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HISTORIQUE DES RAPPORTS DE LA RUSSIE AVEC L'ALLEHAGME

Tandis que la diplomatie française se laissait ainsi entraîner à contrecarrer les desseins de la Russie et à défendre des peuples contre lesquels elle soutenait des luttes séculaires, moins encore, quoi qu'on en ait dit, pour exécuter les plans d'une ambition profondément méditée que pour obéir aux passions populaires surexcitées par l'ardeur de la foi religieuse et par le souvenir toujours vivant de longs siècles de souffrance et d'oppression; la Prusse, au contraire, s'attachait à flatter toutes les aspirations, à seconder tous les efforts de la Russie, à se présenter à elle comme son avant-garde contre les rivalités des puissances occidentales, son épée et son bouclier contre la France. Elle travaillait sans relâche à créer des liens de

communauté d^intérèts, entre les deux peuples. Comme me le disait, un Jour, un homme d'État allemand qui prenait peut-être ses désirs pour des réalités, « l'histoire a établi trop de liens entre nous et la Russie pour qu'il soitau pouvoir d'aucune des deux nations de les rompre. Nous pouvons nous brouiller et nous bouder, mais jamais nous n'irons jusqu'à tirer l'épée l'un contre l'autre ». En même temps qu'elle ne négligeait aucune occasion de multiplier les alliances entre les deux familles régnantes, elle travaillait à faire pénétrer son influence dans toutes les classes, dans toutes les sphères de la société, elle arrivait à coloniser la Russie, comme nous colonisons l'Algérie, et h rendre son action presque prépondérante dans certaines provinces.

Les rives continentales de la Baltique sont actuellement divisées entre l'empire allemand et l'empire russe, mais si l'on consulte leur histoire on voit que, sur toute leur étendue, elles ont été successivement habitées et conquises par les mêmes peuples. Elles ont été d'abord occupées par des tribus finnoises.

M. de Quatrefages a établi, avec une incontestable autorité, la prépondérance de l'élément finnois sur l'élément slave et l'élément ger-

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manique ehez les populations de la Prusse orientale. D'après M. Rittich, les Finnois entrent pour 39 p. 100 dans la population des trois provinces baltiques, Esthonie, Livonie, Courlande. Pétersbourg est bâti en plein pays finnois. 11 y a trente ans on ne comprenait pas le russe dans les villages situés aux portes de la capitale. Les Finnois forment plus des cinq dixièmes de la population du grand-duché de Finlande. Après la conquête ou l'occupation finnoise, les rives de la mer Baltique passent aux mains des Slaves, pendant des siècles on la nomme la mer Slave, et l'élément slave se retrouve presque aussi important dans les provinces qui sont échues à l'Allemagne que dans celles qui ont fait retour à la Russie. Puis les Allemands sous la protection de l'ordre des Frères de la Milice du Christ ou des Porteglaives et de l'ordre teutonique, vinrent assujettir à leur tour les précédents occupants et coloniser ces contrées. Les provinces baltiques échues en partage à l'empire russe ne comptent guère plus de huit cent à neuf cent mille Allemands, mais il ne faut pas peser l'importance de cette colonie au chiffre seulement de ses membres, il faut tenir compte de leur importance, de leur ranf; social et de leur

rôle politique. Les Allemands des provinces baltiques, comme les Suédois de la Finlande, ne sont ni des paysans, ni des ouvriers ; descendants d'une aristocratie avare , despotique , mais fortement organisée qui avait réduit les vaincus au plus dur et au plus étroit servage, ils occupent encore toutes les fonctions publiques. Toutes les charges de judicature électives ou non électives leur appartiennent, ils constituent presque exclusivement la noblesse des campagnes comme la haute bourgeoisie des villes, le haut négoce, la banque, le clergé, les universités, ils détiennent le sol et la richesse, et ils ont conservé intactes leur langue, leur religion et leurs aspirations germaniques. Sous le précédent règne les barons allemands des provinces baltiques jouaient encore volontiers aux seigneurs indépendants : « Les droits et les privilèges dont vous jouissez actuellement, leur disait alors, dans un discours officiel, le superintendant Waller, ces privilèges qui vous permettent de rendre la justice, d'élire les délégués de l'administration et de la police, de lever des impôts pour l'entretien des écoles et des églises, qui font de vous, en un mot, les représentants du pays à l'intérieur et à l'extérieur, sont l'héritage de vos ancêtres et le fruit

