‹ Alexandre III, sa vie, son œuvreChapitre 5 sur 23 · S.M. L'EMPEREUR ALEXANDRE II · texte numérisé non relu

S.M. L'EMPEREUR ALEXANDRE II

et les plus élevés des temps modernes. Nul monarque, nul pasteur de peuples, pour employer le terme qui convient le mieux à un souverain moscovite de cette époque, n'a plus que lui mérité le surnom de Grand que l'histoire impartiale n'a pas hésité à lui conserver.

Les écrivains de tous les pays ont consacré de longues et approfondies études à Pierre le Grand et à son œuvre colossale : cette grande figure historique, dont le rayonnement éclaire encore la Russie contemporaine, est aujourd'hui trop connue pour que nous ayons à la signaler à l'admiration de la postérité.

L'esprit de Pierre le Grand n'est pas mort avec lui; il revit dans sa descendance, il préside encore aux destinées de son peuple par les inspirations que ses héritiers cherchent h bon droit dans ses paroles, ses écrits et ses actes. Nous croyons toutefois devoir prémunir te lecteur contre un document apocryphe qu'on a présenté comme le testament de Pierre le Grand. Les ennemis de la Russie ont souvent prétendu qu'elle poursuivait l'exécution du plan gigantesque de conquêtes tracé dans ce prétendu testament. En réalité la Russie, pas plus que les autres peuples, n'est maîtresse de ses

destinées, et elle a été amenée à faire des conquêtes plus par les fautes de ses voisins que par des visées préconçues. Son souverain actuel s'occupe plus de tirer parti du vaste territoire légué par ses pères que de l'agrandir encore.

De Pierre le Grand, l'ancêtre, dont le souvenir s'impose quand on prononce le nom de RomanolT, nous venons directement au père d'Alexandre III.

Le tsar Alexandre II fut un caractère sympathique et touchant. Noble et belle en môme temps que douce, accueillante et paternelle, la figure de ce souverain tient une place h part dans la galerie des maîtres de l'Europe au xix' siècle, celle du prince émancipateur. A ce titre elle restera à jamais gravée au cœur de son peuple. Elevé par un poète, le célèbre Joukovsky, il resta toute sa vie sous l'impression des leçons de ce maître, leçons marquées au coin d'un libéralisme évangélique et éclairées des lueurs de l'idéal. Né dans une autre sphère et pour d'autres devoirs, Alexandre II eût peutêtre donné un fervent disciple à la poésie.

Sur les marches du trône impérial, puis la couronne en tête, il fut un doux rêveur mené par !e culte du bien el la recherche du mieux.

D'abord fils exemplaire, il se prépara par le plus touchant exercice de la piété filiale au beau rôle de père de son peuple qu'il lui était réservé de jouer sur cette vaste scène russe plus grande à elle seule que le reste de l'Europe. En possession du souverain pouvoir, il s'appliqua à réaliser les réformes que son éducation et ses instincts idéalistes lui avaient fait entrevoir : il émancipa les serfs, refondit l'armée, présida aux réformes judiciaires qui portent son nom, régularisa l'administration, abolit les impôts impopulaires, mérita enfin le glorieux surnom de Libérateur « osvoboditel » sous lequel son peuple continue à vénérer et à bénir sa mémoire.

I! aima la paix, par goût naturel et parce qu'elle aidait au développement sagement ordonné du mouvement qu'il avait inauguré. Il ne fit la guerre de Turquie qu'à contre-cœur, entraîné par son peuple dont il eût voulu épargner le sang et ne rêvant, au départ, que d'un dénoûment rapide et honorable sans cruels sacrifices. Son armée l'adorait; il avait pour ses soldats des attentions de grand frère et mettait une certaine coquetterie à leur faire sentir qu'il les connaissait, par leur nom et par leur valeur. Servi, comme Napoléon 1", par une mer-

veilleuse mémoire, i! aimait, comme le maître des grognards, à se môlerà ses vétérans, à les interpeller par leurs noms et à leur rappeler les circonstances où il les avait distingués. Alors, comme ceux des grenadiers de Bonaparte, les yeux de ces vétérans endurcis se mouillaient brusquement et payaient d'une larme de reconnaissance l'effort de mémoire de leur souverain.

