‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 21 sur 23 · RAPPORTS AVEC LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE

Bien des fois, à travers les chapitres précédents, nous avons eu à souligner l'attitude d'Alexandre III à l'égard de la France, et nous avons cru pouvoir, en notre amour-propre filial comme par respect pour une vérité historique que nul ne songe plus à contester, faire de l'évolution slave dans le sens d'un rapprochement franco-russe, l'une des bases de la politique étrangère d'Alexandre III, politique de clairvoyance et de justice qui, par le seul fait de l'union des deux grands peuples placés en contrepoids aux deux extrémités de notre continent a changé du jour au lendemain l'axe de la politique européenne et rétabli sur des bases nouvelles l'équilibre entre les diverses forces qui se disputent le monde.

Cette politique d'Alexandre 111 à l'égard de

ALEXANDRE 111, SON OEUVBE 293

la France mérite an chapitre spécial, et nous le lui consacrons avec la conscience d'écrire ici une page encore inédite de l'histoire de l'Europe au xix* siècle.

La guerre de Crimée n'avait laissé aucun ferment de discorde entre la France et la Russie. Il semblait au contraire que les deux pays, ayant appris à se mieux connaître sur les champs de bataille, s'estimaient encore davantage et éprouvaient plus de propension à se rapprocher. En 1860, la Russie avait prêté à Napoléon IIl un concours efficace et désintéressé. Sans elle, il n'aurait pu ni régler la question de Syrie, ni annexer à la France le comté de Nice et la Savoie. L'entente entre les deux pays était complète, lorsque la diplomatie britannique, inquiète de ce rapprochement, suscita l'insurrection de 1863, en Pologne, et eut l'adresse de compromettre la France dans une action commune contre la Russie.

A la suite de cette intervention fatalement condamnée à être aussi funeste à la France qu'inutile à la Pologne, les relations entre les deux gouvernements se refroidirent. La Prusse prit auprès de la Russie la place que la France venait de déserter.

Cependant, à la suite de l'écrasement de

l'Autriche à Sadowa, la diplomatie moscovite eut la perception du péril qui menaçait la liberté et la sécurité des peuples. Elle sentit s'effondrer l'œuvre des traités de Westphalie, respectée même en 1815. L'unité allemande, se soudant par l'Autriche moralement subjuguée à l'unité italienne, allait convertir le centre de notre continent en un vaste camp retranché où dominerait le culte exclusif de la force. Le cabinet de Saint-Péte rebourg fil faire des ouvertures au cabinet de Paris.

D'après lui, il y avait lieu pour la France, en présence d'éventualités désormais inéluctables, d'aviser et de stipuler certaines garanties. La Russie se déclarait décidée à prêter son concours à nos légitimes revendications. Elle reconnaissait qu'elle n'était pas moins intéressée que nous-mêmes à empêcher que la grande puissance militaire qui allait se constituer au centre du continent ne devînt, par sa prépondérance excessive, une menace pour la paix. Elle ne poursuivait pour elle-même aucun avantage exclusif, aucun agrandissement de territoire et ne demandait à la France d'autre engagement que celui de ne plus encourager les résistances de la Pologne.

Ces ouvertures ne furent pas écoutées. A ce

SON CEUVRE 295

moment, l'Impératrice voulait inaugurer une politique personnelle. Elle se déclarait Autrichienne. Toute pensée d'entente avec la Russie devait donc être écartée.

Le général Le Flô disait le 3 septembre 1871 : « Non seulement en 1867, lors du voyage de l'empereur Alexandre II à Paris, des ouvertures qui devaient amener une alliance ont été faites au cabinet français, qui les a déclinées ou n'a pas voulu les comprendre; mais, en 1869 encore, il eût été possible de s'entendre, »

La Prusse se hâta de profiter de notre aveuglement. Les entrevues entre les souverains des deux Etats furent multipliées, les liens de parenté savamment exploités, et une lettre extorquée à l'empereur Alexandre II. A l'insu de ses ministres, le Tsar promettait de ne permettre aucune intervention en faveur de la France dans une lutte où elle prendrait contre la Prusse le rôle d'agresseur. On lit dans un rapport du 21 juin 1874, du comte de Faverney, qui gérait alors l'ambassade de France : « Le « prince Gortchakoff a un esprit beaucoup « trop élevé pour ne pas se rendre compte « de la faute qui a été commise en 1870, n lorsque l'Empereur, en condamnant l'Auu triche à l'inaction, a permis à M. de Moltke

« de dégarnir la frontière de Gallicie et de jeter, « dès le début de la guerre, toutes les forces « de TÂlIemagne contre ta France. Il m'a dit « souvent qu'il n'avait pas été consulté et que « l'empereur Alexandre II s'était engagé envers « te roi Guillaume par une lettre privée. »

Quant au peuple russe, au milieu de nos malheurs, en dépit des fautes accumulées par la diplomatie du second Empire, il se prononça pour nous. Le 21 octobre 1870, M. le marquis de Gabriac, chargé d'afifaires de France k Saint- Pétersbourg, écrivait :

« L'excès de nos maux a fait revivre les « sympathies naturelles qui subsistent entre « les deux peuples malgré la guerre de Crimée « et surtout malgré notre intervention diplo- « matique en faveur de la Pologne que Ton ne « nous a pas encore pardonnée ; on nous a « plaints, on a regardé avec effroi l'ascendant « énorme que prenait la Prusse. Les journaux « ont demandé une assistance en notre faveur, « et la chute de l'Empire, en faisant dispaff rattre te gouvernement auquel on reprochait « le désaccord entre ta France et ta Russie, a « pu faire espérer un moment une intervention « active en notre faveur, qui aurait eu lieu « sans les engagements d'Alexandre II.

u Si OQ peut constater dans la haute classe « de la société et à la cour un double courant, « l'un allemand et l'autre français, dans les « classes moyennes et inférieures, le mouve- « ment en notre faveur est unanime, disait-il « encore, le 14 mai 1871. Le comité français « de secours aux blessés reçoit des sommes « considérables. Je citerai de touchants détails. « De pauvres gens, ne pouvant nous donner « d'argent, nous ont offert des secours en « nature. A Saint-Pétersbourg, tout le quar- « lier des petits marchands a contribué à notre « œuvre avec un enthousiasme qui a été « remarqué en haut lieu. À Moscou, les sous- « criptions ont été aussi fort nombreuses, et « j'ai reçu une adresse de quinze cents étu- « diants m'exprimant, au nom de leurs col- « lègaes et de l'immense majorité delà popnla- « tion, leurs sympathies pour la France. Nous « aurons pour nous la Ritssie du futur règne. « Le grand-duc héritier et toute sa cour ne disu simulent pas leurs tendances en notre faveur. « Il circule, à ce sujet, des anecdotes carac- « téristiques. Ainsi on raconte qu'au palais « Anitschkoff une amende de 50 kopecks est « imposée à toute personne qui, oublieuse de « la consigne édictée par Leurs Altesses Im-

iW ALEXANDRE III

<( périales, prononce devant Elles un mot d'at- « lemand. »

Le courant favorable ne pouvait manquer de 8e développer avec le temps. L'Allemagne le sentait; aussi tous les efforts de sa diplomatie tendaient-ils à faire garantir par la Russie à l'Allemagne la possession de l'Alsace-Lorraine. La Russie se refusa avec fermeté à assurer une conquête faite en violation de l'imprescriptible droit des peuples. L'empereur Alexandre II disait à la fin d'avril 1875 au général Le Flô : « Mais que peuvent-ils vous reprocher à Berlin? Votre conduite est à l'abri de toute critique. » — Le général repartit avec loyauté : o L'unique grief que l'on fait valoir contre nous à Berlin est l'opiniâtre espoir que nous conservons de recouvrer un jour l'Alsace et la Lorraine et le peu de garantie qui en résulte, selon les Allemands, pour le maintien d'une paix qui n'est à leurs yeux qu'une trêve. — Ah I quant à cela, répliqua l'Empereur, ils n'ont pas le droit de se plaindre, on ne saurait vraiment vous reprocher de nourrir au fond de vos cœurs une semblable espérance et, si j'étais Français, je la garderais comme vous. »

La diplomatie germanique ne se tint pas pour battue et escomptant toujours le grand

prestige que Guillaume I" exerçait sur l'esprit d'Alexandre II, elle essaya d'emporter de haute lutte l'autorisation de s'opposer, même par la force, à la reconstitution des forces militaires de la France. C'était en 1875, sous le ministère de M. le duc Decazes.