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lie leurs travaux. Vous recueillez la moisson, mais vous devez semer à votre tour et préparer à l'avenir une moisson plus abondante encore. Et quelle est la semence que vous devez répsindref le geîTnanisme. Si vous le voulez, nos descendants jouiront un jour de la langue allemande, de la fidélité allemande, de la civilisation allemande, et, Dieu le veuille aussi: de la « patrie allemande » . A l'abri de cette suprématie sociale, administrative et politique, les Allemands ont passé des avant-postes jusqu'aux portes mêmes de Saint-Pétersbourg; vous êtes à peine sorti de la capitale de la Russie que vous tombez dans des villages, véritables bourgades allemandes, où les hommes ont le court veston allemand, le chapeau rond, la longue pipe en porcelaine, parlent allemand, ont leur pasteur luthérien et leur bourgmestre tudesque, à côté d'agglomérations finnoises où l'on paie chèrement un pasteur luthérien pour avoir le droit de ne pas assister à ses prêches et de continuer, sous son couvert complaisant, les antiques pratiques du chamanisme et les exercices d'un culte qui rappelle par ces apparences plus la sorcellerie que la religion. Au cœur même de la capitale de l'Empire, les Allemands de toute classe et de toute profession se sont

organisés en associations par quartiers quarttetverein ou par communautés religieuses qui possèdent des chapelles, des églises, des biens meubles et immeubles parfois d'une grande valeur, qui ont leurs finances, leur administration, leur police qui forment un petit Etat dans l'Etat et exercent une incontestable influence sur l'opinion de la bourgeoisie et de l'aristocratie bureaucratique de Saint-Pétersbourg, même d'origine russe. Cette influence ils la développent et la consolident en ouvrant des écoles primaires, des établissements d'enseignement secondaire où se pressent l'enfance et l'adolescence sans distinction de race. Ils arrivent ainsi à tenir une place tout à fait disproportionnée avec leur petit nombre. Grâce à l'ancienneté de leur civilisation, grâce aussi à certaines de leurs qualités comme à certains de leurs défauts germaniques, à leur assiduité au travail bureaucratique, à leur esprit d'ordre et d'exactitude, grâce aussi à leur esprit d'intrigue et au concours mutuel qu'ils ne cessent de se prêter, à leurs apparences bon enfant, aux relations mondaines et aux influences de cour, ils envahissent sans cesse les hauts postes de l'armée et des carrières civiles, si bien que dans le grand empire slave, c'est

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encore l'Allemand qui est la race privilégiée.

Aucun pays n'est aussi centralisé que la Russie , dans aucun pays l'administration n'exerce un pouvoir aussi absolu. L'administration tout entière a été calquée sur l'organisation militaire ; la discipline, la consigne ont été la loi de la vie civile, comme de la vie du soldat, et la consigne s'est étendue à tous les détails de l'existence, avec une minutie et un rigorisme inconnu partout ailleurs. Façonnée à l'européenne, elle a pris l'habitude de considérer le peuple qu'elle régentait et qu'elle avait la prétention, dans une certaine mesure fondée, de conduire à la civilisation, moins comme une nation de compatriotes que comme une classe inférieure, une race indigne de liberté, à peu près comme les Européens regardent les indigènes de leurs colonies. On comprend ce que l'attribution à des Allemands des principales fonctions administratives leur donne d'importance sur la direction des destinées du peuple russe.

Nous avons parlé des sympathies du peuple russe pour la France, ces sympathies sont réelles et sincères, parfois même ardentes ; elles ont sur les directions des opinions de la masse de la nation une influence considérable. Mais

ce serait se laisser aveugler par ua optimisme puéril que de ne pas reconnaître que depuis un quart de siècle, elles sont minées avec beaucoup de persévérance et d'habileté par les agents de l'Allemagne. Les causes qui créent ces sympathies ne sont pas les mêmes dans toutes les classes de la population moscovite. Elles sont autres pour la noblesse et la haute bourgeoisie que pour le peuple et pour l'armée. L'action de l'Allemagne s'est attachée à les affaiblir et à les ébranler dans ces milieux divers en employant pour chacun d'eux le moyen le plus propre à nous mettre en suspicion et à nous faire échec.

Les classes élevées se sentent attirées vers la France, sans doute par des affinités de goûts et de caractères, et par des traditions de courtoisie réciproque, mais surtout par l'adoption très générale dans les classes aristocratiques, dans les cercles officiels, dans les milieux mondains, de la langue française comme langue exclusivement employée pendant le xvm* et la première moitié du xix° siècle et, aujourd'hui encore, où la langue russe est beaucoup plus eu faveur, comme langue d'usage journalier.