Alexandre II fut marié jeune, et il eut l'inappréciable bonheur de trouver dans sa compagne le complément et comme le reflet de ses qualités personnelles. La princesse Marie, fille du duc régnant de Ilesse-Darmsladt, fut l'impératrice selon le cœur de l'Empereur, la femme douce, l'épouse aimante, la mère modèle. Toute à ses devoirs, elle mena une vie retirée, trop retirée peut-être et que l'amour de son peuple eût désirée plus en dehors. Mais la maladie qui la minait lentement lui faisait une obligation de la retraite qu'elle eût cherchée par goût. Forcée de quitter Saint-Pétersbourg pour aller demander à des climats bienfaisants un adoucissement à son mal, elle voulut au moins rester sur la terre de son peuple et préféra aux grandes stations étrangères, recommandées par les médecins, la solitude des côtes

de Crimée et la chaumière impériale de Livadia.

Livadia ! c'est là que s'écoulèrent les plus beaux jours de l'auguste ménage, dans l'intimité voulue et soigneusement protégée d'une vie calme, fermée aux intrigues des cours et débarrassée des soucis de l'étiquette. Chaque matin, levé de bonne heure, Alexandre II faisait à pied une promenade à travers le parc, se plongeant avec délices dans un bain de rêverie avant de se livrer aux travaux du pouvoir ; quelquefois il montait à cheval et descendait vers la mer. Il affectionnait de porter un vêtement blanc et tonte sa suite s'habillait comme lui.

La famille impériale dînait à deux heures, selon l'usage russe à la campagne. Après ce repas, on faisait avancer les voitures pour quelque excursion dans le pays, à travers les sites d'un si aimable pittoresque qui environnent Livadia. Le Tsar et l'Impératrice montaient dans une petite calèche à caisse d'osier, dite panier, et, le plus souvent, ils allaient seuls, sans suite, en simples touristes, à la recherche des points de vue, parmi la verdure des vignes criméennes. Sur leur passage, ni presse, ni acclamations : dans un silence reli-

gieux, les paysans se découvraient et s'inclinaient, respectueux du repos et des joies intimes de l'auguste couple. Les journées passaient ainsi, rapides et courtes, toutes pareilles dans l'uniformité de la paix désirée. Seul, le dimanche variait un peu la douce monotonie du séjour impérial ; quelques personnages étaient autorisés à assister à la messe de la cour.

L'Impératrice donnait à tous l'exemple de la piété. Née protestante, elle avait dû, en épousant Alexandre II, se convertir à l'orthodoxie ; elle avait embrassé la religion de l'époux comme tous ses goûts, avec la conviction profonde basée sur la foi et soutenue par l'amour, et toute sa vie, ardemment fidèle à cette conversion, elle fut moins la convertie que l'ornement et le soutien de l'orthodoxie.

A côté de l'Impératrice, mère de son peuple, il faut placer et exalter la mère de famille. La compagne d'Alexandre II poussa aux extrêmes limites de la sollicitude le souci de sa maternité. Mère de six enfants, cinq garçons et une fille, elle voulut présider elle-même à leur éducation, elle fut leur gouvernante, leur première institutrice, leur meilleure amie.

Une douleur profonde, la plus cruelle

épreuve qui puisse frapper une femme, lui était réservée : en 1865, son fils aîné, le grand-due Nicolas, héritier de la couronne impériale, mourut à Nice, emporté avant l'heure par l'implacable maladie qui la minait elle-même.

Les autres enfants qu'elle a donnés à Alexandre II sont : l'empereur actuel, Alexandre III; le grand-duc Woldemar, commandant des troupes de l'arrondissement de Saint-Pétersbourg; le grand-duc Alexis, grand-amiral de la marine russe ; le grand-duc Serge, gouverneur de Moscou ; le grand-duc Paul, qui commande le régiment des gardes à cheval, l'un des plus beaux régiments de l'armée russe; enfin, la princesse Marie, aujourd'hui duchesse d'Edimbourg, l'enfant gâtée d'Alexandre II, la compagne préférée des dernières années du Tsar qui, chaque jour, la prenait dans son traîneau et l'emportait dans ses promenades à travers les rues de Saint-Pétersbourg.

Les dernières années de ce règne furent attristées par les complots et les attentats des nihilistes. Les suites de la guerre de Turquie, dont nous aurons à parler ailleurs, servirent de prétexte à l'apparition sur la scène politique de cette secte néfaste. Le traité de Berlin fut considéré comme un désastre et une spoliation.