Notre département de la guerre était occupé & l'organisation d'un 4* bataillon dans nos régiments d'infanterie. Le prince de Bismarck, qui venait, l'année précédente, de faire voter au parlement allemand, ce qu'on a appelé le septennat militaire, c'est-à-dire qui venait de se faire octroyer pour sept ans la libre disposition de tous les crédits destinés au service de la guerre, conçut le plan d'arrêter l'organisation de notre armée et d'empêcher la France de se reconstituer une force militaire capable d'entrer un jour en lutte avec l'Allemagne.

Immédiatement il fit lancer contre nous, par sa presse officieuse, ces attaques violentes et ces insinuations perfides que l'Europe était habituée à considérer comme le prélude de ses sauvages agressions. Simultanément on constatait en Allemagne une activité dévorante dans la fabrication des fusils du nouveau modèle, dans l'armement et l'équipement de l'artillerie ainsi que dans l'achèvement des for-

tifications. On signalait sur notre frontière des mouvements de troupes qui ne se produisent habituellement qu'à la veille des entrées en campagne.

M. de Bismarck envoyait en mission, à Saint- Pétersbourg, un diplomate très fin et expérimenté pour sonder le gouvernement russe et lui proposer des dédommagements en Orient, s'il permettait à l'Allemagne de réaliser de nouvelles conquêtes en Occident.

« Je suis certain, écrivait le général Le Flô dans une dépêche au ministre des Affaires étrangères en date du 21 avril 1875, que des ouvertures ont été faites dans ce sens, que cette question insidieuse a été posée avec une apparence de légèreté, de bonhomie, et comme en manière de causerie sans conséquence : « Qu'est-ce qui pourrait vous être « agréable? que réclam eriez-vous du côté de la « Turquie? »

« N'était-ce pas, ajoutait le diplomate alie- « mand, un devoir d'humanité, du moment que « la France ne pouvait arracher de son cœur « ses provinces perdues et se préparait en « secret à les reconquérir, de prévenir les « malheurs d'une nouvelle guerre en lui irapo- « sant un désarmement nécessaire ou, tout au

« moins, de réduire autant que possible les « effets désastreux de la guerre, en l'attaquant, « alors qu'elle n'avait pas encore complété « l'organisation de ses forces . La religion « comme l'humanité, coocluait M. de Radote witz, obligent l'Allemagne à ne pas laisser la « France préparer une revanche éventuelle. »

Cependant le duc Decazes recevait la visite de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. Le prince de Hohenlohe venait lui demander des explications sur la formation des quatrièmes bataillons. Il voulait lui remettre une note verbale à ce sujet : notre ministre refusa de la recevoir.

Le duc Decazes comprit que la guerre était imminente. Le 29 avril, il adressait au général Le Flô une lettre particulière, appel suprême à Tamitié de la Russie.

Le 4 mai, le général Le Flô lui répondait :

« Votre lettre, reçue dans la nuit d'avant-hier, m'a fortement agité ; vous me demandiez de faire auprès du prince GortchakofT et de l'Empereur une démarche d'une nature très délicate, pas sans danger et susceptible néanmoins, si elle était bien accueillie, de produire de décisives conséquences.

« Après mûres réflexions, j'ai fait demander hier nue audience immédiate au chancelier,

que je savais devoir travailler aujourd'hui avec l'Empereur. Un quart d'heure plus tard, j'étais dans son cabinet lisant votre lettre.

« S'apercevant que j'omettais quelques passages, le prince m'a dit avec une vivacité émue : or Vous ne Usez pas tout; entre vous et moi, « rien ne doit être caché ; lisez tout, vous pou- « vez tout me dire et j'ai besoin de tout savoir. « Car je vais vous demander de me laisser porter « cette lettre à l'Empereur, » — et, comme j'hésitais un peu, observant qu'un résumé suffisait peut-être, le prince a répliqué. — « Des « extraits ! pourquoi des extraits ? La vérité tout « entière. Croyez-moi, je connais mon maître et « je sais ce qui lui convient. II vous aime beau- « coup et vous pouvez lui dire beaucoup ; l'heure <( n'est pas aux ménagements de paroles. »

« Devant cette insistance animée du chancelier dont vous apprécierez le mobile et l'importance, je n'ai pas balancé et j'ai livré au prince tout mon dossier. Il me le renvoie à l'instant avec cette lettre : — « L'Empereur m'a remis « votre dossier ce matin et m'a chargé de vous « remercier de cette preuve de confiance. Sa « Majesté a ajouté qu'elle vous ferait sa réponse « de vive voix. » Peu d'instants après j'étais reçu par Sa Majesté.

« Vous me demandez, dit l'Empereur, de « m'engager à tirer l'épée pour vous, expres- « sien de votre lettre que le prince avait sou- « lignée dans la conversation, en me disant : « Oh ! ceci est bien un peu fort ; mais c'est égal , « laissez-le. — Non, je ne tirerai pas l'épée, « ni vous non plus; nous arriverons sans cela. M Je vais aller à Berlin, je vous promets de a. tout terminer. Je ne permettrai pas que toutes « les lois du monde civilisé soient violées et « l'Europe rejetée dans les horreurs de la « guerre. »

Quelques joursaprès, l'empereur Alexandrell était h Berlin et tenait ses promesses.

Grâce à l'intervention de la Russie, nous avions obtenu ce succès diplomatique, le premier depuis nos revers, nous avions fait reconnaître notre droit de procéder en toute indépendance, sans autre limite que nos convenances nationales et la libre appréciation de nos intérêts, h la réorganisation de nos forces militaires. Nous avions obtenu aussi cet avantage de faire constater par l'Europe entière les perfides intentions de nos voisins qui se trouvaient surpris en flagrant délit au moment où ils voulaient fondre sur nous en pleine paix.

Je sais que le diplomate allemand dont j'ai

cité le aomtoutà l'heure, M. de Radowilz, lorsqu'il fut plus tard eavoyé comme ambassadeur k Constautinople, a contesté l'existeoce de cette mission à Saint-Pétersbourg, mission dont le but le plaçait, il faut en convenir, dans une singulière situation vis-à-vis du sultan. Ces dédommagements, en effet, que M. de Bismarck le chargeait d'offrir si généreusement à Saint- Pétersbourg, au préjudice de qui devaient-ils être octroyés, si ce n'est de ce même sultan auquel ce môme M. de Radowitz devait persuader qu'il n'avait jamais eu de meilleurs amis, ni de plus fermes gardiens de l'intégrité de ses États que l'Empereur, le chancelier et l'ambassadeur d'Allemagne.

Je conviens que tout mauvais cas est niable, et surtout dans des circonstances aussi délicates ; mais je ferai remarquer que la dénégation de M. de Radowitz ne s'est produite qu'après la mort des deux principaux témoins qui avaient affirmé l'existence de ces propositions : le prince Gortscbakoff et le général Le FlO, ce qui rend bien difficile le contrôle de ces dénégations, et place l'historien dans la dure nécessité d'opter entre sa parole et celles du général Le Flô et du prince Gortscbakoff.