Chaque homme lettré a une double vie, une double société; il vit par la lecture dans le

monde de l'imagination et de l'histoire tout autant qu'il vit dans le monde de la réalité, il n'entretient pas seulement commerce avec ses contemporains, avec ceux qui habitent autour de lui, il est en relations aussi avec les écrivains du passé dont les œuvres ornent sa mémoire, avec les hommes historiques dont ils lui ont appris à connaître la vie, à admirer les exploits, avec les personnages dramatiques et romanesques que leur imagination a créés et qui sont quelquefois plus vivants pour leurs lecteurs assidus, plus réels que la réalité même. A ce point de vue, on peut dire que tout Russe a vécu sa jeunesse et, quand il a le, goût de la lecture, très répandu dans ces pays où les hivers sont longs et rigoureux, la plus grande partie de sa vie dans un courant d'idées tout français et dans un commerce presque constant avec la société lettrée française. Ce prenfier élément de rapprochement si puissant en engendre un autre dont on aurait tort de méconnaître l'importance : la connaissance approfondie de la langue française, sa pratique journalière permettent aux" Russes riches et instruits de céder à la séduction qu'exercent sur leur esprit notre climat, nos mœurs, nos habitudes, nos goûts, notre

vie sociale, et de consacrer à des voyages, à des séjours parmi nous une partie notable de leur existence. Mais, sans méconnaEtrc l'importance considérable de tous ces divers moyens d'action et de pénétration, on ne peut contester leur caractère superficiel et fragile. On est forcé d'avouer qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qui se sont déjà sensiblement modifiées et qui tendent à se modifier encore chaque jour dans un sens contraire à ce que nous pourrions désirer.

L'Allemagne a parfaitement compris le point vulnérable de notre situation à cet égard et elle s'est mise résolument à l'œuvre pour la battre en brèche. Les rapides progrès de la nationalité moscovite ainsi que les œuvres admirables enfantées par la littérature russe ont tout à coup mis en honneur la langue maternelle jusqu'alors délaissée et relégué au second plan l'étude des langues étrangères. Les jeunes générations parlent russe et accidentellement français, alors que leurs pères parlaient français et n'employaient le russe que comme un idiome inférieur, un patois pour se faire comprendre des domestiques de campagne et des paysans. La langue française avait ainsi perdu son rôle prépondérant vis-à-vis de la langue

nationale; il s'agissait de lui enlever encore ce rôle vis-à-vis des autres langues étrangères. Pour atteindre ce résultat, l'AHemagne a multiplié à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Kiew, à Odessa, dans toutes les grandes villes, des écoles primaires, des écoles spéciales, des gymnases de langue allemande et a inondé le pays de professeurs allemands. Ils ont fait accepter les méthodes pédagogiques allemandes, les manuels allemands ; les instruments de physique, de chirurgie, d'astronomie sont d'origine allemande. Pour résister à ce mouvement de dépossession, le gouvernement français n'a rien fait; il a même négligé de répondre aux avances du ministère russe et si l'Empereur cessait de parler français à sa cour, si l'Impératrice était une princesse de langue allemande ne faisant pas usage de notre langue, notre idiome national risquerait de perdre en Russie !a faveur exceptionnelle dont il jouit encore pour faire place à l'allemand.

Ces différents éléments d'influence ne peuvent, en tout cas, exercer leur empire que sur l'aristocratie et la haute bourgeoisie. Cependant les sympathies pour la France n'existent pas seulement dans les hautes classes de la population; ellessonl plus vives, plus expansives,plus

générales dans le peuple. C'est que là elles tiennent à une cause unique, et plus indéracinable. Dans le peuple, la sympathie pour le Français tient à l'antipathie contre rAHemand. L'Allemand pour le paysan russe, c'est le voisin envahisseur jaloux et insolent, c'est le nobliau rapace, c'est le fonctionnaire pédant, tracassier et prévaricateur, c'est l'obstacle au libre développement de la race moscovite, c'est l'oppresseur des frères slaves, c'est l'hérétique, c'est l'ennemi héréditaire. Il y a comme un instinct chez le moujik, comme une foi irréfléchie, comme un pressentiment intime qu'il ne sera délivré de . l'Allemand, que par le concours du Français. Sur ce terrain encore l'Allemagne cherche à nous évincer. Elle a espéré d'abord pouvoir exploiter la dififérehce entre la forme des deux gouvernements, mais sans succès. L'empire en Russie ressemblant beaucoup plus à l'empire romain où tous les pouvoirs du peuple se trouvaient absorbés par un magistrat unique, qu'aux empires féodaux de l'Europe centrale, c'est une république authentique : les institutions républicaines n'ont donc rien qui choque et effraye les sentiments du peuple russe.

