défauts. Sachons le comprendre et travaillons avec ardeur. » (Dragomirov.)
Ce travail, que nous avons été heureux de reproduire date, avons-nous dit, de 1891 ; deux ans après, nous n'avons rien à y ajouter, sinon que, sous la direction énergique d'Alexandre III, son chef suprême, l'armée russe a fait chaque jour, tant au point de vue du développementde sa force qu'à celui du perfectionnement de son armement, un pas de plus en avant ; elle louche, à l'heure actuelle, au degré de parfaite organisation et de force imposante que lui commandent d'acquérir la grandeur matérielle et morale de la Patrie et son avenir môme d'Empire militaire.
De l'armée de terre, passons à la marine.
LA MAHINE RUSSE
Sous l'influence et grâce à l'impulsion d'Alexandre Ili, qui se montre, en cela comme sous bien d'autres points, le digne héritier de Pierre le Grand, la marine russe s'est, depuis dix ans, complètement transformée dans le sens du développement conforme aux progrès acquis. Ce développement a atteint une importance qui classe aujourd'hui la Russie au rang des grandes puissances navales, tant au point de vue de la construction et du matériel qu'à celui du personnel. Le rapporteur de notre budget de la marine pour 1894, M. Gerville- Réache, donne à la marine russe le même coeflicient de puissance qu'à la nôtre : la Russie peut actuellement mettre en Hgne neuf escadres de trois cuirassés, avec un nombre proportionnel de croiseurs, de torpilleurs et
de contre-torpilleurs, et le développement de cette puissance continue, et les chantiers rosses travaillent et produisent activement et, pour atteindre plus vite à la réorganisation parfaite que le gouvernement s'est proposé d'accomplir, l'industrie étrangère est mise à contribution.
Le but visé par l'administration supérieure, c'est d'assurer la défense du pays. Voici, à ce point de vue, la répartition des forces navales de la Russie :
36 bâtiments de premier rang : 28 dans la mer Baltique et 8 dans la mer Noire ;
48 bâtiments de second rang : 38 dans la mer Baltique et 10 dans la mer Noire ;
88 bâtiments de troisième rang : 49 dans la mer Baltique, 27 dans la mer Noire, 7 dans la mer Caspienne et 5 à Vladivostok (division navale du Pacifique);
20 bâtiments de quatrième rang : 17 dans la mer Baltique et 3 dans la mer Noire.
Parmi ses unités de première valeur, la flotte russe compte onze cuirassés de 1" classe construits sur les données les plus estimées et pourvus des engins les plus perfectionnés. Un seul de ces cuirassés relève de l'ancienne construction : c'est le Pierre le Grand, qui fut lancé en 1872. Les dix autres sont neufs.
Un, les Douze- Apôtres, est en achèvement à flot, et cinq en chantier : Lizoi- Vetiky, Petropaulosh, Poltava, Sébasiopol, dans la Baltique, et -Tri-Sviatitelia (Trois-Saints) dans la mer Noire.
Comme cuirassés de 2' classe, la flotte russe n'en possède que quatre construits de 1872 à 1882; ils varient de 4.000 à 6.000 tonnes.
La défense des côtes est assurée par 28 bâtiments gardes-côtes ou canonnières cuirassées. Ces bâtiments d'un déplacement relativement facile sont presque tous d'un type ancien, sauf cinq, trois canonnières de l.bOO tonnes :
Gremyastchy , Crozyashtcky et Oivazvy, datant de 1890 et de 1892, et deux gardes-côtes de 4.126 tonnes, Amiral-OrishakofetAmiral-Senjavin^ encore en chantier.
De l'avis d'un spécialiste, qui a publié récemment à l'occasion de la visite des marins russes à Toulon, une élude précise et documentée de la question, étude à laquelle nous avons eu à nous reporter, une des caractéristiques de la flotte russe est le nombre de ses croiseurs à grand rayon d'action; la mise en chantier du ^wriA, de 10.923 tonnes, a précédé celle des croiseurs du môme type des autres puissances navales, et les essais de ce bâtiment ont été assez satisfaisants pour que la mise en
,,GoogIc
SSO ALEXANDRE 111
chantier de denx autres navires de ce type fût décidée. A ces trois croiseurs, on peut en ajouter sept autres, variant de 5.893 tonnes, le Dmitri-Donskoï, à 9.476 tonnes, le Navarin, dont on achève les aménagements.
Les croiseurs protégés de 1", 2' et 3' classe sont peu nombreux ; il faut citer toutefois VÂmiral-Kornilof, de 5.000 tonnes, construit en France et filant 19 nœuds ; le Rynda, qui doit faire partie de l'escadre de la Méditerranée, le Vilcay. Mais si la flotte russe est relativement faible en croiseurs, elle possède, par contre, une flotte de croiseurs auxiliaires admirablement constituée, dépendant de deux compagnies de navigation. L'une, ÏAfUtUe volontaire, dont le rôle commercial est absolument subordonné à son rôle militaire et qui ressort an ministère de la marine, pourra prochainement mettre en ligne douze bâtiments exclusivement neufs, filant de 17 à 18 nœuds, armés de canons de 25 centimètres. Le matériel d'artillerie de ces navires est constitué à Odessa. La seconde, ta Compagnie de navigation de la mer Noire, apporte un contingent de six navires également bien disposés pour le rôle militaire qu'ils peuvent avoir à remplir.
La flotte russe possède en outre huit cootre-
torpilleurs de 400 à 600 tonnes dont le plus grand nombre a donné 22 nœuds de vitesse.
La flottille de torpilleurs occupe le troisième rang, comme nombre, parmi les marines européennes ; elle n'en compte pas moins de 166, dont quelques-uns ont atteint une vitesse remarquable. La Russie, pour la construction de ces petits bâtiments, s^est adressée à tous les chantiers de construction, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, et parmi ces nations la France occupe un bon rang ; l'année dernière, en efl'el, le Havre fournissait le torpilleur Pernov qui a donné 25 nœuds 4 aux essais. Les torpilleurs russes se répartissent ainsi : 14 de haute mer, 45 de 1", 2' et 3" classe et 107 en vedettes.
Le développement de la puissance dont nous mettons les chiffres sous les yeux de nos lecteurs n'a pas seulement porté sur les constructions navales et le renforcement proportionnel des équipages de la flotte ; il s'est exercé également et avec une égale activité sur les travaux de défense des côtes et des ports.
L'exécution de ces travaux pour la Baltique est ardemment poursuivie. Les ports sont restaurés, les puissants engins de l'artillerie moderne s'y accumulent ; entre tous ces travaux,
il faut signaler ceux de Tavant-port de Liban, le port le plus rapproché de la frontière allemande.
Si, après avoir lu ce tableau rapide et incomplet de la réorganisation navale de la Russie, on se reporte aux circonstances dans lesquelles la marine russe, sans organisation, quasi mdimentaire, eut à faire ses preuves contre un ennemi supérieur en nombre et pourvu d'un matériel perfectionné ; si l'on songe aux prouesses accomplies par cette marine pendant la guerre de Crimée et, plus près de nous, contre les Turcs, on est fondé à se demander de quel poids ne pèserait pas dans la balance, au jour d'une guerre maritime, l'entrée en ligne de cette même marine réorganisée, puissamment développée en matériel et en personnel et armée à l'égal des nations les plus avancées dans cette voie ?