D'autre part, il est incontestable que l'am-

SON œUVBE 303

- bassadeur d'Allemagne à Paris voulut remettre à M. le duc Decazes une note verbale relative à la formation de nos 4" bataillons, et que celui-ci refusa de la recevoir, mais, justement effrayé pour la paix de l'Europe, écrivit au général Le Flô une lettre émue pour lui demander de réclamer de la Russie une énergique intervention.

Dès le début de son règne, avec sa clairvoyance et sa franchise habituelle, Alexandre III a fait entrevoir à l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, sans sortir néanmoins de la réserve que les circonstances difficiles où il se trouvait lui-m6me lui imposaient, les conditions dans lesquelles un rapprochement pouvait ultérieurement s'établir entre les deux pays et la Russie prêter son concours à la France.

C'était dans un moment où l'Allemagne nous poussait à la politique dite d'expansion coloniale et, par l'espoir d'un c»ncours dont on a pu constater depuis lors le caractère illusoire, nous incitait à disperser nos forces dans des aventures lointaines, l'Empereur disait au général Chanzy : « La France est appelée à <( choisir. Elle peut, satisfaite de la situation « matérielle qui lui est maintenue, en arriver « comme l'Autriche sinon à oublier ses plaies,

306 ALEXANDBE 111

« du moins à s'y habituer, laissant ses vain- « queurs achever l'œuvre entreprise qu'ils n'ont « plus qu'à consolider pour devenir les « arbitres du sort de l'Europe. Dans cette « voie, vous rencontrerez de la part de vos « anciens adversaires d'autant plus d'intérêt « et de courtoisie que vous leur céderez « davantage et que vous compléterez ainsi « votre impuissance et votre isolement.

« Vous pouvez, au contraire, aspirer à « reprendre, dans le groupement des grandes « puissances, la position que vous occupiez « avant 1871. Il dépend de vous, de la sagesse « de votre politique intérieure, de vous réser- « ver en Europe un terrain ouvert et favorable « aux alliances qu'il pourra être plus tard de « votre intérêt de contracter. Envisagez alors ft l'avenir sans inquiétude, soyez certains qu'il « vous réserve des compensations dont l'heure o viendra si vous savez l'attendre sans impa- (c lience et sans défaillance. »

Le 20 août 1873, M. Barlholdi, qui gérait alors l'ambassade de France, écrivait : « Le « gouve]'neraenl allemand exerce sur l'empe- « reur Alexandre II une surveillance inces- « santé à laquelle il se soumet par amour pour K la paix. Il ne peut faire un pas sans être

« accompagné de l'ambassadeur ou d'un aide « de camp de l'Empereur d'Allemagne. »

Alexandre lïl a secoué ce joug. Comme le charbonnier, l'empereur de Russie a voulu être le maître chez lui. Quelle fureur cet acte d'indépendance et le renvoi de l'attaché militaire Vuillaume, cet agent trop zélé de M. de Bismarck, n'ont-ils pas value à son auteur! La presse reptilienne s'est plu à le représenter comme un incapable, comme un fou furieux, comme un illuminé.

Cependant, à cette époque, retenu par les dangers de la situation intérieure de l'Empire que nous avons exposés plus haut, Alexandre III ne rompait pas encore ouvertement avec la triple alliance. Il consentait même à !a renouveler pour un nouveau bail. Mais on sentait les anciens liens se détendre peu à peu et l'on comprenait qu'il ne fallait plus qu'une circonstance fortuite mettant sous les yeux de l'Empereur les preuves matérielles et palpables de la trahison de l'Allemagne envers la Russie pour amener la rupture définitive.

Au mois de décembre 1886, la situation en Europe était des plus sombres et les menaces de guerre semblaient plus imminentes que jamais. La paix était encore dans les paroles,

la guerre existait presque déjà dans les actes. Le chancelier de Berlin, pour obtenir du Reichstag son « Septennal » et son « armée de l'Empereur », s'appliquait à soulever toutes les passions en Allemagne et troublait l'Europe par i'agilalion la plus intense dont elle eût été victime depuis 1875. M. de Bismarck, il est vrai, persistait à affirmer qu'il n'attaquerait pas; mais, par une campagne incessante de soupçons, de polémiques acrimonieuses, il s'efForçait de nous représenter comme agresseurs.

Sur nos frontières mêmes, il faisait tout ce qu'il fallait pour émouvoir les susceptibilités françaises par toutes sortes de mesures extraordinaires, comme si l'on allait entrer en campagne et il s'attendait à être attaqué. Bref, il y avait entre la France et l'Allemagne une situation tendue, des relations délicates que le moindre incident pouvait envenimer, un orage prêt à éclater.

Avec son habileté accoutumée, M. de Bismarck avait choisi, le moment où la situation était des plus délicates entre la France et la Russie, par suite des affaires Hartmann et Kropotkine. À raison de ces regrettables incidents, M. de Morenheim était parti en congé et le général Appert subitement rappelé n'avait pas

eu de successeur ; l'ambassade de Frauce à Saint-Pétersbourg restait confiée à un simple chargé d'affaires.

En mCme temps la presse de la Triple Alliance annonçait le départ de Sofia de trois délégués bulgares se rendant dans toutes les capitales de l'Occident pour solliciter l'assentiment des divers cabinets à la Régence nouvellement intronisée dans cette principauté et l'appui éventuel des gouvernements européens en cas de conilit avec la Russie.

Les envoyés bulgares étaient allés à Vienne où on leur avait donné plus de bonnes paroles que de promesses d'appui efficace ; à Berlin, ils avaient été à peine reçus; en Angleterre, on les avait comblés de fêtes et de politesses, mais sans s'engager par un mot direct et formel d'encouragement. Partout, cependant, on les avait poussés vers la France, espérant que ces représentants de la résistance à l'autocratie russe allaient recevoir le meilleur accueil de la démocratie française qui eût été alors irrévocablement compromise vis-à-vis de Saint-Pétersbourg.

La presse radicale française, inconsciente du guet-apens tendu à notre diplomatie, fit une violente campagne en ce sens; mais ne fut

310 ALEXANDBE 111

pas écoutée. Les délégués bulgares furent reçus toutefois, mais non comme représentants d'un gouvernement régulier et reconnu. Ils furent admis simplement comme des visiteurs de distinction, sans titre ni mandat diplomatique.

A l'audience qui leur fut accordée assistait à titre de témoin un haut fonctionnaire du qufù d'Orsay, afin qu'il ne pût y avoir contestation sur le sens des paroles échangées. Avec la plus grande courtoisie, les doléances de ces visiteurs, leur demande de concours, furent écoutées. Il leur fut répondu nettement qu'ils ne pouvaient compter en rien sur l'appui de la France et que le meilleur conseil qui pût leur être donné en son nom, c'était de s'entendre avec la Russie, leur protectrice, et la Turquie, leur suzeraine.

Lorsque le Tsar, quelques jours après, reçut le corps diplomatique au Palais d'Hiver, à l'occasion du nouvel an, Sa Majesté Impériale s'avança vers M. de Laboulaye et, sur un ton ^ssez haut pour être enlendu de tous les collègues de l'ambassadeur de France, le félicita de la manière correcte et loyale dont le gouvernement français s'était comporté dans cette circonstance, attitude qui contrastait heureusement avec celle de certains autres cabinets.

SON OEUVBE 311

A partir de ce moment, M. de Morenheim, revenu à son poste, reçut de son gouvernement l'ordre de se rapprocher du ministre des affaires étrangères de rechercher et de jeter peu à peu les bases d'une entente.