Il souleva contre lui l'opinion publique de toute ta Russie ; il est la véritable cause de la fin prématurée d'un prince réformateur qui semblait encore promettre à son peuple de longues années de paix et de bonheur. On sait l'histoire du congrès de Berlin ; elle semble inspirée de la fable de La Fontaine où Raton tire les marrons du feu et Bertrand les croque. La diplomatie européenne s'y attacha à annihiler les résultats obtenus par le vainqueur ou plutôt à en faire bénéficier d'autres puissances qui avaient assisté les bras croisés, l'arme au pied, aux dépenses d'argent, d'héroïsme et de sang supportées par la Russie. Grâce à l'appui occulte de l'Allemagne incarnée dans son chancelier, M. de Bismarck, qui y joua le rôle hypocrite « d'honnête courtier », l'Angleterre et l'Autriche se partagèrent les dépouilles des Taincus. La Russie, isolée en face de l'Europe entière coalisée contre elle, se vit, par de honteuses intrigues, enlever tous les avantages glorieusement conquis sur les champs de bataille. L'impression subie en Russie fut désastreuse. Le trouble qu'avaient déjà semé dans l'esprit public les réformes prématurées d'Alexandre II, s'aggrava rapidement, et un vent de révolution bc leva, s'enflant des diffi-

caltés d'une situation intérieure chaque jour plus critique. Les finances éprouvées par )a guerre étaient eu mauvais étal ; la misère croissante poussait au désespoir, et le développement trop hâtif de l'instruction publique n'avait eu encore que ce premier résultat de produire une foule de déclassés besoigneux tout prêts à recevoir la semence révolutionnaire. Des complots s'organisèrent, des attentats se produisirent contre Alexandre II .

Ingratitude que nul ne saurait expliquer autrement que par l'aberration des conjurés, le souverain libéral, le Tsar qui, le premier, avait plus écouté les conseils de la paternité que les inspirations du pouvoir absolu, Alexandre II voyait sa vie menacée pour avoir voulu améliorer celle de son peuple !

Disons-le bleu vite : la masse populaire, qui naît, travaille, souffre et meurt pour le « Père » , cette force première et irrésistible sans laquelle toute tentative de révolution est vouée à l'avortement, resta fermée à la propagande nihiliste: sa foi dans le Tsar demeura entière, son dévoûment séculaire à la fatnille des RomanolT ne fut pas entamé. Le peuple ne flgure que pour un infime appoint dans le bataillon des révoltés, écume d'une société en mal de trans-

formation. Disons plus : toutes les sympathies allèrent à la couronne impériale, au pouvoir discuté, contre les prédicateurs égarés de la nouvelle parole.

Aussi bien, peu nombreux étaient les apôtres du mouvement, quelques centaines à peine d'adeptes ramassés au hasard des haines sociales, des rancunes et des appétits, ignorants pour ta plupart, n'ayant aucune notion précise de ce qui existait et marchant, d'ailleurs, au renversement de l'ordre de choses établi sans se préoccuper d'un autre ordre à lui substituer, n'affirmant qu'un but : !a désorganisation sociale, avec cet idéal : l'anarchie politique, la suppression de tout pouvoir, la disparition de tout mécanisme vital, le nihilisme enfin, pour appeler par le nom dont ils l'avaient euxmêmes baptisé, l'effrayant pavillon sous lequel ils abritaient leurs machinations.

Comment, au sein d'une population de plus de cent millions d'hommes dévoués à l'Empire, cette poignée de révolutionnaires put-elle arriver à troubler profondément l'Etat tout entier, à terroriser les masses fidèles et à s'imposer aux préoccupations de l'Europe? Peut-être conviendrait-il de chercher ailleurs, hors de l'Empire, dans les encouragements occultes d'ennemis

cachés, le secret de ces inexplicables résultats.

Les attentats contre le Tsar se mnltipliaient, sa vie fut chaque jour menacée. Le coup de pistolet tiré presque à bout portant par un ex-pion de l'école Soloview, ouvrit la série. On était encore sous l'impression de cette tentative follement criminelle, quand se produisit Texplosion du Palais d'Hiver, résidence de TEmperenr. Ce nouvel attentat dépassait en audace tout ce qui s'était jusqu'alors tramé. L'homme désigné pour l'exécuter s'était introduit, favorisé par l'incurie de l'administration du Palais, parmi les ouvriers maçons employés aux réparations de l'édifice j il s'était fait embaucher spécialement pour la construction d'un calorifère dans le sous-sol du Palais : ce fut une machine infernale qu'il put y installer à l'aise, un de ces appareils dits à remontoir au moyen desquels il est facile de régler à une minute près le moment de l'explosion. Cette installation terminée, l'appareil remonté et mis en mouvement, l'homme disparut; on ne l'a jamais retrouvé. L'explosion se produisit, endommageant un quartier 'du Palais et entraînant la mort d'une dizaine de malheureux soldats de la garde, de service ce jour-là.