Les Allemands se sont alors rabattus sur la question religieuse; ils ont essayé de repré-

senter les républicains français comme des sortes de nihilistes brûlant les temples et chassant Dieu de ses autels. La vérité des faits les a jusqu'ici rendus convaincus de mensonge et de calomnie.

Cette lutte entre les influences rivales de la France et de l'Allemagne, qui se ressent dans toutes les classes de la nation, a eu aussi son contre-coup dans tous les actes de la politique moscovite, on en pourrait retrouver les effets dans la direction des affaires intérieures comme dans celle des affaires extérieures. Entre ces deux courants contraires, le gouvernement, il faut le reconnaître, s'est montré longtemps hésitant et ballotté, obéissant tour à tour à des calculs mûrement réfléchis et à des entraînements passionnés, irréfléchis et passagers.

De là, deux partis se disputant la prédominance à la cour, et alternant dans les hautes fonctions gouvernementales, te parti allemand et le parti français. Mais, si l'on examine l'attitude de la Russie dans le concert européen et dans les divers conflits qui ont mis aux prises depuis deux siècles les grandes puissances continentales, on constate que, si elle est souvent de CQïur avec la France, de fait elle est presque toujours l'alliée de la Prusse. Histo-

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riquement, le fait s'explique et il tient à la fatalité des circonstances, comme à la communauté des intérêts, ainsi qu'à la complicité des entreprises fort habilement ménagée et entretenue par la Prusse. Pour la Moscovie comme pour la Prusse, l'ennemi commun c'était le Suédois, c'était le Polonais, précisément nos champions valeureux sur le sol germanique, c'était le Turc, notre allié dans la Méditerranée; plus tard, quand ces trois adversaires curent disparu ou eurent été mis hors de combat, c'était l'Autriche, c'était l'Angleterre, les ennemis séculaires de la France partout ailleurs, mais qui, dans la question d'Orient, avaient su fort habilement faire d'elle leur allié contre la Russie.

Une communauté de visées ambitieuses, voilà la base des rapports politiques qui ont existé depuis le xvi siècle entre les deux grandes puissances continentales du nord de l'Europe; sur cette base, pouvaient s'établirdes relations cordiales et intimes entre les souverains, entre les cours et les familles princières, relations troublées toutefois par des moments de jalousie, par des soupçons, par des froissements d'amour-propre, mais tendant néanmoins à se rétablir par l'effet d'identité dans le but pour-

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suivi ; mais on ne pouvait fonder sur elle une amitié entre les peuples. Séparées par les pays de l'ordre teutonique et par la Pologne, les deux pays visaient naturellenient à se rapprocher par rabsorption des Etats voisins.

D'autre part, l'Autriche ne gênait pas moins l'extension de la Russie vers l'Orient que la tendance déjà naissante de la maison de Brandebourg à s'emparer de l'hégémonie de l'Allemagne. En un mot, elles avaient un égal besoin l'une de l'autre. La Prusse prêtait la main à la Russie pour la faire devenir de puissance asiatique puissance européenne, pour l'aider à se rendre maîtresse des pays de la Raltique, à démembrer et absorber la Pologne, à conquérir les territoires ottomans du bas Danube et asseoir son empire sur les bords de ta mer Noire. Mais la Prusse doit à la Russie plus qu'à elle-même d'avoir constitué à son profit l'empire d'Allemagne. Seulement l'Allemagne ayant atteint plus tôt que la Russie la pleine réalisation de sa force d'expansion, s'est souvenue du mot de Frédéric-Guillaume : « J'aime les amis forts, mais pas les voisins puissants. » Après avoir longtemps hésité, tergiversé, menti, l'Allemagne a fini par abandonner la Russie, pour se liera l'Autriche et l'encou-

rager dans sa marche vers l'Opient. Par ce fait d'une importance capitale pour l'avenir de l'Europe, les relations politiques des deux pays devaient se tendre, se refroidir et peu à peu changer radicalement.

Une autre cause devait puissamment contribuer à amener des froissements et des refroidissements dans les relations entre les deux peuples et les deux gouvernements, le rôle de plus en plus prépondérant qu'en Allemagne, à la suite des événements de i815, l'esprit public prenait sur la direction de la politique intérieure et extérieure.