A la môme époque, le général Boulanger, ministre de la guerre, avec une ostentation imprudente, faisait construire de nombreux baraquements militaires sur la frontière de l'Est; les travaux étaient poussés avec une fiévreuse activité et môme la nuit à la lumière électrique. Perfidement l'Allemagne tira argument de cette précipitation pour se dire menacée. La France commençait la fabrication du fusil du nouveau modèle, de la poudre sans fumée et de la mélinite récemment inventée parTurpin.

Le gouvernement de Berlin craignant que, grâce à l'application de ces trois découvertes, la France n'arrivât dans un bref délai h posséder un armement plus perfectionné que celui de l'Allemagne, résolut de précipiter les événements. Aussitôt il rassembla sur la frontière 75.000 hommes en sus des garnisons ordinaires d'Alsace-Lorraine.

Pressé par le ministre français de s'expliquer sur cette concentration menaçante au cœur de l'hiver, le prince de Bismarck fît ré-

pondre par le comle de Munster qu'il n'y avait pas lieu de prendre ombrage de ce mouvement de troupes composées de réservistes réunis dans le seul but de les familiariser avec le nouveau fusil, et que 25.000 autres allaient ôtre appelés également pour la même opération; mais que le gouvernement allemand, dans les circonstances présentes, et s'il voulait soulever quelques difficultés, serait mieux fondé à se plaindre des constructions élevées si hâtivement sur la frontière de l'Est et du langage peu mesuré du général Boulanger. Sans en faire l'objet d'une demande formelle ni d'un ultimatum explicite, M. le comte de Munster insista sur la nécessité d'écarter le général Boulanger du Ministère, si réellement on voulait prévenir les complications que l'on semblait redouter.

Quelques griefs légitimes que l'on pût avoir à formuler contre le ministre de la guerre de cette époque, la France ne pouvait céder à une semblable pression.

La situation devenait de plus en plus tendue et menaçante. Par une voie conûdentieile et sûre, il fut fait part directement à l'empereur Alexandre III de l'imminence du danger. Le Tsar fit répondre aussitôt qu'il allait employer

toute son autorité à amener un dénouement pacifique. En effet, quelques .jours après, les Tij.OOO réservistes allemands sortirent du gouvernement d'Alsace -Lorrraine et les -25.000 autres annoncés ne furent pas appelés. Évidemment, les observations de l'empereur de Russie avaient été prises en considération à Berlin ; et, une fois de plus, la paix du monde avait été assurée par la haute intervention de Saint-Pétersbourg.

Sur ces entrefaites, les délégués bulgares à la recherche d'un dénouement, c'est-à-dire d'un prince décidé à remplacer le prince de Battenberg, inspirés, on ne savait par quelle influence, l'Autriche récusant toute intervention dans cefte affaire, avaient enfin déterminé le prince Ferdinand de Cobourg à s'introniser subitement et subrepticement en Bulgarie.

Cette prise aventurée de possession effectuée sans l'assentiment des puissances, et en dehors du droit international défini par les conventions du congrès de Berlin, partagea l'Europe en deux camps. D'un côté l'Angleterre» l'Autriche, l'Italie, en reconnaissant, comme tout le monde, l'illégalité de l'intronisation du prince de Cobourg, n'allaient pas au delà de déclarations assez platoniques, et ne semblaient

pas trop éloignées d'entrer en transactions avec le fait accompli. De l'autre, l'Allemagne, la France et la Russie protestaient au nom du droit public et du texte même du traité de Berlin.

Les échanges de notes et de vues diplomatiques se poursuivirent activement entre les difTérents cabinets, mais on n'arrivait à aucune entente, par suite de l'attitude intransigeante de l'Autriche, de l'Italie et de l'Angleterre. Il était très naturel que le quai d'Orsay marchât d'intelligence complète avec le cabinet de Saint- Pétersbourg dansdes négociations où la Russie mettait toute son habileté à identifier sa cause avec l'intégrité de l'ordre légal institué par la diplomatie européenne en Bulgarie.

Mais l'Allemagne se séparant de l'Autriche pour passer dans l'autre camp, pour soutenir la politique russe dans la principauté balkanique, était un sujet réel de méditation pour le ministre français, étonné de ce changement de ton et d'altitude de la diplomatie germanique. Il était permis d'être grandement surpris de l'évolution hardie par laquelle le prince de Bismarck semblait vouloir gagner l'amitié russe, sans fausser compagnie à l'Autriche ; car, en apparence et à s'en tenir au texte môme des ins-

tractions envoyées par le cabinet de Berlin à ses agents et communiquées à la France et à ta Russie, l'Allemagne blâmait l'intronisation illégale du prince de Cobourg dans un langage encore plus énergique que celui des deux puissances avec lesquelles elle semblait marcher d'accord.

La clairvoyance d'un esprit attentif ne pouvait manquer d'être vivement éveillée ; les échanges de vues qui se suivaient par l'intermédiaire de la diplomatie belge entre l'Allemagne et le prince de Cobourg furent observés très soigneusement. On ne tarda pas à se convaincre de la duplicité de la politique de Berlin; on arriva à établir !a preuve que si le prince de Bismarck, ofûciellement, condamnait la prise de possession du prince de Cobourg, d'autre part, en dessous, il l'encourageait et rassurait l'Autriche contre les conséquences éventuelles de son opposition aux vues de la Russie.

Les intrigues du chancelier étaient éventées sans qu'il en eût le moindre soupçon, aussi ne s'expliquait-il pas un refroidissement très sensible dans les rapports diplomatiques de l'Allemagne avec la Russie, à laquelle il venait de donner, en apparence, des gages si manifestes de son désir d'accords plus intimes. Or, ce

refroidissement coïncidait avec un rapprochement évident de la France et de la Russie :

toute une déconvenue pour la politique bismarckienne dont le principal but était toujours l'isolement de ta France.

A cette môme époque l'empereur Alexandre '\U allait passer à Berlin en revenant de Copenhague ; !e chancelier crut le moment favorable pour dissiper tout malentendu entre les cabinets de Berlin et do Saint-Pétersbourg et renouer peut-ôtre l'alliance des trois empereurs. Le prince de Bismarck fut en effet reçu par le Tsar. Que se passa-t-il entre les deux puissants interlocuteurs? Quel fut leur entretien? M. de Bismarck dut certainement ne rien néi^Iiger pour impressionner vivement l'esprit du Tsar, pour le convaincre de la pureté de ses pensées, de la sincérité de sa politique. Il dut. parler de la France, il parla sûrement de la Bulgarie, de l'Orient, en désavouant toute hostilité contre la politique russe dans les Balkans ; il mit toute son éloquence à dissiper les préventions que le Tsar apportait à Berlin. Il aurait môme dévoilé au Tsar un grand mystère ; il lui aurait fait connaître qu'il y avait à la cour môme de Berlin un parti peu nombreux, mais influent, qui passait son temps h le représenter

lui le chancelier, comme l'ennemi delà Russie, comme l'interprète infidèle des volontés de son propre souverain, l'empereur Guillaume. Que ne dut-il pas dire encore? Quoi qu'il en soit, après un entretien de deux heures, on vit le chancelier sortir la figure rouge, la physionomie troublée. L'empereur Alexandre III lui avait mis sous les yeux, au moyen des documents produits par une main sûre et dévouée, les preuves indiscutables de la duplicité de sa politique.

A partir de ce moment, l'alliance des trois Empereurs ne pouvait plus revivre et la politique de M. de Bismarck, à ce point de vue particulier, n'éprouva plus que des échecs jusqu'à sa chute finale.

On comprend que l'irascible et hautain chancelier ne rêvât que vengeance et revanche.