L'Empereur et la famille impériale étaient

saufs, mais, h dater de ce .jour, la terreur s'installa au chevet de cette famille. .Aux supplications de son entourage, Alexandre II qui aimait à se promener librement sur la perspective Neusky, seul et comme un simple citoyen, se décida à ne plus sortir qu'escorté de Cosaques dont l'incorruptible dévouement dressait une barrière infranchissable entre la voiture du Tsar et les auteurs possibles de nouveaux attentats. Inutiles précautions : l'infernale ingéniosité des nihilistes devait passer à travers cette haie vivante et serrée, après avoir déjoué les recherches de la police à toute heure et partout sur pied.

Le 13 mars 1881, un dimanche, l'Empereur était aller passer la revue d'un régiment dans le manège Michel. Quelque soin qu'on eût pris de tenir le fait caché, les nihilistes en étaient avisés, et, divisés par petits groupes, ils s'étaient postés aux alentours du manège. Quand la voiture de l'Empereur sortit, prenant pour rentrer au Palais le quai du Canal Ekatérininsky, un individu, debout au milieu de la chaussée, jeta sous la voiture un engin qui, en tombant, fit explosion, tuant un homme de l'escorte et blessant les autres. Le Tsar n'avait pas été atteint; il descendit de voiture et s'ap-

procha du nihiliste qu'on avait immédiatement arrêté.

— Ton nom? demanda l'Empereur.

— BoussanoflF, répondit l'individu.

— Pourquoi en veux-tu à ma vie ?

— On m'a conseillé de faire ce que j'ai fait.

— Qui es-tu donc?

— Fils de paysan, aspirant à l'Ecole de médecine...

L'homme qui venait d'attenter à la vie de son souverain et ne se réclamait que d'un conseil écouté, était justement un de ces serfs de la veille à la libération desquels le Tsar avait risqué sa popularité, un de ces libérés auxquels il avait dispensé, avec l'indépendance personnelle, tous les droits qu'elle entraîne, auxquels il avait, en outre, prodigué l'instruction primaire, secondaire, supérieure, à titre gratuit et ouvert ainsi l'accès des carrières libérales.

L'Empereur s'éloigna, attristé; comme il regagnait sa voiture rangée au long du Canal, un homme se dressa devant lui, immobile, adossé au garde-fou. L'homme avait une attitude plutôt respectueuse; tête nue, il semblait saluer son souverain. Soudain, comme le Tsar passait devant lui, l'homme leva les deux bras et jeta k terre, sous les pieds d'Alexandre II,

un objet que tout d'abord on prit pour un mouchoir. L'illusion ne dura qu'une seconde : on n'avait pas eu le temps de reconnaître la nature de l'objet, qu'une détonation se produisit, suivie de cris et de gémissements. L'Empereur avait disparu dans un nuage de fumée et de débris. La fumée dissipée, les hommes de l'escorte restés debout se précipitèrent vers leur souverain : il gisait à terre, dans une mare de sang, le bas du corps en bouillie; près de lui, l'auteur de l'attentat se tordait dans les suprêmes convulsions de l'agonie, parmi les autres victimes de son crime ; à quelques pas, des passants se traînaient, couchés sur le sol par la violence de l'explosion.

L'Empereur respirait encore. Transporté en traîneau au Palais d'Hiver, il s'éteignit vers 4 heures du soir, entouré de toute sa famille.

Ce terrible dénoûment de la guerre sauvage déclarée par les nihilistes à l'inaugurateur du libéralisme, jeta toute la Russie dans une stupeur d'épouvante. La panique éclata, semant le désarroi, paralysant l'administration et les services publias, troublant Jusqu'aux esprits les mieux équilibrés; complice inconsciente de l'œuvre des nihilistes, elle fit un moment ta nuit dans la conscience publique.

C'est dans ces conditions terribles que le tsarévitch Alexandre fut appelé à recueillir la succession du plus vaste empire de l'univers : un immense pays démoralisé, tiré en tous sens par l'épouvante; une société jetée hors de ses séculaires assises, errant dans les ténèbres du doute à la recherche du phare perdu : tel s'offrait l'Empire russe à la sollicitude du nouveau souverain, un fils qui pleurait son père et sentait gronder autour de lui-même les menaces auxquelles ce père avait succombé.

Tâche effrayante de difficultés et de poids, que celle de ramener celte société sur sa base, de faire rentrer ce torrent débordé dans son lit d'ordre et de paix morale, de rendre à ce pays sa foi aveugle dans le régime jusqu'alors entouré d'un respect superstitieux, pour la première fois discuté et profondément atteint. Cette tâche, le jeune Tsar l'accepta sans hésitation, il l'a remplie sans faiblesse et glorieusement couronnée. La Russie a trouvé en lui un mattre digne d'elle, conscient de ses destinées et tout entier consacré à les réaliser.

L'Europe salue en Alexandre III le modèle des monarques modernes.

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