Frédéric-Guillaume voyait en Alexandre I" son sauveur et sa providence.

Au retour du congrès de Vienne, il lui écrivait : « Après Dieu, c'est à l'empereur de Russie et à l'armée russe que je dois toute ma reconnaissance. » Le roi de Prusse oubliait jusqu'à sa propre armée, qui pourtant n'était pas restée derrière l'armée russe.

Il conserva ses sentiments de déférence obséquieuse vis-à-vis de Nicolas I", le traitant plutôt en suzerain qu'en égal et, prêt en toute chose, même dans la direction de la politique intérieure de ses Étals, à suivre son inspiralion : mais le peuple allemand, dont le libéra-

lisme national avait été surexcité pour lutter contre Napoléon, supportait très impatiemment celte humiliante subordination. Dès cette époque sont nés, contre le Russe, dans le cœur de l'Allemand des sentiments de haine et de mépris péniblement dissimulés qui n'ont fait que croître et se développer depuis lors. ■ L'accord avec la Russie a paru un joug nécessaire pour achever d'écraser le Polonais et pour contenir le Français, mais odieux, dont on se délivrerait dès que l'on se sentirait assez fort pour le briser. L'idéal poursuivi fut de lui substituer l'alliance avec l'Angleterre et l'Autriche. C'était convenu tacitement dans tous les esprits : la Russie serait ménagée jusqu'au moment où, la vengeance étant accomplie, la France étant définitivement annihilée, l'ancienne alliée du Nord serait acculée à ce dilemme ou de subir l'hégémonie allemande ou de se voir refoulée vers l'Orient et reléguée au rôle d'Empire asiatique, comme la Chine ou le Japon.

Simultanément avec cette explosion du pangermanisme, le nationalisme russe commençait à s'éveiller d'un mouvement plus lent, il est vrai, mais plus intense encore et plus profond. Il se lassait de voir l'inlrusion des

Allemands dans l'empire russe, leur action trop prépondérante dans les proYÏnces baltiques, la pesanteur de leur joug sur les frères slaves non encore émancipés. Tandis que les deux souverains maintenaient encore soigneusement raccord traditionnel, les peuples préparaient la rupture définitive. Les incidents de frontière devenaient plus aigres et plus fréquents. Les intérêts économiques se manifestaient avec plus d'opposition et d'intransigeance que jamais.

Cédant à la pression de l'opinion publique, Nicolas I" travailla à fondre les races coexistantes sur toute l'étendue de son vaste empire dans la nationalité russe et h constituer leur unité définitive sous un seul sceptre, sous une loi et sous une foi commune. Dans la poursuite de cette oeuvre accueillie avec enthousiasme par le patriotisme moscovite, il se heurta aux prétentions arrogantes du clergé luthérien des provinces baltiques. Tout le protestantisme allemand, avec la pédantesque aigreur qui lui est habituelle prit fait et cause pour les pasteurs rebelles. Désormais aux rivalités politiques venaient se joindre les querelles confessionnelles entre les deux nations unies jadis par tant de luttes soutenues en commun. Aussi,

pendant la guerre de Crimée la Prusse observal-elle une attitude louche et équivoque et refusa-t-elle à son bienfaiteur le concours qu'il se croyait en droit de lui demander pour prix de tant de services rendus.

Prince loyal et sincère, Alexandre II prit au sérieux les promesses de dévouement du prince de Bismarck et de son auguste maître. A son tourilse montra déférentvis-à-vis de Guillaume, confiant dans sa parole, et dans la sincérité de sa politique. Il resta fidèle aux traditions d'union entre les deux gouvernements. Après avoir exploité sa fidélité aux liens de famille et d'amitié pour Tisoler en Europe, et ligué contre lui toutes les grandes puissances, l'Allemagne le dépouilla au congrès de Berlin du fruit de ses victoires et prépara sa fin terrible en lui enlevant son prestige vis-à-vis de son peuple.

Mais sur les marches du trône se trouvait un prince qui, éclairé de son patriotisme, avait deviné ces perfides machinations; un prince inébranlable dans sa volonté, sachant attendre l'heure de la réalisation. Dès qu'il fut arrivé sur le trône, il prépara la revanche de son père, et, quand, une main fidèle eut remis en ses mains la preuve de la trahison, il écrasa le

coupable en lui plaçant sous les yeux les témoignages irrécusables de sa félonie.

De ce moment la rupture était effectuée et Taxe de l'équilibre européen définitivement déplacé. Nous allions assister au développement d'une politique nouvelle.

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