Le lendemain, toute sa presse reptilienne lançait les injures les plus violentes, les incriminations les plus perfides contre le cabinet français accusé de falsification de pièces, de production dedocumenls inventés; puis, croyant pouvoir profiter du moment où les rapports entre la France et la Russie, quoique arrivés à un état de confiance complète, n'avaient pas encore abouti à une entente militaire el diplo-

318 ALEXANDHE [Il

matique, il imagina coup sur coup Tincident Schnœbelé et l'iacident de Vexaincourt qui, brusquement, remirent en présence les susceptibilités nationales si promptes à s'émouvoir.

A partir de ce moment, un mouvement irrésistible, sans cesse croissant en force et en intensité, se produisit dans l'opinion publique en France pour un rapprochement de plus en plus intime et pour une entente définitive et concrète avec la Russie.

Alexandre III, de son côté, n'a pas varié dans la politique de rapprochement vers la France. Marchant lentement, peu à peu et par degrés, à son jour et à son heure, mtiis poursuivant toujours la m<>me voie, sans se laisser troubler ni même ralentir par les hésitations ou les tergiversations de certains de nos ministres. Il sait en effet que cette politique répond et est la seule qui réponde aux Intérêts et aux vœux communs des deux peuples.

L'Exposition de 1880 avait été un superbe triomphe national, mais un triomphe'qui nous laissait isolés. Grâce aux intrigues de M. de Bismarck, l«s nations du continent n'avaient pas osé s'y faire représenter officiellement. Il était à craindre que ce triomphe n'eût son lendemain, comme la dernière exposition du second

SON OEUVnE 319

Empire qui précéda la guerre de 1870. la jalousie féroce éclatait dans les feuilles publiques de l'Allemagne.

C'est alors qu'Alexandre encouragea l'idée d'une exposition française à Moscou et que, par son auguste présence, il assura le succès de cette œuvre patriotique. C'est alors que, par l'intermédiaire de M. de Laboulaye, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg depuis la fin de 1886 et qui avait su conquérir toute sa confiance et celle de M. de Giers, il fit suggérer au gouvernement français l'idée de l'envoi de la flotte française à Cronstadt. Le quai d'Orsay fut d'abord effrayé de cette conception et se montra longtemps hésitant pour sa réalisation. Alexandre III n'est pas homme à se rebuter facilement. Enfin, par l'insistance de M. de Laboulaye, il obtint que la question ne resterait pas enterrée dans le cabinet du ministre des affaires étrangères, qu'elle serait portée au conseil des ministres. II savait qu'il y avait, dans le conseil, des ministres plus partisans de la politique franco-russe, que celui qui à cette époque était chef de notre foreign office. Enfin, on trouva l'invention qui parut géniale aux partisans de l'éternel système de bascule, de l'envoi à Portsmouth de l'escadre française dès qu'elle

quitterait jes eaux de Cronstadt. Par cet expédient compensateur , les derniers scrupules furent levés; mais M. de Laboulaye paya de son ambassade une insistance qui avait paru trop vive à son supérieur hiérarchique.

L'Empereur de Russie fut peiné de cet éloignement et regretta le concours d'un homme qui avait su conquérir sa confiance; mais il continua avec persévérance la réalisation de ses desseins. Les obstacles dont des mains hostiles ou maladroites voulaient semer son chemin pouvaient ralentir sa marche, mais non Tarrôter. Il avait son. plan, et il jugeait nécessaire aux intérêts de la paix et aux intérêts de la France qu'il fût exécuté, peu lui importait les scrupules de quelques anglophiles.

Le gouvernement de Berlin, par les nombreux organes de sa presse reptilienne, avait accrédité cette idée en Allemagne et chez les peuples qui gravitent comme satellites dans l'orbite de l'Allemagne, que la Russie pouvait bien nous témoigner quelque sympathie et s'opposer à la suppression de la France de la carte de l'Europe; mais que jamais, hors le cas de péril suprême, le Tsar, le représentant du principe autocratique le plus entier qui existe en Europe, ne consentirait à mettre sa main dans la main

de la République française et à nouer avec elle des relations soutenues pour la poursuite d'une politique commune. Alexandre IIl voulait détromper nos nombreux adversaires, il voulait leur montrer d'une manière irréfutable et patente que l'alUance, si elle n'était déjà faite, pouvait au moins se faire et que les vains scrupules imaginés par la pudibonderie germanique des adeptes de M. de Bismarck ne l'arrêteraient pas un instant pour faire ce que l'intérêt, ce que l'avenir de son peuple commandaient.

Les produits de l'industrie française n'étaient pas et ne sont pas encore assez connus en Russie. Sans doute le consommateur a une réelle prédilection, surtout en matière d'objets de luxe, de goût et d'élégance pour les objets de provenance française; mais il est indignement trompé et presque toujours et partout les courtiers de commerce allemands arrivent à lui faire acheter, sous de fausses étiquettes françaises des marchandises d'origine allemande.

Une exposition française à Moscou avait donc commercialement et industriellement parlant parfaitement sa raison d'être. Mais, et nos compatriotes industriels et commerçants qui ont fait les frais, tous les frais de cette exposition, pour laquelle le trésor public n'a accordé aucune

subvention, ne s'y sont pas mépris un seul instant, c'était surtout une œuvre politique. Les sacrifices qu'ils ont consentis, les efforts qu'ils ont faits, n'avaient pas en vue un intérêt personnel, mais d'abord et surtout un but patriotique.

Ce qui a donné à l'exposition de Moscou son vrai caractère, c'est l'empressementdu gouvernement impérial, obéissant à une idée suggérée par Sa Majesté elle-même, à mettre à la disposition des promoteurs de l'exposition un palais tout aménagé pour, recevoir les produits français, faveur que, par discrétion et sentiment de dignité nationale, ils n'avaient pas osé solliciter ; c'est l'empressement de Sa Majesté elle-même à se rendre à l'exposition française et, par ses encouragements hautement exprimés, k en assurer le glorieux succès. Mais cette manifestation, dont l'importance n'échappait certes pas à nos adversaires, n'était encore qu'une manifestation d'ordre privé, puisque le gouvernement français s'était abstenu de donner à notre exposition aucun caractère offîciel.

Pour réduire les ennemis de la France à la reconnaissance de la possibilité de l'altiance franco-russe, il fallait une manifestation où les deux gouvernements fussent représentés offi-

ciellement et où les marques de sympathie, d'amitié fussent échangées de gouvernement à gouvernement, de l'autocratie russe à la République française. Alors les doutes ne seraient plus possibles et celui qui troublerait la paix de l'Europe n'aurait plus à se méprendre sur les forces qu'il trouverait en face de lui. A deux reprises, Sa Majesté daigna m'entretenir du plaisir qu'elle aurait à voir flotter dans les «aux de Cronstadt le pavillon français, qui n'y avait plus paru depuis la guerre de Crimée; de sa vieille estime pour la marine française qui remontait à l'époque où avant de devenir Tsarévich, il se préparait aux fonctions de grandamiral. Elle me chargea d'assurer notre gouvernement de l'accueil cordial qui serait fait à DOS marins.

Pour bien faire ressortir comment Alexandre HI a considéré les fêtes de Cronstadt, nous nous bornerons à citer un fait encore inédit et qui marque clairement l'état des esprits à ce moment mémorable. Les marins français venaient de débarquer sur le quai de la Neva et parcouraient les rues de Saint-Pétersbourg, l'enthousiasme était Indescriptible dans toutes les classes de la population. Le préfet de la ville, M. de Gresser, inquiet d'un mouvement

populaire auquel il était peu habitué, téléphone à l'Empereur alors au palais de Péterhof :

« Sire, la ville est en révolution par l'arrivée de ces marins français, je n'attends que les ordres de Votre Majesté pour faire tout rentrer dans l'ordre. » — « Cela va bien ainsi, répond l'Empereur, laissez-les continuer. »

La flotte française à Cronstadt, solennellement reçue par le Tsar entouré de sa famille, écoutant debout et découvert notre hymne national et échangeant des télégrammes de félicitations réciproques avec le président delà République française, aux acclamations enthousiastes des deux peuples, ce n'était pas encore l'alliance franco-russe signée, mais la reconnaissance formelle des intentions prêtées au Souverain et des désirs de ses sujets, la consécration de la politique par laquelle les deux pays s'acheminaient vers l'alliance et l'assurance que la grande spoliée du traité de Berlin ne laisserait pas la victime de 1870 seule aux prises avec les affiliés de M. de Bismarck devenus les associés de Guillaume II.

C'était plus qu'il n'en fallait pour faire rentrer en eux-mêmes, en face d'une réalité peu encourageante, ie promoteur de l'œuvre préméditée et ses associés. Du moment que la

Russie sortait de sa réserve et se rangeait du cûté de l'isolée, la partie devenait dangereuse à jouer, et les joueurs prudents n'avaient plus qu'à abandonner jusqu'à des circonstances plus favorables l'exécution de leurs noirs desseins. C'est ce qu'ils s'empressèrent de faire.

Inutile de souligner davantage la portée de celte manifestation, qui ne fut pas un acte improvisé, dicté uniquement par les circonstances du moment, mais un acte réfléchi, corollaire logique de la politique inaugurée par Alexandre III. Cronstadt ne répondit pas seulement aux menaces de l'heure : il posa la vérité de la situation européenne jusqu'à ce jour en suspens, et rétablit l'équilibre sur des bases assez solides pour déconcerter les entrepreneurs d'aventures.

En elle-môme, dégagée des préoccupations politiques qu'elle tendait à dissiper, la manifestation de Cronstadt fut admirable de cordialité et d'éclat. L'accueil fait par le Tsar, la famille impériale et le monde officiel à notre représentant l'amiral Gervais et à son état-major, fut plus que l'expansion de sympathies personnelles : dès le début des fêtes auxquelles cette réception donna lieu, à Cronstadt et à Saint- Pétersbourg, dès l'arrivée d'Alexandre III sur le pont du vaisseau amiral, il fut clairement

établi pour l'Europe que c'était la Russie qui donnait la main h la République française et, par là, scellait ofliciellement l'union déjà faite dans les cœurs, et l'attitude de ta foule russe, renlhousiasme prodigué par elle autour des marins français, des frères d'occident, les fêtes officielles devenues des fêtes populaires, tout concourut à donner à la manifestation décidée par le Tsar un caractère vraiment national.

Si quelqu'un a le droit de revendiquer l'honneur d'avoir préparé et réalisé Cronstadt c'est l'empereur Alexandre III ; nul projet n'a été poursuivi par lui avec plus de ténacité, malgré les difficultés et les hésitations qu'il a rencontrées de toutes paris, et même du côté d'où il aurait dû le moins en rencontrer, nul n'a été caressé avec plus de prédilection. Dans sa pensée c'est un encouragement, un témoignage de hante sympathie qu'il a voulu donner au peuple français pour son courage et sa dignité dans le malheur, pour sa patience vis-à-vis des indignes provocations de l'Allemagne et de rilalie, auxquelles l'Angleterre est venue se joindre trop souvent, pour la modération de sa politique intérieure. C'est une marque d'estime profonde, d'un connaisseur et d'un valeureux pour nos belles armées de terre et de mer. C'est

SON CEUVBE 3i7

enfÎD un gage donné à la France que désormais elle ne restera pas isolée en Europe si elle persiste dans la même politique. C^est en même temps un avertissement aux perturbateurs de la sécurité européenne. Le peuple français, qui sait être reconnaissant, parce qu'il est grand, saura témoigner sa reconnaissance et l'Europe, elle aussi, n'oubliera pas.

Depuis cette époque, les dispositions de la Russie à l'égard de son alliée naturelle, de l'amie qu'elle s'est choisie et, pour ainsi dire, conquise, n'ont pas un instant faibli. Dans toutes nos difficultés, soit intérieures, soil extérieures, nous l'avons toujours trouvée attentive et applaudissant à nos efforts et à nos succès, prête à nous offrir son appui moral sinon le concours de sa puissance matérielle. En toute circonstance, sa préoccupation apparaît de nous rappeler qu'elle est avec nous contre nos ennemis, et d'encourager notre confiance en nous-mêmes, premier gage de notre force restaurée. Si, d'aventure, se produit une rencontre entre le Tsar et le chef de la francophobie, Guillaume II, rencontre de nature à éveiller en nous cette susceptibilité des peuples éprouvés que tout met en défiance, un autre fait va se produire qui effacera cette impression :

c'est un des frères de l'Empereur que nous verrons venir à Nancy saluer, au nom de l'Empereur de Russie, le président de la République française.

A l'heure où nous écrivons, une autre manifestation se prépare, manifestation caractéristique surtout par l'heure choisie pour la réaliser et par le sentiment qui a dicté ce choix : une flotte russe navigue par ordre vers l'un de nos grands ports, elle y vient rendre à la France la visite de Cronstadt. Ce sera, sans doute, le dernier des actes d'introduction à la conclusion de l'alliance franco-russe. La France l'appelle de tout son cœur ; elle l'a déjà scellée, cette alliance, d'un sceau plus solide que celui des chancelleries ; notre gouvernement, répondant aux avances du gouvernement impérial de Saint-Pétersbourg, n'a plus qu'à sanctionner l'élan de la nation : nous espérons qu'aucune considération pusillanime ne le retiendra, ne l'empêchera d'accomplir ce devoir.

MOSCOU ET CRONSTADT [Suite.)

Lorsque, coaçue dans un groupe de diplomates et d'industriels dévoués à la politique franco-russe, la pensée d'une exposition française à Moscou commença à entrer dans le domaine de la publicité, beaucoup d'amis prudents vinrent me dire : « Votre projet est condamné à un avortement certain. Vous ne réussirez pas. — Pourquoi neréussirai-je pas? — Pour deux motifs : d'abord, les industriels français ne voudront pas supporter les frais écrasants du transport de leurs produits par les chemins de fer de l'Europe centrale, qui n'accorderont aucune réduction.

— Vous vous trompez, répliquai-je ; il y a dans cette affaire uuc question de patriotisme, et, quand il s'agit de patriotisme, l'industrie française n'a jamais reculé devant les sacrifices.

— Soit, mais vous n'obtiendrez pas l'autorisation de l'Empereur. Alexandre III a entouré son empire de tarifs élevés, il a constamment travaillé à assurer k l'industrie moscovite le monopole de la consommation extérieure ; il ne permettra pas, au cœur de ses États, l'ouverture d'une exposition qui a pour but et aura nécessairement pour conséquence d'encourager la diffusion des produits étrangers. »

Alexandre III non seulement autorisa l'exposition française à Moscou, mais c'est Sa Majesté Impériale qui rendit possible l'ouverture dès 1891, en mettant, par un mouvement de bienveillance spontanée, à notre disposition le palais de Khodinskoe, où l'installation fut effectuée dans les conditions les plus favorables.

Pour se conformer aux intentions bienveillantes si clairement manifestées par le souverain, l'exposition française de Moscou a été, on peutledirecombléepar le monde officiel, comme par la société, le peuple et l'armée de Moscou, d'offres de cordial concours et de preuves de sympathie. Nous n'aurions jamais pu terminer nos déménagements et aménagements intérieurs si le général Costanda, gouverneur par intérim de Moscou, n'avait mis gracieusement à notre disposition près de six cents cosaques qui

SON CEUVRE 331

vinrent en aide à nos industriels avec un cordial empressement et montrèrent autant de patience que d'aptitude pour exécuter tout ce qui !eur était expliqué par le seul secours d'une pantomime expressive. Je me les rappelle encore accroupis, travaillant consciencieusement à coudre les toiles du panorama de Poilpot, le Couronnement du Tsar, sous la direction de quelques ouvriers français. J'entends les lazzis échangés de part et d'autre avec d'autant plus de succès que de part et d'autre on ne se comprenait pas, et les éclats de joie inextinguible quand un cosaque inexpérimenté cousait le buste d'une dame d'honneur sur les pantalons d'un grenadier ou la tète d'un personnage aux lieu etplace de la coupole d'une cathédrale. Il semblait que ces hommes, qui ne s'étaient jamais vus et ne pouvaient se comprendre, avaient été faits pour vivre toujours ensemble.

Tandis que Russes et Français travaillaient ainsi à l'envi à préparer un digne décor pour l'exhibition des merveilles de notre industrie et une réception convenable pour le Tsar, les journaux de la triple alliance ne chômaient pas non plus. Chaque jour voyait éclore quelque nouvelle sensationnelle ou sinistre, propre soit

à jeter le discrédit sur notre entreprise, soit à répandre la terreur parmi les sujets de l'Empereur et jusque dans son entouraf^e sur les périls qu'allait courir Sa Majesté si elle pénétrait dans le palais livré aux Français. Tantôt on avait découvert parmi les objets envoyés pour être exposés à Moscou certains engins explosibles des plus redoutables, tantôt la police russe avait arrêté des nihilistes cachés dans les sous-sols du palais. La veille même du jour où Sa Majesté arrivait de Saint-Pétersbourg à Moscou, une dépêche lancée de Berlin et accueillie par certains journaux de Paris, annonçait que le pavillon impérial à Khodinskoe venait de sauter. Tant de frais d'imagination furent en pure perte. Alexandre Hï ne s'émeut pas pour si peu et il y a longtemps que la presse reptilienne aurait dû s'apercevoir que tous ses efforts sont impuissants à peser sur les résolutions de ce prince. Alexandre III décida le succès des efforts des organisateurs de l'exposition par sa visite du 30 mai à Moscou, où il affirma aux yeux de tous la protection impériale en faveur de l'entreprise française, et par les encouragements prodigués à nos exposants, avec une bonté et une grâce dont la portée fut immé-

SON OEUVBE 333

diatement comprise dans toute la France et la Russie.

Vers deux heures, emportés par une troiika attelée de chevaux noirs et conduite par l'Empereur lui-même, l'Empereur et l'impératrice, « lui, l'image de la bonté dans la force; elle, l'idéal du charme féminin sous le diadème », entraient dans l'exposition française.

Leurs Majestés étaient suivies par lagrande-duchesse Xénie, l'aînée de leurs filles; LL. AA. II. le grand-duc Serge, gouverneur de Moscou, la grande-duchesse Elisabeth et une brillante escorte. Alexandre III avait amené, en outre, avec lui, le général Vannoski, ministre de la guerre, et le comte Dournowo, ministre de l'intérieur. La présence des deux ministres donnait à la visite de Leurs Majestés un caractère de solennité officielle qu'il y a intérêt à ne pas méconnaître.

L'Empereur et l'Impératrice, qui venaient d'arriver à Moscou où ils étaient réclamés de toutes parts par l'enthousiaste amour de leurs sujets, sollicités par les soins paternels qu'ils donnent aux grands établissements publics d'instruction et de bienfaisance qu'ils patronnent dans cette seconde capitale de l'Empire, ont consacré, le jour même de leur arrivée, leur

première visite et leur après-midi tout entière h notre exposition. Leurs Majestés ne se sont retirées qu'après avoir prodigué à nos exposants les plus gracieux encouragements et montré, par le choix de nombreuses acquisitions qui sont allées à Gatchina perpétuer le souvenir de notre exposition, combien leur étaient agréables les produits de notre art et de notre industrie. Elles ont accepté avec une noble simplicité jusqu'aux humbles présents, jusqu'aux fleurs que les femmes des plus modestes de nos collaborateurs, des ouvriers employés à l'exposition, ont voulu offrira l'Impératrice.

Le soir, l'Empereur retenait à dtner, au palais du Kremlin, les membres présents à Moscou du comité supérieur de l'exposition et les principaux exposants. Dans le cercle qui, d'après l'usage suivi à la cour de Russie, fut tenu après le dîner, Leurs Majestés surent trouver pour chacun un sourire aimable et quelques paroles de bienveillant intérêt. Les augustes souverains donnaient ainsi un éclatant témoignage de leur désir de renforcer encore les rapports amicaux des deux pays. Leur visite était plus qu'un acte de courtoisie ou de curiosité, c'était un grand acte politique. Alexandre III affirmait solennellement ses sympathies pour le sentiment

SON CEUVBE 335

qui avait poussé les plus notables représentants de l'industrie et de l'art français à répondre à l'appel des promoteurs de l'exposition. SsrMajeslé Impériale voulait sans doute répondre implicitement aux prétentions de cette fameuse ligue de la paix dont les conséquences onéreuses pèsent si lourdement sur l'Europe. Elle montrait que la sécurité, le progrès, la prospérité industrielle commerciale ne seraient garantis que par l'alliance franco-russe.

Les promoteurs de l'exposition étaient donc bien inspirés quand ils disaient à nos industriels :

« Donnez-nous votre adhésion à l'exposition française de Moscou et allez en Russie ; faites connaître vos produits sur place ; c'est la meilleure manière de combattre la concurrence allemande et d'affirmer la supériorité de votre fabrication ; allez à Moscou, vous y trouverez honneurs et profits ; car, en soignant vos intérêts, vous servirez aussi le pays, en contribuant à un resserrement encore plus étroit des liens d'amitié déjà existants entre deux grands peuples. »

Et 2.400 exposants, représentant l'élite du monde commercial et industriel, avaient répondu à cet appel avec une noble crânerie et un patriotique désintéressement.

L'exposition de Moscou a été ud succès pour l'industrie et l'art français, et un grand succès. Elle restera une date dans l'histoire des relation^i entre la France et ta Russie, au point de vue économique comme au point de vue politique, au même titre que la réception de la flotte française à Cronstadt, ■ — dont l'exposition de Moscou a été le véritable prologue.

Ce témoignage de haute sympathie donné à une œuvre française faisait, en effet, déjà prévoir l'intérêt de la manifestation qui, quelques jours plus tard, le 23 juillet, devait se produire à Cronstadt.

Cette date du 23 juillet restera historique : cite marque, dans l'histoire de l'Europe, la fin de notre isolement, l'affirmation officielle des sympathies franco-russes, quelque chose comme la préface avouée de l'union définitive à réaliser.

Ici, l'attitude d'Alexandre III justifie toutes les espérances qu'avaient fait concevoir ^les manifestations antérieures de sa bienveillance pour ta Franco; elle les dépasse même, ces espérances : décidé à affirmer ses sentiments devant l'Europe, le Tsar parut mettre une certaine coquetterie à faire grandement tes choses et à répondre d'avance à toutes les discussions qu'allait soulever cet acte poli-

tique. Comme dans toutes les circonstances de sa vie de souverain, Alexandre III fut en cela le traducteur fidèle, l'écho scrupuleux des sentiments et des vœux de son peuple.

L'annonce de la visite de notre flotte avait soulevé un magnifique enthousiasme dans toute la Russie : l'accueil que reçurent ses officiers et son équipage à Cronstadt, à Saint- Pétersbourg et plus tard à Moscou, quand ils allèrent visiter l'Exposition de leurs compatriotes, dépasse en magnificence et en cordialité tout ce qu'avait pu rêver le cœur de la patrie, en sa soif de consolations et de sympathies.

Ces jours derniers, à propos de la réception à faire à la flotte russe qui naviguait vers Tou- Jon, un de nos grands journaux parisiens rappelait quelques détails de la réception de Cronstadt, d'après le récit d'un officier de .marine qui, attaché à la division de l'amiral Gervais en 1891, fut le témoin oculaire de ces fêtes. Qu'on nous permette, à notre tour, de faire ici une place à ces souvenirs émouvants :

C'est un ballon -captif qui, de Krassnaia Gorka, signala l'arrivée de la division française dans les eaux russes.

Les Russes envoyèrent au-devant des nôtres un navire de guerre; mais c'est par milliers

que des barques de pêche ou de plaisance quittèrent Cronstadt pour venir à la rencontre de notre escadre. Toutes ces barques, gaiement décorées de verdure et de drapeaux, étaient chargées, à couler bas, de paysans qui criaient : « Vive la France ! » ou encore :

a Soyez les bienvenus ! » Sur un vapeur couvert de feuillage, pavoisé aux couleurs russes et françaises, se trouvait la colonie française; sur un autre avait pris place le chœur Slavianski, que nous avons vu en France it y a quelques années, et qui entonna un chant de bienvenue sur Tair de ta Marseillaise.

Ce chant pouvait se traduire approximativement de la façon suivante : « Glorieux fils de France, que ce salut se transmette de génération en génération! Nous chantons votre venue, & vous les bien -aimés de notre patrie. Que vos étendards français se déploient sur notre capitale pour témoigner à. jamais de l'amitié qui nous unit. »

Jamais nos marins ne virent tant de fieurs que pendant leur séjour en Russie. Quand Tamiral Gervais débarqua pour la première fois à Cronstadt, une cinquantaine de petites filles l'attendaient au débarcadère. Une de ces enfants présenta à l'amiral un énorme bouquet.

et toutes les autres, munies de corbeilles de fleurs, semaient ces fleurs sur le passage de l'amiral français et des officiers qui l'accompagnaient.

Chaque matin tous les navires recevaient des bouquets. La plupart des femmes qui montaient à bord pour visiter la flotte tenaient des fleurs à la main qu'elles remettaient aux officiers et aux simples matelots.

Les cadeaux ofl'erts par les municipalités de Saint-Pétersbourg, de Cronstadt et de Moscou ou par les diverses sociétés de ces villes furent nombreux et fort goûtés de nos marins. De la municipalité de Saint-Pétersbourg, cbaque bâtiment reçut un ihbane, sorte de pièce de table en argent, sur lequel étaient gravés les mots nadobroujou pamiaty (souvenir d'amitié); en outre, l'amiral et chaque commandant ont reçu un vase émaiUé et chaque officier une coupe en argent. Lorsque le maire de Saint-Pétersbourg fît remise de ces objets, à l'issue du banquet municipal, il prononça les paroles suivantes : « Veuillez accepter de la part de la ville ces coupes personnelles d'ancien style russe. Elles portent les armes de la capitale, le nom de la personne qui doit les recevoir et ia date de votre visite. Espérons que chaque

34a ALEXANDRE III

fois que Vous les porterez à vos lèvres, vous TOUS souviendrez que dans le Nord lointain il y a des amis de la France, il y a des cœurs qui pensent à vous ! »

A Cronstadt, à Moscou, nos marins reçurent des cadeaux du môme genre qu'à Pétersbourg, avec des profusions de bouquets, de fleurs et de couronnes. Dans chaque banquet, dans chaque solennité, dans chaque cérémonie, pour bien affirmer le caractère de franche et cordiale hospitalité qui distinguait ces fêtes, les Russes ne manquaient pas d'oiTrir à l'amiral Gervais le sel et le pain traditionnels. Presque toujours ces deux aliments symboliques lui étaient présentés sur des plateaux d'argent d'un grand prix, dont il lui était fait le don généreux.

■ Quant aux simples matelots, les villes de ■Saint-Pétersbourg et de Moscou leur offrirent des porte-cigarettes ornés de vues de Saint- Pétersbourg, avec une centaine de cigarettes russes, ou des blagues à tabac avec le portrait du Président de la République.

En arrivant à Moscou, où il était accompagné de 55 officiers et de 12 matelots, l'amiral Gervais trouva à la gare trente calèches attelées en troïka, avec des chevaux enrubannés aux cou-

^soH œuvBE ail-

leurs franco-russes, qui le conduisirent, lui et son persounel, à Slavianski-Bazar, où des appartements avaient été retenus...

Nous passons sous silence les menus présents offerts aux officiers français, tels que plans de Saint-Pétersbourg, guides de Moscou, plans du Kremlin... etc., mais nous ne devons pas omettre ces petits drapeaux russes mariés aux drapeaux français qu'on leur distribuait presque à chaque coin de rue, ou qu'on jetait dans leurs voitures avec des fleurs et des bouquets.

Nous en avons assez dit pour montrer combien fut large, généreuse et significative la réception de nos marins sur les bords de la Neva.

Alexandre III, accompagné de Sa Majesté la Tsarine, du grand-duc Alexis, commandant en chef de la marine russe, et de la famille impériale, vint visiter l'escadre française le 26 juillet : ce fut là, sur le pont du vaisseau-amiral ie Marengo, que s'accomplit le grand acte politique attendu.

■ Les souverains furent reçus par l'amiral Ger-* vais, chef de l'escadre, ayant près de lui le capitaine de vaisseau Courejolles, commandant le cuirassé ; l'ambassadeur de France, M. de La-

342 ALEXANDDE III

boulaye leur souhaita la bienvenue au nom de notre pays et les remercia de l'honneur qu'ils daignaient faire à la flotte française.

Au moment où le Tsar mettait le pied sur le pont du Marengo^ le pavillon impérial russe fut hissé au grand mal. L'Empereur passa en revue les troupes de l'équipage, tour à tour félicitant l'amiral Gervais de leur belle allure et adressant la parole aux marins français pour s'enquérir avec cette sollicitude qui va au cœur des soldats, des campagnes qu'ils avaient faites et dont ils portaient les médailles.

La famille impériale visita le Marengo en entier, puis passa à bord du Marceau qu'elle visita également.

A une heure, le Tsar reçut à déjeuner, à bord du grand yacht impérial le Derjawa, l'amiral Gervais et les commandants des navires, M. de Laboulaye et le haut personnel de l'ambassade de France. C'est à ce déjeuner que fut, pour la première fois, exécuté devant Alexandre III notre hymne national, la Marseillaise : on sait que le Tsar écouta debout et découvert, lui, le chef suprême de l'empire russe, le gardien passionné de l'autocratie traditionnelle, ce chant officiel de la République française. On sait encore que, complétant cette manifestation

,,Googlc •

significative, le Tsar se leva et porta un toast inoubliable au président de la République et à notre marine.

Faut-il également rappeler les télégrammes de cordiales félicitations échangés à cette occasion entre Alexandre III et le président de la République française? Rien ne manqua à cette haute afïïrmation des sympathies francorusses ; le Tsar, nous le répétons, y prodigua les témoignages de ses sentiments personnels et s'appliqua à favoriser l'éclatante expression de ceux de son peuple.

Depuis ce jour, les liens naturels qui unissent les deux peuples n'ont fait que se resserrer et la loyauté d'Alexandre Ilf, le soin qu'a pris le souverain russe de rappeler en toute circonstance sa fidélité à l'acte de Cronstadt, ont achevé de démontrer à l'Europe sa pensée arrêtée d'une entente franco-russe en vue d'une action politique commune. Dans quelques jours après la réception enthousiaste et grandiose que la France offre h. la flotte russe, le sceau sera mis sans doute à cette entente, et bien aveugles ou bien fous seront ceux qui oseront rôver encore de désunir les deux peuples et de retarder le couronnement de l'œuvre patiemment élaborée par l'héritier de Pierre le

Grand : ralliance, avec toutes ses conséquences effectives, des deux plus grandes forces matérielles et morales du continent : la Russie et la France-

Page 1